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Anatoli Bugorski est une figure exceptionnelle dans l'Histoire de l'humanité. À l'âge de 36 ans, le doctorant en physique passe accidentellement la tête dans le faisceau intense d'un accélérateur de particules. Il se souvient avoir été submergé par une lumière aveuglante, plus intense que mille soleils. Mais ce que les médecins n'arrivent pas à comprendre, c'est comment il peut être encore en vie après cet incident...
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Transcription du podcast :
13 juillet 1978, Protvino. Le vrombissement du synchrotron U-70 résonne contre les murs de béton de son cercueil souterrain. L’appareil est un monstre de puissance, l’accélérateur de particules le plus puissant de l’union Soviétique. À l’intérieur de son anneau de métal, les protons sont propulsés à des vitesses dépassant l’imagination humaine, sous l’impulsion d’énormes aimants. Une autre dimension s’anime sous l’épaisse couche d’acier qui la sépare du monde des humains, un monde hautement énergétique et radicalement hostile à toute forme de vie qui s’y trouverait. De l’autre côté de la barrière, les chercheurs s’animent. Il semblerait que le détecteur du synchrotron fasse encore des siennes.
C’est alors au tour d’Anatoli Bugorski d’entrer en action. Le doctorant âgé de 36 ans se saisit du micro et avertit l’opérateur qu’il sera aux côtés de l’appareil d’ici cinq minutes, afin de contrôler l’origine de l’anomalie. Dans les enceintes de son poste d’observation, une voix grésillante lui parvient en retour. Très bien, les rayons mortels de l’accélérateur seront désactivés dans cinq minutes. Anatoli se précipite vers la salle où repose le démon qui le nargue. Il a quelques minutes d’avance, mais l’ampoule éteinte au-dessus de la porte lui indique que la voie est déjà libre. Le lourd panneau de métal s’ouvre sans opposer de résistance. Anatoli est dans l’antre de la bête. Il s’en approche. Place sa tête entre l’anneau et le détecteur capricieux. Une lumière aveuglante envahit son champ de vision.
Né le 25 juin 1942 dans l’oblast d’Orel, Anatoli Bugorski est l’une des figures les plus extraordinaires de l’histoire de la médecine, et peut-être même de l’histoire de l’humanité tout entière.
Ce physicien des particules travaille durant la majeure partie de sa vie à l’institut de physique des hautes énergies de Protvino, un campus plus qu’une ville, dont le drapeau vert et bleu est traversé par un atome sur un rayon de lumière.
Là bas, il fait partie de l’équipe qui s’occupe du U-70, un accélérateur soviétique capable de concentrer les rayons les plus énergétiques au monde au moment de sa construction. Prenant la forme d’un anneau de métal de près d’1,5 kilomètre de long, son pourtour est constellé d’aimants qui propulsent les particules qu’il renferme à 99% de la vitesse la plus élevée dans l’univers. Une ouverture pratiquée sur sa trajectoire permet aux chercheurs d’extraire le rayon de sa course folle. Traversant la pièce à l’air libre, celui-ci percute alors un détecteur chargé d’analyser le signal.
Il va sans dire que se mettre en travers du trajet de dizaines de milliers de millions de particules hautement chargées, ou même se promener dans la pièce durant leur voyage vers le détecteur n’est pas une manœuvre recommandée. Nous sommes encore à quelques années de la catastrophe de Tchernobyl, mais les scientifiques et les médecins sont loin d’ignorer les conséquences dramatiques que peuvent avoir les radiations sur le corps.
À Protvino, un ensemble de protocoles a été mis en place afin de protéger les employés d’un accident fatal. Un opérateur est chargé de contrôler l’allumage et l’extinction du rayon du synchrotron, et doit être systématiquement contacté avant d’accéder à la chambre qui le renferme. L’appareil, pour sa part, se trouve derrière une porte de métal surplombée d’une ampoule, respectivement verrouillée et allumée lorsque celui-ci est en activité.
Anatoli connaît bien la procédure, il l’a déjà réalisée des dizaines de fois. Le 13 juillet 1978, lorsque le détecteur qui leur a donné du fil à retordre dernièrement se détraque à nouveau, il contacte l’opérateur une fois de plus en lui annonçant qu’il sera au niveau de la machine dans 5 minutes. Il est alors loin de se douter qu’un malheureux concours de circonstances est sur le point de changer sa vie.
Anatoli s’engage en courant dans le labyrinthe de béton qui mène au synchrotron. Dans son zèle, il arrive devant la porte en avance. Son premier réflexe est de lever les yeux vers l’ampoule. Éteinte. La voie semble libre. Étrange, car il serait prêt à jurer que les cinq minutes ne sont pas encore écoulées. Il tente d’actionner la porte et celle-ci s’ouvre sans difficulté, manifestement déverrouillée. Il entre dans la pièce. L’appareil émet son ronronnement familier. Il longe d’un pas vif les segments de métal peint en direction du détecteur. Arrivé à son niveau, il se place entre celui-ci et la section de l’anneau d’où émerge habituellement le flux de protons, afin de trouver l’origine du problème. Mais voilà : Anatoli est arrivé en avance, l’ampoule au-dessus de la porte a grillé sans que quiconque ne le remarque, ses collègues n’ont pas songé à reverrouiller la porte à la fin de l’expérience précédente, et le flux de protons est toujours en train de traverser la pièce.
Le rayon voyage à près de 300 millions de mètres par seconde à travers la peau du physicien, son crâne, son cerveau et ressort pour atteindre le détecteur déficient. Une lueur intense, plus aveuglante qu’un millier de soleils sature sa rétine. Il recule d’un mouvement brusque, son cœur battant la chamade. Il n’a rien senti, pas de douleur, pas de brûlure, mais il n’est pas dupe : il a de la chance d’être encore en vie, et le pire est probablement à venir.
Après avoir effectué les manœuvres requises sur le détecteur une fois le rayon désactivé, Anatoli consigne les détails de son travail dans le journal de bord sans faire mention de l’incident. Il rentre chez lui sans avertir ses collègues. Il va se coucher le ventre tordu par l’inquiétude, en se demandant comment son organisme va réagir à l’irradiation. Et lorsqu’il se réveille après une nuit tourmentée, il trouve la réponse dans son miroir. Son visage est méconnaissable, le côté gauche endolori et sévèrement boursouflé. Le physicien est envoyé d’urgence à l’hôpital numéro 6 du ministère de l’industrie nucléaire, spécialisé dans ce type de blessure.
Sur place, les médecins sont ébahis. Jamais ils n’ont entendu une histoire pareille, et au début, peu de personnes sont prêtes à accorder du crédit au récit d’Anatoli. Mais en quelques jours, une ligne fine et sombre apparaît le long de sa narine gauche et une petite zone à l’arrière de son crâne se dénude alors que ses cellules meurent et que ses cheveux tombent. La trajectoire suivie par le rayon se lit littéralement sur sa tête. À partir de ces manifestations inédites, les spécialistes concluent qu’un faisceau de 2 à 3 millimètres a traversé le nez, le lobe temporal et le lobe occipital de leur patient. Ils estiment également que son organisme a été exposé à une dose d’énergie située entre 200.000 à 300.000 rads, soit près de 300 fois la dose létale pour un être humain. Anatoli n’a aucune chance de s’en sortir. C’est déjà un miracle qu’il tienne sur ses deux jambes.
Les jours passent. La peau située sur la trajectoire du faisceau se nécrose puis se reforme. Le physicien est parfois affligé de crises d’épilepsie ou de moments d’absence ; il a perdu l’audition dans son oreille gauche, la moitié de son visage est paralysée à vie, et réfléchir lui demande désormais un effort conséquent. Et pourtant, Anatoli finit par retourner à Protvino, où il obtient son doctorat.
