Hiver 1860. Les États-Unis sont au bord de la rupture. L’élection présidentielle vient d’avoir lieu, et elle a fracturé le pays comme jamais. Abraham Lincoln, farouchement opposé à l’esclavage, triomphe dans le Nord-Est et le Midwest… mais perd chaque comté au sud de la ligne Mason-Dixon. Même l’État de New York se déchire : la campagne vote Lincoln, la ville vote contre lui. À New York, on regarde l’Union vaciller comme un navire qui prend l’eau. Et le maire décide de faire quelque chose d’impensable : quitter le pays. Son nom : Fernando Wood.
Né en 1812, élu à deux reprises maire de la métropole, plusieurs fois député au Congrès, Wood est un démocrate conservateur, hostile à l’abolition de l’esclavage. Pour lui, le vrai danger ne vient pas des États du Sud… mais d’Albany, la capitale de l’État, dominée par des législateurs puritains du Nord de New York. Selon lui, New York n’a rien à voir avec eux. La ville est marchande, cosmopolite, métissée, catholique, tolérante… et vit largement du commerce avec le Sud esclavagiste. Si la guerre éclate, ces échanges s’effondrent. Les négociants paniquent. Alors Wood imagine une solution radicale : transformer New York en cité-État indépendante. Un port libre. Une sorte de Singapour sur l’Hudson. Il lui donne même un nom : Tri-Insula.
Des journaux la soutiennent. Des commerçants l’applaudissent. Des élus fédéraux s’y montrent favorables. Le Daily News parle même d’une sécession « pacifique et légale ». À cet instant précis, le projet semble possible. Pour comprendre, il faut remonter loin en arrière. Car New York est une ville différente depuis sa naissance. Au XVIIᵉ siècle, ce territoire s’appelait la Nouvelle-Néerlande. Une colonie hollandaise fondée comme comptoir commercial. Pas une théocratie, pas une utopie morale. Un port d’affaires. On y parlait néerlandais, français, anglais, allemand. On y croisait Juifs séfarades, catholiques irlandais, luthériens scandinaves, Africains libres ou esclaves.
Pendant ce temps, le nord de l’État était colonisé par des puritains venus de Nouvelle-Angleterre : religieux, rigoristes, obsédés par la morale et les réformes sociales. Deux cultures. Deux visions du monde. La tolérance marchande contre la vertu missionnaire. Au XIXᵉ siècle, ces Yankees du nord deviennent le bastion des grandes causes morales : abolitionnisme, tempérance, réformes religieuses, suffrage féminin. On appelle la région le “Burned-Over District”, tant les réveils spirituels y sont fréquents. À leurs yeux, New York est bruyante, catholique, alcoolisée, incontrôlable. À ceux de New York, l’État est moralisateur, autoritaire, hostile au commerce.
La tension monte encore quand Albany impose des lois restreignant la vente d’alcool et prend le contrôle de la police métropolitaine. Wood crée alors… sa propre police municipale. Les deux forces en viennent presque aux mains sur les marches de l’Hôtel de Ville. Autrement dit : la rupture couve depuis longtemps. Et puis, tout bascule. Le 12 avril 1861, la Caroline du Sud bombarde Fort Sumter. La guerre civile commence. La sécession ne ressemble plus à une procédure administrative. Elle devient synonyme de guerre. À New York, l’opinion se retourne brutalement.
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