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Aidez-nous à mieux vous connaître et améliorer l’émission en répondant à notre questionnaire (en 3 minutes max). Vos réponses à ce questionnaire sont très précieuses pour nous. De votre côté, ce questionnaire est une occasion de nous faire des retours.
Note concernant la transcription : nous avons choisi, comme le préconise l’article Pourquoi et comment rendre accessible un podcast ?, une transcription fidèle aux propos tenus, sans suppression des tics de langage (les phrases qui ne finissent pas (…), les répétitions, les onomatopées).
Voix du générique (Laure-Élise Déniel) : Cause Commune, Chemins de traverse, d’autres voies pour imaginer demain.
Fred : Bonsoir à toutes, bonsoir à tous pour ce 19ème épisode de Chemins de traverse, d’autres voies pour imaginer demain.
Dans Chemins de traverse, Julie, Élise, Mehdi et moi-même Fred, nous espérons vous proposer de belles rencontres et mettre en avant des parcours personnels et professionnels, des passions, des engagements.
Merci de nous accueillir dans votre salon, votre cuisine, voire votre chambre, ou peut-être encore pendant votre séance de sport.
Notre invité ce mercredi est le violoncelliste, chef d’orchestre, compositeur Raphaël Merlin.
Raphaël Merlin nous parlera de son parcours artistique teinté d’éclectisme, de curiosité et d’engagement.
Nous découvrirons également l’orchestre qu’il a créé, les forces majeures, le projet Accordé, vos vélos, festival itinérant où les membres de l’orchestre se déplacent à vélo.
Un festival auquel peut-être vous pourrez participer.
Bonsoir Raphaël.
Raphaël : Bonsoir.
Fred : Alors avant que la discussion ne commence, je vous rappelle que nous sommes en direct ce mercredi 5 février 2025 sur Radio Cause Commune La Voix des Possibles, sur 93.1 FM et en DAB Plus en Ile-de-France, partout dans le monde sur le site causecommune.fm.
N’hésitez pas à participer à intervenir en direct.
Julie, qui réalise l’émission de ce soir, vous accueillera.
Bonsoir Julie.
Julie : Bonsoir à tous.
Fred : Alors pour cela, notre téléphone est branché.
Vous pouvez nous appeler au 09 72 51 55 46.
Je répète, 09 72 51 55 46.
Ou alors vous pouvez réagir sur le salon web de la radio.
Rendez-vous sur le site causecommune.fm, bouton chat, salon, Chemins de traverse.
Alors, rebonjour Raphaël.
Comme chaque émission de Chemins de traverse, qui est beaucoup basée sur les parcours personnels et professionnels, on va commencer un petit peu par parler du parcours personnel et professionnel, avant d’en arriver à l’actualité qui va nous intéresser particulièrement.
Et j’ai envie de vous poser la première question.
Donc vous êtes violoncelliste, chef d’orchestre, compositeur.
Mais de quand date la petite étincelle pour la musique ?
À quel moment s’est-elle produite ?
Raphaël : Je pense quand même qu’il y a eu plusieurs étincelles.
J’ai eu beaucoup de chance parce que, dès le départ, avant même qu’il soit possible d’apprendre de jouer d’un instrument, j’étais entouré de musique dans ma famille, la famille nombreuse, des frères et sœurs qui étaient tous en filière horaires aménagés au conservatoire.
Retour de l’école, il y avait toujours un peu de musique.
Et puis, je me rappelle que mes sœurs jouaient souvent soit du piano, soit du violon avec mon père qui est violoniste amateur.
Ma mère chantait.
Il y a vraiment quelque chose de très naturel avec cette pratique de la musique, complètement pour le plaisir.
Et on vivait à Clermont-Ferrand. C’est une ville dans laquelle le conservatoire était, je pense, d’une certaine manière très en avance.
Parce qu’aujourd’hui, la plupart des conservatoires ont vocation à former des mélomanes ou des musiciens amateurs en priorité. La professionnalisation, ça représente une part infime.
Et la musique, c’est un lieu de plaisir et c’est un lieu de partage avant tout.
Donc, je me suis imprégné de musique avant de choisir de jouer du violoncelle.
Et puis, après, il y a eu plein de petits rebondissements amusants dans une enfance.
En vérité, j’étais inscrit d’abord en flûte à bec.
Et puis, ma sœur m’a convaincu de changer. J’étais tout à fait d’accord. Je n’ai pas résisté. Moi, ça m’était complètement égal.
Fred : C’était peu importe l’instrument.
L’important, c’était la musique parce que vous baignez dedans en famille.
Raphaël : Quand j’avais six ans, ce qui était important, c’était d’aller jouer au foot.
Je faisais de la musique parce que mes frères et sœurs en faisaient, parce que c’était en quelque sorte non négociable.
Et c’était très agréable en même temps, mais il n’y avait pas encore eu d’étincelle, comme vous dites.
L’étincelle est arrivée plus tard.
J’ai d’abord commencé à apprendre un peu comme ça le solfège, le violoncelle.
Mais assez rapidement, j’ai eu envie de faire du piano.
Et ça, c’était déjà assez puissant.
Fred : Mais pourquoi vous avez choisi le violoncelle ?
Raphaël : Parce que ma sœur est violoncelliste.
En fait, il n’y avait pas de violoncelliste dans la famille.
Il y avait deux violonistes, une altiste, un pianiste.
Il y avait un clarinettiste, enfin un altiste devenu clarinettiste.
Il y a eu un hautboïste.
Mais il n’y avait pas de violoncelliste.
Et donc, il manquait vraiment.
C’était quand même un instrument un peu incontournable. Si on veut faire de la musique de chant, il faut quand même une basse.
Fred : D’accord.
Raphaël : Donc, c’est pour ça, je pense.
Ma sœur m’a dit, fais du violoncelle.
Parce qu’on était en vacances, il y avait le violoncelle d’un de mes cousins qui traînait par là.
Fred : Et donc, vous êtes rentré à quel âge au conservatoire ?
Raphaël : Six ans.
Fred : Dès six ans, vous avez commencé à faire du violoncelle ?
Raphaël : C’est ça.
En CE1, six ans et demi, exactement.
Et par contre, ça me plaisait sans plus.
Mais par contre, j’ai très vite voulu faire du piano.
J’ai réclamé à mes parents un prof de piano.
Il n’y avait plus de place au conservatoire.
J’ai eu une prof en particulier.
Et puis, ce n’était pas extrêmement assidu ou intensif.
Mais par contre, ce que moi je faisais au piano tout gamin c’était très inventif.
J’adorais improviser déjà.
Je cherchais pas mal.
J’y passais du temps, en fait.
C’était comme un jeu.
Fred : Alors si je comprends bien le choix du piano, c’était pour le côté inventif et ludique par rapport au violoncelle.
Parce que le violoncelle, c’est moins ludique, moins inventif ?
Raphaël : Non, mais c’est difficile.
Les instruments à cordes, c’est vraiment difficile, surtout quand on débute.
Et avant de pouvoir vraiment jouer avec, il faut avoir pas mal pris le contrôle de l’instrument.
Ça prend quelques années pour faire un son joli, pour sentir le contrôle du son.
Ça peut être long, vraiment.
C’est très difficile, en réalité.
Fred : Vous savez ce que ça me rappelle ?
Ce que m’a dit un jour le voisin.
Je vais préciser parce que mon fils est juste à côté de moi, donc il fait du hautbois aujourd’hui, il a 19 ans.
Quand il démarrait, il était très jeune, pareil.
Notre voisin, le mur était un peu en carton.
Le voisin entendait, donc on s’excusait un petit peu.
Le voisin nous a dit « ne vous inquiétez pas. Aujourd’hui, c’est du bruit. Bientôt, ce sera de la musique ».
C’est un instrument, le hautbois, qui est un peu ingrat, parce qu’il faut beaucoup travailler avant de faire quelque chose.
Donc le violoncelle, c’est un petit peu pareil.
Si je comprends bien, moi qui ne connais pas grand-chose à la musique, le piano permet une inventivité, permet de faire des choses amusantes beaucoup plus rapidement.
Raphaël : Tout à fait, parce que le piano, c’est un instrument pré-fabriqué.
Toutes les notes sont déjà fabriquées avant, quand vous appuyez sur la touche.
Fred : Ah oui, la note sort.
Raphaël : Oui, les cordes sont tendues, elles sont accordées, le marteau est bien en place.
Vous n’avez plus qu’à presser sur un bouton pour produire le son.
Alors évidemment, après, on ne va pas réduire le piano à ça.
Mais c’est quand même une action qui est toujours la même action, quelle que soit la note que vous jouez.
Et vous allez moduler la même action.
Alors que quand vous jouez du violon, à la base, l’archet, vous pouvez l’actionner dans deux sens.
On tire l’archet et on pousse l’archet.
Et puis les doigts que vous posez sur la touche qui vont déterminer les notes que vous jouez, vous pouvez les poser absolument n’importe où sur cette touche.
Donc la hauteur du son peut tomber n’importe où.
C’est pour ça qu’on peut si facilement jouer faux ou en tout cas ne pas jouer la hauteur qu’on voudrait produire au violon.
Et ainsi de suite.
Pour mille raisons, le violon est un instrument de funambule.
C’est-à-dire, vous êtes sur un fil.
Et pour obtenir le signal aussi précis que possible, il faut parfois des années d’exercices.
C’est un drôle de truc en vrai.
Mais c’est aussi une source de satisfaction inégalable, je pense.
Fred : D’accord.
Alors je suppose que vous, vous êtes dans une famille de musiciennes et de musiciens.
Vous avez baigné dans les concerts assez rapidement.
Raphaël : Oui.
Fred : Notamment les concerts classiques.
Raphaël : Oui, c’est ça.
Mes parents nous emmenaient souvent écouter des concerts.
Pas seulement classiques, mais oui.
Fred : D’accord.
Raphaël : Tout à fait.
Au début, quand on est gosse, on y va, on s’endort.
Fred : Alors c’est ma question.
Pas si vous vous endormez, mais quand vous reveniez chez vous, est-ce que vous essayiez de refaire les notes que vous aviez entendues ?
Raphaël : Ah, bonne question.
Pas exactement.
Non, je ne dirais pas ça.
Mais par contre, les cours de solfège ont été très importants.
J’ai eu, sur l’ensemble, de la chance.
Je pense que j’ai eu de très bonnes professeures de solfège.
Et je me rappelle très bien que là, il y a eu des étincelles.
Fred : D’accord, en solfège ?
Raphaël : Ah oui.
Parce que c’est en solfège que j’ai, pour la première fois, senti un certain langage harmonique s’emparer de moi.
J’ai découvert Haydn, j’ai découvert Schumann, j’ai découvert Beethoven, tout ça en cours de solfège.
Et à chaque fois, c’est quelque chose de différent.
C’est une œuvre très marquante.
Et il y a une anecdote, c’est qu’en cours de solfège, on a chanté, je ne sais plus où je devais avoir 10 ans, le mouvement lent de la septième symphonie de Beethoven.
Donc, c’était un genre de tube très connu.
Et c’est assez rudimentaire comme musique.
Et en rentrant à la maison, d’oreille et de mémoire, je l’ai joué au piano.
Et c’était déjà un peu plus tard.
Je pense que j’avais 11 ou 12 ans, je ne sais pas exactement.
Et ma mère est entrée dans le salon à ce moment-là.
Elle a dit, ah ben voilà, c’est ça que tu dois faire.
Tu dois être chef d’orchestre puisque tu entends tout.
Pour elle, c’était notable que j’avais fait ce décodage dans ma mémoire.
J’avais retrouvé ce que j’avais entendu en cours de solfège.
Je me suis rendu capable de le rejouer de mémoire sur le piano en ayant identifié les harmonies.
Et quand on peut identifier des harmonies, on sait quelles couleurs elles ont.
On sait comment elles sont construites.
Donc, on peut les transposer aussi.
Ça, c’est de la mécanique intellectuelle qui peut paraître très compliquée quand on ne sait pas.
Fred : Quand on ne s’y connaît pas.
Raphaël : En fait, c’est extrêmement logique.
C’est même relativement réduit.
Il n’y a pas tant d’éléments que ça à connaître.
Mais il faut reconnaître la quinte par rapport à la quarte.
Ça, c’est essentiel.
C’est ce qu’on appelle des intervalles.
Fred : Est-ce que ça a un aspect mathématique ?
Raphaël : Oui, tout à fait.
Ce qui définit les notes de la gamme en musique, c’est le résultat de la division par des nombres entiers d’une longueur vibrante.
Fred : D’accord.
Raphaël : Alors après, on rentre là-dedans.
Fred : Non, on ne va pas rentrer là-dedans parce qu’on n’est pas sur France Culture, comme on a dit avant l’émission.
On ne va pas rentrer dans la technique musicale.
On va parler de la passion.
Mais c’est quand même très intéressant.
Donc, à 10, 11 ans, votre maman a identifié que peut-être vous pourriez devenir chef d’orchestre ?
Raphaël : À ce stage-là, j’avais déjà un peu ressenti le coup de foudre pour le violoncelle et pour tout un tas de pratiques de musique.
Je suis tombé amoureux successivement du piano, ensuite du violoncelle.
D’abord, le piano pour le côté ludique dont je parlais tout à l’heure, où on peut jouer, reconnaître, accompagner aussi des chansons, des choses relativement simples.
Après, le violoncelle, c’était l’élan romantique.
J’arrivais à la puberté, la pré-adolescence.
Ça, ça a vraiment été très puissant.
Ensuite, je suis tombé amoureux du jazz.
Et puis ensuite, je suis tombé amoureux de la direction d’orchestre.
Quand je dis tombé amoureux, c’est bête comme expression, mais c’est quand même…
Là, c’est vous qui l’avez dit, l’étincelle.
À chaque fois, c’est une étincelle, c’est-à-dire que vous ressentez…
Et je peux exactement vous dire pourquoi.
La première fois que j’ai ressenti cette chose-là avec le jazz, c’était un disque de Billy Evans Trio qui s’appelle Time Remembered.
Et c’était le premier morceau qui s’appelle Who Cares, un double disque vinyle que mon frère avait reçu à Noël.
J’ai entendu ça.
Il y a eu un avant et un après.
D’un coup, le rapport à la pulsation et au langage harmonique extraordinaire, d’ailleurs, de Billy Evans.
Ça, ça m’a complètement marqué.
Fred : C’était vers quel âge, ça ?
Vous vous souvenez ?
Raphaël : Je pense que j’avais 12 ans.
Fred : Ah oui, donc vous étiez jeune, d’accord.
Raphaël : Ouais, 12 ou 13 ans, je pense.
Et puis, la première fois que j’ai vraiment senti que le violoncelle était un tel médium d’intensité lyrique et de force de bravoure, presque un instrument un peu héroïque et très, très intense, c’était quand je travaillais le Concerto de Saint-Saëns du haut de mes 11 ans avec un prof russe que j’ai rencontré à ce moment-là.
Bref, ce sont des déclics, en fait, successifs.
Fred : Alors, est-ce que les profs ont joué un rôle aussi dans ces déclics, ces étincelles ?
Raphaël : Oui, bien sûr, tous, chacun d’entre eux.
Je vous parlais de mes profs de solfège, mes profs de violoncelle.
Je peux tous les citer.
Ils sont très nombreux.
C’est vraiment la pédagogie.
C’est vraiment ce que fait un semeur.
Vous semez, semez, semez à des tas et des tas d’élèves.
Vous donnez ce que vous pouvez.
Et puis, vous ne savez pas du tout où est-ce que ça va germer, où est-ce que ça va rencontrer les oreilles ou la personnalité d’un élève ou d’une étudiante ou d’un étudiant.
Et parfois, 20 ans plus tard, vous vous rendez compte que parmi vos étudiants, l’une ou l’un d’entre eux est devenu exactement ce que vous n’auriez jamais pensé qu’elles deviennent ou qu’ils deviennent.
C’est très étonnant, ce truc-là.
Si on aime ce qu’on enseigne, il n’y a pas de problème.
On peut tout à fait bien le vivre de ne pas avoir de retour sur investissement ou en tout cas de ne pas savoir.
Mais si on enseigne à une discipline qu’on n’aime pas spécialement, c’est un métier très difficile.
Fred : Oui, j’imagine bien, oui.
Raphaël : Et je crois que j’ai eu beaucoup de chance aussi de ce point de vue-là.
J’ai rencontré des pédagogues très patients, très ouverts d’esprit.
Fred : Ça me fait penser, juste une petite parenthèse.
On a reçu il y a quelques semaines dans l’émission, c’était Julie qui animait, Michelle Tellier, qui est flûtiste à bec et qui est aussi visiblement une enseignante qui a beaucoup compté pour Julie.
Donc je vous encourage à écouter le podcast ou lire la transcription sur Chemins de traverse.
Donc sur causecommune.fm, dans l’affiche Chemins de traverse, c’est Michelle Tellier.
Le titre, c’était Une Américaine à Paris.
Donc là, on revient.
On sent une passion, une étincelle, peut-être les papillons dans le ventre, comme on dit.
Parce que quand on parle d’amour, souvent, il y a des papillons dans le ventre.
Et les études, comment ça se passait ?
Les études, on va dire classiques, entre guillemets.
Raphaël : Les études classiques, j’étais donc dans cette filière horaires aménagés jusqu’en troisième.
Il y avait quatre demi-journées par semaine, pas entièrement, mais un bon contingent horaire dédié à la musique.
Il y avait le cours d’instruments, la séance de chorale, les deux cours de solfège, tout ça intégré à l’emploi du temps.
Donc j’avais un enseignement tout à fait général, tout à fait complet.
Mais avec cet aménagement d’horaire qui, malheureusement, disparaît des filières progressivement.
C’est quelque chose qu’on a tendance à mettre sous le tapis, voire à éteindre, parce que ce serait une sorte de niche discriminante, c’est-à-dire que ce serait une filière privilégiée.
Et je pense qu’on peut le voir exactement à l’inverse.
Je pense que dans la mesure où c’était accessible à n’importe quel enfant qui pouvait s’intéresser à la musique et à qui on pouvait donner du temps et un instrument.
Bien sûr, ça représente de l’argent et une certaine aisance financière, mais il y avait des facilités.
Et je me rappelle très bien que dans cette classe horaires aménagés musique, il y avait des tas de camarades de classe qui étaient ni de grandes familles bourgeoises ou aristos, bien au contraire, et qui avaient accès à cet art qui est souvent assimilé à une classe sociale.
C’est un vrai lieu de réflexion et de combat, parce qu’on en souffre tous plus ou moins.
La musique classique, il se trouve qu’elle a existé jusqu’au 20e siècle parce qu’elle était financée par les très hautes couches sociales.
La plupart du temps, si vous regardez les grands compositeurs du 17, 18, 19e siècle, ils étaient l’équivalent à l’époque de ce qu’aujourd’hui, on pourrait appeler quelqu’un de sponsorisé, de mécéné, effectivement entretenus.
Haydn, par exemple, sans le comte Esterházy, on ne sait pas s’il aurait pu écrire un dixième de ce qu’il a écrit comme symphonie, comme sonate, etc.
Mozart avait besoin d’être soutenu par les fameuses histoires de l’archevêque de Salzbourg ou de l’empereur de Vienne.
Ils ont tous plus ou moins été soutenus par l’aristocratie.
Et au 20e siècle, ce phénomène-là s’est estompé à l’après-guerre.
Il y a vraiment eu, en tout cas en France, mais pas seulement, ce phénomène de démocratisation qui reposait vraiment sur la grande maxime de l’élitisme pour tous.
Parce qu’il faut le reconnaître, la musique classique est une musique, globalement, on peut tout à fait trouver plein de contre-exemples, mais globalement, qui est plus complexe que les autres musiques, c’est-à-dire qu’elle comprend plus de signifiants et de codes.
Il y a souvent besoin d’un chemin d’apprentissage ou d’apprivoisement plus long pour pouvoir saisir la substance de cette musique.
Alors après, il y a plein de contre-exemples, je le redis.
C’est un petit peu comme une langue qu’on ne pourrait pas parler avant d’avoir appris trois ou quatre alphabets.
Alors qu’il y a d’autres langues qu’on peut apprendre plus facilement, qui correspondraient peut-être à d’autres musiques, des musiques plus orales, moins codifiées, avec des schémas harmoniques moins riches ou moins complexes.
Ça, c’est un sujet passionnant et interminable, mais qui n’a absolument rien à voir avec d’où on vient dans la société et combien d’argent gagnent les papas et mamans et est-ce qu’on peut l’étudier.
Fred : J’ai quand même une question là-dessus sur l’argent.
Parce qu’il y a quand même des instruments qui coûtent plus ou moins cher.
Et dans la musique classique, il y a des instruments qui coûtent plusieurs milliers d’euros.
Donc est-ce que dans les orchestres, par exemple, je vous l’ai posé la question tout à l’heure, mais je vais la poser maintenant, est-ce qu’il y a une sorte de sociologie en fonction des instruments par rapport à l’origine des personnes qui en jouent ?
Raphaël : C’est assez juste.
Oui, globalement, l’instrument en moyenne le plus cher de l’orchestre, c’est plutôt la famille des violons.
Et je sais qu’il y a des études sociologiques qui ont été faites là-dessus qui montrent que dans les cuivres, en général, déjà la parité est plus difficile à atteindre dans les cuivres et les percussions. Souvent, il y a plus de garçons et moins de filles dans ces pupitres-là.
À l’inverse, la harpe ou assez souvent la flûte et les instruments à cordes, on trouve plus facilement des filles et c’est plus rare de trouver des garçons.
Mais ça, ça change, je pense. Aujourd’hui, c’est vraiment des clichés qui disparaissent progressivement, qui s’estompent.
Cela dit, ces études-là ne sont pas si anciennes. C’est vrai qu’encore aujourd’hui, il y a des corrélations.
Mais ce n’est pas seulement le prix de l’instrument. Ce n’est même probablement pas le premier facteur.
En fait, c’est très culturel, tout simplement.
Par exemple, la région du Nord de la France est très coutumière de fanfare, donc de musique de rue, de musique de plein air.
Donc, les instruments à vent, et notamment les cuivres, sont bien plus facilement apprivoisés, entendus, relayés.
Fred : C’est culturel.
Raphaël : Voilà, c’est culturel.
Ça, c’est l’histoire de telle ou telle région, telle ou telle musique.
Tout existe.
En Allemagne, qui est le pays le plus intensément nourri de culture de la musique instrumentale et classique, vous avez des exemples incroyables.
Des villages de même pas trois mille habitants, où vous avez quand même une saison de musique de chambre, c’est-à-dire dix concerts qui sont programmés, payants, pleins à craquer, où les gens se précipitent pour aller entendre des choses qui, peut-être en France, pourraient sembler un peu abscondes ou irréelles.
Tous les gosses apprennent assez sérieusement à chanter dans des chorales à l’école, alors qu’en France, c’est une option, voire quelque chose dont on se débarrasse, etc.
Non, la France, c’est un pays de littérature, en premier lieu.
C’est un grand pays de littérature, c’est un pays de musique aussi, bien sûr.
On a une très belle culture et une très belle histoire musicale dans la culture française, mais beaucoup moins globalement pleine.
Si vous prenez les dix compositeurs de musique, dites classiques, attention avec ce terme, mais disons de musique, grosso modo classique, instrumentale de l’histoire de la musique, qui ont vendu le plus de disques, si vous voulez. Si vous prenez Bach, Schubert, Mendelssohn, Beethoven, vous avez fait vite fait le tour. Vous avez sur les dix, probablement au moins huit de culture germanique.
Fred : D’accord.
Raphaël : Oui, c’est difficile de rivaliser avec Schubert au niveau de l’applaudimètre et le palmarès, bien sûr.
Et puis d’ailleurs, ça se voit au cinéma, ça.
Le cinéma est un art majoritairement porté à l’échelle planétaire par l’industrie américaine.
Eh bien, qui sont les compositeurs qui ont le plus de retentissement ? Chez Kubrick, par exemple.
Fred : Oui, Kubrick a beaucoup utilisé.
Raphaël : Schubert, Beethoven, Ligeti, Bartók aussi, bien sûr.
Mais oui.
Fred : D’accord.
On va revenir un peu sur votre parcours.
À quel moment, finalement, vous vous êtes dit ou vous êtes devenu professionnel de la musique ?
Parce que vous aviez les deux, donc en horaires aménagés.
Donc, vous suiviez la filière classique, en tout cas, la filière d’études générales.
La musique à côté.
À quel moment vous vous êtes dit ce que je veux faire, c’est de la musique à titre professionnel. Je veux être violoncelliste ou pianiste.
Raphaël : Vers le virage de la sortie de collège.
En arrivant en troisième, il fallait commencer un petit peu à s’orienter.
Et comme le conservatoire me passionnait, toutes ces musiques-là me passionnaient.
À cet âge-là, j’avais le violoncelle, je faisais du piano jazz assez régulièrement.
Et je commençais un peu à écrire et à avoir envie d’explorer d’autres choses.
C’était vraiment devenu mon activité principale.
Alors que jusqu’à la fin de la cinquième, j’avais mon club de foot.
J’adorais ça.
J’étais meneur de jeu, capitaine.
Vraiment, j’adorais mon équipe de foot.
C’était un vrai crève-cœur de devoir arrêter le foot parce que l’entraînement du mercredi après-midi tombait sur les répètes d’orchestre au conservatoire.
Et qu’il a fallu choisir entre mes deux passions.
Fred : Alors, le piano jazz, est-ce que le jazz, c’est pour le côté improvisation qui vous attirait ?
Ou la liberté que permet le jazz ?
Ou peut-être il y a moins de liberté, telle que j’imagine dans la musique classique, où il faut quand même suivre la partition et puis ce que demande le chef d’orchestre ou la cheffe d’orchestre ?
Raphaël : Oui, tout à fait.
C’est certainement pour ça.
Mais pas seulement.
Dans le jazz, vous avez un système d’organisation du temps et du son.
En fait, la musique, grosso modo, on peut dire qu’elle se divise, elle s’articule sur ces deux éléments.
Le premier élément, c’est le temps.
Le deuxième élément, c’est le son.
Le reste rentre forcément dans une de ces deux catégories.
Et en jazz, la division du temps, elle est fondée à la fois sur une régularité assez implacable, contrairement au classique, qui est beaucoup plus aléatoire.
La pulsation dans une oeuvre classique, souvent, est sujette à pas mal d’altérations, de modifications.
Ce qu’on appelle le rubato.
Alors qu’en jazz, souvent, la présence d’un batteur, le swing, et puis les différents types de pulsations, souvent quand même en jazz, on n’accélère pas, on ne ralentit pas.
Ce n’est vraiment pas quelque chose de très usuel.
Par contre, la division de la pulsation est en jazz beaucoup moins arithmétique qu’en classique.
C’est-à-dire que le concept de division d’une noire en deux croches, en jazz, vous avez une infinité de manières de diviser votre noire en deux croches.
Tous les batteurs ont leur manière de faire un shabada différent.
Donc le swing n’a pas du tout la même teneur, c’est très, très, très personnalisé.
Ça, c’est une chose pour le temps.
Et côté son, c’est-à-dire hauteur sonore, l’échelle des harmonies en jazz, effectivement, comme vous dites, elle est sujette à un très grand choix.
On choisit, quand on est instrument polyphonique, c’est-à-dire quand on joue soit du piano, soit de la guitare, tous ces instruments qui permettent de jouer plusieurs notes à la fois, donc de produire des accords, des harmonies.
C’est un petit peu l’équivalent, je ne sais pas moi, il y a quelque chose de l’ordre de la comptabilité.
Vous êtes responsable du langage harmonique.
C’est comme si vous deviez approvisionner pour un chef cuisinier, être sûr qu’il y a tous les ingrédients.
Il faut arriver avec tous les intervalles à disposition et en jazz, on est très libre de ça.
On peut choisir les recettes harmoniques, on peut les modifier beaucoup.
Donc là, effectivement, il y a beaucoup de liberté.
Mais quand vous parlez d’improvisation, spontanément, moi, ça me fait penser à ces très grands improvisateurs de jazz, instrumentistes, solistes, trompettistes, pianistes, violonistes aussi d’ailleurs, qui sont effectivement parfois portés par une espèce de force surnaturelle, l’inspiration d’où ça vient, comment ça fonctionne.
Bon, en fait, ça ne vient quand même jamais de nulle part.
C’est le résultat d’un travail et d’avoir observé et respecté le cadre dans lequel on doit improviser.
Fred : D’accord.
Alors, vous arrivez donc à la fin de vos études, le choix professionnel, c’est donc quoi ?
Parce que ce que si j’ai bien compris, vous êtes avant tout violoniste, pianiste après.
Raphaël : Après, oui.
Fred : Donc vous commencez comment ?
Dans des orchestres ?
Raphaël : Je quitte ma ville natale.
Fred : Ah, vous quittez Clermont-Ferrand, pour aller où ?
Raphaël : À Paris.
Pour poursuivre mes études, quand j’ai 14 ans, j’entre en seconde au CNED, les cours par correspondance, pour pouvoir être toute la journée au conservatoire et avancer là-dessus.
Donc ça, c’était un choix très fort que je n’ai pas supporté.
Pas assez de vie sociale, c’était trop tout seul à la maison et au conservatoire.
J’ai fait un an et après l’entrée en première, j’ai été admis en région parisienne au lycée Racine dans le 8e et au conservatoire de Boulogne-Biancourt avec un professeur de violoncelle qui est très reconnu, Xavier Gagnepain, avec qui j’ai pu vraiment trouver une substance pédagogique de très très haut vol.
Et autour aussi en musique de chambre et en direction d’orchestre.
Après, j’ai rencontré différents professeurs.
Là, je savais déjà que je voulais en faire mon métier.
Fred : D’accord.
Raphaël : Quand on décide de quitter le nid familial, c’est dur à 15 ans de quitter ses parents.
Fred : Oui, c’est difficile.
Raphaël : J’ai été très bien accueilli, j’ai eu beaucoup de chance.
J’ai vécu deux ans chez une tante ici qui s’est super bien occupée de moi.
Je n’étais pas du tout à la rue, je n’étais pas du tout non plus livré à moi-même.
Mais j’ai quand même quitté la maison de mon enfance dans laquelle j’étais très heureux.
Et ça, pour me suivre mon petit chemin de professionnalisation et toutes ces rencontres, c’était absolument galvanisant comme phase de vie.
Mais il y avait une part de risque quand même.
Et après, formellement, quand est-ce que je deviens pro vraiment ?
Quand est-ce que je commence à gagner ma vie avec la musique ?
C’est quelques années plus tard, en cours d’études. J’étais au conservatoire de Paris au CNSM en violoncelle.
J’ai été intégré à un quatuor à cordes.
Et ce quatuor, le quatuor Ebène, qui a été mon lieu de travail principal pendant plus de 20 ans.
Assez rapidement, on a gagné des concours et à la suite de ces concours, on a eu des engagements.
On a fait de la scène, des concerts, des concerts payés.
Fred : Peut-être expliquer ce que c’est qu’un quatuor et quelles sont les quatre personnes et instruments qu’on trouve au quatuor Ébène, dont on va entendre tout à l’heure un extrait.
Raphaël : Alors le quatuor à cordes, c’est une formation d’instruments composé de deux violons, un alto et un violoncelle.
En réalité, on peut dire que c’est quatre fois le même instrument, puisque l’alto n’est jamais qu’un gros violon, le violoncelle n’est jamais qu’un gros violon.
Ça n’est qu’une affaire de taille.
C’est quatre fois rigoureusement le même système, des cordes tendues sur une caisse de résonance en bois, frottées, mises en résonance par un archet.
Et cet instrument, il a une énorme part de l’histoire de la musique occidentale, dont il est complètement interdépendant.
Alors le violon n’est pas seulement un instrument occidental, on le trouve dans beaucoup d’autres cultures, mais c’est quand même un peu l’instrument roi parmi des instruments monodiques, c’est-à-dire qu’il ne joue qu’une note à la fois, parce qu’on le retrouve dans toutes les grandes symphonies de toutes les époques.
Et le quatuor à cordes, c’est en musique de chambre.
Alors la musique de chambre, ça concerne les petits groupes de musiciens, c’est là qu’en général, on n’a pas de chef d’orchestre, on se débrouille un peu entre nous.
Et le quatuor, c’est la formation la plus répandue dans la musique de chambre, ou en tout cas, c’est celle qui a suscité le plus de compositeurs.
Fred : Ah oui ?
Raphaël : Oui, c’est-à-dire que Beethoven, qui est considéré comme le ou l’un des plus grands compositeurs romantiques ou classiques, selon à quelle époque de sa vie, il a écrit 16 quatuors à cordes qui sont considérés comme un sommet absolu.
Bartók a écrit 6 quatuors à cordes, c’est aussi le sommet de sa production de musique de chambre.
Haydn en a carrément écrit 75, Mozart en a écrit beaucoup, c’est d’ailleurs célèbre, il a beaucoup souffert en écrivant des quatuors, ça a été très dur pour lui.
Le quatuor, si vous voulez, c’est un peu un cadre idéal.
C’est quelque chose dans lequel l’idée de musique trouve une sorte de tapis capable de tout encaisser.
On peut tout écrire pour un quatuor.
Mais par contre, pour bien écrire pour quatuor, il faut une grande connaissance de la science de l’écriture, de ce qu’on appelle l’harmonie, le contrepoint, la composition, et puis aussi une grande connaissance organologique, c’est-à-dire de comment ces instruments-là doivent être traités.
Pardon, je ne réponds pas exactement à votre question, mais moi, en 2002, quand j’ai rejoint dans le quatuor Ébène, j’étais à cette époque-là particulièrement touche à touche, je faisais plein de trucs à la fois, du violoncelle, de la direction d’orchestre, du jazz, de la composition, et j’ai mis tous mes œufs dans le même panier, c’est-à-dire qu’à ce moment-là, j’ai senti que je rejoignais trois musiciens très déterminés, très sérieux, très ambitieux, et qu’en travaillant avec ces trois-là, ma vie allait prendre un autre tour, et que j’allais avoir accès à une bien plus puissante et profonde expérience musicale.
Fred : Et ça a duré 20 ans, et en préparant l’émission, j’ai regardé la page Wikipédia, et selon Wikipédia « le quatuor ébène se distingue par sa maîtrise, lui donnant la liberté de se consacrer avec la même ferveur à la musique classique, à la musique contemporaine et au jazz, dont il se plaît à abolir les frontières musicales. Le quatuor est reconnu mondialement ».