Sa survie extraordinaire tient à trois facteurs. Pour commencer, il semblerait que le faisceau de l’accélérateur ait été suffisamment focalisé pour suivre une ligne fine et droite, et n’attaquer que des zones très localisées situées sur son passage. Second point : aucun élément vital, – moelle épinière, glandes ou artères – n’a été atteint durant l’exposition au rayonnement. Même s’il ne sera plus jamais vraiment le même homme, la plasticité cérébrale mêlée au travail d’autoguérison de son corps lui permettent de retrouver la majeure partie de ses capacités cognitives et physiques. Enfin, la troisième chose qui lui a sauvé la vie tient, paradoxalement, à la puissance du rayon qui lui a traversé la tête. Lorsqu’un faisceau de particules traverse de la matière, il libère le maximum de son énergie juste avant d’être complètement stoppé dans sa course. C’est ce que l’on appelle le pic de Bragg. Ce pic est ce qui nous permet de calibrer la puissance d’un rayon de particules en radiothérapie, afin que celui-ci se décharge principalement au lieu de la tumeur. Plus le faisceau est puissant, plus il traversera de matière avant d’atteindre son pic de Bragg, et c’est exactement pour cette raison que le cerveau et le reste de l’organisme d’Anatoli ont réchappé de l’incident relativement indemnes.
Malheureusement, son handicap ne sera jamais véritablement reconnu par le gouvernement. Alors que les victimes de la catastrophe de Tchernobyl sont prises en charge par la mère-patrie, le physicien lutte avec une administration kafkaïenne. Il tente de s’expatrier en Europe de l’Ouest pour y servir de rat de laboratoire et obtenir en échange le précieux traitement qui lui permet de vivre avec les séquelles laissées par l’incident, mais il ne parvient jamais à quitter le territoire. Il devra payer de sa poche la meilleure partie de ses remèdes contre l’épilepsie et n’obtiendra jamais le statut de victime d’irradiation.
Aujourd’hui, plus de 30 ans après le démembrement de l’Union soviétique et du synchrotron U-70, Anatoli Bugorski est toujours en vie, profite d’une retraite bien méritée à l’âge de 79 ans. Son histoire ne sera déclassifiée que 10 ans après l’incident pour rejoindre les nombreux témoignages des victimes de Tchernobyl. Un des leurs mais toujours un cas unique et isolé, il demeure encore aujourd’hui l’homme qui a survécu à l’assaut de mille soleils.
Merci d'avoir écouté Chasseurs de Science. La musique de cet épisode a été composée par Patricia Chaylade. Au texte et à la narration : Emma Hollen. Si vous appréciez notre travail, n’hésitez pas à nous laisser un commentaire et cinq étoiles sur les plateformes de diffusion pour nous soutenir et améliorer notre visibilité. Vous pouvez aussi vous abonner sur Spotify, Deezer et Apple Podcast pour ne plus manquer un seul épisode. Quant à moi, je vous retrouverai bientôt pour une future expédition temporelle, dans Chasseurs de science. À bientôt !
Musique :
Patricia Chaylade
Cinema Blockbuster Trailer 15, par Sascha Ende®
Elegant Classical Piano Waltz, par MusicLFiles
Running Away, par Rafael Krux
License: https://filmmusic.io/standard-license
Decomposed, par Philip Ayers
The Storage, par Lennon Hutton
Thread The Needle, par Gravin Luke
C'est l'été ! Redécouvrez les épisodes de Chasseurs de Science en randonnée, en voiture ou à la plage. Bon voyage !
Vénéré par les Égyptiens et indispensable aux habitants de ses rives, le Nil n’en reste pas moins un fleuve mal connu. Une question demeure : où est située la source du Nil ?
De l’Antiquité à nos jours, des explorateurs et des têtes brûlées ont essayé de répondre à cette question. Cet épisode de Chasseurs de science vous propose de revivre leurs aventures toujours pleines d’imprévus.
Pour aller plus loin :
Pas tout à fait artiste, pas tout à fait scientifique. Marianne North est une personnalité hors du commun. À 40 ans, elle abandonne sa vie confortable pour voyager à travers le monde, à la découverte des fleurs et les plantes exotiques les plus incroyables sur Terre.
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Musique :
Patricia Chaylade
Mysterious Forest, par WinnieTheMoog
Beggar, par Franz Gordon
I am better off, par Wildson
Palm, par Trevor Kowalski
Nadi, par Van Sandano
Dans une Rome occupée par l’armée allemande, une étrange maladie fait son apparition à l'hôpital Fatebenefratelli, sur l'île de Tibérine. Le syndrome K. Ses victimes – des Juifs, des homosexuels, des opposants politiques au régime nazi – périssent, dit-on, aux griffes de cette terrible épidémie derrière les portes closes de l'institution. Mais le syndrome K n'existe pas, car derrière ce nom à glacer le sang se cachent en réalité trois médecins, unis dans leur volonté de sauver les vies menacées par la rafle.
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Transcription du podcast :
Octobre 1943. L’armée nazie tient les rues de Rome d’une main de fer. Leur drapeau flotte dans toute la ville, jusqu’à la place Saint-Pierre, sous les fenêtres du pape. Sur les ordres d’Himmler, les Juifs de la ville sont traqués en vue de leur future déportation dans les camps d’extermination.
Sur l’île Tibérine au centre de Rome, le docteur Giovanni Borromeo, directeur de l’hôpital Fatebenefratelli, et ses deux collègues Vittorio Sacerdoti et Adriano Ossicini sont sur tous les fronts. Dans les couloirs de leur hôpital, une maladie très agressive et totalement inconnue se propage comme une traînée de poudre. L’existence de cette terrible épidémie est parvenue jusqu’aux oreilles des soldats nazis qui restent à bonne distance de Fatebenefratelli. Le syndrome K, rien que son nom fait froid dans le dos. Il rappelle le bacille de Koch, responsable de la tuberculose. Pour éviter que le mystérieux microbe ne contamine toute la ville, les infectés sont mis en quarantaine dans dans le sous-sol de l’hôpital.
À ce qu’on dit, les gens atteints par le syndrome K deviennent fous, leur corps se tord dans tous les sens sous de violentes convulsions. Ils finissent par être totalement paralysés, incapable de respirer et se voient mourir douloureusement d’asphyxie. Personne ne veut s’approcher de l’hôpital Fatebenefratelli, et surtout pas les soldats allemands.
Mais 15 octobre 1943, le haut-gradé allemand en charge des soldats nazis à Rome ordonne une rafle au ghetto de la ville. Le rabbin de Rome et le pape promettent 50 kilos d'or au militaire en échange de la vie des milliers de Juifs du ghetto. Ils fournissent l’or, mais la rafle est tout de même ordonnée. 1.259 Juifs sont raflés et envoyés à Auschwitz. Seuls seize d’entre eux survivront. Dans la panique, des familles se réfugient sur l’île Tibérine, vers l’hôpital, situé juste en face du ghetto. Les soldats les poursuivent mais s'arrêtent net quand ils arrivent à Fatebenefratelli. Les docteurs Borromeo, Sacerdoti et Ossicini, le visage grave et les traits tirés, leur font part de la situation catastrophique de l’hôpital. La quarantaine n’a pas suffi pour contenir le syndrome K. Des infirmières, des médecins et les religieux qui officient dans l’hôpital tombent comme des mouches. Les malades hurlent de douleur et crachent leurs entrailles avant de s’éteindre dans une expression tourmentée.
