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Or


Il y a cette baleine
en bois,
taillée grossièrement,
pas très jolie.
Je ne sais même plus
pourquoi je l’ai gardée.
Pas mise en valeur,
pas rangée non plus.
C’est juste devenu un objet
qui me suit.
Presque sans que je le décide.
Parfois je la vois,
et je sens quelque chose,
mais je ne saurais pas dire quoi.
Quelque chose de l’ordre du lien,
du temps,
de ce qui tient.
Elle n’est jamais loin,
reste sans que je sache
ce que je retiens.
Peut-être parce qu’elle contient un morceau de vie
que je n’ai jamais su replier.
Je dis que je viens d’ici
mais ce n’est pas tout à fait vrai.
Je dis que je viens de là-bas
mais là-bas,
je ne suis pas vraiment de là-bas non plus.
Je m’adapte vite,
je prends la couleur du lieu,
mais je ne sais plus très bien
quelle est la mienne quand je suis seule.
J’ai appris à lire les codes,
à observer avant d’entrer,
à marcher léger,
à parler juste ce qu’il faut,
à me fondre pour rester.
Mais parfois
je me demande,
si je suis encore quelque part
ou juste un ensemble de reflets.
Je veux bien,
mais je veux pas.
J’avance,
et je freine.
Je sais que j’exagère,
et je continue.
Je me regarde faire,
et pourtant je le fais.
Je veux changer,
mais pas trop vite.
Je veux m’apaiser,
mais j’ai peur de m’éteindre.
C’est comme un débat permanent.
Dedans.
Sans tranchée, sans arbitre.
Juste des voix,
qui cohabitent, se coupent, s’annulent.
Un bordel organisé.
Ou pas.
Ça pense, ça juge, ça défend, ça pleure,
ça fait des plans et ça sabote tout dans la minute.
Et moi au milieu,
j’essaie de tenir debout
avec ça.
l’acceptation.
Pas le renoncement,
pas la sagesse en robe blanche,
juste ce souffle-là :
je suis en chantier,
et c’est vivant.
Il y a une fatigue
qui ne fait pas mal.
Elle fait… disparaître.
Pas d’un coup,
pas brutalement.
Non.
Elle efface en douceur,
elle enlève les couleurs,
elle gomme les élans.
Elle baisse le son
de tout ce qui vit encore en nous.
On bouge,
mais sans avancer.
On pense,
mais sans atteindre.
On sait quoi faire,
mais on reste immobile dedans.
C’est une fatigue plate
glissante,
sans relief où s’accrocher.
Elle s’installe
comme un hiver
à l’intérieur.
Elle ne blesse pas.
Elle anesthésie.
Et un jour,
on se surprend à vivre en décalé,
à deux mètres de soi,
comme si la vie continuait,
mais sans nous inviter.
Alors on se secoue un peu.
On respire un peu.
On se rappelle qu’on existe encore.
Parce que même anesthésiée,
la vie attend
qu’on revienne la chercher.
Tu as marché dans mes silences
comme si tu les connaissais.
Sans bruit,
sans demande,
sans chercher à les ouvrir.
Juste là,
avec cette façon de ne pas avoir peur
de ce qui ne se dit pas.
Dans cette façon d’oser
sans attendre.
Tu as laissé l’espace
de ne pas savoir.
Comme si tu savais
qu’il y a des terres en nous
qu’il faut traverser sans parler.
Comme si tu avais reconnu,
dans mes retraits,
mes silences qui font foi.
Tu as marché à l’aveugle,
mais tout droit vers moi.
Et je t’ai vu rester,
dans cette façon de faire demi-tour
sans m’abandonner.
Je n’ai pas su comment te répondre
sans déranger le fil,
sans trop poser de contours
sur ce qui tenait justement
à sa forme libre.
Alors,
tu as marché dans mes silences,
pas pour les remplir,
pour les entendre.
C’est un battement sans bouclier,
un frisson à ciel ouvert.
Un cœur qui avance,
sans savoir
s’il sera cueilli
ou cabossé.
Ce n’est pas du courage,
c’est plus nu que ça.
Une manière de dire oui
à ce qui vient,
même quand ça fait peur,
même quand ça fait mal,
même quand ça déborde.
C’est un cœur
qui n’a pas oublié comment on tremble,
mais qui s’ouvre quand même.
À la vie,
aux liens,
aux maladresses,
aux éclats.
