Fréquence Terre

Fréquence Terre

By Fréquence TerreScienceNature
Download on the App Store

Fréquence Terre episodes

  • Art brut et solidarité

    « Art et Marges » est un musée bruxellois qui devrait intéresser les nombreux Français de passage dans la capitale de l’Europe ou qui y résident. En effet, la philosophie de ce musée m’est apparue remarquable : c’est celle de tendre la main vers « l’autre », c’est-à-dire celui qui est quelque peu « ghettoïsé » ou fragilisé. Il s’agit, donc, d’une philosophie humaniste en forme d’ouverture fraternelle envers des gens qui ne s’inscrivent pas obligatoirement dans le circuit culturel « classique ».

    Ce Musée de l’art brut (312 rue Haute à Bruxelles), propose des expositions temporaires et une collection permanente d’art outsider : « Art en dehors des circuits habituels, avec des créations comme une nécessité vitale pour des personnes fragilisées (mentalement, par exemple) avec une expression originale, ou pour des autodidactes »,  m’expliqua Sarah Kokot, cheville ouvrière, parmi d’autres, de cette heureuse initiative d’organiser trois expositions temporaires annuellement en plus d’étonnantes collections permanentes.

    Prenons l’exemple de Gustave Mesmer (1903-1994). Il fut enfermé – durant des décennies, à vrai dire les deux tiers de son existence -, interné par sa famille car il avait « blasphémé » dans une église. Son rêve était de voler dans les airs et de créer un vélo-volant : « C’était un peu un Léonard de Vinci dans son genre, très créatif, il élaborait même ses propres outils à partir de matériaux de récupération ».

    Il rêvait de liberté toute sa vie, alors qu’il était enfermé pour une « schizophrénie lente », selon les médecins. Et pourtant, une Fondation Mesmer se créa et il fut exposé en tant qu’artiste à l’Exposition universelle de Séville !

    Le musée montre aussi des œuvres d’autodidactes. Oeuvres parfois issues d’ateliers créatifs et réalisées avec des stylos à bille sur du papier, des textiles, de la toile de jute, de la céramique…

    Prenons ce deuxième exemple : celui d’un carrousel fabriqué par un boulanger qui dut arrêter son métier pour maladie. Pas question, ici, d’handicap mental, mais, aussi, de la concrétisation d’un rêve : celui de réaliser un manège posé sur un tourne-disque car, enfant, il ne pouvait pas aller sur les chevaux de bois !

    Assurément, ce musée relève bien d’une philosophie humaniste qui, en ces périodes troublées que nous vivons, est une réelle bouffée d’oxygène sociétale.

    Infos : les photos montrent le vélo-volant de Mesmer et d’autres oeuvres d’autodidactes ou personnes dites « fragilisées ». Site : artetmarges.be

    4 min
  • La Beauté du Diable

    Jean de Boschère (1878-1953), imagier rebelle des années vingt, c’est « l’histoire littéraire qui n’aime guère les figures inclassables ».

    Autoportrait de Jean de Boschère, imagier rebelle des années vingt.

    Écrivain, illustrateur, peintre, sculpteur, naturaliste, farouche provocateur et nomade, hanté par le suicide de sa sœur, défigurée par un bec-de-lièvre, s’est fait imagier pour opposer à la laideur des « identités meurtrières » la beauté de formes hybrides inédites.

    Inutile de dire que l’exposition « La Beauté du Diable » qui se tient, jusqu’au 28 mai 2017, à la Bibliotheca Wittockiana à Bruxelles, ne pourra qu’intéresser les centaines de milliers de Français qui résident en Belgique ou qui la visitent.

    Une exposition qui, au-delà de correspondances, d’extraits de livres et d’ouvrages souvent illustrés et dont les titres corroborent le thème générique, tels « Derniers poèmes de l’obscur », « Dolorine et les ombres », « Satan l’obscur », on découvre des peintures avec, par exemple, cet autoportrait de Jean de Boschère qui rappelle quelque peu l’ambiance énigmatique du « Nom de la Rose », des gravures, des dessins, des photos, des sculptures, telle celle, étrange, qui illustre la citation extraite du « Journal d’un Rebelle solitaire » : « La liberté est dans l’affirmation que le oui contient le non ».

    Entre les derniers avatars du symbolisme et les audaces surréalistes, cette exposition propose « un véritable chaînon manquant de l’histoire du livre illustré ».

    3 min
  • Le Petit Livre du Bonheur de Véronique Barrau (Éd. du Chêne)

     

    Quel fameux défi que celui lancé par les Éditions du Chêne avec ce « Petit Livre du Bonheur » écrit par Véronique Barrau !

    En effet, dans la sympathique collection du « Petit Livre de… », aborder le concept du bonheur, « une histoire intemporelle », selon l’auteure, en 80 objets sur 170 petites pages, les unes de textes courts et les autres d’images d’antan, relevait d’un art de résumer et d’illustrer une symbolique tellement importante pour tout être humain.

    De l’agate à la turquoise en passant par l’araignée (qui assainit l’air et écarte les maléfices), le bossu (dont la vision favoriserait les amours), au chat (caresser un chat noir ferait gagner au jeu), à la corde d’un pendu (qui porterait chance), à l’étoile filante (qui, tombée sur notre planète, apporterait une âme aux nouveaux-nés), au célèbre muguet du 1er mai, à la patte de lapin (utilisée comme mascotte porte-bonheur), au trèfle à quatre feuilles (une « erreur » de la nature devenue un illustre grigri), et l’incontournable nombre 13, ce petit livre se lit, tout simplement, avec bonheur !

    2 min
  • L’homme révolté (3) : Faire surgir la suprême dignité de la suprême humiliation.

     

    Dans le monde entier, on évoque de plus en plus, la désobéissance civile, l’insoumission, l’anarchie pacifiste chère à Georges Brassens et, comme un retour aux sources, « L’homme révolté », l’essai d’Albert Camus qui, tout au début des années ’50, suscita maints débats et polémiques.

    Cependant, avec le recul on peut dire qu’Albert Camus avec été un visionnaire avec son gigantesque travail qui, plus d’un demi siècle plus tard, est, effectivement, d’une brûlante actualité.

    Analysant et commentant les Rousseau, Bakounine, Hegel, Descartes, Nietzsche, Marx, Proust et tant d’autres, Albert Camus y apporte aussi sa propre vision.

    Voici, la troisième des trois chroniques que je consacre à ce sujet par des citations sélectionnées dans cet ouvrage de près de 400 pages.

    Une sorte d’hommage à cet auteur qui a marqué toute mon existence par son discours humaniste.

     

    « La mission du prolétariat est de faire surgir la suprême dignité de la suprême humiliation. »

     

    « Il est difficile de revenir sur les lieux du bonheur et de la jeunesse. »

     

    « La révolte n’est pas en elle-même un élément de civilisation. Mais elle est préalable à toute civilisation. »

     

    « La révolte n’est-elle pas devenue l’alibi de nouveaux tyrans ? »

     

    « La révolte est source de vraie vie, elle nous tient toujours debout dans le mouvement informe et furieux de l’histoire. »

     

    « L’enfer n’a qu’un temps, la vie recommence un jour. L’histoire a peut-être une fin, notre tâche pourtant n’est pas de la terminer, mais de la créer, à l’image de ce que désormais nous savons vrai. »

     

    « L’art, du moins, nous apprend que l’homme ne se résume pas seulement à l’histoire et qu’il trouve une raison d’être dans l’ordre de la nature. »

    3 min
  • L’homme révolté (2) : Le jour de la révolution.

     

    Dans le monde entier, on évoque de plus en plus, la désobéissance civile, l’insoumission, l’anarchie pacifiste chère à Georges Brassens et, comme un retour aux sources, « L’homme révolté », l’essai d’Albert Camus qui, tout au début des années ’50, suscita maints débats et polémiques.

    Cependant, avec le recul on peut dire qu’Albert Camus avec été un visionnaire avec son gigantesque travail qui, plus d’un demi siècle plus tard, est, effectivement, d’une brûlante actualité.

    Analysant et commentant les Rousseau, Bakounine, Hegel, Descartes, Nietzsche, Marx, Proust et tant d’autres, Albert Camus y apporte aussi sa propre vision.

