Il y a environ vingt ans, je rencontrai monsieur Gagny Baradji, migrant malien, au foyer du centenaire à Montreuil, en fait un vieil entrepôt derrière la rue de Paris, qu’il avait investi avec ses compagnons, et qu’ils auto-géraient depuis 1996.
Il m’a raconté les longues années de lutte pour un logement décent dans cette ville. Après la destruction en 1980 d’un premier foyer rue Léon Gaumont en bordure de périphérique, le maire de l’époque Marcel Dufriche, a promis aux habitants la construction d’un nouveau foyer et les reloge provisoirement rue Nouvelle France, sur un terrain vague du Haut Montreuil, dans des barques de chantier en contreplaqué où ils étaient censés rester deux ans maximum. Mais le nouveau maire Jean Pierre Brard s’oppose à la reconstruction, pour lui synonyme de ghetto et leur propose quinze ans plus tard une solution censée favoriser leur intégration : les disperser en foyers-hôtels en île de France, des bâtiment avec peu de place, pas d’espace ni de cuisine collectif, et hors de la ville où ils ont jusque là construit leur vie. Ce que monsieur Baradji ne dit pas c’est que devant leur refus, le maire a finalement fait venir les bulldozers mettant à la rue ces 300 migrants qui ont fini sous des tentes devant la mairie pour faire connaître leur situation, puis dans plusieurs squatts avant d’arriver rue du Centenaire après trois d’errance, dans un entrepôt que le propriétaire privé a contre toute attente accepté de leur louer.
Soninkés venus du bassin du fleuve Sénégal, ces migrants maliens mauritaniens ou sénégalais avaient décidé de se battre pour préserver ce qui était essentiel à leur yeux: un mode de vie collectif où la solidarité et le partage sont centraux, où le nouvel arrivé est pris en charge, tout comme le chômeur. Ils se sont dressés pour défendre leur façon de vivre ensemble, dans la préservation des valeurs de leur culture. Avec une devise presque ironique : partager pour mieux régner.
En décembre 2015, gentrification du bas Montreuil oblige, ces migrants ont quitté la rue du Centenaire et ont enfin obtenu ce qu’ils attendaient depuis si longtemps : un habitat au cœur de Montreuil, avenue Pasteur, construit en concertation avec eux, est désormais géré par le bailleur Habitat Est ensemble.
Monsieur Baradji qui a soixante seize ans aujourd’hui, vit aujourd’hui entre le Mali et la France, où il vient pour se soigner et voir ses enfants qui ont fait leur vie ici. Dans le foyer du Nouveau Centre où il a encore sa chambre, il retrouve ses camarades de lutte et de vie. Son témoignage, ses mots percutants, sont un héritage précieux qu’il nous lègue en partage.
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