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By Littérature Sans Frontières – Fréquence TerreScienceNature
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  • « L’Or du ciel » de Gilles Laporte (Éditions a & H)

    « Littérature sans Frontières » est une chronique de Pierre Guelff.

     Avant d’évoquer l’histoire développée dans « L’Or du ciel » de Gilles Laporte publié aux Éditions a&H, permettez-moi de vous en soumettre la présentation absolument sublime que, dans mes multiples lectures et écrits, je n’ai jamais imaginée :

    « Une histoire hors du temps. Un livre rare ! Produit issu de la littérature biologique. Garanti sans huile de palme, sans OGM. Les ingrédients sont : langue française traditionnelle, ses sujets, verbes, compléments naturels et temps accordés selon les règles. Ponctuation sélectionnée conforme au code Drillon[1]. Mots tirés du dictionnaire de l’Académie française. Huile de neurones. Extrait de cœur humain et animal. Concentré d’émotions, sans sucres ni stupres ajoutés. Sans exhausteurs de goût artificiels, ni colorants et conservateurs partisans ou industriels. Sans intrants parisiens, ni compléments exotiques d’importation. Peut être consommé sans modération. »

    Et l’histoire ? Pierrot, très jeunes orphelin de père et de mère, se forge une personnalité en solitaire et de manière autodidacte : « Il faut provoquer les choses pour les bien connaître, dit-il, les forcer, les bousculer pour qu’elles se livrent pleinement, les surmonter comme l’on surmonte le galop d’un cheval effrayé afin qu’elles vous acceptent comme maître, seul et vrai maître ! »

    Parfois, contre une soupe, une tranche de lard, une chopine de vin rouge, il tient le pied du cheval chez le maréchal-ferrant, il bêche le potager d’un vieillard noué par le rhumatisme, charge du fumier sur un plateau pissant de jus merdeux, vide une fosse à lisier juste avant le débord.

    Il vit, là-haut, dans la nature, au-dessus de la Vallée de la Moselle quand, un jour, il l’aperçoit. Fasciné, Pierrot s’avance, la danse des foins s’interrompt, la fille l’a aussi aperçu. Elle s’approche, face à lui, un long moment s’écoule dans le silence des regards échangés, quand retentit la voix du père, Adrien : « La Marie-Ange ! Viens-t-en par ici tout de suite ! »

    Malgré les menaces, quand bien même ce père décide de marier sa fille à un autre pour un bout de vignoble, Pierrot et Marie-Ange se revoient avec passion.

    Le dénouement de ce roman est bouleversant et Gilles Laporte, qui se proclame « Ouvrier des Lettres », touche les âmes et les consciences (pléonasme ?) lorsqu’il écrit :

    « Le peuple qui chasse un humaniste ou qui tue un poète éprouve toujours après son crime le besoin de réparer (…) Mais, il arrive un moment où, les erreurs étant devenues trop nombreuses, trop dangereuses, les récupérations et manipulations trop évidentes, plus personne ne supporte même leur seule évocation. Alors, les responsables ferment les livres et s’assoient dessus. Le monde a toujours été victime des coupeurs de racines ! »

    [1] Professeur de linguistique.

    4 min
  • Désobéissance et paradis

    Littérature sans Frontières est une chronique de Pierre Guelff.

    Voici, tout d’abord, quelques réflexions pour une première chronique consacrée à l’essai « L’impératif de la désobéissance » du philosophe et écrivain Jean-Marie Muller aux Éditions du « Passager clandestin », ensuite, dans cette même rubrique, un lien avec le roman « La traversée du paradis » d’Antoine Rault chez Albin Michel, lien qui, en somme, corrobore les propos du premier ouvrage abordé.

    Ainsi, la désobéissance civile est devenue un impératif éthique et peut certainement contribuer à  rétablir la démocratie fortement mise à mal sous toutes les latitudes depuis quelques années.

    Plutôt que de longs discours, j’ai extrait plusieurs passages significatifs de Jean-Marie Muller : « Si nous ne sommes pas responsables de tout le bien que nous ne faisons pas, nous sommes entièrement responsables du mal que nous faisons. »

    Ce postulat entraîne, bien entendu, des explications. En voici une première : « Je suis libre en obéissant à la loi lorsque celle-ci garantit une juste égalité des chances pour tous, je ne peux rester libre qu’en lui désobéissant lorsque ce n’est manifestement pas le cas. »

    Pour illustrer cela, faut-il rappeler que, lors d’élections, le citoyen ne donne pas sa voix à un candidat, car ce serait abdiquer, se soumettre, promettre l’obéissance, mais il prête sa voix à celui qu’il veut élire, d’où, son droit démocratique d’avoir droit au chapitre et de se faire entendre.

