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Or


Au début du XXe siècle, la montagne Pelée sort de son sommeil. Le volcan mythique déchaîne sa colère, causant en seulement quelques minutes la mort de 28.000 personnes. En l'absence de témoin oculaire pour narrer ce désastre, le professeur Alfred Lacroix devra s'en référer à la science pour retracer le récit de cette catastrophe historique.
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Transcription du podcast :
L’archipel des Petites Antilles, constitué d’îles paradisiaques, nous fait rêver mais des catastrophes telluriques terrifiantes peuvent parfois s’y dérouler.
Cet archipel forme un arc volcanique, résultant de la tectonique des plaques. La plaque « Amérique du Sud » plonge sous la plaque « Caraïbe » par un phénomène de subduction, à la vitesse moyenne de 2 cm par an. Plusieurs volcans de cet arc sont appelés « soufrière » : du nord au sud, Soufrière de Montserrat, Soufrière de Guadeloupe, Soufrière de Dominique, Soufrière de Sainte-Lucie, et Soufrière de Saint-Vincent.
Mais en Martinique, département français d’outre-mer, il s’agit de la montagne Pelée, qui occupe le nord de l’île. Comme son nom l’indique, elle est recouverte d’une végétation rase. Le plus souvent, elle reste cachée par d’épais nuages.
En 1902, la montagne Pelée manifeste des envies de réveil…
Dès le mois de février, une odeur de soufre se répand sur Saint-Pierre, ville située au pied du volcan, à 8 km de son sommet. Dans les maisons, les objets en argent noircissent. Durant la fin du mois d’avril, des tremblements de terre se produisent, accompagnés de grondements sourds. Le 23 avril, l’éruption proprement dite débute. De la cendre tombe en abondance dans le quartier du Prêcheur et on n’y voit guère à plus de 2 m de distance.
Les habitants sont inquiets mais les plus anciens se montrent rassurants. Les précédentes éruptions, en 1851 puis en 1889, étaient restées relativement modestes, en particulier la dernière, qui s’était limitée à l'émission de fumerolles. Les autorités essayent de ne pas affoler la population : des élections sont bientôt prévues. Aussi, le journal « Les Antilles » du 30 avril 1902 titre-t-il : « La montagne Pelée a voulu simplement nous faire manger un poisson d’avril. » Mais tout ne fait que commencer.
Le matin du 3 mai, l’obscurité devient presque totale. Dans la nuit du 4 au 5, un orage éclate. Les éclairs zèbrent le ciel, les détonations se succèdent, la rivière Blanche déborde. À 12 h 45, une coulée de boue détruit l’usine Guérin, emportant avec elle les vingt-trois premières victimes.
Le 6 mai un petit dôme apparaît au fond du cratère, preuve que l’éruption acquiert un caractère « magmatique » alors qu’elle n’avait jusqu'à présent qu’un caractère « phréatique » comparable aux éruptions de 1851 et de 1889. Dans la nuit du 7, l’intérieur du cratère se pare de lueurs rougeoyantes.
Au matin du jeudi 8 mai, les cloches de l’église sonnent le jour de l’Ascension dans un ciel clair mais le glas des éléments prend le pas sur elles. À 8 h 01 se déchaîne la colère du volcan.
Une « nuée ardente », nuage brûlant de gaz, entraînant des cendres et des blocs, descend la vallée de la rivière Blanche et anéantit Saint-Pierre, Le Prêcheur, Sainte-Philomène. 28.000 personnes y trouvent une mort instantanée. Seuls deux miraculés survivent à sa course meurtrière. Le cordonnier Léon Léandre Compère est resté à l’abri au fond de son échoppe en demi-sous-sol, échappant de justesse à la nuée qui déferle au-dessus de sa tête. Le prisonnier Cyparis, arrêté pour « ivrognerie notoire », est protégé dans son cachot, dont la seule petite ouverture se trouve orientée à l’opposé du volcan. Il est néanmoins gravement brûlé. Il sera libéré quatre jours plus tard, assoiffé, affamé, terrorisé mais encore en vie. Ce triste épisode lui conférera une certaine notoriété, faisant du survivant de la colère de la Pelée une vedette du cirque « Barnum ».
En zone bordière, on raconte qu'une calèche se dirige vers Morne Rouge quand survient la nuée ardente. Les chevaux sont grillés sur place, les rênes coupées mais les passagers s’en sortent quasi indemnes. À l’époque, une « Commission du volcan », avait bien été nommée pour expertise mais celle-ci ne disposait alors que peu de moyens : pas de sismographe, pas d’hélicoptère. Quatre des cinq périssent dont Gaston Landes, professeur de sciences naturelles : terriblement brûlé, il décédera quelques heures après l’événement.
À Saint-Pierre, le désastre est total. Les importantes réserves d’alcool stockées dans les rhumeries s’enflamment et donnent naissance à un gigantesque incendie. Les eaux de la rade pâlissent sous leur couverture de cendres, et les bateaux qui y sont ancrés rejoignent les flammes. La nuée ardente a dévasté 58 km2. La veille, le 7 mai 1902, la Soufrière de Saint-Vincent, voisine, est entrée brusquement en éruption faisant 1.565 victimes.
À la Pelée, d’autres nuées suivent, de moins en moins intenses et de plus en plus espacées dans le temps : les 20 et 26 mai, le 6 juin et le 9 juillet. Mais une éruption plus puissante encore que celle du 8 mai est en train de se préparer. Le 30 août 1902, une nouvelle nuée ardente dévaste cette fois-ci une superficie deux fois plus importante, de 114 km2 auxquels s'ajoutent 48 km2 recouverts de cendres. Mille âmes perdent la vie à Morne Rouge. La phase « explosive » se poursuit durant plus d’une année.
Commence alors la phase « extrusive ». Un dôme visqueux, véritable aiguille de lave claire, surgit du cratère à partir de novembre 1902. À son pied, des nuées ardentes bien différentes des premières prennent forme et sont généralement suivies par l’effondrement de l’édifice brûlant. Ainsi, l’aiguille de lave visqueuse croît de 60 mètres en trois jours, pour atteindre ensuite une hauteur de 200 mètres avant de s’écrouler, de se reformer, et de s’ébouler à nouveau. Sans ces destructions successives, on imagine qu’elle aurait pu atteindre 850 mètres de hauteur. Cette phase « extrusive » prend fin le 5 octobre 1905, marquant le terme de l’éruption.
La terrible nouvelle de la catastrophe du 8 mai de la Pelée est rapidement arrivée en métropole. Alfred Lacroix, professeur de pétrographie et de minéralogie au Muséum à Paris, est missionné sur place. Il embarque le 9 juin et débarque 14 jours plus tard, le 23 juin, en Martinique. Il y séjourne jusqu'au 1er août et le bateau le ramène en métropole le 16 août. À peine a-t-il eu le temps d’arriver chez lui qu’il reçoit la nouvelle de l'éruption majeure du 30 août et décide de repartir, accompagné de Madame Lacroix, pour une mission plus longue. Il faut rassembler tout le matériel nécessaire : des microscopes feront partie du voyage et les frères Lumière eux-mêmes lui confient leurs meilleures plaques photographiques. Il séjourne au pied de la Pelée du 1er octobre 1902 au 13 mars 1903. Le scientifique rapportera des clichés d'une importance primordiale, qui font encore autorité aujourd'hui.
Avec le capitaine Perney, ils procèdent à des chronométrages précis de la vitesse de propagation des nuées ardentes. Ils mesurent des vitesses moyennes situées entre 10 et 27 m/s, avec un maximum à 50 m/s (soit 180 km/h) en début de progression. Ces observations, comme nombre d’autres réalisées par Alfred Lacroix, restent encore valables de nos jours.
