Cette semaine dans Les clés de l'éco, on accueille Félix Garnier, doctorant en économie à l'Université de Bordeaux.
Salut Baptiste, salut la Clé des Ondes ! J’espère que vous allez bien, que vous n’êtes pas trop lessivés du mouvement social, et que vous avez toujours envie d’envoyer la réforme des retraites dans le caniveau. De mon côté tout va à peu près bien, si ce n’est que plus que jamais j’ai une légère envie de tout faire cramer.
Toutefois, cette réforme des retraites, elle a le mérite de poser une question importante : pourquoi on travaille, au fond ? Depuis le début de l’année, on a pu entendre tout un tas d’arguments s’opposant à la réforme des retraites. Chez les écologistes, travailler plus longtemps, c’est produire plus, et donc plus détruire la planète. Pour la gauche radicale, c’est la continuation du renforcement de l’exploitation du capital sur les humains, aliénant leurs corps pour toujours plus longtemps. Pour la gauche institutionnelle, c’est une attaque contre le principe de dignité et d’égalité qui devrait garantir à toutes et tous de profiter de leur fin de vie loin d’un travail difficile, qui les a épuisé. Toutes ces raisons sont vraies.
En filigrane de toutes ces critiques, on peut identifier un élément commun : c’est quoi le travail ? Pour qui, et surtout pour quoi on travaille ? Qu’est-ce qui justifie qu’on doive passer la majorité de notre temps de vie à louer nos corps et nos efforts en échange d’un revenu ? Et ceci est vrai que l’on soit salarié, fonctionnaire, intérimaire, petit commerçant ou petit artisan ! Le mouvement social que l’on connaît actuellement, c’est aussi un moment de réflexion collective sur le rôle du travail et la place qu’il occupe dans la société.
Toutes ces réflexions m’emmènent donc aujourd’hui à essayer d’élargir cette question en en posant une encore plus vaste : à quoi ça sert l’économie ? Ne ris pas, cette question est très sérieuse !
Ceci étant posé, reprenons notre question : à quoi ça sert, l’économie ? C’est un système, c’est-à-dire une structure dictée par de nombreuses interactions inter et intra système, qui permet de transformer une combinaison de ressources naturelles, de travail manuel et d’énergie en biens ou en services qui vont satisfaire des besoins. Ces besoins, fondamentalement, sont la nourriture, la santé, l’éducation, la sécurité, les relations… En somme, tout ce qui constitue le bien-être. Le rôle de l’économie, c’est donc de permettre le bien-être humain en extrayant de la nature ce dont on a besoin.
Alors tu pourrais me dire « elle est bien belle ta définition Félix, mais c’est quoi le rapport avec la réforme des retraites ? ». Sois patient, on va y arriver, j’espère. Depuis très longtemps, les sciences économiques s’intéressent à la manière dont l’économie cherche à combler ces besoins via les mécanismes de l’institution dominante du monde capitaliste : le marché. En d’autres termes, tous les éléments nécessaires à l’atteinte du bien-être sont transformés en marchandises, que l’on doit acheter. Comment ? Grâce à l’argent que l’on a gagné en travaillant, le montant de ce salaire étant fixé en partie par cette même institution qu’est le marché.
Jusqu’ici, l’histoire semble bien ficelée. On a une institution, le marché, qui permet à des gens de gagner de l’argent, puis d’échanger cet argent contre les biens et les services nécessaires à son bien-être. CEPENDANT, ce serait oublier deux choses.
1 : dans le monde capitaliste, le marché n’est pas organisé en premier lieu pour combler les besoins des gens. Il est là pour générer du profit, du cash, du flouze. On ne peut combler ses besoins via le marché qu’à condition que ce dont on a besoin (par exemple, des voitures légères, collectives et électriques pour remplacer la voiture thermique individuelle) soit jugé rentable par le marché, poussant les entreprises à créer tout un tas de conneries qui ne sont absolument pas nécessaires, et à nous abreuver de pubs, en ciblant les mécanismes psychologiques qui nous rendent le plus vulnérable, pour qu’on les achète.
2 : Revenons à la définition que j’ai donné de l’économie tout à l’heure. Le préalable à la production et aux activités économiques, c’est l’utilisation de ressources naturelles et d’énergie. Rajoutons à cela que toute activité économique va générer des déchets, que ce soit sous forme de pollution, comme les gaz à effets de serre, les déversements de nitrate ou les microplastiques, ou détritus tangibles. Plus on produit de choses, plus on fournit de services, plus notre impact sur l’environnement grandit.
Aujourd’hui, ce deuxième point est le point de départ de l’analyse de ceux qu’on appelle les économistes écologiques. Et parmi cette communauté, il y a des équipes de chercheurs qui s’intéressent à ce qu’on appelle les systèmes de provisionnement. Retiens bien ce nom.
Les systèmes de provisionnement, c’est l’ensemble des facteurs sociaux, économiques, institutionnels… Qui vont faire la médiation entre la consommation des ressources naturelles, la satisfaction des besoins, et les impacts en termes de pollution. Ça peut être la qualité de la démocratie, la part de la population qui a accès à l’électricité, l’étendue et la qualité des infrastructures routières, les taux de croissance enregistré, la dépendance de l’économie à l’extraction de ressources naturelles… Pour l’instant c’est un champ de recherche assez récent, mais le travail qui y est fait est extrêmement prometteur.
On y trouve deux questionnements centraux : Premièrement, observe-t-on des phénomènes de saturation entre utilisation de ressources et satisfaction des besoins ? Et si oui, à quel niveau ? Et deuxièmement, quels sont les facteurs de provisionnement qui permettent d’améliorer la satisfaction de ces besoins avec une empreinte environnementale moindre ? Pour les plus intéressés parmi vous, je vous renvoie à un excellent article de Jefim Vogel, Julia Steinberger, Daniel O’Neill, William Lamb et Jaya Krishnakumar, intitulé « Socio-economic conditions for satisfying human needs at low energy use », et qui s’intéresse au rôle de ces facteurs de provisionnement pour satisfaire les besoins avec le moins d’énergie possible. Parmi ceux ayant un effet positif, notons la qualité des services publics et la démocratie, la réduction des inégalités ou l’accès de la population à l’électricité.
Bien. Il est temps pour moi de conclure cette chronique déjà trop longue. Baptiste, chers auditrices et auditeurs, s’il n’y avait qu’une seule chose à retenir de cet exposé décousu ce serait ceci : l’économie sert à satisfaire nos besoins. Celle que nous connaissons actuellement n’est qu’une manière de répondre à ce problème, et c’est à nous d’en inventer d’autres. D’autres qui prendraient comme point de départ que toute production, toute consommation, a un coût environnemental et humain. Inventons une économie qui minimise ces coûts-là pour tous, pas une qui maximise les profits de quelques-uns. Et, pour revenir à la réforme des retraites, posons-nous cette question simple : travailler plus longtemps, dans ce système économique là, est-ce que ça améliorera notre bien-être ?