J'ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux,
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.
Les houles, en roulant les images des cieux,
Mêlaient d'une façon solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.
C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes,
Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs
Et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs,
Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
Et dont l'unique soin était d'approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir.
Nous voici à nouveau avec Baudelaire Charles et sa vie antérieure, douzième poème des Fleurs du Mal publiées en 1857, issue de la première partie « spleen et idéal », d’abord publiée en 1855 dans la Revue des deux mondes.
On a beaucoup spéculé sur les réminiscences du voyage de jeunesse de Baudelaire à l’ile de la Réunion, notamment à cause de la richesse et de la précision des sens sollicités (visuel, olfactif, auditif, tactile). Comment être si juste sans avoir vécu pareilles sensations? Mais c’est sans compter le pouvoir de l’imagination excitée par l’immense culture de Charles. Et tout indique que ce voyage en sens inverse de l’idéal vers le spleen est d’abord et une fois de plus un rêve d’ailleurs.
Un rêve d’ailleurs nourri d’influences littéraires, et en premier lieu celle de Théophile Gautier, qu’il établira lui-même dans la préface de l’édition posthume des Fleurs. L’extrait de son « Mademoiselle de Maupin » laisse peu de place au doute:
«Voici comme je me représente le bonheur suprême : c'est un grand bâtiment carré sans fenêtre au dehors ; une grande cour entourée d'une colonnade de marbre blanc, au milieu une fontaine de cristal avec un jet de vif-argent à la manière arabe, des caisses d'orangers et de grenadiers posées alternativement ; par là-dessus un ciel très bleu et un soleil très jaune ; de grands lévriers au museau de brochet dormiraient çà et là ; de temps en temps des nègres pieds-nus avec des cercles d'or aux jambes, de belles servantes blanches et sveltes, habillées de vêtements riches et capricieux, passeraient entre les arcades évidées, quelque corbeille au bras, ou quelque amphore sur la tête. Moi, je serais là, immobile, silencieux, sous un dais magnifique, entouré de piles de carreaux, un grand lion privé sous mon coude, la gorge nue d'une jeune esclave sous mon pied en manière d’escabeau, et fumant de I'op