En plus, vous avez visité le monde entier grâce à ce quatuor Ébène.
Raphaël : Le quatuor Ébène, c’est effectivement une très belle réussite en termes de carrière.
On a donc gagné ce concours à Munich en 2004, qui a vraiment d’un coup ouvert les portes du circuit professionnel.
Effectivement, assez rapidement, ça se mondialise, parce que c’est un marché tout petit.
Il n’y a quand même pas beaucoup de publics qui sont prêts à se précipiter pour aller écouter un quatuor à cordes.
Fred : Vous faisiez combien de concerts par an ?
Raphaël : 100 !
Fred : Ah oui, 100 concerts quand même !
Raphaël : Donc on était quasiment tout le temps en tournée.
On travaillait beaucoup, c’était très intense.
Et il continue, mes chers ex-collègues poursuivent cette carrière brillante.
Et donc, tous les ans, il y a une tournée aux Etats-Unis, une tournée tous les deux ans au Japon.
On avait joué plusieurs fois au Brésil.
Et puis, pour moi, le point culminant de cette carrière, ça a été le tour du monde en 2019, avec l’intégrale des quators de Beethoven, justement, qu’on a enregistré en 7 CD qui sont dans un coffret.
Et chacun de ces CD a été enregistré sur un continent différent.
Le pitch de cette aventure était comment mettre à l’épreuve l’universalisme et l’universalité de la musique de Beethoven, aujourd’hui en allant se frotter à des Kenyans, à des Maoris, à des Brésiliens, dans des favelas, dans un bidonville à Korogocho, en banlieue de Nairobi.
Et en même temps, au public de la Haute, c’est-à-dire le public de la Philharmonie de Paris, du Konzerthaus de Vienne ou du Philadelphia.
Fred : D’accord.
Alors, désolé, j’ai été perturbé parce qu’il y a eu un message nous disant qu’il y a un petit problème de diffusion sur le DAB+, donc j’espère que quand même tout va bien sur la FM.
Vous dites que vos camarades continuent.
Alors, est-ce que je peux vous demander pourquoi vous avez arrêté ?
Parce que j’ai lu que c’était peut-être lié à un accident ou est-ce que c’est un changement de carrière ?
Raphaël : C’est un changement de carrière.
L’accident est arrivé après.
C’est-à-dire qu’il s’est trouvé que j’ai travaillé avec un orchestre en Suisse en 2022, à la suite de cette grande tournée à vélo avec mon orchestre Les Forces Majeures.
On est arrivé à Genève en avril 2022 pour un grand concert de clôture de tournée et j’ai dirigé cette représentation avec l’Orchestre de Chambre de Genève, qui à l’époque était en recherche d’un directeur musical.
J’ai postulé là-bas et ils m’ont choisi.
Et là, ce n’était pas compatible avec ma place de quartetiste.
C’est-à-dire qu’il fallait que je…
Fred : En termes d’emploi du temps ?
Raphaël : Voilà, tout simplement.
Et donc, à ce moment-là, le choix a été évident.
Il fallait choisir l’un ou l’autre.
Et je savais en moi-même que je n’avais plus l’énergie pour m’engager 20 ans de plus dans ce quatuor.
Or, l’engagement dans un quatuor à cordes à plein temps, c’est quelque chose qui est très spécial, qui demande beaucoup de don de soi et de se mettre à nu, c’est-à-dire de se… On partage en fait un peu comme une famille.
C’est une vie très rapprochée.
C’est pour ça que c’est très difficile à concilier avec une vie de famille d’ailleurs.
Fred : Ça va être ma question.
Comment vous conciliez ça avec la vie de famille ?
Raphaël : Chacun sa manière.
Vous trouvez… Tout existe.
La pratique du quatuor à cordes, ça a fait couler beaucoup d’encre.
Il y a beaucoup de littérature là-dessus, beaucoup de livres qui décrivent comment le quatuor Amadeus, comment le quatuor Alban-Berg et comment d’ailleurs aussi le quatuor Ébène a traversé ces années.
Puisque quand je vous dis 100 concerts par an, ça veut dire 200 jours par an de voyage.
Et ça veut dire que quand vous partez trois semaines aux États-Unis en tournée, si vous avez des enfants, vous leur dites « Papa revient dans trois semaines ».
Moi, j’ai raté la naissance de mon premier fils parce que j’étais en Californie.
C’est des choses très difficiles à vivre.
Je ne veux pas faire étalage de ça, mais si vous voulez, on doit accepter qu’on a quand même donné notre activité professionnelle à une passion qui a quelque chose de dévorant, voire de rouleau compresseur.
Mais d’un autre côté, c’est le prix à payer pour faire les choses au plus haut niveau.
On n’est pas les premiers à l’avoir fait.
Et on vit à une époque où quand même les facilités sont énormes.
On peut tous les jours voir ses enfants en visio et on peut rentrer chez soi bien plus rapidement.
À l’époque du Quator Amadeus, dans les années 60, quand ils partaient en tournée aux États-Unis, eux, c’était pour six mois.
Ce n’était pas pour trois semaines.
Donc, bon, les choses changent.
Fred : D’accord.
On va faire une petite pause musicale et on va en profiter d’ailleurs pour écouter un extrait du Quator Ébène.
C’est Miles Davis, « Milestones ».
Ça dure deux minutes trente.
On se retrouve donc dans deux minutes trente.
Belle soirée, l’écoute de Cause Commune, La voix des possibles.
[ Diffusion de la pause musicale ]
Voix du jingle (Laure-Élise Déniel) : Cause Commune, 93.1.
Nous venons d’écouter le Quator Ébène, Miles Davis, « Milestones ».
Vous êtes toujours sur Cause Commune, l’émission Chemins de traverse.
Je suis toujours avec Raphaël Merlin, violoncelliste, chef d’orchestre et compositeur.
N’hésitez pas à participer à notre conversation 09 72 51 55 46. Je répète, 09 72 51 55 46.
Ou sur le salon web dédié à l’émission, sur le site causecommune.fm, bouton chat, salon Chemins de traverse.
Alors, juste avant la pause musicale, on avait un peu parlé du parcours professionnel de Raphaël Merlin, mais on n’a pas fini d’en parler parce qu’après, on va parler des projets actuels.
Mais en préparant l’émission, c’est assez marrant parce qu’il y a quelques jours, on était à la maison avec une voisine qui demandait à Lilian « à quoi ça sert un chef d’orchestre ? »
Et je me suis dit, c’est vrai qu’il y a eu une discussion, donc Lilian a fait des réponses.
Je me suis dit, on a un chef d’orchestre et c’est vrai qu’on se demande finalement la question, c’est pourquoi un orchestre a besoin d’être dirigé alors que vous venez de dire tout à l’heure que le Quator Ébène, enfin les quators, finalement, ils n’avaient pas besoin d’un chef d’orchestre.
Donc, j’ai envie de vous demander à quoi sert un chef d’orchestre déjà ?
Raphaël : Alors, effectivement, un quator à cordes, c’est un exemple de répartition des tâches, des responsabilités entre quatre personnes.
Si vous voulez, il n’y a rien qui empêche de diriger un quator à cordes.
Moi, ça m’est arrivé récemment, j’ai eu l’occasion de diriger un quator tout simplement parce que, et ça, je pense que c’est la première réponse à la question que vous posez, tout simplement parce que le quator en question, ces quatre personnes n’avaient pas eu suffisamment de temps pour apprendre la pièce qu’ils devaient jouer.
Parce qu’en fait, qu’est-ce qui se passe quand on joue ?
Quand on joue, évidemment, on produit des sons en conséquence de ce qu’on a lu dans la partition.
Mais comment vérifier, comment être sûr, juste parce qu’on a appliqué le code entre ce qu’on a lu et ce qu’on pense que ça doit sonner ?
On n’est pas seul au monde, on est quatre.
Donc la question, c’est comment les quatre parties fonctionnent en cohérence les unes avec les autres.
Et ça, ça demande d’avoir eu le temps d’apprivoiser les quatre parties et non pas seulement celles qu’on doit jouer.
Fred : C’est-à-dire comprendre l’ensemble alors que nous, individuellement, on n’est qu’une partie de l’ensemble ?
Raphaël : Exactement.
Si je prends la métaphore ou le parallèle avec une scène de théâtre, une scène de théâtre chez Molière n’a aucun sens si les quatre personnages parlent en même temps.
Ce qui fait du sens dans cette scène de théâtre, c’est que les comédiens apprennent pas seulement leurs répliques, mais ils apprennent aussi les répliques des autres pour pouvoir sentir à quel moment ils vont pouvoir, eux, dire leurs répliques.
Et si, par exemple, Molière écrit un renvoi pour qu’en alexandrin, quelqu’un coupe la parole à quelqu’un d’autre en hémistiche, donc là, je veux dire par là, quelqu’un qui coupe la parole en respectant le nombre de pieds, celui qui coupe la parole doit savoir exactement à quel moment il doit l’apprendre, sinon l’effet est raté.
Une partition de musique peut fonctionner sur ce genre de choses.
C’est-à-dire que la micro-précision du timing de ce qu’on va jouer et de la hauteur des sons, etc., tout ça, vous n’y arriverez jamais si vous n’apprenez que votre partie.
Vous devez apprendre la totalité de l’œuvre.
Et ça, parfois, ça prend un temps conséquent, voire considérable.
Et première réponse à votre question, le chef d’orchestre fait gagner du temps à tout le monde.
Pourquoi ?
Parce qu’il utilise un code gestuel qui montre en permanence, avec toujours le même geste, quand arrive le premier temps de la mesure.
Et ensuite, le deuxième, le troisième temps ou le quatrième temps de la mesure, si la mesure est à 3, à 4 ou à 5 ou à 6 temps.
Donc là, pour les gens qui nous écoutent et qui ne savent pas exactement de quoi je parle, la première matière de la musique, c’est le temps.
Et la première manière qu’on a de communiquer en musique, c’est d’exprimer la pulsation, c’est-à-dire partager avec l’auditeur la régularité des événements.
Ou plutôt, comment le temps est découpé en tranches égales.
Fred : Est-ce que c’est pour que chaque musicien soit synchronisé, c’est ça ?
Raphaël : Oui, exactement.
C’est ce qui permet aux musiciens de se synchroniser parce qu’ils sentent la pulsation tous ensemble.
Et donc, ça, c’est universel.
N’importe quelle culture humaine dispose de cette faculté de compréhension.
Je parlais tout à l’heure d’alphabet.
Il n’y a pas besoin d’apprendre un alphabet pour sentir la pulsation.
Et ça, c’est prodigieux.
Et pourquoi on comprend tous la pulsation ?
Parce qu’on est tous des êtres de chair et de rythme.
C’est-à-dire qu’on a tous un cœur qui bat et on a tous appris à marcher sur deux jambes.
Et on a tous observé le jour et la nuit, le froid et le chaud, la dualité.
Et donc, ces événements-là, les saisons, la périodicité des saisons, tous ces événements font que la régularité de la pulsation, même s’il y a une part, comme j’en parlais tout à l’heure, d’élasticité, ça peut accélérer, ça peut ralentir. Toujours est-il que si je vous donne trois pulsations, n’importe qui autour de cette table est capable de taper la quatrième.
Si je fais tac, tac, tac, vous savez quand vous devez dire tac à votre tour.
Si je vous dis 1, 2, 3, vous dites 4.
Il y a un autre phénomène qui est tout aussi universel, c’est qu’on appartient tous à la gravité terrestre.
Donc, si je lance une balle de ping-pong en l’air, si vous la voyez, vous pouvez calculer intuitivement à quel moment elle va toucher le sol.
Tout simplement parce que la balle de ping-pong et vous-même, vous êtes soumis à la même loi universelle de la gravité terrestre, et donc vous pouvez sentir ça.
En fait, la musique fonctionne pareil.
C’est-à-dire qu’on sent, quand il y a une pulsation donnée, comment elle se répète et se duplique à l’infini.
Donc ça, c’est extrêmement puissant.
C’est ce qui permet aux musiciens de s’entendre et de se comprendre souvent, parfois même dès la première rencontre.
Mais le chef d’orchestre, en utilisant ce code, où il montre en battant la mesure en l’air, où il montre quand arrive le premier temps, d’un coup, il confirme et il oriente.
C’est-à-dire qu’il utilise les musiciens qui sentent le temps tous ensemble.
Il arrive à leur dire, on va utiliser ça en se comprenant pour aller tous ensemble donner un accent à tel endroit, pour tous ensemble ralentir de façon cohérente, tous ensemble accélérer de façon cohérente.
En un mot, le chef, c’est le maître du temps.
Ce n’est pas le maître du son.
Si un chef dirige un orchestre qui a des gros problèmes d’instrumentarium ou alors, je dis une bêtise, un orchestre fabriqué qu’avec des boîtes de conserve ou qu’avec des légumes coupés en morceaux, ce qui existe, je vous donne des exemples tout à fait existants, il ne pourra pas obtenir le même son que s’il dirige un orchestre avec que des saxophones.
Alors que dans le temps, il peut, en théorie en tout cas, il peut absolument provoquer ce qu’il veut dès lors qu’on comprend sa gestique.
Et sa gestique, ça c’est prodigieux.
Tous les chefs d’orchestre du monde, sans aucune exception, utilisent le même code.
Tous vont battre les temps forts vers le bas.
Et probablement parce que le temps fort, le premier temps de la mesure, ce qu’on appelle le temps fort, c’est le plus fort des 3 ou des 5, il est vers le bas probablement parce que c’est lui qui répond à la gravité.
C’est-à-dire que c’est lui qui tombe.
Et ça, ça ne vient pas de nulle part.
Ça vient du fait qu’avant qu’on invente la direction d’orchestre en l’air, c’est-à-dire avec une baguette ou sans baguette, peu importe, mais c’est le même code.
L’exemple le plus célèbre, c’est Jean-Baptiste Lully, 17e siècle, compositeur français, qui tapait par terre avec son bâton pour donner la mesure.
Donc là, il donnait le tempo.
Et en fait, il s’est blessé comme ça.
Son pied a gangréné et il est mort de ça.
C’est pour ça que c’est très célèbre.
Mais avant qu’on invente la direction d’orchestre moderne, on est passé par cette phase-là.
Donc ça, c’est la première réponse.
Après, aujourd’hui, à notre époque, un chef d’orchestre, on attend de lui, qu’il fasse ou d’elle. C’est un métier qui se féminise aussi à toute vitesse.
Fred : Ah justement, c’est une de mes questions. Mais, finissez sur le rôle de chef d’orchestre.
C’est vrai qu’aujourd’hui, c’est très, très différent, le métier de chef d’orchestre, de ce que c’était il y a 100 ans.
Ça a beaucoup, beaucoup changé, sur plein d’aspects.
Mais aujourd’hui, diriger un orchestre demande d’effectivement organiser le temps de la musique, mais aussi organiser le temps du travail.
J’ai trois heures de répétition.
Fred : Les répétitions, la préparation.
Raphaël : Pendant mes trois heures de répétition, je dois organiser les choses pour qu’à la fin de ces trois heures, on ait résolu un certain nombre de problèmes et accompli un certain nombre de réussites pour que le concert ne soit pas, entre guillemets, entaché ou réduit ou bridé à cause d’un truc qu’on n’aurait pas suffisamment travaillé.
Je dois respecter les 20 minutes de pause syndicales de mes musiciens.
Je dois faire en sorte que chacun ait le temps d’être à l’aise, de s’accorder, de bien jouer sa partie.
Je dois aussi faire en sorte, de manière beaucoup plus subjective, que chaque musicien trouve son espace d’expression.
Parce que quand on va à l’orchestre, on n’y va pas soumis à la volonté d’autrui.
On y va aussi pour donner le meilleur de ce qu’on est à nous-mêmes, de ce qu’on croit, de la raison pour laquelle on a choisi d’être musicien.
C’est un engagement de passion, ce métier-là.
Donc on ne va pas, juste parce qu’il y a un chef d’orchestre, se dire à partir de maintenant, je ne suis qu’un exécutant.
Non, non.
Je dois pouvoir jouer avec mon cœur, avec mon inspiration, mes oreilles et ma sensibilité.
Donc le chef doit aussi permettre, voire stimuler, voire encourager ça.
Le meilleur chef d’orchestre donne aux musiciens l’impression qu’ils jouent mieux que ce qu’ils pensaient.
Fred : Ça me fait venir une question.
Vous avez sans doute commencé jeune, le chef d’orchestre.
Vous avez devant vous des musiciens et des musiciennes peut-être plus âgés, plus expérimentés.
Est-ce que c’est compliqué, justement, d’avoir ce rôle de chef d’orchestre face à des musiciens et des musiciennes plus expérimentés, plus âgés ou qui voient débarquer peut-être quelqu’un un peu jeune et qui se demande si finalement cette personne est bien à sa place.
Raphaël : Bonne question.
Ça dépend.
Si vous êtes un jeune aspirant professionnel et que vous dirigez un orchestre d’amateurs adultes, les amateurs adultes peuvent être fiers de donner à un jeune l’occasion de faire ses premières armes.
Si vous êtes tout jeune et un petit peu illégitime, si vous avez été parachuté là parce que je ne sais pas quelle manœuvre extérieure qui n’a rien à voir et que les musiciens professionnels ont l’impression d’être utilisés comme faire-valoir pour le jeune pseudo-prodige, alors là, ça va mal se passer.
Mais si vous avez jeune et expérimenté, et on vous pardonnera d’être inexpérimenté, c’est normal en étant jeune, mais si vous avez une flamme ou quelque chose de pertinent ou si de votre manière d’être musicien émane une forme d’inspiration, même j’ose le mot de transcendance ou de quelque chose comme ça, ça arrive avec les enfants prodiges.
On voit un gosse de 10 ans qui joue du piano, on ne sait pas pourquoi, mais ça a l’air d’être parfaitement achevé ou abouti, même si ça ne l’est pas.
Vous savez, l’exemple le plus célèbre d’enfant prodige, on parle beaucoup de Mozart pour ça, mais il y en a d’autres.
Dans l’histoire de la musique, il y a des compositeurs comme Mendelssohn ou Richard Strauss, mais même parfois comme Korngold.
Je ne sais pas si vous avez déjà entendu parler de Korngold.
Ce sont des compositeurs qui étaient, d’une manière encore bien plus prodigieux au même âge que Mozart ne l’était.
Mozart n’est pas forcément le plus grand prodige de l’histoire, mais il l’était, bien sûr, extrêmement précoce et éblouissant de facilité.
Mais si on regarde ses premières oeuvres qu’il a écrites quand il avait 7, 8, 10, 12 ans, c’est génial.
C’est vraiment génial, mais ce n’est pas fini.
Il n’y a pas encore cette maîtrise de la structure, du propos, de l’articulation, de la forme, etc.
On peut être prodigieux sans être du tout accompli.
Et je pense que quand on est un jeune musicien ou une jeune musicienne, on attend de vous que vous soyez convaincu et convaincant ou en tout cas habité par une vraie volonté de faire les choses, de faire du beau tout simplement.
Et donc là, oui, si vous avez ça avec vous, votre âge, ce n’est plus du tout un problème ni une question.
Et à l’inverse, on n’est pas toujours content d’être dirigé par quelqu’un qui a 30 ans de plus et qui se comporterait de façon professorale et un petit peu…
Fred : Oui, j’imagine.
Est-ce qu’il faut avoir été musicien ou musicienne soi-même pour être chef d’orchestre ?
Raphaël : Oui, en tout cas, il faut avoir vraiment une appréhension de ce que c’est concrètement de jouer de tel ou tel instrument.
Parce que vous ne pouvez pas indéfiniment demander à des gens de faire l’inverse de ce qu’ils savent faire.
Donc si je veux obtenir de quatre cornistes une attaque très douce et très, très harmonieuse dans un registre très périlleux, par exemple dans l’extrême aiguë, si j’ignore que ça demande, par exemple, plus de pression dans l’embouchure ou une plus grande anticipation de la colonne d’air, si j’ignore la fragilité et que je leur demande comme si je tapais sur un ordinateur, humainement, ça va coincer.
Bien sûr qu’ils vont se rendre compte que la personne…
Mais ça ne veut pas dire que je dois moi-même jouer du cor.
Mais ça veut dire que je dois quand même avoir un peu compris ce que c’est que de jouer d’un instrument avant spécifiquement du cor.
Un chef d’orchestre qui demanderait au violoniste de jouer extrêmement léger au talon, c’est absurde.
Au talon, c’est là que l’archet est le plus lourd.
Si on veut extrêmement léger, il faut se déporter, il faut aller jouer vers la pointe de l’archet.
Si on demande en permanence quelque chose qui n’est pas logique, on perd toute légitimité.
Donc c’est bien de savoir quand même.
Fred : Est-ce qu’il y a une formation pour devenir un chef d’orchestre ?
Raphaël : Tout à fait, oui.
Il y a beaucoup de classes de direction d’orchestre dans le monde.
Mais il n’y a pas vraiment…
Alors ça, c’est amusant.
Sur mon vélo, en venant vous voir, je me suis dit…
Je savais que vous alliez un peu me demander ce genre de choses.
Et je me disais, mais en fait, puisque le métier de chef, il est en quelque sorte immatériel, c’est-à-dire que c’est le seul métier de musicien dont on ne peut pas toucher l’instrument, dont on ne peut pas emporter l’instrument chez soi.
Fred : Et qui ne fait pas de bruit.
Raphaël : C’est-à-dire qu’on n’entend pas très juste.
Donc quelque part, il y a quelque chose de l’ordre de l’illusion.
Ou en tout cas, c’est quelqu’un qui est un transmetteur, qui doit inspirer, qui doit rendre possible une situation, mais il n’a pas l’instrument dans les mains.
Et donc, en fait, ça ne prend pas…
Il n’y a pas cette espèce de cire dans laquelle on va graver toujours la même chose.
Tous les violons du monde répondent aux mêmes lois.
Et tous les violonistes du monde sont soumis à ces lois.
Vous le voyez ou non, si vous avez 5 doigts dans chaque main et que vous avez un archet et que vous devez jouer du violon, il y aura des variables entre l’école russe, l’école franco-belge, ok, l’école hongroise, on ne tient pas exactement l’archet, pareil, etc.
Mais quand même, c’est le même instrument.
Alors que l’orchestre, ça n’a rien à voir avec ça.
J’ai parlé de ces lois universelles, de la codification pour les mouvements de la battue, pour que le musicien comprenne le rythme.
Mais vous pouvez battre avec ou sans baguette, vous pouvez faire très grands mouvements, vous pouvez faire des tout petits mouvements.
Il y a mille manières de diriger un orchestre.
Vous pouvez être explosif, vous pouvez être froid comme la glace.
Et dans tous les cas, ça peut fonctionner.
La même oeuvre dirigée par deux chefs d’orchestre qui ont deux codes gestiques opposés peut quand même répondre à ce que le compositeur attendait.
Donc, rien ne ressemble…
Personne ne dirige pareil.
Et ça, c’est très intéressant si vous avez Internet et un peu de temps devant vous et un peu de curiosité, de regarder plusieurs fois la même oeuvre dirigée par des chefs d’orchestre différents.
Souvent, ça ne ressemble pas.
Il y a d’ailleurs un très beau film documentaire qui a été fait là-dessus, qui s’appelle « The Art of Conducting », où on voit l’immense distance qu’il peut y avoir pour les mêmes notes de musique que le début de la cinquième de Beethoven, qu’elles soient dirigées par Furtwängler ou par Karajan, ou qui vous voulez.
Fred : Donc, si je comprends bien, c’est peut-être là l’apport principal de la personne qui dirige, c’est sur cette interprétation, la couleur qu’elle va donner, la dynamique, etc. À l’oeuvre.
Raphaël : Tout à fait, ça change beaucoup de choses.
Parfois aussi, on constate que si le même orchestre voit défiler deux chefs d’orchestre à une demi-heure d’intervalle dans la même salle, avec les mêmes instruments pour jouer la même musique, ça ne sera pas du tout le même son.
Et ça, c’est un peu mystérieux.
Les pédagogues de la direction d’orchestre sont souvent des gens qui insistent sur le fait que le plus vous maîtrisez mentalement la musique que vous dirigez, le plus vous la connaissez, et le moins vous la montrez, le mieux vous faites.
C’est-à-dire qu’il y a une sorte d’inversion entre connaissance et action.
Les grands chefs d’orchestre, souvent, connaissent, dans le jargon, on dit connaître son carton.
D’ailleurs, ils savent exactement, parfois dans des partitions très complexes, ils savent quand même qui joue quoi.
Ils savent à tel moment, ah bah oui, le troisième trompette, il joue la tierce inférieure, donc il est dans un registre défavorable, donc je vais faire plus attention à la troisième trompette que à la première trompette à ce moment-là.
Alors que vous avez 85 musiciens et que le temps que je vous raconte cette histoire, la musique a déjà changé, elle est déjà ailleurs.
Un tas, énormément d’informations comme ça que seul le chef d’orchestre va traiter.
Plus elles sont dans sa tête et moins il va les montrer avec ses bras, parce qu’avec deux bras, on peut pas tout faire.
Par contre, il y a beaucoup de choses qui vont passer dans la matrice d’une forme d’intelligence et souvent par le regard, par des micro-actions.
Il faut développer un lien de confiance avec plein de personnes différentes.
Donc la première qualité du chef, en fait, c’est la réceptivité.
J’en suis convaincu, c’est-à-dire qu’un chef, même s’il n’a pas eu le temps de préparer la partition aussi bien qu’il le faudrait, si en situation, il est très à l’écoute de ce qui se passe et qu’il peut accompagner chaque musicien dans son effort et savoir exactement encourager quand l’effort n’est pas encore accompli ou prendre acte quand quelque chose a vraiment bien changé, etc., aiguiller le travail.
De la même manière qu’un capitaine de bateau ne va pas faire toutes les actions en machine ou au service ou s’il y a des voiles à tirer ou des cordages, etc., mais saura toujours se tenir au courant de où on en est, est-ce qu’on est sur le bon cap, est-ce qu’on va à la bonne vitesse, est-ce qu’on prend des risques, est-ce que tout le monde est fatigué, est-ce que tout le monde est en pleine forme, est-ce qu’on est loin ou proche du point d’arrivée, quel azimut on suit, etc., etc.
Fred : D’accord.
Question tout à l’heure, vous avez un petit peu parlé de la diversité.
Chez les compositeurs, les noms les plus connus, c’est des hommes.
Raphaël : Oui.
Fred : Et dans les chefs d’orchestre, très souvent, on voit des hommes.
Raphaël : Bien sûr.
Fred : Est-ce que vous avez une idée de la proportion qu’il y a de cheffes d’orchestre femmes aujourd’hui ?
Raphaël : Aujourd’hui en France, c’est en explosion, c’est-à-dire que c’est vraiment une cause qui est devenue commune, si j’ose dire.
La profession en entier a été sensibilisée et s’est emparée de cette question.
Il y a notamment en France un encouragement à donner le podium à des femmes cheffes d’orchestre.
Je ne sais plus qui a dit cette phrase célèbre « Le féminisme sera advenu le jour où on nommera des femmes incompétentes à des postes à haute responsabilité ».
Je me demande si ce n’est pas Françoise Sagan, peut-être, qui a dit ça.
Fred : Ou Françoise Giroud, peut-être (Note post émission, la citation est de Françoise Giroud « La femme serait vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente »).
Raphaël : Alors, ça pourrait être Françoise Giroud.
En tout cas, c’est une françoise.
Là, en direction d’orchestre, c’est assez fascinant parce que c’était comme certaines institutions, le Philharmonique de Vienne notamment, qui n’a accueilli la première femme musicienne dans ses rangs que très tardivement.
Et le concert du Nouvel An à Vienne n’a encore toujours pas été dirigé par une femme.
Ça y est, je crois que c’est l’année prochaine ou l’année d’après, ils vont enfin le faire.
Ce sont des véritables actes politiques qui consistent à faire tomber un tabou.
Bien évidemment, il y a des femmes cheffes d’orchestre, et bien évidemment qu’elles peuvent merveilleusement diriger des orchestres, et bien évidemment que vous avez aussi des femmes compositrices.
Dans le passé, un certain nombre ont été tenues au silence,
Fred : Invisibilisées
Raphaël : Complètement.
Dans les classes de composition, je pense qu’on n’est plus très loin de la parité, à vrai dire.
Il y a beaucoup, beaucoup de femmes compositrices très, très, très talentueuses.
Et ça n’est plus une question.
J’ose pouvoir le dire.
En direction d’orchestre, c’est encore une question.
C’est encore vraiment un effort qui est en train d’être réalisé.
En France, il y a un concours qui s’appelle le concours La Maestra, qui est organisé à la Philharmonie de Paris, qui met en lumière des talentueuses femmes chefs d’orchestre.
Mais les hommes ne peuvent pas concourir, donc c’est une forme de discrimination positive qui est dans ce concours-là, comme si ça consistait à contrebalancer les effets de l’histoire.
Et ça, c’est un sujet passionnant et infini.
On ne va pas régler cette question-là autour d’une table ce soir.
Fred : Non, non, ma question, c’était vraiment aujourd’hui, combien il y en a et ce qu’il y a de choses qui sont faites.
Raphaël : Absolument, il y a beaucoup de choses qui sont faites et aujourd’hui, je crois que le pourcentage de programmation de femmes cheffes d’orchestre, en tout cas à la Philharmonie de Paris, est passé au-dessus de 20%, alors qu’il était en dessous de 5% il y a encore 15 ans.
Donc vous voyez, ça va à toute vitesse.
C’est vraiment…
Et c’est une tendance très générale.
Fred : Alors, juste avant la pause musicale, je voulais vous lire une citation d’un chef d’orchestre, de l’Orchestre Philharmonique de Boston, envoyée par mail juste avant l’émission.
Quand j’ai préparé, ça m’avait fait penser à cette conférence que Benjamin Zandler a donnée il y a quelques années sur la musique et la passion.
À un moment dans cette conférence, il dit « J’ai eu une expérience extraordinaire, j’avais 45 ans, j’étais chef d’orchestre depuis 20 ans déjà. Et j’ai soudain réalisé qu’un chef d’orchestre ne fait pas de son. Ma photo était sur les CD, mais le chef d’orchestre ne fait pas de son. Il dépend de sa capacité à rendre les autres puissants. Ça a tout changé pour moi, ma vie a changé. Les gens de mon orchestre me disaient « Qu’est-ce qu’il y a ? » C’est ce qui s’est passé. J’avais réalisé que mon boulot, c’était de créer des possibilités chez les autres. Et bien sûr, je voulais savoir si j’y arrivais. Et vous savez comment le savoir ? Regardez leurs yeux, s’ils brillent, vous savez que vous avez réussi. » Je vais vous faire juste réagir sur cette citation.
Raphaël : J’aime beaucoup, c’est magnifique.
C’est surtout très beau de dire « mon métier consiste à créer des possibilités ».
Effectivement, cette espèce de mythe de toute puissance, il repose quand même sur des énergies qui sont portées par tout le monde, sauf par le chef d’orchestre.
Après, bien évidemment, diriger, c’est fédérer.
Et donc, ça consiste à aligner les personnalités, à les encourager à donner le meilleur en cohérence les uns avec les autres.
Moi, je ne dirais pas que c’est dans leurs yeux brillants que je vérifie qu’ils sont tous bien à présent.
Je dirais qu’il y a plusieurs manières de le vérifier.
Un orchestre, c’est idiot, mais c’est très parlant.
Quand vous réussissez à augmenter le volume sonore d’un orchestre, ça veut dire que les gens ont senti qu’ils pouvaient donner plus.
Donc, ça veut dire qu’il y a un certain nombre de leviers, ou de verrous plutôt, qui ont sauté, c’est-à-dire des verrous de confiance.
Les timbaliers, les trompettistes qui disposent des instruments les plus puissants de l’orchestre, passent une énorme partie de leur temps à faire attention à ne pas jouer trop fort.
Pourquoi ?
Parce que si c’est trop fort, ça va déranger beaucoup de gens, etc.
Seulement, on a quand même besoin de cette puissance par moment, et en réalité, si tout le monde sent la pulsation, si tout le monde sent où on va, alors ils vont pouvoir respirer mieux, donc donner plus de puissance sans que ce soit agressif, sans que ce soit dérangeant, etc.
Donc, ça c’est un premier marqueur.
Plus généralement, effectivement, on peut lire des choses dans les yeux, mais en répétition, c’est assez vertigineux le différentiel qu’on peut sentir en quelques minutes, parfois.
Si vous êtes dans un bon jour, si les musiciens vous accueillent, et si ce que vous proposez va être pris, va être entendu, et que vous arrivez à convaincre, il faut vraiment convaincre. C’est un métier de rhétorique et d’éloquence, bien sûr.
Alors là, vous allez entendre des énormes différences en très peu de temps, et vous saurez que vous n’avez pas prêché dans le désert.
Vous saurez que les musiciens ont compris ce que vous voulez, et que même s’ils ne vous rendent pas ce que vous attendiez, ils ont joué le jeu, si je puis dire.
Et là, vous vous dites, ok, il se passe quelque chose, on est tous ensemble.
Le métier de chef est un métier de solitude.
C’est souvent très difficile.
Quand vous vous sentez justement à l’inverse avec l’orchestre, et non pas contre l’orchestre, la solitude, c’est le soir à l’hôtel.
Mais pendant que vous êtes en répète, tout va bien.
C’est très étonnant, ça.
Fred : D’accord.
Alors on fait une petite pause musicale avant de passer à la partie orchestre à vélo.
Justement, comme on va parler un peu d’orchestre à vélo, j’ai fait un choix musical, mais je vais vous laisser l’expliquer, parce que c’était un enregistrement qui a été fait au moment du confinement, je crois, il y a quelques années, avec notamment des élèves de plusieurs collèges, notamment de Bobigny, de Paris, de Pierrefitte.
Et c’est la célèbre chanson À bicyclette qu’a chantée…
Raphaël : Yves Montand.
Fred : Voilà.
Et donc c’était fait à distance, parce que chacun des musiciens et musiciennes étaient chez elles et chez eux.
Raphaël : Exactement.
On a préparé d’abord la bande son.
Alors moi j’avais écrit des arrangements.
