Juliana Lumumba, candidate au secrétariat général de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF), ancienne ministre de la Culture en RDC, fille de Patrice Lumumba, est l'invitée de RFI. En campagne pour la direction de l'OIF, Juliana Lumumba appelle à une « refondation » de la Francophonie. Quatre candidats sont en lice pour prendre la tête de l'organisation en novembre prochain.
RFI : Nous allons évidemment parler de la Francophonie dans un instant, mais deux questions d'actualité d'abord. Votre pays, la République démocratique du Congo, est frappé par une nouvelle épidémie d'Ebola. Êtes-vous inquiète ?
Juliana Lumumba : Non, je ne suis pas inquiète parce que cela fait la 17e épidémie d'Ebola et la RDC est parmi les meilleurs experts en ce qui concerne cette maladie. Les autorités de notre pays sont en collaboration avec l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Il ne faut pas oublier aussi qu'en RDC, le professeur Muyembe de l'Institut national de recherche biomédicale (INRB) avait trouvé un vaccin pour Ebola. Je ne m'inquiète pas outre mesure. Je sais que nos autorités sont en collaboration étroite avec l'OMS et les autres organes internationaux. Je pense que nous allons traverser cette épidémie comme les autres.
Rejoignez-vous l'appel au calme lancé par le président Tshisekedi ? Parce qu'il y a beaucoup d'inquiétude. Bien évidemment, chaque fois qu'une épidémie se déclare.
Oui, il y a beaucoup d'inquiétude à l'étranger. Mais chez nous, on a pu déjà traverser et vaincre cette épidémie. Je n'ai pas d'inquiétude outre mesure. Mais on reste prudent et les autorités ont pris toutes les mesures nécessaires.
Juliana Lumumba, vous êtes la fille de l'icône et ancien Premier ministre Patrice Lumumba. Vous aviez cinq ans quand il a été assassiné en 1961. On a appris, lundi 18 mai 2026, la mort de l'homme d'État et homme d'affaires belge, Etienne Davignon. En mars dernier, il avait été renvoyé devant la justice pour son implication présumée dans l'assassinat de votre père. Avec son décès, la perspective d'un procès disparaît donc. Quel commentaire cela vous inspire ?
De toute façon, cette mort, nous la voyons avec gravité et recul. Mais notre démarche n'a pas été une démarche personnelle contre une personne, mais c'était plutôt une démarche de recherche de vérité mémorielle, par rapport à Patrice Lumumba, notre père, et par rapport à Patrice Lumumba, le premier Premier ministre du Congo. Notre démarche à l'époque, c'était la recherche de la vérité. Quand on avait écrit au roi des Belges le 30 juin 2020 pour avoir la vérité, une vérité mémorielle et évidemment, en tant que fille et en tant que fils, pour enterrer notre père dans la dignité au bout de 60 ans.
60 ans.
60 ans que nous n'avons jamais eu de nouvelles réelles de ce qui s'était passé pour notre père. Un homme à qui on avait même refusé un enterrement. On lui avait refusé un tombeau. Il n'y avait que le 17 janvier comme tombeau. Mais la réponse du roi, c'était énorme pour nous. C'est un apaisement vis-à-vis de la vérité, un apaisement mémoriel, un apaisement qui nous permet d'enterrer notre père dans la dignité. Cela était important pour nous. Aujourd'hui, quand on est passé par autant de souffrances, la dynamique judiciaire, de toute façon, elle existe, elle va continuer.
Mais il n'y aura pas de procès. Ce procès historique, que vous espériez, n'aura pas lieu.
Oui, il n'aura pas lieu. Mais la recherche de la vérité est toujours là.
Espérez-vous un jour connaître toute la vérité, être en mesure de tout savoir ?
