En plateau :
Coraline Aim, journaliste indépendante, spécialisée en culture contemporaine chinoise et sinophone, a découvert le milieu underground pékinois en 2006. Elle est l’auteure de Red Flag, une histoire du rock chinois, paru aux éditions Le mot et le reste en 2018. Dans ce livre tiré d’une centaine de rencontres et interviews d’acteurs et d’actrices de la scène musicale indépendante, réalisées à Pékin et dans d’autres grandes villes chinoises, elle relate l’histoire du rock en Chine.
Contexte :
Après la mort de Mao Zedong, le 9 septembre 1976, et le lancement de la réforme économique dite des Quatre modernisations par Deng Xiaoping, en 1978, les frontières de la Chine restées longtemps infranchissables s’ouvrent progressivement au monde. Jusqu’alors, et pendant près de trois décennies, rien ni personne n’est pour ainsi dire sorti de Chine ou entré. Ni musique, ni art, ni technologie, ni mode, etc. En outre, la Révolution culturelle, à partir de 1966, s’attaque à ce qu’elle dénonce comme les Quatre vieilleries (les vieilles idées, les vieilles coutumes, les vieilles habitudes et la vieille culture), et accentue violemment la césure instaurée après la Révolution de 1949 et la création de la République populaire de Chine (RPC): les jeunes générations sont privées de liens directs ou indirects avec la riche tradition culturelle et longue histoire du pays. A titre d’exemple, les seuls opéras autorisés et les seuls chants diffusés à la radio sont à la gloire des héros de la Révolution chinoise. L’arrivée de la musique pop, en provenance de Hong Kong ou Taïwan, signifie entendre pour la première des mélodies douces et suaves où il est question d’amour, et de rien d’autre.
Coraline Aim nous fait découvrir comment l’émergence de musiques alternatives a contribué à la création d’une scène indépendante chinoise. Comment l’essor du rock chinois installe durablement une contre-culture, en marge de la globalisation et mondialisation du R’n’B américain ou de la musique électro occidentale diffusée aujourd’hui dans les bars et les discothèques de Chine ? Elle souligne que l’histoire du rock chinois est indissociablement liée à l’histoire de la Chine des années 1980 à nos jours. C’est une histoire en accéléré mettant en scène un nombre limité de protagonistes parvenus néanmoins, en trois décennies, à pérenniser l’aventure du rock chinois, jusqu’à en faire un style à part entière.
Le rock apparaît pour la première fois en Chine en 1979 et il suit une évolution rapide vers le hard, le heavy metal, puis le punk, le rock indé, le rock psychédélique et toutes sortes de musiques expérimentales. S’il reste un phénomène marginal, jugé décadent par les autorités officielles, son public s’élargit. Et il se développe en rythmant les temps forts de l’histoire contemporaine du pays. Il est au rendez-vous en 1989, lors de la contestation étudiante, place Tiananmen, demandant des réformes politiques (la « 5ème modernisation », celle qui n’était pas inscrite au programme). Le hard rock et le metal naissent à la suite de la répression sanglante du 4 juin 1989, comme un acte de rébellion, en signe de rupture avec le régime. Avec la génération de l’enfant unique et l’avènement de la société de consommation, il devient moins contestataire et davantage une posture : 1989 reste un tabou et il faut contourner la censure. Il profite de l’occasion des Jeux asiatiques de l’automne 1990 pour rebondir, comme du développement d’internet en 1997, de l’entrée de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2000 et de la désignation de la capitale chinoise pour organiser les Jeux olympiques en 2008, de l’exposition universelle de Shangaï en 2010, etc. Au fil du temps, des labels comme Maybe Mars, des salles de concert comme D-22, des disquaires, des studios d’enregistrement, des festivals comme Modern Sky, des plateformes de streaming font leur apparition et, tout en créant un marché, améliorent considérablement les conditions de la création instrumentale