    À ce propos, l’auteur dit : « C’est en acquérant le pouvoir de dire non à l’État que le citoyen à l’autonomie qui fait de lui un homme moralement responsable de ses actes. »

    Mais, il y a un critère décisif, qui est mien aussi : « Les campagnes de désobéissance civile sont essentiellement non-violentes ».

    Dans les premiers chapitres de son essai, Jean-Marie Muller analyse les écrits et actes de quelques pionniers dans le genre, dont Étienne La Boétie qui, au XVIe siècle, écrivait : « L’habitude de servitude éteint le désir naturel, originel et primordial de liberté. » et  de prôner l’union des dissidents pour faire chuter les tyrans. Même constatation pour Henry David Thoreau au XIXe siècle : « La plupart des hommes servent l’État avec leur corps et non avec leur conscience. » D’où, « désobéir à une loi injuste, ce n’est pas seulement exercer un droit ou accomplir un devoir, c’est essentiellement affirmer sa liberté. »

    Quasiment à la même époque, Léon Tolstoï sortait de ses gongs : « Partout où il y aura le pouvoir des uns sur les autres, c’est-à-dire le peuple, il n’y aura pas de liberté mais souvent de l’oppression. Mais, ce qui fait la force de tsars, de gouvernements et de tous ceux qui collaborent à leurs basses œuvres, c’est l’obéissance des individus à accepter de mettre eux-mêmes en œuvre la violence dirigée contre eux. Je m’indigne de voir, soulignait l’écrivain, les hommes obéir à des lois dont ils ne reconnaissent ni la sagesse ni la justice. Ils savent pourtant qu’elles sont enfantées par la cupidité, par la fourberie, par la lutte des partis. La défense de la patrie n’est qu’un prétexte pour mieux maintenir le peuple dans l’obéissance. Mais, les soldats qui marchent contre les grévistes appartiennent au même peuple que les ouvriers. Pourquoi, donc, ces soldats marchent-ils contre eux-mêmes ? Parce qu’ils sont hypnotisés par le conditionnement patriotique et religieux auquel ils sont soumis dès leur enfance… »

    Traversée du paradis

    Ah ! Quel fameux lien à réaliser avec  le roman « La traversée du paradis » d’Antoine Rault, dont voici des extraits de la présentation par Albin Michel :

    « 1920. À l’heure où Lénine et les Bolcheviks font régner la Terreur rouge, l’espion français Charles Hirscheim, devenu l’espion Gustav Lerner, est envoyé en mission en Russie. Il s’y fait passer pour un communiste. (…) L’auteur dresse le portrait de toute une époque : celle de l’Europe des années vingt bouleversée par la guerre et la Révolution communiste. »

    Alors, quel peut être ce fameux lien ?

    Notre lectrice, Marie, explique :

    Marie, lectrice pour « Fréquence Terre ».

    « Tout d’abord, je tiens à dire que cet ouvrage est remarquablement écrit. L’histoire, en tant que telle, n’a, à première vue, aucun rapport avec votre rubrique consacrée à la désobéissance civile.

    Cependant, une conséquence de la situation d’amnésie dans laquelle est plongé le personnage principal du roman peut, effectivement, se rapprocher de l’une des constatations de Tolstoï sur les horreurs d’une guerre engendrées délibérément et au détriment du peuple. Peuple dont ils se moquent éperdument en lui donnant des ordres formels et absurdes, d’ailleurs.

    De plus, autre constat, c’est le fait d’être considéré comme un pion, un « autre », sans parler pour autant de marginalité, dès que vous sortez des rangs et ce, parce que ledit peuple paraît littéralement hypnotisé par le pouvoir qui, à ses yeux, reflète un certain prestige.

    Ainsi, il n’y a aucun respect de la vie d’autrui de la part de l’appareil étatique et beaucoup de citoyens ne s’en rendent même pas ou plus compte… »

    7 min
  • POUR des lectures citoyennes : « Toutes les familles n’ont-elles pas leurs exilés ? »

    Il me paraît opportun de revenir sur « Nocturne pour Stanislas » d’Annie Degroote, roman paru aux « Presses de la Cité[1] » et dont il a déjà été question dans notre chronique « Littérature sans Frontières », car, c’est vraiment un livre à mettre entre toutes les mains, mais plus particulièrement entre celles de ceux que des préjugés récurrents ou occasionnels sur les réfugiés, sur ceux « qui viennent manger notre pain et salir nos femmes », sur « les feignants de grévistes », sur les nostalgiques de « régimes forts »… Assurément, une similitude avec de récentes ou actuelles situations.

    Pour rappel à nos auditeurs et lecteurs, Hania, née en 1978, une passionnée de dessin de mode, c’est Anne-Sophie Koslowski, une Française de Douai aux origines polonaises. De famille ouvrière, brillante étudiante, une mère dépressive, un père passif ou désabusé… Durant plus de 300 pages, Annie Degroote emmène le lecteur à découvrir le grand-père Stanislas, partie intégrante, ô combien marquante, des origines de Hania.

