Le choix musical de RFI

Le choix musical de RFI

By RFIMusic
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Le choix musical de RFI episodes

  • Avec Alvvays, la pop canadienne s’exporte jusqu’en Chine

    Le groupe canadien Alvvays, joue à guichets fermés à Pékin, sans nouvel album à défendre, juste des chansons pop lumineuses à faire vivre, après plus de 220 concerts en quatre ans dans le monde entier.  

    Tout commence à Toronto, en 2011, entre cinq  copains de lycée. Au centre, Molly Rankin. Petite blonde d'une trentaine d'années, voix claire, guitare nerveuse, plume en or. Elle est la fille de John Morris Rankin, célèbre figure du folk canadien, fauché par un accident de la route quand elle avait 12 ans. Ce drame, le lui laisse une cicatrice à vie...

    Alors on s'attendait à de la noirceur. Elle nous sert du soleil. Ses chansons caressent et font du bien au cœur. Ses trois albums publiés  entre 2014 et 2022 ont été salués par la critique internationale grâce a un « tchaktchakpoum » métronomique, tendu comme un fil, hérité des années 70 allié a des breaks redoutables. Mais l'efficacité n'écrase pas son écriture ciselée comme un bijou. Et la lumière,  ne chasse jamais sa mélancolie. Elle reste tapie derrière chaque refrain.

    La preuve avec « Archie, Marry Me », le tube de 2014 qui a tout lancé. Il s'agit d'une demande en mariage mise en musique, le générique rêvé de l'amour éternel.

    En 2018, Alvvays décroche le prix Juno de l'Allbum alternatif au Canada et enchaine des grands festivals comme Glastonbury au Royaume-Uni et  Coachella aux Etas-Unis.

    Pour le dernier disque Blue Rev, sorti en 2022, Alvvays débauche Shawn Everett. Le producteur canadien affiche déjà six Grammy Awards au compteur pour son travail avec The Killers, Alabama Shakes, Beck ou encore Julian Casablancas, le chanteur de The Strokes. Avec les Canadiens, il injecte un peu d'acid rock dans la dream pop du quintette. Le résultat magnétise entre gourmandises irrésistibles et bonbons au poivre.

    Reste Pékin. Des milliers de Chinois fredonneront les airs de la Torontoise sans forcément comprendre ses textes en anglais sur l'amour. Quand une mélodie est imparable, elle dépasse les langues, franchit les frontières, perce les régimes et, visiblement, même la Grande Muraille de Chine.

    Alvvays en concert à Pékin, le 7 octobre 2026.

    9 min
  • Le pianiste Sullivan Fortner expérimente ses souvenirs sur son sixième album

    Leave That in There, ou «Laisse-ça à l'intérieur » en français, c'est le titre du sixième album du génial pianiste de jazz Sullivan Fortner. A 39 ans, le Louisianais est au sommet de son art pour rendre hommage à la culture de La Nouvelle-Orléans. 

    Considéré comme le meilleur pianiste de jazz de sa génération, Sullivan Fortner est actuellement en tournée en Europe pour présenter son dernier album. Un jazz « new orleans » mais pas seulement. C'est un disque d'étape dans lequel il revient sur son propre parcours musical.

    Il est né voici trente neuf ans à Laplace, en Louisiane, ville mitoyenne de La Nouvelle-Orléans. Dès l'âge de onze ans, à l'église en écoutant l'organiste Ronald Markham, Sullivan Fortner découvre sa vocation. Il s'inscrit au New Orleans Center for Creative Arts, où il apprend le métier.

    Rapidement son talent explose et Sullivan Fortner devient un pianiste recherché par les artistes de jazz. En paralèlle, il développe son propre répertoire qui lui vaut de multiples récompenses dont le Grammy Award en 2025 du Meilleur album instrumental de jazz avec Southern Nights.

    Leave that in there est son sixième album. Un album d'étape et de réflexion personnelle sur son art. « J’ai réfléchi à mon parcours musical et je me suis dit : "En fait, j’ai grandi en jouant du gospel. Je me suis mis au jazz au lycée, en même temps que la musique classique. J’ai aussi grandi en écoutant du r'n'b, du funk, du hip-hop et tout ça. Alors pourquoi est-ce que je classe les genres musicaux ?" Il n’y a pas besoin de les classer. On fait simplement de la musique. C’est ainsi qu’est née l’idée de l'album.»

    Un album qui condense le savoir-faire du trio formé par Sullivan Fortner avec le contrebassiste Tyron Allen II et batteur Kayvon Gordon. Deux hommes avec qui il se produit depuis deux ans environ. Le titre qui ouvre l'album s'intitule « Sugarcane », c'est un hommage à l'histoire des cultures des Africains-Américains. 

