Chaque semaine dans Les Clés de l'éco vous entendez des chroniques produites par notre panel d'économistes girondins, atterrés, hétérodoxes, ou tout simplement critiques des visions dominantes.
Cette semaine : Eric Berr, maitre de conférence en économie à l'Université de Bordeaux, membre des économistes atterrés.
Panorama de la rentrée université
- Tous les étudiants peuvent revenir à l’université, pas de jauge.
- 86% des étudiants ont reçu une première dose, 60% ont un schéma vaccinal complet (chiffres donnés par Manuel Tunon de Lara, président de l’université de Bordeaux et président de la conférence des présidents d’université (CPU)).
- Installation de capteurs de CO2 (il est temps), vaccination sur les campus, etc.
- Le risque sanitaire semble réduit, même s’il faut rester vigilant.
Donc, en apparence, tout va bien.
Mais derrière, une réalité beaucoup moins enviable
- Si l’on peut se féliciter que le nombre d’étudiants augmente (2,8 millions d’étudiants à la rentrée (dont 1,7 million à l’université), soit 500 000 étudiants de plus en dix ans, dont 90 000 en trois ans), ce qui traduit une hausse du niveau moyen d’instruction, leurs conditions d’accueil ne cessent de se dégrader, surtout à l’université.
- 90 000 étudiants en plus = quasiment l’équivalent de 2 universités de la taille de celle de Bordeaux.
- Réduction de moitié du nombre de recrutements d’enseignants-chercheurs titulaires au cours des dix dernières années quand le nombre d’étudiants augmentait de 18% sur la même période.
25% des postes occupés par des contractuels.
- Baisse de la dépense par étudiant. En effet, le coût moyen par étudiant pour l’État est de 11530 euros, en baisse pour la sixième année consécutive (- 7,9 % depuis 2009). Il varie de 10 100 euros pour un étudiant à l’université à 15 700 en classes préparatoires aux grandes écoles.
- Locaux très souvent sous-dimensionnés.
- Rentrée en STAPS (sciences et techniques des activités physiques et sportives) à Rennes 2 n’a pu se faire = résultat du sous-investissement chronique dans l’ESR.
Comment expliquer cette dégradation de l’enseignement supérieur ?
On vient de le voir, nous récoltons les effets d’un sous-investissement récurrent de l’État. Cela a été accentué avec l’autonomie accordée aux universités et leur mise en concurrence. Cette mise en concurrence de l’enseignement supérieur implique que l’université n’y est plus vue comme assurant une mission de service public mais comme une entreprise fabriquant les compétences demandées par les entreprises.
A la concurrence entre les universités, matérialisée par le puéril classement de Shanghai, il convient d’ajouter :
- La concurrence entre les enseignants-chercheurs sous couvert d’excellence scientifique.
- La concurrence pour accueillir les « meilleurs » étudiants, qui met en avant le mérite mais favorise la reproduction sociale.
- Un discours trompeur asséné aux étudiants = il n’y a pas de sélection officiellement mais on contraint les bacheliers les plus fragiles (ceux qui n’ont vu aucun de leurs vœux satisfaits) à aller là où ils ne le souhaitent pas. Avec Parcoursup, on les mène à l’échec, donc à l’exclusion du système.
Le résultat est là : découragement et de nombreux abandons.
Parcoursup entérine un processus de sélection qui ne dit pas son nom et gère une pénurie de places qui n’existerait pas si l’on avait anticipé les évolutions démographiques pourtant connues de longue date.
Au 16 juillet, 31 512 étudiants (néobacheliers et élèves en réorientations compris) avaient quitté la plateforme sans admission.
5 667 avaient saisi les commissions d’accès à l’enseignement supérieur (Caes) (commissions rectorales) faute de proposition d'admission satisfaisante.
Ajoutons que la logique managériale à l’œuvre actuellement dénature le sens de nos missions. La loi de programmation de la recherche (LPR) renforce la contractualisation des enseignants-chercheurs et fait des présidents d’université de vrais chefs d’entreprise, ce qui fait peser des menaces sur la liberté pédagogique comme en matière de recherche.
En résumé : un pays qui n’investit pas dans sa jeunesse est un pays qui ne prépare pas l’avenir.
Existe-t-il une alternative à ce système ?
Oui, mais cela suppose de retrouver la visée émancipatrice de l’éducation et d’abandonner la vision utilitariste et étriquée de l’enseignement supérieur et de la recherche.
Aujourd’hui, on demande aux étudiants de construire eux-mêmes leur « projet professionnel », donc de choisir le parcours qui, compte tenu des coûts, leur permettra de maximiser leur situation sur le marché du travail. Ils deviennent ainsi les autoentrepreneurs de leurs études.
De plus, aborder les études sous l’angle de leur seule valeur économique marchande, c’est accepter qu’elles soient subordonnées à des intérêts économiques.
Dans un tel système, l’acquisition de connaissances et la construction d’une pensée critique laissent place à la recherche de « compétences professionnelles », ce qui passe par la formation d’une main-d’œuvre et de « ressources humaines » dociles.
Dès lors, le savoir n’est plus considéré comme un bien commun, il est relégué au rang de marchandise et l’étudiant devient un « client » cherchant à valoriser son « capital professionnel ».
En définitive, redonner une visée émancipatrice à l’éducation, c’est-à-dire former des citoyens dotés d’une réflexion critique, est non seulement favorable à la production et à la diffusion des savoirs, mais est aussi un moyen de lutter contre les inégalités sociales.