Je suis allé chercher du pain ce matin. J’ai pris la dernière baguette. La personne derrière moi s’est insurgé « Hé ! C’est pas juste ! ».
Je me suis retourné, quelque peu étonné. En effet, c’était le matin et j’avais comme qui dirait « la tête dans l’cul ».
J’aurai pu, ou dû, simplement répondre, « Oh pardon, je n’avais pas remarqué votre présence. Partageons ».
Je l’ai regardé et je n’ai pu retenir mes mots :
« C’est pas juste ? Peut-être.
Ce qui n’est pas juste non plus, c’est qu’une femme se fasse battre et meure pour des mèches de cheveux qui dépassent. Que d’autres se fasse maltraiter pour les avoir coupés, d’autres pour les avoir laisser pousser.
Ce qui n’est pas juste, c’est qu’une personne naisse ici et une autre là-bas et, qu’ainsi l’une et l’autre n’ait pas la même vie.
Ce qui n’est pas juste, c’est qu’une personne soit belle et que l’autre ne le soit pas. Et pire, c’est que cette beauté dépende du lieu et de l’époque.
Ce qui n’est pas juste, c’est le déséquilibre. C’est l’inégalité. Et l’égalité encore est parfois injuste si elle n’est pas équitable.
Ce qui n’est pas juste, c’est ce sur quoi on ne peut rien lorsqu’on voudrait tout. Ce qui n’est pas juste, c’est la vie et tout ce qui s’en suit. C’est la maladie, c’est la mort et l’absence du paradis.
L’homme vertueux n’aura pas plus de chance que le méchant qui n’agit que pour lui. C’est ça l’injustice. C’est le fait que la bonté ne soit pas payée. C’est le fait qu’être bon doit être désintéressé.
C’est ça l’injustice aussi. Pouvoir acheter du pain, ce n’est pas juste non plus.
Alors, j’ai pris cette baguette parce que j’étais là. Je me suis peut-être levé plus tôt. Peut-être avez-vous eu un drame en chemin qui m’a permis de passer avant vous.
Peut-être l’ai-je mérité. Peut-être ai-je eu de la chance. Peut-être en avez-vous manqué. Peut-être… Toutefois, je suis là et vous non. Alors, que devons-nous faire ? »
Sur ces mots, j’ai déposé ma chaude baguette fraîchement payée dans les mains molles de ce parangon de justice et je suis parti en lui souriant.