De l'exil familial aux arcanes de la finance suisse, Cyrus Fazel a forgé une conviction inébranlable : l'indépendance financière ne devrait être l'apanage de personne, mais une opportunité pour chacun.
Il est à la tête de SwissBorg, une des plateformes crypto les plus réputées pour son expérience utilisateur. Mais Cyrus Fazel, d'origine Suisse-Iranienne, est aussi le fruit d'une histoire singulière, celle d'une famille de réfugiés qui ont tout perdu.
Son enfance entre les États-Unis et la France, puis son immersion dans le monde exigeant de la finance suisse, ont dessiné les contours d'une personnalité à part, mue par la compréhension des mécanismes du futur et la volonté farouche de contribuer à un monde meilleur. Son parcours est celui d'une quête d'autonomie et d'un désir ardent de partager les clés de la liberté financière.
De stagiaire malmené dans une grande banque à co-fondateur visionnaire d'une entreprise valorisée à plus de 200 millions de dollars, Cyrus retrace les étapes, les désillusions et les fulgurances qui ont jalonné son chemin. Un chemin semé d'audace, de résilience et d'une foi inébranlable en la puissance de la communauté et de la décentralisation.
L'empreinte du passé : la quête de sécurité
Cyrus Fazel n'est pas né avec une cuillère en argent, mais avec le poids d'une histoire familiale marquée par la perte. Ses parents, réfugiés iraniens, ont tout abandonné derrière eux : fortune, maisons, terres, mais surtout leur pays, leur statut et leurs repères. Cette expérience fondatrice a ancré en lui une question existentielle : comment s'assurer de ne plus jamais connaître une telle précarité ?
« Je viens d'une famille de réfugiés… une famille de nouveaux pauvres, non pas de nouveaux riches. » C'est cette blessure originelle qui va structurer sa vision du monde et son ambition. « L'argent, c'est une chose, mais quand tu travailles toute une vie pour un pays, avec ton statut… tu perds tous tes repères, ton identité. C'est ça le plus dur à reconstruire. »
Cette quête de sécurité, il la verra d'abord dans la finance traditionnelle, après des études éclectiques et des voyages formateurs. Il travaille son français, excelle au football, et se positionne stratégiquement en Suisse. Un pays qui, malgré ses règles, offre une sensation de sécurité et une culture de l'excellence qui le séduit. Son chemin est tracé : il remboursera ses crédits étudiants et s'assurera de ne jamais reproduire les erreurs financières de ses parents.
« Comment faire pour être sûr de plus avoir cette sorte de misère, d'aventure désagréable de vie ? »
Le baptême du feu : la finance insipide
Sa première immersion dans le monde de la gestion de patrimoine tourne court. Chez UBS, une prestigieuse banque suisse, Cyrus espère trouver les clés de la performance financière. Mais c'est une toute autre réalité qui le frappe, dès le deuxième jour.
Un collègue, ancien trader au comportement alpha, lui lance des enveloppes au visage, testant sa patience et son apprentissage. L'incident est anecdotique, mais révélateur d'un système. « Ça m'a coupé juste en dessous de l'œil. » Le choc est frontal. Ce n'est pas la finance qu'il imaginait. L'expérience s'avère impersonnelle, déconnectée du réel besoin des gens.
« Le deuxième jour, je me suis rendu compte de ce qu'était la banque. » Il y reste deux ans, puis bifurque vers les hedge funds. Là, l'approche est plus axée sur la performance pure, algorithmique, presque mécanique. Une expérience qui durera sept ans, entre deux boîtes, et qui affinera sa compréhension des marchés.
« Quand tu travailles en wealth management, tu te rends vite compte que la performance ne vient pas forcément du portefeuille. » Il comprend que l'argent est une partie de l'équation, mais que l'expérience humaine, la relation de confiance, la résolution de problèmes réels, sont tout aussi fondamentales. Des notions absentes du monde bancaire qu'il côtoie.
De l'audace et de l'amitié : la genèse de SwissBorg
La fibre entrepreneuriale de Cyrus ne date pas d'hier. Gamin, il vend déjà des cartes de baseball à New York, apprend les rudiments de la négociation. « J'avais toujours besoin d'argent, donc j'avais toujours besoin de travailler. » Le besoin d'indépendance est viscéral. Après la banque en 2009, il tente quelques projets, des idées parfois farfelues – du mousseux hongrois au Japon, l'importation de toilettes japonaises futuristes – mais rien de sérieux n'aboutira.