C’est une feuille neuve,
encore fine,
encore souple,
encore là.
Il y a des plafonds
que l’on ne voit pas.
Ils ne sont pas en béton.
Ils tiennent
dans une phrase,
comme une main
qui retient.
« Ce n’est pas pour nous. »
Une phrase-brique,
une phrase-verrou,
une phrase qui fait baisser la tête.
Les plafonds se construisent
à hauteur de regard.
On apprend
à ne pas lever les yeux
trop longtemps,
comme on détourne le regard
devant une vitrine
trop chère.
On apprend à mesurer le possible
avec une règle empruntée,
à reconnaître
ce qui est à notre portée.
Comme si certains mondes
étaient faits
pour être regardés de loin.
Alors on apprend
à rêver
à hauteur de plafond.
À demander petit,
à désirer discret,
à plier nos ambitions,
à trouver raisonnables
des limites
qui ne nous appartiennent même pas.
Il ne s’agit pas
de manquer d’audace,
mais de ne jamais savoir
qu’une autre vie
était imaginable.
Comment désirer
un paysage
que l’on n’a jamais vu ?
Comment pousser une porte
dont personne
ne nous a parlé ?
Et puis un jour,
on rencontre quelqu’un,
ou un livre,
ou un voyage.
Quelque chose
qui déplace le plafond
de quelques centimètres.
Et l’on comprend
que certaines prisons
n’avaient pas de barreaux.
Seulement
des héritages
que l’on croyait
être des vérités.
Il y a des colères
qui portent une blessure
comme on porte un manteau.
On croit défendre une idée,
alors que l’on protège
quelque chose
en soi.
La colère protège une tristesse,
qui ne veut pas pleurer.
Elle garde l’entrée,
pendant que l’ego compte ses fissures.
Elle prend la voix de l’injustice
pour ne pas dire
combien nous avons eu peur
de ne pas compter.
Notre version de l’histoire emprunte le visage de l’évidence,
mais le sujet
est ailleurs.
La scène est terminée,
et pourtant,
quelque chose
continue de cogner.
La colère ne retombe pas,
alors que l’autre nous a donné raison,
comme si elle refusait
de quitter la scène
parce qu’elle n’était jamais venue
pour cette histoire-là.
Je vais vite.
Je pense, je sens, je parle, je réponds. J’enchaîne.
Je capte,
Je fonce,
Je saute les silences,
Je sais faire,
Je sais vite.
J’aime que ça vive, que ça circule,
que ça aille loin, fort,
maintenant.
Je suis mon propre élan.
Je suis l’impulsion,
la montée,
la vague.
Je ne veux pas perdre le fil,
je ne veux pas louper l’instant.
Je veux tout,
je veux tout vivre,
et maintenant.
Et puis…
quelque chose se tasse.
Je ne sais pas quand,
je ne sais pas où,
mais je le sens.
Un battement plus bas,
plus lourd.
Pas une fatigue,
un appel.
Je continue encore un peu,
par habitude,
mais tout devient un peu plus dense,
un peu plus épais.
Comme si l’air avait changé,
comme si le dedans me regardait,
en silence.
Et là,
j’entends.
Il y a un rythme que je n’ai pas choisi,
mais qui me connaît mieux que moi.
Un rythme qui ne m’attend pas,
mais qui m’accueille.
Un rythme qui n’a pas besoin que je fasse,
juste que je sois.
Et là,
j’écoute,
et tout est là.
Il y a un rythme,
et il ne demande rien,
sauf peut-être qu’on arrête,
un instant,
de lui courir devant.
Les au revoir
ont la taille
des jours
qui les précèdent.
Ils sont comme la marée.
Ils se retirent
et emportent
quelque chose de nous.
Laissent
sur le sable
des morceaux
du paysage.
On croyait
que c’était
les grandes choses
que l’on garderait.
Ce sont les autres.
On se souvient
d’une glace
qui fondait trop vite.
D’une baignade
qui devait être la dernière
et qui ne l’était jamais.
Des soirées
à refaire le monde
jusqu’à ce que la nuit
finisse par nous rappeler
qu’elle était là.
Des mêmes histoires
racontées encore,
des mêmes places
autour de la table,
de cette façon
qu’avait le bonheur
de revenir
sans avoir besoin
d’être invité.
On croit
que les au revoir
parlent de la fin.
Ils parlent surtout
de ce qui a existé.
Ils mesurent,
à leur manière,
la profondeur
des liens.
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