     

    Voici, la deuxième des trois chroniques que je consacre à ce sujet par des citations sélectionnées dans cet ouvrage de près de 400 pages.

    Une sorte d’hommage à cet auteur qui a marqué toute mon existence par son discours humaniste.

     

    « La loi peut régner, en effet, tant qu’elle est la loi de la Raison universelle. »

     

    « Pour tous les opprimés, la révolution est la fête, au sens sacré du terme. »

     

    « Deux races d’hommes. L’un tue une seule fois et paie de sa vie. L’autre justifie des milliers de crimes et accepte de se payer d’honneur. »

     

    « La loi militaire punit de mort la désobéissance et son honneur est servitude. Quand tout le monde est militaire, le crime est de ne pas tuer si l’ordre exige. L’ordre, par malheur, exige rarement de faire le bien. »

     

    « Il est frappant de noter que les atrocités qui ont été commises aux colonies par des nations européennes qui obéissaient en réalité au même préjugé irrationnel de supériorité raciale. »

     

    « Le capital ne se concentre plus qu’aux mains de quelques maîtres dont la puissance croissante est basée sur le vol. Un jour vient, fatalement, où une immense armée d’esclaves opprimés se trouve en présence d’une poignée de maîtres indignes. Ce jour est celui de la révolution. »

    3 min
  • L’homme révolté (1) : « Se révolter contre la nature revient à se révolter contre soi-même. »

    Dans le monde entier, on évoque de plus en plus, la désobéissance civile, l’insoumission, l’anarchie pacifiste chère à Georges Brassens et, comme un retour aux sources, « L’homme révolté », l’essai d’Albert Camus qui, tout au début des années ’50, suscita maints débats et polémiques.

    Cependant, avec le recul on peut dire qu’Albert Camus a été un visionnaire avec son gigantesque travail qui, plus d’un demi siècle plus tard, est, effectivement, d’une brûlante actualité.

    Analysant et commentant les Rousseau, Bakounine, Hegel, Descartes, Nietzsche, Marx, Proust et tant d’autres, Albert Camus y apporte aussi sa propre vision.

    Voici, la première des trois chroniques que je consacre à ce sujet par des citations sélectionnées dans cet ouvrage de près de 400 pages.

    Une sorte d’hommage à cet auteur qui a marqué toute mon existence par son discours humaniste.

     

    « Parler, répare. »

     

    « Se taire, c’est laisser croire qu’on ne juge et ne désire rien, et, dans certains cas, c’est ne désirer rien en effet. »

     

    « La conscience vient au jour avec la révolte. Plutôt mourir debout que de vivre à genoux. »

     

    « Peut-on, loin du sacré et de ses valeurs absolues, trouver la règle d’une conduite ? telle est la question posée par la révolte. »

     

    « Se révolter contre la nature revient à se révolter contre soi-même. »

     

    « Tuer des hommes ne mène à rien qu’à en tuer plus encore. »

     

    « La morale, quand elle est formelle, dévore. »

    3 min
  • Quand la nuit porte conseil : Quelle « joie post-traumatique » ?

    « Quand la nuit porte conseil » : citations, proverbes, paroles de vie, coutumes, légendes, croyances populaires du monde entier, débats sociétaux… proposés par Pierre Guelff.

     

    Dans « Littérature sans Frontières » du 13 mars 2016, j’avais présenté l’ouvrage « Chouette, un conflit ! » de Nathalie Legros, livre illustré et comportant de nombreuses citations paru aux Éditions Chronique Sociale.

    Outre les auditeurs, la consultation du podcast à près de 2 000 reprises prouve l’intérêt pour cette approche qui se voulait un « changement de perspective et une transformation ».

    Parallèlement à son métier d’ingénieure en aérospatiale, l’auteure est médiatrice et elle vient d’écrire un texte poignant d’une douzaine de pages sous le titre « Joie Post-Traumatique » :

     

    « L’histoire est celle d’une maman et de trois enfants, projetés dans un inconnu

    menaçant, dans le hurlement de la tôle froissée et la douleur du silence. Trois

    tout jeunes enfants débordant d’énergie. Une maman sous pression. L’histoire

    d’un accident. De l’illusion du contrôle perdue sur la route turbulente de la vie.

    Explosion d’une bombe à fragmentation. Vies cassées en mille morceaux.

    Fragments de vie, d’amour, de peur éparpillés à tout vent. Peu à peu,

    courageusement, les rassembler et reconstituer le puzzle. Patiemment. Prendre

    du fil et une aiguille et recoudre, reconstituer l’ensemble. Découvrir que l’image

    qui prend forme est plus nuancée, complète, colorée et vivante. Découvrir qu’au-delà

    de la douleur et de la peur, il y a quelque chose de joyeux.

    Cheminer à la rencontre de la confusion et de la violence, de la paix et de la mort,

    du silence et de l’espace, de la douceur et de la joie. Pas à pas. »

     

    Pas à pas. Ce texte bouleverse et, en exclusivité, les auditeurs de « Fréquence Terre » et de ses radios partenaires peuvent le découvrir sur le site www.frequenceterre.com au bas de la présente chronique.

     

    Certes, de multiples questions se posent sur cette « joie post-traumatique » annoncée, mais, personne, selon moi, ne reste indifférent face à pareille lecture. À vous de juger.

     

    Nathalie Legros

    Joie Post-Traumatique

                                         par Nathalie Legros

    Prologue

     

    Boucler la boucle. La naissance et la mort sont deux extrémités d’une boucle. La

    fin est le début et le début la fin. Le trait encercle le mystère de la vie, précieux,

    gourmand, farceur. Dans ce cercle, rechercher le centre. Cet endroit à partir

    duquel je rayonne. Le centre à l’intérieur. Dans mon intérieur vivant, de chaire et

    d’os, d’esprit et d’espoir, de joie et de colère.

    L’histoire est celle d’une maman et de trois enfants, projetés dans un inconnu

    menaçant, dans le hurlement de la tôle froissée et la douleur du silence. Trois

    tout jeunes enfants débordant d’énergie. Une maman sous pression. L’histoire

    d’un accident. De l’illusion du contrôle perdue sur la route turbulente de la vie.

    Explosion d’une bombe à fragmentation. Vies cassées en mille morceaux.

    Fragments de vie, d’amour, de peur éparpillés à tout vent. Peu à peu,

    courageusement, les rassembler et reconstituer le puzzle. Patiemment. Prendre

    du fil et une aiguille et recoudre, reconstituer l’ensemble. Découvrir que l’image

    qui prend forme est plus nuancée, complète, colorée et vivante. Découvrir qu’au-delà

    de la douleur et de la peur, il y a quelque chose de joyeux.

    Cheminer à la rencontre de la confusion et de la violence, de la paix et de la mort,

    du silence et de l’espace, de la douceur et de la joie. Pas à pas. A chaque instant,

    avancer dans la simplicité naturelle de ce qui se présente. Se laisser bousculer,

    tout en dessinant patiemment la trame de la vie qui se déroule. La tisser des fils

    colorés de la confiance et du doute, des fils doux de simples gestes quotidiens,

    des fils rugueux des crises et traumatismes.

    Prendre de la hauteur et contempler la création.

    Sourire et remercier.

     

    1. CONFUSION
    2. Il m’a fallu des années pour trouver mon centre. Ce point fulgurant, d’énergie et

      de force, de clairvoyance et de douceur, de foi et de détermination, de pleurs et

      de rires, de vie et de mort. Intégrée. Me voilà intégrée. Prête à mourir. Prête à

      écrire. A rire et à danser. A tout perdre et en perdant tout, à tout gagner.

      Ce jour-là, je suis aspirée dans un tourbillon étoilé d’étincelles, trempée de

      lumière. Littéralement aspirée vers le haut. Pas comme un ascenseur, rien à voir.

      L’ascenseur est une boîte qui monte et qui descend. Je parle d’une autre

      dimension verticale : plutôt celle de la croix ou du tronc de l’arbre. Quelque chose

      de très organique, qui relie le ciel et la terre, avec naturel et fluidité.

      Un déchirement se produit, comme si ce monde était une scène de théâtre, et

      soudain un acteur traverse la toile de fond et se retrouve de l’autre côté du

      décor. La mort n’est pas un précipice. Une disparition soudaine, inexpliquée, une

      rupture totale, une absence terrible. Notez que ça, ça arrive même sans la mort.