Pendant le confinement, on avait tous du temps libre, on pouvait faire ça.
J’avais écrit l’orchestration et les arrangements, et j’avais envoyé des parties séparées à chaque musicien qui était chez soi, en leur demandant de suivre le tempo unique, donc d’un clic, en leur disant exactement voilà une démo, vous devez jouer avec les oreilles avec un casque, pour jouer, pour être précisément calé là-dessus, sinon ça ne marche pas.
Même en faisant ça, il y a quand même toujours des petits besoins de réajuster, c’est un gros travail de post-production, de mixage, d’édition.
J’avais beaucoup de chance, parce que c’était Dimitri Scapolan, qui est ingénieur du son à Radio France, qui avait accepté de faire ça.
Et une fois qu’on avait cette maquette, avec tous les musiciens de l’orchestre, que l’on voit d’ailleurs à l’écran, chacun chez lui ou chez elle, et bien je suis effectivement allé avec ma petite enceinte et mes petits micros tout seul, avec mon vélo cargo, j’ai mis tout ça dans mon vélo cargo, et je suis allé effectivement au collège Pierre Semard de Bobigny, au collège Suzanne Lacore de Paris 19ème, au collège Gustave Courbet de Pierrefitte, on avait préparé ça avec les profs, et les collégiens ont chanté.
Alors sur les images, sur cette vidéo que l’on trouve sur les réseaux, sur Youtube, on les voit malheureusement avec le masque, parce que tout le monde était masqué au collège.
Et c’était un peu un crève-cœur de devoir les motiver pour chanter avec ce masque, donc forcément derrière un masque on est tenté de marmonner, si on n’a pas très envie de chanter à pleine voix, bon.
Mais je trouve ça très émouvant, ça paraît tellement loin derrière nous, cette époque du confinement, où quand même, il en allait de notre survie, il fallait rester créatif, il fallait pas laisser la musique s’endormir, sinon on risquait de ne plus jamais la retrouver.
Et toute la profession a redoublé d’inventivité, ça a vraiment fait changer beaucoup de choses dans le métier, la pandémie.
Fred : Alors on va écouter ça, sur la fiche de l’émission, sur le site causecommune.fm dans l’émission Chemins de traverse, j’ai mis le lien évidemment de la vidéo Youtube, donc c’est à bicyclette, orchestration Raphaël Merlin, on se retrouve dans 3 minutes, belle soirée d’écoute de Cause Commune, La voix des possibles.
[ Diffusion de la pause musicale ]
Voix du jingle (Laure-Élise Déniel) : Cause Commune, 93.1.
Nous venons donc d’écouter À bicyclette, orchestration de Raphaël Merlin, et on entendait les voix de collégiens et de collégiennes du collège Pierre Sémar à Bobigny, du collège Suzanne Laccore à Paris du collège Gustave Courbet à Pierrefitte-sur-Seine.
Et vous êtes toujours sur Cause Commune, émission Chemins de traverse, donc on va attaquer la dernière demi-heure, même les 25 dernières minutes, donc toujours avec Raphaël Merlin, violoncelliste, chef d’orchestre, compositeur.
Alors si on a mis À bicyclette, c’est pas pour rien, parce que c’est une des chansons, un des morceaux qui est joué notamment par l’orchestre des Forces Majeures qui se déplace notamment à vélo, donc on va terminer notre échange sur cette partie-là, donc de présenter ce qu’est cet orchestre Les Forces Majeures et c’est quoi ce principe de se déplacer à vélo.
Raphaël : Alors Les Forces Majeures, ça date de 2014.
En 2014, la ferme de Villefavard-en-Limousin, où était en partie le festival du Haut-Limousin, me demande, par la voix de son directeur, est-ce que tu peux réunir un orchestre pour deux concerts ?
Pour moi, c’était un moment très important de réunir des musiciens en qui je croyais profondément pour ce genre de projet et j’avais vraiment, avec insistance, voulu réunir des musiciens qui étaient eux-mêmes actifs comme musiciens de chambre, c’est-à-dire des musiciens qui viendraient, ils étaient pour ce projet-là à environ 35, mais dans leur vie quotidienne jouant soit du quatuor, soit du trio, soit du quintet, c’est-à-dire des petites formations sans chef justement, c’est-à-dire des gens capables et surtout très aguerris et très habitués à fonctionner comme des émetteurs-récepteurs, c’est-à-dire à la fois force de proposition et à la fois très à l’écoute.
Cette espèce de double fonctionnement que tous les musiciens de chambre pratiquent, que les jazzmans pratiquent aussi, ce qu’on appelle le interplay, c’est toujours cette interactivité très intense dans le jeu et ça, j’en suis certain, quand vous avez peu de temps, que le projet est assez ambitieux et tout, souvent il y a une démultiplication de l’efficacité en musique parce que les gens d’un coup prennent une partie du résultat vraiment à cœur et avec, ils s’emparent de la chose, donc tout le monde est très impliqué, ça produit des petits miracles.
Et puis les premières années de cet orchestre, moi j’étais très actif avec le Quator Ébène, on réunissait l’orchestre en été pour la première année deux concerts, la deuxième année, deux concerts plus un enregistrement, la troisième année, l’enregistrement avait eu un certain succès donc on a eu quand même plus de concerts, ça s’est développé mais ça n’a jamais été un orchestre qui a été occupé à plein temps, c’est resté un orchestre qu’on appelle un orchestre de projets, c’est-à-dire on se retrouvait ponctuellement et puis en 2016, il y a eu une très jolie accumulation, on a dû faire une dizaine de concerts, mais on n’a jamais dépassé 10 concerts par an en tant qu’orchestre.
Seulement, pendant cette période-là, avec le quator, je faisais le tour du monde un peu dans le désordre, notamment les tournées américaines m’avaient beaucoup sensibilisé à cette absurdité de la dépense de kérosène, de carbone, pour un business qui, tout bien considéré, est un business…
C’est pas vital de faire des concerts de quator.
Après, bien sûr, moi j’y crois profondément, mais je vois pas l’intérêt de faire…
Fred : D’aller si loin peut-être.
Raphaël : Si, mais si on y va, il faut rentabiliser le voyage en tout cas.
Si on va jouer en Californie, on va faire 20 concerts en Californie et puis peut-être qu’on va faire 20 autres concerts sur le chemin du retour mais si on va en Californie, ça sert à rien de retourner jouer à New York pour retourner encore en Californie ensuite.
Et alors là-bas, ça posait aucun problème à personne.
Il se trouve que les États-Unis, c’est un pays très vaste où l’avion est presque le moyen de transport principal donc c’est très compliqué d’aller contre la puissance de…
Là, c’est un sujet de géopolitique en fait.
Mais moi, ce qui me choquait, c’était pas ça.
Ce qui me choquait, c’était plutôt le refus d’en parler, cette espèce de tabou.
Parce que c’est quand même le ou un des défis, voire le défi de notre époque c’est comment ne pas finir sur une poêle à frire comme disait un grand Premier ministre de notre Vème République qui des années après est devenu ambassadeur au Pôle, donc il savait de quoi il s’agissait.
Aujourd’hui, ce sujet-là, il est très difficile en fait à nommer.
Très souvent, alors que c’est pas invisible, les journaux, les grands médias en parlent, mais on est tellement impuissants.
Et donc je vivais ça avec une vraie dissonance intérieure.
Moi, j’avais été éco-anxieux, très gamin, tout petit, donc devenu musicien, très fier.
Et ça qui est aussi difficile, c’est que le voyage et l’avion sont synonymes de réussite.
Donc quand on vous dit, vous allez prendre l’avion pour votre boulot, la première chose que vous vous dites, c’est pas je vais écramer mon empreinte carbone annuelle.
C’est le contraire.
Vous vous dites, super, je suis demandé.
Je vais jouer en Pologne, je vais jouer aux Etats-Unis, c’est la gloire.
Et en fait, là, il y a un récit qui est en train de bouger un peu.
Et ça m’avait beaucoup, beaucoup fait réfléchir.
Je ne le vivais pas très bien.
Et donc j’ai dit ça vraiment sur un coin de table, en y croyant à moitié.
J’ai dit à mon directeur de l’époque « pourquoi on ne fait pas des tournées à vélo ? »
Je rentrais d’une tournée de trois semaines où j’avais dû prendre quinze fois l’avion.
J’adorais prendre l’avion en plus.
Quel plaisir !
Mais bon, enfin, il faut de temps en temps accepter qu’intellectuellement, c’est parfois un effort de chercher la cohérence, tout simplement, entre les actes et les convictions.
Bref.
Fred : C’est pas simple non plus, de toute façon.
Raphaël : C’est déjà pas simple.
Et alors, pour ce sujet-là, c’est particulièrement compliqué.
Mais il m’a entendu, le gars.
Moi, je dis ça en me plaisantant.
Pour moi, je faisais du vélo.
Une fois que j’étais rentré, que j’étais en vacances, je partais faire de la randonnée avec des copains.
Et en fait, un jour, il m’appelle et il me dit « je te l’ai faite ta tournée à vélo ». L’orchestre va faire une tournée à vélo.
C’était une petite tournée, mais c’était l’opus zéro.
Je peux vous dire exactement, le 28 juillet 2018, entre Vichy et Clermont-Ferrand, Les Forces Majeures, on était 35, on avait 4 concerts avec des vélos électriques prêtés par la communauté de commune.
Et 20 kilomètres entre chacun de ces concerts, des vrais concerts symphoniques.
Avec Le beau danube bleu, Les danses hongroises de Brahms, voilà, du grand répertoire.
Fred : Et dans quel type de lieu ?
Raphaël : Un peu de tout.
Sur la place, devant l’opéra de Vichy, ensuite à la mairie de Pont-du-Château, il y avait un mariage, c’était marrant comme tout.
On a joué aussi dans le parc de Randan, sous les arbres magnifiques.
Et le soir, place de la Victoire à Clermont-Ferrand, devant la cathédrale, il y avait pas mal de monde.
Et cette journée a montré les limites de l’exercice, mais a aussi montré l’incroyable démultiplication des énergies, du plaisir.
Quand vous avez vraiment 40 personnes qui ont pédalé ensemble et qui ont partagé cet effort, mais aussi tout simplement cet esprit de camaraderie, de caravane, et que ça se retrouve en musique au moment M, il y a des choses qui se dénouent, qui se délisent, ça a libéré beaucoup d’énergie.
Donc ça, ça m’a marqué, je me suis dit bon, il faudra refaire ce genre de choses, mais je savais pas encore trop comment.
Et ensuite, effectivement, la vie a fait son oeuvre, il y a eu la pandémie, beaucoup de temps pour réfléchir.
Et on m’a présenté, ensuite, alors que l’orchestre était en totale recomposition, l’équipe se recomposait à la fois pour les artistiques mais aussi pour l’encadrement, l’équipe administrative.
Et on m’a présenté un bon génie, c’est-à-dire un homme qui, à lui tout seul, a pu aligner tout ça.
Il s’appelle Robin, et il est à la fois un cycliste passionné et expert, il est à la fois un producteur de musique classique extrêmement agile, capable, avec des bouts de ficelle, en allant dans les territoires les plus sinistrés ou les plus abandonnés, dans lesquels jamais un orchestre n’est passé, capable de convaincre, d’articuler les choses, de les rendre désirables à des gens à qui ça aurait fait peur.
Et à lui tout seul, il a réussi ce miracle.
Alors bien sûr, il n’est pas tout seul.
Moi, j’ai fait ma part, je suis dans cette histoire-là, je m’occupe des arrangements, des orchestrations, de recruter les musiciens, de faire travailler l’orchestre.
Mais dans la production, le génie et l’insistance et la persévérance dont il a fait preuve ont fait que, en quelques années, l’orchestre est devenu spécialiste et équipé et compétent et même expert dans la cyclologistique appliquée à la tournée d’un orchestre symphonique.
Si bien qu’aujourd’hui, on part, on est trente, dont une vingtaine de musiciens, plus une équipe, un staff, avec tout le monde à vélo, tous les instruments sont dans des carrioles qui ont été designées, construites…
Fred : Parce que je suppose qu’il faut des vélos un peu spéciaux, avec des carrioles derrière…
Raphaël : Bien sûr, des carrioles qui sont exprès dimensionnées…
Fred : Faut aussi protéger les instruments.
Raphaël : Absolument, les protéger des intempéries et des vibrations.
Les vibrations sont très dangereuses pour les instruments à cordes, mais pas seulement.
On a trouvé des timbales en fibre de verre ultra légères par rapport aux timbales symphoniques.
On a une contrebasse qui voyage sur sa propre remorque.
Donc là, il a fallu fabriquer cette remorque exprès pour, etc
On a fait la première grande tournée en région, c’était de la montagne, Grenoble-Genève.
Donc là, on avait tous des vélos électriques.
Mais en 2024, on a été dans des départements beaucoup moins montagneux, donc on a eu des vélos musculaires, etc. etc.
C’est une aventure humaine absolument irremplaçable et inattendue.
Moi, dans ma vie, je ne pensais pas que j’allais vivre un truc pareil.
J’estime que ça relève du miracle.
Fred : Ça a renforcé la cohésion de l’orchestre ?
Raphaël : Oui, profondément.
Il y a des exemples de musiciennes ou de musiciens qui ont témoigné que ce projet-là leur permettait d’aborder toute leur profession avec une autre vision, c’est-à-dire que ça donnait du sens à un métier qui, parfois, peut en perdre du sens.
Parce que là, on se retrouve…
Tout vole en éclats.
Les contrats d’exclusivité qui font qu’un orchestre ne peut pas jouer deux fois de suite le même programme à moins de 400 km d’écart…
Parce que ce sont des grosses sommes d’argent qui sont mises en…
Quand il y a un très grand orchestre, si je vous prends l’exemple d’une tournée…
L’orchestre de Chicago part en tournée mondiale, il va s’arrêter en Europe.
Si la ville de Francfort achète un concert, vous pouvez être sûr que la ville…
En banlieue de Francfort, personne ne va mettre autant d’argent pour avoir le même concert.
Il va y avoir des conflits, la billetterie…
Donc il va falloir faire 300 km de train pour proposer le même programme à Cologne, puis ensuite à Berlin, ensuite à Prague, et après vous rentrez à Chicago.
C’est des trucs énormes.
Nous, c’est l’inverse.
On est à vélo, on fait 20 km, 40, 50 km, grand maximum par jour.
Donc de toute façon, notre public, s’il a une voiture, il peut se déplacer, il peut entendre deux fois le même concert, il n’y a pas de problème.
Fred : Et est-ce que vous avez justement du public qui vous suit à vélo ?
Raphaël : Oui, c’est une des raisons pour lesquelles on fait tout ça, bien sûr.
En fait, on veut sensibiliser le monde musical à la mobilité douce et à une certaine audace de s’emparer des problématiques contemporaines, mais on veut aussi sensibiliser tous les clubs cyclistes et tous les villages qu’on traverse à la musique classique.
Très souvent, on trouve des auditeurs qui n’ont jamais vu un violon de leur vie, jamais entendu le son d’un instrument acoustique.
Fred : Parce que vous allez dans des endroits où ces gens-là sont, ils n’ont pas besoin de se déplacer dans une salle d’orchestre.
Raphaël : C’est ça, on sillonne la ruralité. Un des plus beaux souvenirs que j’ai, c’est un concert dans l’école de Laval-en-Beldonne.
Là, on est dans le massif de Beldonne, derrière Grenoble, et il faisait un temps magnifique, et tous les enfants venaient avec leurs parents, c’était en altitude, on avait grimpé.
Là, je peux vous assurer qu’à Laval-en-Beldonee, jamais un orchestre symphonique n’avait fait un concert.
Et l’accueil, l’enthousiasme, le fait de partager ça, et puis les enfants, de les faire chanter avec nous, ça, c’est des expériences qui font vibrer pendant des années, après.
Donc, on a pas ménagé nos efforts, il y a beaucoup de travail, d’anticipation, tout ça.
Cette année, en 2025, on va faire Paris-Roubaix sur cinq semaines.
Fred : C’est plus de 400 kilomètres, ou 500.
Raphaël : En plus, on ne fait pas le vrai Paris-Roubaix.
Fred : C’est ma question, vous allez passer sur les…
Raphaël : On va peut-être passer sur les pavés pour l’anecdote, pour rigoler, mais en vrai, on va jouer partout.
On va jouer à Lens, à Amiens, à Arras, à Compiègne.
Fred : Donc ça, c’est du 9 mai au 8 juin 2025.
Raphaël : C’est le gros événement 2025 des Forces Majeures.
Il y en aura d’autres, mais c’est la grande tournée, c’est la plus longue qu’on a jamais entreprise.
Fred : Précisons, parce que le temps avance vite, et je voudrais qu’on parle aussi de la partie musiciens, musicennes amateurs, parce que c’est l’orchestre des pros, entre guillemets.
Mais Accordez vos vélos, parce que le projet s’appelle Accordez vos vélos, réunit aussi des musiciens et des musiciennes qui ne sont pas du tout professionnels.
Notamment, c’est comme ça qu’on vous a connus, avec mon fils Lilian et mon épouse altiste Coralie, quand vous avez fait Saint-Denis-Paris, deux années de suite, avec des musiciens et des musiciennes qui ne sont pas professionnels.
Raphaël : Tout à fait.
Le noyau des musiciens professionnels est réuni pour que des musiciens et des musiciennes amateurs, et des choristes également, puissent s’agglomérer et venir jouer des parties d’orchestre, parfois qui peuvent faire peur, qui peuvent être difficiles, mais quand vous êtes encadré et entraîné par des professionnels, il y a beaucoup de problèmes qui peuvent disparaître, il y a même plein de solutions qui peuvent apparaître.
Ça, c’est un phénomène absolument fascinant.
Les amateurs se rendent compte qu’ils peuvent participer à un projet bien plus difficile que ce qu’ils auraient estimé être capable de réaliser, donc ils sont galvanisés par cette espèce de surpassement, et les professionnels sont eux aussi galvanisés parce qu’ils se sentent investis d’une responsabilité plus grande, puisque sur eux repose le fait que les amateurs vont pouvoir vraiment accomplir l’exploit.
Donc en fait, ça c’est vraiment gagnant-gagnant.
Je ne dis pas qu’on peut tout faire comme ça, mais quand on se fixe des objectifs un peu trop ambitieux, avec ce genre de mise en résonance, on peut quand même y arriver.
Et c’est vrai que les concerts qu’on a donnés, on en a déjà donné trois à la Canopée des Halles à Paris.
Les trois fois avec l’aide de la MPAA, la Maison des pratiques artistiques amateurs, eh bien, on avait environ 20 pros pour 60 amateurs, et on a vraiment joué des pans du répertoire qui sont très exigeants.
On a quand même donné Un Américain à Paris de Gershwin, on a donné une pièce rare de Prokofiev qui s’appelle La rencontre de la Volga et du Don, il y a eu Le beau Danube bleu, il y a eu des choses qui sont affiliées vraiment au très très grand répertoire, des extraits de Scheherazade, de Rimsky-Korsakov, enfin c’est des choses que, effectivement, c’est du grand grand répertoire symphonique.
On le fait pas très souvent, parce que ça c’est un projet très difficile à coordonner, qui demande beaucoup beaucoup de préparation.
Mais à chaque fois, on est très fiers parce que je crois qu’on partage ça justement, il n’y a pas seulement la notion de transversalité entre pros et amateurs, il y a aussi une grande grande transversalité de tranche d’âge, parce qu’on a des tout jeunes musiciens, on a même des collégiens du collège Rognoni, beaucoup qui viennent maintenant très souvent jouer avec nous dans nos rangs.
On a des collégiens qui viennent chanter, ça on en a parlé déjà tout à l’heure, ceux qu’on a entendu chanter à bicyclette de Bobigny, de Paris, de Peyrefitte, ils ont été invités à venir chanter avec nous au Halles aussi, donc il y avait ce grand rassemblement, et puis la mairie de Saint-Denis aussi est très impliquée parce qu’on a plusieurs fois donné les mêmes programmes de concerts, aussi à Saint-Denis, devant la mairie, sur la place, et il y a un symbole là-dedans.
Le vélo et l’orchestre, bien sûr, comme trait d’union entre la banlieue et le centre, l’hyper-centre, toute cette vision pyramidale de la France et de l’Île-de-France, qui fait un peu voler en éclats le fait qu’on ne ferait pas la même musique de part et d’autre du périph’, en fait on peut tout à fait.
C’est vrai qu’on n’est pas reçus pareil, à quelques kilomètres d’intervalle c’est pas les mêmes publics, c’est pas les mêmes attentes, c’est pas la même couche urbaine, mais la musique fait partie des pratiques les plus universelles du monde, donc de la fascinante capacité de l’être humain à inventer des trucs pour communiquer, parmi ces trucs-là, je crois que la musique tient une bonne part, et depuis toujours.
Alors peut-être que des personnes qui nous écoutent se disent j’aimerais bien participer, et je crois que ça tombe bien, parce que je crois que
Raphaël : « je crois je suis libre le 9 mai, que je peux venir jouer à La Canopée des Halles », bien sûr.
Fred : Voilà, le 9 mai, il y aura La Canopée des Halles, alors ce coup-ci ce ne sera pas à vélo, ce sera juste à La Canopée.
Raphaël : Cette année, il y a le concert seulement.
La déambulation à vélo, ce n’est pas toujours quelque chose qu’on propose, ça n’empêche pas du tout aux musiciens de venir à vélo, mais on n’organise pas cette année cette espèce de marathon où on fait le même jour le concert du matin aux Halles, la traversée et le concert du soir à Saint-Denis, ou l’inverse.
Cette année, on fera, je crois que c’est un vendredi le 9 mai, ou un samedi, à vérifier, mais je crois que c’est un vendredi, on jouera aux Halles et on jouera à Saint-Denis le lendemain.
D’accord, donc le 9 mai aux Halles, le 10 mai à Saint-Denis, et donc sur le site des Forces Majeures, sur les réseaux sociaux des Forces Majeures, et aussi sur la page de l’émission du jour dans causecommune.fm, fiche Chemins de traverse, vous trouvez l’appel à participation, donc vous retenez bien, les personnes qui nous écoutez, vous n’avez pas besoin d’être une professionnelle de la musique.
Raphaël : Pas du tout, au contraire.
L’intérêt, c’est de venir avec plaisir et sans du tout de niveau prérequis.
C’est vraiment…
La métaphore que j’aime bien utiliser pour ça, c’est le vol d’oiseau migrateur, c’est-à-dire que si l’oiseau qui est en tête gigote bien les ailes et suit la bonne direction, tous les oiseaux qui sont derrière n’ont qu’à imiter.
Et chacun imite à sa mesure comme il peut.
En fait, l’orchestre n’est pas une affaire d’excellence verticale, c’est une affaire de transmission horizontale.
Et très souvent, on se rend compte qu’on arrive par le nombre à réaliser ce que l’excellence ne peut pas faire tout seul.
Fred : J’ai une petite question sur le salon web.
Est-ce que c’est pour tous les instruments ?
Raphaël : Tous les instruments de l’orchestre.
Oui, de l’orchestre symphonique.
Mais si vous jouez du piano ou de la flûte à bec ou de la guitare classique, c’est plus difficile.
Parce que cette année notamment, on va jouer des extraits du répertoire qui sont des…
Beethoven, Bizet, Mendelssohn.
Effectivement, il n’y a pas de partie d’harmonica dans cette musique-là.
Donc c’est pas tout à fait pour tous les instruments.
Cela dit, on a souvent fait des arrangements pour pouvoir accueillir des instruments qui n’étaient pas prévus au départ.
C’est souvent très réjouissant.
Je me rappelle avoir écrit des parties de saxophone pour une chanson que j’avais orchestrée, je ne sais plus laquelle.
Donc oui, on peut faire des arrangements.
Fred : D’accord.
Alors on arrive vraiment à la fin de l’émission.
Peut-être que je vous laisserai si vous avez quelque chose à rajouter.
Mais on a toujours une question finale qu’on aime bien poser à nos invités. Est-ce que vous auriez envie de partager quelque chose qui vous a fait du bien dernièrement ou qui vous a émerveillé ?
Une ou plusieurs choses.
Raphaël : Oui, bien sûr.
De toute façon, le métier que je pratique maintenant, parce que le temps a transformé ma vie professionnelle.
Aujourd’hui, mon activité principale, c’est vraiment chef d’orchestre.
C’est-à-dire que je continue à écrire, je continue à enseigner, je continue à jouer du violoncelle, mais la direction d’orchestre c’est mon principal lieu d’expression.
Et dernièrement, j’ai eu plusieurs expériences qui m’ont beaucoup, beaucoup marqué.
Je dirais que si je dois en retenir…
J’ai envie de vous raconter plein de trucs.
Récemment, on a donné à Genève, qui est la ville dans laquelle je travaille le plus souvent, parce que je suis directeur musical de l’orchestre de chambre, là-bas.
Et en janvier, de retour des vacances, on a donné un programme 100% autour de la personnalité de Clara Schumann, qui était donc la femme de Robert Schumann.
On a entendu des oeuvres écrites par Clara, écrites par son beau-frère Woldemar Bargiel, et par Robert.
Et j’ai en fait parcouru la troisième symphonie de Schumann avec un plaisir très intense, parce que pour moi, cette musique, elle a quelque chose d’impossible.
Schumann, c’est un des langages du grand répertoire classique, où en fait, on dirait, je trouve, que la vivacité des idées et l’intensité de la poésie qu’il y a dans cette musique est toujours un peu trop pour ce qu’on peut vraiment faire avec un instrument.
J’ai toujours l’impression que c’est pas accessible.
On mouille la chemise, on s’efforce d’arriver au plus près, mais c’est une musique qui a une longueur d’avance sur ce que l’humain peut véritablement faire.
Moi, je ressens quelque chose comme ça.
Et j’ai senti quand même qu’avec l’orchestre, ce soir-là, au concert, ça n’a pas toujours été le cas, mais par moments, on s’est un peu envolés.
Et c’est difficile de prouver que c’est pas un délire dont je vous parle, que c’est pas moi qui ai eu une sorte d’hallucination.
Mais j’ai eu un peu une sensation comme ça.
C’est très intérieur, et c’est difficile à partager.
Mais justement, puisque c’est difficile à partager, c’est la première chose qui me vient à l’esprit, parce qu’au fond, c’est ce qui m’anime.
Je dois convaincre toujours que ce que je crois avoir pressenti, ce en quoi je crois, je veux le partager.
En fait, ce métier, c’est un métier d’émerveillement, de disponibilité et de partage, absolument.
Il y aurait plein d’autres trucs que j’aurais envie de vous dire.
Si je rétro-pédale un peu dans le temps, en début de novembre, j’ai dirigé Le Requiem de Fauré, qui est une oeuvre très célèbre, très simple et en même temps très profonde.
Et on avait décidé, cette soirée-là, de la proposer au public dans le noir.
Pas dans le noir total, mais avec un minimum de lumière.
Et ça a provoqué quelque chose.
En fait, les sens qu’on a, nous, humains, ils interfèrent les uns avec les autres.
Donc, quand vous soulagez la vue, en fait, vous augmentez la possibilité d’écouter.
Et on s’en rend très bien compte la nuit.
Si vous vous levez la nuit, vous dormez quelque part dans un appartement que vous ne connaissez pas, par exemple, ou alors, carrément, dehors, vous bivouaquez, il n’y a pas de lumière, il y a juste le bruit de…
Dans le noir, vous êtes rendus à votre état sauvage.
D’un coup, vous ne savez pas où est l’interrupteur, vous ne pouvez pas allumer, vous écoutez beaucoup mieux.
Et cette intensité de l’écoute pour la musique, c’est ce qu’il y a de plus beau.
Voilà aussi quelque chose que j’ai vécu dernièrement et que j’ai bien envie de…
Voilà, bon, mais…
Fred : Non, mais c’est très bien.
Et peut-être que, d’ailleurs, actuellement, il y a des auditrices et des auditeurs qui nous écoutent dans le noir.
Raphaël : Exactement, éteignez la lumière !
Fred : Alors, si, notamment, ma plus jeune fille est en train d’écouter, il faut lui dire d’aller se coucher dans, allez, même pas deux minutes.
Raphaël : Voilà.
Fred : Donc, on entend la musique de générique de fin, donc c’est Schmaltz par Jahzzar.
Raphaël : Merci.
Fred : Donc, l’émission est en train de se terminer.
Vous pouvez écouter, vous abonner au podcast, à la lettre d’actus de l’émission.
Les infos sont sur causecommune.fm. Chemins de traverse est en direct tous les mercredis à 22h.
Donc, juste après l’émission à 23h30, l’émission inédite de Minuit Décousu qui nous emmène dans une traversée radiophonique où on ne fait pas de quartier, « Des quartiers villages aux dalles de béton, des quartiers populaires, des quartiers de haute sécurité, des quartiers disciplinaires en tôle, des boutiquiers fascistes à bouter hors des rues. Bref, pendant une heure, on fait le tour des quartiers ensemble en ouvrant grand les oreilles ».
C’est l’émission Minuit Décousu à 23h30.
Chemins de traverse, on sera sans doute là mercredi prochain, le 12 février.
On ne sait pas encore avec quel invité.
Et au pire, si nous n’avons pas d’invité, nous ferons une rediffusion.
Je vous rappelle que si vous voulez nous rencontrer, il y a la soirée Cause Commune, vendredi 7 février 2025 à partir de 19h30 au studio de la radio, 22 rue Bernar Dimey, dans le 18e arrondissement de Paris.
Donc n’hésitez pas à passer.
Salut et solidarité !
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19e émission Chemins de traverse diffusée en direct mercredi 5 février 2025 à 22 hNotre invité est le violoncelliste, chef d'orchestre et compositeur Raphaël Merlin qui nous parlera de son parcours artistique teinté d'éclectisme, de curiosité et d'engagement. Nous découvrirons également l'orchestre symphonique qu'il a créé Les Forces Majeures et le projet Accordez vos vélos !, festival itinérant où les membres de l'orchestre se déplacent à vélo. Un festival auquel vous pourrez peut-être participer.
SommaireNote concernant la transcription : nous avons choisi, comme le préconise l'article Pourquoi et comment rendre accessible un podcast ?, une transcription fidèle aux propos tenus, sans suppression des tics de langage (les phrases qui ne finissent pas (…), les répétitions, les onomatopées).
Voix du générique (Laure-Élise Déniel) : Cause Commune, Chemins de traverse, d'autres voies pour imaginer demain.
Fred : Bonsoir à toutes, bonsoir à tous pour ce 19ème épisode de Chemins de traverse, d'autres voies pour imaginer demain.
Dans Chemins de traverse, Julie, Élise, Mehdi et moi-même Fred, nous espérons vous proposer de belles rencontres et mettre en avant des parcours personnels et professionnels, des passions, des engagements.
Merci de nous accueillir dans votre salon, votre cuisine, voire votre chambre, ou peut-être encore pendant votre séance de sport.
Notre invité ce mercredi est le violoncelliste, chef d'orchestre, compositeur Raphaël Merlin.
Raphaël Merlin nous parlera de son parcours artistique teinté d'éclectisme, de curiosité et d'engagement.
Nous découvrirons également l'orchestre qu'il a créé, les forces majeures, le projet Accordé, vos vélos, festival itinérant où les membres de l'orchestre se déplacent à vélo.
Un festival auquel peut-être vous pourrez participer.
Bonsoir Raphaël.
Raphaël : Bonsoir.
Fred : Alors avant que la discussion ne commence, je vous rappelle que nous sommes en direct ce mercredi 5 février 2025 sur Radio Cause Commune La Voix des Possibles, sur 93.1 FM et en DAB Plus en Ile-de-France, partout dans le monde sur le site causecommune.fm.
N'hésitez pas à participer à intervenir en direct.
Julie, qui réalise l'émission de ce soir, vous accueillera.
Bonsoir Julie.
Julie : Bonsoir à tous.
Fred : Alors pour cela, notre téléphone est branché.
Vous pouvez nous appeler au 09 72 51 55 46.
Je répète, 09 72 51 55 46.
Ou alors vous pouvez réagir sur le salon web de la radio.
Rendez-vous sur le site causecommune.fm, bouton chat, salon, Chemins de traverse.
Alors, rebonjour Raphaël.
Comme chaque émission de Chemins de traverse, qui est beaucoup basée sur les parcours personnels et professionnels, on va commencer un petit peu par parler du parcours personnel et professionnel, avant d'en arriver à l'actualité qui va nous intéresser particulièrement.
Et j'ai envie de vous poser la première question.
Donc vous êtes violoncelliste, chef d'orchestre, compositeur.
Mais de quand date la petite étincelle pour la musique ?
À quel moment s'est-elle produite ?
Raphaël : Je pense quand même qu'il y a eu plusieurs étincelles.
J'ai eu beaucoup de chance parce que, dès le départ, avant même qu'il soit possible d'apprendre de jouer d'un instrument, j'étais entouré de musique dans ma famille, la famille nombreuse, des frères et sœurs qui étaient tous en filière horaires aménagés au conservatoire.
Retour de l'école, il y avait toujours un peu de musique.
Et puis, je me rappelle que mes sœurs jouaient souvent soit du piano, soit du violon avec mon père qui est violoniste amateur.
Ma mère chantait.
Il y a vraiment quelque chose de très naturel avec cette pratique de la musique, complètement pour le plaisir.
Et on vivait à Clermont-Ferrand. C'est une ville dans laquelle le conservatoire était, je pense, d'une certaine manière très en avance.
Parce qu'aujourd'hui, la plupart des conservatoires ont vocation à former des mélomanes ou des musiciens amateurs en priorité. La professionnalisation, ça représente une part infime.
Et la musique, c'est un lieu de plaisir et c'est un lieu de partage avant tout.
Donc, je me suis imprégné de musique avant de choisir de jouer du violoncelle.
Et puis, après, il y a eu plein de petits rebondissements amusants dans une enfance.
En vérité, j'étais inscrit d'abord en flûte à bec.
Et puis, ma sœur m'a convaincu de changer. J'étais tout à fait d'accord. Je n'ai pas résisté. Moi, ça m'était complètement égal.
Fred : C'était peu importe l'instrument.
L'important, c'était la musique parce que vous baignez dedans en famille.
Raphaël : Quand j'avais six ans, ce qui était important, c'était d'aller jouer au foot.
Je faisais de la musique parce que mes frères et sœurs en faisaient, parce que c'était en quelque sorte non négociable.