    L’auteure évoque, entre sagas familiales, le parcours de ces jeunes déracinés de leurs pays venus trimer dans les mines du Nord de la France tant la boucherie de 1914-18, la « Der des Ders », avait fait de victimes ! Puis, ceux qui, pourtant, s’étaient fondus plus ou moins harmonieusement dans le paysage français (« Les mineurs, ces esclaves du travail, mais des seigneurs, fiers de descendre. C’est pénible, mais ce n’est pas une punition. Et cette fierté se propage à leurs enfants… »), furent considérés comme des parias et la chasse aux « syndicalistes rouges » s’organisa pour aboutir à l’expulsion de milliers de travailleurs, renvoyés manu militari dans leurs pays d’origine par trains entiers !

    L’Histoire repasse toujours les plats, dit-on. Qu’en pense Annie Degroote, interviewée pour « POUR » (http://www.pour.press) et que je relaie sur « Fréquence Terre » ?

    • Vous précisez que l’histoire est un roman, l’intrigue et les personnages totalement fictifs, mais que les faits historiques concernant les mineurs et l’émigration polonaise sont, eux, bien réels. Cependant, vous remerciez une personne qui vous « emmena sur les pas d’une partie de son enfance…« , vous signalez avoir récolté des témoignages et effectué des repérages pour vous « pénétrer de certaines atmosphères« , dès lors, à l’instar  de Gérard De Cortanze (« Le Soir« , janvier 2018), dont il a aussi été question dans « Fréquence Terre »,  ne peut-on pas dire que « tous les livres sont autobiographiques » ou, du moins, les romans (il s’agissait d’eux dans l’interview) en ont une part ?

    • Mes personnages sont fictifs, certes, mais le sont-ils vraiment ? Ils sont «  dessinés » à partir de témoignages, de repérages, de récits, d’histoires d’archives, et en ce sens, oui, un roman, ce roman est en quelque sorte autobiographique, surtout qu’au travers de nos personnages, nous mettons beaucoup de nous mêmes, de ceux qui nous ont marqués… Le personnage de Wanda par exemple, est très proche  de ma mère… qui n’était pourtant pas Polonaise. Certains romans sont davantage autobiographiques,  comme dans «  Les amants de la petite reine », mais tous ont une grande part de vérité, à la fois historique et humaine. J’essaie toujours de pénétrer au plus profond de l’âme humaine.

    • D’où vous vient cette écriture récurrente de rendre hommage à l’histoire des gens du Nord de la France (région où la paupérisation est très forte : récemment, à Roubaix, 45% des habitants vivaient avec moins de 977 euros/mois), d’y développer les rapports (souvent conflictuels, et pour cause !) entre nantis et prolétaires, la quête d’identité, l’exil… ?

    • Dès mon premier roman, j’ai découvert une Histoire du Nord très forte. Je vais donc fréquemment à la rencontre des gens du Nord, au travers des siècles, de leurs ancêtres qui sont leurs  racines. J’aime montrer leur courage, leur entraide. C’est une terre qui a souffert, qui souffre encore, mais s’est toujours relevée, comme le Phénix. Mon histoire personnelle m’a certainement influencée dans mon désir de parler des rapports entre nantis et prolétaires, entre personnes qui sont parfois aux antipodes. J’aime parler des ces amours interdits par les codes de la société, et l’exil, oui, m’a toujours touché. Toutes les familles n’ont-elles pas leurs exilés ? 

    • « Nocturne pour Stanislas » ne se veut-il pas une sorte de mise au point « engagée » au moment où tant de gens rejettent les migrants et demandeurs d’asile et que l’extrême droite « cartonne » dans ledit Nord de la France, lui qui, naguère, était considéré comme un bastion de la Gauche ?

    • Je ne me dis pas : je vais écrire un roman «  engagé ». Peut-être le suis-je sans avoir jamais écrit ce mot. Je crois que dès que l’on écrit, il y a un engagement, une mise à nu. Le roman est sans doute le reflet de mes révoltes, mes incompréhensions concernant l’intolérance, le refus de l’autre. Cocteau disait : «  Écrire est un acte d’amour » Au travers de ce roman, je montre, je crois, que «  l’autre «  pourrait être «  soi ». 

    • Croyez-vous que des mouvements citoyens prônant la solidarité, la désobéissance civile…, finiront pas dicter ou, à long terme, modifier le comportement d’un monde politique par trop scotché aux lobbyistes, multinationales, adeptes de la particratie…, selon maints commentaires et sondages, ou bien s’agit-il de situations isolées comme, naguère, le Larzac et, plus près de nous, mais avec des variantes (actions parfois violentes) Notre-Dame-des-Landes et le projet d’aérodrome ?