Les soldats deviennent pâles comme les linges. Des profondeurs de l’hôpital, ils peuvent entendre les mugissements d’agonie des malades. Faire une descente ici signifie s’exposer au syndrome K et risquer de finir comme ces miséreux. Aucun d’entre eux n’a envie de prendre ce risque ! Ils rebroussent chemin, la peur collée au fond des yeux. Les trois médecins échangent un regard soulagé. C’était moins une. Dans le sous-sol de l’hôpital, les patients ayant un K dans leur dossier médical ne sont pas malades. Enfin, pas aux yeux de la médecine. Ce sont des Juifs, des Polonais, des homosexuels, des Tziganes, des handicapés ou encore des opposants politiques. Tout ceux qui sont jugés néfastes et indésirables par le régime nazi. L’hôpital prend aussi en charge les résistants cachés autour de Rome.
Le syndrome K : quelle formidable maladie, capable de sauver des vies ! Les trois compères ont eu la brillante idée de l’inventer de toutes pièces pour tenir éloignés les Allemands. Une fois protégés dans l’hôpital, le personnel et les religieux fournissent aux Juifs, et à tous les autres, des faux papiers et des laissez-passer leur permettant de quitter Rome pour des monastères de campagne moins exposés. Grâce à cette maladie imaginaire, les soldats allemands ne viendront plus mettre le nez dans les affaires de l’hôpital jusqu’à la libération de Rome, le 15 juin 1944. Dans ce lapse de temps, les efforts des Dr Borromeo, Sacerdoti et Ossicini ont permis de sauver la vie d'une centaine de personnes. Giovanni Borromeo sera récompensé pour son action par Israël. Il est reconnu Juste parmi les nations, et son nom est inscrit au mémorial des victimes de la Shoah à Jérusalem. Il s’éteint en 1961 au sein de l’hôpital Fatebenefratelli.
Si le syndrome K fait référence au bacille de Koch, Adriano Ossicini, antifasciste comme ses collègues y voit une référence à deux autres microbes, d’un tout autre genre : Albert Kesselring, à la tête de la campagne nazie d’Italie et Herbert Kappler, le commandant qui a ordonné la rafle du ghetto de Rome.
Merci d'avoir écouté Chasseurs de Science. La musique de cet épisode a été composée par Patricia Chaylade. Au texte et à la narration : Julie Kern. Si vous appréciez notre travail, n’hésitez pas à nous laisser un commentaire et cinq étoiles sur les plateformes de diffusion pour nous soutenir et améliorer notre visibilité. Vous pouvez aussi vous abonner sur Spotify, Deezer et Apple Podcast pour ne plus manquer un seul épisode. Quant à moi, je vous retrouverai bientôt pour une future expédition temporelle, dans Chasseurs de science. À bientôt !
Musique :
Patricia Chaylade
This Creed, par Johannes Bornlöf
Walking Under Ladders, par Anthony Earls
Mirror 45, par Lennon Hutton
Il est peu d'esprits aussi brillants, fougueux et aventureux que celui de Franz Nopcsa. Auteur de théories inédites sur l'existence des dinosaures, celui qu'on baptise le père de la paléobiologie a connu une existence remplie de rebondissements, de découvertes et de danger.
Quand il n'est pas en train de déterrer des fossiles, Nopcsa boit le thé avec des chefs de guerre albanais, arpente les routes d'Europe à moto avec l'homme de sa vie, ou joue les espions pour la monarchie des Habsbourg. Mais son intellect génial cache aussi un sombre secret...
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Transcription du podcast :
1919. Quelque part au-dessus de Győr, Hongrie. Franz et Doda sont assis côte à côte dans le petit avion qui les mène vers Sopron. Le baron transylvanien et son amant sont nerveux. Ils ont réussi à échapper de justesse aux Communistes grâce à leurs faux papiers, mais le plus difficile reste encore à faire. Tendu comme une corde de violon, Franz se saisit du sac contenant les clés de son avenir : le manuscrit de son dernier livre et quelques riches bijoux qui leur achèteront une nouvelle vie en Autriche. Car lui et Doda n’iront pas à Sopron. Cela fait déjà quelque temps qu’ils ont quitté l’aéroport de Budapest, et il est temps de passer à l’action. Rassemblant toute l’énergie que son cerveau capricieux et capable de lui fournir, Franz repose son sac et sort l’objet lourd qui pèse dans sa poche depuis le décollage. Il brandit son arme contre le crâne du pilote. Changement de plan capitaine, direction Vienne.
Franz Nopcsa von Felső-Szilvás naît le 3 mai 1877 à Déva. Il est le premier enfant d’une famille d’aristocrates transylvaniens, dont la résidence est basée à Săcel, en actuelle Roumanie. Si le domaine est aujourd’hui à l’abandon, témoin d’une époque passée, lui-même abrite en son temps les vestiges d’une ère lointaine et encore mystérieuse. En effet, alors qu’elle se promène un jour le long de la rivière qui traverse le terrain familial, Ilona, la jeune sœur de Franz découvre les restes d’un crâne fossilisé. Enchantée, elle ramène les ossements à son frère adolescent qui devient rapidement obsédé par la trouvaille. Il faut dire que, marqué par l’apparition de théories inédites et un véritable engouement populaire pour les fossiles, le XIXe siècle est pour ainsi dire le siècle de la paléontologie et Franz ne tente pas un seul instant de résister à son attrait. Bien qu’ils soient en piteux état, il ne tarde pas, avec l’aide du professeur Eduard Suess, à identifier les fragments comme ayant appartenu à un dinosaure, un hadrosaure ainsi qu’il le découvrira plus tard.
Cette rencontre inattendue avec le passé le pousse à entreprendre des études de géologie à l’université de Vienne, tandis que la bibliothèque familiale lui permet de se familiariser avec la physiologie, l’anatomie et la neurologie. Il écrit à de nombreux experts à travers le monde en quête d’informations supplémentaires concernant la provenance du fossile, entreprend des travaux d’excavation sur la rive où Ilona a découvert le crâne, et assemble les fragments d’os qu’il déterre avec une colle de sa propre fabrication. Alors qu’une majorité de paléontologues se préoccupent uniquement de monter des squelettes complets, Nopcsa essaie d’aller plus loin et de comprendre comment ces pièces s’articulent lorsqu’elles sont recouvertes de chair et de muscles, et plongées dans un environnement qui leur est propre. À partir de ses observations, il postule un lien entre la glande pituitaire, dont nous avons parlé lors de notre dernier épisode de Chasseurs de Science sur Adam Rainer, et la taille de l’organisme ; il reconstitue la mâchoire de l’un de ses spécimens ; il imagine ces géants du passé prenant leur envol et détermine en observant des nids que les parents devaient s’occuper de leurs petits.
À l’âge de 22 ans, désormais diplômé d’un doctorat ès sciences, le jeune baron Nopcsa retourne à Vienne pour présenter ses travaux pionniers à l’Académie autrichienne des sciences. Il y fait sensation à plus d’un égard, armé de ses théories inédites, et piétinant au passage sans la moindre considération la classification proposée par l’éminent spécialiste George Baur à l’époque. Le verdict tombe rapidement : Franz est un génie, mais certainement pas un expert des relations humaines. Néanmoins, un lecteur attentif serait capable de découvrir une réalité plus nuancée entre les lignes de sa correspondance privée. Dans ses lettres à Arthur Smith Woodward, conservateur au British Museum, Nopcsa décrit les symptômes handicapants d’une maladie que l’on appelle aujourd’hui trouble bipolaire. Ses fulgurances intellectuelles et son aplomb sont en réalité les marques d’une personnalité maniaque tandis que, ainsi que nous le verrons plus loin, le jeune baron transylvanien pouvait également être affligé d’épisodes dépressifs graves, dont l’un d’eux mènera à sa mort et à celle de son amant.
