La Clé des Ondes : Pourquoi ce cadre de la Haute Savoie ?
Gilles Perret : C'est là où j'ai grandi et où je continue à habiter, dans un village au dessus de la vallée de l'Arve. J'aime partir du territoire que je connais bien. L'histoire de cette vallée, au départ ce sont des paysans qui faisaient des petits rouages de mécaniques pour l'industrie horlogère genevoise puis ils se sont mécanisés et agrandit.
Aujourd'hui, il y a encore 300 entreprises dans cette vallée qui monte à Chamonix, qui travaille dans ce secteur de l’économie qui s'appelle le décolletage. Plus de 70% est désormais à destination de l'automobile. Là où on a tourné l'usine travaille pour l'ensemble des constructeurs automobiles du monde. Ce n'est pas une industrie sur le déclin mais high-tech avec des beaux métiers souvent peu mis en valeur au cinéma et dans les médias.
C'est quoi le décolletage ?
On part de la matière première, des barres en métal, qui sont usinées dans des machines de tournage pour obtenir des pièces précises au centième de millimètres. Dans votre voiture, vous avez 100 à 200 pièces qui viennent de cette vallée.
Et ton histoire ?
Notre histoire se base dans une boite qui a déjà été rachetée par un fonds d'investissement dans laquelle c'est déjà le bazar car les financiers prélèvent déjà trop de richesses pour enrichir des poches qui n'en ont pas besoin. Ils n'investissent plus dans l'outil de travail et les salariés apprennent que la boite va être de nouveau vendu par un autre fonds d'investissement à travers un LBO.
Du coup le héros du film, Cédric, se reprend en main et fait appel à ses copains d'école et de lycée - dans la vallée tout le monde se connait. Ils se déguisent en financiers pour monter leur propre fonds d'investissement et piquer la boite aux financiers. C'est une comédie sociale où on rit et pleure. L'histoire de reprise et de la finance est documenté avec du réél.
Si le titre "Reprise en main" fait penser aux LIP qui avaient repris en main leur outil de travail, ce n'est en fait pas la même chose. Ils essaient de prendre les financiers à leur propre jeu ?
Oui, ils veulent retourner l'outil de la finance contre eux et reprendre la boite. Ce sont des copains qui ont des valeurs progressistes et qui veulent organise socialement l'entreprise avec les valeurs plus saines, dans le partage...
Le film a la vocation de rendre compréhensible aussi les principes financiers comme le LBO, qui nous sont souvent opaques et nous rendent incapable d'agir ?
Oui même si le but du jeu c'est d'être ni trop pédago ni trop chiant. Donc on l'emballe par de la comédie, du jeu, avec des paysages de montagne. Notre scénario a été validé par des financiers suisses. Ces LBO ont créé beaucoup de drames à travers la France et l'Europe. Le fleuron de la vallée a été mis à bas par trois LBO successives. Même la Banque centrale européenne a tiré la sonnette d'alarme de la responsabilité de ce type de mécanisme de LBO.
Tu as réalisé des documentaires "La Sociale", "les Jours Heureux", "J'veux du Soleil", "Debout les femmes" par le passé. Pourquoi la fiction ?
Il y a peu de films sociaux au cinéma et ça se finit en général plutôt mal à chaque fois. Je n'ai pas envie de porter un discours pessimiste mais de porter un discours qui donne la pèche. Et ce qu'on décrit comme méthode de reprise d'entreprise n'existe pas donc ça nous donne de la liberté. Pour une fois, la fiction pourrait servir le réel. Je suis persuadé que dans la bataille, il faut un peu de joie.
Ce n'est ni par des tirades syndicales ou politiques qu'on peut donner la pèche aux gens - ou pas uniquement. C'est possible par les affects pour donner de l’énergie dans cet automne social qui n'est pas forcément réjouissant.
Tu aurais d'ailleurs aimé faire de la fiction pour éviter une défaite à Jean-Luc Mélenchon dans ton documentaire "L'Insoumis", non ?
Oui. C'est aussi ce qu'on a fait dans "Debout les Femmes" où une partie fictive avec une assemblée nationale constituée uniquement de femmes ce qui met une énergie dans la salle et chez les spectateurs.
C'est ce qui manque dans le cinéma social aujourd'hui ?
C'est surtout que je n'ai pas envie de contribuer de plomber le moral de tout le monde avec des histoires sociales qui ne se finissent pas bien. Le film montre aussi une industrie qui n'est pas sur le déclin alors qu'on nous dit que toute l'industrie c'est finie. Là où on tourne, ce sont des usines prospères. Un pays qui produit plus rien meurt petit à petit.
INFOS
Mardi 27 SEPTEMBRE 2022 à 20h15 - AVANT-PREMIÈRE en présence des scénaristes Gilles Perret et Marion Richoux. Soirée organisée par les Rencontres La Classe ouvrière, c’est pas du cinéma en partenariat avec la radio La Clé des ondes. Sortie en salle le 19 octobre. La suite sur le site du cinéma Utopia