Antoine Boudinet, conseiller municipal à Bordeaux, entame son procès au tribunal judiciaire de Bordeaux contre la grenade lacrymogène instantanée GLI-F4. C’est accompagné par la pluie et plusieurs soutiens qu'il s’est rendu au tribunal judiciaire de Bordeaux pour passer sa première audience devant le juge. Après l’audience avec son avocat, il est sorti du tribunal avec un espoir et un petit sourire sur le visage pour exprimer sa satisfaction par rapport au déroulement de cette première partie de son procès.
La Clé des Ondes : Antoine, vous vous rappeler encore de ces moments douloureux que vous avez vécu le 8 décembre 2018, votre main a été arrachée par une grenade lacrymogène en marge d’une manifestation des gilets jaunes sur la place de la Mairie de Bordeaux. Dites-nous comment vous vous sentez à présent ?
Antoine Boudinet : Maintenant ça fait deux ans, psychologiquement je suis quand même reconstruit, physiquement ma rééducation est terminée, donc, voila, je vais bien. Je fais mon travail au conseil municipal auprès de Philippe Poutou et de Bordeaux En Luttes, mais je continue à militer auprès des autres mutilés.
Avec le collectif des mutilés pour l'exemple, on continue à militer contre les armes sublétales mais aussi, toutes les dérives sécuritaires, malheureusement qui nous tombent dessus les unes après les autres. Je pense donc notamment à la fois aux armes sublétales qui nous ont blessées mais aussi toutes les prises d'étranglement, de placages ventrales qui ont tué des personnes, qui ont rendu des familles en deuil.
Et nous militons aussi contre les lois sécuritaires, la proposition de loi dite "sécurité globale". On essaie de militer contre tout ça, on essaye de changer les choses, après voilà, ça se fait lentement, après on verra jusqu'où on peut aller, jusqu'où nous mènera ce combat.
Aujourd’hui, vous êtes au tribunal pour que justice soit rendue dans cette affaire, afin que le préfet de l'époque, Didier Lallement, ainsi que l'ex ministre de l'intérieur Christophe Castaner répondent face à votre mutilation devant les tribunaux. Dites-nous, pourquoi de cette audience ?
Il y a des mutilés qui portent plainte contre les policiers qui lui ont tiré dessus, ils ont tout à fait le droit. Moi j’ai pris la décision avec mon avocat de porter plainte contre les donneurs d’ordres et notamment en l'occurrence à l'époque, Christophe Castaner qui était ministre de l'intérieur et Didier Lallement qui était préfet.
L’idée c’est de condamner le fait de donner l’ordre d’utiliser ces armes. On ne sait pas jusqu'où ça ira. On continuera à se battre. On fera des recours à chaque fois que ce sera nécessaire.
Quels sont vos sentiments face à ce qui a été dit pendant l’audience ?
J'ai plutôt bon espoir quand même, parce qu'il y a une nouvelle enquête. Elle n’est pas faite par l’inspection générale de la police nationale (l’IGPN) mais par le juge d’instruction, donc par la justice, donc, ce n’est plus la police qui fait l'enquête sur la police, mais bien la justice qui fait l'enquête sur ce qui s’est passé. Ça ne veut pas dire que c’est gagné, mais au moins on relance les dés et ça me redonne espoir.
Après on verra ce que ça donne, il est possible que ça dure des années, on verra bien ce qui se passe. Moi déjà si je peux au moins savoir ce qui s’est passé, ça serait déjà une belle chose, une bonne chose, parce qu’au final malheureusement, je suis toujours dans le flou. Comment ça se fait que des grenades nous ont été lancées dessus, autant de grenades, alors que j'étais là ! Normalement elles ne sont pas censées être lancées sur la personne. Il y a tout un tas de choses qui ne sont pas expliquées pour le moment et que je ne sais pas.
L’objectif final, à terme, c’est de les faire interdire, pas seulement comme l’a fait interdire Castaner, interdire les grenades GLI-F4, et en réalité les remplacer par les GM2L mais de faire interdire toutes les armes sublétales et toutes les armes létales aussi dans le cadre du maintien de l’ordre et dans le cadre des manifestations. Il ne faut plus utiliser ces armes. La France est le dernier pays d’Europe à les utiliser en fait. Les seuls pays qui utilisent ces grenades, ce sont les pays comme le Népal par exemple. On utilise des armes de guerre contre notre population en France, et ce n'est pas normal ! Ce n'est pas normal ! Je considère que ça n'a pas à être dans une manifestation, ça n'a pas à être dans un quartier populaire, ces armes n’ont pas à exister dans le cadre du maintien de l’ordre.
Cette procédure poursuit la logique déjà initiée avec la demande de moratoire contre les LDB que vous avez formulé au maire de Bordeaux...
On a demandé avec Philippe Poutou et Evelyne Cervantes-Descubes [conseillers municipaux du groupe Bordeaux En Luttes] un moratoire contre les LBD 40 et les grenades GLI-F4. Ce moratoire, s'il est fait, ne prend pas acte d’obligation, c'est-à-dire que Pierre Hurmic ne peut pas interdire lui-même, la GLI-F4 et le LBD, par contre, il peut prendre cet acte symbolique. Prendre la décision de faire ce moratoire, c’est prendre un acte symbolique, c’est donner sa position de façon symbolique donc, contre ces armes sublétales.
D’autres mairies l’ont faites, effectivement, le moratoire a été retoqué en suivant mais cette décision pouvait être faite sans trop de problèmes, sans une grosse prise de risque, et pourtant, Monsieur Hurmic a préféré se réfugier derrière le droit et décider de dire que ce n’est pas de son ressort, ce qui est techniquement vrai, mais nous on regrette effectivement, que contrairement à certains de ses homologues, qu’il n’ait pas pris la décision de faire ce moratoire symbolique.
Pour finir, est ce qu'il y a d’autres actions qui sont prévues par vous et par l’association les mutilés ?
Personnellement, je vais continuer à travailler sur les conseils municipaux de Bordeaux, je continue mon travail d'élu avec Philippe et Évelyne. Et maintenant, il y a aussi toutes les mobilisations qu’on va continuer. Il n'y a pas que les lois sécurité globale, il y en a sur beaucoup de choses. Malheureusement, la colère sociale est de plus en plus présente, elle envahit de plus en plus la rue, il faut qu’on y soit, il faut qu’on soit là pour soutenir les camarades.
Maintenant avec les Mutilés pour l'exemple, on va continuer chacun à faire notre chemin aussi juridique chacun de son côté. On va se soutenir les uns les autres, on va aussi lancer des procédures tous ensemble. C’est un autre projet en construction mais qui va se faire. C’est un projet futur qui est largement envisagé.
On est loin d'être sur la fin, on est que sur le début du combat. Mais maintenant j’ai bon espoir, parce qu’on est sur des bases de travail en équipe très très fortes. Et il n'y a pas que les mutilés parce que les mutilés ce n’est qu’une seule partie des violences policières. Il y a aussi toutes les familles endeuillées, il y a toutes les personnes qui ont été victimes de harcèlement judiciaire. Nous on essaye de travailler tous ensemble pour changer le maintien de l'ordre en France à la fois dans les manifestations et dans les quartiers et de façon générale, de changer la police. On ne sait pas si on va y arriver, mais on ne pourra pas nous dire qu'on a pas essayé.
Entretien réalisé et retranscrit par Mamadou Saidou Barry
Photo de Une : Antoine Boudinet dans le hall de Bordeaux Métropole en novembre 2020 (Xavier Ridon/La Clé des Ondes)