    « Au début du XIXe siècle, une révolte d’esclaves a eu lieu en Louisiane. Laplace était alors couverte de champs de canne à sucre. Et ils utilisaient ces champs comme cachettes pour s’échapper et rejoindre La Nouvelle-Orléans, une région plus libre. Le morceau fait donc écho à ces références. Je veux dire que j’ai demandé à Kayvon de jouer des rythmes de tambour bata pour évoquer certaines influences issues des racines latino-américaines, de la culture haïtienne et du vaudou, qui ont aussi une influence sur la culture et la mentalité de la Nouvelle-Orléans.»

    Le tambour bata dont il est question, c'est le tambour yoruba introduit aux Etats-Unis par les esclaves. Il est aussi utilisé à Cuba dans les cérémonies rituelles du Senteria. C'est un tambour en forme de double cônes de tailles et de sonorités différentes.

    Tout au long de l'album, Sullivan Fortner laisse entendre son amour pour des claviers aussi divers que l'orgue Hammond et le synthétiseur Prophet. Des instruments sur lesquels il a appris la musique. Un jazz libre et inspiré qui est aussi une façon de rendre hommage à celles et ceux qui l'ont inspiré durant ces vingt dernières années, à commencer par le trompettiste disparu, Roy Hargrove, ou encore un autre trompettiste Wynton Marasalis, ainsi que sa grande amie, la chanteuse Cécile McLorin Salvant.

    8 min
  • «Man of Style» de Justin Hicks, l'élégance d'un homme de style(s)

    Double lauréat des Grammy Awards, chanteur, auteur-compositeur, pianiste, guitariste et même ancien chef cuisinier dans le Bronx, Justin Hicks cultive l'art des chemins de traverse. Avec Man of Style, l'Afro-Américain de 44 ans rassemble vingt ans de chansons où se croisent folk, soul, jazz, gospel et électro. Onze titres empreints d'une douce mélancolie, traversés de poésie et toujours tournés vers la lumière.

    Derrière le titre Man of Style ne se cache pas une référence à l'élégance vestimentaire de Justin Hicks, mais à la diversité de ses univers musicaux. Cet explorateur sonore passe avec aisance du folk à la soul, du jazz à l'électro. Il y ajoute des accents gospel, r'n'b et hip hop, des bruits d'ambiance, des chants d'oiseaux et même quelques touches expérimentales héritées des dix années passées au sein d'un groupe de noise underground.

    Une enfance entre église, musique et basket

    Né dans le Midwest américain, Justin Hicks grandit dans une famille qu'il décrit comme « très religieuse, mais anormalement progressiste ». Son père, pasteur, nourrit une passion pour les arts plastiques ; sa mère, enseignante, chante dans un trio folk-gospel.

    C'est avec elle qu'il fait ses premiers pas de chanteur à l'église dès l'âge de cinq ans. Elle l'inscrit également à des cours de piano pendant sept ans, avant qu'il ne délaisse temporairement la musique pour le basket. Son parcours le mènera ensuite sur des chemins inattendus, jusqu'aux cuisines de restaurants du Bronx, où il exercera comme chef cuisinier.

    Des chansons nourries par la vie quotidienne

    Cette trajectoire singulière irrigue tout Man of Style. Ainsi, « Use Your Head » s'inspire d'un proverbe transmis par sa mère : utiliser son imagination pour créer quelque chose à partir de presque rien.

    Autre exemple avec « Bread Will Rise » (« Le pain lèvera »), clin d'œil à ses années derrière les fourneaux. Une chanson aux arrangements foisonnants, presque baroques, qui témoigne de l'inépuisable curiosité musicale de l'artiste.

    La force de la simplicité

    Pas de manifeste, pas de discours militant, pas de démonstration grandiloquente dans Man of Style. Justin Hicks préfère la poésie du quotidien, les récits intimes et les émotions discrètes.

    Une musique sincère qui ne cherche pas à changer le monde, mais à accompagner nos vies ordinaires. Et c'est peut-être là qu'elle touche le plus juste.

    9 min
  • «Bodies & Ideas» de Léon Phal, un jazz feel good pour traverser l'époque

    Plein de bonnes ondes dans le choix musical du jour avec le nouvel album du saxophoniste franco-suisse Léon Phal, Bodies & Ideas. Quatrième opus d’un artiste qui s’impose peu à peu comme une référence de la nouvelle scène jazz française.