Tout savoir. De toute façon, la vérité libère. La vérité va nous libérer et nous avons l'espoir que nous l'aurons, cette vérité. Nous n'avons jusqu'à maintenant aucun engagement judiciaire vis-à-vis de la Belgique. Mais nous espérons et nous continuerons à vouloir cette vérité. Parce que cette vérité, elle n'est pas seulement la vérité des enfants Lumumba, elle est la vérité de tout un pays. Il ne faut pas oublier que, quand on parle de Lumumba, on parle d'un homme politique. Il avait des gens qui étaient pour lui, des gens qui étaient contre lui. Il avait gagné les élections sous la colonisation et il avait une majorité parlementaire. Quand nous parlons de Lumumba, nous parlons des années 1960, des hauts et des bas, des échecs et des réussites des années 1960. C'est une histoire commune. On parle de la Belgique, on parle de l'Histoire tout court. C'est important. Nous vivons toujours les soubresauts de ce qui s'est passé en 1960. Notre histoire bégaye encore, nous avons besoin de cette vérité. Non seulement les Congolais, mais les Belges, parce que c'est une histoire commune.
Revenons à 2026 et à votre candidature au secrétariat général de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Vous êtes en campagne à Paris pour quelques jours. Pourquoi vous êtes-vous portée candidate ?
Je me suis portée candidate car c'est d'abord un challenge énorme. Quand on regarde mon parcours, comme vous le dites, je suis partie à cinq ans. Le français, je ne l'ai pas appris en France ni en Belgique.
Vous l'avez appris en Égypte ?
Je l'ai appris en Égypte parce que nous avons été exfiltrés quelques mois avant l'assassinat de mon père. À l'époque, mon père savait déjà qu'il allait être assassiné. Il a demandé à ses amis, ses pairs – d'abord à Sékou Touré –, un lieu pour protéger sa femme et ses enfants, pour qu'ils soient en sécurité. Il avait demandé à Sékou Touré, qui lui a répondu : « Mon frère, chez moi, ce n'est pas vraiment le meilleur lieu. » Il a demandé à Kwame Nkrumah, qui lui a donné la même réponse et avait ajouté : « Écoutez, on pense que la meilleure solution, c'est l'Égypte de Gamal Abdel Nasser. » Ils ont demandé au président de l'Égypte, Gamal Abdel Nasser, qui a accepté immédiatement. Mon père aussi. Ce qui est extraordinaire, c'est que les deux hommes ne s'étaient jamais vus, mais se connaissaient parce qu'ils avaient les mêmes valeurs de solidarité, de panafricanisme, de souveraineté nationale, de justice et de dignité africaine. Ce sont ces valeurs dont je suis le produit.
Le produit et l'héritière, en quelque sorte.
Oui. Nous avons été exfiltrés par l'armée égyptienne. Comme ils étaient onusiens à l'époque, ils avaient fait des vrais faux passeports. Mon frère aîné, François, était Tarek, Patrice était Omar et moi j'étais Fatmah. Nous étions les enfants de l'ambassadeur Abdelaziz Aichane, venu au Congo pour ouvrir la première ambassade de l'Égypte. Nous avions des faux passeports comme ses enfants. C'est ainsi que nous sommes arrivés en Égypte. En même temps, cela va vous sembler extraordinaire, on nous a mis dans des écoles françaises parce qu'on devait rentrer un jour chez nous. Vous savez que l'Égypte n'était pas francophone à l'époque. La famille dans laquelle nous avons vécu, avec mes frères et mes sœurs, était musulmane. Nous étions chrétiens et on nous amenait à la messe tous les dimanches. Nous étions comme les enfants adoptifs du président Gamal Abdel Nasser. Je l'appelais oncle. Quand on nageait, il me portait sur ses épaules. On a surtout appris le respect de la culture de l'autre, le respect de l'identité de l'autre. Cette solidarité a existé. Cette fraternité existait. Cette unité existait. Je suis le produit de tout cela. J'y crois.
Vous arrivez avec ces valeurs.
J'arrive avec ces valeurs qui étaient aussi les valeurs à l'origine de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF).
Vous avez expliqué que vous rêviez d'une Francophonie des peuples. Pourquoi ? Est-ce à dire qu'aujourd'hui nous avons une Francophonie des gouvernements ?