Pour estimer la vitesse de la nuée ardente du 8 mai, le chercheur emploie une autre méthode. Comme aucun témoin oculaire n'a survécu à l'éruption, il faudra s’en référer aux calculs. Heureusement, plusieurs indices sont à sa disposition. La statue monumentale de Notre-Dame-du-Bon-Port a été arrachée de son socle et emportée. Les 290 tonnes du phare de la place Bertin ont été soufflées comme un fétu de paille. De tels déplacements nécessitent des vitesses de l'ordre de 130 à 150 m/s, soit 500 km/h. L'onde de choc qui précéda, encore plus rapide, atteignit 200 m/s soit 700 km/h, et provoqua un écart de pression de 36 mm de mercure en quelques millisecondes.
Lacroix essaie également d’estimer la température des nuées ardentes. En étudiant les dégâts causés à différents types de matériaux sur place, comme le bois, les métaux et le verre, et tout en prenant en compte l’impact parfois supérieur de l'incendie de Saint-Pierre sur ces mêmes objets, il estime une température maximale de 500 degrés.
C’est lui qui offre au terme « nuée ardente », déjà utilisé aux Açores, sa véritable définition : une émulsion dense et très chaude de solide, liquide et gaz, qui se propage très vite et représente un risque volcanique majeur. Le grand livre de Lacroix, 662 pages publiées chez Masson en 1904, demeure la bible des volcanologues actuels. Un observatoire volcanologique, qui porte son nom, a été bâti plus tard au Morne des Cadets.
L’activité de la montagne Pelée a connu une reprise d’activité en 1929-1932, avec des nuées ardentes de moindre importance et aucune victime à déplorer. Mais encore aujourd’hui, elle ne dort que d’un œil…
Je suis Jacques-Marie Bardintzeff, volcanologue et professeur à l’université Paris-Saclay. J’ai choisi de raconter l’histoire de la montagne Pelée qui m’a toujours interpellé. Déjà gamin, mon grand-père – qui était né en 1897 – racontait qu’il se souvenait qu’en métropole on parlait de la catastrophe de la montagne Pelée, qu’il y avait même des quêtes pour les survivants, pour les blessés. Et quand j’ai commencé ma thèse sur les nuées ardentes le professeur Brousse, mon patron, m’a confié l’énorme livre d’Alfred Lacroix que j’ai lu au cours de l’été suivant, et ç’a été le début de ma thèse. Et quand je suis allé pour la première fois à la montagne Pelée, c’était en fait pour aller plutôt à Saint-Vincent où il y avait une éruption. J’avais fait une escale à la montagne Pelée, j’avais dormi à l’observatoire. Et j’avais 24 ou 25 ans, j’étais tout jeune volcanologue. Et je me pinçais en disant « Mais tu réalises ton rêve, t’es à la montagne Pelée. T’en as entendu parlé et là tu y es vraiment, tu la vois devant toi ! » C’était, oui, extraordinaire pour moi.
La montagne Pelée, elle est emblématique de la Martinique. Tous les Martiniquais la connaissent, l’admirent aussi, la craignent. Car quand on va à Saint-Pierre, ce n’est pas anodin, on voit encore les traces de la nuée ardente, on voit encore des ruines, des dégâts. On voit le théâtre qui a été détruit, des maisons emportées. On voit cette montagne Pelée qui ne dort que d’un œil, qui est toujours là. Bien sûr maintenant elle est très surveillée, par un observatoire qui est performant avec des gens compétents. Mais effectivement il y a du respect, et également c’est l’une des plus grandes catastrophes de l’histoire. 28.000 morts en une minute plus 1.000 quelques mois après, c’est beaucoup. Donc c’est vrai que même les chercheurs étrangers souhaitent venir à la montagne Pelée, c’est pour eux un peu incontournable, c’est un pèlerinage. C’est un volcan mythique dans le monde de la volcanologie.
Merci d'avoir écouté Chasseurs de Science. La musique de cet épisode a été composée par Patricia Chaylade. Au texte et à la narration : Emma Hollen. Si vous appréciez notre travail, n’hésitez pas à nous laisser un commentaire et cinq étoiles sur les plateformes de diffusion pour nous soutenir et améliorer notre visibilité. Vous pouvez aussi vous abonner sur Spotify, Deezer et Apple Podcast pour ne plus manquer un seul épisode. Quant à moi, je vous retrouverai bientôt pour une future expédition temporelle, dans Chasseurs de science. À bientôt !
Musique :
Big Drumming, par Kevin MacLeod
Parsemoth, par Dave Deville
Cinematic Background Sad, par MusicLFiles
Lo Fi Hip Hop 02, par WinnieTheMoog
License: https://filmmusic.io/standard-license
Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
En 1862, Armand David, jeune prêtre lazariste, réalise son rêve : partir en Chine pour étudier sa faune et sa flore. Sa curiosité sans limite le conduit loin des villes, sur les pentes raides des montagnes du Sichuan. Sur les traces du mythique ours-chat, il découvre de nombreuses autres espèces étonnantes qui rejoindront les collections du muséum d'Histoire naturelle de Paris.
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Transcription du podcast :
16 Octobre 1861. Une missive de la plus haute importance arrive enfin à destination. Envoyée depuis Paris, elle a traversé la France jusqu'à Savone, près de Gêne en Italie. À 35 ans, le père Armand David l’a attendue toute sa vie. Il dévore les lignes écrites par Monsieur Etienne, superviseur général de son ordre, les Lazaristes, avec un grand sourire.
Son rêve devient réalité, il a été choisi, avec d'autres Lazaristes, pour une mission à l’autre bout du monde : construire un collège religieux à Pékin. Armand David sait déjà qu’il passera plus de temps dans les forêts impénétrables de Chine qu’à poser des briques. Car la demande émane aussi de l’administrateur du muséum d’Histoire naturelle de Paris, le zoologiste Henri Milne-Edwards, qui a besoin des missionnaires pour faire avancer la recherche scientifique française.
Il répond avec enthousiasme à son supérieur : « C’est seulement hier que j’ai eu la bonne lettre de Mr, dans laquelle ce bien-aimé Confrère m’écrit que vous avez la bonté de me proposer de faire partie de la colonie de Missionnaires qui va partir pour fonder un collège à Pékin. J’accepte de tout cœur cette invitation pour une destination qui a été si longtemps le rêve de ma jeunesse. »
Si Armand David a choisi de consacrer sa vie à Dieu en entrant dans les ordres, il a une autre passion dévorante : les sciences naturelles. Depuis sa tendre enfance à Espelette et encouragé par un père médecin, Armand se passionne pour les animaux, les insectes et les plantes qu’il étudie, collectionne et conserve précieusement. Lorsqu’il prononce ses vœux à Paris en novembre 1850, le jeune religieux de 24 ans rêve déjà d’ailleurs.
Il intègre un collège de Lazaristes près de Gênes, un ailleurs un peu trop proche pour lui, mais qui lui permet de s’adonner à sa passion pour les sciences naturelles qu’il enseigne à ses étudiants. La missive d’octobre 1861 est le point de départ d’une aventure extraordinaire sur les traces de la faune et de la flore de Chine, alors inconnue de l’Occident, et de l’ours-chat, un animal considéré comme mythique.
Il pose ses valises à Pékin à l’été 1862 et déjà ne tient plus en place. Tout en apprenant le mandarin, Armand David se lance dans ses premières expéditions autour de la ville et recueille ses premiers spécimens. Il use de diplomatie pour accéder à des endroits interdits aux occidentaux. Derrière une muraille, il est le premier à observer un troupeau d’une centaine de « rennes qui tiennent du cerf par les bois, de la vache par les pieds, du chameau par le cou et du mulet par la queue. » Un animal étrange et totalement inconnu à Paris qui sera plus tard nommé en son honneur : le cerf du père David.
Après ces pérégrinations autour de Pékin, Armand David souhaite s’enfoncer plus loin en Chine, loin des villes. Il veut voir les montagnes et les forêts primaires du Tibet à l’est du pays.