    Léon Phal prend des risques sur ce disque, tant dans la prise de son que dans l'interprétation, plus libre et moins scolaire que sur ses albums précédents. Sur celui-ci, tout sonne très « live », comme si le public se trouvait au milieu du groupe et entendait exactement la même chose que les musiciens. Et malgré l'énergie joyeuse qui traverse l’ensemble, l’album cache en réalité de nombreuses angoisses sur l'état de la nature et du monde actuel.

     « Le cheminement de pensée était un peu plus dark que la musique en elle-même. C'est vrai que la musique a une énergie "feel good", elle a quelque chose d'assez solaire. C'était aussi pour contrebalancer ce que j'avais mis comme énergie à l'intérieur de l'album, qui est justement une prise de conscience de là où on en est dans l'humanité actuellement. C'est très dur pour tout le monde, vous, moi, tout le monde qui écoute. Le quotidien est vraiment pénible de plus en plus depuis quelques années. C'est une volonté de proposer une béquille aux gens, de pouvoir dire : "Aujourd'hui ça va bien se passer, on est ensemble." », explique Léon Phal.

    Si Bodies & Ideas se veut une « safe place » rassurante, cette intention passe aussi par des morceaux qui ravivent des souvenirs précis, presque cinématographiques. C’est le cas du titre « Les Vacances », raconté par le saxophoniste : « Sur ce morceau, j'ai essayé de restituer le souvenir que j'avais clairement dans la Ford Mondeo break sans clim dans laquelle on partait en Italie. On faisait 2 000 bornes avec ma famille, à cinq dans la voiture. C'était pénible, mais cela ne l'était pas en réalité parce qu'on écoutait de bonnes musiques, beaucoup de reggae. Dans ce morceau, j'ai essayé de restituer un peu cet état second dans lequel on accepte notre condition. On essaie quand même de passer un bon moment. »

    Entre rap et références italiennes

    Sur le morceau « Pleine forêt », mis en avant dans la playlist RFI ce mois-ci, Léon Phal plonge son jazz dans du hip-hop et collabore avec la star montante du rap français Jungle Jack. Car le saxophoniste voulait absolument accueillir des voix sur ce disque, y compris une voix italienne, afin de renouer avec ses racines. Une envie concrétisée avec la chanteuse de Nu Guinea, Fabiana Martone, rencontrée à Naples.

    Il raconte : « Naples est métissée dans ses cultures. Il y a eu énormément de colonisations : les Espagnols, les Français, les Italiens toujours. Mais les familles bourbons de colons qui ont fait la Guadeloupe, qui ont fait la traite des esclaves, la canne à sucre, ils se sont installés aussi à Naples. Il y a eu énormément d'esclavage et de trafic maritime. À chaque fois qu'il y a eu des colonisations, ils ont toujours laissé derrière eux de nombreuses cultures différentes, comme sur l'île de la Réunion. On a un peu cette même ambiance. Je me suis rendu compte que ce morceau est napolitain parce qu'il est à la fois brésilien, afrobeat, hip-hop, moderne, et à la fois ancien. Le chant en napolitain dessus vient vraiment égaliser tout cela, c'est génial. »

    Si Léon Phal affirme peu à peu sa signature sonore, il continue également de multiplier les références artistiques dans son travail. Cela saute aux yeux dès le titre de l'album, Bodies & Ideas, clin d'œil au standard de jazz « Body and Soul » du saxophoniste américain Coleman Hawkins. Un morceau construit sur des arpèges allant du grave vers les aigus, comme un lien vertical entre le corps et l'esprit. La pochette du disque revisite quant à elle La Divine Comédie de Dante avec la porte des enfers, le purgatoire, et le monde des vivants représenté par une ville où il est écrit à l'entrée « Amor Vincet », l'amour vaincra.

    Bodies & Ideas, le tout nouvel album du saxophoniste franco-suisse Léon Phal, sera défendu en concert à la Cigale, à Paris, le 19 janvier prochain.

    À lire aussiJazz: le centenaire de John Coltrane

    7 min
  • Les frères guitaristes Hermanos Gutiérrez célèbrent les Andes dans l'album «Los Ojos del Condor»

    Après les déserts américains, puis les paysages cosmiques de leur précédent album Sonido Cósmico, les frères Hermanos Gutiérrez reviennent à leurs racines dans les Andes. Avec Los Ojos del Condor, leur huitième album, ce duo de guitaristes enrichi son univers instrumental de nouvelles sonorités sud-américaines, sans renoncer à cette musique contemplative et cinématographique qui a séduit des millions d'auditeurs à travers le monde.

