Quand on regarde la carte de France des résultats aux élections européennes du dimanche 9 juin, le Rassemblement National arrive en tête quasiment partout sur le territoire, et dans 97,6 % des communes en Gironde. Seuls quelques îlots se démarquent : majoritairement les métropoles, où le Parti Socialiste et Place Publique arrivent en tête. On voit une division entre les grandes agglomérations qui votent majoritairement à gauche ou pour les macronistes, et les campagnes qui ont très majoritairement voté à l’extrême droite, et ce progressivement depuis plusieurs années. Pourquoi les partis de gauche semblent-ils incapables d’inverser cette tendance ?
On en parle avec nos deux invités :
- Thibault Lhonneur, conseiller municipal de la France Insoumise à Vierzon dans le Cher, écrit pour la fondation Jean Jaurès
- Jean-Marie Darmian, ancien maire de Créon, ancien vice-président du département de la Gironde, ancien membre du Parti Socialiste, auteur du blog Roue libre
Thibault Lhonneur :
« Il y a eu peu de votant·es, approximativement 50-55%. On sait très bien que traditionnellement, c’est majoritairement la gauche qui s’abstient. Je pense que sur cette élection, l’extrême droite à fait le plein d’électeur·ices et ça se confirme par rapport aux votes du premier tour des législatives de 2022. Globalement, là où le RN a performé en 2022, il a superformé en 2024. C’est une prouesse pour le RN que d’avoir réussi à faire venir sur une élection qui généralement n’intéresse pas beaucoup de monde, son électorat. En effet, a contrario, la gauche qui cette fois-ci est partie divisée, disparait des résultats du podium, en dehors de Raphaël Glucksmann et Manon Aubry sur certaines communes, parce que forcément le score des premiers tours de la législative est divisé par le nombre de candidats qui se sont présentés là aux européennes. C’est difficile d’analyser le match qui aurait pu avoir lieu si la configuration avait été la même qu’en 2022, par contre ce qui est certain c’est que le RN cartonne et qu’en face on n'a pas réussi à imposer des thématiques de campagne. Parce que le grand problème de la gauche demeure l’abstention. A Vierzon, l’abstention est de 55%, alors évidemment le RN fait un score énorme à 35% ou 40% mais l’abstention est à 55%, ce qui est considérable. »
Il poursuit sur le vote des jeunesses :
« Il y a dans les campagnes et les ruralités des primo-électeurs qui votent RN. Capter la jeunesse de ces territoires, c'est nouveau. On avait jusqu'alors l'habitude de dire que les jeunes votaient à gauche ou s'abstiennent. Dans les enquêtes d'opinion post-sortie des urnes [aux européennes, ndlr], il y a l'abstention et un duel RN-LFI. »
Et il aborde les thèmes oubliés dans la campagne des européennes :
« Tous les 6 mois, il y a - y compris dans la France des petites et moyennes villes - des mobilisations très fortes. Pour la réforme des retraites, suite à l'assassinat de Nahel, sur la question palestinienne. Y compris dans les petites préfectures, les sous-préfectures. Sans oublier les mobilisations des agricultures. Il y a un rejet partout de la Macronie. L'offre politique va être très claire. Comment transformer cette mobilisation en faveur de la gauche ? Il y a des items à réinvestir. La question de la voiture n'a pas été abordé dans les européennes. Alors que dans nos territoires, 95% des gens font des trajets en voiture qui régit la vie quotidienne des gens. Qui a fait des propositions ? Sur le carburant, l'aménagement... C'est un sujet qui n'est pas du tout investi. »
Jean-Marie Darmian :
« Moi je remonterai à une anecdote : tu as dit Baptiste que j’étais membre du PS, je n'en suis plus membre depuis le problème de la déchéance de nationalité. Pour moi c’est un marqueur important qui a marqué le début d’une dégringolade des valeurs de gauche jusqu'à Manuel Valls. C’est à partir de ce moment-là que la gauche a renié ce qui faisait une partie de ses valeurs et ses principes, au nom d’une efficacité et au nom de quelque chose qui correspondait à l’opinion dominante, ce qui était totalement faux. La déviance s’est accentuée au fil du temps. Deuxième problème,il faut dissocier dans nos analyses les responsables du RN et les gens qui ont voté pour eux. Je trouve que traiter tous les gens qui ont voté pour eux de fascistes, c’est un peu facile. A Créon, j’écoute ce que les gens disent, je n’ai pas entendu de gens exulter sur le résultat du Front National, au contraire j’ai trouvé les gens un peu gênés aux entournures par ce qu’il se passait. Le troisième facteur c’est quand même pour moi l’image du Président de la République. Ce qui ressort des 3 derniers mois, c'est le sentiment que, par ses décisions, ses discours, sa façon de faire, il méprise les électeurs. Et ce sentiment, je ne vois pas comment les gens vont s'en débarrasser. Et malheureusement, cette réaction à l'égard du président a rebondi sur tous les leaders politiques. »
Jean-Marie Darmian :
« Je ne suis plus élu depuis plus de 10 ans, mais il n'y a pas un jour sans que quelqu'un me téléphone pour un problème de logement. Quelle est la réponse que va apporter le gouvernement ? Carence totale de terrains à bâtir, crédits trop chers, lutte de tous les gens installés contre le logement social ... c'est la réalité à Créon. Les gens sont à la rue, et ça on n'y répond pas."