      Parfois, quelqu’un part, et ne revient plus jamais. Ou cette personne est là, mais

      elle cesse de vous parler. Ou elle vous parle, mais son cœur n’y est plus.

      Je rêvais d’être pasteur. Celui qui transmet la bonne nouvelle, qui prononce les

      bonnes paroles. ‘Bonnes’ parce qu’elles sentent bon, sonnent juste et qu’elles

      élèvent les coeurs et les esprits. Je suis devenue ingénieur, celui qui fabrique et

      fait fonctionner les fusées, les navettes spatiales, les avions. Le point commun ?

      L’exploration de l’espace. Le pasteur explore l’espace intérieur. L’ingénieur

      s’occupe de l’espace extérieur.

      Grande confusion dans ma vie. Chaos même. Que je vais tenter de vous raconter :

      plonger puis sortir du chaos, pour y retourner de plus belle, et ainsi de suite.

      Jusqu’à trouver le centre, le rythme.

      Les moments sont précieux dans la vie où le regard bascule. Les choses vous

      apparaissaient sous un certain jour, habituel et prévisible, et soudain, la lumière

      change, un élément de la situation disparait, quelqu’un se déplace. Une autre

      réalité apparaît. La même et une autre. Simultanément.

       

      Un jour, une psychanalyste m’invite à me coucher sur le divan plutôt qu’à

      m’assoir dans le fauteuil comme d’habitude. Une fraction de seconde et un

      minuscule changement de position. TOUT se transforme. Parler à un être humain

      devient parler au plafond, c’est-à-dire à personne. Sans regard bienveillant pour

      me rassurer et me renvoyer un écho épuré de mes paroles. Je sème les mots, je

      les projette vers le haut, et les regarde retomber ça et là. Au fil des séances, j’en

      viens à me parler à moi-même. Parler, m’écouter, me répondre. Une sorte de

      dialogue s’installe, entre moi et moi, entre moi et l’univers. Peu à peu, la limite

      entre moi qui parle, moi qui écoute et moi qui me répond s’estompe. Je deviens la

      même personne. Je m’intègre, en cercles successifs.

       

      Le bleu du ciel. Implacable.

      La chaleur dorée. L’agitation désordonnée.

      Le tourbillon ascendant des pensées.

      Les cellules s’orientent vers le décrochage.

      Elles se déforment et se tendent.

      Jusqu’à l’inévitable rupture

      Au déchirement dans un vacarme

      Un bruit de maux couverts

      De demi-maux mal reconnus

      Des fleurs de maux

       

      1. VIOLENCE
      2.  

        Une histoire. Raconter une histoire, qui a un fil. Sinon, ça ne fera qu’ajouter du

        chaos à la vie. Pourtant c’était bel et bien la confusion qui régnait. Si je le

        dissimule sous un semblant d’ordre, je vous trompe, je vous berne, je vous

        conforte dans une illusion d’harmonie ou de contrôle.

        Volcan au bord de l’éruption. Toute cette lave à l’intérieur, qui vient de très loin,

        des tréfonds sombres de la terre, qui s’accumule et fait pression. Un jour,

        l’éruption est là. Elle peut se produire à tout moment, en toute circonstance,

        même au volant d’une voiture, roulant sur l’autoroute à vive allure. J’ai envie de

        dire : ‘attention, elle est là, cette violence, juste sous la surface. Mieux vaut la voir,

        la regarder les yeux dans les yeux, faire connaissance, se relier à elle, l’approcher,

        l’apprivoiser. En dehors d’une crise.’

        Raconter ‘ce jour-là’.

        Celui de l’accident.

        Ce qui se passe dans la voiture ce jour-là, c’est un accès de violence. Disons les

        choses comme elles sont. Un geste brutal pour faire obéir les enfants, tous les

        trois assis sur la banquette arrière. Des enfants forcément pleins de vie,

        débordants d’énergie, à l’étroit dans l’espace intérieur de la voiture. Un geste qui

        m’échappe. Quelque chose me traverse. Une force m’intime de me tourner vers

        l’arrière. Je lui obéis. Immédiatement. Sans réfléchir. Brutalement.

        Dramatiquement. Le volant suit docilement mon mouvement. Il entraine la

        voiture, qui dévie de sa trajectoire.

        C’est une période de ma vie où je n’ai pas encore appris à reconnaître, à accueillir,

        et à apprécier la réalité telle qu’elle est. De sorte que je vis constamment en

        porte-à-faux, entre cette réalité réelle et le fantasme d’une réalité imaginaire,

        désirée ou redoutée. La réalité réelle, à ce moment-là, c’est trois enfants en

        besoin de grand air et d’espace dans une voiture roulant sur une autoroute et

        une maman au volant fatiguée, agitée par de multiples questions existentielles et

        conflits intérieurs.

         

        Par un geste incongru, je mets en danger la vie de mes enfants et la mienne.

        Jeter par terre un vase en Crystal et le voir exploser en mille morceaux. Un pavé

        dans la marre. Comme si un geste pouvait ramener les choses à un cours plus

        favorable. Comme si je contrôlais la trajectoire de la réalité, à la façon de celle

        d’une fusée. Version mécaniste du monde : une action par ici, parole ou geste, et

        je dévie le système par là. Mécaniste et déterministe.

        Mon geste est mu par le besoin viscéral de rétablir le calme. Il s’impose dans la

        voiture pendant quelques secondes. Le temps de voir la route se mettre à danser.

        Sous nos yeux. De ressentir le poids de la voiture passer de gauche à droite et de

        droite à gauche, à la façon d’un patineur. Dans un mouvement de plus en plus

        ample. Le temps de comprendre le drame qui se rapproche. Incrédulité et terreur.

        Quelques secondes de silence radical, et une fulgurante leçon de vie : ‘ne cherche

        pas à manipuler la réalité, ou c’est elle qui te manipulera’. Il n’y a plus qu’à prier.

        Se relier à l’univers. Abandonner l’idée d’influencer le cours des choses. Accepter

        de me sentir engloutie dans un mouvement qui me dépasse. Quelque chose de

        terrible est sur le point de se produire : la chose ne s’est pas encore produite,

        mais déjà, elle s’inscrit dans ma conscience, dans mon corps.

        Permettez que j’avance à petits pas dans cette histoire.

         

        Avant. Après.

        La limite est franchie

        Avant, la proximité de la vie

        Après, la proximité de la mort

        Deux faces d’une réalité. Insaisissable.

        Avant, volonté de forcer les idées, la vie

        Après, ouverture au cours des choses

        Qui s’imposent à l’ombre de la mort

        Maîtrise et contrôle n’ont plus cours

        A la merci de l’histoire. De la vie

        Totalement vulnérable

         

        1. PAIX
        2.  

          La paix est une pratique. On fait la paix. Comme on fait l’amour. D’une certaine

          façon, la paix, tout comme l’amour, est reçue à la naissance. Elle fait partie de

          notre équipement d’être humain. C’est le potentiel qui nous est donné, comme si

          on disposait d’un petit sac de graines de paix et d’amour. A nous de trouver un

          sol accueillant et fertile où les semer, de porter ensuite attention aux tiges fines

          et fragiles sortant de terre, de les nourrir et de les protéger du soleil. La paix et

          l’amour se cultivent.

          Puisse chacun trouver sa pratique de paix, et s’y engager joyeusement. Peut-être

          n’est-il pas nécessaire de souffrir, de mettre sa vie en jeu, ni celle de ses enfants,

          pour en découvrir l’importance.

          J’ai grandi en partie dans la maison de mes grands-parents, dans la campagne

          Ardennaise, là où les collines sont couvertes de bois et les pâtures occupées par

          les vaches laitières. Située sur le trajet de la dernière offensive allemande de

          l’hiver 1944. Mon arrière-grand-mère nous interdisait de jouer dans la cabane au

          fond du jardin, redoutant la présence de grenades non explosées. Un grand-oncle,

          arrêté pour résistance, est mort dans un camp de détention allemand.

          ‘Seigneur, fais de moi l’instrument de ta paix.’ Saint François d’Assise

          En décembre 1944, la maison est habitée par une jeune femme nommée Rose.

          L’hiver est rude et la neige recouvre le pays. Une colonne de blindés allemands

          traverse les Ardennes, passant à quelques mètres de la maison, en contrebas.