    Les Hermanos Gutiérrez font une musique sans paroles, mais où les images abondent. D'un album à l'autre, le duo construit une œuvre instrumentale qui évoque les grands espaces américains, en écho aux bandes originales de westerns signées Ennio Morricone.

    Les frères, Alejandro et Estevan Gutiérrez nous entraînent avec ce nouvel album, Los Ojos del Condor, vers les sommets de la cordillère des Andes, où plane le condor, cet oiseau majestueux considéré dans plusieurs traditions autochtones d'Amérique du Sud comme un messager entre le monde terrestre et le monde céleste.

    Deux frères, deux guitares, un dialogue

    Nés d'une mère équatorienne et d'un père suisse, les deux musiciens ont développé un langage musical singulier fondé sur le dialogue inextricable de leurs guitares. L’aîné – avec son tatouage de cheval au galop sur la main droite – est reconnu pour son jeu de picking (le pincé de corde), tandis que le cadet moustachu, Estevan privilégie les effets de glissement au bottleneck et la guitare-percussion.

    La nouveauté de Los Ojos del Condor réside dans l'apparition de nouvelles couleurs musicales. Teinté de cumbia bolivienne ou de milonga argentine, l'album s'enrichit de sonorités andines grâce à l'introduction d'instruments traditionnels comme le charango, l'accordéon ou la flûte de Pan.

    Le succès inattendu d'une musique sans paroles

    Comment expliquer qu'un duo de guitares instrumentales, à la musique souvent mélancolique et contemplative, remplisse aujourd'hui les salles du monde entier et cumule des dizaines de millions d'écoutes sur les plateformes de streaming ?

    Sans doute parce que cette musique cinématographique laisse à chacun la liberté d'y projeter ses émotions sans aucune barrière linguistique, mais aussi parce que le marché des musiques instrumentales s’est considérablement développé avec le streaming ces dernières années.

    Les deux frères eux-mêmes parlent du tournant dans leur carrière qu’a été l’année 2020, pendant la pandémie de Covid-19. Plusieurs de leurs morceaux connaissent alors un extraordinaire succès en ligne, notamment Cerca de Ti ainsi que leur dernier album autoproduit Hijos del Sol.

    La rencontre décisive avec Dan Auerbach

    C'est dans ce contexte que Dan Auerbach, chanteur et guitariste du célèbre groupe de blues-rock américain The Black Keys, découvre presque par hasard les Hermanos Gutiérrez. Séduit par leur univers, il les invite à Nashville où ils enregistrent El Bueno y El Malo sur son label Easy Eye Sound,un album nominé aux Grammy Awards en 2023. De quoi leur ouvrir le marché américain et les grands festivals internationaux. 

    En une décennie, ces deux frères qui avaient commencé par jouer dans des restaurants suisses comme musique d'ambiance ont réussi, sans dire un mot, à se forger une signature immédiatement reconnaissable.

    Los Ojos del Condor est disponible à la vente et sur les plateformes. Les Hermanos Gutiérrez seront notamment en concert au Zénith de Paris le 29 novembre prochain.

    7 min
  • Entretien exclusif: Chuck D et John Densmore, le rappeur et le batteur, même combat

    Rencontre au sommet entre deux légendes, deux générations, deux univers : Chuck D, 66 ans et John Densmore, 81 ans. Ensemble, ils ont fondé le groupe doPE. Leur premier album, No Country for Old Man, mêle rimes radicales et beats psychédéliques. Entretien exclusif, à Santa Monica, en Californie.

    D'un côté, Chuck D, fondateur de Public Enemy, formation historique du rap politique et frontal américain, cogne fort dès la fin des années 1980 avec Rebel Without a Pause. De l'autre, John Densmore, batteur des Doors. Le tempo du légendaire groupe de rock californien,  c'est lui. Ses baguettes  se démarquent  illico sur le titre  « Break on Through (To the Other Side) », tiré de leur premier album sorti en  1967 ou il démarre par la bossa-nova et ça finit dans les spasmes du rock'n'roll.

    Tout commence par une rencontre entre les deux hommes au Record Store Day, événement sur la musique indépendante américaine. Puis, Chuck D, lui écrit ce mail : « Tu as les beats, j'ai les rimes. Faisons doPE » – do comme Doors, PE comme Public Enemy. Le groupe est né, No Country for Old Man voit le jour.

