En octobre 2012, une salle de conférence à Florence assiste à ce qui ressemble à un miracle algorithmique. AlexNet écrase la concurrence de dix points sur ImageNet, et le monde entier retient le nom de Hinton et Krizhevsky. Mais le vrai récit de cette révolution se cache ailleurs — dans le sous-sol, dans la cuisine invisible que personne ne regarde.
Ce sous-sol, c'est Fei-Fei Li qui l'a bâti. Professeure assistante à Princeton, trente-trois ans, elle a passé trois ans à se battre contre des comités de financement fermés pour construire la plus grande base d'images annotées jamais assemblée. Quatorze millions d'images. Quarante-neuf mille travailleurs répartis dans cent soixante-sept pays, payés à la pièce sur Amazon Mechanical Turk, dont les noms ne figureront dans aucun papier scientifique. Sans ce travail-là, AlexNet n'entraîne rien. La révolution de 2012 n'est pas une révolution de cerveaux brillants dans des bureaux silencieux. C'est une révolution industrielle classique, avec sa chaîne d'assemblage et ses ouvriers invisibles.
Ce mode de production, Fei-Fei Li l'a inventé sans le vouloir vraiment. Et il s'est répliqué partout — jusque dans les annotateurs kenyans payés deux dollars de l'heure pour lire les contenus les plus toxiques du monde afin d'apprendre à ChatGPT à les refuser.
On retrace dans cet épisode une trajectoire complète : la genèse d'ImageNet, le scandale Project Maven chez Google, la leçon politique brutale que cette expérience lui a infligée, et enfin le pari de World Labs, sa startup valorisée aujourd'hui à plusieurs milliards, qui cherche à modéliser non plus le langage, mais l'intelligence spatiale — la compréhension du monde physique en trois dimensions. Un nouveau carburant. Un nouveau sous-sol à construire.
La carrière de Fei-Fei Li raconte une seule chose, sur trois cycles successifs : la valeur dans l'IA ne se trouve jamais où les manuels regardent.
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