          Personne ne s’attendait à une offensive allemande. La confusion domine,

          renforcée par le brouillard et le froid glacial. Les bois alentours pullulent de

          résistants belges, de soldats américains ou anglais, et de tout jeunes soldats

          allemands. Rose est seule dans la maison, à la tombée de la nuit, la veille de Noël,

          quand deux soldats y trouvent refuge. L’un, blessé, est soutenu par l’autre. Tous

          les deux sont épuisés et transis de froid. Le brouillard a l’avantage de diluer les

          frontières, d’estomper les différences, de dissoudre les camps. Parfois, le

          brouillard est une bénédiction, un épais rideau qui amorti le bruit, ralenti le

          mental, dépouille de tout point de repère. Rose s’occupe de ces deux hommes.

          Elle les introduit dans la maison. Ils s’asseyent autour du poêle dans la cuisine.

           

          Elle les nourri et leur prodigue les soins nécessaires. Tout se passe en silence,

          dans une sorte d’appréciation de la réalité, sans jugement, sans colère ni peur. En

          paix. Après quelques heures, ils quittent la maison. L’histoire dit que l’un est un

          jeune allemand, et que l’autre, blessé, est un vieil officier anglais. A l’image d’un

          père et son fils, reliés et séparés. Deux êtres humains, de part et d’autre de la

          ligne de front.

          Ils sont en paix, tous les trois, pendant ce moment, dans la cuisine chauffée par le

          poêle à bois, dans la maison isolée à la lisière de la forêt noyée dans le brouillard,

          recouverte de neige. Souvent, paix est opposé à guerre. Chercher la paix revient

          alors à éviter le conflit, ou à le résoudre s’il est présent. Et si la réalité était plus

          nuancée et subtil e? Et si nous portions chacun cette possibilité de paix au plus

          profond de nos êtres en toute circonstance, même au coeur du conflit? Et si nous

          pouvions l’activer à tout moment ? Ils sont en paix tous les trois, malgré la guerre,

          car à ce moment précis, ils se sentent libres d’agir comme des êtres humains,

          d’éprouver de la gratitude l’un envers l’autre. Ils vibrent sur la même fréquence,

          alignés avec les lois humaines, dans le respect de la vie.

           

           » Ce à quoi l’on résiste persiste, et ce que l’on embrasse s’efface  » Carl Jung

          Ce jour-là, sur l’autoroute, je porte en moi de nombreux conflits. Entre mon coeur

          et ma tête. Entre l’ingénieur et le pasteur. Entre la mère et la femme. Entre le

          monde et moi. Entre moi et les femmes des générations passées. Vision divisée et

          fragmentée du monde. Les uns contre les autres. Moi, seule, au milieu, tiraillée,

          bousculée dans les remous de ces courants divergents d’émotions, de pensées,

          d’envies, de besoins. Pourtant je résiste, refusant de voir, de sentir, de toucher

          ces conflits. Je me projette dans une réalité harmonieuse imaginaire. Avec

          détermination et conviction, je joue le jeu de la paix, comme Polyanna joue le jeu

          du contentement. En prétendant être en paix, je crois l’être réellement, renvoyant

          dans l’ombre toute une partie de mon univers. Dans cette réalité idéale

          harmonieuse et logique, un geste posé pour ramener l’ordre rétablit l’ordre.

          Un moment en dehors du temps où tout n’est plus qu’obscurité, secousses

          violentes, bruit fracassant, et sombre odeur de mazout. Quelques secondes qui

          pourraient être une vie entière : suspendues hors du temps habituel. Dans un

          temps résolument vertical. Un puissant ‘ici et maintenant’. Totale présence

          requise. Un appel impérieux à n’être nulle part ailleurs.

          La voiture immobilisée, j’ouvre les yeux. Désolation. Je me retourne : où sont les

          enfants ? Quelques secondes plus tôt, ils étaient tous les trois sur la banquette

          arrière, gigotant, discutaillant, rigolant et échangeant leurs jouets. Ils n’y sont

          plus.

          Je ne ressens les émotions qu’à travers une sorte de brume « amortissante ». Je ne

          suis pas frappée de plein fouet par l’angoisse, la panique, la colère contre moi-même.

          Au contraire, dans une clarté limpide, je vois comment j’en suis arrivée là,

          et quoi faire maintenant que j’en suis là. Une clairvoyance fulgurante, doublée

          d’un profond détachement : peu importe les résultats de mes gestes, l’important

          est de les poser, précisément et au plus vite. En l’occurrence, chercher les

          enfants, les mettre à l’abri, les soigner et les rassurer.

          L’être humain est équipé pour ce genre de situations. C’est une découverte que

          j’aime partager. Dans ce moment de désolation, je découvre des ressources que

          je ne soupçonne pas. Courage. Capacité d’agir malgré la détresse et la douleur

          physique. Gentillesse et chaleur des gestes et des paroles d’automobilistes

          inconnus. Permettez-moi de le répéter : nous sommes équipés pour cette vie. Et

          d’en faire une invitation à la confiance et au courage d’être soi-même.

          Je trouve d’abord Julien, le plus jeune. Il est encore dans son siège d’enfant, qui

          lui-même a basculé dans le vide de la voiture renversée. En le libérant de sa

          ceinture, je croise son regard flou et perdu. Mon Dieu, pourvu qu’il ne devienne

          pas fou… Il est vivant. Un peu de sang coule sur son visage. Je le prends tout

          contre moi et le serre très fort. ‘Viens, on va chercher les filles’.

          La carcasse de voiture est immobilisée sur la bande d’arrêt d’urgence. Où sont les

          filles ? A quelques dizaines de mètres, je distingue une petite silhouette étendue

          sur le tarmac brûlant. On accoure. Sophie est inconsciente. Je m’agenouille

          auprès d’elle, Julien dans les bras. Elle reprend connaissance, éclate en sanglots

          et du haut de ses quatre ans, nous regarde dans un nuage de terreur. Je la

          caresse et lui parle doucement : ‘Sophie, c’est juste un accident, ne t’en fais pas,

          on va tous se retrouver à l’hôpital’. Tous ?

          Le soleil brule, haut dans un ciel parfaitement bleu de la mi-août. La chaleur

          venue du ciel entre en collision avec la surface noire et goudronneuse de la

          route, alourdie plus encore par une odeur âcre de mazout. Les voitures

          continuent à défiler le long de l’autoroute. Certaines se sont arrêtées pour nous

          porter secours. Les ambulances commencent à arriver. Je crie : ‘il manque un

          enfant, il faut trouver Mia’.

           

          Les mots ne sont rien

          Que sont-ils dans cette immensité de larmes ?

           

          1. MORT
          2.  

            Ce matin-là, celui de l’accident, je suis plongée dans un cours d’Histoire de la

            Philosophie. Nous habitons la campagne et j’étudie sous le toit, dans la

            tranquillité d’un petit village vivant au rythme des travaux des champs. A

            quelques kilomètres, les enfants s’amusent avec d’autres enfants, à dessiner et à

            peindre, à explorer et à représenter leurs perceptions du monde.

            Ce matin-là, j’arrive au chapitre de la mort. Mentale exploration de la sagesse des

            anciens. Platon : « [La mort], est-ce autre chose que la séparation de l’âme d’avec

            le corps ? On est mort, quand le corps, séparé de l’âme, reste seul, à part, avec

            lui-même, et quand l’âme, séparée du corps, reste seule, à part, avec elle-même. »

            Jouissance dans la manipulation des idées. Intellectuelle ivresse. Kierkegaard : ‘ …

            à l’homme animé de sérieux, la pensée de la mort donne l’exacte vitesse

            à observer dans la vie, elle lui indique le but où diriger sa course’.

            Jouer avec le concept de mort. Jongler avec ses représentations. Je m’envole,

            nourris intensément la pensée. Perds pied. Sensation désagréable à l’intérieur :

            quelque chose m’échappe. Vers midi, je me détourne de mes cours et m’en vais

            chercher les enfants. Quelques heures plus tard, la théorie fait place à

            l’expérience. Travaux pratiques. Comme par hasard.

