Il fait nuit. Tu es fatiguée. Alors pourquoi le sommeil ne vient-il pas ?
On pourrait penser que le fonctionnement est simple.La nuit tombe.Ton cerveau fabrique de la mélatonine.Tu t’endors.
Mais si cela fonctionnait toujours ainsi, il suffirait d’éteindre la lumière ou de prendre un comprimé de mélatonine pour régler toutes les difficultés de sommeil.Or, tu peux être dans le noir, sentir la fatigue et rester pourtant bien éveillée.
Tu peux également prendre de la mélatonine et ne constater presque aucun changement.Pourquoi ?Parce que la mélatonine n’est ni un somnifère fabriqué par ton cerveau, ni un bouton capable d’éteindre instantanément ton état d’éveil.Elle se trouve au bout d’une chaîne de transformations.Une chaîne qui commence notamment avec un élément apporté par ton alimentation : le tryptophane.
Aujourd’hui, dans la quatrième piste de notre série “Un jour, une piste”, nous allons suivre son parcours.
Tryptophane.Sérotonine.Mélatonine.
Trois noms que tu as probablement déjà entendus, mais dont le fonctionnement est souvent beaucoup trop simplifié.
Le tryptophane : le point de départ
Le tryptophane est un acide aminé.
Les acides aminés sont les petites briques qui permettent notamment à ton organisme de fabriquer ses protéines.Certains peuvent être produits par ton corps.D’autres doivent être apportés par l’alimentation.Le tryptophane fait partie de cette deuxième catégorie.
Tu peux en retrouver dans de nombreux aliments contenant des protéines :
* les œufs ;
* les poissons ;
* les viandes et les volailles ;
* les produits laitiers ;
* les légumineuses ;
* les noix et les graines ;
* le tofu et certains produits à base de soja.
Une partie du tryptophane peut servir à fabriquer de la sérotonine, puis de la mélatonine.
Mais attention au premier raccourci :manger un aliment riche en tryptophane ne garantit pas que tout ce tryptophane sera utilisé pour fabriquer de la mélatonine.
Le tryptophane a plusieurs destinations possibles dans l’organisme.La voie qui conduit à la sérotonine et à la mélatonine n’en utilise qu’une partie.
Avant d’être transformé, le tryptophane doit accéder au cerveau
Imagine une porte d’entrée avec un nombre de places limité.
Le tryptophane veut passer, mais il n’est pas seul à attendre.D’autres acides aminés utilisent le même système de transport pour entrer dans le cerveau.Ils se retrouvent donc en concurrence.Cela signifie que la quantité de tryptophane contenue dans un aliment ne suffit pas à prédire la quantité qui parviendra réellement au cerveau.
Ce qui compte aussi, c’est sa proportion par rapport aux autres acides aminés présents dans le sang.Voilà pourquoi l’affirmation : « Mange de la dinde le soir, elle contient du tryptophane et tu dormiras mieux » est beaucoup trop rapide.La dinde apporte bien du tryptophane.Mais elle apporte également d’autres acides aminés qui utilisent la même porte d’entrée.Cela ne fait pas de la dinde un mauvais aliment.
Cela signifie simplement qu’aucun aliment ne peut garantir, à lui seul, la fabrication de mélatonine.
Une fois dans le cerveau, le tryptophane doit encore être transformé
Le tryptophane ne devient pas directement de la mélatonine.
Il doit franchir plusieurs étapes.Le parcours simplifié ressemble à ceci :
Tryptophane → 5-HTP → sérotonine → mélatonine
À chaque étape, des enzymes réalisent la transformation.Tu peux imaginer ces enzymes comme des ouvriers spécialisés.Mais pour travailler correctement, ces ouvriers ont besoin de certains outils.
Parmi ces outils, on retrouve notamment :
* le fer ;
* la vitamine B6 ;
* la BH4, une molécule fabriquée par l’organisme ;
* puis d’autres éléments impliqués dans les étapes suivantes.
Cela ne signifie pas que toute personne qui dort mal manque de fer ou de vitamine B6.Cela signifie que l’organisme ne fabrique pas ses neurotransmetteurs à partir d’un seul ingrédient.Avoir la matière première ne suffit pas si certaines étapes de transformation fonctionnent moins bien.
Nous reviendrons plus précisément sur le fer, la vitamine B6 et les autres micronutriments dans une prochaine piste.
La sérotonine n’est pas seulement « l’hormone du bonheur »
La sérotonine est souvent présentée comme l’hormone du bonheur.