En mai 1868, il embarque son matériel de naturaliste et, avec ses accompagnateurs, part vers le Tibet. La route est périlleuse, à peine tracée entre les montagnes et les forêts. Pour se repérer, Armand David et sa suite longent le lit tortueux du Fleuve Bleu, le Yangzi. L’été est doux et ensoleillé mais l’automne humide et boueux. Après six mois de marche compliquée dans la forêt, ils atteignent Chengdu, chef-lieu du Sichuan, début décembre avant les premiers grands froids. Là-bas, il entend quelque chose qui pique sa curiosité de naturaliste. Monseigneur Pinchon, en poste dans la région, lui fait part d’une rumeur tenace : les environs de Muping, une ville perdue dans les montagnes du Sichuan où il prêchait, sont le territoire d’un ours blanc qui ne ressemble à aucun autre. Il n’en fallait pas plus pour conduire Armand David un peu plus loin de les montagnes.
Il séjourne à Muping de mars à novembre 1869. La ville devient le point de départ de ses explorations à la recherche du mystérieux ursidé. L’homme rencontre pour la première fois l’objet de ses convoitises sous la forme d’une peau tendue chez un riche propriétaire terrien, le 11 mars 1869.
« En revenant de notre excursion, nous sommes invités à nous reposer chez un certain Li, le principal propriétaire de cette vallée, qui me régale de thé et de sucreries. Je vois chez ce païen une peau plate du fameux ours blanc et noir, qui me paraît assez grande : c'est une espèce très-remarquable, et je me réjouis en entendant dire à mes chasseurs que j’obtiendrai certainement cet animal dans un court délai ; dès demain, me dit-on, les chasseurs vont se mettre en campagne pour tuer ce carnassier qui paraît devoir constituer une nouveauté intéressante pour la science. »
Car si Armand David est un naturaliste, il est aussi passionné par la chasse. En Chine, il tuera de nombreux animaux pour enrichir sa collection personnelle et les tiroirs du muséum d’Histoire naturelle de Paris.
Mais les chasseurs reviennent bredouille. L’ours est rare et les montagnes sont impénétrables. C’est seulement après une expédition de dix jours dans la forêt, qu’ils reviennent avec un jeune ourson mort. Armand David écrit : « Le jeune ours blanc, qu'ils me vendent fort cher, est tout blanc, à l'exception des quatre membres, des oreilles et du tour des yeux, qui sont d'un noir profond. Ces couleurs sont les mêmes que celles de la peau adulte que j'ai examinée l'autre jour chez le chasseur Li. Il s'agit donc ici d'une espèce nouvelle d'ursidé qui est très remarquable non seulement par sa couleur, mais encore par ses pattes velues en dessous et par d'autres caractères. »
Ces quelques lignes sont la première description considérée comme scientifique du panda géant. Les jours suivant cette première capture, les chasseurs d’Armand David rapportent plusieurs autres pandas, adultes cette fois-ci. Visiblement, il est beaucoup plus facile à capturer que l’ours noir d’Asie. Son caractère placide et pataud en fait une proie facile, il n’est pas agressif et avale des quantités astronomiques de bambou, assis dans la forêt.
Armand David fait part de sa découverte à Henri Milne-Edwards du muséum d’Histoire naturelle et demande à ce que l’ours soit nommé Ursus melanoleucus, l’ours noir et blanc. Après cette fantastique découverte, le religieux quitte Muping en novembre 1869. Durant son séjour, il a collecté 676 spécimens de plantes, 441 d'oiseaux, et 145 de mammifères.
Il rentre à Paris le 20 juin 1871 et s’inquiète de l’état de ses précieux spécimens. En effet, l’année d’avant la guerre franco-allemande a éclaté et Paris est assiégé jusqu’en janvier 1871. Il est vite rassuré « J'eus la satisfaction d'apprendre que ni les 80 obus prussiens qui étaient tombés au jardin des Plantes, ni le pétrole des Communeux, n'avaient fait un trop grand mal aux riches collections de notre établissement scientifique et que, en particulier, les objets provenant de mes envois étaient tous sains et saufs. »
Armand David part encore deux fois en Chine avant de rentrer définitivement en France en 1875. Il consacre la fin de sa vie à la création d’un cabinet d’histoire naturelle et à l’écriture d’un ouvrage richement illustré appelé Les oiseaux de Chine. Il s'éteint finalement en novembre 1900, à l'âge de 74 ans.
On attribue au prêtre naturaliste la collecte de 2.919 spécimens de plantes, 9.569 d'insectes, arachnides et crustacés, 1.332 d'oiseaux et 595 de mammifères. Parmi les plus emblématiques, il y a le cerf du père David, le rhinopithèque de Roxellane – un singe caractérisé par sa tête bleue – et évidemment le panda géant.
D’ailleurs saviez-vous que les zoologistes se sont déchirés sur la taxonomie de cet ours pas comme les autres ? Pour Armand David, c’était un ursidé, mais pour un de ses confères, il est plus proche du panda roux et des ratons laveurs. Ainsi pendant un temps, le panda a été classé avec le panda roux dans une branche à part de l’arbre du vivant. Mais aujourd’hui, les scientifiques le considèrent comme un ursidé. D'ailleurs, on a longtemps cru qu'il était carnivore alors que son régime alimentaire est composé de 99 % de végétaux. Décidément, le panda ne rentre dans aucune case.
Merci d'avoir écouté Chasseurs de Science. Au texte et à la narration : Julie Kern. (Dans le rôle du père Armand David : Guillaume Coolen.) Si vous appréciez notre travail, n’hésitez pas à nous laisser une note et cinq étoiles sur les plateformes de diffusion pour nous soutenir et améliorer notre visibilité. Vous pouvez aussi vous abonner sur Spotify, Deezer, Apple Podcast et bien d’autres pour ne plus manquer un seul épisode. Quant à moi, je vous retrouverai bientôt pour une future expédition temporelle, dans Chasseurs de science. À bientôt !
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Patricia Chaylade
Raindrops et Silent Motion, par Rafael Krux
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Red Silk Dance et Sweetheart, par NCM
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Le lieu de repos du légendaire pharaon Toutankhamon est sans l'ombre d'un doute le tombeau le plus connu d'Égypte. Construit il y a des milliers d'années et recherché par les archéologues occidentaux durant plus d'un siècle, il provoque dès son ouverture un soulèvement de l'opinion publique, libérant à la manière de la boîte de Pandore des histoires de malédictions et d'empoisonnement. Retraçons ensemble l'histoire de sa découverte et des événements qui ont suivi.
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Égypte, 1922. Tout n’est que lumière, poussière et sueur dans le bruit des pelles heurtant le gravat blanc. Niché dans le giron aride de la nécropole thébaine, le site de fouilles de la vallée des Rois renvoie au soleil son éclat aveuglant. Sous le regard brûlant d’Howard Carter, de Lord Carnarvon et de sa fille Evelyn, les ouvriers couverts de sueur déblayent un grand escalier de pierre. Cela fait des années qu’ils explorent avec une conviction vacillante cette étendue ingrate, résolue à ne plus céder aucun trésor. Mais aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres. Aujourd’hui, ils ouvrent une tombe. Au-dessus de l’escalier s’enfonçant dans le sol, le jeune porteur d’eau trépigne alors qu’un cartouche apparaît sous la caillasse crayeuse. Tous les yeux se fixent sur l’inscription gravée dans la pierre, et des cris de joie se mêlent aux soupirs de soulagement alors qu’une voix énonce dans un souffle : « Toutankhamon ».
Howard Carter naît le 9 mai 1874 dans le quartier de Kensington, à Londres. Il est le plus jeune d’une fratrie de onze enfants, fils de l’illustrateur Samuel John Carter et de Martha Joyce. Durant son enfance, son père lui apprend à dessiner, et bien que le jeune Howard ne reçoive qu’une éducation limitée à l’école, ses talents artistiques ne tardent pas à se faire remarquer. Ils attirent notamment l’attention de Lady Margaret Amherst, une riche amie de la famille dont la demeure de Didlington Hall abrite un petit musée d’antiquités égyptiennes construit par son père. Cette collection d’objets exotiques et mystérieux captive l’imagination de Howard. Statuettes, masques, bijoux et même momie ornent les vitrines devant lesquelles il se campe en compagnie de son père, crayon en main. Sa technique et sa curiosité font forte impression sur Lady Amherst qui décide d’utiliser son influence pour permettre au jeune homme d’assouvir sa passion.