La rencontre avec Anthony Lesoismier, son futur co-fondateur, est digne d'un scénario. Au Baoli à Cannes, en 2004, leurs mondes s'entrechoquent. Anthony, flamboyant, tient la grande table. Cyrus, jeune et fauché, sirote sa boisson d'une fiole discrète. La jalousie initie une amitié inattendue. « J'aimais pas ce gars parce que j'étais jaloux de lui. »
De cette improbable rencontre naît une collaboration. Les deux amis partagent une fascination pour le crowdfunding, le conseil robotisé et le copy trading. Pendant des années, ils échangent des idées, construisent des business models pour le plaisir. Jusqu'en 2016, où Cyrus lance la première ébauche de SwissBorg, un B2B pour les banques. Mais la vision évolue.
« C'est la meilleure expérience entrepreneuriale que j'aie de ma vie : avoir un rêve, y croire à fond, avoir une mission claire. »
Début 2017, le déclic : pourquoi se limiter au B2B quand la blockchain peut concrétiser toutes leurs idées et adresser directement le public ? La mission est claire : démocratiser la gestion de patrimoine, offrir l'indépendance financière à tout le monde. Une utopie peut-être, mais une utopie nécessaire face à la « dispersion et l'inégalité financière » grandissante.
Lever des capitaux et des murs : la folle aventure de l'ICO
Pour transformer cette vision en réalité, il fallait casser les codes. SwissBorg se lance dans une ICO (Initial Coin Offering), une levée de fonds sur la blockchain qui permet à chacun, partout dans le monde, de participer. Un défi colossal pour l'époque : « 2017, ce qui est un autre temps de la crypto. »
La stratégie de Cyrus est audacieuse : il met son visage en avant. « J'ai mis mon visage de partout. À l'époque, personne ne mettait leur tête. Tu voyais toujours des trucs infographiques, tu voyais pas qui était derrière. » Cette transparence, cette humanisation du projet, tranche avec l'anonymat ambiant du monde crypto. Des hackathons, des meetups sont organisés à travers le monde, de Lausanne à l'Asie, fédérant une communauté grandissante.
Le succès est au rendez-vous. 24 000 personnes de 149 pays participent, levant 52 millions de dollars. « Un Tunisien a mis 6 balles ! » L'engouement est planétaire. Mais le travail acharné a un coût. « J'ai perdu 12 kg au moment de l'ICO. On travaillait comme des malades mentaux. »
En 2023, nouvelle prouesse : une levée de fonds communautaire de 23 millions de dollars auprès de 17 000 personnes, actionnaires de la société, malgré le krach de FTX. « Le pire moment de l'histoire pour lever de l'argent. » Une preuve de la force de la communauté et de la confiance bâtie. La liquidité de l'ICO sera cependant un problème ; Cyrus révèle un regret : il aurait aimé investir 15 millions de dollars dans l'immobilier, à Lisbonne et Genève. Un portefeuille diversifié pour une meilleure résilience.
« On a toujours eu ce côté comment créer la meilleure expérience en étant centralisé, distribué. »
L'obsession de l'expérience et de la décentralisation
Dès le lancement de l'application SwissBorg en 2020, l'objectif est clair : la meilleure expérience utilisateur. Une évidence pour un secteur où la complexité est la norme. « Coinbase, c'est une expérience incroyable, et c'est quasiment tout. » L'inspiration vient, paradoxalement, de l'hôtellerie de luxe suisse.
Cyrus veut reproduire cette culture de l'excellence, du service impeccable. « Je veux vraiment que tu aies une expérience 5 étoiles. » Il lit tous les avis clients, s'imprègne des retours. L'idée est de créer une relation émotionnelle, comme celle que les banquiers privés tissent avec leurs clients fortunés, connaissant les prénoms des enfants et envoyant des cadeaux d'anniversaire.
Mais SwissBorg va plus loin : elle construit une communauté alignée financièrement grâce à son token, son « action » virtuelle. Cet alignement crée une puissance inédite. « Une communauté encore bien plus forte parce qu'il y a un alignement financier. » Il y a l'histoire de ce collier offert par un utilisateur reconnaissant, un symbole de cette connexion profonde.
Avec son co-fondateur, Anthony, et toute l'équipe, Cyrus travaille à décentraliser la finance, puis les pays. « Il n'y a aucun pays qui va bien. » Sa vision pousse le concept du pair-à-pair, du droit de vote citoyen, du partage des décisions. Une utopie qui puise ses racines dans la démocratie participative suisse, où le peuple vote sur des sujets cruciaux, à l'inverse de la France et de ses réformes décidées d'en haut. « Tout ce qui se passe dans la crypto, c'est que tu veux voter. »
« Le but de SwissBorg, c'était toujours de parler à des personnes qui n'étaient pas forcément encore en crypto. »
L'exigence du 20/20 et les leçons de l'entrepreneuriat
L'entrepreneuriat, pour Cyrus, est un chemin semé d'embûches, mais aussi de révélations. Il se souvient des mots de son co-fondateur Anthony : « Pourquoi tu cherches toujours à avoir un 14 sur 20 ? Pourquoi on ne travaille pas pour la présentation parfaite, le 20 sur 20 ? » C'est un déclic. L'exigence devient la norme.