Et c'était très agréable en même temps, mais il n'y avait pas encore eu d'étincelle, comme vous dites.
L'étincelle est arrivée plus tard.
J'ai d'abord commencé à apprendre un peu comme ça le solfège, le violoncelle.
Mais assez rapidement, j'ai eu envie de faire du piano.
Et ça, c'était déjà assez puissant.
Fred : Mais pourquoi vous avez choisi le violoncelle ?
Raphaël : Parce que ma sœur est violoncelliste.
En fait, il n'y avait pas de violoncelliste dans la famille.
Il y avait deux violonistes, une altiste, un pianiste.
Il y avait un clarinettiste, enfin un altiste devenu clarinettiste.
Il y a eu un hautboïste.
Mais il n'y avait pas de violoncelliste.
Et donc, il manquait vraiment.
C'était quand même un instrument un peu incontournable. Si on veut faire de la musique de chant, il faut quand même une basse.
Fred : D'accord.
Raphaël : Donc, c'est pour ça, je pense.
Ma sœur m'a dit, fais du violoncelle.
Parce qu'on était en vacances, il y avait le violoncelle d'un de mes cousins qui traînait par là.
Fred : Et donc, vous êtes rentré à quel âge au conservatoire ?
Raphaël : Six ans.
Fred : Dès six ans, vous avez commencé à faire du violoncelle ?
Raphaël : C'est ça.
En CE1, six ans et demi, exactement.
Et par contre, ça me plaisait sans plus.
Mais par contre, j'ai très vite voulu faire du piano.
J'ai réclamé à mes parents un prof de piano.
Il n'y avait plus de place au conservatoire.
J'ai eu une prof en particulier.
Et puis, ce n'était pas extrêmement assidu ou intensif.
Mais par contre, ce que moi je faisais au piano tout gamin c'était très inventif.
J'adorais improviser déjà.
Je cherchais pas mal.
J'y passais du temps, en fait.
C'était comme un jeu.
Fred : Alors si je comprends bien le choix du piano, c'était pour le côté inventif et ludique par rapport au violoncelle.
Parce que le violoncelle, c'est moins ludique, moins inventif ?
Raphaël : Non, mais c'est difficile.
Les instruments à cordes, c'est vraiment difficile, surtout quand on débute.
Et avant de pouvoir vraiment jouer avec, il faut avoir pas mal pris le contrôle de l'instrument.
Ça prend quelques années pour faire un son joli, pour sentir le contrôle du son.
Ça peut être long, vraiment.
C'est très difficile, en réalité.
Fred : Vous savez ce que ça me rappelle ?
Ce que m'a dit un jour le voisin.
Je vais préciser parce que mon fils est juste à côté de moi, donc il fait du hautbois aujourd'hui, il a 19 ans.
Quand il démarrait, il était très jeune, pareil.
Notre voisin, le mur était un peu en carton.
Le voisin entendait, donc on s'excusait un petit peu.
Le voisin nous a dit « ne vous inquiétez pas. Aujourd'hui, c'est du bruit. Bientôt, ce sera de la musique ».
C'est un instrument, le hautbois, qui est un peu ingrat, parce qu'il faut beaucoup travailler avant de faire quelque chose.
Donc le violoncelle, c'est un petit peu pareil.
Si je comprends bien, moi qui ne connais pas grand-chose à la musique, le piano permet une inventivité, permet de faire des choses amusantes beaucoup plus rapidement.
Raphaël : Tout à fait, parce que le piano, c'est un instrument pré-fabriqué.
Toutes les notes sont déjà fabriquées avant, quand vous appuyez sur la touche.
Fred : Ah oui, la note sort.
Raphaël : Oui, les cordes sont tendues, elles sont accordées, le marteau est bien en place.
Vous n'avez plus qu'à presser sur un bouton pour produire le son.
Alors évidemment, après, on ne va pas réduire le piano à ça.
Mais c'est quand même une action qui est toujours la même action, quelle que soit la note que vous jouez.
Et vous allez moduler la même action.
Alors que quand vous jouez du violon, à la base, l'archet, vous pouvez l'actionner dans deux sens.
On tire l'archet et on pousse l'archet.
Et puis les doigts que vous posez sur la touche qui vont déterminer les notes que vous jouez, vous pouvez les poser absolument n'importe où sur cette touche.
Donc la hauteur du son peut tomber n'importe où.
C'est pour ça qu'on peut si facilement jouer faux ou en tout cas ne pas jouer la hauteur qu'on voudrait produire au violon.
Et ainsi de suite.
Pour mille raisons, le violon est un instrument de funambule.
C'est-à-dire, vous êtes sur un fil.
Et pour obtenir le signal aussi précis que possible, il faut parfois des années d'exercices.
C'est un drôle de truc en vrai.
Mais c'est aussi une source de satisfaction inégalable, je pense.
Fred : D'accord.
Alors je suppose que vous, vous êtes dans une famille de musiciennes et de musiciens.
Vous avez baigné dans les concerts assez rapidement.
Raphaël : Oui.
Fred : Notamment les concerts classiques.
Raphaël : Oui, c'est ça.
Mes parents nous emmenaient souvent écouter des concerts.
Pas seulement classiques, mais oui.
Fred : D'accord.
Raphaël : Tout à fait.
Au début, quand on est gosse, on y va, on s'endort.
Fred : Alors c'est ma question.
Pas si vous vous endormez, mais quand vous reveniez chez vous, est-ce que vous essayiez de refaire les notes que vous aviez entendues ?
Raphaël : Ah, bonne question.
Pas exactement.
Non, je ne dirais pas ça.
Mais par contre, les cours de solfège ont été très importants.
J'ai eu, sur l'ensemble, de la chance.
Je pense que j'ai eu de très bonnes professeures de solfège.
Et je me rappelle très bien que là, il y a eu des étincelles.
Fred : D'accord, en solfège ?
Raphaël : Ah oui.
Parce que c'est en solfège que j'ai, pour la première fois, senti un certain langage harmonique s’emparer de moi.
J'ai découvert Haydn, j'ai découvert Schumann, j'ai découvert Beethoven, tout ça en cours de solfège.
Et à chaque fois, c'est quelque chose de différent.
C'est une œuvre très marquante.
Et il y a une anecdote, c'est qu'en cours de solfège, on a chanté, je ne sais plus où je devais avoir 10 ans, le mouvement lent de la septième symphonie de Beethoven.
Donc, c'était un genre de tube très connu.
Et c'est assez rudimentaire comme musique.
Et en rentrant à la maison, d'oreille et de mémoire, je l'ai joué au piano.
Et c'était déjà un peu plus tard.
Je pense que j'avais 11 ou 12 ans, je ne sais pas exactement.
Et ma mère est entrée dans le salon à ce moment-là.
Elle a dit, ah ben voilà, c'est ça que tu dois faire.
Tu dois être chef d'orchestre puisque tu entends tout.
Pour elle, c'était notable que j'avais fait ce décodage dans ma mémoire.
J'avais retrouvé ce que j'avais entendu en cours de solfège.
Je me suis rendu capable de le rejouer de mémoire sur le piano en ayant identifié les harmonies.
Et quand on peut identifier des harmonies, on sait quelles couleurs elles ont.
On sait comment elles sont construites.
Donc, on peut les transposer aussi.
Ça, c'est de la mécanique intellectuelle qui peut paraître très compliquée quand on ne sait pas.
Fred : Quand on ne s'y connaît pas.
Raphaël : En fait, c'est extrêmement logique.
C'est même relativement réduit.
Il n'y a pas tant d'éléments que ça à connaître.
Mais il faut reconnaître la quinte par rapport à la quarte.
Ça, c'est essentiel.
C'est ce qu'on appelle des intervalles.
Fred : Est-ce que ça a un aspect mathématique ?
Raphaël : Oui, tout à fait.
Ce qui définit les notes de la gamme en musique, c'est le résultat de la division par des nombres entiers d'une longueur vibrante.
Fred : D'accord.
Raphaël : Alors après, on rentre là-dedans.
Fred : Non, on ne va pas rentrer là-dedans parce qu'on n'est pas sur France Culture, comme on a dit avant l'émission.
On ne va pas rentrer dans la technique musicale.
On va parler de la passion.
Mais c'est quand même très intéressant.
Donc, à 10, 11 ans, votre maman a identifié que peut-être vous pourriez devenir chef d'orchestre ?
Raphaël : À ce stage-là, j'avais déjà un peu ressenti le coup de foudre pour le violoncelle et pour tout un tas de pratiques de musique.
Je suis tombé amoureux successivement du piano, ensuite du violoncelle.
D'abord, le piano pour le côté ludique dont je parlais tout à l'heure, où on peut jouer, reconnaître, accompagner aussi des chansons, des choses relativement simples.
Après, le violoncelle, c'était l'élan romantique.
J'arrivais à la puberté, la pré-adolescence.
Ça, ça a vraiment été très puissant.
Ensuite, je suis tombé amoureux du jazz.
Et puis ensuite, je suis tombé amoureux de la direction d'orchestre.
Quand je dis tombé amoureux, c'est bête comme expression, mais c'est quand même…
Là, c'est vous qui l'avez dit, l'étincelle.
À chaque fois, c'est une étincelle, c'est-à-dire que vous ressentez…
Et je peux exactement vous dire pourquoi.
La première fois que j'ai ressenti cette chose-là avec le jazz, c'était un disque de Billy Evans Trio qui s'appelle Time Remembered.
Et c'était le premier morceau qui s'appelle Who Cares, un double disque vinyle que mon frère avait reçu à Noël.
J'ai entendu ça.
Il y a eu un avant et un après.
D'un coup, le rapport à la pulsation et au langage harmonique extraordinaire, d'ailleurs, de Billy Evans.
Ça, ça m'a complètement marqué.
Fred : C'était vers quel âge, ça ?
Vous vous souvenez ?
Raphaël : Je pense que j'avais 12 ans.
Fred : Ah oui, donc vous étiez jeune, d'accord.
Raphaël : Ouais, 12 ou 13 ans, je pense.
Et puis, la première fois que j'ai vraiment senti que le violoncelle était un tel médium d'intensité lyrique et de force de bravoure, presque un instrument un peu héroïque et très, très intense, c'était quand je travaillais le Concerto de Saint-Saëns du haut de mes 11 ans avec un prof russe que j'ai rencontré à ce moment-là.
Bref, ce sont des déclics, en fait, successifs.
Fred : Alors, est-ce que les profs ont joué un rôle aussi dans ces déclics, ces étincelles ?
Raphaël : Oui, bien sûr, tous, chacun d'entre eux.
Je vous parlais de mes profs de solfège, mes profs de violoncelle.
Je peux tous les citer.
Ils sont très nombreux.
C'est vraiment la pédagogie.
C'est vraiment ce que fait un semeur.
Vous semez, semez, semez à des tas et des tas d'élèves.
Vous donnez ce que vous pouvez.
Et puis, vous ne savez pas du tout où est-ce que ça va germer, où est-ce que ça va rencontrer les oreilles ou la personnalité d'un élève ou d'une étudiante ou d'un étudiant.
Et parfois, 20 ans plus tard, vous vous rendez compte que parmi vos étudiants, l'une ou l'un d'entre eux est devenu exactement ce que vous n'auriez jamais pensé qu'elles deviennent ou qu'ils deviennent.
C'est très étonnant, ce truc-là.
Si on aime ce qu'on enseigne, il n'y a pas de problème.
On peut tout à fait bien le vivre de ne pas avoir de retour sur investissement ou en tout cas de ne pas savoir.
Mais si on enseigne à une discipline qu'on n'aime pas spécialement, c'est un métier très difficile.
Fred : Oui, j'imagine bien, oui.
Raphaël : Et je crois que j'ai eu beaucoup de chance aussi de ce point de vue-là.
J'ai rencontré des pédagogues très patients, très ouverts d'esprit.
Fred : Ça me fait penser, juste une petite parenthèse.
On a reçu il y a quelques semaines dans l'émission, c'était Julie qui animait, Michelle Tellier, qui est flûtiste à bec et qui est aussi visiblement une enseignante qui a beaucoup compté pour Julie.
Donc je vous encourage à écouter le podcast ou lire la transcription sur Chemins de traverse.
Donc sur causecommune.fm, dans l'affiche Chemins de traverse, c'est Michelle Tellier.
Le titre, c'était Une Américaine à Paris.
Donc là, on revient.
On sent une passion, une étincelle, peut-être les papillons dans le ventre, comme on dit.
Parce que quand on parle d'amour, souvent, il y a des papillons dans le ventre.
Et les études, comment ça se passait ?
Les études, on va dire classiques, entre guillemets.
Raphaël : Les études classiques, j'étais donc dans cette filière horaires aménagés jusqu'en troisième.
Il y avait quatre demi-journées par semaine, pas entièrement, mais un bon contingent horaire dédié à la musique.
Il y avait le cours d'instruments, la séance de chorale, les deux cours de solfège, tout ça intégré à l’emploi du temps.
Donc j'avais un enseignement tout à fait général, tout à fait complet.
Mais avec cet aménagement d'horaire qui, malheureusement, disparaît des filières progressivement.
C'est quelque chose qu'on a tendance à mettre sous le tapis, voire à éteindre, parce que ce serait une sorte de niche discriminante, c'est-à-dire que ce serait une filière privilégiée.
Et je pense qu'on peut le voir exactement à l'inverse.
Je pense que dans la mesure où c'était accessible à n'importe quel enfant qui pouvait s'intéresser à la musique et à qui on pouvait donner du temps et un instrument.
Bien sûr, ça représente de l'argent et une certaine aisance financière, mais il y avait des facilités.
Et je me rappelle très bien que dans cette classe horaires aménagés musique, il y avait des tas de camarades de classe qui étaient ni de grandes familles bourgeoises ou aristos, bien au contraire, et qui avaient accès à cet art qui est souvent assimilé à une classe sociale.
C'est un vrai lieu de réflexion et de combat, parce qu'on en souffre tous plus ou moins.
La musique classique, il se trouve qu'elle a existé jusqu'au 20e siècle parce qu'elle était financée par les très hautes couches sociales.
La plupart du temps, si vous regardez les grands compositeurs du 17, 18, 19e siècle, ils étaient l'équivalent à l'époque de ce qu'aujourd'hui, on pourrait appeler quelqu'un de sponsorisé, de mécéné, effectivement entretenus.
Haydn, par exemple, sans le comte Esterházy, on ne sait pas s'il aurait pu écrire un dixième de ce qu'il a écrit comme symphonie, comme sonate, etc.
Mozart avait besoin d'être soutenu par les fameuses histoires de l'archevêque de Salzbourg ou de l’empereur de Vienne.
Ils ont tous plus ou moins été soutenus par l'aristocratie.
Et au 20e siècle, ce phénomène-là s'est estompé à l'après-guerre.
Il y a vraiment eu, en tout cas en France, mais pas seulement, ce phénomène de démocratisation qui reposait vraiment sur la grande maxime de l'élitisme pour tous.
Parce qu'il faut le reconnaître, la musique classique est une musique, globalement, on peut tout à fait trouver plein de contre-exemples, mais globalement, qui est plus complexe que les autres musiques, c'est-à-dire qu'elle comprend plus de signifiants et de codes.
Il y a souvent besoin d'un chemin d'apprentissage ou d'apprivoisement plus long pour pouvoir saisir la substance de cette musique.
Alors après, il y a plein de contre-exemples, je le redis.
C'est un petit peu comme une langue qu'on ne pourrait pas parler avant d'avoir appris trois ou quatre alphabets.
Alors qu'il y a d'autres langues qu'on peut apprendre plus facilement, qui correspondraient peut-être à d'autres musiques, des musiques plus orales, moins codifiées, avec des schémas harmoniques moins riches ou moins complexes.
Ça, c'est un sujet passionnant et interminable, mais qui n'a absolument rien à voir avec d'où on vient dans la société et combien d'argent gagnent les papas et mamans et est-ce qu'on peut l'étudier.
Fred : J'ai quand même une question là-dessus sur l'argent.
Parce qu'il y a quand même des instruments qui coûtent plus ou moins cher.
Et dans la musique classique, il y a des instruments qui coûtent plusieurs milliers d'euros.
Donc est-ce que dans les orchestres, par exemple, je vous l'ai posé la question tout à l'heure, mais je vais la poser maintenant, est-ce qu'il y a une sorte de sociologie en fonction des instruments par rapport à l'origine des personnes qui en jouent ?
Raphaël : C'est assez juste.
Oui, globalement, l'instrument en moyenne le plus cher de l'orchestre, c'est plutôt la famille des violons.
Et je sais qu'il y a des études sociologiques qui ont été faites là-dessus qui montrent que dans les cuivres, en général, déjà la parité est plus difficile à atteindre dans les cuivres et les percussions. Souvent, il y a plus de garçons et moins de filles dans ces pupitres-là.
À l'inverse, la harpe ou assez souvent la flûte et les instruments à cordes, on trouve plus facilement des filles et c'est plus rare de trouver des garçons.
Mais ça, ça change, je pense. Aujourd'hui, c'est vraiment des clichés qui disparaissent progressivement, qui s'estompent.
Cela dit, ces études-là ne sont pas si anciennes. C'est vrai qu'encore aujourd'hui, il y a des corrélations.
Mais ce n'est pas seulement le prix de l'instrument. Ce n'est même probablement pas le premier facteur.
En fait, c'est très culturel, tout simplement.
Par exemple, la région du Nord de la France est très coutumière de fanfare, donc de musique de rue, de musique de plein air.
Donc, les instruments à vent, et notamment les cuivres, sont bien plus facilement apprivoisés, entendus, relayés.
Fred : C'est culturel.
Raphaël : Voilà, c'est culturel.
Ça, c'est l'histoire de telle ou telle région, telle ou telle musique.
Tout existe.
En Allemagne, qui est le pays le plus intensément nourri de culture de la musique instrumentale et classique, vous avez des exemples incroyables.
Des villages de même pas trois mille habitants, où vous avez quand même une saison de musique de chambre, c'est-à-dire dix concerts qui sont programmés, payants, pleins à craquer, où les gens se précipitent pour aller entendre des choses qui, peut-être en France, pourraient sembler un peu abscondes ou irréelles.
Tous les gosses apprennent assez sérieusement à chanter dans des chorales à l'école, alors qu'en France, c'est une option, voire quelque chose dont on se débarrasse, etc.
Non, la France, c'est un pays de littérature, en premier lieu.
C'est un grand pays de littérature, c'est un pays de musique aussi, bien sûr.
On a une très belle culture et une très belle histoire musicale dans la culture française, mais beaucoup moins globalement pleine.
Si vous prenez les dix compositeurs de musique, dites classiques, attention avec ce terme, mais disons de musique, grosso modo classique, instrumentale de l'histoire de la musique, qui ont vendu le plus de disques, si vous voulez. Si vous prenez Bach, Schubert, Mendelssohn, Beethoven, vous avez fait vite fait le tour. Vous avez sur les dix, probablement au moins huit de culture germanique.
Fred : D'accord.
Raphaël : Oui, c'est difficile de rivaliser avec Schubert au niveau de l'applaudimètre et le palmarès, bien sûr.
Et puis d'ailleurs, ça se voit au cinéma, ça.
Le cinéma est un art majoritairement porté à l'échelle planétaire par l'industrie américaine.
Eh bien, qui sont les compositeurs qui ont le plus de retentissement ? Chez Kubrick, par exemple.
Fred : Oui, Kubrick a beaucoup utilisé.
Raphaël : Schubert, Beethoven, Ligeti, Bartók aussi, bien sûr.
Mais oui.
Fred : D'accord.
On va revenir un peu sur votre parcours.
À quel moment, finalement, vous vous êtes dit ou vous êtes devenu professionnel de la musique ?
Parce que vous aviez les deux, donc en horaires aménagés.
Donc, vous suiviez la filière classique, en tout cas, la filière d'études générales.
La musique à côté.
À quel moment vous vous êtes dit ce que je veux faire, c'est de la musique à titre professionnel. Je veux être violoncelliste ou pianiste.
Raphaël : Vers le virage de la sortie de collège.
En arrivant en troisième, il fallait commencer un petit peu à s'orienter.
Et comme le conservatoire me passionnait, toutes ces musiques-là me passionnaient.
À cet âge-là, j'avais le violoncelle, je faisais du piano jazz assez régulièrement.
Et je commençais un peu à écrire et à avoir envie d'explorer d'autres choses.
C'était vraiment devenu mon activité principale.
Alors que jusqu'à la fin de la cinquième, j'avais mon club de foot.
J'adorais ça.
J'étais meneur de jeu, capitaine.
Vraiment, j'adorais mon équipe de foot.
C'était un vrai crève-cœur de devoir arrêter le foot parce que l'entraînement du mercredi après-midi tombait sur les répètes d'orchestre au conservatoire.
Et qu'il a fallu choisir entre mes deux passions.
Fred : Alors, le piano jazz, est-ce que le jazz, c'est pour le côté improvisation qui vous attirait ?
Ou la liberté que permet le jazz ?
Ou peut-être il y a moins de liberté, telle que j'imagine dans la musique classique, où il faut quand même suivre la partition et puis ce que demande le chef d'orchestre ou la cheffe d'orchestre ?
Raphaël : Oui, tout à fait.
C'est certainement pour ça.
Mais pas seulement.
Dans le jazz, vous avez un système d'organisation du temps et du son.
En fait, la musique, grosso modo, on peut dire qu'elle se divise, elle s'articule sur ces deux éléments.
Le premier élément, c'est le temps.
Le deuxième élément, c'est le son.
Le reste rentre forcément dans une de ces deux catégories.
Et en jazz, la division du temps, elle est fondée à la fois sur une régularité assez implacable, contrairement au classique, qui est beaucoup plus aléatoire.
La pulsation dans une oeuvre classique, souvent, est sujette à pas mal d'altérations, de modifications.
Ce qu'on appelle le rubato.
Alors qu'en jazz, souvent, la présence d'un batteur, le swing, et puis les différents types de pulsations, souvent quand même en jazz, on n'accélère pas, on ne ralentit pas.
Ce n'est vraiment pas quelque chose de très usuel.
Par contre, la division de la pulsation est en jazz beaucoup moins arithmétique qu'en classique.
C'est-à-dire que le concept de division d'une noire en deux croches, en jazz, vous avez une infinité de manières de diviser votre noire en deux croches.
Tous les batteurs ont leur manière de faire un shabada différent.
Donc le swing n'a pas du tout la même teneur, c'est très, très, très personnalisé.
Ça, c'est une chose pour le temps.
Et côté son, c'est-à-dire hauteur sonore, l'échelle des harmonies en jazz, effectivement, comme vous dites, elle est sujette à un très grand choix.
On choisit, quand on est instrument polyphonique, c'est-à-dire quand on joue soit du piano, soit de la guitare, tous ces instruments qui permettent de jouer plusieurs notes à la fois, donc de produire des accords, des harmonies.
C'est un petit peu l'équivalent, je ne sais pas moi, il y a quelque chose de l'ordre de la comptabilité.
Vous êtes responsable du langage harmonique.
C'est comme si vous deviez approvisionner pour un chef cuisinier, être sûr qu'il y a tous les ingrédients.
Il faut arriver avec tous les intervalles à disposition et en jazz, on est très libre de ça.
On peut choisir les recettes harmoniques, on peut les modifier beaucoup.
Donc là, effectivement, il y a beaucoup de liberté.
Mais quand vous parlez d'improvisation, spontanément, moi, ça me fait penser à ces très grands improvisateurs de jazz, instrumentistes, solistes, trompettistes, pianistes, violonistes aussi d'ailleurs, qui sont effectivement parfois portés par une espèce de force surnaturelle, l'inspiration d'où ça vient, comment ça fonctionne.
Bon, en fait, ça ne vient quand même jamais de nulle part.
C'est le résultat d'un travail et d'avoir observé et respecté le cadre dans lequel on doit improviser.
Fred : D'accord.
Alors, vous arrivez donc à la fin de vos études, le choix professionnel, c'est donc quoi ?
Parce que ce que si j'ai bien compris, vous êtes avant tout violoniste, pianiste après.
Raphaël : Après, oui.
Fred : Donc vous commencez comment ?
Dans des orchestres ?
Raphaël : Je quitte ma ville natale.
Fred : Ah, vous quittez Clermont-Ferrand, pour aller où ?
Raphaël : À Paris.
Pour poursuivre mes études, quand j'ai 14 ans, j'entre en seconde au CNED, les cours par correspondance, pour pouvoir être toute la journée au conservatoire et avancer là-dessus.
Donc ça, c'était un choix très fort que je n'ai pas supporté.
Pas assez de vie sociale, c'était trop tout seul à la maison et au conservatoire.
J'ai fait un an et après l'entrée en première, j'ai été admis en région parisienne au lycée Racine dans le 8e et au conservatoire de Boulogne-Biancourt avec un professeur de violoncelle qui est très reconnu, Xavier Gagnepain, avec qui j'ai pu vraiment trouver une substance pédagogique de très très haut vol.
Et autour aussi en musique de chambre et en direction d'orchestre.
Après, j'ai rencontré différents professeurs.
Là, je savais déjà que je voulais en faire mon métier.
Fred : D'accord.
Raphaël : Quand on décide de quitter le nid familial, c'est dur à 15 ans de quitter ses parents.
Fred : Oui, c'est difficile.
Raphaël : J'ai été très bien accueilli, j'ai eu beaucoup de chance.
J'ai vécu deux ans chez une tante ici qui s'est super bien occupée de moi.
Je n'étais pas du tout à la rue, je n'étais pas du tout non plus livré à moi-même.
Mais j'ai quand même quitté la maison de mon enfance dans laquelle j'étais très heureux.
Et ça, pour me suivre mon petit chemin de professionnalisation et toutes ces rencontres, c'était absolument galvanisant comme phase de vie.
Mais il y avait une part de risque quand même.
Et après, formellement, quand est-ce que je deviens pro vraiment ?
Quand est-ce que je commence à gagner ma vie avec la musique ?
C'est quelques années plus tard, en cours d'études. J'étais au conservatoire de Paris au CNSM en violoncelle.
J'ai été intégré à un quatuor à cordes.
Et ce quatuor, le quatuor Ebène, qui a été mon lieu de travail principal pendant plus de 20 ans.
Assez rapidement, on a gagné des concours et à la suite de ces concours, on a eu des engagements.
On a fait de la scène, des concerts, des concerts payés.
Fred : Peut-être expliquer ce que c'est qu'un quatuor et quelles sont les quatre personnes et instruments qu'on trouve au quatuor Ébène, dont on va entendre tout à l'heure un extrait.
Raphaël : Alors le quatuor à cordes, c'est une formation d'instruments composé de deux violons, un alto et un violoncelle.
En réalité, on peut dire que c'est quatre fois le même instrument, puisque l'alto n'est jamais qu'un gros violon, le violoncelle n'est jamais qu'un gros violon.
Ça n'est qu'une affaire de taille.
C'est quatre fois rigoureusement le même système, des cordes tendues sur une caisse de résonance en bois, frottées, mises en résonance par un archet.
Et cet instrument, il a une énorme part de l'histoire de la musique occidentale, dont il est complètement interdépendant.
Alors le violon n'est pas seulement un instrument occidental, on le trouve dans beaucoup d'autres cultures, mais c'est quand même un peu l'instrument roi parmi des instruments monodiques, c'est-à-dire qu'il ne joue qu'une note à la fois, parce qu'on le retrouve dans toutes les grandes symphonies de toutes les époques.
Et le quatuor à cordes, c'est en musique de chambre.
Alors la musique de chambre, ça concerne les petits groupes de musiciens, c'est là qu'en général, on n'a pas de chef d'orchestre, on se débrouille un peu entre nous.
Et le quatuor, c'est la formation la plus répandue dans la musique de chambre, ou en tout cas, c'est celle qui a suscité le plus de compositeurs.
Fred : Ah oui ?
Raphaël : Oui, c'est-à-dire que Beethoven, qui est considéré comme le ou l'un des plus grands compositeurs romantiques ou classiques, selon à quelle époque de sa vie, il a écrit 16 quatuors à cordes qui sont considérés comme un sommet absolu.
Bartók a écrit 6 quatuors à cordes, c'est aussi le sommet de sa production de musique de chambre.
Haydn en a carrément écrit 75, Mozart en a écrit beaucoup, c'est d'ailleurs célèbre, il a beaucoup souffert en écrivant des quatuors, ça a été très dur pour lui.
Le quatuor, si vous voulez, c'est un peu un cadre idéal.
C'est quelque chose dans lequel l'idée de musique trouve une sorte de tapis capable de tout encaisser.
On peut tout écrire pour un quatuor.
Mais par contre, pour bien écrire pour quatuor, il faut une grande connaissance de la science de l'écriture, de ce qu'on appelle l'harmonie, le contrepoint, la composition, et puis aussi une grande connaissance organologique, c'est-à-dire de comment ces instruments-là doivent être traités.
Pardon, je ne réponds pas exactement à votre question, mais moi, en 2002, quand j'ai rejoint dans le quatuor Ébène, j'étais à cette époque-là particulièrement touche à touche, je faisais plein de trucs à la fois, du violoncelle, de la direction d'orchestre, du jazz, de la composition, et j'ai mis tous mes œufs dans le même panier, c'est-à-dire qu'à ce moment-là, j'ai senti que je rejoignais trois musiciens très déterminés, très sérieux, très ambitieux, et qu'en travaillant avec ces trois-là, ma vie allait prendre un autre tour, et que j'allais avoir accès à une bien plus puissante et profonde expérience musicale.
Fred : Et ça a duré 20 ans, et en préparant l'émission, j'ai regardé la page Wikipédia, et selon Wikipédia « le quatuor ébène se distingue par sa maîtrise, lui donnant la liberté de se consacrer avec la même ferveur à la musique classique, à la musique contemporaine et au jazz, dont il se plaît à abolir les frontières musicales. Le quatuor est reconnu mondialement ».
En plus, vous avez visité le monde entier grâce à ce quatuor Ébène.
Raphaël : Le quatuor Ébène, c'est effectivement une très belle réussite en termes de carrière.
On a donc gagné ce concours à Munich en 2004, qui a vraiment d'un coup ouvert les portes du circuit professionnel.
Effectivement, assez rapidement, ça se mondialise, parce que c'est un marché tout petit.
Il n'y a quand même pas beaucoup de publics qui sont prêts à se précipiter pour aller écouter un quatuor à cordes.
Fred : Vous faisiez combien de concerts par an ?
Raphaël : 100 !
Fred : Ah oui, 100 concerts quand même !
Raphaël : Donc on était quasiment tout le temps en tournée.
On travaillait beaucoup, c'était très intense.
Et il continue, mes chers ex-collègues poursuivent cette carrière brillante.
Et donc, tous les ans, il y a une tournée aux Etats-Unis, une tournée tous les deux ans au Japon.
On avait joué plusieurs fois au Brésil.
Et puis, pour moi, le point culminant de cette carrière, ça a été le tour du monde en 2019, avec l'intégrale des quators de Beethoven, justement, qu'on a enregistré en 7 CD qui sont dans un coffret.
Et chacun de ces CD a été enregistré sur un continent différent.
Le pitch de cette aventure était comment mettre à l'épreuve l'universalisme et l'universalité de la musique de Beethoven, aujourd'hui en allant se frotter à des Kenyans, à des Maoris, à des Brésiliens, dans des favelas, dans un bidonville à Korogocho, en banlieue de Nairobi.
Et en même temps, au public de la Haute, c'est-à-dire le public de la Philharmonie de Paris, du Konzerthaus de Vienne ou du Philadelphia.
Fred : D'accord.
Alors, désolé, j'ai été perturbé parce qu'il y a eu un message nous disant qu'il y a un petit problème de diffusion sur le DAB+, donc j'espère que quand même tout va bien sur la FM.
Vous dites que vos camarades continuent.
Alors, est-ce que je peux vous demander pourquoi vous avez arrêté ?
Parce que j'ai lu que c'était peut-être lié à un accident ou est-ce que c'est un changement de carrière ?
Raphaël : C'est un changement de carrière.
L'accident est arrivé après.
C'est-à-dire qu'il s'est trouvé que j'ai travaillé avec un orchestre en Suisse en 2022, à la suite de cette grande tournée à vélo avec mon orchestre Les Forces Majeures.
On est arrivé à Genève en avril 2022 pour un grand concert de clôture de tournée et j'ai dirigé cette représentation avec l'Orchestre de Chambre de Genève, qui à l'époque était en recherche d'un directeur musical.
J'ai postulé là-bas et ils m'ont choisi.
Et là, ce n'était pas compatible avec ma place de quartetiste.
C'est-à-dire qu'il fallait que je…
Fred : En termes d’emploi du temps ?
Raphaël : Voilà, tout simplement.
Et donc, à ce moment-là, le choix a été évident.
Il fallait choisir l'un ou l'autre.
Et je savais en moi-même que je n'avais plus l'énergie pour m'engager 20 ans de plus dans ce quatuor.
Or, l'engagement dans un quatuor à cordes à plein temps, c'est quelque chose qui est très spécial, qui demande beaucoup de don de soi et de se mettre à nu, c'est-à-dire de se… On partage en fait un peu comme une famille.
C'est une vie très rapprochée.
C'est pour ça que c'est très difficile à concilier avec une vie de famille d'ailleurs.
Fred : Ça va être ma question.
Comment vous conciliez ça avec la vie de famille ?
Raphaël : Chacun sa manière.
Vous trouvez… Tout existe.
La pratique du quatuor à cordes, ça a fait couler beaucoup d'encre.
Il y a beaucoup de littérature là-dessus, beaucoup de livres qui décrivent comment le quatuor Amadeus, comment le quatuor Alban-Berg et comment d'ailleurs aussi le quatuor Ébène a traversé ces années.
Puisque quand je vous dis 100 concerts par an, ça veut dire 200 jours par an de voyage.
Et ça veut dire que quand vous partez trois semaines aux États-Unis en tournée, si vous avez des enfants, vous leur dites « Papa revient dans trois semaines ».
Moi, j'ai raté la naissance de mon premier fils parce que j'étais en Californie.
C'est des choses très difficiles à vivre.
Je ne veux pas faire étalage de ça, mais si vous voulez, on doit accepter qu'on a quand même donné notre activité professionnelle à une passion qui a quelque chose de dévorant, voire de rouleau compresseur.