    À Santa Monica, près de Los Angeles, John Densmore raconte leur collaboration inédite : « J'ai été très inspiré par les textes de rap de Chuck D. Ils m'ont frappé par leur rythme et leur profondeur. Nous faisons de la musique différemment, mais nous partageons la même vision du monde. Ces douze chansons parlent du danger nucléaire et de la vitesse à laquelle notre société avance. Les gens n'ont plus le temps de s'arrêter. Il faut retrouver ce temps, méditer, écouter de la musique, sortir de cette course folle, de cette obsession pour les médicaments et de toutes ces fausses solutions miracle. Chuck D et moi, sommes âgés. Mais l'âge nous donne du recul. Alors il a trouvé le nom, No Country for Old Men. C'est génial, parce qu'il résume un peu qui nous sommes. Et j'espère qu'il existe quelque part un pays pour des vieux sages comme nous, qui avons encore une conscience. »

    Le titre éponyme No Country for Old Men est un manifeste, où le batteur octogénaire s'aventure même au micro, façon Bob Dylan, entre chant et parole.

    L'héritage de Jim Morrison

    Catastrophes, peurs, conflits... John Densmore joue avec notre goût très contemporain pour la fin du monde. Mais sa vraie boussole reste Jim Morrison, le chanteur des Doors, disparu à l’âge de 27 ans. « J'ai toujours une immense admiration pour les chansons de Jim Morrison. Elles sont intelligentes et, plus de cinquante ans plus tard, toujours d'actualité. Il avait compris que ce monde manquait cruellement d'humanité. » 

    Et le même constat vaut pour l'Amérique d'aujourd'hui : « L'Amérique doit retrouver un chemin plus positif, s'ouvrir aux autres. Nous sommes venus ici d'Europe et nous ne respectons pas encore suffisamment les peuples autochtones chez nous. Nous devons débarrasser les États-Unis du racisme. Dans les années 1960, nous avons planté les graines des droits civiques, de la paix et du féminisme. Elles n'ont pas échoué : elles ont simplement besoin d'eau. Parfois, il faut du temps pour qu'elles portent leurs fruits. Alors, sortez vos tuyaux d'arrosage. N'abandonnez pas. »

    À 66 et 81 ans, Chuck D et John Densmore, ont un peu changé de registre musical, mais pas de combat.

    doPE – Chuck D et John Densmore No Country for Old Man (Org Music) 2026

    8 min
  • Florent Marchet ausculte le monde qui l'entoure dans son «Mobil Home»

    Le changement climatique, la guerre, la mort ou les masculinistes : dans Mobil Home, paru fin septembre, Florent Marchet pose un regard anxieux mais surtout sensible sur un monde qui déraille. Avec ce septième disque studio, le musicien explore plus que jamais ses angoisses, sans pourtant oublier qu'il reste toujours, quelque part, un rayon de lumière.

    On dit que pour calmer ses angoisses, il faut les mettre à distance. Florent Marchet, éternel anxieux, a lui décidé de les prendre au creux de sa plume et de sa voix. Pour ce septième album studio, l'artiste avait pourtant décidé de réaliser un album optimiste, porté par la lumière de la Tunisie où il vit une partie de l'année. « Je ne voulais pas sortir les violons », annonce l'artiste en début d'album. Mais le programme a changé en cours de route : une crise d'angoisse, une série de décès parmi ses proches, et l'état du monde en auront décidé autrement. 

    « Faire rentrer le réel autant que possible »

    Avec une précision quasi-photographique, Florent Marchet ausculte le monde qui l'entoure. Il n'a pas de remèdes à proposer, seulement quelques outils. Une prose nourrie par des incises très terre-à-terre : les Chocapic, la Star Academy ou le jeu Candy Crush ont tous leur place dans les textes du chanteur. « À chaque fois que j'essaie d'élargir le spectre, ça ne marche pas, explique-t-il. Pour moi, être très précis, c'est une manière de faire entrer le réel autant que possible, et donc de provoquer l'incarnation ​​​​​​​! »

    Au point, parfois, de virer à l'obsession : « ​​​​​​​Pour moi, écrire, c'est la formidable opportunité de revivre. Mais ça peut devenir un vrai problème. Si je décris une scène dont je me souviens et que la voiture était rouge, je vais avoir le plus grand mal à chanter qu'elle était verte, même pour la rime ​​​​​​​! », rit-il.