            Les deux petits sont vivants. Je les touche, les caresse et les rassure. Je ne dirais

            pas qu’ils sont sains et saufs tant leurs corps sont meurtris et leurs regards

            absents ou désespérés. Déjà, les secouristes sont à leurs chevets. Je confie Julien

            à une ambulancière et Sophie au soin des secouristes, qui l’installent sur une

            civière.

             

            On cherche Mia. Quelqu’un découvre enfin son petit corps projeté sur le talus

            dans les broussailles. Mon Dieu, merci de l’avoir protégée ! Lorsque j’arrive,

            quelqu’un me dit ‘ne vous en faites pas, elle est vivante, croyez-moi, son cœur

            bat’. Pourtant, ce que je vois c’est surtout une immobilité totale et un profond

            silence : signes de l’absence de vie. Une jolie petite fille toute blonde, six ans de

            vie, étendue sur le dos dans l’herbe, comme si elle contemplait tranquillement les

            nuages. Les médecins-urgentistes arrivent, s’activent auprès d’elle.

            Immédiatement, ils l’intubent, et l’embarquent vers l’hôpital le plus proche. Les

            petits sont emmenés ailleurs, dans une autre clinique, pour mobiliser le plus de

            ressources possible autour de notre sauvetage.

            Au bord de l’autoroute, dans la fournaise de l’été, il ne reste plus que moi. Je suis

            seule avec quelques policiers, ambulanciers et curieux. Je cours sans plus savoir

            où aller, quoi faire, ni qui réconforter. Quelqu’un m’arrête et verse un liquide froid

            sur ma main explosée. C’est là que le choc se produit. Dans une fraction de

            seconde, je perçois l’étendue des dégâts. De plein fouet je suis frappée par la

            douleur et le désespoir. Je sens mon corps qui lâche.

            Immobile. Ma vie en mille morceaux. Debout. Sans plus rien à faire. Menace d’être

            engloutie par une gigantesque vague de souffrance et de douleur physique. Elle

            est là, sur le point d’éclater. Je ne sais pas nager dans cet océan de désespoir.

            Personne ne m’a appris à surfer. Je suis petite, exposée, sans défense. Minuscule.

            Je voudrais disparaître. Ce n’est pas une vague, c’est le monde qui s’écroule, se

            condense, se ramasse en un point. Tout s’obscurcit. Le bruit de l’autoroute

            s’estompe. De même que l’odeur de mazout. De même que la chaleur brulante.

            L’espace devient silencieux.

            Une couverture de silence, comme une couche épaisse de neige amortissant le

            bruit. Je m’élève au-dessus du bruit. Quelque chose se passe dans une dimension

            verticale, dans l’immobilité et le silence. Je perds pied, je perds le contact avec la

            terre. Je me sens soulevée et propulsée vers le haut. Les émotions disparaissent,

            de même que l’odeur. Tunnel sombre, puis de plus en plus lumineux et coloré.

            Passage éclatant. Le mouvement vers le haut s’accélère, la lumière blanche se

            transforme en pluie d’étincelles multicolores. Je me sens aspirée. Soudain freinée :

            quelque chose intervient et contrarie le mouvement ascendant. Je ne peux le

            décrire que comme deux mains qui s’emparent de mes deux pieds. Quelque

            chose, peut-être une voix, me dit : ‘non, pas là-haut, tu restes ici ’.

            Alors, j’ouvre les yeux. Je vois, je sens et j’entends. Le talus, la crasse noire

            partout, l’odeur de mazout, la morsure du soleil. Je vois et me dis : ‘non, pas ça,

            pas là’. Cette pensée me libère de la contrainte de mon poids d’être humain

            retenu par la gravité. Je m’élève à nouveau dans le tunnel de lumière. A nouveau

            ma course est freinée par deux mains qui saisissent mes pieds. Impérativement.

            ‘Tu restes là’. J’ignore combien d’allers retours se produisent.

            Finalement, je lâche, j’abandonne la résistance. J’ouvre les yeux : je suis allongée

            dans une ambulance, un masque à oxygène me couvre le visage. Il empêche mes

            larmes de couler.

            ‘Les épis de blé, au moment où ils subissent la tempête, s’inclinent ; mais ils ne

            sont pas brisés. Après la tempête, ils relèvent la tête’ (Éphrem le Syriaque, patron

            des Églises orientales)

             

            Lucidité du corps qui se relâche

            Au paroxysme de tension

            L’arc tendu libère sa flèche

            Tout se relâche. Tout s’apaise

            La peur fige l’ensemble

            Prend place et s’installe

            En même temps que la certitude

            De la vie suspendue. De la violence.

            Du mystère. De l’ignorance totale

            De la beauté. De la nécessité du choc

             

             

            1. ESPACE
            2.  

              Au fil de la vie, j’avance dans mon exploration de l’espace. Enfant, j’entre souvent

              en contemplation du ciel nocturne parsemé de points lumineux. Intriguée surtout

              par le noir profond entre les étoiles. Touchée. Je me sens petite devant un

              mystère si grand. Toute petite. Troublée aussi : je ne suis rien en regard de cet

              espace immense, pourtant, la moindre chose m’arrive et mon univers entier en

              est bouleversé. Étrange cohabitation de deux extrêmes en moi.

              Je réfléchis intensément, lis avec ferveur, cherche des réponses chez les

              philosophes, dans les églises, auprès des poètes. Parfois je croise un regard,

              inconnu mais profond, bon et lumineux. C’est là que je trouve un écho à la

              minuscule immensité mystérieuse qui m’habite. L’espace devient un espace de

              relations plutôt que de choses, d’idées ou de gens. Je pense à ce moment, juste

              avant de mourir, qui arrivera avec certitude. Qu’est-ce qui restera de ma vie ?

              Dans mon esprit d’enfant, une réponse s’impose : les relations, nouées avec les

              autres. Et au sein des relations, les échanges et les partages. L’impression laissée

              sur les autres. Rien d’autre. Juste de l’invisible, de l’intangible. Rien du tout. Le

              monde est un espace de relations.

              Ce jour-là, celui de l’accident, mon espace se rétrécit brutalement. Il se contracte

              jusqu’à ne constituer qu’une zone étroite autour de moi, laissant entrer peu

              d’oxygène. Je retiens ma respiration. Je vis en apnée.

              Pendant des mois, des années peut-être, je survis. Mon univers est sombre,

              humide et froid. Il est si contracté que toute relation, inévitablement, dépérit. La

              honte et la peur de provoquer la souffrance m’isolent. Pour brouiller les cartes, je

              m’applique à sourire. En jouant au jeu du contentement et de la paix, je me mens

              à moi-même et je trompe les autres. Je gagne du temps, mais la joie et l’amour

              s’amenuisent et disparaissent. Le respect déserte. Chaque matin, je me réveille en

              hurlant silencieusement ‘au secours’, me sentant emportée dans les tourbillons

              noirs d’une eau glacée.

              Me laisser aller, comme une grosse pierre. Tomber jusqu’au plus profond.

              M’abandonner au poids de la culpabilité, à la lourdeur de mon cœur, aux

              blessures de mon corps, à la gravité de la situation. Accepter de sombrer, jusqu’à

              toucher le fond. Et en touchant le fond, sentir un regain d’énergie, comme une

              lumière vacillante au fond d’un long tunnel noir. Maintenir l’attention sur cette

              petite lumière, la suivre comme l’étoile polaire. Peu à peu, la voir grossir. En la

              voyant grossir, sentir l’espace qui reprend son mouvement d’expansion. Dans

              l’espace grandissant, multiplier et nourrir les relations. Sentir l’espace qui se

              réchauffe. Et les sourires qui redeviennent des sourires francs et vrais, sur

              lesquels je peux compter.

              Depuis, mon espace ne cesse de s’ouvrir et de s’élargir. Vers le haut, le bas, à

              gauche, à droite, dans le troisième ou la quatrième dimension. Jouer avec le

              concept, la texture, le goût, la qualité énergétique de l’espace. L’ouvrir. Le fermer.

              Le tenir. Individuel ou collectif. A l’intérieur ou à l’extérieur. L’espace de ce qui se

              passe entre nous. L’espace de nos cœurs, de nos corps, de nos âmes.

               

              Le rideau tombe. Noir. Fracassant

              Les corps légers sont emportés

              Dans une danse aveugle folle, impitoyable

              Le bruit rempli tout l’espace

              Sature les corps livrés au mouvement

              La lumière déchire le noir

              Silence. Que signifie le silence ?