Pour autant, ses conclusions témoignent de son esprit visionnaire et lui valent le titre de père de la paléobiologie. Parmi ses intuitions brillantes on trouve sa théorie évolutive du Proavis et celle du nanisme insulaire. Commençons par le Proavis. Imaginée pour la première fois en 1906 par l’ostéologue et zoologue William Pycraft, cette créature devait représenter le chaînon manquant entre les dinosaures terrestres et les oiseaux. Néanmoins, là où Pycraft théorise une créature arboricole, Nopcsa se figure un organisme coureur terrestre. Ce dernier avancerait par bonds successifs, aidé par des membres antérieurs couverts de plumes qui lui permettraient de prolonger ses sauts. Au fil de l’évolution, ces membres antérieurs seraient devenus les ailes de nos oiseaux modernes ; une théorie aujourd’hui largement acceptée par la communauté scientifique.
Venons-en maintenant au nanisme insulaire. Lors de ses excavations, Franz déterre les ossements de dinosaures bien plus petits que leurs cousins. Là où ses spécimens adultes de Magyarosaurus mesurent 6 mètres, les autres représentants du groupe atteignent généralement les 30 mètres. Nopcsa en déduit donc que la région de Haţeg, où les fossiles ont été découverts, étaient précédemment une île dont les ressources limitées aurait influé sur la taille des animaux y résidant. Face à cette contrainte écologique, les grandes créatures deviennent plus petites, comme dans le cas des éléphants ou des hippopotames nains, et les petites créatures, ainsi qu’on le découvrira plus tard, grandissent de génération en génération, ainsi qu’il en est allé pour le varan du komodo, par exemple. Une fois encore, Franz est en avance sur son temps de plusieurs décennies, tant et si bien que la théorie du nanisme insulaire porte aujourd’hui le nom d’un autre : J. Bristol Foster, qui publiera une étude sur le sujet en 1964.
Les percées en paléobiologie de Franz Nopcsa ne représentent qu’une portion de sa vie riche en aventures. En 1906, il recrute comme secrétaire Bajazid Elmaz Doda, un Albanais issu d’un village de bergers dans les Monts Maudits, dont il tombe profondément amoureux. Les deux hommes entament une relation au vu et au su de tous, probablement protégés par le statut social du baron contre les implications de l’époque. Nopcsa va jusqu’à nommer une espèce de tortue en hommage au « seul homme qui [l]‘ait jamais vraiment aimé », Kallakobotion bajazidi. Ensemble, ils prennent une maison en Albanie, un pays pour lequel Nopcsa nourrit une profonde passion. En effet, scientifique de talent mais également polyglotte accompli, il découvre d’abord le pays comme géologue puis comme résident et enfin comme espion pour la monarchie des Habsbourgs. Déguisé en berger et sous le faux nom de Peter Gorlopan, l’impétueux baron a pour mission de mieux comprendre les cultures et les aspirations des clans qui s’opposent dans la région, afin de les fédérer et les rallier à la cause austro-hongroise. Il s’adonne à cette mission avec tant de fougue qu’il deviendra le fondateur de l’albanologie, produisant des centaines de photographies et plus d’une cinquantaine d’études sur les us, la musique, l’histoire et les langues locales. Emporté par son engouement, il n’hésite pas à se proposer comme nouveau monarque du pays lorsque l’indépendance est déclarée en 1912. Sans succès, signalons-le.
Après la chute de l'Empire austro-hongrois en 1918, dans un pays chauffé à blanc par les tensions politiques, Nopcsa apprend d’une source amie que sa vie est en danger et qu’il doit absolument quitter le territoire. Doda et lui prennent un vol qui les conduira, arme au poing, jusqu’à Vienne, dans ce qui est considéré comme le premier détournement d’avion de l’Histoire.
Franz prend la tête de l’Institut royal hongrois de géologie en 1925 mais ce génie incompris, accablé par des épisodes de manie qui lui donnent l’impression que le monde ne parvient pas à suivre son rythme, se lasse rapidement et quitte le poste trois ans plus tard. Il décide de se lancer plutôt dans un tour d’Europe en moto avec Doda, en quête de nouveaux fossiles à étudier. Frénétique, il lit, analyse, théorise à s’en rendre malade, jusqu’à ce qu’un jour, la dépression fasse un retour fracassant dans l’esprit de Nopcsa.
Nous sommes alors en 1933. Le baron qui était toujours en quête d’aventures est soudain paralysé par l’accablement. Il songe à sa patrie perdue, à sa fortune dilapidée, à l’alcoolisme dont Doda ne parvient pas à s’extirper. Qu’arrivera-t-il à son amant s’il devait mourir ? Que lui restera-t-il ? Car au fond, Franz n’y tient plus. La bête noire pèse sur son dos, ronge chaque fibre de son être. Un matin, le baron Nopcsa glisse des somnifères dans le thé de l’homme qui a partagé sa vie. Persuadé que Doda sera condamné à une vie de misère sans lui, dans un dernier instant de désespoir, il le laisse s’endormir et le tue d’une balle dans la tête avant de mettre fin à sa propre vie.
Franz Nopcsa von Felső-Szilvás est longtemps resté oublié des historiens. Est-ce à cause de sa nationalité, de son orientation sexuelle ou de sa personnalité complexe et pas toujours appréciée ? Probablement un peu de tout cela, mais aujourd’hui, le baron est rappelé à la mémoire collective grâce aux associations LGBT tentant d’extirper ces figures du passé des oubliettes collectives. Quoi de mieux donc que de publier cet épisode durant le mois de pride pour rendre hommage à ces archivistes invisibles et à l’exceptionnel scientifique que fut le baron de Nopcsa ?
Merci d'avoir écouté Chasseurs de Science. La musique de cet épisode a été composée par Patricia Chaylade. Au texte et à la narration : Emma Hollen. Si vous appréciez notre travail, n’hésitez pas à nous laisser un commentaire et cinq étoiles sur les plateformes de diffusion pour nous soutenir et améliorer notre visibilité. Vous pouvez aussi vous abonner sur Spotify, Deezer et Apple Podcast pour ne plus manquer un seul épisode. Quant à moi, je vous retrouverai bientôt pour une future expédition temporelle, dans Chasseurs de science. À bientôt !
Musique :
Patricia Chaylade
Vantage Point, par Hampus Naeselius
Prelude et Luminescence, par Trevor Kowalski
Les feuilles jaunes, par Franz Gordon
Afin d’assouvir sa passion pour les mathématiques, la jeune Sophie Germain est prête à tout. Comme désobéir à son père et tromper une grande école parisienne : Polytechnique.
Son subterfuge lui ouvre les portes de cette science, alors interdite aux femmes, à laquelle elle s’adonne avec talent. Elle marque sa discipline par la complexité de ses raisonnements et côtoie les plus illustres scientifiques de son temps, tout en restant dans leur ombre
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Musique :
Patricia Chaylade
Of Course, par Emily Rubye
Friends From Far Alfied, Always Remembering, The Wind Is Changing, par Howard Harper-Barnes
Dès ses plus jeunes années, il ne fait aucun doute que Louise Arner Boyd se destine à devenir une grande aventurière. Elle est la fille de parents fortunés, et vit une enfance heureuse qui l'amène à voyager régulièrement. Laissée orpheline à l'âge de 32 ans, après que ses frères puis ses parents sont morts, elle se lance corps et âme dans sa passion pour l'exploration. Cette femme élégante et cultivée est aussi une cosmopolite, et se découvre en 1924 une passion pour le tourisme en Arctique.