Il y a de plus en plus de gouvernements. Une Francophonie des peuples, une Francophonie plus proche des gens. Une Francophonie dans laquelle pas seulement les membres, mais aussi les communautés, les femmes, les hommes, les jeunes se parlent. Il y a une telle diversité dans cette francophonie. C'est important, cette diversité. Il faut que l'on se parle, que l'on se comprenne. Pas seulement qu'on se tolère. Le regard de l'autre est important. La parole de l'autre est importante. Lorsque l'on peut se parler, on peut s'unir, on peut travailler ensemble, on peut construire ensemble parce qu'on se comprend, parce qu'on se respecte, parce qu'on se dit : « Mon frère, tu es différent de moi, mais tu m'enrichis. » C'est cette richesse, cette diversité, cette multiculturalité qui est importante.
Qu'est-ce qui ferait de vous une meilleure secrétaire générale que la sortante et candidate à sa succession, la Rwandaise Louise Mushikiwabo ?
Je ne pose pas les problèmes en ces termes, meilleur ou moins bien.
La question se posera tout de même à un moment puisqu'elle est candidate.
Madame Louise Mushikiwabo a fait deux mandats. Elle est venue par engagement. Je respecte son travail. Moi, j'appelle à une refondation de la francophonie, à une redynamisation de la francophonie, plus proche des gens. Que cette francophonie ne devienne pas seulement une francophonie des élites. C'est-à-dire que l'on allège un peu la bureaucratie, que l'on sorte de la bureaucratie.
Moins institutionnelle ?
Moins institutionnelle. Plus proche de l'écoute des communautés et des membres des États de la Francophonie. Qu'ils soient plus proches et qu'ils aient un mot à dire.
Craignez-vous que cette élection à la tête de l'OIF soit un nouvel espace de conflit entre votre pays, la RDC et le Rwanda, au travers de vos deux candidatures ?
Je ne pense pas parce que ce n'est pas le lieu. La Francophonie n'est pas le lieu de la confrontation. C'est contre les valeurs de la Francophonie.
Il y a tout de même une élection, avec une campagne et des points de vue différents qui vont s'exprimer.
C'est pour cela que j'ai appelé à faire l'Académie francophone de la paix. Parce qu'effectivement, il y a des conflits, mais il n'y a pas uniquement ce conflit. Il y a aussi le conflit au Cambodge avec la Thaïlande, il y a aussi le Liban, Gaza et d'autres conflits. La Francophonie, c'est un lieu de valeurs, c'est un lieu de médiation, c'est un lieu d'équilibre, un lieu où il y a dialogue et où l'on peut se parler. On parle du conflit entre nos deux pays – qui existe, je ne peux pas nier qu'il existe –, mais il y a eu des moments où ce conflit s'était résorbé. Cela monte et cela descend. Il n'y a rien qui puisse être éternel.
Au-delà de ce conflit, pensez-vous que l'OIF puisse être plus active, plus impliquée dans la résolution des conflits, dans la façon de mettre en dialogue les pays qui s'opposent ?
Je crois que c'est sa vocation d'être près des peuples. ----- C'est un espace de valeurs, c'est un espace de règles, c'est un espace où l'on croit aux droits humains et à la médiation. Je crois qu'effectivement on doit aussi former des jeunes à la résolution et à la prévention des conflits à l'intérieur de l'OIF. Non seulement des conflits de sécurité ou de guerre, mais aussi des conflits culturels qui peuvent se passer à l'intérieur de la Francophonie.
En mars 2025, le Mali, le Niger et le Burkina Faso ont annoncé leur décision de quitter l'OIF. Souhaitez-vous leur retour au sein de l'organisation ?
Tout à fait. Je souhaite leur retour. Ce n'est pas normal de perdre des membres de la Francophonie. Il faut plutôt en augmenter le nombre. Connaissant ces pays et ces dirigeants, qui ont comme icône Patrice Lumumba, je suis sûre que si j'y vais, ils vont m'écouter.
Vous pensez que votre personnalité, vous qui êtes la fille de Patrice Lumumba, est un atout pour faire revenir ces trois pays au sein de l'Organisation internationale de la Francophonie ...
C'est un atout pour les écouter et pour dialoguer. C'est un atout pour voir ce que l'on peut faire ensemble dans la mesure du possible, et essayer de faire qu'ils reviennent, parce que c'est important.
L'OIF incarne une communauté de langues, mais une communauté de valeurs aussi. Vouloir réintégrer trois pays dirigés par des juntes militaires, cela ne vous chagrine pas ? Cela ne vous pose pas question ?