    À lire aussiFlorent Marchet, un «Mobil Home» entre les rives de l’intime et du social

    Surtout, la boîte à outils de Florent Marchet contient une quantité innombrable de sons glanés çà et là, et qu'il dissémine ensuite dans ses chansons : le bruit d'une porte de jardin qui grince (« ​​​​​​​elle fait un bruit particulier et je vais bientôt déménager, alors je voulais m'en souvenir ​​​​​​​! »), celui d'un orage (« ​​​​​​​on n'en a pas tant que ça en Tunisie ! »), son souffle après un footing ou des aboiements. « ​​​​​​​J'ai toujours été fasciné par la chasse aux sons, je me promène toujours avec mon petit enregistreur, on ne sait jamais. C'est une autre manière de faire entrer le réel dans mes chansons. » 

    De la mort à l'amour en passant par le masculinisme 

    À l'aube de sa cinquantaine, le musicien a « ​​​​​​​plus de jours derrière que devant » (Les courants) : le temps qui passe, la fragilité de la vie et la peur de la mort parcourent donc Mobil Home. Mais au fil des 14 titres, Florent Marchet tricote aussi une histoire autour des liens du couple dénoués par la charge mentale, du souffle de la guerre sur la nuque de l'Occident, ou encore de la percée des mouvements masculinistes, comme dans Romance.

    Des thématiques parfois anxiogènes... mais pourtant pas dénuées d'espoir, voire d'humour parfois : Romance s'achève sur des aboiements et des grognements de cochon. « ​​​​​​​Le fait d'écrire en Tunisie change la donne, pointe Florent Marchet. Sans tomber dans le cliché, le fait d'être au soleil en T-shirt toute l'année, avec ce bleu, ça fait du bien. J'espère que cette lumière se ressent dans l'album. » 

    Une joyeuse exploration 

    Ce qui se ressent surtout, c'est le plaisir pris par Florent Marchet à expérimenter sur ce disque, comme « un laborantin ». Les mélodies de Mobil Home sont le fruit de la rencontre avec le producteur belge Xavier de Maere. Ensemble, les deux hommes ont peuplé le mobil home du chanteur de nappes électroniques texturées peaufinées encore et encore. Les instruments analogiques ont été enregistrés, puis retravaillés jusqu'à ne plus se ressembler eux-mêmes.

    « On a fui tout naturalisme, se souvient Florent Marchet avec un sourire. On a inventé des percussions en tapant sur une chaise, sur une table... Avec Xavier, j'ai travaillé comme j'ai toujours rêvé de le faire. » Un travail ambitieux mais aussi ludique, qui a donné lieu à d'heureuses trouvailles, pour le musicien aussi bien que pour les auditeurs. Avec cet album, les voilà partis à la recherche des dizaines de détails parsemés au gré des titres, comme de petits rayons de lumière dans un océan de mélancolie.  

    Florent Marchet Mobil Home (Nodiva/Wagram) 2026

    Facebook / Instagram / YouTube de Florent Marchet

    7 min
  • DJ Shadow, l'homme qui a fait du sample un art majeur

    Après avoir fait entrer le sampling dans une autre dimension, DJ Shadow entame une tournée mondiale pour célébrer les 30 ans de son premier chef-d’œuvre, Endtroducing. À 54 ans, le mythique  producteur californien  reprend la route avec une obsession intacte, celle de  faire vibrer le présent avec des sons d'archives du siècle dernier, dénichés dans sa collection de plus de 50 000 vinyles..

    Josh Davis, alias DJ Shadow, construit sa légende en 1996 avec Endtroducing, un projet  qui n’a rien d’un simple album de hip-hop. Le Guinness World Records le considère même comme le premier disque de l'histoire composé exclusivement de samples.

    À l’époque, le sample était perçu comme un matériau destiné au rap, un fragment d'un disque découpé pour donner du relief à un beat. DJ Shadow change radicalement de perspective. Soul, jazz, rock, funk, bandes obscures et enregistrements oubliés deviennent les éléments d’une œuvre à part entière. Sur Endtroducing, l’échantillon n’accompagne plus la musique, il la façonne.

    Le tour de force frappe aussi par son atmosphère. Loin de la démonstration technique, les 16 titres de cet album se dévoilent  dans une pénombre cinématographique, entre rythmiques épaisses, mélodies fantomatiques et respirations suspendues. Depuis, ces morceaux n’ont rien perdu de leur pouvoir de séduction. Ce qui paraissait alors futuriste  est devenu une référence du hip hop expérimental, une grammaire musicale en 2026. 

     La méthode de Dj Shadow  tient de l’archéologie sonore, chercher, écouter, isoler, ralentir, découper, déplacer, recommencer. Cette  démarche presque maniaque explique sa  carrière à rebours des tendances de l’industrie musicale. Avec lui, un morceau peut mûrir pendant des mois jusqu’à ce que deux éléments sonores séparés par plusieurs décennies finissent par se rencontrer.