    • Les mouvements prônant la solidarité, mais aussi la santé de notre planète sont importants à notre époque, plus que jamais. Espérons qu’ils puissent influencer nos politiques, leur faire prendre conscience de l’urgence à changer notre monde. Que l’on puisse trouver plus d’entraide, d’union et de respect de l’autre, respect pour notre terre aussi. 

    • Considérez-vous vos ouvrages comme autant d’actions « militantes » allant, justement, dans le sens de ces mouvements citoyens ? Votre prochain sujet ?

    Annie De Groote.

    • Je n’ai pas la prétention de faire des actions militantes avec mes romans. Ils sont le fruit, hors mon imaginaire, de ce qui me touche et si je peux à mon tour transmettre ces idées, ces pensées qui me tiennent au coeur, ces émotions, j’en serai heureuse. J’aime l’idée d’une chaîne humaine … Nous sommes là aussi pour vivre et transmettre à notre tour ce qui nous a été donné de beau. Dans mon prochain ouvrage, je repars vers le XVIe siècle et les guerres de religion, avec un héros qui tentera de prôner la tolérance au sein de sa famille et de sa région …


    [1] Collection Terre de France, 2017.

    9 min
  • Paris sera toujours une fête (Folio)

    Littérature sans Frontières est une chronique de Pierre Guelff

     Danielle Mérian, ancienne avocate et toujours militante humaniste, s’était fait remarquer au lendemain de l’attentat du Bataclan, lorsque, sur place, elle encourageait les gens à lire ou relire « Paris est une fête » d’Ernest Hemingway. C’est elle qui, avec toute sa sensibilité, préfaça le « Paris sera toujours une fête », un petit livre de 120 pages publié chez Folio et qui regroupe, outre des propos de l’écrivain et journaliste américain, ceux de Victor Hugo, Guillaume Apollinaire, Louis Aragon, Jacques Prévert, François Villon, Montaigne, Émile Zola, Patrick Modiano, entre autres.

    Ce Paris à l’âme des poètes, certes, mais sait aussi être insouciante et grave, libre et village, monumentale et secrète.

    « Paris est mon village natal, explique Danielle Mérian,  et c’est la plus belle ville du monde. Je ne peux vivre ailleurs. Quelle chance d’avoir pu ne pas quitter une ville de rêve, sauf un an pendant l’occupation allemande », faisant ainsi implicitement référence aux migrants qui doivent abandonner leur pays, leur ville, leurs habitudes.

    Elle habite à la Bastille après la place des Victoires et passé toute son enfance au Quartier latin. Elle aime Paris la nuit quand ses monuments, ses ponts, ses places sont illuminés, et la « Tour Eiffel qui pétille comme du champagne ».

    Partout, tout est histoire et l’histoire nous explique notre présent. Celui des massacres de janvier et de novembre 2015, la place de la République et les jeunes de Nuit Debout qui rêvaient d’un monde démocratique et solidaire. Un monde qu’ils  construisaient peut-être, espère l’auteure.

    « Mais Paris est debout sera toujours Paris », conclut-elle.

    3 min
  • Nocturne pour Stanislas d’Annie Degroote (Presses de la Cité)

    « Littérature sans Frontières » est une chronique de Pierre Guelff.

     Natif d’une petite cité ardennaise où Guillaume Apollinaire vécut ses premières expériences amoureuses avec une jeune fille du bourg, la citation de l’illustre poète qui débute le roman « Nocturne pour Stanislas » d’Annie Degroote, auteure majeure aux « Presses de la Cité », fut une sorte de prélude à son récit empreint d’une grande sensibilité sur fond de saga familiale, d’exil et de rapports tourmentés :

    « Les masques sont silencieux

    Et la musique est si lointaine

    Qu’elle semble venir des cieux… »

    Hania, née en 1978, une passionnée de dessin de mode, c’est Anne-Sophie Koslowski, une Française de Douai aux origines polonaises. De famille ouvrière, brillante étudiante, une mère dépressive, un père passif ou désabusé, mais une grand-mère, Wanda, qui est un véritable trésor ne souhaitant que le bonheur de sa petite-fille.

    C’est cette personne âgée, sage, apaisante, joyeuse et tendre, aux yeux emplis d’amour, des yeux qui, pourtant avaient côtoyé les ténèbres, lui avais dit : « Tu as besoin de vivre hors du cercle familial, de suivre ta voie, ton destin, tu as l’âme d’une artiste… »

    Cette fameuse âme slave se retrouva à Lille et, un soir, elle fut invitée à écouter du Chopin chez une certaine Wilhelmine Berriez, veuve septuagénaire, habitante d’une vaste maison appelée le « Château ».