Après une lettre de recommandation envoyée par la riche patronne au Fonds d’Exploration de l’Égypte, Howard part comme apprenti sur le site de fouilles de Beni Hassan, à l’âge de seulement 17 ans. Aux côtés de Percy Newberry, un ami des Amherst, il a pour tâche de reproduire les dessins et inscriptions découverts dans les tombes vieilles de plusieurs milliers d’années. Une mission dont il s’acquitte avec succès, améliorant au passage les méthodes de retranscription employées à son époque. L’année suivante, il travaille à Amarna, ancienne capitale du pharaon Akhenaton, puis il rejoint Édouard Naville à Deir el-Bahari, où il reproduit cette fois-ci les bas reliefs du temple d’Hatchepsout.
Il ne lui faut que huit ans pour être désigné inspecteur des monuments par le Service des Antiquités Égyptiennes, puis en 1906, il rejoint l’équipe de l’Américain Theodore Davis dans la vallée des Rois. Davis n’est pas un piètre archéologue, loin de là. Durant ses travaux de fouilles entre 1902 et 1913, lui et son personnel découvrent pas moins de 24 tombes, dont celles de Ramsès IV et de Thoutmôsis IV. Mais il commet une erreur critique : en excavant la tombe KV57, il découvre plusieurs objets portant le nom de Toutankhamon, l’amenant à conclure qu’il a mis au jour l’ultime demeure du jeune pharaon, une chimère qui échappe aux plus grands archéologues depuis 100 ans. Celle-ci est en réalité celle d’un autre régent, baptisé Horemheb, mais Davis réalise son erreur trop tard. Alors que le tombeau de Toutankhamon se situe seulement à quelques coups de pelle sous ses pieds, il interrompt ses recherches au bout de quelques années en déclarant que la vallée des Rois a probablement livré tous ses secrets, et passe la concession à un certain lord Carnarvon.
Après un accident de voiture qui l’a irrémédiablement affaibli en 1903, Carnarvon s’est vu exhorter par ses médecins à passer ses hivers hors de l’Angleterre. Avec sa femme, ils choisissent l’Égypte comme rédisence secondaire et tombent amoureux du pays et de son histoire. Collectionneur avide d’antiquités, l’earl anglais commence à financer des chantiers de fouilles dès 1907, où il emploie les services du très apprécié Howard Carter. Un choix qu’il ne regrettera pas car Carter connaît la vallée des Rois comme sa poche, et lorsque les travaux reprennent sous la supervision de Carnarvon en 1914, il a bien l’intention de le mener jusqu’à la tombe de Toutankhamon. La victoire n’est plus très loin, il en est sûr, mais elle se fera encore attendre. Longtemps.
En effet, en 1922, démoralisé par leurs maigres résultats, le lord annonce qu’il s’agira là de leur dernière année de fouilles. Howard est amer mais pas encore vaincu. Avec son équipe, ils explorent chaque recoin, et se tournent finalement vers une rangée de huttes visiblement peu prometteuse qui avait été abandonnée quelques années plus tôt. C’est leur jeune porteur d’eau, Hussein Abdel-Rassoul, qui repère le premier la pierre qui marque l’entrée du tombeau. Une simple marche dissimulée sous les gravats.
Le 4 novembre 1922, Lord Carnarvon, alors en Angleterre, reçoit le télégramme triomphant de Carter :
« Enfin nous avons fait une découverte formidable dans la vallée ; une magnifique tombe aux sceaux intacts ; recouverte jusqu’à votre arrivée ; félicitations ».
Près de trois semaines plus tard, Carter, Carnarvon, sa fille Lady Evelyn et le reste des ouvriers anonymes travaillant sur le site découvrent avec exaltation le cartouche portant le nom du pharaon. Une brèche dans la première porte leur révèle un couloir rempli de gravats qui prendra deux jours à déblayer. Au bout de celui-ci, une nouvelle porte scellée marque l’entrée de l’antichambre. Carter, au comble de l’enthousiasme, pratique une percée suffisamment grande dans la pierre pour pouvoir y passer la tête. Le cœur battant, il avance une bougie allumée par l’ouverture afin de s’assurer qu’aucun gaz nocif ne règne de l’autre côté. Et pendant un instant, le groupe se demande vraiment si Carter, désormais immobile et les yeux écarquillés, n’a pas été victime de quelque empoisonnement. Mais comme celui-ci le raconte :
« Au début, je n’y voyais rien, car l’air chaud s’échappant de la chambre faisait vaciller la flamme ; mais un moment plus tard, alors que mes yeux s’accoutumaient à sa lumière, les détails de la pièce émergèrent doucement de la brume : d’étranges animaux, des statues, et de l’or – partout le scintillement de l’or.»
Après un silence, Carnarvon, inquiet, se penche vers son ami et lui demande s’il parvient à apercevoir quelque chose.
« Oui », répond Carter, « des choses merveilleuses. » Plus de 5.000 objets qu’il faudra près de 8 ans à extraire du tombeau en suivant la méthode d’archivage méticuleuse de Carter. Un triomphe pour l’archéologue et l’ensemble de l’expédition qui demeure à ce jour l’une des plus grandes découvertes jamais réalisées en Egypte. Mais l’histoire ne s’arrête pas là, car comme vous le savez, impossible aujourd’hui de prononcer le nom de Toutankhamon sans parler de la présumée malédiction qui lui serait rattachée.
Deux mois après l’ouverture de la chambre funéraire, à l’âge de 56 ans, Lord Carnarvon meurt d’une terrible infection et immédiatement l’opinion publique s’emballe. Certains proclament qu’il s’agit d’une juste conclusion pour celui qui a désacralisé la tombe d’un roi, tandis que d’autres se perdent en spéculations sur les sorts et les poisons qui ont pu causer la mort du lord. Après tout, on raconte que son canari aurait été dévoré par un cobra, puis que sa servante aurait contracté l’appendicite la veille de l’ouverture du tombeau ! Puis il paraît qu’une épidémie de furoncles est apparue dans plusieurs coins d’Europe le jour de l’ouverture, figurez-vous, et que sa femme est tombée malade dans l’avion qui l’amenait au côté de son mari mourant. Bref, tout le monde y va de son opinion et chaque élément qui pourrait servir à corroborer l’hypothèse plus que vacillante d’une malédiction est mis à contribution. Arthur Conan Doyle lui-même, certes célèbre auteur de Sherlock Holmes mais également fervent défenseur du spiritisme, expose immédiatement son avis aux journaux : la tombe de Toutankhamon était gardée par des élémentaires, des esprits créés par les prêtres du pharaon pour protéger sa dépouille. L’affaire circule dans le monde entier, et l’on raconte que Mussolini, grand superstitieux, se serait débarrassé in extremis de la momie qu’il conservait au palais Chigi par crainte d’être lui aussi victime d’un sort. L’histoire ne tarde pas à se transformer en légende, et durant les années puis les décennies suivantes, les individus les plus influençables continuent de chercher des preuves dans les événements qui suivent la découverte du tombeau. La maladie de Carter en 1924, la mort d’un riche Américain en visite dans la vallée des Rois, puis celle de plusieurs membres de l’équipe qui a découvert la tombe sont autant d’arguments avancés par les crédules. Mais la science se charge vite de démentir ces assertions.
D’après les rapports médicaux, Carnarvon serait mort d’une infection générale doublée d’une pneumonie, conséquences d’une piqûre de moustique mal soignée durant son voyage. Les sceptiques se hâtent d’autre part de démontrer que la plupart des personnes ayant visité la tombe ont vécu sans encombres, puisque sur les 58 individus présents au moment de l’ouverture du tombeau puis du sarcophage, seulement 8 sont morts dans les douze années qui ont suivi, aucun d’entre eux à un âge situé en dessous de l’espérance de vie de l’époque. Les archéologues ont également assuré qu’aucune malédiction n’avait été découverte gravée sur les murs de la chambre, contrairement à ce qu’avançaient certains. Et Howard Carter lui-même affirma que ces histoires de malédictions n’étaient que balivernes et que l’esprit d’un égyptologue ne devait pas se définir par un sentiment de peur idiote, mais par un respect et une admiration profonde pour ce qu’il explore. Et pourtant, aujourd’hui encore la légende de Toutankhamon fait parler d’elle, comme bien d’autres mythes à la peau dure et certains croyances, plus dangereuses.