               

              1. SILENCE
              2.  

                Sophie et Julien sortent de l’hôpital, tandis que Mia y reste. Un enfant dans le

                coma, c’est un enfant résolument silencieux. Seuls les médecins parlent, font

                grises mines et prononcent des paroles du type : ‘peut-être vaut-il mieux qu’elle

                n’en sorte pas…’. Ces paroles glissent sur le bouclier protégeant une flamme

                d’espoir alimentée avec ferveur. Trouver une porte et pénétrer le silence.

                Dans le silence, trouver les mots, les gestes, les caresses, les regards qui

                touchent, font écho et résonnent. Se rejoindre, chacun dans sa solitude

                silencieuse. Les cœurs, les âmes. Au son des pompes, des fluides dans les tuyaux,

                des écrans et des ordinateurs, des alarmes, des commentaires des infirmières

                attentives et des médecins inquiets. Ces bruits-là ne comptent pas. Seul compte

                l’infini silence. Qui mène à un autre niveau de conscience.

                Il me faut des années, dix peut-être, pour accueillir et apprécier le silence. Le

                regarder comme un lieu de profonde respiration, de découverte et de paix. Une

                parenthèse dans l’agitation du monde. Traverser la cacophonie des voix à

                l’intérieur qui se répondent, se renvoient la balle, se félicitent ou s’accusent

                mutuellement. Passer à travers l’agitation des pensées. Leur donner libre cours

                sans les amplifier. Les observer, en découvrir la couleur et la texture avec

                curiosité. Les regarder peu à peu s’annuler l’une l’autre, perdre de leur superbe et

                de leur certitude. Sans leur prêter d’attention particulière. Avec patience et une

                lueur d’amusement, donner tout le temps nécessaire aux pensées pour qu’elles

                retombent, comme des soufflés sortis du four. Écouter à travers les voix, et audelà,

                entendre le vrai silence. Le silence fertile et nourricier. Le battement de mon

                coeur au rythme du battement de la Terre. A l’unisson. Entendre la musique

                fluide et naturelle de mon corps qui vibre dans chaque cellule. Regarder

                intensément. Tout cela est très physique, très concret.

                Au bureau, les collègues me consultent. Je n’ai ni position, ni pouvoir particulier.

                Simplement, je suis une personne de confiance. Un rôle que mon employeur m’a

                confié. Chacun peut entrer, s’asseoir et parler ouvertement, en confidentialité. La

                société a organisé cette possibilité pour prévenir le manque de respect, les

                atteintes à la dignité, et le harcèlement dans le contexte professionnel. Une façon

                d’offrir du silence aux employés qui en ont besoin. Possibilité de ralentir, de

                laisser décanter les émotions et les pensées se bousculant dans un bruit de fond

                épuisant. Cessez de les agiter et de les nourrir, et elles se posent, doucement. La

                clarté revient. La clarté de la décision à prendre et de la parole à prononcer.

                 

                Le rideau se lève

                Sur un monde de désolation

                La matière des corps

                Nous y sommes. Au cœur

                Où est la vie dans ce sang ?

                Dans ces corps disloqués et meurtris

                Les pleurs des uns. Le silence des autres

                La conscience qui revient. La douleur

                La conscience évadée. Où ?

                Évidence des gestes et des paroles

                Évidence de la vie qui continue

                 

                1. DOUCEUR
                2.  

                  Cet été là, dans le service des soins intensifs, la chambre est froide, contrastant

                  avec les températures extérieures. On refuse le silence artificiel. Les enfants sont

                  réunis. Julien et Sophie arborent leurs pansements et plâtres avec fierté et

                  humour, ils sourient dans une tentative de détendre l’atmosphère. Mia est

                  étendue sur un lit, reliée aux médecins par toutes sortes de fils et de tuyaux,

                  imperturbablement immobile et silencieuse. On a placé un attrape-cauchemar au-dessus

                  du lit. Un clin d’œil, une invitation à la vie, en réponse à la gravité du

                  diagnostic de traumatisme crânien.

                  Longtemps après l’accident, je découvre le Bhoutan. Entrer dans son espace

                  aérien est une expérience magique. Les larmes coulent sur les visages. Juste des

                  larmes. A la vue des vallées vertes et boisées de l’Himalaya émergeant des

                  nuages. Pénétrer un espace d’une autre qualité, d’une autre texture. Une

                  expérience très personnelle.

                  Nous parcourrons le pays d’ouest en est, découvrant vallée après vallée, temple

                  après temple. Au péril de nos vies. Car chaque jour, je crois mourir. Sur les routes

                  caillouteuse, étroites et sinueuses, à flanc de montagnes vertigineuses. Premiers

                  jours en pourparlers avec mon angoisse du vide, cette peur viscérale de tomber,

                  de mourir, de perdre pied, d’être engloutie dans les précipices profonds. Une

                  terreur qui me momifie soudain sur le bord d’un sentier ou me pousse à me

                  terrer dans le coin obscur d’un temple. Mon corps refuse obstinément d’avancer

                  ou de reculer. Je VOIS la chute dans ce vide minéral et hostile. Je SENS le courant

                  d’air et le rocher rugueux. Je RESSENS le choc fatal au fond du précipice.

                  Si je continue à respirer, c’est grâce à la présence patiente et attentive des mes

                  compagnons de route. Ils m’attendent, me parlent doucement ou

                  impérieusement, me tiennent la main, me racontent des histoires ou m’intiment

                  d’avancer. Au fil du temps, quelque chose se dissout en moi. Les pourparlers

                  entre le vide et moi se poursuivent, dans une atmosphère plus détendue. Bientôt,

                  je suis capable de faire un pas vers le vide, et le vide fait un geste vers moi. Nous

                  commençons à nous connaître et à nous respecter. Non que les choses

                  deviennent faciles et agréables, mais l’alignement, l’écoute mutuelle, le respect

                  amènent un peu de légèreté et d’humour. Bientôt, je suis capable de me tenir

                  debout près d’un Stupa suspendu dans le vide, de grand ouvrir les bras pour

                  embrasser l’espace. Puis de sourire, et de rire de soulagement. Alors, je deviens

                  capable de voir au-delà du vide et de m’intéresser à ce qui occupe l’espace.

                  En guise de bienvenue, un gouverneur de province nous parle : ‘l’essentiel dans la

                  vie, c’est d’être heureux et de rendre les autres heureux’ et il continue : ‘nous

                  sommes tous d’accord là-dessus’ Belle hypothèse pour le fonctionnement de la

                  société. Sommes-nous vraiment tous d’accord, surtout en ce qui concerne le

                  bonheur des autres et notre contribution au bonheur des autres?

                  Ce discours m’intrigue. Aussi, je redouble d’attention et j’observe : les gens, les

                  bâtiments, la nature, les routes, les animaux. Dans ce pays, la conscience est

                  systématiquement et minutieusement cultivée : conscience de soi-même, de

                  l’autre, de la nature, des traditions. La conscience semble engendrer le respect.

                  Des drapeaux de prière colorés flottent au vent, partout, jusque dans les endroits

                  les plus improbables et reculés. Des drapeaux diffusant des vœux de bonheur et

                  de paix. Le pays baigne dans ces vœux et chaque habitant en bénéficie chaque

                  jour. Serait-ce le secret de la qualité particulière de l’espace ?

                  ‘Véritablement humain sera le jour où chacun pourra dire je en pensant nous’

                  Aminata Traoré

                   

                  Au fond d’une vallée retirée, apparaît un temple. Dessiné sur un mur, une

                  immense représentation du mandala cosmique. Dans le brouillard humide du

                  début de l’automne, le centre bleu azur est un refuge pour mon esprit turbulent.

                  Les cerceaux concentriques de quatre couleurs, aux quatre points cardinaux

                  invitent au mouvement. Danse paisible et légèrement euphorisante. Résonnance :

                  l’univers en moi, moi dans l’univers. Je suis captivée.

                  Plus tard, nous nous arrêtons dans une auberge pour déjeuner. Sur la terrasse,

                  Lama Karta est seul. Je le rejoins et l’interroge : ‘Lama, que signifie le mandala

                  cosmique ?’ Lentement, il tourne son regard vers moi. Le temps est suspendu, les

                  bruits s’estompent, je suis aspirée par sa présence. Il désigne la tasse que je tiens

                  à la main et dit : ‘Ajoute du lait et du sucre dans ton thé’.