    Sa  curiosité insatiable traverse toute son œuvre. L'emblématique titre  « Six Days », notamment, illustre son goût pour les croisements inattendus et cette faculté à faire dialoguer des univers éloignés sans jamais donner l’impression d’un assemblage artificiel. Son éclectisme n’est pas un effet de style, c'est son langage.

    Trajectoire singulière et éclectisme

    Sept albums studio en 35 ans de carrière, peuvent sembler peu. Mais l'américain n’a jamais couru après la productivité.  Son parcours s’est surtout construit  dans les collaborations, les remixes et les productions sans fin  notamment avec des artistes majeurs comme de  De La Soul, Nas, Mos Def ou encore Run The Jewels. Une trajectoire singulière, guidée par la conviction simple qu'un disque mérite du temps a confectionner lorsqu’il a quelque chose à révéler.

    Trois décennies après son coup d'essai, le paradoxe reste intact. A ses débuts,  le musicien et producteur d'avant garde inventait une musique tournée vers demain en puisant dans les vestiges d’hier. Aujourd'hui, il revient à cette œuvre sans la transformer en pièce de musée. Car cet album culte rappelle une évidence que l’ère numérique semble oublier: l’inédit ne se trouve pas forcément dans la nouveauté. Il peut dormir dans un vieux vinyle, une batterie oubliée, une voix noyée dans le souffle d’une bande magnétique  que personne n’avait encore songé à écouter attentivement.

    Dj Shadow, celui qui à bouleversé les règles du sampling, continue de transformer les disques anciens en matière vivante. Chez lui, ils n'attendent qu'une chose: leur prochaine vie sous les projecteurs.

    DJ Shadow en tournée d’une vingtaine de dates. Point de départ au The Novo, à Los Angeles, le 25 septembre 2026, puis San Francisco, Chicago,  New York, ainsi que le Canada et Londres en décembre.

    7 min
  • Gabriel Kahane & Roomful of Teeth: chronique américaine et histoires d'ascenseur

    Le chanteur, pianiste et compositeur new-yorkais Gabriel Kahane s’est associé à l’ensemble vocal américain Roomful of Teeth, double lauréat des Grammy Awards, pour deux projets aussi singuliers que complémentaires. Entre portraits de l’Amérique post-Trump et récits poétiques dans un hôtel imaginaire, ils ont ouvert le Festival Musica à Strasbourg (18 sept - 4 oct 2026) avec un programme où l’intime côtoie le politique, l’humour la gravité et la virtuosité vocale l’émotion la plus directe.

     

    Gabriel Kahane n’est pas arrivé à Strasbourg avec un seul projet sous le bras, mais avec deux univers. Le premier, Book of Travelers (« Livre des voyageurs »), est né au lendemain de l’élection de Donald Trump. À travers une série de chansons inspirées de rencontres et de témoignages, l’artiste y dessine le portrait nuancé d’une Amérique traversée par les fractures politiques et sociales.

    Le second, Elevator Songs (« Chansons d'ascenseur »), paru cette année, nous transporte dans un hôtel imaginaire où se croisent des personnages hauts en couleur. Chaque chambre devient le point de départ d’une histoire oscillant entre quotidien, fantaisie et introspection.

    Des chansons écrites sur mesure

    Pour concevoir Elevator Songs, Gabriel Kahane a choisi de partir des membres mêmes de Roomful of Teeth. Le compositeur a longuement échangé avec chacun des huit chanteurs de l’ensemble lors d’entretiens de plusieurs heures. De ces conversations sont nées des chansons taillées sur mesure, inspirées de leurs parcours, de leurs souvenirs ou encore de leurs réflexions sur le monde contemporain.

    L’une d’elles est consacrée à la soprano Eliza Bagg, qui a commencé la musique dès l’âge de quatre ans avec le violon. Son personnage évolue dans une réalité légèrement parallèle à la nôtre, un monde plus militarisé où l’expression des opinions est devenue plus délicate. Pourtant, loin de tout pessimisme, la musique conserve une énergie lumineuse et souvent jubilatoire.

    Entre comédie et tragédie

    Cette tension entre légèreté et gravité est au cœur de l’écriture de Gabriel Kahane. Dans Elevator Songs, les histoires passent sans cesse du rire à l’émotion. Une chanson imagine un homme traversant les États-Unis pour assister aux funérailles d’une victime du sida au début des années 1990. Une autre prend la forme d’une scène quasi opératique consacrée à... la passion d’un personnage pour les jacuzzis.

    D’autres encore naissent de sujets apparemment anodins, comme les rituels de préparation des bagages avant un voyage. « Pour moi, la vie se situe toujours sur le fil du rasoir entre la comédie et la tragédie », résume le compositeur.