Mais d'un autre côté, c'est le prix à payer pour faire les choses au plus haut niveau.
On n'est pas les premiers à l'avoir fait.
Et on vit à une époque où quand même les facilités sont énormes.
On peut tous les jours voir ses enfants en visio et on peut rentrer chez soi bien plus rapidement.
À l'époque du Quator Amadeus, dans les années 60, quand ils partaient en tournée aux États-Unis, eux, c'était pour six mois.
Ce n'était pas pour trois semaines.
Donc, bon, les choses changent.
Fred : D'accord.
On va faire une petite pause musicale et on va en profiter d'ailleurs pour écouter un extrait du Quator Ébène.
C'est Miles Davis, « Milestones ».
Ça dure deux minutes trente.
On se retrouve donc dans deux minutes trente.
Belle soirée, l'écoute de Cause Commune, La voix des possibles.
[ Diffusion de la pause musicale ]
Voix du jingle (Laure-Élise Déniel) : Cause Commune, 93.1.
Nous venons d'écouter le Quator Ébène, Miles Davis, « Milestones ».
Vous êtes toujours sur Cause Commune, l'émission Chemins de traverse.
Je suis toujours avec Raphaël Merlin, violoncelliste, chef d'orchestre et compositeur.
N'hésitez pas à participer à notre conversation 09 72 51 55 46. Je répète, 09 72 51 55 46.
Ou sur le salon web dédié à l'émission, sur le site causecommune.fm, bouton chat, salon Chemins de traverse.
Alors, juste avant la pause musicale, on avait un peu parlé du parcours professionnel de Raphaël Merlin, mais on n'a pas fini d'en parler parce qu'après, on va parler des projets actuels.
Mais en préparant l'émission, c'est assez marrant parce qu'il y a quelques jours, on était à la maison avec une voisine qui demandait à Lilian « à quoi ça sert un chef d'orchestre ? »
Et je me suis dit, c'est vrai qu'il y a eu une discussion, donc Lilian a fait des réponses.
Je me suis dit, on a un chef d'orchestre et c'est vrai qu'on se demande finalement la question, c'est pourquoi un orchestre a besoin d'être dirigé alors que vous venez de dire tout à l'heure que le Quator Ébène, enfin les quators, finalement, ils n'avaient pas besoin d'un chef d'orchestre.
Donc, j'ai envie de vous demander à quoi sert un chef d'orchestre déjà ?
Raphaël : Alors, effectivement, un quator à cordes, c'est un exemple de répartition des tâches, des responsabilités entre quatre personnes.
Si vous voulez, il n'y a rien qui empêche de diriger un quator à cordes.
Moi, ça m'est arrivé récemment, j'ai eu l'occasion de diriger un quator tout simplement parce que, et ça, je pense que c'est la première réponse à la question que vous posez, tout simplement parce que le quator en question, ces quatre personnes n'avaient pas eu suffisamment de temps pour apprendre la pièce qu'ils devaient jouer.
Parce qu'en fait, qu'est-ce qui se passe quand on joue ?
Quand on joue, évidemment, on produit des sons en conséquence de ce qu'on a lu dans la partition.
Mais comment vérifier, comment être sûr, juste parce qu'on a appliqué le code entre ce qu'on a lu et ce qu'on pense que ça doit sonner ?
On n'est pas seul au monde, on est quatre.
Donc la question, c'est comment les quatre parties fonctionnent en cohérence les unes avec les autres.
Et ça, ça demande d'avoir eu le temps d'apprivoiser les quatre parties et non pas seulement celles qu'on doit jouer.
Fred : C'est-à-dire comprendre l'ensemble alors que nous, individuellement, on n'est qu'une partie de l'ensemble ?
Raphaël : Exactement.
Si je prends la métaphore ou le parallèle avec une scène de théâtre, une scène de théâtre chez Molière n'a aucun sens si les quatre personnages parlent en même temps.
Ce qui fait du sens dans cette scène de théâtre, c'est que les comédiens apprennent pas seulement leurs répliques, mais ils apprennent aussi les répliques des autres pour pouvoir sentir à quel moment ils vont pouvoir, eux, dire leurs répliques.
Et si, par exemple, Molière écrit un renvoi pour qu'en alexandrin, quelqu'un coupe la parole à quelqu'un d'autre en hémistiche, donc là, je veux dire par là, quelqu'un qui coupe la parole en respectant le nombre de pieds, celui qui coupe la parole doit savoir exactement à quel moment il doit l'apprendre, sinon l'effet est raté.
Une partition de musique peut fonctionner sur ce genre de choses.
C'est-à-dire que la micro-précision du timing de ce qu'on va jouer et de la hauteur des sons, etc., tout ça, vous n'y arriverez jamais si vous n'apprenez que votre partie.
Vous devez apprendre la totalité de l'œuvre.
Et ça, parfois, ça prend un temps conséquent, voire considérable.
Et première réponse à votre question, le chef d'orchestre fait gagner du temps à tout le monde.
Pourquoi ?
Parce qu'il utilise un code gestuel qui montre en permanence, avec toujours le même geste, quand arrive le premier temps de la mesure.
Et ensuite, le deuxième, le troisième temps ou le quatrième temps de la mesure, si la mesure est à 3, à 4 ou à 5 ou à 6 temps.
Donc là, pour les gens qui nous écoutent et qui ne savent pas exactement de quoi je parle, la première matière de la musique, c'est le temps.
Et la première manière qu'on a de communiquer en musique, c'est d'exprimer la pulsation, c'est-à-dire partager avec l'auditeur la régularité des événements.
Ou plutôt, comment le temps est découpé en tranches égales.
Fred : Est-ce que c'est pour que chaque musicien soit synchronisé, c'est ça ?
Raphaël : Oui, exactement.
C'est ce qui permet aux musiciens de se synchroniser parce qu'ils sentent la pulsation tous ensemble.
Et donc, ça, c'est universel.
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Mehdi (sur la gauche de la photo) et Julien
Notre invité est Julien Gicquel, secrétaire général adjoint du syndicat info’Com-CGT (syndicat des personnes salariées de l’information et de la communication). L’émission sera animée par Mehdi. On parlera de son lien avec la musique (le rap) berceau de ses premières convictions ; son parcours de salarié devenu défenseur de ses collègues ; le syndicalisme et le militantisme.
Aidez-nous à mieux vous connaître et améliorer l’émission en répondant à notre questionnaire (en 3 minutes max). Vos réponses à ce questionnaire sont très précieuses pour nous. De votre côté, ce questionnaire est une occasion de nous faire des retours.
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18e émission Chemins de traverse diffusée en direct mercredi 22 janvier 2025 à 22 hNotre invité est Julien Gicquel, secrétaire général adjoint du syndicat info’Com-CGT (syndicat des personnes salariées de l'information et de la communication). L'émission sera animée par Mehdi. On parlera de son lien avec la musique (le rap) berceau de ses premières convictions ; son parcours de salarié devenu défenseur de ses collègues ; le syndicalisme et le militantisme.
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Notre invitée est Jeanne Perrien, étudiante passionnée et engagée. Elle est présidente de l’association étudiante Sciences Polémique qui organise des concours d’éloquence avec des formations en expression orale, en particulier dans les lycées et aussi dans une école pour les étudiants en difficulté. Jeanne nous décrira également les sources et les motivations de sa lutte contre l’auto-censure.
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17e émission Chemins de traverse diffusée en direct mercredi 15 janvier 2025 à 22 hNotre invitée est Jeanne Perrien, étudiante passionnée et engagée. Elle est présidente de l’association étudiante Sciences Polémique qui organise des concours d’éloquence avec des formations en expression orale, en particulier dans les lycées et aussi dans une école pour les étudiants en difficulté. Jeanne nous décrira également les sources et les motivations de sa lutte contre l'auto-censure.
Enfin, elle nous dévoilera son prochain projet : un think-and-do-tank qui a pour objectif de rendre la politique plus attrayante et plus ouverte à tous.
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Aidez-nous à mieux vous connaître et améliorer l’émission en répondant à notre questionnaire (en 3 minutes max). Vos réponses à ce questionnaire sont très précieuses pour nous. De votre côté, ce questionnaire est une occasion de nous faire des retours.
Note concernant la transcription : nous avons choisi, comme le préconise l’article Pourquoi et comment rendre accessible un podcast ?, une transcription fidèle aux propos tenus, sans suppression des tics de langage (les phrases qui ne finissent pas (…), les répétitions, les onomatopées).
Voix du générique (Laure-Élise Déniel) : Cause Commune, Chemins de traverse, d’autres voies pour imaginer demain.
Fred : Bonsoir à toutes, bonsoir à tous pour ce 16e épisode de Chemins de traverse, d’autres voies pour imaginer demain, le premier épisode de 2025.
Dans Chemins de traverse, Julie, Élise, Mehdi et moi-même, Fred, nous espérons vous proposer de belles rencontres et mettre en avant des parcours personnels, professionnels, des passions, des engagements.
Merci de nous accueillir dans votre salon, votre cuisine, voire votre chambre, ou peut-être encore pendant votre séance de sport.
Tout d’abord, nous vous souhaitons une belle année avec beaucoup de joie et de belles choses.
Nous espérons y contribuer par de belles rencontres lors des émissions.
Notre invité ce mercredi est Jean-Pierre Paulhac, qui partagera avec nous sa passion pour l’Afrique, son expérience d’enseignant et de professeur adjoint et de principal, son goût de la littérature et de l’écriture.
Bonsoir Jean-Pierre.
Jean-Pierre : Bonsoir et puis bonne année, bien sûr, 2025, c’est une nouvelle année.
Les chiffres en 5, paraît-il, c’est bien, alors ce serait vraiment sympa.
Fred : On l’espère aussi.
Alors avant que la discussion commence, je vous rappelle que nous sommes en direct ce mercredi 8 janvier 2025 sur radio Cause Commune, la voix des possibles, sur 93.1 FM et en DAB+, en Ile-de-France, partout dans le monde, sur le site causecommune.fm.
N’hésitez pas à participer et à intervenir en direct.
Julie réalise l’émission de ce soir.
Bonsoir Julie.
Julie : Bonsoir et bonne émission.
Fred : Merci. Donc Julie attend vos appels.
Pour cela, notre téléphone est branché.
Appelez-nous au 09 72 51 55 46.
Je répète, 09 72 51 55 46.
Ou alors vous pouvez réagir sur le salon web de la radio.
Rendez-vous sur le site causecommune.fm, bouton chat, salon Chemins de traverse.
Donc, rebonsoir Jean-Pierre.
Alors, comme on est entre amis et qu’on ne cache rien à nos auditrices et aux auditeurs, on va dire tout de suite qu’on se connaît.
Jean-Pierre : Sans blague.
Fred : Même pour des raisons familiales, car tu es tout simplement le grand cousin de mon épouse Coralie, que nous avons en plus le plaisir d’accueillir aujourd’hui, qui est dans le studio, qui interviendra peut-être tout à l’heure.
Voilà, donc on se connaît et on s’est rencontrés, alors on en parlera peut-être en fin d’émission, lors d’un concert d’Hubert-Félix Thiéfaine.
Jean-Pierre : Deux fois.
Fred : Deux fois, voilà.
Et on en parlera tout simplement parce que tu prépares un manuscrit sur Thiéfaine, mais ce sera plutôt en fin d’émission.
Jean-Pierre : Tout à fait.
Fred : Donc, comme je le disais en introduction, tu vas nous partager ta passion pour l’Afrique, ton expérience d’enseignant, de professeur adjoint, de principal, ton goût de la littérature et de l’écriture.
Voilà des thèmes qui seront abordés ce soir et peut-être d’autres.
Mais comme dans chaque émission Chemins de traverse, on va commencer un peu par dérouler ton parcours, plus ou moins chronologiquement, pour savoir d’où tu viens.
Parce qu’on aime bien, effectivement, dans Chemins de traverse, de savoir d’où viennent les gens.
Alors, on va rien cacher, tu es né en 1952.
Jean-Pierre : C’est ça.
Alors, je suis né dans un petit village de l’Isère, Bourgoin-Jallieu.
Mais j’ai passé ma première enfance, mes deux premières années, dans un petit village de l’Isère qui est célèbre, La Côte-Saint-André, parce que c’est le village natal d’un grand musicien, Hector Berlioz.
Fred : D’accord.
Jean-Pierre : Voilà, donc c’est le village natal de ma mère également.
Et puis, mes parents se sont installés à Lyon.
Mon père avait trouvé du travail.
Donc, c’est pourquoi j’ai l’habitude de dire, je suis arrivé à Lyon, j’avais deux ans. Je suis véritablement, profondément, totalement lyonnais, jusqu’au bout des ongles.
Et quand on m’écoute bien, mon accent ne peut pas tromper.
Je crois que Coralie a aussi passé quelques années à Lyon, qu’elle en garde un bon souvenir.
Jean-Pierre : C’est un point commun.
Fred : C’est un autre point commun.
Alors, quelque chose qui, en préparant l’émission, j’ai vu que, tu me l’as confirmé tout à l’heure, hors antenne, quelque chose qui a marqué ton parcours, c’est tes études en primaire et secondaire. Parce que tu as fait toutes tes études primaire et secondaire dans des écoles catholiques.
Jean-Pierre : Effectivement, c’est un choix de mes parents.
Mes parents étaient des gens, tous les deux sont décédés malheureusement, étaient des gens tout à fait modestes.
Mon père ouvrier, ma mère employait des PTT.
Et ils n’ont eu qu’un seul enfant parce qu’ils croyaient à l’ascenseur social.
Et ils pensaient qu’en ayant un seul enfant, ils allaient pouvoir propulser cet enfant le plus haut possible.
Mon père avait des projets pour moi.
Il me voyait ingénieur, voilà.
Donc, ils ont fait le calcul pour se dire « s’il doit réussir, il faut qu’il soit suivi »
Et leur raisonnement, « il ne peut être suivi que dans des écoles privées »
Et puis, comme mes parents étaient quand même très engagés à droite, ils redoutaient l’influence de la gauche et du parti communiste, notamment dans les écoles.
Donc, ils ont voulu me garantir de tout cela.
Ce qui fait que je n’ai rencontré l’école publique qu’à l’université.
Fred : Alors, avant de venir à ce que tu as fait à l’université, quel impact ça a eu en fait, et notamment par rapport à ce dont on va parler tout à l’heure.
J’ai l’impression que mon micro décroche quelquefois, je ne sais pas pourquoi.
Ce dont on va parler tout à l’heure, notamment ta poésie. Quel impact ça a eu sur la suite de ta carrière, de ton parcours ?
Jean-Pierre : Je pense que mon itinéraire africain a quelque chose à voir avec ça, quelque part.
Quand on regarde bien, il y a d’autres raisons que l’on évoquera.
Mais, je me souviens que dans le pensionnat où j’étais, à Neuville-sur-Saône, à Notre-Dame de bellegarde, il y avait chaque année ce qu’ils appelaient la journée de la vocation.
Et, venait nous voir, on arrêtait les cours ce jour-là, venait nous voir un prêtre qui était missionnaire.
Et il venait nous parler de ce qu’il faisait en Afrique dans les missions.
Alors je pense que quelque part, inconsciemment, ça a dû laisser quelques traces dans mon esprit.
Et un jour, j’avais acheté des cartes postales, qu’ils te vendaient des cartes postales en noir et blanc.
Et comme ça, par hasard, bien longtemps après, j’ai retrouvé ces cartes postales.
C’était des cartes postales de deux pays, le Cameroun et le Tchad.
Et c’est les deux pays par lesquels j’ai commencé mon itinéraire africain.
C’est une coïncidence, évidemment.
Fred : C’est une coïncidence marrante.
Jean-Pierre : Oui, voilà, c’est très étonnant.
Alors ensuite, moi j’étais très facilement impressionnable quand j’étais jeune, encore maintenant d’ailleurs.
Mais donc, je suis entré dans la foi catholique à fond.
Fred : Donc c’était des écoles privées où vraiment, il y avait l’obligation de faire le catéchèse, la messe, tout ça ?
Jean-Pierre : Une messe par semaine.
Fred : D’accord, parce qu’aujourd’hui, il y a beaucoup d’écoles catholiques privées qui n’ont pas cette obligation.
Jean-Pierre : Moi j’étais au pensionnat.
La messe par semaine était le matin.
Et une fois par semaine, on se levait à 6h du matin pour aller à la messe.
Mais c’est là que j’ai fait mon premier mouvement social.
Fred : C’est-à-dire ?
Jean-Pierre : La grève de la communion.
Un matin, on n’est pas allé communier.
C’était pas concerté.
Mais à l’époque, pour communier, le curé gardait le ciboire et il tendait l’hostie et il attendait que les gamins viennent.
Et là, ce matin-là, aucun gamin n’est venu.
Il est resté avec son ciboire et son hostie.
Bon, il tapait du pied même pour nous appeler, rien.
Bon, ce qui nous a valu une grande dispute du préfet des études, c’est-à-dire le numéro 2 du collège, au petit-déjeuner, qui est venu nous engueuler et tout ça.
Mais voilà.
Alors l’itinéraire, c’est que de la foi, je suis passé à l’interrogation très, très forte.
Et quand j’ai quitté le pensionnat pour aller à la demi-pension sur la Croix-Rousse chez les Chartreux, les pères Chartreux, j’étais déjà en bonne voie vers l’athéisme.
Fred : D’accord.
Mais on verra sans doute en fin d’émission, dans le cours de l’émission, que tu as renforcé ton athéisme au cours des années.
Jean-Pierre : Moi, mon problème, c’est que, pardon d’être immodeste, mais mon athéisme, je sais d’où il vient.
Je connais parfaitement ses racines.
C’est que moi, il ne faut pas trop me raconter des choses sur les textes, notamment les évangiles.
Je les connais très bien.
J’ai une culture catholique extrêmement enracinée.
Donc, on ne peut pas trop me dire de bêtises là-dessus.
Donc, mon athéisme est finalement lié à ça.
Fred : D’accord.
Alors, tout à l’heure, tu disais, avant de parler de l’université, tu disais que tes parents te rêvaient comme ingénieur.
Mais toi, quand tu étais en primaire ou en secondaire, est-ce que tu savais déjà ce que tu voulais faire ?
Jean-Pierre : Malheureusement, les mathématiques, il n’y a pas moyen.
Fred : D’accord.
Jean-Pierre : Ça a été catastrophique.
Fred : Donc, pas ingénieur, mais est-ce que tu savais ce que tu voulais faire ?
Est-ce que tu avais des idées ?
Jean-Pierre : Alors, à l’époque, l’école était préorientée très tôt.
Il n’y avait pas la possibilité que l’on a maintenant de changer d’orientation.
Donc, le collège où j’étais à Neuville-sur-Saône, c’est ce qu’on appelait un collège moderne, qui poussait vers les sciences.
Et moi, visiblement, ce n’était pas pour moi.
Donc, on m’a rapatrié en demi-pension au Chartreux.
Sur la Croix-Rousse.
Et là, j’étais dans le classique.
Mais, comme je n’avais pas fait de latin, ils m’ont engagé dans cette espèce de voie intermédiaire, qui était ce qu’on appelait la terminale A4, qui était une terminale littéraire.
Les A, en littéraire.
Qui ne faisaient pas de latin, mais qui faisaient, pour avoir une connaissance de la culture latine, des textes traduits.
Et c’est là que j’avais des profs intelligents qui m’ont fait connaître Homer en français, qui m’ont fait connaître toutes les pièces classiques du théâtre grec, les poètes romains.
Fred : Donc, c’est là que tu as découvert la littérature et un vrai goût pour la littérature.
Jean-Pierre : La littérature classique.
Et puis, entre-temps, moi, quand j’étais en études le soir, et qu’on devait faire des devoirs de maths, souvent, quand il y avait un grand à côté de moi, je lui piquais son Lagarde et Michard.
Jean-Pierre : Les fameux Lagarde et Michard, qui étaient des…
Fred : Rappelle ce que c’est ?
Alors, Lagarde et Michard, c’est la collection la plus célèbre de littérature générale.
Il y en avait un par siècle. 16e, 17e, 18e…
Je lui piquais son bouquin, je feuilletais, je regardais ça.
Donc, la littérature m’a très vite attiré.
Et puis, j’ai eu très tôt, c’est important pour la suite, ce fantasme d’avoir un jour mon nom sur une couverture.
Fred : Ça va être ma question suivante.
Tu as la découverte de la littérature, mais la découverte, ou en tout cas, l’arrivée de l’envie d’écrire, toi-même.
Jean-Pierre : En même temps.
Fred : Tu avais cette envie et cette conviction que ça allait se produire ou pas ?
Jean-Pierre : Le rêve, évidemment.
Mais j’ai toujours eu envie, quand je vois quelque chose, de faire la chose.
Donc, j’ai écrit des poèmes très tôt.
Fred : Quand tu dis trop tôt, quel âge, à peu près ?
Jean-Pierre : L’âge de la troisième, à peu près.
Fred : Ah oui, d’accord.
Jean-Pierre : 13 ans, 14 ans, puis j’ai continué après.
Fred : D’accord.
Tu découvres l’école publique à l’université pour faire des études de lettres modernes ?
Jean-Pierre : De lettres modernes, effectivement.
Fred : Je reviens sur ma question, est-ce que tu avais une idée de ce que tu voulais faire ?
Ces études de lettres modernes, on a bien compris, c’était une passion.
Mais est-ce que tu savais à quoi ça pouvait te servir derrière ?
Jean-Pierre : J’étais parti pour l’enseignement, au grand désespoir de mes parents.
Fred : Parce que l’enseignement, à l’époque, était rempli de gauchistes, on va le rappeler [rires].
Jean-Pierre : Oui, bien sûr.
Moi, je suis arrivé à la fac dans les années 70, c’est-à-dire que j’étais dans la fac de l’après 68.
J’ai toujours eu un sentiment extrêmement curieux vis-à-vis de 68. 68, je ne l’ai pas fait, j’avais 16 ans, j’étais en seconde, j’étais chez les curés.
Mais arrivé à l’université, ça a été une bouffée de liberté.
Je participais à des mouvements, qui étaient assez ridicules.
On a fait des mouvements universitaires, je participais.
Mon père était fou de rage, évidemment.
On se disait, allez, continuons le combat, ce n’est qu’un début, continuons le combat.
Mais c’était dérisoire, en réalité.
Fred : Comment ça se passait ? Tu parles de ton père, mais ta mère, c’était la même chose ou pas ?
Jean-Pierre : Je crois que nous étions dans un couple très classique, où la personnalité du père écrasait complètement ma mère.
Et dans les choix d’éducation, les choix d’orientation, c’était un choix paternel.
Il y avait bien une petite concertation, sans doute, mais c’était clair.
Fred : Et les discussions n’étaient quand même pas trop difficiles, justement, avec tes parents, donc principalement ton père, par rapport à ton choix de devenir prof ?
Jean-Pierre : On est très rapidement arrivé en opposition, parce qu’il voulait me mettre dans des écoles pour me protéger de l’engagement à gauche.
Évidemment, dès que j’ai eu un soupçon de liberté, qu’est-ce que j’ai fait ?
Je suis allé à gauche, à l’extrême gauche, bien entendu.
Donc c’était dur, quoi.
Oui, c’était dur.
Je me suis construit en opposition à mon père, et mon père s’est construit aussi en opposition à son père.
Fred : Dans quel sens ?
Jean-Pierre : Mon grand-père était syndicaliste CGT à Peugeot.
Fred : D’accord.
Jean-Pierre : Mon père, non.
Fred : Il était plutôt dégoûté ?
Jean-Pierre : Oui, il était plutôt fasciné par ce mouvement qui, avant la guerre, était presque fascisant. Je ne me souviens plus. Il ne s’est pas rallié à Pétain, il est entré dans la Résistance, mais les croix d’anciens combattants et tout ça, je ne sais plus le nom. Le colonel de La Rocque Roque était le responsable de ce mouvement [note de transcription : mouvement des Croix de Feu].
Fred : Je ne connais pas.
Jean-Pierre : Dieu merci, ce mouvement-là ne s’est pas rallié à Pétain. Il est entré dans la Résistance.
Mon père a toujours été fasciné par l’homme fort.
Et à la Libération, tout naturellement…
Fred : C’était de Gaulle, l’homme fort ?
Jean-Pierre : Bien sûr.
Fred : D’accord.
Donc tu fais des études de lettres modernes à Lyon 3 ?
Jean-Pierre : Lyon 2.
Fred : Lyon 2, d’accord.
Lyon 2, attention, il y avait une…
Fred : Ce n’est pas le même type d’université ?
Jean-Pierre : Non.
Lyon 3, c’était l’université où il y a eu des professeurs révisionnistes.
Fred : Ah oui, Faurisson et compagnie, c’est ça ?
Jean-Pierre : Absolument.
D’accord.
Fred : Donc excusez-moi.
Jean-Pierre : Lyon 2, c’était plutôt la fac de gauche.
Fred : D’accord.
Comme à Paris, effectivement, à l’époque, il y avait différents types de fac.
Jean-Pierre : En mai 68, Lyon 2 et Lyon 3, enfin qui n’étaient pas Lyon 2 et Lyon 3, c’était la fac de lettres et la fac de droit.
Il y a une rue qui les sépare.
Ils s’envoyaient des cocktails Molotov d’un bout de la rue à l’autre.
Fred : C’était une bonne ambiance.
Jean-Pierre : C’était quelque chose.
Mais ça, je ne l’ai pas connu.
C’était 68.
Fred : Donc tu fais des études de lettres modernes.
Tu arrives au bout de tes études.
Et là, il y a un moment où, pour beaucoup de garçons à l’époque, jusqu’à peut-être 95, je ne sais plus quand ça s’est terminé, il y a le service militaire.
C’est-à-dire qu’on doit donner…
A l’époque, c’était les 12 mois.
Jean-Pierre : C’est ça.
Fred : Et toi, tu fais un choix.
Jean-Pierre : Premièrement, quand on avait des études, on avait le droit au sursis.
Et puis, il y avait la fameuse loi Debré.
Fred : Jusqu’à 94, c’est ça.
Jean-Pierre : Voilà, la loi Debré qui ralentissait les sursis, interdisait les sursis un certain temps.
Je manifestais évidemment contre cette loi-là.
C’est l’époque où on mettait Debré avec un entonnoir sur la tête.
Fred : Oui, parce qu’il était trop bête, c’est ça ?
Jean-Pierre : Oui, c’est ça.
Et bon, malgré tout, en 1974-75, il a fallu que mon sursis ait été terminé.
Il fallait faire un choix.
Et je n’avais pas du tout envie de faire le service militaire.
Pour ne pas faire le service militaire à cette époque-là, qui était une obligation, il y avait trois pistes.
Fred : Et qui durait 12 mois, à l’époque.
Jean-Pierre : Absolument.
Il y avait trois pistes.
L’insoumission, mais il faut être courageux.
Fred : Parce que les risques, c’est de finir en prison.
Jean-Pierre : On finit en prison.
L’objection de conscience, mais il faut avoir des raisons pour cela.
Fred : Et ça dure 24 mois.
Jean-Pierre : Mon athéisme n’avait absolument rien à déclarer.
Donc il me restait la coopération.
Fred : Attends, juste avant la coopération, l’objection de conscience, il fallait afficher des raisons ?
Jean-Pierre : Ah oui, oui.
Fred : Ce n’était pas une possibilité qui était non-refusable ?
Jean-Pierre : Ah, il fallait…
Les témoins de Jéhovah, par exemple, étaient des objecteurs de conscience.
Fred : D’accord.
Je pensais que la difficulté, c’est surtout que ça durait 24 mois plutôt que 12.
Jean-Pierre : Ah, il fallait quand même.
Il fallait communiquer des raisons.
Fred : D’accord, ok.
Donc tu refuses ça.
Et donc il reste la coopération.
Jean-Pierre : La coopération.
Fred : C’est quoi la coopération ?
Jean-Pierre : Alors la coopération, c’est-à-dire qu’au lieu de faire 12 mois, on fait 18 mois.
Et on le fait dans un pays du Tiers-Monde.
Il y avait plusieurs possibilités.
Il y avait encore la possibilité de l’Asie.
Plus pour longtemps.
Mais il y avait encore.
Et puis l’Afrique.
Alors c’est peut-être là que les visites des missionnaires à Notre-Dame de bellegarde sont revenues.
Je ne sais pas.
Mais je me suis dit, pourquoi pas l’Afrique ?
Et puis, bon, voilà, j’avais vu des images. Mais je n’avais absolument aucune idée tiers-mondiste.
Aucun engagement dans ce sens-là.
Ma hantise, c’était de ne pas porter l’uniforme.
Ne pas obéir à des caporaux, des sergents.
Ne pas tomber dans cette trivialité de militaire.
Enfin voilà, Jacques Brel « au suivant ».
Enfin voilà, le genre de choses comme ça.
Et j’avais tellement peur de ne pas y aller que j’ai demandé à mon père.
Je lui ai dit, écoute, « voilà, j’ai rempli le dossier ».
« Est-ce que tu peux me faire cette faveur de me payer le billet de train pour aller à Paris ? J’ai tellement peur que par la poste ils se perdent, que j’aille le porter. »
Mon père a accepté.
Fred : J’allais poser la question, parce que ton père, se dire faire l’objection, enfin pas l’objection de confiance, la coopération ?
Jean-Pierre : Non mais ça, bon.
Fred : Finalement ça allait en fait ?
Jean-Pierre : Ça allait.
N’importe comment, il avait bien compris que quoi qu’il fasse, il allait se retrouver contre moi.
Que entre deux mots, il faut choisir le moindre.
Dans le fond, il s’est dit aussi, attends, il va aller connaître l’Afrique.
Là-bas, il va connaître des difficultés.
Là, il va comprendre un peu la réalité du monde.
Il va arrêter.
Il n’a pas tort.
Fred : On en parlera, oui.
Jean-Pierre : Il n’a pas tort.
Parce que le réel est venu très vite.
Mais donc, il a accepté.
Donc, je suis au ministère de la coopération.
« Mais qu’est-ce que c’est que ce malade ? »
Personne n’a apporté le dossier depuis Lyon.
Prendre le train.
Je l’ai fait.
Et j’ai été pris.
Et donc, ils m’ont envoyé quand on y pense quand même.
Je n’avais jamais pris d’avion.
J’avais 23 ans.
C’était en 1975.
En novembre 1975. 23 ans.
Ils m’ont envoyé à Garoua.
Fred : C’est dans quel pays ça ?
Jean-Pierre : Cameroun.
Fred : D’accord.
Jean-Pierre : Nord Cameroun.
Fred : Tu n’avais pas le choix du pays, de la destination.
On ne te proposait pas une liste.
Jean-Pierre : Non, on t’envoyait…
On est quand même militaire.
Fred : Oui.
Donc, tu avais une affectation.
Tu ne pouvais pas refuser.
Jean-Pierre : Voilà.
J’ai pris un avion UTA.
À l’époque, c’était UTA.
Une compagnie qui n’existe plus.
Donc, on faisait UTA Paris-N’Djaména, au Tchad.
On dormait une nuit dans un hôtel à N’Djaména.
Et à N’Djaména, on prenait un Boeing 737.
Les avions qui ont eu un problème il n’y a pas longtemps.
Le Boeing 737 qui faisait N’Djaména-Garoua, où il y avait un aéroport, dans le nord Cameroun.
Et là, je ne sais pas si je vais trouver des mots pour le dire, mais ça a été un bouleversement total.
J’étais face à un monde qui, pouf, c’était…
Il y avait tout à la fois.
Il y avait des choses qui me semblaient terribles.
On voyait bien de la misère.
Mais il y avait une beauté.
Il y avait un sourire.
Il y avait des paysages exceptionnels.
J’étais entré dans le livre d’images que j’avais pu voir ici ou là, ou dans les reportages et tout ça.
J’étais entré dans…
Je le dis souvent, mais bon, ça, il ne faut peut-être pas trop le dire.
J’étais entré dans la bande dessinée Tintin au Congo.
C’était vraiment, vraiment exactement cette image de l’Afrique.
Le nord Cameroun, c’est un pays sahélien.
Donc, les cases sont des cases rondes.
Nous sommes en 1975.
Donc, on n’est pas très loin de l’indépendance.
L’indépendance, c’est 1960.
Donc, 15 ans après.
Moi, j’ai découvert ça.
C’était hallucinant.
Puis, j’ai découvert mon métier, parce que je n’avais jamais fait cours de ma vie.
Fred : Alors, attends, avant ça.
Ce choc, tu l’as eu dès l’arrivée, entre guillemets, dès la sortie de l’avion ?
Jean-Pierre : Ah ouais.
Fred : Tout de suite, tu t’es dit…
Jean-Pierre : Dès que tu débarques dans un aéroport africain, tu ne sais plus où tu es, quoi.
Il y a une cohue.
Il y a le bruit.
Il y a des odeurs que tu n’as pas l’habitude de sentir.
Tu as un parfum.
Tu as un ciel d’une luminosité.
C’est un pays sahélien.
Voilà.
Et puis, toutes ces routes où les gens sont sur des vélos à bras cadabrans, où l’on voit des femmes qui portent des chargements invraisemblables sur la tête.
Et tous ces gens sourient.
Tous ces gens sourient.
Ils ont le sourire.
C’est un choc.
Quand on vient de la France au visage fermé, de la France qui fait la gueule, et que l’on voit des gens qui n’ont rien ou si peu, et qui sourient de toutes leurs dents.
Le sourire africain, c’est la première politesse de l’Afrique.
Alors bien sûr, on se trompe beaucoup sur la réalité du sourire, mais c’est quand même quelque chose qui te marque d’emblée.
Et puis, la beauté des corps, les hommes, les femmes, la beauté des femmes, j’ai tout de suite été…
Et puis, mon premier contact avec les classes.
Je vous raconte ça, quand même.
Fred : Tu es affecté dans quelle structure ?
Jean-Pierre : Alors, je suis affecté dans le lycée moderne de Garoua, qui est un lycée camerounais.
Le proviseur est français.
Le censeur est français.
Il y a, au bas mot, 20 professeurs de coopération.
Fred : Il n’y a que des français, quoi.
À part les élèves.
Jean-Pierre : Et puis, tous les élèves sont africains.
Il y avait quelques élèves français pour des gens qui étaient installés pour des raisons professionnelles dans Garoua.