                   

                  Son regard est droit, clair, pénétrant. Le ton déterminé et doux. Une gifle en

                  même temps qu’une caresse. Ralentissement. L a vibration change, le silence

                  s’approfondit, les montagnes s’immobilisent. Je me sens humble, reconnaissante

                  et complètement désorientée. Propulsée dans une autre dimension. Réduite au

                  silence. Je reçois une leçon. Les mots sont comme des graines semées au vent. Je

                  les vois s’envoler des mains de Lama Karta, planer, atterrir doucement en moi, et

                  pénétrer le terreau de mon inconscient. Ca dépasse mon entendement. Je salue

                  Lama Karta en signe de remerciement.

                  ‘A toute question, cherche la réponse dans l’expérience directe et immédiate.

                  Surtout si la question te passionne. Tempère ta réflexion. Assouplit ton activité

                  mentale. Si la réalité a la forme d’un liquide brûlant, fort et noir, adouci-le en

                  ajoutant un nuage de lait et quelques cristaux de sucre. Toute réalité peut être

                  vécue avec douceur, nuances et gentillesse.’

                   

                  Tentation de rejoindre

                  Un ailleurs coloré, lumineux

                  Attraction de la vie qui refuse la possibilité du choix

                  Ramène la conscience dans un geste abrupt

                  Dures réalités. Dures incertitudes

                  Énergie puisée au plus profond

                  Abandon à la compétence des hommes

                  Abandon à la chaleur de gestes anodins

                  Partage de la douleur. Partage de la peur

                  Abandon total.

                   

                  1. JOIE
                  2.  

                    Sortir du coma, c’est renaître. Pas d’un coup, comme lors de la mise au monde

                    d’un nouveau né. Ni comme le paralytique qui se lève et marche. D’abord, le

                    corps se réchauffe, il reprend des couleurs, d’une façon presque imperceptible.

                    Plus tard, une paupière se met à trembler. Mouvement, premier signe de vie

                    annonçant la possibilité d’une renaissance. Après trois semaines d’immobilité

                    totale, on s’extasie, se félicite, se sourit, se congratule. A ce stade, tout n’est

                    encore que potentialité. Croiser les doigts. Être présent.

                    Succession d’instants magiques à chaque nouveau signe de vie. Rester dans

                    chacun de ces instants. S’y enraciner. Sans basculer dans le suivant, un

                    mouvement qui amène inévitablement les questions, le doute, l’inquiétude.

                    Balancier, depuis l’espoir jusque l’angoisse, et retour à l’espoir. Voir la motricité

                    du corps réapparaître timidement, sans s’interroger sur les capacités

                    respiratoires. Remarquer la main droite bouger légèrement. S’en réjouir.

                    Remercier. Sans se demander pourquoi la main gauche reste immobile.

                    Accueillir la conscience qui revient peu à peu. Un jour, Mia se remet à parler. A

                    cet instant précis, je suis seule à ses côtés dans la chambre du service

                    pédiatrique où les médecins l’ont transférée. Ce ne sont pas des balbutiements

                    mais un déversement cohérent de mots. Elle raconte tout ce qui s’est passé,

                    exactement un mois auparavant, comme si ça venait d’arriver : la voiture,

                    l’autoroute, l’accident, le ciel, les secouristes.

                    Je suis surprise d’entendre son récit qui ne s’arrête pas au choc, au basculement

                    dans le coma. Non, son histoire continue, au-delà. Elle la raconte d’une traite,

                    dans un long monologue inspiré, le regard dans le vide. Puis elle se tait. Plus

                    jamais Mia n’évoquera ces souvenirs, comme s’ils étaient évacués, dissolus ou

                    enfouis à jamais dans son inconscient d’enfant.

                    Accueillir la vie, là où elle survient, quand elle survient. Sans porter attention aux

                    endroits où l’élan vital est encore absent. Donner à Mia le temps de faire chaque

                    pas dans la confiance. Apprécier ce qui est donné aujourd’hui, sans s’interroger

                    sur ce que demain nous réserve. Un chemin long de deux années, de petites

                    victoires et de grandes avancées, de frustrations et de moments de soulagement.

                     

                    Un travail de chaque jour. Patient et déterminé. Chaque jour, joie et désespoir se

                    côtoient. Chaque jour, une nouvelle découverte.

                    Les enfants sont adultes aujourd’hui. Tout ça est loin, de l’histoire ancienne. De

                    même que de l’histoire actuelle, qui nous constitue, ici et maintenant. De l’histoire

                    présente, nourrissant nos âmes et nos chemins. Je les regarde avec

                    émerveillement, tous les trois, et une reconnaissance infinie. D’où tiennent-ils

                    cette patience vis-à-vis des jeunes enfants, ce désir de prendre soin des autres, ce

                    goût du simple et du beau, cette passion pour une vie juste ?

                    ‘Je préfère une sagesse de la joie qui assume toutes les peines de l’existence. Qui es embrasse pour mieux les transfigurer… une sagesse fondée sur la puissance

                    du désir et sur un consentement à la vie, à toute la vie…’ Frédéric Lenoir

                    Joie post-traumatique. Au-delà du stress. Lorsque le traumatisme dynamite les

                    portes verrouillées, ouvre les horizons et dissous les frontières. Lorsqu’il envoie

                    aux oubliettes tout ce qui est MOI : MA culpabilité, MES espoirs, MA colère et MA

                    peur. Et qu’une énergie circule et me relie au monde, aux enfants et au-delà

                    d’eux, à tous les autres êtres. Alors, il s’agit de NOUS. Et dans cette perception du

                    NOUS, il y a une JOIE immense.

                     

                    Un éclair est tombé

                    Est-il tombé du ciel ?

                    Ou monté de mon être ?

                    Le monde s’illumine

                    Déchiré par une intense lumière

                    Dans le fracas d’une onde de choc

                    Mouvement de tout le corps

                    D’un tout dans le corps

                    Instantanéité fulgurante

                     

                     

                    4 min
                  3. Rumeurs et amalgames qui « tuent »

                    « Quand la nuit porte conseil » : citations, proverbes, paroles de vie, coutumes, légendes, croyances populaires du monde entier, débats sociétaux… proposés par Pierre Guelff.

                    C’est avec émotion que je dédie cette chronique à Franz Bridoux, qui, jeune résistant emprisonné en camp de concentration par les nazis, avait assisté à la création de la loge clandestine « Liberté Chérie » dans un baraquement de la mort, s’en échappa et plaça tout le restant de sa vie sous le signe du militantisme. Il m’avait également confié cette parole empreinte d’une grande sagesse : « Nous ne combattions pas les Allemands, mais les nazis ». Je lui avais confié le projet de la dite chronique et il l’approuvait sans la moindre réserve. Franz Bridoux (93 ans) a rejoint l’Orient Éternel en cette mi-janvier 2017.

                    Rumeurs et amalgames qui « tuent »

                     Au nom d’un certain populisme[1], la franc-maçonnerie est (re)devenue une cible préférée des propagateurs de la théorie du « complot mondial », d’amalgames mensongers ou farfelus, de rumeurs virulentes, d’insinuations fanatiques émanant principalement de groupes fascistes ou de gens qui, dans le fond, véhiculent des propos non objectivés comme autant de fantasmes, d’a priori ou de préjugés.

                     Sans nier des dérives fâcheuses (comme dans toute société humaine) au sein de cette organisation initiatique universelle, la menace à l’encontre de francs-maçons[2] est réelle, d’aucuns prônant l’abolition de la franc-maçonnerie, publiant des listes de francs-maçons désignés comme « pourris », préconisant même leur « extermination » par les armes !

                    Comme un devoir de Mémoire, il est utile, en ces temps cruciaux pour la démocratie, de rappeler que de nombreux francs-maçons (comme tant d’autres démocrates) furent pourchassés, emprisonnés, torturés, voire exécutés sous des dictatures, bien souvent avec la complicité de partisans à leur solde. Utile, aussi, d’informer de manière (très exhaustive, je le conçois) ce qu’est la franc-maçonnerie, comme j’ai tenté de le faire à plusieurs reprises sur les antennes ou dans divers ouvrages.[3]

                    Bâtisseurs sculptés au pied de la cathédrale d’Anvers.

