Quand les Alliés décident de “prendre un port avec eux”, ils ne parlent pas d’une simple jetée. Les exigences sont démentielles. Il faut un ensemble de la taille d’un grand port comme Douvres, avec des quais d’au moins 1,6 km pour accueillir les Liberty Ships, ces cargos standardisés de l’effort de guerre. Le système doit être transportable, monté en moins de trois semaines, durer au moins 90 jours, encaisser les marées normandes — jusqu’à 7 mètres — et décharger chaque jour 12 000 tonnes de matériel et 2 500 véhicules. Et tout doit être prêt… en huit mois.
On met donc en place un comité, on teste en Écosse, à Garlieston, et au laboratoire de Teddington, près de Londres, dans des bassins à vagues. Trois concepts se détachent. Le plus audacieux s’appelle “Swiss Roll” : une chaussée souple, en toile et lattes de bois articulées, qu’on déroule sur l’eau comme un tapis. Son inventeur, Ronald Hamilton, affirme pouvoir faire se comporter l’eau presque comme un sol, grâce à une “portance” créée par le passage des véhicules. Il montre une maquette, puis une moto traversant un prototype au-dessus d’un ruisseau.
Au test grandeur nature, la chaussée s’enfonce, supporte mal les charges lourdes, oblige les véhicules à rouler au pas… et une tempête arrache tout et emporte le prototype au large. Swiss Roll est abandonné. Le second concept, “Hippo”, repose sur des caissons de béton flottants avec une route métallique posée dessus. Problème : l’ensemble ne suit pas correctement la marée, la route se plie, les forces de torsion deviennent ingérables. Hippo est éliminé à son tour. Reste le troisième : le système “Spud and Whale”, des routes articulées, les “Whales”, reposent sur des flotteurs et s’ancrent à des têtes de quai, les “Spuds”, capables de monter et descendre le long de pieux verticaux avec la marée.
Mais aucun port artificiel ne survivra sans brise-lames. Pour le prouver, Bernal organise une démonstration… dans une baignoire, à bord du paquebot Queen Mary. Dans la salle de bain, on fait flotter des bateaux en papier : ils coulent sous les vagues. Puis on place une bouée en forme de ceinture de sauvetage et on remet les bateaux à l’intérieur : ils tiennent. Message reçu. Churchill est convaincu. Le projet prend un nom neutre, choisi pour ne rien révéler : Mulberry. Deux ports seront construits : Mulberry A pour les Américains, Mulberry B pour les Britanniques et Canadiens, surnommé bientôt “Port Winston”.
Pour casser les vagues, on imagine une double protection : d’abord des barrières flottantes, puis une rangée de vieux navires coulés formant des brise-lames appelés “Gooseberries”. Comme on manque de navires à sacrifier, on complète avec d’immenses caissons de béton armé, les “Phoenix” : des blocs de 60 mètres de long, 20 de large, 20 de haut, pesant 6 000 tonnes. On en construira plus de deux cents, mobilisant 200 000 ouvriers, 200 entreprises, un million de tonnes de béton, 70 000 tonnes d’acier, pour un coût d’environ 25 millions de livres de l’époque.
Dans la nuit du 19 juin 1944, un coup de vent exceptionnel s’abat sur la Manche — le pire depuis 80 ans, écrira un officier. Mulberry A est ravagé : brise-lames détruits, caissons déplacés, quais disloqués. Il est abandonné. Mulberry B, lui, tient. Au prix d’une lutte de quatre jours : ancres doublées, centaines de remorqueurs mobilisés, travail continu. Les dégâts sont lourds, mais réparables, et on récupère même des pièces du port américain détruit pour renforcer “Port Winston”. Sans ce port, la percée aurait pu s’étouffer : au 24 juin, les Américains n’ont plus que trois jours de munitions, les Britanniques manquent de divisions. Mulberry B remplit alors sa mission au-delà de ce qui était prévu : conçu pour trois mois, il fonctionne encore huit mois.
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