    Quand Michal, le pianiste, interpréta Chopin, Hania se rappela les paroles de sa grand-mère : « Les anges existent, ils nous parlent par la musique ».

    Annie Degroote.

    Alors, durant plus de 300 pages, Annie Degroote emmène le lecteur à découvrir le grand-père Stanislas, partie intégrante, ô combien marquante, des origines de Hania.

    La sépulture de Chopin au Père-²Lachaise est toujours fleurie depuis des décennies… (Photo Guelff).

    Ce livre est absolument superbe, à l’instar d’une nocturne de Chopin et, comment ne pas accueillir avec bienveillance les propos de Wilhelmine qui déclare à Hania : « Du haut de mes 73 ans, avec mes modestes moyens, je tente de lutter contre ces frontières que sont les barrières sociales. À nous d’abolir aussi celle de l’âge… c’est déjà assez désolant de vieillir, non ? Que l’on ne vienne pas me dire le contraire ! J’aime unir jeunes et aînés, sans cette frontière absurde et invalidante. Ce sont de très jeunes musiciens, Chopin, Mozart et les autres… qui ont réuni les peuples, toutes générations confondues. La spiritualité, la culture, l’art transcendent les frontières. »

    Mais, au fond, pourquoi Wilhelmine tenait-elle tant à chaperonner Hania ?

    5 min
  • « La Nuit de l’usine » ou la revanche des perdants d’Eduardo Sacheri (Éd. Héloïse d’Ormesson)

    Littérature sans Frontières est une chronique de Pierre Guelff.

     Avec « La Nuit de l’usine » d’Eduardo Sacheri paru aux Éditions Héloïse d’Ormesson, voici un roman touchant, révoltant, poignant, parfois sur fond de misère sociale ou, contraste saisissant, d’opulence et d’affairisme, le tout souvent teinté d’un humour décapant. Ce livre de près de 440 pages m’a beaucoup plu, car on y est littéralement scotché de la première à la dernière page. Pas une page ne lasse le lecteur, car l’histoire contée se déroule à un rythme soutenu.

    Pourtant, le décor et les principaux personnages, la « bande des sept tocards », comme précise l’auteur, sont, pour la plupart, sans grande particularité et se fondent comme le commun des mortels dans le quotidien de la petite cité argentine d’O’Connor, abandonnée et oubliée des autorités depuis la fermeture définitive d’une usine. Seuls les pauvres et les ratés restent sur place : « Trop bêtes ou trop fainéants », disent les femmes. Ceux qui ont réussi, surtout les jeunes qui ont fui ce village éteint et triste, habitent la capitale, ou La Plata, ou Rosario. Ils sont devenus médecins, avocats, comptables et ne reviennent plus à O’Connor.

    Mais, brusquement, à cause d’un banquier véreux et d’un nanti sans scrupule qui, tous deux, sont de mèche pour les spolier de leurs économies qu’ils grappillèrent ci et là pour relancer une exploitation agro-alimentaire, ces tocards du village, mus par le désespoir, se mobilisent. Et de quelle manière !

    « Être un salaud et se croire quelqu’un de bien. Comme ça, tu fais ce que tu veux. Tu baises tout le monde et tu dors du sommeil du juste ! » dit l’un de la bande à un comparse en parlant de Manzi, le nanti complice du banquier véreux. Alors, une machination explosive se met en branle de manière minutieuse par le groupe. Elle sait  que Manzi a placé le produit des  détournements empilé en liasses de dollars et de pesos dans une cache sous terre, en pleine nature et les sept volés mettent au point un programme pour récupérer leur argent, malgré les alarmes, contrôles, failles dans leur préparation…

    Durant 440 pages, on suit, pas à pas, la mise en place de récupération de leurs avoirs par ce commando hors norme, avec sa naïveté, ses maladresses, mais, aussi, la lente montée d’angoisse de Manzi.

    Mot d’ordre du groupe : « Si on ne fait rien, on se fera davantage bouffer. Si on fait quelque chose et ça tournera mal, ils nous boufferont aussi. Donc… »

    Donc, il faut garder le secret de l’attaque de la chambre forte creusée au milieu de nulle part, mais placée sous haute surveillance et, inutile de préciser que la tâche n’est pas aisée…

    En d’autres termes, un fantastique ouvrage d’un combat prolétarien contre des nantis malhonnêtes !

     

    4 min
  • 100 mots pour contrer la rumeur

     

    Littérature sans Frontières est une chronique de Pierre Guelff.

    Pour présenter cette chronique intitulée « 100 mots pour contrer la rumeur », je paraphrase quelque peu le titre de l’ouvrage « Les 100 mots de la franc-maçonnerie » d’Alain Bauer, ancien Grand maître du Grand Orient de France, et de Roger Dachez, président de l’Institut maçonnique de France, essai réédité dans la célèbre collection « Que sais-je ? » des « Presses Universitaires de France ».

