Mumia Abu Jamal, membre du mouvement des Black Panther, est accusé depuis 1982 du meurtre d'un policier blanc. Après avoir passé 30 ans dans le "couloir de la mort", sa peine a été transformée en perpétuité.
Après 38 années d'enfermement, son été de santé est aujourd'hui particulièrement inquiétant. Il ne bénéficie d'aucun traitement médical, laissant penser que les autorités attendent sans broncher sa mort. Les collectifs qui le soutiennent appellent à un mobilisation internationale pour sa libération.
Kenza Soares El Sayed a interrogé Jacky Hortaut, co-animateur du collectif français Libérons Mumia ! L'entretien est à retrouver en intégralité dans le podcast ci-dessus.
La Clé des ondes : dans quel état de santé se trouve actuellement Mumia Abu Jamal ?
Jacky Hortaut : Nous sommes préoccupés car nous avons appris cette semaine la brutale dégradation de son état de santé, et plus encore le comportement inhumain de l’administration pénitentiaire qui le laisse souffrir sans le moindre soin, et le met à l’isolement à l’infirmerie de la prison.
Il a fait un bref séjour à l’hôpital de quatre jours il y a de ça une dizaine de jours - je précise qu’il était mains et pieds attachés à son lit, ce qui démontre la brutalité des autorités ! – et ce qui aggrave son cas est qu’il a été diagnostiqué positif au covid. Le bilan est absolument désastreux : je rappelle que trois à quatre ans en arrière, il avait été atteint par l’hépatite C, et il avait fallu mener un long combat judiciaire - c’est d’ailleurs le seul procès à ce jour qu’il ait gagné- pour que l’administration pénitentiaire soit condamnée à lui fournir le traitement contre l’hépatite dont il était atteint.
Mais comme ce traitement est arrivé tardivement, il avait déjà des séquelles importantes du point de vue de ses organes vitaux. Aujourd’hui, en plus de la positivité au covid-19, son bilan est le suivant : insuffisance cardiaque, œdèmes aux poumons, lésions cutanées… les photos que nous avons publiées sur notre site (https://mumiabujamal.com/) témoignent affreusement de l’extrême gravité de son état physique, qui l’expose maintenant clairement à la mort.
Concernant ce diagnostic, la seule solution est sa libération immédiate et sans conditions pour qu’il puisse être hospitalisé -ce qui devrait être le cas pour tous les prisonniers dans cette situation- dans des conditions médicales indépendantes et transparentes et sous la surveillance de personnes qui ont sa confiance. C’est la raison pour laquelle nous lançons un appel à la mobilisation pour sortir Mumia de prison.
Vous invitez sur votre site à interpeller les autorités politiques et pénitentiaires en leur écrivant. Qu’est-ce qu’on peut faire aujourd’hui pour se mobiliser pour la libération de Mumia Abu Jamal ?
Effectivement nous demandons dans un premier temps d’interpeller le gouverneur de l’Etat de Pennsylvanie, le secrétaire d’Etat en charge des affaires pénitentiaires également de Pennsylvanie ainsi que le procureur de Philadelphie, qui tous les trois par leurs compétences ont la possibilité de libérer Mumia Abu Jamal. Il s’agit d’une urgence humanitaire ! Nous interpelons les autorités, pour que Mumia, à cause de ses questions de santé puisse être hospitalisé dans des conditions normales et cela ne pourra se faire que par sa libération immédiate et sans conditions.
On a mis sur notre site un texte modèle en français et anglais qui permet d’interpeller par mail les autorités (https://mumiabujamal.com/v2/urgence-mumia-2/). Cette méthode a déjà fonctionné puisque cela avait permis qu’il soit hospitalisé, il y a quelques jours, lorsqu’on l’a diagnostiqué positif au covid. Mais Mumia a été renvoyé en prison par la suite, dans des conditions intolérables, puisqu’il n’a absolument aucun traitement.
L’attitude des autorités s’apparente à une peine de mort déguisée ! On rappelle qu’il avait d’abord été condamné à la peine de mort lorsqu’il a été incarcéré, et qu’il est ensuite sorti du couloir de la mort grâce à la mobilisation internationale. En laissant les choses en l’état, c’est une peine de mort qui se dessine, dont l’objectif est de faire disparaître Mumia. Il a passé quasiment quarante ans en prison, il aura soixante-sept ans le 24 avril, dont une trentaine d’années passées dans le couloir de la mort d’où il est sorti en 2011. J’appelle tous ceux qui vous écouterons à intervenir en envoyant des messages aux autorités américaines pour qu’elles prennent la bonne décision concernant Mumia !