Howard Carter meurt d’un lymphome de Hodgkin dans son appartement londonien, le 2 mars 1939. Seules neuf personnes seront présentes à l’enterrement de cet éternel solitaire qui ne laisse derrière lui ni compagnon ni enfant, mais un formidable héritage pour le monde de l’archéologie.
En 2015, le chercheur Nicholas Reeves, avec une détermination digne de son prédécesseur, suggère que la tombe de Toutankhamon abriterait les portes de deux chambres encore inexplorées. Après d’âpres débats, des données collectées en 2019 semblent confirmer que des pièces probablement encore remplies de gravats resteraient à explorer derrière ces murs érigés il y a plusieurs milliers d’années.
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Musique :
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Energizing, par Kevin MacLeod
Desert Night, par Sasha Ende
Sandstorm, par Alexander Nakarada
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BeeAndButterfly, par Lilo Sound
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Dans la Grèce antique, la médecine est une affaire d’hommes. Mais Agnodice, une jeune Athénienne, est bien décidée à devenir gynécologue. Sous une fausse identité, elle devient l’accoucheur (en réalité accoucheuse) la plus populaire de la ville. Au grand dam des hommes qui se vengeront d’elle.
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Patricia Chaylade
Act II Hygro, par Jo Wandrini
Ancestors et The Beginning, par Gavin Luke
Oreste et Fragments instrumentaux de Contrapollinopolis, par l’ensemble Kerylos
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Anatoli Bugorski est une figure exceptionnelle dans l'Histoire de l'humanité. À l'âge de 36 ans, le doctorant en physique passe accidentellement la tête dans le faisceau intense d'un accélérateur de particules. Il se souvient avoir été submergé par une lumière aveuglante, plus intense que mille soleils. Mais ce que les médecins n'arrivent pas à comprendre, c'est comment il peut être encore en vie après cet incident...
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Transcription du podcast :
13 juillet 1978, Protvino. Le vrombissement du synchrotron U-70 résonne contre les murs de béton de son cercueil souterrain. L’appareil est un monstre de puissance, l’accélérateur de particules le plus puissant de l’union Soviétique. À l’intérieur de son anneau de métal, les protons sont propulsés à des vitesses dépassant l’imagination humaine, sous l’impulsion d’énormes aimants. Une autre dimension s’anime sous l’épaisse couche d’acier qui la sépare du monde des humains, un monde hautement énergétique et radicalement hostile à toute forme de vie qui s’y trouverait. De l’autre côté de la barrière, les chercheurs s’animent. Il semblerait que le détecteur du synchrotron fasse encore des siennes.
C’est alors au tour d’Anatoli Bugorski d’entrer en action. Le doctorant âgé de 36 ans se saisit du micro et avertit l’opérateur qu’il sera aux côtés de l’appareil d’ici cinq minutes, afin de contrôler l’origine de l’anomalie. Dans les enceintes de son poste d’observation, une voix grésillante lui parvient en retour. Très bien, les rayons mortels de l’accélérateur seront désactivés dans cinq minutes. Anatoli se précipite vers la salle où repose le démon qui le nargue. Il a quelques minutes d’avance, mais l’ampoule éteinte au-dessus de la porte lui indique que la voie est déjà libre. Le lourd panneau de métal s’ouvre sans opposer de résistance. Anatoli est dans l’antre de la bête. Il s’en approche. Place sa tête entre l’anneau et le détecteur capricieux. Une lumière aveuglante envahit son champ de vision.
Né le 25 juin 1942 dans l’oblast d’Orel, Anatoli Bugorski est l’une des figures les plus extraordinaires de l’histoire de la médecine, et peut-être même de l’histoire de l’humanité tout entière.
Ce physicien des particules travaille durant la majeure partie de sa vie à l’institut de physique des hautes énergies de Protvino, un campus plus qu’une ville, dont le drapeau vert et bleu est traversé par un atome sur un rayon de lumière.
Là bas, il fait partie de l’équipe qui s’occupe du U-70, un accélérateur soviétique capable de concentrer les rayons les plus énergétiques au monde au moment de sa construction. Prenant la forme d’un anneau de métal de près d’1,5 kilomètre de long, son pourtour est constellé d’aimants qui propulsent les particules qu’il renferme à 99% de la vitesse la plus élevée dans l’univers. Une ouverture pratiquée sur sa trajectoire permet aux chercheurs d’extraire le rayon de sa course folle. Traversant la pièce à l’air libre, celui-ci percute alors un détecteur chargé d’analyser le signal.
Il va sans dire que se mettre en travers du trajet de dizaines de milliers de millions de particules hautement chargées, ou même se promener dans la pièce durant leur voyage vers le détecteur n’est pas une manœuvre recommandée. Nous sommes encore à quelques années de la catastrophe de Tchernobyl, mais les scientifiques et les médecins sont loin d’ignorer les conséquences dramatiques que peuvent avoir les radiations sur le corps.
À Protvino, un ensemble de protocoles a été mis en place afin de protéger les employés d’un accident fatal. Un opérateur est chargé de contrôler l’allumage et l’extinction du rayon du synchrotron, et doit être systématiquement contacté avant d’accéder à la chambre qui le renferme. L’appareil, pour sa part, se trouve derrière une porte de métal surplombée d’une ampoule, respectivement verrouillée et allumée lorsque celui-ci est en activité.
Anatoli connaît bien la procédure, il l’a déjà réalisée des dizaines de fois. Le 13 juillet 1978, lorsque le détecteur qui leur a donné du fil à retordre dernièrement se détraque à nouveau, il contacte l’opérateur une fois de plus en lui annonçant qu’il sera au niveau de la machine dans 5 minutes. Il est alors loin de se douter qu’un malheureux concours de circonstances est sur le point de changer sa vie.
Anatoli s’engage en courant dans le labyrinthe de béton qui mène au synchrotron. Dans son zèle, il arrive devant la porte en avance. Son premier réflexe est de lever les yeux vers l’ampoule. Éteinte. La voie semble libre. Étrange, car il serait prêt à jurer que les cinq minutes ne sont pas encore écoulées. Il tente d’actionner la porte et celle-ci s’ouvre sans difficulté, manifestement déverrouillée. Il entre dans la pièce. L’appareil émet son ronronnement familier. Il longe d’un pas vif les segments de métal peint en direction du détecteur. Arrivé à son niveau, il se place entre celui-ci et la section de l’anneau d’où émerge habituellement le flux de protons, afin de trouver l’origine du problème. Mais voilà : Anatoli est arrivé en avance, l’ampoule au-dessus de la porte a grillé sans que quiconque ne le remarque, ses collègues n’ont pas songé à reverrouiller la porte à la fin de l’expérience précédente, et le flux de protons est toujours en train de traverser la pièce.
Le rayon voyage à près de 300 millions de mètres par seconde à travers la peau du physicien, son crâne, son cerveau et ressort pour atteindre le détecteur déficient. Une lueur intense, plus aveuglante qu’un millier de soleils sature sa rétine. Il recule d’un mouvement brusque, son cœur battant la chamade. Il n’a rien senti, pas de douleur, pas de brûlure, mais il n’est pas dupe : il a de la chance d’être encore en vie, et le pire est probablement à venir.
Après avoir effectué les manœuvres requises sur le détecteur une fois le rayon désactivé, Anatoli consigne les détails de son travail dans le journal de bord sans faire mention de l’incident. Il rentre chez lui sans avertir ses collègues. Il va se coucher le ventre tordu par l’inquiétude, en se demandant comment son organisme va réagir à l’irradiation. Et lorsqu’il se réveille après une nuit tourmentée, il trouve la réponse dans son miroir. Son visage est méconnaissable, le côté gauche endolori et sévèrement boursouflé. Le physicien est envoyé d’urgence à l’hôpital numéro 6 du ministère de l’industrie nucléaire, spécialisé dans ce type de blessure.