C’est une description très réductrice.Il s’agit principalement d’un neurotransmetteur, donc d’un messager chimique utilisé par le système nerveux.Elle participe notamment à la régulation de l’humeur, de l’appétit, de l’impulsivité et du sommeil.Une grande quantité de sérotonine est également produite dans l’intestin.Mais la sérotonine fabriquée dans l’intestin ne traverse pas librement la barrière qui protège le cerveau.Dire que l’intestin produit de la sérotonine est donc exact.Dire que cette sérotonine intestinale va directement alimenter le cerveau et fabriquer sa mélatonine ne l’est pas.
L’intestin peut influencer le cerveau par de nombreuses autres voies, mais nous y reviendrons dans un autre épisode.
La mélatonine est avant tout un signal horaire
Lorsque l’environnement s’assombrit et que ton horloge interne estime que la nuit commence, la production de mélatonine augmente.
Son message pourrait être traduit ainsi : « Pour l’organisme, la période biologique de nuit commence. »Elle contribue à préparer le terrain au sommeil.Mais elle ne provoque pas systématiquement un endormissement immédiat.Tu peux produire de la mélatonine et rester éveillée si d’autres systèmes continuent d’entretenir ta vigilance.
Par exemple :
* si tu es très stressée ;
* si ton cerveau reste stimulé ;
* si tu as consommé de la caféine tardivement ;
* si tu ressens une douleur ;
* si ton rythme est fortement décalé ;
* si ton environnement est lumineux ;
* si tu souffres d’un autre trouble du sommeil.
C’est tout le principe de cette série.Une même difficulté peut être influencée par plusieurs mécanismes.
La lumière peut interrompre le message
La production de mélatonine est étroitement liée à l’alternance entre la lumière et l’obscurité.
La lumière reçue par les yeux transmet une information à l’horloge interne.En journée, cette lumière contribue à signaler que l’organisme doit être actif.En soirée, la diminution de l’intensité lumineuse favorise la préparation à la nuit biologique.
Toutes les lumières n’ont pas exactement le même effet. L’intensité, la durée, l’horaire et la proximité de la source comptent également.Le problème n’est donc pas seulement la couleur bleue d’un écran.Regarder un petit écran peu lumineux pendant quelques minutes n’est pas comparable au fait de travailler pendant deux heures sur un écran très lumineux, placé près du visage, tout en répondant à des messages stressants.
Il faut considérer deux formes de stimulation :
* la lumière reçue par les yeux ;
* le contenu qui maintient le cerveau actif.
Tu peux donc utiliser un filtre et rester malgré tout très stimulée par ce que tu regardes.
Pourquoi la mélatonine en complément ne fonctionne-t-elle pas toujours ?
La mélatonine prise en complément peut être utile dans certaines situations, notamment lorsqu’il existe un décalage de l’horloge interne, comme lors d’un décalage horaire ou de certains rythmes de sommeil retardés.
Mais elle n’est pas une réponse universelle à toutes les mauvaises nuits.Son effet dépend notamment :
* de la situation ;
* du moment auquel elle est prise ;
* de la dose ;
* de l’âge ;
* des autres traitements ;
* du rythme de sommeil ;
* de la raison pour laquelle le sommeil est perturbé.
Prise au mauvais moment, elle peut déplacer l’horloge interne dans une direction qui n’est pas celle recherchée.
Prise à une dose trop importante, elle n’est pas forcément plus efficace et peut provoquer une somnolence le lendemain, des maux de tête, des nausées ou des sensations vertigineuses.
La mélatonine est une hormone, même lorsqu’elle est vendue comme complément.« Naturel » ne signifie pas automatiquement anodin ni adapté à tout le monde.Elle peut également interagir avec certains médicaments. Un avis professionnel est particulièrement important en cas de traitement anticoagulant, d’épilepsie, de grossesse, d’allaitement ou avant d’en donner à un enfant.
Pour les difficultés de sommeil persistantes, les données disponibles ne permettent pas de présenter la mélatonine comme la première réponse à utiliser systématiquement. Les approches comportementales adaptées au sommeil restent la référence initiale dans de nombreuses recommandations.
Et le tryptophane ou le 5-HTP en complément ?
Le raisonnement paraît encore une fois logique.
Si le tryptophane sert à fabriquer la sérotonine, puis la mélatonine, il suffirait d’en prendre davantage.Mais apporter plus de matière première ne garantit pas qu’elle prendra la direction souhaitée.Le tryptophane peut emprunter d’autres voies.Son passage vers le cerveau est régulé.Sa transformation dépend de plusieurs étapes.Et le contexte inflammatoire peut modifier son utilisation, ce que nous verrons demain.
Le 5-HTP se situe une étape plus loin dans la chaîne. Il contourne donc la première transformation du tryptophane.Cela ne le rend pas automatiquement adapté ni sans risque.
