
Sign up to save your podcasts
Or


Vinciane Pirenne-Delforge
Collège de France
Religion, histoire et société dans le monde grec antique
Année 2018-2019
Diverses orientations sémantiques traversent les tragédies complètes que nous avons conservées. La première est celle de la synonymie entre theos et daimôn, telle qu'on l'a rencontrée déjà, tant au pluriel qu'au singulier. Certaines occurrences qui relèvent d'une telle alternance semblent toutefois la dépasser en ajoutant l'aspect « marqué » d'une action divine dans le monde, comme le cas de Dionysos qualifié de daimôn « manifeste » dans les Bacchantes. La deuxième orientation sémantique concerne la « cristallisation » d'une action divine qui prend une consistance propre, dans le bien comme dans le mal attribué aux humains. La troisième voie fait passer d'une action divine conjoncturelle, que l'on pourra parfois traduire par « le sort », à une situation structurelle où les actions s'enchainent dans une suite que l'on peut alors désigner sous le terme de « destinée ». La quatrième orientation est étroitement liée à la précédente et concerne ce que l'on peut appeler brièvement « le daimôn familial ». Il évoque la récurrence, de génération en génération dans une même lignée, du bonheur ou du malheur, la matière tragique faisant plutôt droit au daimôn négatif, par exemple dans la famille des Atrides ou celle des Labdacides. Enfin, en cinquième et dernière instance, on s'interroge sur l'attribution du nom daimôn à des défunts comme Darius dans les Perses d'Eschyle, Alceste dans la pièce éponyme d'Euripide, ou encore Rhésos qualifié d'anthrôpodaimôn dans la pièce éponyme du pseudo-Euripide. Dans ce dernier cas, le contexte de l'existence post-mortem de Rhésos invite à rapprocher l'hapax anthrôpodaimôn du daimôn dios que devient Phaéthon à la fin de la Théogonie.
Vinciane Pirenne-Delforge
Collège de France
Religion, histoire et société dans le monde grec antique
Année 2018-2019
Diverses orientations sémantiques traversent les tragédies complètes que nous avons conservées. La première est celle de la synonymie entre theos et daimôn, telle qu'on l'a rencontrée déjà, tant au pluriel qu'au singulier. Certaines occurrences qui relèvent d'une telle alternance semblent toutefois la dépasser en ajoutant l'aspect « marqué » d'une action divine dans le monde, comme le cas de Dionysos qualifié de daimôn « manifeste » dans les Bacchantes. La deuxième orientation sémantique concerne la « cristallisation » d'une action divine qui prend une consistance propre, dans le bien comme dans le mal attribué aux humains. La troisième voie fait passer d'une action divine conjoncturelle, que l'on pourra parfois traduire par « le sort », à une situation structurelle où les actions s'enchainent dans une suite que l'on peut alors désigner sous le terme de « destinée ». La quatrième orientation est étroitement liée à la précédente et concerne ce que l'on peut appeler brièvement « le daimôn familial ». Il évoque la récurrence, de génération en génération dans une même lignée, du bonheur ou du malheur, la matière tragique faisant plutôt droit au daimôn négatif, par exemple dans la famille des Atrides ou celle des Labdacides. Enfin, en cinquième et dernière instance, on s'interroge sur l'attribution du nom daimôn à des défunts comme Darius dans les Perses d'Eschyle, Alceste dans la pièce éponyme d'Euripide, ou encore Rhésos qualifié d'anthrôpodaimôn dans la pièce éponyme du pseudo-Euripide. Dans ce dernier cas, le contexte de l'existence post-mortem de Rhésos invite à rapprocher l'hapax anthrôpodaimôn du daimôn dios que devient Phaéthon à la fin de la Théogonie.
