"Le gardien du feu" d'Anatole le Braz
paru en 1900 aux éditions "Calmann-Lévy"
Rien ne devait rapprocher ces deux êtres : Goulven, le sombre Léonard et Adèle, la belle et insouciante Trégorroise.Et pourtant Goulven se prend d'un amour fou et maladroit pour la jeune qu'il adule sans être capable de la rendre heureuse. Une passion maladive exacerbée par le cadre étouffant d'un phare, au large d'un Cap-Sizun hostile, qui le mène à commettre un crime incroyablement cruel.
J'ai arrêté ma lecture, peut-être pour reprendre mon souffle, moins d'une vingtaine de pages avant la fin de cet ouvrage.J'ai pensé mieux parler de cette histoire si je n'en connaissais le fin mot...Le 1er mai 1876, en plein raz de Sein, le feu de Gorlébella, plus souvent appelé le phare de la Vieille, est resté allumé toute la journée pour mystérieusement s'éteindre la nuit suivante.Une liasse de vieux papiers est trouvée sur le banc de quart, dans la chambre de la lanterne.Le chef gardien Goulven Dénès, avant de disparaître, a pris soin d'y consigner tout le détail des événements.Et deux cadavres se trouvent certainement dans une des pièces du phare dans laquelle personne n'a pu encore pénétrer. Il faudra sans doute en briser la porte à coups de hache.... On connaissait Anatole le Braz pour "La légende de la mort", pour "La Bretagne à travers L Histoire" et pour ses "Vieilles histoires du pays breton".On croyait avoir pu installer Anatole le Braz dans un genre, le cantonner à un style.Et puis on découvre "Le gardien du feu" et ce bon vieil Anatole, ciment de la culture bretonne, orfèvre du conte et de la veillée, devient soudainement l'inventeur du thriller breton !Car ce récit est présenté par son auteur comme le drame le plus atroce dont les tragiques annales du raz de Sein aient conservé le souvenir.En même temps que d'être une fine analyse de caractère, solidement ancré dans son terroir, c'est un récit d'ambiance, tendu, étonnant de modernité et de suspens maîtrisé.C'est un ballet tragique dansé par trois personnages :- Adèle Lezurec, la plus jolie fille deTréguier,- Hervé Louarn, un diable d'homme qui a séduit jusqu'à la bande des marmots farouches de Plogoff,- Goulven Dénès qui, en plus d'être le narrateur du récit, est le mari bafoué...
Il faut s'être plongé d'abord dans le puissant récit d'Anatole le Braz pour pouvoir apprécier à sa juste valeur cette adaptation réalisée pour la bande-dessinée.En deux tomes, "Goulven" et "Adèle" scellent leur destin maudit.Les deux albums sont superbes.Le scénario est réalisé par François Debois.Les dessins sont signés Sandro et la couleur est imaginée par Joël Mouclier.Le phare de la vieille, appelé aussi le feu de Gorlebella, se dresse, dans le raz de Sein, au large de la pointe du Raz.Une tragédie, dont on pourrait penser qu'il s'agit d'un mauvais rêve,se joue là.Goulven Dénès, gardien du feu, se souvient :Ayant quitté à douze ans le petit séminaire de Saint-Pol, les travaux de moisson terminés, il s'engagea dans la flotte.Il y appréciait la discipline du bord et la solitude des quarts nocturnes le plongeait dans de doux rêves.Il s'y représentait une jeune femme, pure comme le jour, qui attendait son retour des Indes.Adèle Lazurec était cette jeune femme qui devint son épouse.Ayant quitté le service embarqué, il fut tour à tour gardien des feux de Bodic, de Port-Béni et de Lantouar, tous phares terriens.Sa nomination au poste de gardien-chef du phare de Gorlébella lui causa plus de déplaisir que de joie....Le dessin, parfois âpre et sombre, parfois coloré et sensuel, illustre de manière juste ce drame de l'amour et de la jalousie.Le découpage des cases est souvent, à l'image des paysages, abrupt et irrégulier.La narration, nerveuse et tendue, en devient presque cinématographique.La peinture des personnages y rend tout ce qu'elle avait emprunté au grand roman d'Anatole le Braz et leur confère toute l'épaisseur nécessaire au drame.Cette adaptation est une véritable réussite dont le seul défaut est de peut-être se noyer au milieu d'une production 'bretonne" de la maison "soleil" trop prolifique et de style trop uniforme.Elle y perd forcément un peu de son originalité, de son authenticité et de sa valeur.Mais le plaisir est pourtant bien présent dans cette relecture d'un classique un peu oublié....