    Prendre le pouls de l’Amérique

    Avec Book of Travelers, Gabriel Kahane a entrepris un voyage bien réel. Dans les semaines qui ont suivi la première victoire électorale de Donald Trump, il a parcouru quelque 15 000 kilomètres en train à travers les États-Unis. Pendant treize jours, de New York à Chicago, il a multiplié les rencontres pour écouter les récits et les préoccupations de ses concitoyens.

    Le résultat n’a rien d’un manifeste politique. L’album privilégie les expériences individuelles et les histoires ordinaires. Mères de famille, vétérans, travailleurs ou voyageurs de passage y racontent leurs rêves, leurs doutes et leur quotidien.

    Une virtuosité vocale au service des récits

    Réputé pour son exploration des possibilités infinies de la voix humaine, Roomful of Teeth déploie dans ces deux projets une impressionnante palette sonore : harmonies aériennes, polyphonies foisonnantes et vocalises vertigineuses.

    Mais cette prouesse technique reste toujours au service des histoires racontées. C’est sans doute ce qui fait la force de la rencontre entre l’ensemble vocal et Gabriel Kahane : une musique ambitieuse, inventive, mais profondément humaine.

    9 min
  • Wau Wau Collectif, la magie de la rencontre entre la Suède et le Sénégal

    Wau Wau Collectif, projet suédo-sénégalais, dévoile Teranga, dernier volet d’une trilogie nourrie de musiques africaines et de textures méditatives. Entre balafon, n’goni, calebasse et saxophone, cet album célèbre l’hospitalité sénégalaise et annonce déjà une suite et une nouvelle tournée.

    C'est une histoire qui démarre en Suède avec Karl-Jonas Winqvist, un jeune musicien qui anime aussi une émission sur la radio nationale suédoise, pendant laquelle il diffuse de la musique des quatre coins du monde. À cette époque, il tombe amoureux d’un disque du musicien malien Idrissa Soumaoro, un guitariste qui deviendra au passage le prof de musique d’Amadou et Mariam.

    On est au début des années 2000, internet n’est pas aussi développé qu’aujourd’hui et il a du mal à trouver des informations sur cet artiste. Mais ses recherches le conduisent à découvrir d’autres musiciens africains et il postule pour une bourse d’échange culturel entre la Suède et le Sénégal. Qu’il obtient. Et voilà comment Karl-Jonas Winqvist débarque à Toubab Dialaw alors qu’il ne parle ni français, ni wolof…

    Et rapidement, notre musicien suédois rencontre des musiciens sénégalais. Il se lie d’amitié avec Arouna Kane, un bassiste qui possède un petit studio rudimentaire. Tous les deux passent leurs soirées à improviser avec les amis de passage et ils y prennent apparemment beaucoup de plaisir.

    Naissance de Wau Wau Collectif et gestation de Teranga

    Seulement voilà, au bout de trois mois au Sénégal, Karl-Jonas Winqvist doit rentrer en Suède et, la mort dans l’âme, il se rend à l’aéroport de Dakar pour prendre le vol Air France qui doit le ramener à Stockholm. Sauf que ce jour-là, les pilotes d’Air France sont en grève. Il n’en faut pas plus à notre musicien suédois pour interpréter cet évènement comme un signe du destin. Il fait demi-tour, retrouve son ami Arouna Kane et, ensemble, ils décident d’enregistrer les morceaux qu’ils ont écrits et de créer le Wau Wau Collectif.

    Démarre alors une période de travail et de production sur les morceaux. Karl-Jonas Winqvist, en Suède, et Arouna Kane, au Sénégal, travaillent les morceaux chacun de leur côté, puis échangent leurs idées en s’envoyant des fichiers MP3 par WhatsApp. Ils invitent aussi d’autres instrumentistes pour arranger les titres et c’est ainsi que l’on retrouve pas moins de 26 musiciens sur ce disque, jouant une gamme très variée d’instruments allant du balafon au n’goni, en passant par la calebasse, le violoncelle, le saxophone ou l’omnichord.

    Le disque compte beaucoup de musiciens mais les morceaux se distinguent par leur sobriété : les arrangements sont très légers, discrets, la magie opère. L’ambiance générale est méditative et on se laisse guider très facilement à l’écoute de ce disque. Et si cet album vient clôturer une trilogie, il ne marque pas la fin de l’aventure pour autant : le groupe a déjà annoncé une suite et une nouvelle tournée, promettant de prolonger encore ce voyage musical entre Suède et Sénégal.

    7 min

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