Et les salles de classe, c’était ce qu’on appelait au Cameroun des boukarous, c’est-à-dire des maisons rondes, des petites cases rondes, larges, suffisamment larges, en dur, comme l’on dit, avec des toits de chaume.
Voilà.
Et j’entre dans cette classe.
Le censeur me présente à la classe.
J’ai 23 ans.
Ils mettent une classe de terminale.
Fred : Terminale dans quelle discipline ?
Jean-Pierre : En français.
Fred : Ah oui, français, d’accord.
Jean-Pierre : Bien sûr, français.
Le proviseur me dit, vous venez de l’université.
Vous allez faire les terminales, les terminales littéraires.
Bon, alors j’avais un proviseur qui était un vieux colonial, d’un racisme épouvantable.
Et il me dit, « bon, je vous laisse une semaine parce qu’il faut travailler ».
Le programme, c’est de la littérature africaine.
Je vous préviens, ça ne vaut rien.
C’est nul, ils ne savent pas écrire.
Comme ça.
Le proviseur.
Bon, pas de pot.
Quand je suis entré dans les bouquins, notamment ce livre que je vous recommande, L’aventure ambigüe de Cheikh Hamidou Kane, écrivain sénégalais, qui a structuré ma réflexion sur l’Afrique.
Donc, quand j’ai vu ce bouquin, j’ai dit, wow, c’est super intéressant.
Donc, j’ai travaillé dessus.
Et puis, vient le moment où le censeur me présente à la classe.
Et je commence par une classe de terminale.
Quand je rentre dans cette classe, qui n’était pas trop chargée.
J’expliquerai pourquoi.
Mais le Nord Cameroun était protégé.
Fred : Quand tu dis pas trop chargé, combien d’élèves ?
Jean-Pierre : 23.
Fred : D’accord.
Jean-Pierre : Tout à fait convenable.
Mais je rentre dans cette classe.
Je regarde tous les élèves, filles et garçons.
Je vois les mecs, des musculeux, des grands gaillards et tout ça.
Wow.
Et des nanas, c’était la mode des cheveux afro.
Des coiffures afro, comme ça.
Puis j’ai les regards, je dis, wow.
Mais je suis peut-être bien un des plus jeunes de la classe.
Fred : Ah oui, donc ce n’était pas des mineurs.
Jean-Pierre : Non.
Des gaillards.
Et puis, qu’est-ce que je fais ?
Je m’en vais, je retourne chez ma mère ?
Ça veut dire qu’ils vont m’envoyer dans un régiment disciplinaire en Allemagne.
Ben non, j’y vais.
Et puis, je leur dis de prendre un cahier.
Et tous ces grands gaillards, ces grands nanas, prennent un cahier.
Et m’écoutent.
Et je leur parle de la littérature africaine.
Je leur explique leur littérature.
Et ils m’écoutent.
C’est là que je me suis rendu compte que, ouais, bon. Peut-être bien que c’est mon métier, dans le fond.
Fred : Ou est-ce que tu es bien tombé ?
Dans les autres classes, ça se passait pareil ?
Jean-Pierre : Pareil.
Fred : Quand tu discutais avec tes collègues, ils te disaient que c’était la même chose.
Jean-Pierre : Non, non, c’était bien.
Nous sommes en 1975.
Il faut bien comprendre ça.
Il y a encore, dans la tête des gens, même des jeunes, une certaine image du blanc et de la France.
Fred : Laquelle ?
Jean-Pierre : C’est l’ancien colon, quoi.
C’est l’ancien patron, quoi.
C’est pas vieux.
À l’échelle de l’histoire, 15 ans, qu’est-ce que c’est ?
Fred : C’est rien, ouais.
Jean-Pierre : C’est rien.
Donc, on est à côté, quoi.
Et il y avait cette espèce de respect, dont j’ai profité.
Mais je pense que j’ai profité sans en abuser.
J’ai pu établir des liens.
Certains élèves venaient chez moi.
On avait des relations tout à fait sympathiques.
Mes deux années dans le Nord-Cameroon se sont vraiment très bien passées.
Je n’ai que des bons souvenirs pédagogiques.
Mais j’ai découvert la littérature africaine.
Et je me suis mis à fond dans la littérature africaine.
Au point, en rentrant à Lyon, pendant les vacances, d’aller à l’université Lyon II, et de leur proposer un doctorat. J’avais une maîtrise. Donc, un doctorat de troisième cycle.
Fred : Alors, ce que je propose, c’est qu’on fasse une pause musicale avant d’aborder cette partie-là.
Comme je te l’ai dit, le temps passe très vite.
Donc, les pauses musicales, tu les as choisies.
Et donc, on va commencer par C’est extra de Léo Ferré.
On se retrouve dans environ 4 minutes.
[ Diffusion de la pause musicale ]
Voix du jingle (Laure-Élise Déniel) : Cause Commune, 93.1.
Fred : Nous venons d’écouter C’est extra par Léo Ferré.
Vous écoutez toujours en direct l’émission Chemins de traverse.
Je suis toujours avec Jean-Pierre Paulhac.
N’hésitez pas à participer à notre conversation au 09 72 51 55 46.
Je répète, 09 72 51 55 46.
Ou sur le salon web dédié à l’émission, sur le site causecommune.fm, bouton chat, salon Chemins de traverse.
Donc, juste avant la pause musicale, Jean-Pierre nous expliquait qu’après sa coopération, le Service national de la coopération, deux ans au Cameroun, il est de retour en France.
Il a découvert la littérature africaine.
Et tu proposes de faire un doctorat.
Jean-Pierre : Un doctorat.
C’est-à-dire qu’à l’époque, on faisait d’abord un DEA.
Fred : Un diplôme d’études approfondies.
Jean-Pierre : C’est ça.
C’était, en fait, le plan approfondi du doctorat.
Et ensuite, une fois que le DEA a été accepté, on devait se mettre au travail et rédiger.
Alors, c’est ce qu’on appelle le petit doctorat.
C’est un doctorat de troisième cycle.
Ce n’est pas le doctorat d’État.
Fred : D’accord.
Jean-Pierre : À l’époque, il y avait deux doctorats.
Donc, ensuite, quand mon temps de service est passé au Cameroun, le raisonnement que je me suis vite tenu, c’est que si je rentre en France maintenant, je vais être quoi ?
Maître auxiliaire.
Je ne suis pas certifié.
Je n’ai pas le CAPES.
Je n’ai rien.
J’ai juste une maîtrise.
Donc, je vais être maître auxiliaire.
Je vais avoir du mal.
Donc, qu’est-ce que j’ai fait ?
Quand je suis rentré, je me suis arrêté à Paris.
Je suis allé au ministère.
Puis, je leur ai dit, bon, est-ce qu’il n’y a pas des choses ?
Fred : Au ministère de l’Éducation nationale ?
Jean-Pierre : Au ministère de la Coopération.
Fred : Ah, de la Coopération.
Rue Monsieur.
Rue Monsieur, c’est pas loin de Duroc.
Le métro, métro Duroc.
Et ils ont dit, écoutez, laissez-nous un coup de fil.
C’était dans les années 77.
On est encore très près.
Il y a beaucoup de coopérants.
La coopération, à l’époque, c’est une coopération que l’on appelle de substitution.
C’est-à-dire que les professeurs vont sur place.
Et puisqu’il n’y a pas assez de professeurs africains, on met des professeurs français.
Bon.
Et puis, un jour, on me téléphone.
On me dit, « le Tchad, ça vous dit ? »
Je dis « ben oui ».
Moi, j’étais tout seul.
J’avais personne.
Voilà.
Et donc, je suis parti au Tchad.
Et cette fois-ci, comme coopérant contractuel.
C’est-à-dire que je n’étais plus militaire.
J’étais civil.
Et ils m’ont payé, donc, contractuel.
Alors, pour établir le contrat, qu’est-ce qu’ils ont fait ?
Et bien, ils ont calculé à partir de ma maîtrise.
Ils ont calculé à partir de mon DEA.
Et ce qui fait que j’avais un salaire tout à fait convenable.
Je ne me souviens plus le salaire en francs, exactement.
Mais c’était tout à fait convenable.
J’étais pratiquement payé aussi bien qu’un professeur certifié.
Et j’ai commencé à travailler.
Puis, je rédigeais, pendant ce temps, ma thèse.
Et puis, le Tchad, c’était un peu moins idyllique que le Cameroun.
Parce qu’au bout de deux ans, j’ai connu la guerre civile.
J’ai vu ce qu’était une guerre civile, quand elle commençait.
J’ai vu des scènes tout à fait pénibles.
Mais, à l’époque, il faut bien se souvenir de ça. Parce que maintenant, on est complètement ailleurs de cette époque-là.
À l’époque, les deux clans, d’un côté, donc, Hissène Habré, le nord. Et puis, le général Malloum, le sud.
Les deux clans cherchaient absolument à avoir la France avec lui.
Fred : Parce qu’il y avait une forte présence militaire française au Tchad à l’époque, il faut le rappeler.
Jean-Pierre : Eh bien, oui.
D’ailleurs, j’ai dormi à la base quand mon appartement ou l’appartement voisin a reçu un obus.
Donc, je me suis dit, non, quand même, c’est peut-être plus sympathique d’aller dormir à la base.
Donc, j’ai dormi à la base et j’ai été rapatrié en transall de l’armée française.
Et puis, c’est là, donc, dans le rapatriement, j’avais toujours un contrat.
Donc, j’étais payé et j’ai pu rédiger ma thèse tranquillement chez moi à Lyon.
Et je l’ai soutenu en 1979.
C’est un moment très fort pour l’égo parce qu’on fait venir ses amis, sa famille.
Les parents étaient là.
Et mon père m’a rien dit.
En revanche, il y a un de mes amis, qui était ami avec mon père, qui m’a dit peut-être quelques mois plus tard, il m’a dit, « tu sais, ton père ce jour-là, il m’a dit », «je n’ai pas reconnu mon fils, je ne savais pas que mon fils pouvait faire des choses comme ça ».
Mais ça, il ne me l’a pas dit.
Fred : Comme souvent les pères avec leurs enfants.
Jean-Pierre : C’était quand même très curieux ce relationnel.
Et j’ai même, dans la foulée, déposé un sujet de thèse d’État.
C’était donc prêt.
Je me souviens d’ailleurs du sujet.
Le personnage et le mythe du chef dans la littérature africaine.
C’était un très beau sujet.
Et puis, on m’a affecté au Congo et on m’a affecté en école française.
Donc là, j’ai dû travailler autrement.
J’ai dû apprendre le système éducatif français.
J’ai dû apprendre à travailler avec des élèves français.
Je n’allais pas faire de la littérature africaine.
Fred : Là, tu n’avais que des élèves français, c’est ça ?
Jean-Pierre : Nous sommes en 80.
Il n’y a pas encore l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger, l’AEFE, qui sera créée après 81.
C’est une œuvre du gouvernement de Mitterrand.
Et l’école où j’étais dépendait du ministère de la coopération.
Pardon, c’était des crédits de la coopération qui servaient à l’enseignement des élèves français pour une école qui était en grande partie financée par les parents d’élèves.
Fred : D’accord.
Jean-Pierre : C’était de l’argent public hein.
Mais c’était une école semi-privée.
Et là, j’ai appris le métier de professeur de français.
Fred : Pour toi, ça a dû être un peu un choc par rapport à tes élèves.
Jean-Pierre : Oui, mais je me dis maintenant…
J’ai rencontré au Congo celle qui allait devenir ma femme.
Je commençais à me stabiliser, à penser un petit peu à l’avenir.
Il faudrait peut-être maintenant arriver à quelque chose.
J’ai vu que depuis le Congo, on pouvait passer l’écrit du CAPES.
Donc, j’ai passé l’écrit du CAPES.
J’ai été qualifié pour l’oral.
J’ai pris l’avion pour Paris.
Et j’ai réussi le CAPES comme cela depuis l’Afrique.
Fred : Ton objectif était, avec le CAPES, de retourner en France pour devenir prof ou de rester en Afrique ?
Jean-Pierre : Mon épouse étant africaine, j’avais envie de rester en Afrique.
Mais je commençais à prendre un peu de plomb dans la cervelle et me dire qu’il faut quand même que je construise quelque chose de solide.
Et là, dès que tu as le CAPES, tu es fonctionnaire.
Fred : Tout à fait?
Jean-Pierre : Donc, voilà, à partir de là, maintenant, c’est bon.
Et c’est vrai que la vie a changé à partir de là.
Fred : Donc, avec ta femme, vous êtes revenu en France ?
Jean-Pierre : Non, après 8 ans au Congo, 8 ans, je suis resté de 80 à 88. 8 ans dans l’école française au Congo.
Et là, on était maintenant en 88.
Donc, l’agence s’était créée.
Donc, il y avait un changement de structure.
Et la mission de coopération m’a dit « écoutez M. Paulhac, maintenant, 8 ans, c’est trop, onc, il faut penser, vous ne pouvez plus rester au Congo ».
Bon, alors j’ai fait deux choses.
Une demande de réintégration en France.
Mais comme je n’avais jamais enseigné à Lyon, à Lyon, on ne me connaissait pas.
Donc, c’est parti en France, quoi.
Et puis, je me suis dit, bon, qu’est-ce qu’on risque ?
On va demander une mutation en Afrique.
Donc, j’ai demandé les deux choses.
Et là encore, c’est curieux, le destin.
Il y a une académie qui m’a répondu.
Fred : Une académie en France ?
Jean-Pierre : Une académie française qui m’a répondu, qui m’offrait un poste de TZR.
Je ne savais pas ce qu’était un TZR à l’époque.
Titulaire de zone de remplacement.
Donc, celui qui va faire les remplacements dans tout.
Et le département du Loiret, que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam.
C’est Orléans-Tours qui m’a répondu.
J’ai dit à ma femme, puisqu’on était mariés « voilà, ma chérie, c’est là où on va aller ».
Fred : Elle a dû fermer la gueule, non ?
Jean-Pierre : Ben oui.
Et puis, on a eu une proposition en Afrique, mais en Mauritanie.
Alors, un peu de géographie.
Nous sommes au Congo.
Ma femme est congolaise.
Le Congo, c’est un pays de la forêt la plus luxuriante d’Afrique.
Il y a du vert partout.
Fred : Alors que la Mauritanie, c’est l’inverse.
Jean-Pierre : Il y a des endroits au Congo où tu ne peux pas entrer, tellement la forêt est dense.
Et là, on propose la Mauritanie, c’est-à-dire le Sahara.
Rien quoi, rien !
Alors, je lui ai dit « écoute, ma chérie, t’as le choix. On a Orléans-Tours, on a la Mauritanie ».
Fred : Donc c’est elle qui a décidé ?
Jean-Pierre : Ah ben oui
Fred : C’est bien.
Jean-Pierre : j’allais pas faire comme mon père, quand même.
Fred : Je pose la question.
Jean-Pierre : On est un couple, un vrai couple, quoi.
Fred : Et tu avais envie de rester aussi.
Jean-Pierre : Et puis je connaissais sa réponse.
Fred : Ouais.
Jean-Pierre : Ell m’a dit « la Mauritanie, c’est pas terrible, mais c’est l’Afrique, quand même ».
Eh ben alors, on y va.
Voilà.
Donc, nous sommes partis en Mauritanie.
Et là, ça a été certainement…
C’est le pays qui m’a le plus bouleversé.
Parce que quand on est au Cameroun, quand on est au Tchad, quand on est au Congo, on est en Afrique. Il n’y a pas de débat. On est en Afrique.
Mais c’est une Afrique qui a été colonisée par la France.
Et il y a des traces.
Et il y a des signes.
Il y a des choses qui nous font rire parfois, parce que c’est tellement déformé.
Mais on sent l’empreinte évidente.
La Mauritanie, c’est pas pareil.
On n’a jamais colonisé la Mauritanie.
On s’est occupé du fleuve Sénégal au sud. Et puis, on a plus ou moins géré les oasis. Mais c’est tout.
Les Maures, le peuple Maures…
La Mauritanie, c’est compliqué.
Mais le peuple Maures, autrement dit, le peuple arabo-berbère de la Mauritanie, ils n’ont pas, vis-à-vis du français, ce que j’appelle le complexe du colonisé.
Fred : Ils n’ont pas de complexe d’infériorité ?
Jean-Pierre : Ah non.
Ils auraient même plutôt un complexe de supériorité.
Parce qu’eux, ils sont capables de vivre dans le désert.
Et nous, non.
Nous, il nous faut des 4×4.
Il nous faut des glacières.
Il nous faut amener toute notre civilisation avec nous pour vivre dans le désert.
Eux, non.
Donc voilà, la Mauritanie est un pays qui m’a bouleversé.
Ça a été dur pour ma femme au début.
Et puis, je crois qu’elle en garde quand même de grands souvenirs.
Parce que c’est un pays qui marque.
Fred : D’accord.
Jean-Pierre : Qui marque.
Vraiment.
Fred : Et c’était votre dernière étape en Afrique ?
Jean-Pierre : Non.
Ça, on a été en Mauritanie jusqu’en…
Donc de 88 à 94.
Les contrats, c’était 2 ans, renouvelables 2 fois.
Donc 6 ans.
Et puis, on a tenté, encore une fois, un autre pays.
Et on est parti au Bénin.
Et là, le Bénin, c’était le retour à une Afrique.
Et là, le Bénin, c’est un pays où j’ai vraiment changé complètement d’orientation professionnelle.
En Mauritanie, j’étais encore en classe.
Même si j’avais un horaire déchargé et je faisais de l’animation pédagogique avec mes collègues mauritaniens, au Bénin, j’étais plus en classe.
J’étais dans un institut de formation.
On faisait des plans de formation.
Donc, j’ai parcouru tout le pays.
Bon, c’est un petit pays.
Mais voilà, je n’étais plus en classe.
Donc, j’avais une autre vision du système éducatif.
Et c’est certainement ce que j’ai le plus aimé dans mon métier de coopérant.
Et c’est peut-être là, parce que j’ai eu la chance de trouver un collègue béninois avec lequel je me suis super entendu, avec lequel on était complètement en réciprocité.
C’est-à-dire que chacun avançait des éléments et c’était pas, bien souvent en coopération, ton partenaire, tu le traînes.
Et puis, il suit.
Là, non.
Et on avait travaillé sur les projets d’établissements au Bénin.
Alors, je pense qu’il en reste beaucoup maintenant.
Mais on était passionnés par cela.
Et c’est cette idée de travailler avec les projets d’établissements qui a fait naître dans mon esprit, parce que là, on me disait à la fin du Bénin « Monsieur Paulhac, attendez, vous vous rendez compte, ça fait maintenant près de 20, 25 ans que vous êtes en Afrique. Ça va, il faut rentrer. C’est fini, vous n’aurez plus de poste ».
Fred : Donc, en fait, vous vous êtes rentré parce qu’on t’a dit que vous n’avez plus de poste, c’est ça ?
Jean-Pierre : Oui.
Fred : D’accord.
Jean-Pierre : Donc, je me suis dit…
Fred : Attends, juste une question avant qu’on passe au retour.
Est-ce qu’à cette époque-là, tu avais commencé à écrire ?
Jean-Pierre : Oui.
L’Afrique, je n’ai pas trop écrit en Afrique.
Fred : D’accord.
Jean-Pierre : On va y venir après.
Mais donc, je me suis dit, là, le raisonnement était le suivant.
Si je rentre en France maintenant, je vais être enseignant.
Bon, pas de problème.
Je me suis adapté à l’Afrique, je vais m’adapter à la France.
Mais à l’époque, on avait quand même trois enfants.
Et je me suis dit, bon, le salaire d’enseignant, ce n’est pas exactement le même salaire qu’un coopérant.
Et puis, bon, le monde est divisé en deux.
Il y a les gens, il y a les fourmis, il y a les cigales.
Moi, je ne suis pas fourmi, je suis plutôt cigale.
Et mon épouse était pareille.
Donc, on a vécu, on a vécu.
Mais on n’avait pas construit notre maison, quoi.
Et c’est mon épouse qui m’a dit « mais pourquoi tu ne tenterais pas de devenir chef d’établissement ? »
Je lui ai dit « attends, tu rigoles, tu m’as vu, moi, le vieil anar, là, qui écoute Léo Ferré, chef d’établissement. Tu rigoles, moi, maintenant, j’ai toujours travaillé en chemise à manches courtes. Je vais me mettre une cravate et être chef d’établissement ?».
Bon, et puis, l’idée a fait son chemin.
Je me suis renseigné.
J’ai passé le concours depuis le Bénin, par correspondance.
J’ai été qualifié à l’oral.
J’ai passé l’oral à Paris.
Je me suis dit, je vais me faire descendre, l’espèce d’oiseau exotique qui arrive pour un oral.
Et c’est peut-être, je le sais, tant pis pour l’immodestie, c’est le concours que j’ai le mieux réussi dans ma vie, puisque j’ai fini 45e national.
Donc, ça veut dire que j’ai bien réussi et que dans le département du Loiret, j’étais le deuxième, puisque c’est le Loiret que je vais choisir.
Pourquoi le Loiret ?
Pourquoi on a quitté Lyon ?
Parce que mon beau-frère était installé dans le Loiret.
Donc, je me suis dit, pour mon épouse qui connaît la France, mais qui la connaît en juillet et en août, c’est quand même mieux d’avoir un frère qu’elle peut rencontrer, parce que la France, au mois de janvier, au mois de février, pour une Africaine, c’est peut-être pas terrible.
Donc, on est parti à Orléans.
Voilà pourquoi Orléans.
J’avais aussi quelque part, j’ai regardé la carte Orléans-Paris, une heure.
J’ai toujours été fasciné par Paris.
Fred : D’accord, ok.
Mais pas pour des raisons éducatives, pour des raisons de littérature ?
Jean-Pierre : Je commençais quand je suis rentré en France.
Je me suis acheté un ordinateur, parce que j’avais des ordinateurs au Bénin, mais c’était pour le travail.
Et là, je me suis jeté sur Internet, et il m’est arrivé de rester jusqu’à deux heures du matin dans l’ordinateur.
Fred : Mais tu faisais quoi ?
Tu allais sur les réseaux sociaux, mais ça n’existait pas à l’époque.
Jean-Pierre : Ça n’existait pas à l’époque.
Et puis, j’ai cherché les sites de poésie.
Fred : Ah, ok.
Jean-Pierre : Et puis, j’ai trouvé le Club des Poètes.
Et puis, j’ai vu que le Club des Poètes avait un lieu, rue de Bourgogne.
Fred : À Paris ?
Jean-Pierre : Oui.
Et j’ai commencé à fréquenter la rue de Bourgogne à Paris.
Fred : Donc finalement, comme tu le dis, le choix d’Orléans, c’est aussi pour être proche de Paris.
Mais finalement, quelque part, tu disais tout à l’heure en introduction, au début, que très jeune, tu as commencé à écrire des poèmes vers 13-14 ans.
J’ai l’impression que c’est la découverte, l’accès à un ordinateur et Internet, qui t’a encouragé, ou en tout cas, qui t’a peut-être libéré l’esprit pour finalement te dire « peut-être que je pourrais écrire et publier ».
Parce que la force d’Internet, c’est qu’on peut publier les choses très facilement.
Jean-Pierre : Absolument.
Et puis, en Afrique, je n’ai pas trop écrit.
Et puis, sur la fin, j’ai beaucoup écrit des poèmes d’amour pour ma femme.
Et puis, l’Afrique.
Mais quand je suis rentré en France, j’ai eu envie de sentir tout ce que j’avais à dire sur l’Afrique.
J’ai essayé un petit ouvrage de réflexion, mais ce n’était pas terrible.
Non, il faut faire de la fiction.
Donc, j’ai fait du roman.
J’ai écrit huit romans sur l’Afrique.
Fred : À partir de quelle période ?
Jean-Pierre : Le premier est publié aux éditions du Cygne en 2008.
Et ensuite, j’en ai publié un par an, à peu près.
Fred : Que de la fiction ?
Tu n’as pas essayé de transposer ce que tu as appris en Afrique dans certains romans ? Plus ou moins.
Jean-Pierre : Quand je présente mes romans sur l’Afrique aux amis, ils me disent « ça va, arrête, c’est toi ».
Non, non, non et non.
J’ai pris des éléments de mon vécu.
Par exemple, dans Le conseil de discipline, l’arrivée dans le nord Cameroun, ça ressemble très vraisemblablement à ce que j’ai vécu.
Fred : Le proviseur dont tu parlais au début.
Jean-Pierre : J’avais besoin de le raconter ça.
J’avais besoin de m’en soulager.
Mais tout cela est malaxé, et pétri autrement, ce qui fait que ça donne une autre consistance.
Et c’est écrit dans un narratif qui emmène ailleurs.
Donc bien sûr, on me retrouve, mais ce n’est pas moi.
Fred : Est-ce que ton objectif dans ces romans de fiction, c’est de montrer une image positive de l’Afrique, une image de l’Afrique qui se prend en main, contrairement à l’image que les gens peuvent essayer d’avoir souvent, notamment lié à la coopération, où finalement, on les aide.
Alors qu’en fait, ils peuvent très bien se débrouiller.
Jean-Pierre : Je ne crois pas que ce soit cet esprit-là.
J’ai surtout travaillé sur le relationnel à travers des personnages de relationnel entre le blanc et l’africaine.
Donc, le blanc et l’africaine, ça veut dire le blanc et l’Afrique.
La relation, je l’ai sexualisée, je l’ai rendue sentimentale, mais quelque part, c’est une transposition de cela.
C’est ça qui me perturbe le plus.
Et c’est là-dessus, maintenant, que je commence à avoir un regard critique.
Quelque part, je me sens maintenant, avec le recul du temps, je suis rentré en 2000, donc c’est…
Fred : Tu es rentré en France en 2000.
Jean-Pierre : En 2000, donc il y a 25 ans.
Donc, je regarde maintenant avec un regard beaucoup plus critique et je me dis, bon, je ne pense pas avoir fait du mal là-bas, mais j’étais la caution de quelque chose.
Et je crois qu’il y a une chanson de Dylan qui le dit très bien, « Only a pawn in the game », « Juste un pion dans leur jeu ». Et quelque part, c’est ça.
Parce que, honnêtement, le système éducatif, après tant d’années de coopération, le système éducatif public en Afrique est délabré.
L’enseignement est privé.
Au Bénin, qui est un pays qui croit l’enseignement, les parents construisent des écoles privées.
Les enfants ne vont pas au public.
Et moi, je l’avais déjà vécu à l’époque.
Les professeurs du public, ils font leurs cours dans le public, ensuite, ils sautent sur leur mobilette, parce que c’est le moyen de locomotion, et ils vont vite toucher de l’argent dans une école privée.
Ils doublent leur salaire, ils le triplent.
Donc, voilà, ça mérite quand même qu’on s’y arrête.
Et je connais moins le problème de la santé, mais c’est exactement la même chose.
L’hôpital public, à Cotonou, quand il y avait un accident, quand on ramenait quelqu’un, parce qu’il n’y a pas d’ambulance, on le ramène comme ça, ce que les gens à l’entrée demandent « il y a de l’argent pour payer ou pas ? »
Fred : Et s’il n’y a pas d’argent, on ne soigne pas.
On va continuer après une pause musicale, de parler de littérature et surtout de poésie.
Donc, le deuxième choix musical, on a cité son nom tout à l’heure, c’est Hubert-Félix Thiéfaine, c’est La ruelle des morts.
On se retrouve dans environ 4 minutes.
Belle soirée, l’écoute de Cause Commune, La voix des possibles.
[ Diffusion de la pause musicale ]
Voix du jingle (Laure-Élise Déniel) : Cause Commune, 93.1.
Nous venons d’écouter La ruelle des morts par Hubert-Félix Thiéfaine, poète et chanteur.
Vous écoutez toujours l’émission Chemins de traverse, je suis toujours, nous sommes toujours, excusez-moi, avec Jean-Pierre Paulhac.
N’hésitez pas à participer à notre conversation au 09 72 51 55 46, je répète, 09 72 51 55 46, ou sur le salon web dédié à l’émission, sur le site causecommune.fm, bouton chat, salon Chemins de traverse.
Il nous reste même pas tout à fait une demi-heure, et avant la pause musicale, j’ai dit qu’on allait ensuite parler un peu de poésie.
Mais avant de parler de poésie, on va entendre de la poésie, parce que Jean-Pierre fait des lectures publiques, des soirées hommages.
Il a publié notamment, je crois que c’était l’an dernier ou il y a deux ans, je ne sais plus, 2023, un recueil de poésie, donc le titre c’est En vers et cris, et il va nous faire une lecture publique d’un de ses poèmes qui s’appelle Je te crois.
Jean-Pierre : Je te crois.
Je te crois, une action pour soutenir les victimes de violences sexuelles.
« Pour le rouge de la honte qui se tait
Pour la sueur sale qui suinte de peur
Pour le coq qui s’enfuit son coup fait
Pour la main courante au stylo lourd
Pour l’épaule haussée du « pas si grave »
Pour la croix incarnée que tu portes
Pour la glace où se fige ton existence
Pour l’espoir d’un printemps qui reviendra
Fred : Merci Jean-Pierre, donc c’est un des poèmes du recueil En vers et cris, donc aux éditions Constellations, que vous pouvez toujours acheter sur le site des éditions Constellations.
Avant de la pause musicale, on avait parlé des romans que tu as faits, là on vient entendre de la poésie, un poème, et clairement c’est un poème engagé, on le voit bien, et la quasi-totalité des poèmes qui sont dans ce recueil sont des poèmes engagés.
Est-ce que selon toi, la poésie doit être engagée ?
Jean-Pierre : Alors, la poésie, je pense qu’elle ne doit être embrigadée nulle part.
Mais, trop souvent, on pense que la poésie est là pour parler des petites fleurs, du soleil, des aurores, etc.
Je le fais moi-même, on peut trouver mes poèmes sur les réseaux sociaux.
Fred : On pourrait préciser que tu publies principalement sur Facebook tes poèmes.
Jean-Pierre : J’ai une page Facebook
Fred : Jean-Pierre Paulhac sur Facebook.
Jean-Pierre : Voilà, tout à fait.
Mais, je voulais aussi montrer que la poésie, c’est aussi dire des choses.
Alors, ma réflexion, c’est, bien souvent, parce que je fréquente pas mal de clubs de poésie, j’ai beaucoup d’amis qui font des poésies engagées, mais bien souvent, quand on fait de la poésie engagée, on s’imagine qu’en posant le mot, ça suffit.
Mais non, je ne suis pas d’accord.
Parce que ce qui permet l’engagement en poésie, c’est un langage autre. Quand Victor Hugo, pardon de prendre des références comme cela, mais qu’en Victor Hugo écrit Les Châtiments, c’est le livre le plus engagé qu’on ait jamais écrit contre la dictature de Napoléon III, il est poète jusqu’au bout.
Quand Éluard publie Liberté qui sera parachutée en France avec les armes que l’on donnait à la Résistance, il ne cesse pas un seul instant d’être poète.
Donc ce que j’ai essayé de faire, j’espère que je suis arrivé, c’est montrer l’engagement de la poésie par la poésie, par le langage poétique.
Et je pense que c’est parce qu’il y a un langage différent, parce qu’il y a des images que l’on ressent plus douloureusement, plus fortement ce que l’on veut dire.
Et c’est là le sens de la poésie engagée.
C’est quelque chose qui me travaille beaucoup.
Fred : Donc si je comprends bien, la force c’est le recours à une sorte d’implicite plutôt que ce soit explicite ?
Jean-Pierre : Pour moi, c’est clair.
Si on écrit de la poésie, alors je vais commencer par l’évidence, il faut toujours commencer par l’évidence à condition de ne pas y rester.
Si on écrit de la poésie, c’est qu’on n’écrit pas de la prose.
Ça veut dire que la prose, quelle est sa fonction ?
La prose, c’est d’expliciter les choses, d’écrire les choses à travers un argument, à travers un narratif, et de présenter les choses le plus clairement possible.
Ok, très bien.
Je l’ai fait dans les romans ou dans des essais.
La poésie, elle cherche autre chose.
Sinon, elle n’est pas poésie.
Elle cherche à faire naître un implicite, quelque chose qui n’est peut-être pas intelligible immédiatement, mais parce qu’il y aura la rencontre de mots inattendus, parce qu’il y aura une structure un peu différente, fera naître dans l’esprit du lecteur une image, une sensation qui sera plus forte.
C’est pour ça que j’aime autant Thiéfaine, par exemple.
Fred : C’est la question que j’allais te poser.
Parce que c’est exactement cela.
Thiéfaine, c’est effectivement l’implicite.
Et travailler sur les textes de Thiéfaine, c’est travailler sur l’implicite. Non pas pour les élucider, quelle importance, mais pour montrer, pour faire comprendre au lecteur et à l’auditeur où se trouve justement la poésie.
La poésie, c’est parfois faire télescoper des mots qui n’ont pas l’habitude d’être ensemble.
Et c’est parce qu’ils n’ont pas l’habitude d’être ensemble qu’ils créent quelque chose.
Ils font naître une étincelle et cette étincelle, eh bien, c’est la poésie.
Voilà, c’est pour moi, alors, est-ce que j’y arrive ? J’en sais rien. Est-ce qu’on y arrive ? C’est pas sûr, mais en tout cas, c’est ce vers quoi on essaye de tendre.
Fred : Juste rapidement, parce que tout à l’heure quand j’ai cité la chanson de Thiéfaine, j’ai parlé de poètes chanteurs volontairement, je vais juste préciser que, bientôt en tout cas, sans doute courant en 2025, qui va publier un manuscrit qui s’appelle Thiéfaine, un humanisme de l’inespoir [mise à jour après l’émission : le livre devrait être publié d’ici mars 2025 et le titre final sera « Hubert-Félix Thiéfaine dans le texte. Une analyse et réflexion sur son œuvre à travers quinze de ses chansons.], donc une analyse et réflexion sur l’œuvre de Thiéfaine à travers 15 de ses chansons, que j’ai eu la chance de commencer à parcourir, et où effectivement, tu fais les liens entre lui et Ferré, Dylan, et puis d’autres poètes.
Effectivement, Hubert-Félix Thiéfaine quand on lit ses chansons, il y a des mots qui ne vont pas ensemble normalement, et ça crée quelque chose d’extraordinaire.