Mais en 1928, un concours de circonstances lance Louise sur les traces de Roald Amundsen – le grand explorateur norvégien disparu en avion lors d'une mission de sauvetage – et change sa vie à jamais. Après cet événement, Louise se donne une nouvelle mission : se faire la porte-parole des régions polaires, transmettre leur beauté au monde, et contribuer à la recherche scientifique afin de percer le mystère de ces contrées glacées.
Nous vous invitons à découvrir son incroyable périple dans ce nouvel épisode de Chasseurs de Science. Merci à Charlotte, de la chaîne Youtube Langues de Cha', qui prête sa voix à Louise Arner Boyd, et à Sébastien Carassou, de la chaîne Le Sense of Wonder, qui prête la sienne au Dr John Schilling.
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Pour aller plus loin :
Musique :
Patricia Chaylade
Progressive Progress, A Mutual Dream et Mysterious Forest, par Howard Harper-Barnes
Le 26 avril 1717, un terrible ouragan souffle sur la côte est des colonies américaines, emportant avec lui le Whydah et ses trois compagnons de voyage. À bord du trois-mâts, le capitaine Bellamy, aussi connu sous le nom de Black Sam, a seulement le temps de voir la déferlante se briser sur ses rêves avant que la tempête ne l'engloutisse avec son équipage et son formidable trésor.
Dans les années 1950, dans un petit village de pêche du cap Cod, Barry Clifford grandit au rythme des chansons de marins et du récit que lui font ses aïeux du naufrage du Prince des Pirates, survenu deux siècles et demi auparavant. Le jeune Clifford s'en fait alors le serment : il sera celui qui découvrira le trésor englouti de Samuel Bellamy.
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Transcription du podcast :
26 avril 1717. Samuel Harding se retourne dans son lit de paille sans parvenir à trouver le sommeil. Au-dehors, la tempête fait rage et fait trembler de toutes parts sa petite maison du cap Cod. Il entend le concert de ses carreaux de fenêtres qui s’agitent sous les assauts du vent, le martèlement assourdissant de la pluie sur son toit, et le fracas des vagues s’écrasant impitoyablement sur la plage plus loin en contrebas. Il pousse un grognement et enfouit sa tête sous sa couverture, loin de se douter que quelques heures plus tard, un pirate viendrait frapper à sa porte.
À quelques centaines de mètres de la rive, la panique règne à bord du Whydah. Sur le pont, les hommes plissent les yeux, tentant en vain de percer l’obscurité et les embruns, mais rien n’y fait. Les lumières du Anne Galey, du Fisher et du Mary Anne ont bel et bien été englouties par l’ouragan. Le bâtiment grince, craque, menace de se déchirer en deux. Emporté par le vent, il traîne piteusement son ancre le long des bancs sableux tandis que les déferlantes assaillent ses flancs. Alors que certains se tournent vers Dieu en sentant la mort s’approcher, ceux que l’espoir anime encore se tournent vers le seul maître à bord, le capitaine Black Sam, gentleman des mers et Prince des Pirates.
En cet instant, cependant, ce dernier ne se sent rien de plus que l’homme Samuel Bellamy, impuissant, dépassé par les éléments. Debout parmi ses dizaines de fidèles compagnons, il pleure en silence ceux qu’il a conduits à leur perte. Tout comme le capitaine auquel il a capturé le Whydah quelques jours plus tôt, il sait reconnaître lorsqu’une bataille est perdue. Le trésor qui dort dans la cale sous ses pieds ne lui apporte aucun réconfort.
Un nouveau coup de tonnerre résonne, mêlé d’un craquement sinistre : le navire a heurté un banc de sable. Des dizaines d’hommes et leur capitaine sont projetés par-dessus bord. Sous le pont, les canons, les tonneaux et les balles de marchandise soudain transformés en projectiles raclent les plantes en mêlant leur grondement au hurlement des matelots écrasés sous leur poids. Tout comme la poussière redevient poussière, le sel de ses larmes du capitaine Bellamy rejoint celui de la mer et dans le vacarme des vagues qui déchiquètent son rêve, le Prince des Pirates rend son dernier soupir.
Barry Clifford naît le 30 mai 1945 au cap Cod. Son enfance est baignée d’embruns, de chants de marins et de récits de pêche. Mais une histoire en particulier anime l’imagination des habitants du cap depuis des générations. Il y a deux siècles et demi de cela, un navire pirate s’est échoué le long de ces côtes, le ventre chargé de pièces d’or. Les colons de l’époque, de pauvres hères à qui leur travail ne fournissait qu’une maigre subsistance, se jetèrent sur les pièce de huit qui déferlèrent sur la plage ce jour-là, puis les suivants. Mais l’on raconte qu’une grande partie du trésor de Samuel Bellamy résiderait encore sous les flots.
Avec son diplôme d’histoire et de sociologie désormais en poche, le jeune Barry Clifford n’a qu’une envie : être celui qui découvrira l’épave du capitaine Black Sam et remontera son trésor à la surface. Il se plonge avec avidité dans l’étude des documents historiques de l’époque afin de mettre au jour des indices qui lui indiquerait où celui-ci s’est échoué. Il apprend que le Whydah, un vaisseau négrier capturé quelques jours auparavant par le Prince des Pirates, voyage aux côtés de deux autres récentes acquisitions : le senau Ann Galey et le navire de commerce Mary Anne. Vers 4 heures de l’après-midi, un brouillard épais s’empare du paysage, et laisse Bellamy momentanément désemparé. Le capitaine n’est pas bien familier avec ces eaux mais il a entendu parler des hauts-bancs meurtriers du Nantucket. Cette vaste région aux bancs de sable changeants est si dangereuse qu’elle est la première à être désignée comme zone à éviter par les garde-côte américains en 1980, puis par l’Organisation maritime internationale en 2010. Les matelots retrouvent espoir lorsqu’un petit navire de pêche apparaît à l’horizon une demi-heure plus tard. Son capitaine Robert Ingols connaît bien les eaux locales, et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, quatre pirates armés sont envoyés à bord du sloop Fisher pour l’empêcher de s’enfuir tandis que le marin est réquisitionné de force à bord du Whydah pour aider son équipage à s’extirper de cette situation. Les quatre navires reprennent donc leur chemin en formation serrée, bravant tant bien que mal le manque de visibilité. Alors que le jour décline, le ciel se teinte progressivement d’encre au-dessus des Nantucket Shoals, mêlant d’obscurité le brouillard qui continue d’obstruer l’horizon depuis des heures. Black Sam ordonne que des lanternes soient allumées à bord des navires afin que ceux-ci ne se perdent pas de vue, mais le sort sinistre qui les attend est déjà en marche. Il l’ignore mais le Mary Anne fuit et les pirates à son bord sont tellement saouls qu’ils sont obligés de confier le gouvernail aux prisonniers inexpérimentés qu’ils transportent avec eux. Le temps se dégrade. À l’approche du bras du cap Cod, de terribles bourrasques de vent et des trombes de pluie battent les voiles à l’horizontale tandis que la silhouette de vagues monstrueuses se dessine dans la lueur des éclairs qui zèbrent le ciel. Les navires s’éloignent irrépressiblement les uns des autres, la terreur grimpant à mesure que la faible lueur des lanternes disparaît depuis leurs ponts respectifs. Par compétence ou par fortune, le capitaine Noland sauve le Anne Galley et le Fisher à temps en ordonnant aux deux navires de jeter l’ancre suffisamment tôt. Mais ses compagnons de voyage ne sont pas aussi chanceux. À 23 heures, le Mary Anne s’échoue avec fracas sur l’île Pochet. Bien que sa coque n’ait pas été fracturée par l’impact, plusieurs pirates à son bord crient à Dieu de les laisser mourir en paix, terrorisés par le tonnerre des vagues contre le bois et le vent qui hurle dans leurs oreilles. Quant au Whydah, il rencontre son destin funeste quand sonnent les douze coups de minuit au large de Wellfleet.