Sur place, les médecins sont ébahis. Jamais ils n’ont entendu une histoire pareille, et au début, peu de personnes sont prêtes à accorder du crédit au récit d’Anatoli. Mais en quelques jours, une ligne fine et sombre apparaît le long de sa narine gauche et une petite zone à l’arrière de son crâne se dénude alors que ses cellules meurent et que ses cheveux tombent. La trajectoire suivie par le rayon se lit littéralement sur sa tête. À partir de ces manifestations inédites, les spécialistes concluent qu’un faisceau de 2 à 3 millimètres a traversé le nez, le lobe temporal et le lobe occipital de leur patient. Ils estiment également que son organisme a été exposé à une dose d’énergie située entre 200.000 à 300.000 rads, soit près de 300 fois la dose létale pour un être humain. Anatoli n’a aucune chance de s’en sortir. C’est déjà un miracle qu’il tienne sur ses deux jambes.
Les jours passent. La peau située sur la trajectoire du faisceau se nécrose puis se reforme. Le physicien est parfois affligé de crises d’épilepsie ou de moments d’absence ; il a perdu l’audition dans son oreille gauche, la moitié de son visage est paralysée à vie, et réfléchir lui demande désormais un effort conséquent. Et pourtant, Anatoli finit par retourner à Protvino, où il obtient son doctorat.
Sa survie extraordinaire tient à trois facteurs. Pour commencer, il semblerait que le faisceau de l’accélérateur ait été suffisamment focalisé pour suivre une ligne fine et droite, et n’attaquer que des zones très localisées situées sur son passage. Second point : aucun élément vital, – moelle épinière, glandes ou artères – n’a été atteint durant l’exposition au rayonnement. Même s’il ne sera plus jamais vraiment le même homme, la plasticité cérébrale mêlée au travail d’autoguérison de son corps lui permettent de retrouver la majeure partie de ses capacités cognitives et physiques. Enfin, la troisième chose qui lui a sauvé la vie tient, paradoxalement, à la puissance du rayon qui lui a traversé la tête. Lorsqu’un faisceau de particules traverse de la matière, il libère le maximum de son énergie juste avant d’être complètement stoppé dans sa course. C’est ce que l’on appelle le pic de Bragg. Ce pic est ce qui nous permet de calibrer la puissance d’un rayon de particules en radiothérapie, afin que celui-ci se décharge principalement au lieu de la tumeur. Plus le faisceau est puissant, plus il traversera de matière avant d’atteindre son pic de Bragg, et c’est exactement pour cette raison que le cerveau et le reste de l’organisme d’Anatoli ont réchappé de l’incident relativement indemnes.
Malheureusement, son handicap ne sera jamais véritablement reconnu par le gouvernement. Alors que les victimes de la catastrophe de Tchernobyl sont prises en charge par la mère-patrie, le physicien lutte avec une administration kafkaïenne. Il tente de s’expatrier en Europe de l’Ouest pour y servir de rat de laboratoire et obtenir en échange le précieux traitement qui lui permet de vivre avec les séquelles laissées par l’incident, mais il ne parvient jamais à quitter le territoire. Il devra payer de sa poche la meilleure partie de ses remèdes contre l’épilepsie et n’obtiendra jamais le statut de victime d’irradiation.
Aujourd’hui, plus de 30 ans après le démembrement de l’Union soviétique et du synchrotron U-70, Anatoli Bugorski est toujours en vie, profite d’une retraite bien méritée à l’âge de 79 ans. Son histoire ne sera déclassifiée que 10 ans après l’incident pour rejoindre les nombreux témoignages des victimes de Tchernobyl. Un des leurs mais toujours un cas unique et isolé, il demeure encore aujourd’hui l’homme qui a survécu à l’assaut de mille soleils.
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Musique :
Patricia Chaylade
Cinema Blockbuster Trailer 15, par Sascha Ende®
Elegant Classical Piano Waltz, par MusicLFiles
Running Away, par Rafael Krux
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Decomposed, par Philip Ayers
The Storage, par Lennon Hutton
Thread The Needle, par Gravin Luke
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Pas tout à fait artiste, pas tout à fait scientifique. Marianne North est une personnalité hors du commun. À 40 ans, elle abandonne sa vie confortable pour voyager à travers le monde, à la découverte des fleurs et les plantes exotiques les plus incroyables sur Terre.
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Mysterious Forest, par WinnieTheMoog
Beggar, par Franz Gordon
I am better off, par Wildson
Palm, par Trevor Kowalski
Nadi, par Van Sandano
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Dans une Rome occupée par l’armée allemande, une étrange maladie fait son apparition à l'hôpital Fatebenefratelli, sur l'île de Tibérine. Le syndrome K. Ses victimes – des Juifs, des homosexuels, des opposants politiques au régime nazi – périssent, dit-on, aux griffes de cette terrible épidémie derrière les portes closes de l'institution. Mais le syndrome K n'existe pas, car derrière ce nom à glacer le sang se cachent en réalité trois médecins, unis dans leur volonté de sauver les vies menacées par la rafle.
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Transcription du podcast :
Octobre 1943. L’armée nazie tient les rues de Rome d’une main de fer. Leur drapeau flotte dans toute la ville, jusqu’à la place Saint-Pierre, sous les fenêtres du pape. Sur les ordres d’Himmler, les Juifs de la ville sont traqués en vue de leur future déportation dans les camps d’extermination.
Sur l’île Tibérine au centre de Rome, le docteur Giovanni Borromeo, directeur de l’hôpital Fatebenefratelli, et ses deux collègues Vittorio Sacerdoti et Adriano Ossicini sont sur tous les fronts. Dans les couloirs de leur hôpital, une maladie très agressive et totalement inconnue se propage comme une traînée de poudre. L’existence de cette terrible épidémie est parvenue jusqu’aux oreilles des soldats nazis qui restent à bonne distance de Fatebenefratelli. Le syndrome K, rien que son nom fait froid dans le dos. Il rappelle le bacille de Koch, responsable de la tuberculose. Pour éviter que le mystérieux microbe ne contamine toute la ville, les infectés sont mis en quarantaine dans dans le sous-sol de l’hôpital.
À ce qu’on dit, les gens atteints par le syndrome K deviennent fous, leur corps se tord dans tous les sens sous de violentes convulsions. Ils finissent par être totalement paralysés, incapable de respirer et se voient mourir douloureusement d’asphyxie. Personne ne veut s’approcher de l’hôpital Fatebenefratelli, et surtout pas les soldats allemands.
Mais 15 octobre 1943, le haut-gradé allemand en charge des soldats nazis à Rome ordonne une rafle au ghetto de la ville. Le rabbin de Rome et le pape promettent 50 kilos d'or au militaire en échange de la vie des milliers de Juifs du ghetto. Ils fournissent l’or, mais la rafle est tout de même ordonnée. 1.259 Juifs sont raflés et envoyés à Auschwitz. Seuls seize d’entre eux survivront. Dans la panique, des familles se réfugient sur l’île Tibérine, vers l’hôpital, situé juste en face du ghetto. Les soldats les poursuivent mais s'arrêtent net quand ils arrivent à Fatebenefratelli. Les docteurs Borromeo, Sacerdoti et Ossicini, le visage grave et les traits tirés, leur font part de la situation catastrophique de l’hôpital. La quarantaine n’a pas suffi pour contenir le syndrome K. Des infirmières, des médecins et les religieux qui officient dans l’hôpital tombent comme des mouches. Les malades hurlent de douleur et crachent leurs entrailles avant de s’éteindre dans une expression tourmentée.