Jean-Pierre : Il y a pour moi un vrai mystère Thiéfaine, parce que son langage poétique est certainement l’un des plus difficiles de la chanson française contemporaine.
Et pourtant, ses salles sont pleines, et pourtant il vend des albums énormément, et pourtant, il a un public de fidèles qui chantent avec lui.
Donc je voulais essayer d’entrer dans cette alchimie, je dis alchimie exprès, parce que c’est un mot qu’il aime beaucoup et qu’il utilise.
Mais en fait, Thiéfaine, comme Léo Ferré, est un alchimiste du verbe.
Il essaye de construire quelque chose de neuf, d’original, en faisant se télescoper des concepts, en faisant en mettre ensemble, c’est comme les deux silex qui se frottent, et qui font naître une étincelle.
Et c’est là, la force de la poésie.
Fred : En tout cas, pour les fans de Thiéfaine, dont on fait partie, ici, et sans doute pas mal d’auditrices et d’auditeurs, je vous annoncerai la publication du manuscrit quand ce sera fait.
Jean-Pierre : J’ai trois maisons d’édition qui ont le manuscrit.
Bon, voilà, j’ai les Éditions du Signe, on va les citer, parce que j’ai travaillé avec eux, et j’ai publié sept ouvrages chez eux.
L’Harmattan, puisqu’ils m’ont gentiment édité un roman. Et puis j’ai tenté L’Archipel, puisque L’Archipel a publié la plus récente biographie de Thiéfaine.
Donc voilà, j’attends.
C’est la période la plus délicate.
Fred : Tout à fait, oui.
Donc tu disais tout à l’heure, tu parlais de la poésie de l’implicite versus l’explicite, et tu dis que tu publies tes poèmes principalement aujourd’hui sur Facebook, pour sans doute des questions de facilité, entre guillemets.
Alors c’est marrant, parce que finalement, ces réseaux sociaux, c’est plutôt l’univers de l’explicite, voire même du très violent, etc.
Comment tes poèmes sont accueillis sur ce genre de réseau ?
Jean-Pierre : Je pense que j’ai mes…
J’ai mes algorithmes, semble-t-il.
J’ai mes fidèles des algorithmes.
Quand un poème est bien reçu, bon, là, pour la nouvelle année, il y en a eu beaucoup, donc j’arrive à rassembler une cinquantaine d’amis qui commentent ou qui…
Voilà.
Alors je le fais sur Facebook, parce que ça me permet de garder un lien, étant donné que j’ai des activités poétiques à Paris, et puis aussi je participe au grand festival Voix vive de Sète tous les étés, et ça, c’est un moment merveilleux, et bien souvent, je garde des liens avec les amis qui viennent dire les poèmes à Sète.
Fred : C’est une scène ouverte, c’est ça ?
Jean-Pierre : C’est une scène ouverte, donc je suis responsable d’une scène ouverte.
Fred : Où les gens, les personnes, viennent lire leurs propres poèmes ?
Jean-Pierre : Absolument.
Il faut qu’ils s’inscrivent, donc je lance des inscriptions au printemps, généralement, et je garde un lien avec eux.
C’est tout ce qui permet de créer, et comme ça, on a une complicité poétique, parce que ceux-là aussi écrivent des textes, donc c’est une espèce de…
C’est des algorithmes qui n’ont rien à voir avec ceux de M. Musk.
Fred : Et donc, à Paris, tu fais, si je crois bien, en tout cas en région parisienne, des lectures publiques et des soirées hommages, c’est ça ?
Jean-Pierre : J’essaye, oui, de faire des petites choses.
Je participe à plusieurs rencontres poétiques sur Paris, et puis j’ai gardé des liens avec une petite ville ligérienne.
Ligérienne, c’est un adjectif qui veut dire la Loire, donc une petite ville où j’ai été chef d’établissement, donc principal de collège, et je fais régulièrement…
Fred : À Jargeau, c’est ça ?
Jean-Pierre : Oui, à Jargeau, à 18 km d’Orléans.
Petit village absolument magnifique au bord de la Loire, c’est exceptionnel.
Donc j’ai gardé des liens très forts, et on fait chaque année des activités poétiques.
J’ai fait, il n’y a pas longtemps, un travail sur Ferrat-Aragon, et puis là, on se prépare pour le mois d’avril un Brel.
On est trois, deux amis parisiens, un chanteur, une actrice, et puis moi je vais dire quelques textes de Brel pour montrer la poésie de Brel.
Je m’entraîne à dire Le plat pays, par exemple, c’est un pur poème, c’est vraiment…
C’est un texte poétique complet.
Fred : Et est-ce que dans ton travail en France ou en Afrique, peu importe, est-ce que tu as eu l’occasion de travailler avec des élèves pour les, entre guillemets, leur donner des outils pour écrire leur propre poème ?
Jean-Pierre : Alors, c’est arrivé, oui.
Un ami m’a invité à participer à une fête du livre dans un collège, à Orléans, le collège Montesquieu, et j’y participe.
D’ailleurs, bientôt, on va avoir une réunion de concertation pour travailler. Et à partir de là, la Ligue de l’enseignement du Loiret m’a sollicité pour faire des ateliers poétiques avec des élèves d’un autre collège.
Donc j’ai fait, l’an dernier, plusieurs séances avec des élèves.
C’est pas simple, c’est pas si facile que ça, mais c’était quelque chose qui m’a extrêmement intéressé. Donc j’ai retrouvé en quelque sorte le petit virus pédagogique, mais bon, j’ai essayé de trouver des moyens pour arriver à faire exprimer les élèves.
C’est pas facile, mais quand on y arrive, quel bonheur.
Et il y a du talent.
Fred : C’est quoi la difficulté ?
Est-ce que les élèves sont rebutés par le côté poésie, par exemple ?
Jean-Pierre : Timides, timides.
Fred : D’accord.
Jean-Pierre : C’est-à-dire qu’ils sont pas comme nous, on triche un peu, on est sincère, mais on enveloppe notre sincérité dans une forme.
Bon, c’est ce que j’expliquais.
L’élève, non, il est tout nu, il lâche, et quand il met les choses, il a le sentiment, ou elle a le sentiment, parce que c’était surtout des filles, elles ont le sentiment de livrer beaucoup d’elles-mêmes, et on avait beaucoup de mal, enfin j’ai eu beaucoup de mal à leur faire lire à haute voix leur texte.
Parce que j’avais l’impression que je touchais l’intime.
Mais c’était, on a quand même réussi deux, trois petites choses sympathiques.
Fred : Est-ce que tu as des rituels d’écriture ?
Est-ce que tu écris tous les jours ?
Dans mon imaginaire, je me dis, les personnes qui écrivent des romans, de la poésie, ils ont peut-être des rituels pour se forcer à sortir des choses.
Jean-Pierre : Ah ben ça, il faut, moi, je dois ruser continuellement avec moi-même.
Je suis assez paresseux, et la procrastination, alors je suis content, parce que Baudelaire était torturé par la procrastination.
Mon cher Charles, tu vois, en voici un autre.
Mais là, par exemple, le dernier travail que j’ai fait sur Thiéfaine, j’ai trouvé une ruse qui marche très bien.
J’en ai parlé à beaucoup de gens.
Donc là, après, mon orgueil était obligé de s’y mettre.
Parce que sinon, je perdais la face.
Fred : Mais les gens ne te disaient pas « là c’est un peu trop haut pour toi, expliquer du Thiéfaine » ? Non ?
Jean-Pierre : Non, non, ils m’encouragaient, ils étaient contents, ils étaient interloqués.
Oui, bon, c’est vrai qu’à un moment, des fois, j’ai eu le vertige, je me suis dit « mais est-ce que je ne suis pas parti trop loin ? »
Parce que c’est quand même, Thiéfaine, c’est extrêmement costaud.
C’est un homme qui a une culture encyclopédique, et sa culture transparaît par tous les pores de ses vers.
C’est incroyable.
Fred : C’est clair que quand on lit d’ailleurs, et je crois que Julie va avoir une question, quand on lit, j’ai la chance de commencer à parcourir le manuscrit. Toi-même, tu as cette culture qui permet de faire cette analyse de Thiéfaine qui est franchement absolument…
Alors moi, je suis un fan de Thiéfaine, mais j’accepte le fait d’écouter du Thiéfaine sans forcément tout comprendre.
Par contre, juste avant la question de Julie, une petite question.
Thiéfaine est réputé pour ne pas vouloir, en fait, expliquer ses chansons ?
Est-ce que tu as réussi à le contacter pour lui envoyer le manuscrit ?
Jean-Pierre : Le contacter, non.
Lui envoyer le manuscrit, non.
En revanche, je suis en contact avec sa maison de production dont la directrice est Francine, sa compagne, et Hugo, son fils aîné.
Et j’ai leur mail et ils m’ont répondu, en tout cas Hugo m’a répondu que ça l’intéressait et qu’il était prêt à recevoir le texte une fois qu’il était imprimé.
J’ai compris qu’il ne voulait pas recevoir le manuscrit, il voulait recevoir le livre.
Fred : D’accord, Hugo qui l’accompagne sur scène, si je me souviens bien.
Jean-Pierre : Non, ça c’est Lucas, il y a deux enfants, il y a Hugo et Lucas.
Et d’ailleurs, la chanson Septembre Rose, c’est pour le premier, c’est pour Hugo.
Même si sur scène, Thiéfaine l’a dédié à Lucas.
Fred : À Lucas qui l’accompagne sur scène.
Je crois que Julie a une question.
Ou une réaction, je ne sais pas.
Julie : Oui, en fait, je pense que Jean-Pierre, tu as répondu c’était « est-ce que tu as rencontré Thiéfaine ? Est-ce que tu lui as parlé ? »
Jean-Pierre : Non, j’en rêve.
J’en rêve.
Si jamais j’arrive à terme à éditer ce livre, j’aimerais bien effectivement le rencontrer.
Enfin, c’est quelqu’un qui m’impressionne.
Je l’ai découvert, je le décris dans l’introduction, je l’ai découvert très tard.
Et j’ai été fâché parce que je me suis dit « comment j’ai loupé Thiéfaine ? »
Thiéfaine, c’est exactement la musique que j’aime.
Comme je dis souvent, Thiéfaine c’est du Léo Ferré mis en musique par Bob Dylan.
C’est ça, quoi.
C’est vraiment mes racines musicales profondes.
C’est au collège de Jargeau.
C’est mon adjoint, mon attendant, qui était un jeune homme, plus jeune que vous, qui était de l’Est, parce que Thiéfaine, c’est quand même de l’Est,
Fred : du Jura
Jean-Pierre : qui m’a dit vous devriez écouter Thiéfaine.
Je lui ai dit « écoute garçon, ça va », je l’ai snobé un peu.
Et quand j’ai écouté ça, je me suis dit « comment je suis passé à côté de ça ? ».
Et je me suis jeté, jeté sur Thiéfaine parce que c’est vraiment, c’est le seul que je peux écouter en boucle sans me lasser.
Julie : Et c’est parce que vous n’avez pas osé, enfin est-ce que tu n’as pas osé aller essayer de l’aborder, ou parce qu’il est plus inaccessible ?
Jean-Pierre : Oh non, il est inaccessible.
Il s’est acheté une maison dans le Jura, en pleine forêt, où je crois qu’il vit comme un ermite.
Et je ne pense pas qu’il apprécie que l’on triture ses textes.
Mais bon, moi je tente, il faut toujours, si on ne tente rien, on n’a rien.
Donc voilà, j’espère pouvoir le publier, et je me ferai fort de l’envoyer à l’adresse indiquée.
Fred : Et puis, il faut se souvenir que, même si peut-être les personnes qui nous écoutent ne connaissent pas forcément Thiéfaine, il remplit les salles depuis 40 ans.
Jean-Pierre : C’est incroyable !
Il a fait sa carrière tout seul !
Fred : Et en dehors même de tout média, carrément, alors que lui ne refusait pas
Jean-Pierre : sans les médias
Il a fait le Palais des Sports avant Johnny Hallyday !
Fred : Ouais.
Jean-Pierre : Tout seul !
Fred : C’est peut-être une question de génération, peut-être que t’es arrivé un peu trop
Jean-Pierre : Thiéfaine, c’est ma génération.
Fred : Ouais, je sais pas.
Jean-Pierre : Il est de 48.
Fred : Il est de 48, ouais.
Jean-Pierre : C’est invraisemblable que j’ai loupé !
Fred : Mais, en fait, tu ne l’as pas loupé, tu l’as rencontré plus tard.
Jean-Pierre : Je me donne des baffes régulièrement.
Fred : Moi, je l’ai rencontré plus tôt, mais toi, tu l’as rencontré plus tard, et finalement, comme je l’ai dit tout à l’heure, la première fois qu’on s’est vus, c’était un concert d’Hubert Félix Thiéfaine.
Jean-Pierre : Oui, c’était aux Zénith.
C’était aux Zénith, exactement.
Et le second, c’était à l’Olympia.
Fred : Ah oui, c’est vrai qu’on en a vu déjà deux, oui, effectivement, ensemble.
Alors, il reste très peu de temps.
Est-ce que t’aurais des conseils pour les gens qui aimeraient écrire ?
Parce qu’en fait, j’ai l’impression, en tout cas, qu’il y a beaucoup de gens qui doivent sans doute… ont des envies d’écrire ou écrivent.
Donc, des conseils pour les gens qui aimeraient écrire, et puis des conseils pour les gens qui aimeraient publier.
Parce que ce que je disais tout à l’heure, et comme tu l’as expliqué sur Internet, c’est une source incroyable pour publier.
Donc, comment pousser les gens, comment les encourager à écrire et publier ?
Jean-Pierre : Il y a un seul verbe à utiliser.
Oser.
Fred : Ah, ok.
Jean-Pierre : Oser.
Regardez la préface de La Bruyère, au XVIIe siècle.
La préface des caractères, écrite par La Bruyère.
Qu’est-ce qu’il dit ?
Il dit « ça sert à rien d’écrire, tout a déjà été écrit ».
Il dit ça au XVIIe siècle.
Alors maintenant, au XXIe siècle.
Mais ça fait rien.
Ça fait rien.
Il faut écrire.
Il faut se lancer.
Il faut oser.
Et puis, ensuite, utiliser les réseaux sociaux.
C’est pas si mal que ça.
Et puis après, il y a plein d’adresses de maisons d’édition.
L’édition, c’est très compliqué.
Et puis, il y a aussi, pour la poésie, beaucoup d’associations de poésie en province, à Paris.
Et je pense que c’est par là, certainement par là, que se trouve la possibilité.
Moi, il y a une ville que j’aime beaucoup, mis à part Lyon, Paris, c’est Montpellier.
Montpellier, c’est une ville de culture merveilleuse.
Et j’ai réussi à monter un débat à Montpellier « À quoi sert la poésie ».
Parce qu’ils ont un lieu qui s’appelle Le Gazette Café.
La gazette, c’est un journal culturel qui est publié par une association qui n’est pas la mairie, complètement indépendante de Montpellier, qui décrit et qui imprime une centaine de pages toute l’activité culturelle et tout ça.
Et ils ont un lieu qui est à la fois un café, un restaurant, un lieu de conférence, un lieu de concert, un lieu de réunion.
C’est multifonctionnel.
Ils ont dû certainement acheter un ancien garage et ils l’ont réaménagé.
C’est un lieu absolument merveilleux.
Mon rêve, c’est de présenter le livre sur Thiéfaine là-bas.
Et je pense que si le livre est publié, ça va se faire parce que la petite qui s’occupe de ça là-bas, elle est fan de Thiéfaine.
Fred : On espère, en tout cas toutes les personnes qui sont ici et beaucoup de personnes qui nous écoutent espèrent la publication de ce livre.
On croise les doigts pour que ce soit publié effectivement en 2025 et que tu aies l’occasion peut-être d’un jour d’en discuter directement avec Hubert-Félix Thiéfiane parce que c’est effectivement, ça serait génial.
Jean-Pierre : On est à la période des vœux, ça tombe bien.
Fred : Voilà, c’est exactement.
Peut-être qu’un jour on aura Hubert-Félix Thiéfaine et toi dans l’émission pour parler justement de l’analyse.
Avant d’oublier, parce que là il reste vraiment très peu de minutes, on peut aussi t’écouter parce qu’en fait, on se disait à la pause musicale que tu as une belle voix de radio, une belle voix posée, bien articulée, etc.
En fait, tu fais aussi une émission de radio qui s’appelle Pause Poésie sur Radio Campus à Orléans.
Est-ce que tu peux nous expliquer en une minute ou deux ce que c’est ?
Jean-Pierre : Alors une minute, c’est une émission que j’anime avec une amie, et puis maintenant on est en deux, c’est un trio.
Donc ce sont des poètes, des femmes qui se font de la poésie aussi.
Donc l’émission, c’est prendre la poésie, la lire, soit à partir d’un auteur, soit à partir d’une thématique.
Par exemple, on prépare pour la semaine prochaine une émission avec comme thème « l’ailleurs ».
Voilà, donc on va chercher des poèmes sur « l’ailleurs » et puis avec une petite présentation et puis des moments de lecture.
Mais on invite aussi des poètes actuels qui sont sur Orléans ou sur Paris à venir parler, donc que ce soit véritablement un échange.
Et puis bon, c’est vrai, j’aime bien lire de la poésie et donc ça me fait plaisir d’en lire aussi et de lire des grands poèmes et des grands poètes à la radio.
Fred : Je propose peut-être une chose parce que je crois qu’il est court.
Je vérifie juste.
Ouais.
Page 14.
Éloge du doute. Un autre extrait du En vers et cris.
Il est relativement court.
Est-ce que ça te dirait d’en faire une lecture là, avant qu’on termine l’émission ?
Jean-Pierre : Oui, c’est un sonnet parfaitement régulier qui est donc en introduction du recueil.
Éloge du doute.
« Vous êtes bénis jusqu’aux dents de certitudes
Que s’ouvrent en grand les geôles pour les rebelles
Misérables qui nous imposez vos chimères
Le douteseul, nous offre un horizon plausible
Fred : Merci Jean-Pierre, on voit que l’école catholique de ta jeunesse est bien loin.
Jean-Pierre : Et des comptes à régler.
Fred : Voilà, quelques comptes à régler.
On arrive vers la fin de l’émission, c’est la question finale traditionnelle qu’on aime bien poser à nos invités.
Aurais-tu envie de partager quelque chose qui t’a émerveillé ou fait du bien dernièrement ?
Jean-Pierre : Ah bah oui, évidemment.
Evidemment, forcément.
La naissance de mon premier petit-fils en 2024. C’est quelque chose qui me bouleverse.
Et de voir mon aîné aussi heureux, aussi transporté comme je ne l’ai jamais vu, c’est un bonheur immense.
Et Dieu sait qu’on n’a pas beaucoup de raisons de respirer le bonheur dans le monde que l’on vit, mais franchement, ça, ça, c’est quelque chose qui me gonfle d’espoir.
Fred : Bah écoute, c’est un bel émerveillement.
Excuse-moi.
Bah écoute, un grand merci Jean-Pierre.
Jean-Pierre : Merci Frédéric.
Fred : Si vous souhaitez retrouver Jean-Pierre Paulhac, vous avez bien compris, c’est sur Facebook.
Vous pourrez y trouver à la fois ses écrits, ses poèmes, ses actus aussi.
Vous avez bien compris qu’il est présent à plein d’événements et pas uniquement à Paris.
Donc vous entendez la musique de générique de Schmaltz.
L’émission va bientôt se terminer.
Vous pouvez vous abonner au podcast, à la lettre d’actu de l’émission.
Les infos sont sur le site causecommune.fm.
Chemins de traverse, c’est en direct tous les mercredis à 22h.
Merci à vous d’avoir écouté l’émission.
N’hésitez pas à nous faire des retours.
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Nous espérons que cette émission vous a touché, inspiré, convaincu.
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Vous êtes sur Cause Commune, 93.1 FM et en DAB+ en Ile-de-France, partout dans le monde sur causecommune.fm.
Fin 2024, la radio a lancé une campagne de financement participatif visant à récolter 40 000 euros pour couvrir les charges annuelles de la radio, indispensables à son fonctionnement.
Mais nous ne voudrions pas nous arrêter là.
Avec votre soutien, nous pourrions aussi équiper un second studio.
Cet espace supplémentaire permettrait non seulement de diversifier les productions, mais aussi de proposer des services de location et des ateliers pour des projets audiovisuels.
Et surtout de mettre à disposition gracieusement ce studio au service de collectifs et personnes qui défendent leurs droits et portent des luttes qui profitent à l’émancipation de toutes et tous.
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Vous souhaitez nous rencontrer ?
Eh bien Cuse Commune ouvre ses portes chaque 1er vendredi du mois à partir de 19h30 pour une soirée radio ouverte.
Donc venez découvrir le studio, nous rencontrer.
La prochaine soirée aura lieu vendredi 7 février 2025.
L’adresse du studio, 22 rue Bernard Dimey dans Paris, 18ème arrondissement.
Lors de cette soirée, il y aura une émission spéciale consacrée aux coulisses de la radio.
Et pour l’émission du 7 février nous aimerions vous entendre, auditrice ou auditeur de la radio, de Chemins de traverse.
Si vous accepteriez de venir parler quelques minutes de ce qui vous plaît dans l’émission, de vous attendre, contactez-nous.
Vous pourrez intervenir depuis le studio ou à distance si vous n’êtes pas à Paris.
Pour nous contacter, vous allez sur le site causecommune.fm et vous nous envoyez un message, on compte sur vous.
Juste après, donc à 23h30 dans quelques instants, une émission inédite, excusez-moi, de Minuit Décousu.
Minuit Décousu est initialement diffusé sur Radio Canut à Lyon.
Donc on est encore à Lyon.
Le thème de l’émission de ce soir, c’est « L’image d’Epinal du hacker, les radios pirates, des boîtes à outils, des free parties, le vol dedonnées et les guerres entre Etats. Ce soir, on en découd avec le piratage et la piraterie ».
Donc, prochaine émission à 23h30.
La semaine prochaine, mercredi 15 février, heu, 15 janvier, notre invité sera Jeanne Derrien, présidente de l’association d’étudiantes et étudiants de Sciences Po qui s’appelle Sciences polémiques. Avec l’organisation de formations ouvertes à tous et toutes pour aider à être plus à l’aise à l’oral tout en luttant contre l’auto-censure. C’est Julie qui animera cette émission.
Est-ce que tu veux rajouter quelques mots Julie, on a encore quelques secondes ?
Non, pas besoin, ok.
Donc on se donne rendez-vous avec Julie mercredi 15 janvier.
Salut et solidarité.
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16e émission Chemins de traverse diffusée en direct mercredi 8 janvier 2025 à 22 hNotre invité est Jean-Pierre Paulhac, qui partagera avec nous sa passion pour l'Afrique, son expérience d'enseignant et de proviseur-adjoint et de principal, son goût de la littérature et de l’écriture.
SommaireNote concernant la transcription : nous avons choisi, comme le préconise l'article Pourquoi et comment rendre accessible un podcast ?, une transcription fidèle aux propos tenus, sans suppression des tics de langage (les phrases qui ne finissent pas (…), les répétitions, les onomatopées).
Voix du générique (Laure-Élise Déniel) : Cause Commune, Chemins de traverse, d'autres voies pour imaginer demain.
Fred : Bonsoir à toutes, bonsoir à tous pour ce 16e épisode de Chemins de traverse, d'autres voies pour imaginer demain, le premier épisode de 2025.
Dans Chemins de traverse, Julie, Élise, Mehdi et moi-même, Fred, nous espérons vous proposer de belles rencontres et mettre en avant des parcours personnels, professionnels, des passions, des engagements.
Merci de nous accueillir dans votre salon, votre cuisine, voire votre chambre, ou peut-être encore pendant votre séance de sport.
Tout d'abord, nous vous souhaitons une belle année avec beaucoup de joie et de belles choses.
Nous espérons y contribuer par de belles rencontres lors des émissions.
Notre invité ce mercredi est Jean-Pierre Paulhac, qui partagera avec nous sa passion pour l'Afrique, son expérience d'enseignant et de professeur adjoint et de principal, son goût de la littérature et de l'écriture.
Bonsoir Jean-Pierre.
Jean-Pierre : Bonsoir et puis bonne année, bien sûr, 2025, c'est une nouvelle année.
Les chiffres en 5, paraît-il, c'est bien, alors ce serait vraiment sympa.
Fred : On l'espère aussi.
Alors avant que la discussion commence, je vous rappelle que nous sommes en direct ce mercredi 8 janvier 2025 sur radio Cause Commune, la voix des possibles, sur 93.1 FM et en DAB+, en Ile-de-France, partout dans le monde, sur le site causecommune.fm.
N'hésitez pas à participer et à intervenir en direct.
Julie réalise l'émission de ce soir.
Bonsoir Julie.
Julie : Bonsoir et bonne émission.
Fred : Merci. Donc Julie attend vos appels.
Pour cela, notre téléphone est branché.
Appelez-nous au 09 72 51 55 46.
Je répète, 09 72 51 55 46.
Ou alors vous pouvez réagir sur le salon web de la radio.
Rendez-vous sur le site causecommune.fm, bouton chat, salon Chemins de traverse.
Donc, rebonsoir Jean-Pierre.
Alors, comme on est entre amis et qu'on ne cache rien à nos auditrices et aux auditeurs, on va dire tout de suite qu'on se connaît.
Jean-Pierre : Sans blague.
Fred : Même pour des raisons familiales, car tu es tout simplement le grand cousin de mon épouse Coralie, que nous avons en plus le plaisir d'accueillir aujourd'hui, qui est dans le studio, qui interviendra peut-être tout à l'heure.
Voilà, donc on se connaît et on s'est rencontrés, alors on en parlera peut-être en fin d'émission, lors d'un concert d'Hubert-Félix Thiéfaine.
Jean-Pierre : Deux fois.
Fred : Deux fois, voilà.
Et on en parlera tout simplement parce que tu prépares un manuscrit sur Thiéfaine, mais ce sera plutôt en fin d'émission.
Jean-Pierre : Tout à fait.
Fred : Donc, comme je le disais en introduction, tu vas nous partager ta passion pour l'Afrique, ton expérience d'enseignant, de professeur adjoint, de principal, ton goût de la littérature et de l'écriture.
Voilà des thèmes qui seront abordés ce soir et peut-être d'autres.
Mais comme dans chaque émission Chemins de traverse, on va commencer un peu par dérouler ton parcours, plus ou moins chronologiquement, pour savoir d'où tu viens.
Parce qu'on aime bien, effectivement, dans Chemins de traverse, de savoir d'où viennent les gens.
Alors, on va rien cacher, tu es né en 1952.
Jean-Pierre : C'est ça.
Alors, je suis né dans un petit village de l'Isère, Bourgoin-Jallieu.
Mais j'ai passé ma première enfance, mes deux premières années, dans un petit village de l'Isère qui est célèbre, La Côte-Saint-André, parce que c'est le village natal d'un grand musicien, Hector Berlioz.
Fred : D'accord.
Jean-Pierre : Voilà, donc c'est le village natal de ma mère également.
Et puis, mes parents se sont installés à Lyon.
Mon père avait trouvé du travail.
Donc, c'est pourquoi j'ai l'habitude de dire, je suis arrivé à Lyon, j'avais deux ans. Je suis véritablement, profondément, totalement lyonnais, jusqu'au bout des ongles.
Et quand on m'écoute bien, mon accent ne peut pas tromper.
Je crois que Coralie a aussi passé quelques années à Lyon, qu'elle en garde un bon souvenir.
Jean-Pierre : C'est un point commun.
Fred : C'est un autre point commun.
Alors, quelque chose qui, en préparant l'émission, j'ai vu que, tu me l'as confirmé tout à l'heure, hors antenne, quelque chose qui a marqué ton parcours, c'est tes études en primaire et secondaire. Parce que tu as fait toutes tes études primaire et secondaire dans des écoles catholiques.
Jean-Pierre : Effectivement, c'est un choix de mes parents.
Mes parents étaient des gens, tous les deux sont décédés malheureusement, étaient des gens tout à fait modestes.
Mon père ouvrier, ma mère employait des PTT.
Et ils n'ont eu qu'un seul enfant parce qu'ils croyaient à l'ascenseur social.
Et ils pensaient qu'en ayant un seul enfant, ils allaient pouvoir propulser cet enfant le plus haut possible.
Mon père avait des projets pour moi.
Il me voyait ingénieur, voilà.
Donc, ils ont fait le calcul pour se dire « s'il doit réussir, il faut qu'il soit suivi »
Et leur raisonnement, « il ne peut être suivi que dans des écoles privées »
Et puis, comme mes parents étaient quand même très engagés à droite, ils redoutaient l'influence de la gauche et du parti communiste, notamment dans les écoles.
Donc, ils ont voulu me garantir de tout cela.
Ce qui fait que je n'ai rencontré l'école publique qu'à l'université.
Fred : Alors, avant de venir à ce que tu as fait à l'université, quel impact ça a eu en fait, et notamment par rapport à ce dont on va parler tout à l'heure.
J'ai l'impression que mon micro décroche quelquefois, je ne sais pas pourquoi.
Ce dont on va parler tout à l'heure, notamment ta poésie. Quel impact ça a eu sur la suite de ta carrière, de ton parcours ?
Jean-Pierre : Je pense que mon itinéraire africain a quelque chose à voir avec ça, quelque part.
Quand on regarde bien, il y a d'autres raisons que l'on évoquera.
Mais, je me souviens que dans le pensionnat où j'étais, à Neuville-sur-Saône, à Notre-Dame de bellegarde, il y avait chaque année ce qu'ils appelaient la journée de la vocation.
Et, venait nous voir, on arrêtait les cours ce jour-là, venait nous voir un prêtre qui était missionnaire.
Et il venait nous parler de ce qu'il faisait en Afrique dans les missions.
Alors je pense que quelque part, inconsciemment, ça a dû laisser quelques traces dans mon esprit.
Et un jour, j'avais acheté des cartes postales, qu'ils te vendaient des cartes postales en noir et blanc.
Et comme ça, par hasard, bien longtemps après, j'ai retrouvé ces cartes postales.
C'était des cartes postales de deux pays, le Cameroun et le Tchad.
Et c'est les deux pays par lesquels j'ai commencé mon itinéraire africain.
C'est une coïncidence, évidemment.
Fred : C'est une coïncidence marrante.
Jean-Pierre : Oui, voilà, c'est très étonnant.
Alors ensuite, moi j'étais très facilement impressionnable quand j'étais jeune, encore maintenant d'ailleurs.
Mais donc, je suis entré dans la foi catholique à fond.
Fred : Donc c'était des écoles privées où vraiment, il y avait l'obligation de faire le catéchèse, la messe, tout ça ?
Jean-Pierre : Une messe par semaine.
Fred : D'accord, parce qu'aujourd'hui, il y a beaucoup d'écoles catholiques privées qui n'ont pas cette obligation.
Jean-Pierre : Moi j'étais au pensionnat.
La messe par semaine était le matin.
Et une fois par semaine, on se levait à 6h du matin pour aller à la messe.
Mais c'est là que j'ai fait mon premier mouvement social.
Fred : C'est-à-dire ?
Jean-Pierre : La grève de la communion.
Un matin, on n'est pas allé communier.
C'était pas concerté.
Mais à l'époque, pour communier, le curé gardait le ciboire et il tendait l'hostie et il attendait que les gamins viennent.
Et là, ce matin-là, aucun gamin n'est venu.
Il est resté avec son ciboire et son hostie.
Bon, il tapait du pied même pour nous appeler, rien.
Bon, ce qui nous a valu une grande dispute du préfet des études, c'est-à-dire le numéro 2 du collège, au petit-déjeuner, qui est venu nous engueuler et tout ça.
Mais voilà.
Alors l'itinéraire, c'est que de la foi, je suis passé à l'interrogation très, très forte.
Et quand j'ai quitté le pensionnat pour aller à la demi-pension sur la Croix-Rousse chez les Chartreux, les pères Chartreux, j'étais déjà en bonne voie vers l'athéisme.
Fred : D'accord.
Mais on verra sans doute en fin d'émission, dans le cours de l'émission, que tu as renforcé ton athéisme au cours des années.
Jean-Pierre : Moi, mon problème, c'est que, pardon d'être immodeste, mais mon athéisme, je sais d'où il vient.
Je connais parfaitement ses racines.
C'est que moi, il ne faut pas trop me raconter des choses sur les textes, notamment les évangiles.
Je les connais très bien.
J'ai une culture catholique extrêmement enracinée.
Donc, on ne peut pas trop me dire de bêtises là-dessus.
Donc, mon athéisme est finalement lié à ça.
Fred : D'accord.
Alors, tout à l'heure, tu disais, avant de parler de l'université, tu disais que tes parents te rêvaient comme ingénieur.
Mais toi, quand tu étais en primaire ou en secondaire, est-ce que tu savais déjà ce que tu voulais faire ?
Jean-Pierre : Malheureusement, les mathématiques, il n'y a pas moyen.
Fred : D'accord.
Jean-Pierre : Ça a été catastrophique.
Fred : Donc, pas ingénieur, mais est-ce que tu savais ce que tu voulais faire ?
Est-ce que tu avais des idées ?
Jean-Pierre : Alors, à l'époque, l'école était préorientée très tôt.
Il n'y avait pas la possibilité que l'on a maintenant de changer d'orientation.
Donc, le collège où j'étais à Neuville-sur-Saône, c'est ce qu'on appelait un collège moderne, qui poussait vers les sciences.
Et moi, visiblement, ce n'était pas pour moi.
Donc, on m'a rapatrié en demi-pension au Chartreux.
Sur la Croix-Rousse.
Et là, j'étais dans le classique.
Mais, comme je n'avais pas fait de latin, ils m'ont engagé dans cette espèce de voie intermédiaire, qui était ce qu'on appelait la terminale A4, qui était une terminale littéraire.
Les A, en littéraire.
Qui ne faisaient pas de latin, mais qui faisaient, pour avoir une connaissance de la culture latine, des textes traduits.
Et c'est là que j'avais des profs intelligents qui m'ont fait connaître Homer en français, qui m'ont fait connaître toutes les pièces classiques du théâtre grec, les poètes romains.
Fred : Donc, c'est là que tu as découvert la littérature et un vrai goût pour la littérature.
Jean-Pierre : La littérature classique.