                    – Quel est ce fameux « secret maçonnique » qui fait couler tellement d’encre ?

                    – C’est un ressenti absolument personnel vécu au moment de votre initiation, d’un rite, telle la Chaîne d’Union, etc. En franc-maçonnerie, il y a un ensemble fraternel et un égrégore remarquables. C’est ça, et uniquement ça, selon moi, le « secret maçonnique ». De plus, il ne faut pas confondre « secret » et « discrétion », celle de ne pas révéler l’identité de sœurs et de frères, par exemple, car cela relève de la sphère privée. Pour ma part, dès mon initiation, je me suis « dévoilé » en tant que franc-maçon.

                    – Pourtant, ce n’est guère l’habitude…

                    – Je fais miennes ces deux déclarations pour expliquer ma position : « Nous avons trop cultivé une espèce de goût du secret mal gardé. Et nous avons laissé se développer des légendes qui finalement nous desservent. » (Jacques Lafouge, Grand Maître du Grand Orient de France) et « Il ne s’agit pas de banaliser la franc-maçonnerie mais de lui donner plus de visibilité. Quand elle est acceptée pleinement par la démocratie, elle se doit d’être claire sur ses mobiles. » (Henri Bartholomeeusen, Grand Maître du Grand Orient de Belgique »)

                    – Est-il vrai que « spiritualité » est un mot banni en franc-maçonnerie ?

                    Outils représentés symboliquement dans le sol de la cathédrale de Bruxelles.

                    – Que du contraire ! Il ne faut pas mélanger spiritualité (« esprit ») et religion. Participant à un même reportage[4], Baudouin Decharneux, maître de recherches du FRS-FNRS, y spécifia que la « franc-maçonnerie est une institution philanthropique et initiatique, une école de sagesse. Les francs-maçons défendent la liberté de pensée, la liberté de conscience et le droit de s’éclairer individuellement. » Pour ma part, la franc-maçonnerie développe, depuis des siècles, un humanisme spirituel avec ses concepts, immuables, de fraternité et de tolérance. Elle est l’héritière d’antiques traditions initiatiques, telle celle des gens du Métier, les « Bâtisseurs » pratiquants de l’« Art Royal » (les « opératifs ») et, au fil du temps, est devenue « spéculative » avec, selon les loges, une pratique plus ou moins intense du symbolisme (équerre, compas…). Celui-ci est concomitant aux thèmes (philosophiques, sociétaux, historiques, éthiques…) abordés lors des tenues (assemblées de francs-maçons ou séances rituelles).

                    – Ce n’est donc pas une secte réservée à une élite ?

                    – « Maçon libre dans une Loge libre », n’est pas une vaine citation en franc-maçonnerie. Celle-ci est une association d’hommes et de femmes libres, au puissant idéal de fraternité, respectueux des « différences », ayant pour but essentiel le progrès individuel et collectif et refusant tout dogme comme vérité fondamentale.

                    On est donc loin, très loin même, d’un quelconque « complot » !

                     

                    [1] Mouvement  prétendument démocratique, péjorativement détourné dans le sens de flatterie à l’égard du peuple, synonyme de démagogie. À ne pas confondre avec le nationalisme.

                    [2] Dans le présent article, terme générique indiquant des sœurs et frères, toutes obédiences confondues ou membres de loges dites souveraines et indépendantes.

                    [3] La Première et VivaCité pour mes ouvrages « Petit Livre de la Sagesse et de l’Esprit maçonniques » et « Sur les pas des Francs-Maçons » aux Éditions Jourdan, Télétourisme (« Bruxelles maçonnique »)…

                    [4] « Secret de Loges », TeleMB.

                    6 min
                  4. Monsanto et Cie dans les cordes ?

                    Contrairement à ce que clament encore certains, la Wallonie, et par corollaire la Belgique, n’a pas baissé pavillon dans son bras de fer avec le Canada et l’Europe au sujet du traité CETA. Que les négociateurs du TTIP se le disent ! En effet, j’ai, sous les yeux (photo ci-contre, document disponible sur le site de « La Libre Belgique »), la déclaration officielle belge quant aux conditions à la signature de ce traité avec le Canada. J’y lis : « Les autorités concernées procéderont, chacune pour ce qui les concerne, à intervalles réguliers à une évaluation des effets socio-économiques et environnementaux de l’application provisoire du CETA. » Il est bien spécifié « provisoire ».

                    Autre point délicat, celui touchant plus particulièrement les fameux tribunaux privés qui devaient être quelque peu chapeautés par des multinationales, la déclaration est claire et nette : « …l’application provisoire ne s’étend pas à diverses dispositions du CETA, notamment en matière de protection d’investissement et de règlement des différends (ICS)… et la Belgique demandera un avis à la Cour Européenne de Justice concernant la compatibilité de l’ICS avec les traités européens… »

                    Comme pour mieux couper l’herbe sous les pieds lobbyistes et des politiques qui leur semblent scotchés, la déclaration poursuit au sujet des autorités belges « qui entendent soumettre  toute coopération en matière de réglementation à l’accord préalable de leur Parlement et d’informer sur toute décision réglementaire qui en découlerait. »

                    Sur un plan écologique, la précision est aussi extrêmement importante : « La Belgique réaffirme que le CETA n’affectera pas la législation de l’Union européenne concernant l’autorisation, la mise sur le marché, la croissance et l’étiquetage des OGM et des produits obtenus par les nouvelles technologies de reproduction, et en particulier la possibilité des États membres de restreindre ou d’interdire la culture d’OGM sur leur territoire. »

                    On est donc loin d’une capitulation de la Belgique. Mieux, comme le déclara, Jean-Pierre Elkabbach dans sa chronique politique d’Europe1 : « David a fait trembler et plier Goliath ! » Le ministre-président de Wallonie, qui était à son micro, commenta de manière catégorique : « Le TTIP, le traité avec les Américains, est mort et enterré ! » Un silence assourdissant semble avoir accueilli cette déclaration dans tous les autres pays d’Europe…

                    4 min
                  5. « Non au CETA » confirmé : au grand dam des eurocrates, des lobbys et de leurs amis politiques !

                    Malgré les scandaleuses pressions d’autorités européennes et canadiennes (« des comportements de délinquant politique », a déclaré le président du parti des humanistes belges francophones), le parlement wallon n’a donc pas cédé et le traité CETA ne peut pas être signé en cette fin d’octobre 2016.

                    Avec l’immense soutien citoyen sur les réseaux sociaux, mais, surtout, de groupes d’agriculteurs, d’artisans, d’organisations écologistes et de consommateurs, ce traité entre l’Union européenne et le Canada ne sera pas ratifié au grand dam des technocrates européens et des multinationales, ainsi que de lobbyistes, auxquels sont scotchés maints politiques.

                    Le parlement wallon (sans les libéraux) a pleinement joué son rôle de lanceur d’alerte et, subitement, aux Pays-Bas, en Allemagne, en France, même au Québec, des voix s’élèvent pour saluer cette initiative face au diktat Union européenne-Canada.

                    Cet accord commercial pourra éventuellement se réaliser s’il est expurgé des notions de tribunaux « privés » chapeautés par les multinationales et leurs acolytes, ne plus favoriser le secteur pharmaceutique au détriment de la santé publique, arrêter l’étouffement des économies locales, voire la disparition des petits paysans, préconiser la gestion écologique de l’Environnement et non plus tabler sur un capitalisme tous azimuts…

                    Cette victoire de la Démocratie sur la technocratie insidieuse des multinationales, laisse peut-être présager une nouvelle vision du traité entre les États-Unis et l’Europe, le fameux et déjà très controversé TTIP qui se négocie pour le moment.

                     

                    Dernière minute (mardi 25 octobre, 16 heures 50) : selon RTL, le bureau du Premier ministre canadien aurait annoncé que, malgré le veto wallon, le traité CETA serait quand même signé le jeudi 27 octobre 2016… Info ou passage en force antidémocratique ou quatrième ultimatum au parlement wallon ou intox ?

                    3 min

                  About Fréquence Terre

                  From the publisher's feed

                  La Radio Nature • Info environnement, musiques du monde, ambiance Nature