Lionel, Vincent et Gilles sont ouvriers à l'usine Getrag Ford Transmission (GFT) de Blanquefort et membres de la CGT.
Le contexte : une fermeture d'usine sous-traitée ?
L'année dernière, Ford fermait l'usine jumelle (FAI, qui produisait des boites de vitesse automatiques). Aujourd'hui, le constructeur automobile quitte la leur (GFT), laissant l'entreprise Magna (auparavant co-propriétaire) seule aux responsabilités. "Mais Ford va sans doute rester notre unique client, donc on veut qu'ils s'engagent sur des volumes pendant 10 ans, pour pérenniser les emplois" expliquent-ils dans l'émission.
Le souci, c'est que GFT fabrique actuellement des boites de vitesse pour des voitures (Fiesta, Focus et Puma) qui cesseront d'être commercialisées en 2024. "Magna nous dit qu'ils n'ont aucun autre client, aucun autre produit à nous proposer pour l'instant. Mais qu'il faut leur faire confiance car ils ont une stratégie. Ils nous demandent de leur signer un chèque en blanc, sans aucune garantie sur le fait que l'usine puisse être pérenne. Notre plus grande crainte c'est que Ford sous-traite la fin de vie de l'usine à Magna."
Aujourd'hui, beaucoup des salariés n'y croient plus. "La plupart des collègues sont conscients qu'on est morts, et ils attendent un gros chèque pour partir. Ils espéraient que Ford reprenne tout, pour avoir le même plan que les copains de FAI. Or maintenant c'est Magna, et les conditions de départ ne seront sans doute pas les mêmes qu'avec FAI."
Le témoignage : ils racontent leur Culture Ford
Les trois racontent comment leurs histoires personnelles, familiales, sont liées à celle de l'usine, installée ici depuis 50 ans. Pour Lionel, l'histoire a commencé avec son père :
"Il y a 40 ans, mon père était embauché à C3, la grosse usine de boite automatiques. Il arrivait du Maroc où il était agriculteur. J'ai la "culture Ford" : dans mon regard d'enfant, c'était un travail laborieux, mais mon père me ramenait souvent un petit gâteau du restaurant. Ce sont des choses anodines. Il ne parlait pas trop de son travail, mais quand il y avait une occasion, il m'emmenait dans son usine pour me montrer son travail. Elle accueillait des personnes de pleins de nationalités différentes. Le plein emploi était flagrant."
"Moi j'y suis entré en 1997 comme intérimaire. J'étais mécanicien auto de formation. J'ai dû apprendre la production, l'usinage, c'était nouveau. Chemin faisant, on a compris comment se passait la vie dans une usine, les contraintes, le fait de côtoyer des gens avec qui on tisse une amitié. Le travail est un vecteur de lien social plus important qu'on ne le pense. Au moment où on arrête l'activité, c'est ces liens là qui s'arrêtent."
"Ce qui m'intéresse dans tout ça, c'est les copains"
Vincent lui, est arrivé à GFT en 1995, juste après son bac :
"Mon secteur c'est la maintenance. Il y a un peu plus de liberté que ceux qui travaillent à la chaîne. On est quand même une équipe, on travaille ensemble, on fait des sorties à l'extérieur. Quand un collègue est touché, c'est toute l'équipe qui se mobilise. Le fait que Ford s'en aille comme ça... un petit remerciement pour le travail fourni aurait été la moindre des choses."
Enfin Gilles, 21 ans de boite :
"Personnellement, la culture d'entreprise je ne l'ai pas et je ne l'aurais jamais. Moi j'ai la culture ouvrière, et c'est le plus important. Ce sont des liens sociaux qui se sont créés. Quand je parle aux gens de l'entreprise, c'est des copains et des copines, des gens avec qui on partage un certain nombre de valeurs, même si on n'est pas en accord sur tout.
"C'est surtout 21 ans de travail et de surexploitation, avec des conditions de travail que j'ai vues s'aggraver d'année en année pour en arriver à la situation actuelle. Ils nous font courir dans tous les sens, toujours en manque de personnel, pas foutus de mettre un opérateur derrière chaque machine, et au final on nous demande de compenser de plus en plus. Moi ce qui m'intéresse dans tout ça c'est les copains : est-ce qu'on va pouvoir continuer à vivre ? Après, que ça s'appelle Ford ou Magna ou tartampion c'est pas mon problème."
Mais aussi
Dans l'émission, ils étaient également invités à réagir à l'actualité et aux conséquences de la crise sanitaire sur les conditions de vie de la population.
Joëlle d'AC! Tonne : Si vous vous mettez dans la peau d'un demandeur d'emploi qui glisse et se retrouve à demander de l'aide alimentaire, est-ce que vous trouvez que ce que cette société propose est digne pour un être humain ?
Gilles : "C'est tout sauf digne ce que la société propose. La principale aberration c'est quand on voit des gens qui crèvent de faim non pas par manque de nourriture, mais parce qu'il ne sont pas solvables. Le vrai problème, ce n'est pas tant de distribuer de la bouffe aux pauvres, qu'elle soit de bonne ou de mauvaise qualité, c'est de faire en sorte qu'il y ait un emploi pour tous, pour commencer. On nous parle beaucoup d'insécurité, mais la sécurité ça commence par un emploi pour tous, que les gens puissent vivre de leur travail. Ça nécessiterait un partage du travail beaucoup plus complet : on pourrait réduire à moins de 30h de travail hebdomadaires. A ce moment-là tout le monde pourra travailler et se payer de quoi vivre."
Qu'est-ce que vous pensez du revenu universel ?
Lionel : "C'est sûr que ça remet en cause toute notre course individuelle. On est pris dans la spirale capitaliste, même quand on est ouvrier. Le revenu universel remettrait les choses à leur place, on aurait un retour au bon sens, avec peut-être des surprises et une meilleure gestion de son argent. Parce que souvent on est aspiré par son activité, on a des revenus plus ou moins bas en fonction de son activité, et au bout du bout on est toujours en manque d'argent par rapport à la cherté de la vie.
A aussi écouter dans le podcast :
- l'actu décapée par AC
- le parcours de Nathalie, demandeuse d'emploi