Je ne suis pas contre les règles. On établit des règles pour les suivre à l'intérieur de la Francophonie. Je ne peux pas venir aujourd'hui pour dire : « Non, on fait table rase des règles. ». Mais on doit dialoguer avec les gens, on doit les écouter pour savoir ce qui se passe, pourquoi ils sont partis. Sont-ils partis à cause de l'OIF ? Je ne pense pas. Est-ce l'OIF le problème ? Je ne pense pas. Est-ce une dignité froissée ? Est-ce un autre problème ? On doit les écouter et pouvoir voir ensemble. C'est un dialogue.
Vous souhaitez le dialogue...
Je souhaite le dialogue, les écouter et les respecter. On verra ce que l'on peut faire.
Nous sommes au début de cette campagne. L'élection a lieu mi-novembre 2026. Quels sont vos soutiens aujourd'hui ? Des pays ont-ils déjà affirmé de façon claire et nette qu'ils vous soutenaient, qu'ils voteraient pour vous ?
Oui, il y a quelques pays.
Vous souriez. Cela veut-il dire que vous ne pouvez pas me dire lesquels ?
J'ai visité une quinzaine de pays...
Vous avez visité plusieurs pays sur le continent africain. Vous êtes allée aussi au Canada...
Je suis allée aussi au Canada. J'ai eu un accueil chaleureux, que ce soit au Canada, au Québec ou au Nouveau-Brunswick. J'ai présenté mes projets et ils ont été séduits par le projet concernant la jeunesse, concernant le numérique, concernant le fait que pour moi, le français n'est pas une langue unicentrée , elle est polycentrée. Valoriser aussi les langues sœurs à côté du français, qui est important, qui sont un levier aussi pour remonter le français, ce qui est important. Moi je parle le swahili, d'autres le lingala, d'autres encore vont parler le kikongo. Mais ce qui nous lie quand on ne parle pas ces langues, c'est le français. C' est le français si je rencontre un khmer. Les langues sœurs, ce sont nos langues que nous parlons tous les jours, qui sont nos vecteurs et que nous sommes fiers de parler. Mais nous sommes fiers aussi de parler le français et nous voulons parler le français. N'oubliez pas que 65 % des locuteurs francophones sont en Afrique et que l'Afrique est jeune. Je viens d'un pays où 60 % de la population a moins de 25 ans. L'éducation est en français, l'enseignement est en français. Que veulent-ils ? C'est quand même la génération Z, la génération du numérique et du digital. Ils veulent faire partie du développement de leur pays. On doit réduire la fracture numérique, on doit former ces jeunes. Cette fracture numérique, on va la réduire aussi par le numérique. Ce qui est le plus important, c'est l'éducation. On commence par l'éducation, sinon on ne peut pas se développer et aller plus loin. La jeunesse, c'est aujourd'hui, pas demain. Si on veut défendre et promouvoir le français demain, on doit le défendre aujourd'hui par un levier économique. Pour moi, c'est avec les industries culturelles et créatives que nous pouvons y arriver.
Vous avez exposé quelques points de votre programme. Vous n'avez pas tout à fait répondu sur les pays qui vous soutiennent. Avez-vous rencontré le président français ? Pour faire clair, pensez-vous que la France vote Lumumba ?
Je ne sais pas encore si la France vote Lumumba. Oui, j'ai rencontré le président Macron au Kenya. C'est mon président, Félix-Antoine Tshisekedi, qui me l'a présenté lors du sommet Africa Forward.
Mais espérez-vous ce soutien ?
Bien évidemment, j'espère son soutien. Je fais cette campagne pour avoir le soutien de la plupart des pays. En tout cas, jusqu'à aujourd'hui, j'ai eu des soutiens, ils ont été beaucoup pour mon enthousiasme, mon élan et ma passion pour la Francophonie et la promotion de la langue française. La plupart l'ont dit franchement, comme le président Teodoro Obiang Nguema, comme le président Mahamat Idriss Déby, comme le président Denis Sassou-Nguesso. D'autres étaient enthousiastes et ont dit : « On va vous répondre, on va voir ».
La campagne commence.
Honnêtement, je suis plutôt optimiste pour le moment.
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