    Ils l’ont signé en commun et cheminent vraiment à l’essentiel en expliquant le vocabulaire propre à cette philosophie non dogmatique discrète et, de la sorte, cassent maintes rumeurs, dont la tristement et récurrente théorie du « complot judéo-maçonnique ».

    Ainsi, pour contrecarrer tous les fantasmes, descriptions simplistes et erronées, approches réductrices, les avis hostiles, les portraits contradictoires…, rien de tel qu’une attitude pédagogique pour expliquer que la franc-maçonnerie est « un univers de valeurs et de culture où il appartient à chacun de se construire et, ce faisant de contribuer à édifier la cité humaine. »

    Si cet ouvrage s’adresse principalement aux profanes, je pense que certains francs-maçons peuvent aussi y relire, disons, leurs classiques, ne fût-ce que pour leur rappeler, si besoin est, qu’en 2017, on célébrait non pas le 300e anniversaire de la franc-maçonnerie, mais le 300e anniversaire de la franc-maçonnerie spéculative, car, exemple parmi d’autres, ses trois grades symboliques (apprenti, compagnon et maître) « sont des héritages directs de la tradition opérative ».

    Alain Bauer et Roger Dachez (Photos France 5 et Babelio)

    Alain Bauer et Roger Dachez le rappellent de manière explicite : « La franc-maçonnerie, de même qu’elle emprunte aux ouvriers des cathédrales la symbolique de leurs outils, s’est inspirée de l’Ordre du Temple – dont elle ne dérive en rien – pour faire revivre les valeurs chevaleresques. En effet, de même qu’ils ont voulu être les ouvriers de l’esprit, les francs-maçons spéculatifs ont très tôt souhaité devenir aussi des chevaliers de l’idéal. » Mais, insistent les auteurs, « ne confondons pas le modèle et l’origine ».

    Autre précision notoire, la symbolique maçonnique a également emprunté des apports significatifs à l’alchimie : « Le travail alchimique est une allégorie de l’Initiation ». Pierre philosophale, athanor, cabinet de réflexion, quelques hauts grades, rites… convergent vers la transformation fondamentale dans la quête spirituelle et l’édification d’une société humaine. Et puis, ajoutent les auteurs, « la face spirituelle et mystique des Lumières s’est aussi exprimée dans la franc-maçonnerie ».

    Puisqu’il est question d’Initiation, pour Alain Bauer et Roger Dachez il s’agit « d’un engagement intellectuel et moral, parfois, une voie spirituelle, d’où l’émergence du concept de spiritualité maçonnique ou laïque. Tout le contraire de la certitude dogmatique et de la soumission religieuse. » Pour d’aucuns, cette expérience humaine, dont la vérité est inscrite dans le cœur de chaque maçon, est le seul et véritable secret maçonnique et le fondement de la fraternité.

    Je termine cette chronique par cette mise au point de la part des auteurs : « La fraternité vécue au quotidien par les Sœurs et les Frères est pour eux une valeur humaine qu’ils mettent en pratique, sans pour autant ignorer les fausses sœurs et les faux frères et les quelques crapules qui se glissent dans leurs rangs et n’y ont pas leur place. »  République des petits copains et affairistes y compris. Cela méritait aussi d’être spécifié.

    Musique : La Flûte enchantée de Mozart, Orchestre symphonique Joseph-François Perrault de Montréal, 1011, youtube.

    5 min
  • « Laisse tomber les filles » de Gérard De Cortanze (Albin Michel)

     

    « Littérature sans Frontières » est une chronique de Pierre Guelff.

    Enfant de l’après-Seconde Guerre mondiale, je suis, donc, un baby-boomer qui, au fil du temps et des aléas de la vie, s’est parfaitement retrouvé dans des personnages et des situations du roman « Laisse tomber les filles » de Gérard De Cortanze, publié chez Albin Michel.

    Inutile de préciser que les yéyés, traduisez « Nous sommes jeunes », selon Edgar Morin, philosophe et sociologue, j’ai bien connus ! J’y ajoute « Salut les Copains » (Générique de l’émission et couverture DVD : éditions Montparnasse), l’émission mythique d’« Europe 1 », que je devais écouter en cachette, puis « Campus » de Michel Lancelot, Mai 68, le combat ouvrier, ensuite la crise pétrolière pour mettre fin aux « Trente Glorieuses », comme disent les historiens. Mais, cette période de 1945 à 1973, « d’une exceptionnelle prospérité », prétendent-ils, ne l’était pas pour tout le monde.