Les soldats deviennent pâles comme les linges. Des profondeurs de l’hôpital, ils peuvent entendre les mugissements d’agonie des malades. Faire une descente ici signifie s’exposer au syndrome K et risquer de finir comme ces miséreux. Aucun d’entre eux n’a envie de prendre ce risque ! Ils rebroussent chemin, la peur collée au fond des yeux. Les trois médecins échangent un regard soulagé. C’était moins une. Dans le sous-sol de l’hôpital, les patients ayant un K dans leur dossier médical ne sont pas malades. Enfin, pas aux yeux de la médecine. Ce sont des Juifs, des Polonais, des homosexuels, des Tziganes, des handicapés ou encore des opposants politiques. Tout ceux qui sont jugés néfastes et indésirables par le régime nazi. L’hôpital prend aussi en charge les résistants cachés autour de Rome.
Le syndrome K : quelle formidable maladie, capable de sauver des vies ! Les trois compères ont eu la brillante idée de l’inventer de toutes pièces pour tenir éloignés les Allemands. Une fois protégés dans l’hôpital, le personnel et les religieux fournissent aux Juifs, et à tous les autres, des faux papiers et des laissez-passer leur permettant de quitter Rome pour des monastères de campagne moins exposés. Grâce à cette maladie imaginaire, les soldats allemands ne viendront plus mettre le nez dans les affaires de l’hôpital jusqu’à la libération de Rome, le 15 juin 1944. Dans ce lapse de temps, les efforts des Dr Borromeo, Sacerdoti et Ossicini ont permis de sauver la vie d'une centaine de personnes. Giovanni Borromeo sera récompensé pour son action par Israël. Il est reconnu Juste parmi les nations, et son nom est inscrit au mémorial des victimes de la Shoah à Jérusalem. Il s’éteint en 1961 au sein de l’hôpital Fatebenefratelli.
Si le syndrome K fait référence au bacille de Koch, Adriano Ossicini, antifasciste comme ses collègues y voit une référence à deux autres microbes, d’un tout autre genre : Albert Kesselring, à la tête de la campagne nazie d’Italie et Herbert Kappler, le commandant qui a ordonné la rafle du ghetto de Rome.
Merci d'avoir écouté Chasseurs de Science. La musique de cet épisode a été composée par Patricia Chaylade. Au texte et à la narration : Julie Kern. Si vous appréciez notre travail, n’hésitez pas à nous laisser un commentaire et cinq étoiles sur les plateformes de diffusion pour nous soutenir et améliorer notre visibilité. Vous pouvez aussi vous abonner sur Spotify, Deezer et Apple Podcast pour ne plus manquer un seul épisode. Quant à moi, je vous retrouverai bientôt pour une future expédition temporelle, dans Chasseurs de science. À bientôt !
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Patricia Chaylade
This Creed, par Johannes Bornlöf
Walking Under Ladders, par Anthony Earls
Mirror 45, par Lennon Hutton
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Il est peu d'esprits aussi brillants, fougueux et aventureux que celui de Franz Nopcsa. Auteur de théories inédites sur l'existence des dinosaures, celui qu'on baptise le père de la paléobiologie a connu une existence remplie de rebondissements, de découvertes et de danger.
Quand il n'est pas en train de déterrer des fossiles, Nopcsa boit le thé avec des chefs de guerre albanais, arpente les routes d'Europe à moto avec l'homme de sa vie, ou joue les espions pour la monarchie des Habsbourg. Mais son intellect génial cache aussi un sombre secret...
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Transcription du podcast :
1919. Quelque part au-dessus de Győr, Hongrie. Franz et Doda sont assis côte à côte dans le petit avion qui les mène vers Sopron. Le baron transylvanien et son amant sont nerveux. Ils ont réussi à échapper de justesse aux Communistes grâce à leurs faux papiers, mais le plus difficile reste encore à faire. Tendu comme une corde de violon, Franz se saisit du sac contenant les clés de son avenir : le manuscrit de son dernier livre et quelques riches bijoux qui leur achèteront une nouvelle vie en Autriche. Car lui et Doda n’iront pas à Sopron. Cela fait déjà quelque temps qu’ils ont quitté l’aéroport de Budapest, et il est temps de passer à l’action. Rassemblant toute l’énergie que son cerveau capricieux et capable de lui fournir, Franz repose son sac et sort l’objet lourd qui pèse dans sa poche depuis le décollage. Il brandit son arme contre le crâne du pilote. Changement de plan capitaine, direction Vienne.
Franz Nopcsa von Felső-Szilvás naît le 3 mai 1877 à Déva. Il est le premier enfant d’une famille d’aristocrates transylvaniens, dont la résidence est basée à Săcel, en actuelle Roumanie. Si le domaine est aujourd’hui à l’abandon, témoin d’une époque passée, lui-même abrite en son temps les vestiges d’une ère lointaine et encore mystérieuse. En effet, alors qu’elle se promène un jour le long de la rivière qui traverse le terrain familial, Ilona, la jeune sœur de Franz découvre les restes d’un crâne fossilisé. Enchantée, elle ramène les ossements à son frère adolescent qui devient rapidement obsédé par la trouvaille. Il faut dire que, marqué par l’apparition de théories inédites et un véritable engouement populaire pour les fossiles, le XIXe siècle est pour ainsi dire le siècle de la paléontologie et Franz ne tente pas un seul instant de résister à son attrait. Bien qu’ils soient en piteux état, il ne tarde pas, avec l’aide du professeur Eduard Suess, à identifier les fragments comme ayant appartenu à un dinosaure, un hadrosaure ainsi qu’il le découvrira plus tard.
Cette rencontre inattendue avec le passé le pousse à entreprendre des études de géologie à l’université de Vienne, tandis que la bibliothèque familiale lui permet de se familiariser avec la physiologie, l’anatomie et la neurologie. Il écrit à de nombreux experts à travers le monde en quête d’informations supplémentaires concernant la provenance du fossile, entreprend des travaux d’excavation sur la rive où Ilona a découvert le crâne, et assemble les fragments d’os qu’il déterre avec une colle de sa propre fabrication. Alors qu’une majorité de paléontologues se préoccupent uniquement de monter des squelettes complets, Nopcsa essaie d’aller plus loin et de comprendre comment ces pièces s’articulent lorsqu’elles sont recouvertes de chair et de muscles, et plongées dans un environnement qui leur est propre. À partir de ses observations, il postule un lien entre la glande pituitaire, dont nous avons parlé lors de notre dernier épisode de Chasseurs de Science sur Adam Rainer, et la taille de l’organisme ; il reconstitue la mâchoire de l’un de ses spécimens ; il imagine ces géants du passé prenant leur envol et détermine en observant des nids que les parents devaient s’occuper de leurs petits.
À l’âge de 22 ans, désormais diplômé d’un doctorat ès sciences, le jeune baron Nopcsa retourne à Vienne pour présenter ses travaux pionniers à l’Académie autrichienne des sciences. Il y fait sensation à plus d’un égard, armé de ses théories inédites, et piétinant au passage sans la moindre considération la classification proposée par l’éminent spécialiste George Baur à l’époque. Le verdict tombe rapidement : Franz est un génie, mais certainement pas un expert des relations humaines. Néanmoins, un lecteur attentif serait capable de découvrir une réalité plus nuancée entre les lignes de sa correspondance privée. Dans ses lettres à Arthur Smith Woodward, conservateur au British Museum, Nopcsa décrit les symptômes handicapants d’une maladie que l’on appelle aujourd’hui trouble bipolaire. Ses fulgurances intellectuelles et son aplomb sont en réalité les marques d’une personnalité maniaque tandis que, ainsi que nous le verrons plus loin, le jeune baron transylvanien pouvait également être affligé d’épisodes dépressifs graves, dont l’un d’eux mènera à sa mort et à celle de son amant.
Pour autant, ses conclusions témoignent de son esprit visionnaire et lui valent le titre de père de la paléobiologie. Parmi ses intuitions brillantes on trouve sa théorie évolutive du Proavis et celle du nanisme insulaire. Commençons par le Proavis. Imaginée pour la première fois en 1906 par l’ostéologue et zoologue William Pycraft, cette créature devait représenter le chaînon manquant entre les dinosaures terrestres et les oiseaux. Néanmoins, là où Pycraft théorise une créature arboricole, Nopcsa se figure un organisme coureur terrestre. Ce dernier avancerait par bonds successifs, aidé par des membres antérieurs couverts de plumes qui lui permettraient de prolonger ses sauts. Au fil de l’évolution, ces membres antérieurs seraient devenus les ailes de nos oiseaux modernes ; une théorie aujourd’hui largement acceptée par la communauté scientifique.