Le lendemain matin, le fermier Samuel Harding est réveillé par des coups contre sa porte. Un marin déguenillé et transi de froid se tient devant chez lui : Thomas Davis, l’un des deux seuls survivants de cette nuit d’enfer. Davis raconte son histoire et avant même que le charpentier hollandais n’ait eu le temps de se reposer, Harding apprête son chariot et son cheval et lui demande de le mener au lieu du naufrage. Il a le temps de faire deux allers et retours avant que d’autres de ses voisins n’apprennent la nouvelle et le rejoignent sur la plage pour récolter les trésors déposés sur le sable par les vagues.
Ce n’est cependant ni Harding, ni Davis, mais un autre personnage de cette histoire qui fournira à Barry Clifford la clef qu’il recherche. À peine le gouverneur du Massachusetts a-t-il eu vent du naufrage du Whydah qu’il dépêche sur place le commandeur anglais Cyprian Southack, un cartographe accompli qu’il investit d'une mission : repêcher le trésor englouti et réquisitionner les biens que les habitants du cap Cod se sont déjà accaparés. Malheureusement pour Southack, il ne parvient à remplir ni l’un ni l’autre de ses objectifs, se heurtant à une communauté de pêcheurs et de fermiers aussi enragés que déterminés à garder l’or qui complètera enfin leur maigre salaire. Mais cela importe peu à Clifford, car le Britannique a laissé derrière lui une carte ainsi qu’une correspondance détaillant avec précision le lieu de naufrage du légendaire Whydah.
Exalté, le chasseur d'épaves monte une expédition. À l’aide de sonars et d’autres appareils de télédétection, il ne faut que peu de temps à Clifford et à son équipe pour identifier le site. Le 20 juillet 1984, l’un des plongeurs s’écrie avec excitation qu’il aperçoit un canon enfoui dans le sable, à seulement 4 mètres 30 sous la surface. Cette découverte est la première d’une très longue série qui permettra le sauvetage de plus de 200.000 pièces individuelles. Pièces d’argent et d’or, poudre d’or, vaisselle, vêtements, armes à feu, boulets de canon, bijoux, pièces à jouer ou encore quelques minces fragments du navire se révèlent aux archéologues ébahis. À l’automne, un nouvel élément vient couronner le travail de Clifford lorsque l’on remonte la cloche du Whydah Gally, sur laquelle est gravé le nom du navire et l’année 1716. Le projet Whydah fait sensation dans la communauté scientifique et parmi le public, le conseil des ressources archéologiques sous-marines du Massachusetts n’hésitant pas à le qualifier de modèle d’archéologie sous-marine. À ce jour, le navire demeure le seul vaisseau de l’âge d’or de la piraterie authentifié avec certitude.
En vertu de la loi fédérale sur l'amirauté de 1988, la Cour suprême du Massachusetts déclare que l’ensemble des artefacts appartient de droit à Clifford. Il obtient également les droits exclusifs de plongée sur le site, surveillé par le service des parcs nationaux et les garde-côtes américains. Et c’est là que vient la cerise sur le bateau, si l’on peut dire. Au lieu de dilapider et diviser le trésor de Bellamy, l’archéologue décide de le conserver dans son intégralité et de le rendre accessible à tous. Il ouvre le musée pirate du Whydah, offrant à chacun l’opportunité de marcher au côté d’une reproduction géante du navire, d’admirer la cloche intacte dans son aquarium lumineux ou encore de s’émerveiller devant des coffres entiers de pièces de huit.
Aujourd’hui, Clifford continue de plonger à la conquête de trésors engloutis avec ses équipiers. En février dernier, le musée a annoncé la découverte d’au moins six squelettes sur le site du Whydah. Grâce à un descendant direct de Bellamy, l’équipe dispose d’un échantillon d’ADN qui leur permettra de savoir si l’un des corps découverts sous le sable appartient au légendaire capitaine que l’on appelait le Prince des Pirates.
Merci d'avoir écouté Chasseurs de Science. La musique de cet épisode a été composée par Patricia Chaylade. Si vous appréciez notre travail, n’hésitez pas à nous laisser un commentaire et cinq étoiles sur les plateformes de diffusion pour nous soutenir et améliorer notre visibilité. Vous pouvez aussi vous abonner sur Spotify, Deezer et Apple Podcast pour ne plus manquer un seul épisode. Quant à moi, je vous retrouverai bientôt pour une future expédition temporelle, dans Chasseurs de science. À bientôt !
Musique :
Patricia Chaylade
Titan, par Scott Buckley
En 1997, Bertrand Buiges, le responsable de l’association Cercle polaire expédition reçoit un coup de fil qui va changer sa vie. Un mammouth entier, prisonnier de la terre, a été repéré en Sibérie.
Avec Yves Coppens, ils prendront une décision historique. Retour sur la première expédition qui a extrait un mammouth sans rompre la chaîne du froid.
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Pour aller plus loin :
Transcription du podcast :
Bienvenue dans Chasseurs de science, un podcast produit par Futura. Je suis Julie, votre guide temporelle. Mettez vos moufles et prenez votre écharpe, dans cet épisode, je vous emmène sur les terres glacées de la Sibérie, aux côtés de scientifiques qui se sont donné une mission herculéenne. Extraire une souris de terre du sol gelé. Vous écoutez Chasseurs de sciences, si ce podcast vous plaît, n'hésitez pas à nous soutenir en le partageant sur les réseaux sociaux et en nous laissant une note sur les plateformes de diffusion.
En Sibérie, il existe un animal mythique. Il vit dans les contes et légendes des Dolganes, un peuple nomade de Sibérie Orientale. Les souris de terre, qui comme leur nom l’indique vivent sous la terre, creusent de longues galeries comme les taupes. Personne ne se doute de leur existence, mais à l’approche de leur mort, les souris de terre cherchent à regagner la surface pour respirer plus facilement. Elles creusent la terre de leurs défenses pour s’extraire de leurs tunnels souterrains. Malheureusement, le froid et le manque d'oxygène ont raison d’elles avant qu’elles n'atteignent la surface. C’est alors que les souris de terre révèlent leur existence aux Hommes, prisonnières à jamais du sol gelé qui le servait autrefois de foyer. La Sibérie, des défenses, ... Cette légende vous a peut-être fait penser à un autre animal, qui n’a pas grand-chose à voir avec les souris ou les taupes. Et pour cause, l’animal mythique des Dolganes n’est autre que le mammouth. Leur territoire est en effet situé sur le plus grand cimetière de mammouths connu des scientifiques.
1997. C’est le printemps en Sibérie, mais dans ce monde de glace et de neige, pas d’arbres en fleur, ni d’oiseaux qui chantent, le sol reste perpétuellement figé dans le gel. Un convoi sorti tout droit d’un rêve apparaît au loin. Une dizaine de petites maisons posées sur des traîneaux avancent en file indienne. Chacune est tirée par un attelage d’une dizaine de rennes. C’est une famille Dolgane en quête d’un pâturage plus accueillant pour leur troupeau. Ils transportent leur petite cahute, appelée balok, avec eux à chaque voyage.