    Ancien ouvrier d’usine avant un radical changement de parcours professionnel, comment ne pas être d’accord avec l’auteur quand il décrit la classe ouvrière à laquelle j’ai appartenu comme suit : « Un monde où règnent la peur, les accidents du travail, les conflits sociaux, les fours qui explosent, la mort des ouvriers maghrébins respirant à pleins poumons la poussière de graphite… » ?

    Mais, avant cette réalité, il y eut, effectivement, le temps des copains, la nouvelle vague, celle qui allait balayer beaucoup de choses sur son passage.

    Un nouveau monde prenait naissance. Entre parents et ados, « c’était une véritable guerre de générations qui s’engageait » et certains éditoriaux tiraient à volonté sur cette jeunesse, qu’elle qualifiait de dépravée : « Salut les voyous ! », « Les blousons noirs envahissent la France »… Pourtant, nous écoutions Peter, Paul and Mary, Nina Simone, Jean Ferrat, censuré par le pouvoir, Léo Ferré et autres qui chantaient des hymnes à la paix, contre les guerres et les racismes, alors que certains découvraient le rock d’Elvis, de Vince Taylor, de Gene Vincent ou étaient des fans inconditionnels de Johnny, des « Chaussettes Noires » et de Sylvie, voire de Paul Anka, de Joan Baez, que tous revêtaient des jeans, gars comme filles, achetaient des 45 tours, et, surtout, que cette jeunesse en avait marre des interdictions, des restrictions, des brimades et des lois datant de Mathusalem et Napoléon qui brimaient le peuple.

    Ainsi, durant 350 pages, l’auteur décrit avec une précision chirurgicale, et pour cause, ne déclara-t-il pas que « tout roman était autobiographique » (« Le Soir », janvier 2018) ?, le destin de François, rocker que les trips tentaient, Lorenzo, l’intello et sportif accompli, grand ami d’Antoine, fils d’ouvrier et gauchiste dans l’âme – ce qui n’est pas une tare, hein ! -, mais, aussi, de Michèle, féministe en herbe, dont tous les trois étaient épris et qui, dès ses 15 ans, envoya balader les amies et amis de ses grands-parents, qu’elle adorait, au motif qu’il s’agissait de « vieux cons » !

    La rupture des générations s’étendait. Qu’en resta-t-il ? Que devint ce quatuor et tous les autres yéyés et rockers ? Avec « Laisse tomber les filles », vous avez un superbe ouvrage pour vous le raconter et, éventuellement, un triple CD de musique des années 60.

    Quand la réalité rejoint la fiction, en somme ! J’en suis un témoin encore vivant !

    Le soir du 7 janvier 2015…

    Et puis, et puis…, des premiers chapitres où je lis : « Les ambitions et les rêves de la jeunesse alimentent la morale véritable d’une société que la génération des yéyés est en train de bouleverser » à « Trois amis autour d’une même fille. Tous trois secrètement amoureux. Chacun d’eux prêt à renier les deux autres pour ne garder que la seule petite amoureuse qui a bien compris tout le pouvoir qui était désormais le sien », on se demande tout ce que cela va donner. Ne retombe-t-on pas dans les clichés et les comportements d’avant la révolution yéyé ?

    Les derniers courts chapitres des 436 pages de ce livre, également formidable sur le plan de l’analyse sociétale, poussent littéralement le lecteur à découvrir la suite réservée à ces baby-boomers et soixante-huitards. Sont-ils aussi devenus des « Je suis Charlie » ?

     

    6 min
  • « Ce feu qui me dévore » de Paul Couturiau (Presses de la Cité)

    « Littérature sans Frontières » est une chronique de Pierre Guelff.

     Si comparaison n’est pas raison, le personnage principal, Bernard Bertin, du roman « Ce feu qui me dévore » de Paul Couturiau paru dans la collection « Terres de France » aux Presses de la Cité, me fait fortement penser à Meursault dans « L’Étranger », le mythique livre d’Albert Camus.

    D’ailleurs, l’auteur lui rend hommage en citant le célèbre Prix Nobel 1957 : « C’est l’histoire d’un homme banal, innocent, que la justice prend pour un criminel. Tout cela parce qu’il refuse de mentir  et d’entrer dans son jeu. »

    Avec Paul Couturiau, nous voici à Metz en 1970. La maison des Bertin est en feu. Bernard, 18 ans, le fils, arrive sur les lieux du drame. Sa mère décède et son père brûle sous ses yeux. Certains témoins disent qu’il sourit.

    Paul Couturiau.

    « Oui, je souris : sans doute parce que je déteste cette maison. J’y ai passé des heures horribles. Des heures d’une souffrance que je ne souhaite à personne. Cette maison est celle du malheur… »

    Cette déclaration va le poursuivre, alors qu’il ne s’agit pas de la vérité.