Et puis, entre-temps, moi, quand j'étais en études le soir, et qu'on devait faire des devoirs de maths, souvent, quand il y avait un grand à côté de moi, je lui piquais son Lagarde et Michard.
Jean-Pierre : Les fameux Lagarde et Michard, qui étaient des…
Fred : Rappelle ce que c'est ?
Alors, Lagarde et Michard, c'est la collection la plus célèbre de littérature générale.
Il y en avait un par siècle. 16e, 17e, 18e…
Je lui piquais son bouquin, je feuilletais, je regardais ça.
Donc, la littérature m'a très vite attiré.
Et puis, j'ai eu très tôt, c'est important pour la suite, ce fantasme d'avoir un jour mon nom sur une couverture.
Fred : Ça va être ma question suivante.
Tu as la découverte de la littérature, mais la découverte, ou en tout cas, l'arrivée de l'envie d'écrire, toi-même.
Jean-Pierre : En même temps.
Fred : Tu avais cette envie et cette conviction que ça allait se produire ou pas ?
Jean-Pierre : Le rêve, évidemment.
Mais j'ai toujours eu envie, quand je vois quelque chose, de faire la chose.
Donc, j'ai écrit des poèmes très tôt.
Fred : Quand tu dis trop tôt, quel âge, à peu près ?
Jean-Pierre : L'âge de la troisième, à peu près.
Fred : Ah oui, d'accord.
Jean-Pierre : 13 ans, 14 ans, puis j'ai continué après.
Fred : D'accord.
Tu découvres l'école publique à l'université pour faire des études de lettres modernes ?
Jean-Pierre : De lettres modernes, effectivement.
Fred : Je reviens sur ma question, est-ce que tu avais une idée de ce que tu voulais faire ?
Ces études de lettres modernes, on a bien compris, c'était une passion.
Mais est-ce que tu savais à quoi ça pouvait te servir derrière ?
Jean-Pierre : J'étais parti pour l'enseignement, au grand désespoir de mes parents.
Fred : Parce que l'enseignement, à l'époque, était rempli de gauchistes, on va le rappeler [rires].
Jean-Pierre : Oui, bien sûr.
Moi, je suis arrivé à la fac dans les années 70, c'est-à-dire que j'étais dans la fac de l'après 68.
J'ai toujours eu un sentiment extrêmement curieux vis-à-vis de 68. 68, je ne l'ai pas fait, j'avais 16 ans, j'étais en seconde, j'étais chez les curés.
Mais arrivé à l'université, ça a été une bouffée de liberté.
Je participais à des mouvements, qui étaient assez ridicules.
On a fait des mouvements universitaires, je participais.
Mon père était fou de rage, évidemment.
On se disait, allez, continuons le combat, ce n'est qu'un début, continuons le combat.
Mais c'était dérisoire, en réalité.
Fred : Comment ça se passait ? Tu parles de ton père, mais ta mère, c'était la même chose ou pas ?
Jean-Pierre : Je crois que nous étions dans un couple très classique, où la personnalité du père écrasait complètement ma mère.
Et dans les choix d'éducation, les choix d'orientation, c'était un choix paternel.
Il y avait bien une petite concertation, sans doute, mais c'était clair.
Fred : Et les discussions n'étaient quand même pas trop difficiles, justement, avec tes parents, donc principalement ton père, par rapport à ton choix de devenir prof ?
Jean-Pierre : On est très rapidement arrivé en opposition, parce qu'il voulait me mettre dans des écoles pour me protéger de l'engagement à gauche.
Évidemment, dès que j'ai eu un soupçon de liberté, qu'est-ce que j'ai fait ?
Je suis allé à gauche, à l'extrême gauche, bien entendu.
Donc c'était dur, quoi.
Oui, c'était dur.
Je me suis construit en opposition à mon père, et mon père s'est construit aussi en opposition à son père.
Fred : Dans quel sens ?
Jean-Pierre : Mon grand-père était syndicaliste CGT à Peugeot.
Fred : D'accord.
Jean-Pierre : Mon père, non.
Fred : Il était plutôt dégoûté ?
Jean-Pierre : Oui, il était plutôt fasciné par ce mouvement qui, avant la guerre, était presque fascisant. Je ne me souviens plus. Il ne s'est pas rallié à Pétain, il est entré dans la Résistance, mais les croix d'anciens combattants et tout ça, je ne sais plus le nom. Le colonel de La Rocque Roque était le responsable de ce mouvement [note de transcription : mouvement des Croix de Feu].
Fred : Je ne connais pas.
Jean-Pierre : Dieu merci, ce mouvement-là ne s'est pas rallié à Pétain. Il est entré dans la Résistance.
Mon père a toujours été fasciné par l'homme fort.
Et à la Libération, tout naturellement…
Fred : C'était de Gaulle, l'homme fort ?
Jean-Pierre : Bien sûr.
Fred : D'accord.
Donc tu fais des études de lettres modernes à Lyon 3 ?
Jean-Pierre : Lyon 2.
Fred : Lyon 2, d'accord.
Lyon 2, attention, il y avait une…
Fred : Ce n'est pas le même type d'université ?
Jean-Pierre : Non.
Lyon 3, c'était l'université où il y a eu des professeurs révisionnistes.
Fred : Ah oui, Faurisson et compagnie, c'est ça ?
Jean-Pierre : Absolument.
D'accord.
Fred : Donc excusez-moi.
Jean-Pierre : Lyon 2, c'était plutôt la fac de gauche.
Fred : D'accord.
Comme à Paris, effectivement, à l'époque, il y avait différents types de fac.
Jean-Pierre : En mai 68, Lyon 2 et Lyon 3, enfin qui n'étaient pas Lyon 2 et Lyon 3, c'était la fac de lettres et la fac de droit.
Il y a une rue qui les sépare.
Ils s'envoyaient des cocktails Molotov d'un bout de la rue à l'autre.
Fred : C'était une bonne ambiance.
Jean-Pierre : C'était quelque chose.
Mais ça, je ne l'ai pas connu.
C'était 68.
Fred : Donc tu fais des études de lettres modernes.
Tu arrives au bout de tes études.
Et là, il y a un moment où, pour beaucoup de garçons à l'époque, jusqu'à peut-être 95, je ne sais plus quand ça s'est terminé, il y a le service militaire.
C'est-à-dire qu'on doit donner…
A l'époque, c'était les 12 mois.
Jean-Pierre : C'est ça.
Fred : Et toi, tu fais un choix.
Jean-Pierre : Premièrement, quand on avait des études, on avait le droit au sursis.
Et puis, il y avait la fameuse loi Debré.
Fred : Jusqu'à 94, c'est ça.
Jean-Pierre : Voilà, la loi Debré qui ralentissait les sursis, interdisait les sursis un certain temps.
Je manifestais évidemment contre cette loi-là.
C'est l'époque où on mettait Debré avec un entonnoir sur la tête.
Fred : Oui, parce qu'il était trop bête, c'est ça ?
Jean-Pierre : Oui, c'est ça.
Et bon, malgré tout, en 1974-75, il a fallu que mon sursis ait été terminé.
Il fallait faire un choix.
Et je n'avais pas du tout envie de faire le service militaire.
Pour ne pas faire le service militaire à cette époque-là, qui était une obligation, il y avait trois pistes.
Fred : Et qui durait 12 mois, à l'époque.
Jean-Pierre : Absolument.
Il y avait trois pistes.
L'insoumission, mais il faut être courageux.
Fred : Parce que les risques, c'est de finir en prison.
Jean-Pierre : On finit en prison.
L'objection de conscience, mais il faut avoir des raisons pour cela.
Fred : Et ça dure 24 mois.
Jean-Pierre : Mon athéisme n'avait absolument rien à déclarer.
Donc il me restait la coopération.
Fred : Attends, juste avant la coopération, l'objection de conscience, il fallait afficher des raisons ?
Jean-Pierre : Ah oui, oui.
Fred : Ce n'était pas une possibilité qui était non-refusable ?
Jean-Pierre : Ah, il fallait…
Les témoins de Jéhovah, par exemple, étaient des objecteurs de conscience.
Fred : D'accord.
Je pensais que la difficulté, c'est surtout que ça durait 24 mois plutôt que 12.
Jean-Pierre : Ah, il fallait quand même.
Il fallait communiquer des raisons.
Fred : D'accord, ok.
Donc tu refuses ça.
Et donc il reste la coopération.
Jean-Pierre : La coopération.
Fred : C'est quoi la coopération ?
Jean-Pierre : Alors la coopération, c'est-à-dire qu'au lieu de faire 12 mois, on fait 18 mois.
Et on le fait dans un pays du Tiers-Monde.
Il y avait plusieurs possibilités.
Il y avait encore la possibilité de l'Asie.
Plus pour longtemps.
Mais il y avait encore.
Et puis l'Afrique.
Alors c'est peut-être là que les visites des missionnaires à Notre-Dame de bellegarde sont revenues.
Je ne sais pas.
Mais je me suis dit, pourquoi pas l'Afrique ?
Et puis, bon, voilà, j'avais vu des images. Mais je n'avais absolument aucune idée tiers-mondiste.
Aucun engagement dans ce sens-là.
Ma hantise, c'était de ne pas porter l'uniforme.
Ne pas obéir à des caporaux, des sergents.
Ne pas tomber dans cette trivialité de militaire.
Enfin voilà, Jacques Brel « au suivant ».
Enfin voilà, le genre de choses comme ça.
Et j'avais tellement peur de ne pas y aller que j'ai demandé à mon père.
Je lui ai dit, écoute, « voilà, j'ai rempli le dossier ».
« Est-ce que tu peux me faire cette faveur de me payer le billet de train pour aller à Paris ? J'ai tellement peur que par la poste ils se perdent, que j'aille le porter. »
Mon père a accepté.
Fred : J'allais poser la question, parce que ton père, se dire faire l'objection, enfin pas l'objection de confiance, la coopération ?
Jean-Pierre : Non mais ça, bon.
Fred : Finalement ça allait en fait ?
Jean-Pierre : Ça allait.
N'importe comment, il avait bien compris que quoi qu'il fasse, il allait se retrouver contre moi.
Que entre deux mots, il faut choisir le moindre.
Dans le fond, il s'est dit aussi, attends, il va aller connaître l'Afrique.
Là-bas, il va connaître des difficultés.
Là, il va comprendre un peu la réalité du monde.
Il va arrêter.
Il n'a pas tort.
Fred : On en parlera, oui.
Jean-Pierre : Il n'a pas tort.
Parce que le réel est venu très vite.
Mais donc, il a accepté.
Donc, je suis au ministère de la coopération.
« Mais qu'est-ce que c'est que ce malade ? »
Personne n'a apporté le dossier depuis Lyon.
Prendre le train.
Je l'ai fait.
Et j'ai été pris.
Et donc, ils m'ont envoyé quand on y pense quand même.
Je n'avais jamais pris d'avion.
J'avais 23 ans.
C'était en 1975.
En novembre 1975. 23 ans.
Ils m'ont envoyé à Garoua.
Fred : C'est dans quel pays ça ?
Jean-Pierre : Cameroun.
Fred : D'accord.
Jean-Pierre : Nord Cameroun.
Fred : Tu n'avais pas le choix du pays, de la destination.
On ne te proposait pas une liste.
Jean-Pierre : Non, on t'envoyait…
On est quand même militaire.
Fred : Oui.
Donc, tu avais une affectation.
Tu ne pouvais pas refuser.
Jean-Pierre : Voilà.
J'ai pris un avion UTA.
À l'époque, c'était UTA.
Une compagnie qui n'existe plus.
Donc, on faisait UTA Paris-N'Djaména, au Tchad.
On dormait une nuit dans un hôtel à N'Djaména.
Et à N'Djaména, on prenait un Boeing 737.
Les avions qui ont eu un problème il n'y a pas longtemps.
Le Boeing 737 qui faisait N'Djaména-Garoua, où il y avait un aéroport, dans le nord Cameroun.
Et là, je ne sais pas si je vais trouver des mots pour le dire, mais ça a été un bouleversement total.
J'étais face à un monde qui, pouf, c'était…
Il y avait tout à la fois.
Il y avait des choses qui me semblaient terribles.
On voyait bien de la misère.
Mais il y avait une beauté.
Il y avait un sourire.
Il y avait des paysages exceptionnels.
J'étais entré dans le livre d'images que j'avais pu voir ici ou là, ou dans les reportages et tout ça.
J'étais entré dans…
Je le dis souvent, mais bon, ça, il ne faut peut-être pas trop le dire.
J'étais entré dans la bande dessinée Tintin au Congo.
C'était vraiment, vraiment exactement cette image de l'Afrique.
Le nord Cameroun, c'est un pays sahélien.
Donc, les cases sont des cases rondes.
Nous sommes en 1975.
Donc, on n'est pas très loin de l'indépendance.
L'indépendance, c'est 1960.
Donc, 15 ans après.
Moi, j'ai découvert ça.
C'était hallucinant.
Puis, j'ai découvert mon métier, parce que je n'avais jamais fait cours de ma vie.
Fred : Alors, attends, avant ça.
Ce choc, tu l'as eu dès l'arrivée, entre guillemets, dès la sortie de l'avion ?
Jean-Pierre : Ah ouais.
Fred : Tout de suite, tu t'es dit…
Jean-Pierre : Dès que tu débarques dans un aéroport africain, tu ne sais plus où tu es, quoi.
Il y a une cohue.
Il y a le bruit.
Il y a des odeurs que tu n'as pas l'habitude de sentir.
Tu as un parfum.
Tu as un ciel d'une luminosité.
C'est un pays sahélien.
Voilà.
Et puis, toutes ces routes où les gens sont sur des vélos à bras cadabrans, où l'on voit des femmes qui portent des chargements invraisemblables sur la tête.
Et tous ces gens sourient.
Tous ces gens sourient.
Ils ont le sourire.
C'est un choc.
Quand on vient de la France au visage fermé, de la France qui fait la gueule, et que l'on voit des gens qui n'ont rien ou si peu, et qui sourient de toutes leurs dents.
Le sourire africain, c'est la première politesse de l'Afrique.
Alors bien sûr, on se trompe beaucoup sur la réalité du sourire, mais c'est quand même quelque chose qui te marque d’emblée.
Et puis, la beauté des corps, les hommes, les femmes, la beauté des femmes, j'ai tout de suite été…
Et puis, mon premier contact avec les classes.
Je vous raconte ça, quand même.
Fred : Tu es affecté dans quelle structure ?
Jean-Pierre : Alors, je suis affecté dans le lycée moderne de Garoua, qui est un lycée camerounais.
Le proviseur est français.
Le censeur est français.
Il y a, au bas mot, 20 professeurs de coopération.
Fred : Il n'y a que des français, quoi.
À part les élèves.
Jean-Pierre : Et puis, tous les élèves sont africains.
Il y avait quelques élèves français pour des gens qui étaient installés pour des raisons professionnelles dans Garoua.
Et les salles de classe, c'était ce qu'on appelait au Cameroun des boukarous, c'est-à-dire des maisons rondes, des petites cases rondes, larges, suffisamment larges, en dur, comme l'on dit, avec des toits de chaume.
Voilà.
Et j'entre dans cette classe.
Le censeur me présente à la classe.
J'ai 23 ans.
Ils mettent une classe de terminale.
Fred : Terminale dans quelle discipline ?
Jean-Pierre : En français.
Fred : Ah oui, français, d'accord.
Jean-Pierre : Bien sûr, français.
Le proviseur me dit, vous venez de l'université.
Vous allez faire les terminales, les terminales littéraires.
Bon, alors j'avais un proviseur qui était un vieux colonial, d'un racisme épouvantable.
Et il me dit, « bon, je vous laisse une semaine parce qu'il faut travailler ».
Le programme, c'est de la littérature africaine.
Je vous préviens, ça ne vaut rien.
C'est nul, ils ne savent pas écrire.
Comme ça.
Le proviseur.
Bon, pas de pot.
Quand je suis entré dans les bouquins, notamment ce livre que je vous recommande, L'aventure ambigüe de Cheikh Hamidou Kane, écrivain sénégalais, qui a structuré ma réflexion sur l'Afrique.
Donc, quand j'ai vu ce bouquin, j'ai dit, wow, c'est super intéressant.
Donc, j'ai travaillé dessus.
Et puis, vient le moment où le censeur me présente à la classe.
Et je commence par une classe de terminale.
Quand je rentre dans cette classe, qui n'était pas trop chargée.
J'expliquerai pourquoi.
Mais le Nord Cameroun était protégé.
Fred : Quand tu dis pas trop chargé, combien d'élèves ?
Jean-Pierre : 23.
Fred : D'accord.
Jean-Pierre : Tout à fait convenable.
Mais je rentre dans cette classe.
Je regarde tous les élèves, filles et garçons.
Je vois les mecs, des musculeux, des grands gaillards et tout ça.
Wow.
Et des nanas, c'était la mode des cheveux afro.
Des coiffures afro, comme ça.
Puis j'ai les regards, je dis, wow.
Mais je suis peut-être bien un des plus jeunes de la classe.
Fred : Ah oui, donc ce n'était pas des mineurs.
Jean-Pierre : Non.
Des gaillards.
Et puis, qu'est-ce que je fais ?
Je m'en vais, je retourne chez ma mère ?
Ça veut dire qu'ils vont m'envoyer dans un régiment disciplinaire en Allemagne.
Ben non, j'y vais.
Et puis, je leur dis de prendre un cahier.
Et tous ces grands gaillards, ces grands nanas, prennent un cahier.
Et m'écoutent.
Et je leur parle de la littérature africaine.
Je leur explique leur littérature.
Et ils m'écoutent.
C'est là que je me suis rendu compte que, ouais, bon. Peut-être bien que c'est mon métier, dans le fond.
Fred : Ou est-ce que tu es bien tombé ?
Dans les autres classes, ça se passait pareil ?
Jean-Pierre : Pareil.
Fred : Quand tu discutais avec tes collègues, ils te disaient que c'était la même chose.
Jean-Pierre : Non, non, c'était bien.
Nous sommes en 1975.
Il faut bien comprendre ça.
Il y a encore, dans la tête des gens, même des jeunes, une certaine image du blanc et de la France.
Fred : Laquelle ?
Jean-Pierre : C'est l'ancien colon, quoi.
C'est l'ancien patron, quoi.
C'est pas vieux.
À l'échelle de l'histoire, 15 ans, qu'est-ce que c'est ?
Fred : C'est rien, ouais.
Jean-Pierre : C'est rien.
Donc, on est à côté, quoi.
Et il y avait cette espèce de respect, dont j'ai profité.
Mais je pense que j'ai profité sans en abuser.
J'ai pu établir des liens.
Certains élèves venaient chez moi.
On avait des relations tout à fait sympathiques.
Mes deux années dans le Nord-Cameroon se sont vraiment très bien passées.
Je n'ai que des bons souvenirs pédagogiques.
Mais j'ai découvert la littérature africaine.
Et je me suis mis à fond dans la littérature africaine.
Au point, en rentrant à Lyon, pendant les vacances, d'aller à l'université Lyon II, et de leur proposer un doctorat. J'avais une maîtrise. Donc, un doctorat de troisième cycle.
Fred : Alors, ce que je propose, c'est qu'on fasse une pause musicale avant d'aborder cette partie-là.
Comme je te l'ai dit, le temps passe très vite.
Donc, les pauses musicales, tu les as choisies.
Et donc, on va commencer par C'est extra de Léo Ferré.
On se retrouve dans environ 4 minutes.
[ Diffusion de la pause musicale ]
Voix du jingle (Laure-Élise Déniel) : Cause Commune, 93.1.
Fred : Nous venons d'écouter C'est extra par Léo Ferré.
Vous écoutez toujours en direct l'émission Chemins de traverse.
Je suis toujours avec Jean-Pierre Paulhac.
N'hésitez pas à participer à notre conversation au 09 72 51 55 46.
Je répète, 09 72 51 55 46.
Ou sur le salon web dédié à l'émission, sur le site causecommune.fm, bouton chat, salon Chemins de traverse.
Donc, juste avant la pause musicale, Jean-Pierre nous expliquait qu'après sa coopération, le Service national de la coopération, deux ans au Cameroun, il est de retour en France.
Il a découvert la littérature africaine.
Et tu proposes de faire un doctorat.
Jean-Pierre : Un doctorat.
C'est-à-dire qu'à l'époque, on faisait d'abord un DEA.
Fred : Un diplôme d'études approfondies.
Jean-Pierre : C'est ça.
C'était, en fait, le plan approfondi du doctorat.
Et ensuite, une fois que le DEA a été accepté, on devait se mettre au travail et rédiger.
Alors, c'est ce qu'on appelle le petit doctorat.
C'est un doctorat de troisième cycle.
Ce n'est pas le doctorat d'État.
Fred : D'accord.
Jean-Pierre : À l'époque, il y avait deux doctorats.
Donc, ensuite, quand mon temps de service est passé au Cameroun, le raisonnement que je me suis vite tenu, c'est que si je rentre en France maintenant, je vais être quoi ?
Maître auxiliaire.
Je ne suis pas certifié.
Je n'ai pas le CAPES.
Je n'ai rien.
J'ai juste une maîtrise.
Donc, je vais être maître auxiliaire.
Je vais avoir du mal.
Donc, qu'est-ce que j'ai fait ?
Quand je suis rentré, je me suis arrêté à Paris.
Je suis allé au ministère.
Puis, je leur ai dit, bon, est-ce qu'il n'y a pas des choses ?
Fred : Au ministère de l'Éducation nationale ?
Jean-Pierre : Au ministère de la Coopération.
Fred : Ah, de la Coopération.
Rue Monsieur.
Rue Monsieur, c'est pas loin de Duroc.
Le métro, métro Duroc.
Et ils ont dit, écoutez, laissez-nous un coup de fil.
C'était dans les années 77.
On est encore très près.
Il y a beaucoup de coopérants.
La coopération, à l'époque, c'est une coopération que l'on appelle de substitution.
C'est-à-dire que les professeurs vont sur place.
Et puisqu'il n'y a pas assez de professeurs africains, on met des professeurs français.
Bon.
Et puis, un jour, on me téléphone.
On me dit, « le Tchad, ça vous dit ? »
Je dis « ben oui ».
Moi, j'étais tout seul.
J'avais personne.
Voilà.
Et donc, je suis parti au Tchad.
Et cette fois-ci, comme coopérant contractuel.
C'est-à-dire que je n'étais plus militaire.
J'étais civil.
Et ils m'ont payé, donc, contractuel.
Alors, pour établir le contrat, qu'est-ce qu'ils ont fait ?
Et bien, ils ont calculé à partir de ma maîtrise.
Ils ont calculé à partir de mon DEA.
Et ce qui fait que j'avais un salaire tout à fait convenable.
Je ne me souviens plus le salaire en francs, exactement.
Mais c'était tout à fait convenable.
J'étais pratiquement payé aussi bien qu'un professeur certifié.
Et j'ai commencé à travailler.
Puis, je rédigeais, pendant ce temps, ma thèse.
Et puis, le Tchad, c'était un peu moins idyllique que le Cameroun.
Parce qu'au bout de deux ans, j'ai connu la guerre civile.
J'ai vu ce qu'était une guerre civile, quand elle commençait.
J'ai vu des scènes tout à fait pénibles.
Mais, à l'époque, il faut bien se souvenir de ça. Parce que maintenant, on est complètement ailleurs de cette époque-là.
À l'époque, les deux clans, d'un côté, donc, Hissène Habré, le nord. Et puis, le général Malloum, le sud.
Les deux clans cherchaient absolument à avoir la France avec lui.
Fred : Parce qu'il y avait une forte présence militaire française au Tchad à l'époque, il faut le rappeler.
Jean-Pierre : Eh bien, oui.
D'ailleurs, j'ai dormi à la base quand mon appartement ou l'appartement voisin a reçu un obus.
Donc, je me suis dit, non, quand même, c'est peut-être plus sympathique d'aller dormir à la base.
Donc, j'ai dormi à la base et j'ai été rapatrié en transall de l'armée française.
Et puis, c'est là, donc, dans le rapatriement, j'avais toujours un contrat.
Donc, j'étais payé et j'ai pu rédiger ma thèse tranquillement chez moi à Lyon.
Et je l'ai soutenu en 1979.
C'est un moment très fort pour l'égo parce qu'on fait venir ses amis, sa famille.
Les parents étaient là.
Et mon père m'a rien dit.
En revanche, il y a un de mes amis, qui était ami avec mon père, qui m'a dit peut-être quelques mois plus tard, il m'a dit, « tu sais, ton père ce jour-là, il m'a dit », «je n'ai pas reconnu mon fils, je ne savais pas que mon fils pouvait faire des choses comme ça ».
Mais ça, il ne me l'a pas dit.
Fred : Comme souvent les pères avec leurs enfants.
Jean-Pierre : C'était quand même très curieux ce relationnel.
Et j'ai même, dans la foulée, déposé un sujet de thèse d'État.
C'était donc prêt.
Je me souviens d'ailleurs du sujet.
Le personnage et le mythe du chef dans la littérature africaine.
C'était un très beau sujet.
Et puis, on m'a affecté au Congo et on m'a affecté en école française.
Donc là, j'ai dû travailler autrement.
J'ai dû apprendre le système éducatif français.
J'ai dû apprendre à travailler avec des élèves français.
Je n'allais pas faire de la littérature africaine.
Fred : Là, tu n'avais que des élèves français, c'est ça ?
Jean-Pierre : Nous sommes en 80.
Il n'y a pas encore l'Agence pour l'enseignement français à l'étranger, l'AEFE, qui sera créée après 81.
C'est une œuvre du gouvernement de Mitterrand.
Et l'école où j'étais dépendait du ministère de la coopération.
Pardon, c'était des crédits de la coopération qui servaient à l'enseignement des élèves français pour une école qui était en grande partie financée par les parents d'élèves.
Fred : D'accord.
Jean-Pierre : C'était de l'argent public hein.
Mais c'était une école semi-privée.
Et là, j'ai appris le métier de professeur de français.
Fred : Pour toi, ça a dû être un peu un choc par rapport à tes élèves.
Jean-Pierre : Oui, mais je me dis maintenant…
J'ai rencontré au Congo celle qui allait devenir ma femme.
Je commençais à me stabiliser, à penser un petit peu à l'avenir.
Il faudrait peut-être maintenant arriver à quelque chose.
J'ai vu que depuis le Congo, on pouvait passer l'écrit du CAPES.
Donc, j'ai passé l'écrit du CAPES.
J'ai été qualifié pour l'oral.
J'ai pris l'avion pour Paris.
Et j'ai réussi le CAPES comme cela depuis l'Afrique.
Fred : Ton objectif était, avec le CAPES, de retourner en France pour devenir prof ou de rester en Afrique ?
Jean-Pierre : Mon épouse étant africaine, j'avais envie de rester en Afrique.
Mais je commençais à prendre un peu de plomb dans la cervelle et me dire qu'il faut quand même que je construise quelque chose de solide.
Et là, dès que tu as le CAPES, tu es fonctionnaire.
Fred : Tout à fait?
Jean-Pierre : Donc, voilà, à partir de là, maintenant, c'est bon.
Et c'est vrai que la vie a changé à partir de là.
Fred : Donc, avec ta femme, vous êtes revenu en France ?
Jean-Pierre : Non, après 8 ans au Congo, 8 ans, je suis resté de 80 à 88. 8 ans dans l'école française au Congo.
Et là, on était maintenant en 88.
Donc, l'agence s'était créée.
Donc, il y avait un changement de structure.
Et la mission de coopération m'a dit « écoutez M. Paulhac, maintenant, 8 ans, c'est trop, onc, il faut penser, vous ne pouvez plus rester au Congo ».
Bon, alors j'ai fait deux choses.
Une demande de réintégration en France.
Mais comme je n'avais jamais enseigné à Lyon, à Lyon, on ne me connaissait pas.
Donc, c'est parti en France, quoi.
Et puis, je me suis dit, bon, qu'est-ce qu'on risque ?
On va demander une mutation en Afrique.
Donc, j'ai demandé les deux choses.
Et là encore, c'est curieux, le destin.
Il y a une académie qui m'a répondu.
Fred : Une académie en France ?
Jean-Pierre : Une académie française qui m'a répondu, qui m'offrait un poste de TZR.
Je ne savais pas ce qu'était un TZR à l'époque.
Titulaire de zone de remplacement.
Donc, celui qui va faire les remplacements dans tout.
Et le département du Loiret, que je ne connaissais ni d'Eve ni d'Adam.
C'est Orléans-Tours qui m'a répondu.
J'ai dit à ma femme, puisqu'on était mariés « voilà, ma chérie, c'est là où on va aller ».
Fred : Elle a dû fermer la gueule, non ?
Jean-Pierre : Ben oui.
Et puis, on a eu une proposition en Afrique, mais en Mauritanie.
Alors, un peu de géographie.
Nous sommes au Congo.
Ma femme est congolaise.
Le Congo, c'est un pays de la forêt la plus luxuriante d'Afrique.
Il y a du vert partout.
Fred : Alors que la Mauritanie, c'est l'inverse.
Jean-Pierre : Il y a des endroits au Congo où tu ne peux pas entrer, tellement la forêt est dense.
Et là, on propose la Mauritanie, c'est-à-dire le Sahara.
Rien quoi, rien !
Alors, je lui ai dit « écoute, ma chérie, t'as le choix. On a Orléans-Tours, on a la Mauritanie ».
Fred : Donc c'est elle qui a décidé ?
Jean-Pierre : Ah ben oui
Fred : C'est bien.
Jean-Pierre : j'allais pas faire comme mon père, quand même.
Fred : Je pose la question.
Jean-Pierre : On est un couple, un vrai couple, quoi.
Fred : Et tu avais envie de rester aussi.
Jean-Pierre : Et puis je connaissais sa réponse.
Fred : Ouais.
Jean-Pierre : Ell m'a dit « la Mauritanie, c'est pas terrible, mais c'est l'Afrique, quand même ».
Eh ben alors, on y va.
Voilà.
Donc, nous sommes partis en Mauritanie.
Et là, ça a été certainement…
C'est le pays qui m'a le plus bouleversé.
Parce que quand on est au Cameroun, quand on est au Tchad, quand on est au Congo, on est en Afrique. Il n'y a pas de débat. On est en Afrique.
Mais c'est une Afrique qui a été colonisée par la France.
Et il y a des traces.
Et il y a des signes.
Il y a des choses qui nous font rire parfois, parce que c'est tellement déformé.
Mais on sent l’empreinte évidente.
La Mauritanie, c'est pas pareil.
On n'a jamais colonisé la Mauritanie.
On s'est occupé du fleuve Sénégal au sud. Et puis, on a plus ou moins géré les oasis. Mais c'est tout.
Les Maures, le peuple Maures…
La Mauritanie, c'est compliqué.
Mais le peuple Maures, autrement dit, le peuple arabo-berbère de la Mauritanie, ils n'ont pas, vis-à-vis du français, ce que j'appelle le complexe du colonisé.
Fred : Ils n'ont pas de complexe d'infériorité ?
Jean-Pierre : Ah non.
Ils auraient même plutôt un complexe de supériorité.
Parce qu'eux, ils sont capables de vivre dans le désert.
Et nous, non.
Nous, il nous faut des 4×4.
Il nous faut des glacières.
Il nous faut amener toute notre civilisation avec nous pour vivre dans le désert.
Eux, non.
Donc voilà, la Mauritanie est un pays qui m'a bouleversé.
Ça a été dur pour ma femme au début.
Et puis, je crois qu'elle en garde quand même de grands souvenirs.
Parce que c'est un pays qui marque.
Fred : D'accord.
Jean-Pierre : Qui marque.
Vraiment.
Fred : Et c'était votre dernière étape en Afrique ?
Jean-Pierre : Non.
Ça, on a été en Mauritanie jusqu'en…
Donc de 88 à 94.
Les contrats, c'était 2 ans, renouvelables 2 fois.
Donc 6 ans.
Et puis, on a tenté, encore une fois, un autre pays.
Et on est parti au Bénin.
Et là, le Bénin, c'était le retour à une Afrique.
Et là, le Bénin, c'est un pays où j'ai vraiment changé complètement d'orientation professionnelle.
En Mauritanie, j'étais encore en classe.
Même si j'avais un horaire déchargé et je faisais de l'animation pédagogique avec mes collègues mauritaniens, au Bénin, j'étais plus en classe.
J'étais dans un institut de formation.
On faisait des plans de formation.
Donc, j'ai parcouru tout le pays.
Bon, c'est un petit pays.
Mais voilà, je n'étais plus en classe.
Donc, j'avais une autre vision du système éducatif.
Et c'est certainement ce que j'ai le plus aimé dans mon métier de coopérant.
Et c'est peut-être là, parce que j'ai eu la chance de trouver un collègue béninois avec lequel je me suis super entendu, avec lequel on était complètement en réciprocité.
C'est-à-dire que chacun avançait des éléments et c'était pas, bien souvent en coopération, ton partenaire, tu le traînes.
Et puis, il suit.
Là, non.
Et on avait travaillé sur les projets d'établissements au Bénin.
Alors, je pense qu'il en reste beaucoup maintenant.
Mais on était passionnés par cela.
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15e émission Chemins de traverse diffusée en direct mercredi 18 décembre 2024 à 22 hMartin et Hugo Hardy vont nous raconter comment ils sont en train de créer leur autonomie alimentaire et médicinale.Abonnez-vous à la newsletter pour prendre à avec nous les chemins de traverse, à la découverte de belles rencontres, de nouvelles possibilités, de nouvelles expériences, de nouveaux horizons. Avec les émissions, ainsi qu'avec des recommandations de contenus, d'évènements, suggestions personnalisées de l'équipe, nos coups de cœur etc
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Chemins de traverse est une émission consacrée aux personnes qui nous invitent à voir et réfléchir le monde autrement. Par le biais de ces…
L’émission encourage le dialogue entre les personnes invitées et les auditeurs et auditrices.
Prenez avec nous ces chemins de traverse, à la découverte de belles rencontres.
Vous appréciez des émissions ou podcasts comme « Il n'y a pas qu'une vie dans la vie » d'Isabelle Morizet, « Championnes du monde » de Cléo Henin, « La Quetsch sur le divan », « Le chemin » d'Eunate Mayo, « Dialogues » de Fabrice Midal, « Tenaces » d'Anaïs Bouton ? L'émission Chemins de traverse pourrait vous plaire aussi 😀