La vie est rude dans cette région, mais les Dolganes survivent grâce à leur troupeau de rennes et à la confection d’objets taillés dans de la défense de mammouth. Ces nomades en croisent régulièrement durant leur transhumance. D’ailleurs, le jeune chef de cette famille, Kostia Zharkov, repère quelque chose au loin qui se détache de la blancheur. Il demande au convoi de s’arrêter. Devant eux, deux défenses recourbées de près d’un mètre s’échappent du sol, comme si on les avait plantées là au milieu de nulle part. Il reste encore quelques poils bruns-roux à leur base.
La trouvaille n’a rien d’extraordinaire et devrait rapporter un peu d’argent à la famille, mais Kostia Zharkov en décide autrement. Il prévient le responsable de la réserve de Taymir de la présence du mammouth. Selon lui, il est encore entier sous terre. Cette décision marque le point de départ d’une expédition scientifique hors du commun, menée par Yves Coppens, alors paléoanthropologue au Collège de France, et Bertrand Buiges, président de l’association Cercles Polaire Expédition. L’expédition Mammuthus débute.
C’est Bertrand Buiges qui apprend l’existence du mammouth en premier. Il entreprend immédiatement une levée de fonds pour financer l’expédition et demande à Yves Coppens d’en être le directeur scientifique. À l’automne 1998, l’équipe se rend à l’extrême nord de la Sibérie, à 6.000 kilomètres de Moscou, au chevet du mammouth. Des sondages radio permettent de déterminer la position de l’animal dans son cercueil de boue et de terre : visiblement, il est mort debout. Yves Coppens propose alors une idée surprenante. Plutôt que de sortir le mammouth lui-même, il suggère de découper un bloc de terre tout autour pour le conserver dans le sol qui le tient prisonnier.
En effet, ce mammouth, baptisé Jarkov en hommage au Dolgane qui l’a découvert, n’est pas le premier mammouth découvert par les scientifiques. Les ossements de ces pachydermes préhistoriques sont connus depuis le XVIIIe siècle. Mais les extraire du permafrost, avec des méthodes parfois brutales, et les alternances de gel et dégel endommagent énormément les restes.
« Plutôt que d'envoyer des morceaux de ces animaux, séchés ou décomposés, aux laboratoires étrangers, nous avons eu l'idée de le conserver sur place en bon état, et de faire venir les chercheurs jusqu'à Khatanga », précise Yves Coppens plus tard dans une interview.
On balise la zone pour savoir où découper sans risquer d’abîmer le mammouth. Un an plus tard, en 1999, les scientifiques de l’expédition, venus des quatre coins du monde, installent leur camp de base dans la toundra sibérienne. Ils le savent : la mission s’annonce dantesque ! Et la météo joue contre eux. Une tempête se lève et rien n’arrête le vent qui hurle sans discontinuer. La température devient glaciale, à la limite de la résistance du corps humain : -40 °C. Plus de 5 semaines d’efforts acharnés sont nécessaires, à manier le marteau-piqueur au milieu dans le froid sibérien pour extraire du sol un bloc de 3 mètres sur 2. Jarkov est en son centre avec ses défenses à l’air.
Mais le plus dur reste à venir : soulever le corps du mammouth en hélicoptère jusqu’à Khatanga, la capitale de la province, à 250 kilomètres de là. Pour cette mission, un hélicoptère MI-26, l’un des plus puissants jamais conçus par l'Homme, arrive sur place. Il peut transporter au maximum 20 tonnes de charge utile. Avec ses 23 tonnes, Jarkov va le pousser dans ses retranchements. Les premières minutes sont tendues. L’hélicoptère peine à décoller et sa précieuse cargaison tangue dangereusement dans les airs. Au sol, tous ceux qui ont œuvré à découper le bloc le regardent partir avec l’angoisse collée au cœur. Il rejoint finalement Khatanga sans encombre en octobre 1999.
C’est le premier mammouth à être extrait sans rompre la chaîne du froid. Il attire évidemment tous les scientifiques du monde qui s’intéressent aux animaux préhistoriques. En 2000, quelques parties de son corps sont dégelées pour prélever des poils et des tissus restés intacts pendant plusieurs milliers d’années. La vie de Jarkov se révèle alors à nous. C’est un mammouth laineux mâle qui a vécu il y a 20.380 ans. Il est mort à 42 ans, alors qu’il était en bonne santé. Au vu de sa position dans le bloc et la composition de ce dernier, Jarkov est probablement mort lors d’une chute dans une crevasse. La boue a recouvert son corps peu après et, en gelant, l’a préservé des aléas du climat.
Aujourd’hui encore, Jarkov repose à Khatanga. Le bloc de terre est conservé dans une grotte creusée à l'intérieur d'une falaise où la température est constamment de - 15 °C. Il demeure là, prêt à livrer ses plus intimes secrets aux scientifiques. Ces grands pachydermes préhistoriques nourrissent les ambitions les plus folles des scientifiques. Avec le projet Woolly Mammouth Revival, une équipe d’Harvard souhaite ressusciter le mammouth, non pas par clonage mais avec la technique CRISPR-Cas. Le principe est de couper de l’ADN du mammouth et le coller dans celui d’un éléphant d’Asie. Le projet aurait dû aboutir en 2019, mais depuis, aucun mammouth n’a été aperçu sur le campus de l’université américaine.
Merci d'avoir écouté Chasseurs de Science. La musique de cet épisode a été composée par Patricia Chaylade. Au texte et à la narration : Julie Kern. Si vous appréciez notre travail, n’hésitez pas à nous laisser un commentaire et cinq étoiles sur les plateformes de diffusion pour nous soutenir et améliorer notre visibilité. Vous pouvez aussi vous abonner sur Spotify, Deezer et Apple Podcast pour ne plus manquer un seul épisode. Quant à moi, je vous retrouverai bientôt pour une future expédition temporelle, dans Chasseurs de science. À bientôt !
Vous n'avez peut-être jamais entendu son nom, mais Joseph Bell est connu dans le monde entier à travers son alter ego littéraire. Ce chirurgien né au milieu du XIXe siècle est non seulement un praticien et un professeur talentueux, mais il est également un observateur hors pair.
Ses capacités de déduction exceptionnelles, qui lui permettent de deviner les troubles et certains éléments de la vie de ses malades avant même que ceux-ci n'aient eu le temps d'ouvrir la bouche lui valent l'admiration de l'un de ses plus fervents étudiants : Arthur Conan Doyle. L'histoire de Joseph Bell, c'est celle du véritable Sherlock Holmes derrière celui de Baker Street, que nous vous proposons de découvrir aujourd'hui.
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Pour aller plus loin :
Transcription du podcast :
Bienvenue dans Chasseurs de science, un podcast produit par Futura. Je m'appelle Emma, et je serai votre guide temporelle au cours de cette excursion. Aujourd’hui, nous partons en Écosse, à la rencontre de l’homme dont l’esprit brillant inspirera le personnage de Sherlock Holmes. Vous écoutez Chasseurs de sciences, si ce podcast vous plaît, n'hésitez pas à nous soutenir en le partageant sur les réseaux sociaux et en nous laissant une note sur les plateformes de diffusion.