Vinciane Pirenne-Delforge
Collège de France
Religion, histoire et société dans le monde grec antique
Année 2018-2019
Diverses orientations sémantiques traversent les tragédies complètes que nous avons conservées. La première est celle de la synonymie entre theos et daimôn, telle qu'on l'a rencontrée déjà, tant au pluriel qu'au singulier. Certaines occurrences qui relèvent d'une telle alternance semblent toutefois la dépasser en ajoutant l'aspect « marqué » d'une action divine dans le monde, comme le cas de Dionysos qualifié de daimôn « manifeste » dans les Bacchantes. La deuxième orientation sémantique concerne la « cristallisation » d'une action divine qui prend une consistance propre, dans le bien comme dans le mal attribué aux humains. La troisième voie fait passer d'une action divine conjoncturelle, que l'on pourra parfois traduire par « le sort », à une situation structurelle où les actions s'enchainent dans une suite que l'on peut alors désigner sous le terme de « destinée ». La quatrième orientation est étroitement liée à la précédente et concerne ce que l'on peut appeler brièvement « le daimôn familial ». Il évoque la récurrence, de génération en génération dans une même lignée, du bonheur ou du malheur, la matière tragique faisant plutôt droit au daimôn négatif, par exemple dans la famille des Atrides ou celle des Labdacides. Enfin, en cinquième et dernière instance, on s'interroge sur l'attribution du nom daimôn à des défunts comme Darius dans les Perses d'Eschyle, Alceste dans la pièce éponyme d'Euripide, ou encore Rhésos qualifié d'anthrôpodaimôn dans la pièce éponyme du pseudo-Euripide. Dans ce dernier cas, le contexte de l'existence post-mortem de Rhésos invite à rapprocher l'hapax anthrôpodaimôn du daimôn dios que devient Phaéthon à la fin de la Théogonie.
Vinciane Pirenne-Delforge
Collège de France
Religion, histoire et société dans le monde grec antique
Année 2018-2019
Un humain eudaimôn est « aimé des dieux immortels », ainsi que l'affirme Théognis. Dans ses Élégies qui font se succéder des sentences gnomiques et moralisantes où le terme daimôn a sa place, on perçoit clairement la valeur distributive des actions de daimones à qui est rapportée la répartition des biens et des maux dans la vie humaine. Cependant, quand il s'agit de prier pour obtenir un sort favorable, c'est à un dieu spécifique que l'on s'adresse, quitte à solliciter l'envoi d'un daimôn. Cette hiérarchisation crée les conditions de la cristallisation de la puissance d'une dieu sous forme d'un agent telle qu'on l'a déjà perçue dans l'Odyssée et chez Sappho. Il arrive, comme dans le cas de Phaéthon, qu'un daimôn reçoive un nom propre. C'est ce que l'on trouve chez Théognis, où eris, l'espoir, et kindunos, le danger, sont considérés comme « des daimones redoutables » (v. 637-638). Mais, par ailleurs, eris est « la seule divinité bénéfique parmi les hommes », ce qui montre une fois de plus la participation du daimôn à la divinité et la fluidité des catégories. La comparaison de ces affirmations élégiaques et gnomiques avec l'expression de la condition humaine telle que la mettent en scène la Théogonie et Les Travaux et les Jours permet de voir à l'œuvre ces glissements entre statut divin et action démonique rapportée à un dieu. Les Épinicies de Pindare élargissent encore le champ en plaçant la distinction entre dieux et mortels dans le registre de la puissance et de l'action des premiers sur le cours de la vie des seconds. Cette action, qu'elle soit positive ou négative, passe à nouveau par le biais de l'action démonique. Et quand elle est positive, l'humain est bel et bien eudaimôn.
