Chaque semaine dans Les Clés de l'éco vous entendez des chroniques produites par notre panel d'économistes girondins, atterrés, hétérodoxes, ou tout simplement critiques des visions dominantes.
Cette semaine : Félix Garnier, doctorant en économie à l'Université de Bordeaux.
Salut Baptiste ! Dis-moi, est-ce que tu connais Benoît Paire, le tennisman ? Mais si tu sais, ce mec hyper mauvais perdant, qui est devenu une icône sur internet avec son fameux « LA CHAAAAAATE QU’IL A » qu’il sort régulièrement en match. Et ce sentiment, je pense que tu le connais, lorsque tu vois quelqu’un réussir et s’en tirer alors qu’objectivement, iel ne fait rien de particulier pour mériter sa réussite.
Alors je sais qu’on est ici pour parler d’économie et pas de tennis, mais il me semblait important de planter le décor avant d’aborder notre thème d’aujourd’hui : la taxation des super-profits. Alors certes, c’est moins sexy que la barbe de Benoît Paire. Mais puisque c’est un sujet qui touche tout le monde, et qui va nous permettre de parler à la fois de justice sociale et de justice environnementale, j’ai pensé que c’était une bonne idée d’en parler.
Du coup, concrètement, c’est quoi un super-profit ? Cette notion, elle apparaît en premier chez Marx, pour désigner le résultat d’une entreprise dont les profits sont largement supérieurs à ceux de ses concurrents, ou à ses bénéfices historiques. Il théorise deux situations où ces profits apparaissent : soit l’entreprise en question est en situation de monopole sur son marché, soit elle bénéficie d’un avantage technologique lui permettant de dépasser ses concurrentes.
Avec le temps, cette notion a évolué. Aujourd’hui on l’utilise pour désigner des profits qui sont largement supérieurs aux résultats historiques de l’entreprise mais, surtout, qui ne sont pas liés à une quelconque stratégie de cette entreprise. C’est une question de contexte : être là au bon moment ou savoir tirer parti d’une situation dans laquelle on n’a aucune responsabilité. Et je pense que tu commences à voir où je veux en venir : ces dernières années, est-ce qu’on aurait pas vécu des événements sur lesquels des entreprises n’auraient aucune prise mais dont elles ont pu profiter ?
Personnellement, j’en ai deux en tête : la crise de la COVID et le bazar qu’elle a mis dans le commerce international et, surtout, la guerre en Ukraine. Depuis quelques mois on re-découvre ce qu’est l’inflation un peu partout en Europe, les prix de l’essence ont atteint des records et tout le monde s’attend à passer un hiver difficile à cause des factures d’énergie. Comme dirait M. le Président, « Finito l’abondance ». Mais est-ce que c’est vraiment le cas pour tout le monde ?
Comme souvent, non. Il y a, de façon vraiment évidente, des profiteurs de crise. Et, comme souvent, c’est du côté des (très) grandes entreprises qu’il faut regarder. Et l’un des exemples les plus criants, c’est nos chers amis de Total. L’an dernier, Total avait déjà réalisé une année record en terme de profits : 16 milliards de dollars. Pour vous donner un ordre d’idée c’est à peu près le budget du ministère de la santé et des solidarités, ou ce que touchent 800 000 smicards en un an. C’est beaucoup. Et bien sur les deux premiers trimestres de 2022, soit moitié moins de temps, les bénéfices de Total sont montés à 18,8 milliards de dollars.
Il me semble important de préciser quelque chose ici : que les prix augmentent à cause de la guerre en Ukraine, surtout dans les secteurs agro-alimentaires et énergétiques, c’est logique et normal. L’Ukraine, en temps normal, c’est presque 10% des exportations mondiales de blé ; avec la guerre, c’est fini de cet approvisionnement. De son côté, la Russie assurait environ 45% des importations européennes de gaz naturel. Avec les sanctions, cet approvisionnement est fortement réduit.
L’inflation, qui sera abordée je crois la semaine prochaine à l’antenne de la Clé des Ondes, était donc globalement inévitable au vu du contexte. Ce qui pose problème ici, c’est vraiment que certaines entreprises estiment qu’il est normal et légitime de profiter des crises pour se remplir les poches. Et c’est là que la question de la taxation de ces super-profits intervient. Parce que Total n’est pas la seule entreprise à profiter de la crise : le groupe EDF-Engie, par exemple, table sur une augmentation de ses bénéfices de 40% environ cette année. Les entreprises du secteur agro-alimentaire ont dégagé, en 2020 et en 2021, 25 milliards de bénéfices de plus que sur la période 2016-2019. CMA-CGM, l’un des leaders mondiaux du transport de marchandises, a profité de la désorganisation post-COVID pour dégager 7,2 milliards d’euros de bénéfices au premier trimestre de 2022, et ainsi de suite.
Alors si Bruno Le Maire ne sait pas ce qu’est un super-profit, les dirigeants des grandes entreprises de l’énergie ou de l’alimentation, eux, les touchent du doigt et savent les capter. Injuste n’est-ce pas ? Ça l’est d’autant plus lorsqu’on se rappelle qu’en France il y a 7 millions de logements qui sont considérés comme des passoires thermiques et que le nombre de bénéficiaires d’aides alimentaires a doublé en deux ans… Encore une fois, les plus précaires vont trinquer.
Que faire ? La réponse semble relativement simple : taxer ces super-profits, dans une logique à la fois de justice sociale et de justice environnementale. D’autant plus que ce n’est pas quelque chose de nouveau : après les deux guerres mondiales on a taxé les « profiteurs de guerre » en estimant que nul ne devait s’enrichir en capitalisant sur la détresse du monde. Aux USA, les super-profits des entreprises du secteur pétrolier ont été taxés après les deux chocs pétroliers.
Si nous connaissons la fin de l’abondance, taxer ces super-profits est un super moyen de récupérer de l’argent pour financer des trucs chouettes. Genre le bouclier tarifaire, qui protège de l’explosion des prix de l’énergie, ou la rénovation des passoires thermiques, dans lesquelles les plus précaires vivent et devront passer l’hiver. C’est autant d’argent qui peut être investi par l’Etat dans le développement des énergies renouvelables, dans la transition écologique, ou dans des politiques de sobriété. Après tout, les géants de l’énergie ne se sont pas distingués par leur volonté d’investir dans la sortie du gaz et du pétrole jusqu’ici. En le laissant dans la poche des actionnaires de Total, au contraire, on peut s’attendre à ce qu’une part importante de cet argent soit réinvestie dans des activités polluantes pour une raison simple : ça rapporte.
Pour l’instant, le gouvernement s’y refuse par aveuglement idéologique. Mais voilà, le contexte joue contre eux. De plus en plus de nos voisins (le Royaume-Uni, l’Espagne, l’Italie, la Grèce, et même l’Allemagne !) ont mis en place ou annoncés de telles taxes. La très libérale Commission Européenne encourage les membres de l’Union à faire pareil. Même l’ONU le recommande !
Contrairement aux matchs de Benoît Paire, la chatte du camp d’en face ne met pas forcément fin à la partie. Pour conclure cette métaphore filée, je dirai même qu’on peut encore éviter d’éclater nos raquettes de rage. Alors, à l’occasion de cette rentrée sociale, montrons que la lutte contre la fin du monde est la même que celle pour la fin du mois. Demandons la taxation des super-profits, et utilisons cet argent là où il devrait être utilisé à la base : pour améliorer le bien commun.
A écouter également en version audio dans le podcast en haut de page.