« L'entrepreneur, la plupart des gens qui ratent, c'est qu'ils ont un manque de focus. » Devenir le meilleur du monde dans son domaine, s'entourer des plus compétents, c'est la voie à suivre. « Mon père m'a toujours dit : ne joue pas au tennis contre quelqu'un que tu gagnes toujours. » Apprendre de ceux qui vous dépassent, se nourrir de l'excellence.
Cette exigence pousse Cyrus à rester très impliqué. Bien que CEO d'une entreprise en pleine croissance, il confie être encore « un doueur opérationnel ». Comme le grand chef Anne-Sophie Pic qui valide les plats, Cyrus garde un œil acéré sur la direction, la stratégie, la communication. « J'adore faire ce que je fais. »
Le quotidien est rythmé par des douches froides quotidiennes, une discipline physique et mentale qui lui apporte un « reset complet » face au stress inhérent à son rôle. Ce n'est pas toujours facile, mais l'essentiel est l'alignement : « Mon corps et mon esprit ont besoin. » Lire, certes, mais surtout rencontrer le monde, comprendre les visions, partager avec des personnes — une source d'apprentissage inépuisable.
« Entoure-toi des meilleures personnes, parce que tu es toujours la somme des personnes qui t'entourent. »
La vision pour l'avenir : au-delà de la crypto
L'avenir de la crypto, selon Cyrus, après un marché baissier (bear market), est prometteur. Il avait prédit le rebond du Bitcoin à 16 000 dollars, un investissement qui a rapporté 100%, et cinq fois plus pour Solana. Un « bull market » qui s'annonce riche en narratifs : l'arrivée des ETF institutionnels, les applications sociales décentralisées (SocialFi), le gaming Web3, la finance décentralisée, et l'identité digitale via les NFT. « On est la dernière fois de l'histoire de la crypto que les gens peuvent free-train, investir avant que les super investisseurs. »
Mais l'opportunité majeure réside dans la tokenisation des actifs du monde réel (Real World Assets), à l'image de l'immobilier. Pour Cyrus, SwissBorg, dans un horizon 2024-2025, permettra d'investir dans des prêts et des obligations immobilières, avant d'ouvrir la voie au crowdfunding immobilier et aux actions tokenisées. L'idée est de rendre accessible des investissements qui aujourd'hui requièrent des capitaux énormes, comme en Suisse où il faut « au moins 200 000 balles de départ » pour l'immobilier.
Au-delà du gain financier, l'ambition est de créer des écosystèmes, des communautés, des lieux de vie et de travail où l'investissement se mue en expérience. Un projet à Zanzibar, avec des maisons communautaires pour alterner travail intensif et activités nautiques, prend forme dans son esprit. Une vision holistique où l'argent n'est plus une fin en soi, mais un levier pour une vie plus riche et connectée.
« On a toujours avancé de la même façon : à ton avis, comment on devrait faire ? » Cette approche pragmatique, ancrée dans la régulation et le dialogue avec les banques, est essentielle. Le « trust », la confiance, est la pierre angulaire de toute institution, et une fois perdue, difficile à restaurer. « Je pense que toute l'expérience que tu as dans le wealth management, c'est ça : le trust, ça prend des années. »
« On a réussi à créer une communauté encore bien plus forte parce qu'il y a un alignement financier. »
Le parcours de Cyrus Fazel est celui d'un homme qui a transformé les épreuves familiales en force motrice, les déceptions professionnelles en boussole. Il a bâti SwissBorg sur une conviction profonde : la finance, si elle est bien pensée, peut être un vecteur d'émancipation et de liberté. L'indépendance financière, pour lui, n'est pas une fin, mais un moyen de se connecter au monde, de résoudre des problèmes qui nous dépassent, et de redonner un sens à l'aventure collective.
Son histoire résonne comme un appel à l'audace, à l'exigence envers soi-même et à la recherche incessante d'un alignement entre valeurs personnelles et action entrepreneuriale. Un voyage qui, malgré les turbulences de la crypto, continue de tracer une voie pour un futur où chaque individu peut, à sa mesure, participer à la construction d'un monde plus équitable et intentionnel.