Vinciane Pirenne-Delforge
Collège de France
Religion, histoire et société dans le monde grec antique
Année 2018-2019
Un humain eudaimôn est « aimé des dieux immortels », ainsi que l'affirme Théognis. Dans ses Élégies qui font se succéder des sentences gnomiques et moralisantes où le terme daimôn a sa place, on perçoit clairement la valeur distributive des actions de daimones à qui est rapportée la répartition des biens et des maux dans la vie humaine. Cependant, quand il s'agit de prier pour obtenir un sort favorable, c'est à un dieu spécifique que l'on s'adresse, quitte à solliciter l'envoi d'un daimôn. Cette hiérarchisation crée les conditions de la cristallisation de la puissance d'une dieu sous forme d'un agent telle qu'on l'a déjà perçue dans l'Odyssée et chez Sappho. Il arrive, comme dans le cas de Phaéthon, qu'un daimôn reçoive un nom propre. C'est ce que l'on trouve chez Théognis, où eris, l'espoir, et kindunos, le danger, sont considérés comme « des daimones redoutables » (v. 637-638). Mais, par ailleurs, eris est « la seule divinité bénéfique parmi les hommes », ce qui montre une fois de plus la participation du daimôn à la divinité et la fluidité des catégories. La comparaison de ces affirmations élégiaques et gnomiques avec l'expression de la condition humaine telle que la mettent en scène la Théogonie et Les Travaux et les Jours permet de voir à l'œuvre ces glissements entre statut divin et action démonique rapportée à un dieu. Les Épinicies de Pindare élargissent encore le champ en plaçant la distinction entre dieux et mortels dans le registre de la puissance et de l'action des premiers sur le cours de la vie des seconds. Cette action, qu'elle soit positive ou négative, passe à nouveau par le biais de l'action démonique. Et quand elle est positive, l'humain est bel et bien eudaimôn.
Vinciane Pirenne-Delforge
Collège de France
Religion, histoire et société dans le monde grec antique
Année 2018-2019
Un humain eudaimôn est « aimé des dieux immortels », ainsi que l'affirme Théognis. Dans ses Élégies qui font se succéder des sentences gnomiques et moralisantes où le terme daimôn a sa place, on perçoit clairement la valeur distributive des actions de daimones à qui est rapportée la répartition des biens et des maux dans la vie humaine. Cependant, quand il s'agit de prier pour obtenir un sort favorable, c'est à un dieu spécifique que l'on s'adresse, quitte à solliciter l'envoi d'un daimôn. Cette hiérarchisation crée les conditions de la cristallisation de la puissance d'une dieu sous forme d'un agent telle qu'on l'a déjà perçue dans l'Odyssée et chez Sappho. Il arrive, comme dans le cas de Phaéthon, qu'un daimôn reçoive un nom propre. C'est ce que l'on trouve chez Théognis, où eris, l'espoir, et kindunos, le danger, sont considérés comme « des daimones redoutables » (v. 637-638). Mais, par ailleurs, eris est « la seule divinité bénéfique parmi les hommes », ce qui montre une fois de plus la participation du daimôn à la divinité et la fluidité des catégories. La comparaison de ces affirmations élégiaques et gnomiques avec l'expression de la condition humaine telle que la mettent en scène la Théogonie et Les Travaux et les Jours permet de voir à l'œuvre ces glissements entre statut divin et action démonique rapportée à un dieu. Les Épinicies de Pindare élargissent encore le champ en plaçant la distinction entre dieux et mortels dans le registre de la puissance et de l'action des premiers sur le cours de la vie des seconds. Cette action, qu'elle soit positive ou négative, passe à nouveau par le biais de l'action démonique. Et quand elle est positive, l'humain est bel et bien eudaimôn.
From the publisher's feed
Depuis 2017, Vinciane Pirenne-Delforge est titulaire de la chaire Religion, histoire et société dans le monde grec antique. Les différents termes de cet intitulé désignent les éléments constitutifs…
La religion grecque est un polythéisme, ce qui évoque d'emblée une multiplicité de figures divines. Mais la pluralité qu'exprime le terme ne concerne pas seulement les entités suprahumaines auxquelles les Grecs ont rendu hommage pendant presque un millénaire. Toutes les composantes de leur religion, des représentations aux pratiques, relèvent d'un large éventail de possibles, non pas fondés sur des dogmes ou sur une révélation, mais sur des normes culturellement déterminées et des traditions narratives. Afin de comprendre un tel foisonnement de dieux et de rituels, il convient d'en restituer soigneusement les contextes et de faire droit à la complexité d'une culture dont l'apparente familiarité est un héritage trompeur. L'objectif des recherches menées au sein de la présente chaire est précisément de rendre compte des lignes de force qui structurent l'imaginaire des Grecs, ainsi que des pratiques qu'il induit et qui le constituent.