Retrouvez ici la lettre type à envoyer aux autorités américaines et leurs adresses.
La mobilisation internationale pèse et cela permet de gagner des étapes importantes : aujourd’hui, l’urgence est vraiment à sa libération pour qu’il puisse être hospitalisé. C’est une urgence humanitaire : c’est ce que nous revendiquons auprès des autorités américaines. Nous projetons également d’organiser des rassemblements, en fonction de ce qui sera possible au vu des contraintes sanitaires. En région Ile-de-France nous avions prévu un grand rassemblement Place de la Concorde le mercredi 7 avril. Et j’invite là-aussi, à Bordeaux, à reprendre le chemin de la mobilisation pour aider Mumia à se sortir de la situation dans laquelle il est.
On a envisagé d’autres choses : de réactiver l’engagement des vingt-cinq municipalités françaises, dont Paris, qui ont fait de Mumia Abu Jamal leur citoyen d’honneur, afin qu’elles se mobilisent et interpellent les autorités américaines. Nous avons également prévu - je vous l’annonce un peu en première - de contacter une vingtaine de personnalités, d’élus locaux et nationaux, d’artistes, de dirigeants d’associations de défense des droits de l’Homme, afin de publier dans la presse française une tribune libre interpellant les autorités américaines et demandant la libération de Mumia pour raisons humanitaires.
Rappelez-nos qui est Mumia Abu Jamal, quel était son combat et comment est-ce qu’il s’est retrouvé derrière les barreaux ?
Dès sa jeunesse, Mumia était très engagé contre toutes les formes de discriminations, particulièrement envers ceux qui en étaient le plus victimes à savoir les Afro-américains et notamment dans sa ville natale de Philadelphie, où un très fort pourcentage de la population descend d’esclaves africains. Une population qui continue de subir des discriminations sous d’autres formes encore aujourd’hui et où le racisme est encore très fort, où les Afro-américains sont ceux qui souffrent le plus économiquement, socialement. Et donc Mumia était, très jeune déjà, un des leaders des combats contre ces discriminations. Mais c’était également un homme très ouvert, car lorsque cette discrimination touchait des pauvres blancs, il n’était jamais question pour Mumia de ne défendre que les Noirs, mais bien tous ceux qui souffrent dans cette Amérique qu’il a connu adolescent, mais qui n’a pas beaucoup changé depuis. Il portait également un combat contre ce qu’on appelle aujourd’hui les brutalités policières.
Et pour en arriver aux événements de 1981, Mumia, qui avait été licencié de son poste de journaliste radio pour ses engagements, et était depuis chauffeur de taxi, avait ce jour-là arrêté son véhicule dans une grande artère de Philadelphie, libéré son client et assista à l’intervention de policiers auprès de deux hommes qui levaient les bras, acculés à leur voiture. Mumia a cru apercevoir son frère, ce qui est purement le fruit du hasard. Il s’est rapproché du contrôle et a eu la confirmation qu’il s’agissait bien de son frère, qui se faisait arrêter avec un de ses amis. Une fusillade a éclaté à cet instant, l’ensemble de la scène s’est déroulée très rapidement, et un policier a été tué et Mumia lui grièvement blessé.
Il est finalement resté plusieurs mois à l’hôpital. Son procès s’est engagé pratiquement six mois après en juin 1982 : un procès expéditif, raciste, accusateur et sans possibilité pour Mumia de se défendre et qui a conduit en quelques jours à sa condamnation à mort pour le meurtre du policier. L’ONU et Amnesty international ont par la suite pris position contre la façon dont s’était tenu ce procès. Puis, grâce à la mobilisation internationale il est toujours en vie et est sorti du couloir de la mort dans lequel il a passé trente ans avant d’être condamné à la prison à vie en 2011.
Mais depuis 2015 ou 2016 une révision menée par la Cour suprême américaine nous donne de l’espoir. Celle-ci affirme qu’un même magistrat, un juge, ou un procureur ne peut être présent dans les différents recours d’un condamné. Par exemple en France, on ne peut pas avoir affaire en première instance, en recours et en appel aux mêmes juges, ce qui avait été le cas de Mumia et de beaucoup d’autres prisonniers. Grâce à cette révision, Mumia pourrait aller en appel de sa condamnation de 1982. Mais pour en revenir à la santé de Mumia aujourd’hui, la question n’est plus sa situation judiciaire, il doit quitter la prison : la santé d’abord !
Article et interview réalisés par Kenza Soares El Sayed.
Photo de une : Collectif Libérons Mumia !