Venons-en maintenant au nanisme insulaire. Lors de ses excavations, Franz déterre les ossements de dinosaures bien plus petits que leurs cousins. Là où ses spécimens adultes de Magyarosaurus mesurent 6 mètres, les autres représentants du groupe atteignent généralement les 30 mètres. Nopcsa en déduit donc que la région de Haţeg, où les fossiles ont été découverts, étaient précédemment une île dont les ressources limitées aurait influé sur la taille des animaux y résidant. Face à cette contrainte écologique, les grandes créatures deviennent plus petites, comme dans le cas des éléphants ou des hippopotames nains, et les petites créatures, ainsi qu’on le découvrira plus tard, grandissent de génération en génération, ainsi qu’il en est allé pour le varan du komodo, par exemple. Une fois encore, Franz est en avance sur son temps de plusieurs décennies, tant et si bien que la théorie du nanisme insulaire porte aujourd’hui le nom d’un autre : J. Bristol Foster, qui publiera une étude sur le sujet en 1964.
Les percées en paléobiologie de Franz Nopcsa ne représentent qu’une portion de sa vie riche en aventures. En 1906, il recrute comme secrétaire Bajazid Elmaz Doda, un Albanais issu d’un village de bergers dans les Monts Maudits, dont il tombe profondément amoureux. Les deux hommes entament une relation au vu et au su de tous, probablement protégés par le statut social du baron contre les implications de l’époque. Nopcsa va jusqu’à nommer une espèce de tortue en hommage au « seul homme qui [l]‘ait jamais vraiment aimé », Kallakobotion bajazidi. Ensemble, ils prennent une maison en Albanie, un pays pour lequel Nopcsa nourrit une profonde passion. En effet, scientifique de talent mais également polyglotte accompli, il découvre d’abord le pays comme géologue puis comme résident et enfin comme espion pour la monarchie des Habsbourgs. Déguisé en berger et sous le faux nom de Peter Gorlopan, l’impétueux baron a pour mission de mieux comprendre les cultures et les aspirations des clans qui s’opposent dans la région, afin de les fédérer et les rallier à la cause austro-hongroise. Il s’adonne à cette mission avec tant de fougue qu’il deviendra le fondateur de l’albanologie, produisant des centaines de photographies et plus d’une cinquantaine d’études sur les us, la musique, l’histoire et les langues locales. Emporté par son engouement, il n’hésite pas à se proposer comme nouveau monarque du pays lorsque l’indépendance est déclarée en 1912. Sans succès, signalons-le.
Après la chute de l'Empire austro-hongrois en 1918, dans un pays chauffé à blanc par les tensions politiques, Nopcsa apprend d’une source amie que sa vie est en danger et qu’il doit absolument quitter le territoire. Doda et lui prennent un vol qui les conduira, arme au poing, jusqu’à Vienne, dans ce qui est considéré comme le premier détournement d’avion de l’Histoire.
Franz prend la tête de l’Institut royal hongrois de géologie en 1925 mais ce génie incompris, accablé par des épisodes de manie qui lui donnent l’impression que le monde ne parvient pas à suivre son rythme, se lasse rapidement et quitte le poste trois ans plus tard. Il décide de se lancer plutôt dans un tour d’Europe en moto avec Doda, en quête de nouveaux fossiles à étudier. Frénétique, il lit, analyse, théorise à s’en rendre malade, jusqu’à ce qu’un jour, la dépression fasse un retour fracassant dans l’esprit de Nopcsa.
Nous sommes alors en 1933. Le baron qui était toujours en quête d’aventures est soudain paralysé par l’accablement. Il songe à sa patrie perdue, à sa fortune dilapidée, à l’alcoolisme dont Doda ne parvient pas à s’extirper. Qu’arrivera-t-il à son amant s’il devait mourir ? Que lui restera-t-il ? Car au fond, Franz n’y tient plus. La bête noire pèse sur son dos, ronge chaque fibre de son être. Un matin, le baron Nopcsa glisse des somnifères dans le thé de l’homme qui a partagé sa vie. Persuadé que Doda sera condamné à une vie de misère sans lui, dans un dernier instant de désespoir, il le laisse s’endormir et le tue d’une balle dans la tête avant de mettre fin à sa propre vie.
Franz Nopcsa von Felső-Szilvás est longtemps resté oublié des historiens. Est-ce à cause de sa nationalité, de son orientation sexuelle ou de sa personnalité complexe et pas toujours appréciée ? Probablement un peu de tout cela, mais aujourd’hui, le baron est rappelé à la mémoire collective grâce aux associations LGBT tentant d’extirper ces figures du passé des oubliettes collectives. Quoi de mieux donc que de publier cet épisode durant le mois de pride pour rendre hommage à ces archivistes invisibles et à l’exceptionnel scientifique que fut le baron de Nopcsa ?
Merci d'avoir écouté Chasseurs de Science. La musique de cet épisode a été composée par Patricia Chaylade. Au texte et à la narration : Emma Hollen. Si vous appréciez notre travail, n’hésitez pas à nous laisser un commentaire et cinq étoiles sur les plateformes de diffusion pour nous soutenir et améliorer notre visibilité. Vous pouvez aussi vous abonner sur Spotify, Deezer et Apple Podcast pour ne plus manquer un seul épisode. Quant à moi, je vous retrouverai bientôt pour une future expédition temporelle, dans Chasseurs de science. À bientôt !
Musique :
Patricia Chaylade
Vantage Point, par Hampus Naeselius
Prelude et Luminescence, par Trevor Kowalski
Les feuilles jaunes, par Franz Gordon
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Afin d’assouvir sa passion pour les mathématiques, la jeune Sophie Germain est prête à tout. Comme désobéir à son père et tromper une grande école parisienne : Polytechnique.
Son subterfuge lui ouvre les portes de cette science, alors interdite aux femmes, à laquelle elle s’adonne avec talent. Elle marque sa discipline par la complexité de ses raisonnements et côtoie les plus illustres scientifiques de son temps, tout en restant dans leur ombre
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Musique :
Patricia Chaylade
Of Course, par Emily Rubye
Friends From Far Alfied, Always Remembering, The Wind Is Changing, par Howard Harper-Barnes
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Dès ses plus jeunes années, il ne fait aucun doute que Louise Arner Boyd se destine à devenir une grande aventurière. Elle est la fille de parents fortunés, et vit une enfance heureuse qui l'amène à voyager régulièrement. Laissée orpheline à l'âge de 32 ans, après que ses frères puis ses parents sont morts, elle se lance corps et âme dans sa passion pour l'exploration. Cette femme élégante et cultivée est aussi une cosmopolite, et se découvre en 1924 une passion pour le tourisme en Arctique.
Mais en 1928, un concours de circonstances lance Louise sur les traces de Roald Amundsen – le grand explorateur norvégien disparu en avion lors d'une mission de sauvetage – et change sa vie à jamais. Après cet événement, Louise se donne une nouvelle mission : se faire la porte-parole des régions polaires, transmettre leur beauté au monde, et contribuer à la recherche scientifique afin de percer le mystère de ces contrées glacées.
Nous vous invitons à découvrir son incroyable périple dans ce nouvel épisode de Chasseurs de Science. Merci à Charlotte, de la chaîne Youtube Langues de Cha', qui prête sa voix à Louise Arner Boyd, et à Sébastien Carassou, de la chaîne Le Sense of Wonder, qui prête la sienne au Dr John Schilling.
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Pour aller plus loin :
Musique :
Patricia Chaylade
Progressive Progress, A Mutual Dream et Mysterious Forest, par Howard Harper-Barnes
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Chasseurs de science, c'est le podcast d'histoire des sciences de Futura. À chaque épisode, embarquez dans les couloirs du temps à la rencontre des personnes et à la découverte des événements qui…
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