    Albert Camus (photo « Carnets » Folio)

    Et, voici, donc, Meursault quand Bernard déclare : « Demain, ou dans peu de temps, je serai enfermé derrière les barreaux et tout cela n’aura plus de sens. ». À vrai dire, « quelqu’un » a reproduit dans la réalité ce que Bernard avait écrit dans un futur roman. « Je ne suis pas coupable, mais c’est bien moi qui ai inspiré le pyromane, non ? Je n’étais pas né que j’avais déjà été condamné alors à quoi bon lutter ? » Du Camus, non ?

    Ensuite, voici deux phrases qui corroborent le climat  dans lequel se déroule une situation minutieusement décrite par l’auteur : « À l’adolescence, on ne cherche pas à comprendre, on juge et on condamne… La plupart des adultes ne dépassent jamais cet âge-là » et «  Le silence est le meilleur allié de la lâcheté ».

    Ici, ce n’est plus du Camus mais du Gérard de Cortanze, Prix Renaudot et de l’Académie française, qui déclara il y a peu[1] : « En réalité, un écrivain ne fait rien d’autre que d’écrire des biographies, qui sont celles de ses personnages. Tous les livres sont autobiographiques. »

    Dans le fond, avec son dernier ouvrage, Paul Couturiau prouve, à suffisance, que son écriture raffinée mérite bien ces deux comparaisons.

    [1] « Le Soir », 27 janvier 2018.

    3 min
  • Comment faire tomber un dictateur (3/3)… quand on est sans armes de Srdja Popovic (Payot)

    « Littérature sans Frontières » est une chronique de Pierre Guelff.

    « Voici le livre des révolutions possibles. Il s’appuie sur une expérience acquise dans près de cinquante pays. Il prend la voix exceptionnelle de Srdja Popovic, apôtre de la lutte non violente, qui fit tomber Milosevic, fut de toutes les « révolutions fleuries » et a été considéré comme l’architecte secret du printemps arabe. »

    Assurément, « Comment faire tomber un dictateur » quand on est seul, tout petit et sans armes de Srdja Popovic (Petite Biblio Payot), méritait bien trois passages sur antenne et le site. Voici la troisième des trois chroniques sur cet activisme pacifiste qui réconcilie avec l’action politique !

    Avant de fournir des statistiques très intéressantes, Popovic évoque encore quelques aspects du sujet et cite Benjamin Franklin : « Il y a trois types de gens : ceux que l’on ne peut pas faire bouger, ceux que l’on peut faire bouger, et ceux qui bougent. »

    Il explique aussi : « Généralement, pour les citoyens ce qui compte davantage que les droits civiques, la liberté religieuse ou de réunion, c’est du respect, de la dignité, ils veulent que leurs familles soient en sécurité, percevoir un salaire honorable pour un travail honnête. »

    Srdja Popovic en conférence (Prise d’écran TED.com)

    Il ajoute : « La non-violence est plus efficace que la violence, parce qu’elle permet à tous, où qu’ils se trouvent et si frêles soient-ils, de se confondre à l’’ennemi’. Il y a beaucoup de corollaires pour y parvenir : il faut être aimable, susciter la sympathie des masses, avoir une vision pour demain sur les plans éducatifs, culturels, environnementaux, ne pas crier victoire trop rapidement à l’image des activistes égyptiens qui crurent que la démocratie s’installerait d’office à la chute de Moubarak, il faut également se protéger des provocateurs tentant de ruiner ou d’intoxiquer leur action, le mouvement doit résider dans l’unité pas comme les « Femen » car on ne sait plus très bien si leurs manifestations concernent les droits des femmes, la laïcité ou autre chose. »

    Quant aux statistiques encourageantes, il s’agit de l’étude d’Erica Chenoweth et de Maria Stephan réalisée en 2011 à l’université de Columbia qui démontre qu’entre 1900 et 2006, il y eut 323 conflits d’envergure, que 26% ont « réussi » par les armes et 53% par la non-violence. Que sur les 35 dernières années et les différentes transitions sociales de la dictature à la démocratie, sur 67 cas divers, dans 50 de ces cas ce furent des luttes non violentes qui ont été la clef du pouvoir.

    Mais, ne crions pas victoire trop vite, alerte Popovic :

    « Il ne faudrait pas que les chaussures d’un ancien dictateur semblent très confortables aux nouveaux occupants du pouvoir ! »

     

    https://www.ted.com/talks/srdja_popovic_how_to_topple_a_dictator?language=fr

     

    Musique : refrain de « La Marseillaise de la Paix », Chanson Plus Biflusée – C.J. Rouget de Lisle. Origine : chorale d’orphelins de Cempuis – Oise -, 1892, dirigée par le pédagogue libertaire Paul Robin (1837-1912). Youtube, 2018.

     

    5 min

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