Nous sommes en 1880. Des échos de voix et de métal résonnent dans les couloirs de pierre de l’infirmerie royale d’Édimbourg. La lumière du soleil filtre à travers les fenêtres à guillotine du bâtiment, tandis qu’infirmiers et médecins s’affairent d’une chambre à l’autre. Dans la salle d’admission, un personnage à la silhouette filiforme vient de faire irruption parmi les malades et les blessés. Il est entouré d’un groupe d’étudiants aux yeux brillants, manifestement suspendus à ses lèvres dans l’attente de quelque déclaration exceptionnelle. Le chirurgien Joseph Bell fait quelques pas vers un homme assis sur l’un des bancs de bois et le détaille un instant. Rien ne semble particulièrement distinguer ce patient des autres, mais lorsque l’éminent professeur ouvre la bouche, l’assistance reste coite :
« Eh bien mon brave, vous avez servi dans l’armée.
– Oui monsieur.
– Déchargé depuis peu ?
– Oui monsieur.
– D’un régiment des Highlands ?
– Oui monsieur.
– Stationné à la Barbade ?
– Oui monsieur. »
Se tournant alors vers ses élèves, dont les yeux sont à présent ronds comme des soucoupes, Bell explique : « Voyez-vous messieurs, cet homme est tout à fait respectable, mais il n’a pas ôté son couvre-chef, car il en va ainsi dans l’armée. S’il en avait été déchargé depuis longtemps, il aurait eu le temps d’acquérir les mœurs civiles. Son air autoritaire laisse aisément deviner qu’il est écossais. Et pour ce qui est de la Barbade, on peut voir qu’il est atteint d’éléphantiasis, une maladie provenant des Indes et non d’Angleterre. » Dans le groupe d’étudiants, Arthur Conan Doyle, 20 ans et des idées plein la tête, écoute avec passion ce professeur qui, il l’ignore encore, lui inspirera l’un des plus grands personnages de fiction.
Joseph Bell naît le 2 décembre 1837 à Édimbourg. Il est le digne descendant d’une famille de chirurgiens qui depuis 140 ans occupent des postes prestigieux dans la communauté médicale de la capitale. On y trouve notamment Benjamin Bell, considéré comme le premier chirurgien scientifique en Ecosse et Charles Bell, qui donne son nom à une paralysie faciale. Bien qu’il soit le dernier de sa lignée à exercer cette profession, loin de mettre un terme à la légende familiale, Bell lui permet de prospérer de la plus étonnante des manières.
Le jeune homme accomplit des études brillantes et sort diplômé de l’université en 1859, à l’âge de 21 ans. Il devient interne à l’infirmerie royale sous le mentorat du professeur James Syme, surnommé le Napoléon de la chirurgie et assistant de Robert Liston, dont nous avons déjà conté la catastrophique opération dans un précédent épisode. En parallèle d’un début de carrière remarquable, Bell s’adonne à deux de ses passions, qui dénotent déjà son goût prononcé pour l’investigation : la dialectologie, ou la branche permettant d’identifier la provenance d’un individu à partir de son accent et de son vocabulaire ; et l’étude de l’écriture manuscrite et de ce qu’elle peut révéler sur l’origine et le statut social d’une personne. À l’âge de 26 ans, Bell donne ses premiers cours à Surgeon Square, où il fait rapidement sensation. Il faut dire que son physique à lui seul suffit à le notable. Grand, mince, les épaules carrées et le visage mat entouré de grands favoris, il est doté d’une paire d’yeux gris au regard pénétrant et se déplace d’une démarche claudicante suite à la diphtérie qui a paralysé l’une de ses jambes. Avec ses formidables talents d’enseignant, il est également un observateur hors pair. L’un de ses étudiants raconte :
« Il s’asseyait dans sa salle de réception, le visage rouge comme un Indien, et diagnostiquait les gens qui arrivaient avant même qu'ils n'aient eu le temps d’ouvrir la bouche. Il leur exposait leurs symptômes, et même des détails de leur vie passée, sans presque jamais commettre d’erreur. »
Cet étudiant, c’est Conan Doyle, et il n’a d’yeux que pour son mentor. Les deux hommes partagent d’ailleurs une appréciation mutuelle, Bell décrivant son élève comme un jeune homme doté des meilleures qualités :
« Des yeux et des oreilles qui peuvent voir et entendre, une mémoire capable d'enregistrer immédiatement et de rappeler à loisir les impressions des sens, et une imagination capable de tisser une théorie, de reconstituer une chaîne brisée ou de démêler un indice emmêlé. Tels sont les instruments de travail d'un diagnosticien accompli. »
Au bout de sa deuxième année d’étude, Conan Doyle devient l’un des assistants de Bell, qui semble s’être pris d’affection pour son esprit aiguisé. Il absorbe chacune de ses paroles lors des cours que le professeur donne dans des amphithéâtres pleins à craquer. Il le suit, aux côtés d’autres étudiants chanceux, lors de ses gardes, et ne peut que s’extasier face aux déductions époustouflantes qu’il parvient à réaliser en un simple coup d’œil. Des années plus tard, l’auteur raconte combien l’échange entre Bell et le patient écossais l’a marqué. Il ne fait nul doute que de tels épisodes lui ont inspiré entre autres la rencontre la plus célèbre du monde de la littérature : celle entre John Watson et Sherlock Holmes. Une amitié profonde se tisse et perdure entre les deux hommes et lorsque Conan Doyle publie pour la première fois les aventures du détective, il ne manque pas de rappeler à Bell que Sherlock ne serait rien sans lui. La ressemblance entre les deux personnages est si frappante qu’elle n’échappe pas à Robert Louis Stevenson, auteur de L'Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde, et lui aussi ancien élève du chirurgien écossais.
Quand il n’est pas au chevet des membres de la famille royale, en train d’opérer, ou d’enseigner la chirurgie, on raconte que Bell prête ses talents de profiler aux forces de police. Si l’on en croit certaines sources, il aurait même pris part à la traque de Jack l’Éventreur aux côtés de Scotland Yard, en 1888. Mais les pistes permettant d’évaluer la véracité de cette histoire sont aussi troubles que celle menant à l’Éventreur lui-même.
Après une carrière couronnée de succès, le bien-aimé et admiré Joseph Bell s’éteint dans le petit village de Milton Bridge, le 4 octobre 1911. Non content d’avoir marqué son époque, il laisse également derrière lui un héritage considérable, tant dans le domaine de la médecine que dans celui de la criminologie et, inopinément, dans la littérature. Conan Doyle n’est d’ailleurs pas le seul à prendre inspiration sur son professeur puisque du côté de la bande dessinée, Joann Sfar lui consacre toute une série d’aventures fantastiques à son nom. Il est également le mentor de l’un des trois personnages principaux dans le manga steampunk City Hall.
Si peu de gens se souviennent aujourd’hui de son nom, Joseph Bell aurait été ravi d’apprendre que celui-ci continue de vivre dans les pages de fiction, visibles par tous, mais reconnaissable uniquement pour ceux qui savent observer.
Merci d'avoir écouté Chasseurs de Science. Le générique de ce podcast a été composé par Patricia Chaylade. Au texte et à la narration : Emma Hollen. Merci à Boris Diniz et à Loulou de Boneless, qui prêtent leurs voix respectivement au patient écossais et à Arthur Conan Doyle, et à François de la chaîne YouTube Primum Non Nocere, qui interprète le rôle de Joseph Bell. Si vous appréciez notre travail, n’hésitez pas à nous laisser un commentaire et cinq étoiles sur les plateformes de diffusion pour nous soutenir et améliorer notre visibilité. Vous pouvez aussi vous abonner sur Spotify, Deezer et Apple Podcast pour ne plus manquer un seul épisode. Quant à moi, je vous retrouverai bientôt pour une future expédition temporelle, dans Chasseurs de science. À bientôt !
Musiques :
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