Le tryptophane et le 5-HTP peuvent interagir avec des médicaments qui agissent sur la sérotonine, notamment certains antidépresseurs.Ils ne devraient pas être associés à ce type de traitement sans avis médical en raison du risque d’une activité sérotoninergique excessive.Le bon complément n’est pas seulement celui qui correspond à une réaction biochimique sur le papier.Il doit aussi correspondre à la personne, à ses traitements et à la raison réelle de ses difficultés.
Que peux-tu faire concrètement avant de penser aux compléments ?
1. Fournir régulièrement les matières premières
Ton organisme a besoin d’un apport alimentaire suffisant et diversifié.
Les régimes très restrictifs, les apports protéiques insuffisants ou le fait de sauter régulièrement des repas malgré la faim peuvent limiter la disponibilité de nombreuses matières premières.
Tu n’as pas besoin de rechercher un « aliment miracle du sommeil ».Observe plutôt si tes repas apportent régulièrement :
* une source de protéines ;
* des végétaux variés ;
* une source d’énergie adaptée à tes besoins ;
* suffisamment d’aliments différents pour couvrir tes besoins nutritionnels.
Le but n’est pas de manger parfaitement.Il est d’éviter que ton organisme doive fabriquer ses messagers avec des ressources insuffisantes.
2. Donner à ton horloge un vrai contraste entre le jour et la nuit
Expose-toi à la lumière naturelle pendant ta période d’éveil, particulièrement après le réveil.Puis réduis progressivement l’intensité lumineuse lorsque ta soirée avance.Ce contraste aide ton organisme à distinguer la période pendant laquelle il doit être éveillé de celle pendant laquelle il peut préparer le sommeil.
Si tu travailles de nuit ou en horaires décalés, ce conseil doit être adapté à ton rythme réel. Ta nuit biologique ne correspond pas forcément à la nuit indiquée par l’horloge.
3. Observer ce qui maintient ton éveil malgré la fatigue
Si tu ne t’endors pas, ne conclus pas immédiatement que tu ne fabriques pas assez de mélatonine.Demande-toi :
* Ai-je réellement sommeil ou suis-je seulement fatiguée ?
* Ai-je reçu suffisamment de lumière pendant ma période d’éveil ?
* Mon environnement est-il encore très lumineux ?
* Ai-je consommé un stimulant tardivement ?
* Mon cerveau est-il toujours en état d’alerte ?
* Ai-je faim ou ai-je beaucoup trop mangé ?
* Est-ce qu’une douleur ou un inconfort m’empêche de relâcher ?
Ces questions ne donnent pas une réponse définitive.Elles permettent de ne pas réduire toutes les mauvaises nuits à une seule molécule.
4. Ne pas empiler les compléments au hasard
Mélatonine, tryptophane, 5-HTP, magnésium, plantes calmantes…Accumuler plusieurs produits peut rendre difficile l’identification de ce qui agit, de ce qui ne change rien ou de ce qui provoque un effet indésirable.
Avant d’ajouter quelque chose, il faut comprendre :
* ce que tu cherches à améliorer ;
* à quel moment le problème apparaît ;
* ce que tu prends déjà ;
* les interactions possibles ;
* et si la stratégie choisie correspond vraiment à ton terrain.
Ton exercice d’observation pour aujourd’hui
Ce soir, ne cherche pas à savoir si tu manques de sérotonine ou de mélatonine.Observe simplement les conditions dont ton organisme dispose pour suivre cette voie.
Pose-toi quatre questions :
* Ai-je mangé suffisamment et de manière assez variée aujourd’hui ?
* Ai-je reçu de la lumière naturelle pendant ma période d’éveil ?
* Est-ce que ma soirée crée une vraie diminution de lumière et de stimulation ?
* Est-ce que j’attends d’un complément qu’il compense un rythme, un stress ou un inconfort toujours présent ?
Choisis ensuite un seul levier.Par exemple :
* sortir quelques minutes après ton réveil,
* réduire l’intensité lumineuse plus tôt,
* terminer ton repas avant d’être au lit,
* ou vérifier avec un professionnel si les compléments que tu utilises sont cohérents avec tes traitements.
La voie tryptophane, sérotonine, mélatonine nous montre quelque chose de fondamental : le corps ne fonctionne pas avec une succession de boutons indépendants.Il fonctionne avec des chaînes de transformation, des rythmes, des ressources et plusieurs voies qui se croisent.
Demain, nous allons justement regarder ce qui peut détourner une partie du tryptophane vers une autre route. Nous parlerons d’inflammation et de la voie des kynurénines.
Tu comprendras pourquoi apporter plus de tryptophane ne garantit pas toujours que ton organisme fabriquera davantage de sérotonine ou de mélatonine.
À demain pour la piste numéro 5.
Julie
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