De nouvelles négociations pour tenter de mettre un terme à la guerre en Ukraine. Ces discussions peuvent-elle aboutir et quel peut être le rôle de l'Europe dans les garanties de stabilité recherchée par l'Ukraine face à la Russie ? Andrius Kubilius, Commissaire européen à la Défense et à l'Espace est ce samedi 24 janvier, le grand invité international de RFI. Il répond aux questions de Daniel Vallot.
RFI : Andrius Kubilius, des discussions trilatérales se tiennent à Abou Dhabi entre l’Ukraine, la Russie et les États-Unis. Est-ce que cela peut enfin être le moment décisif pour parvenir à un accord ?
Andrius Kubilius : Nous devons espérer que la Russie finira par signer un accord de paix. Mais jusqu’à présent, Vladimir Poutine n’a pas donné beaucoup de signes en ce sens. Donc nous verrons. Nous sommes très favorables à la paix — à une paix juste. Mais ce que fera Poutine, nous ne pouvons pas le prévoir. Jusqu’à présent, nous n’avons vu aucun signal indiquant qu’ils accepteraient ce qui a été convenu entre la partie ukrainienne, les États-Unis et l’Union européenne. Pour l’instant, nous devons simplement attendre l’issue de ces négociations. Elles viennent juste de commencer.
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L’Europe est une nouvelle fois absente de ces discussions... Que devraient faire les pays européens pour revenir à la table des négociations ?
Les pays de l’Union européenne font déjà beaucoup pour soutenir l’Ukraine. Cela permet aux Ukrainiens de se défendre et d’avoir une bonne position dans les négociations.... L’Europe joue ici un rôle important. De leur côté les Américains essaient de convaincre Poutine d’arrêter la guerre. Nous verrons très bientôt si ces tentatives seront efficaces.
À qui attribuez-vous le revirement de Donald Trump sur le Groenland ? À Emmanuel Macron et aux pays européens qui ont adopté une ligne ferme ? Ou à Mark Rutte et à ceux qui pensent que le dialogue est la seule voie possible ?
Je pense que ce qui a joué, c’est l’unité des États membres de l’Union européenne, avec un message clair indiquant qu’un tel langage de la part des États-Unis est totalement inacceptable. Menacer le Danemark et le Groenland n’est pas une façon de traiter les questions de sécurité au Groenland.
Et bien sûr, ce sont les efforts du président Macron, de la présidente de la Commission Ursula von der Leyen et du secrétaire général de l’Otan Mark Rutte qui ont finalement produit un résultat : le président Trump a changé de position.
Mais, plus généralement, il faut peut-être voir les choses sur le long terme. Nous sommes face à une nouvelle normalité : celle d’une imprévisibilité des initiatives géopolitiques des États-Unis… C’est la réalité que nous traversons, et nous devons en tirer des conclusions à long terme. L’une d’elles est qu’il faut bâtir notre propre indépendance, notamment en matière de défense.
C’est d’ailleurs ce que la présidente de la Commission Ursula von der Leyen explique depuis le début de l’année dernière. Et le président Macron en parle depuis presque dix ans. Aujourd’hui, cette indépendance en matière de défense est l’une des orientations stratégiques sur lesquelles nous travaillons très intensivement.
Faut-il adopter une approche différente face à Donald Trump ? Plus de fermeté de la part des Européens ? Ou le dialogue reste-t-il la seule option ?
Le dialogue avec nos partenaires transatlantiques est la base de notre relation avec les États-Unis. Et cela va continuer. Mais nous avons aussi nos valeurs et nos règles. Elles resteront la base de nos actions et de nos réactions.
En tant que citoyen d’un pays balte, comment vivez-vous cette nouvelle réalité dans laquelle les États-Unis ne sont plus le même allié qu’auparavant ? Êtes-vous sûr que si la Russie attaquait un pays balte, les États-Unis le défendraient et que l’article 5 de l’Otan fonctionnerait réellement ?
Lors du sommet de l’Otan à La Haye l’an dernier, le président Trump a dit très clairement que les États-Unis respectaient leurs obligations envers l’Otan. Et nous n’avons aucune raison d’en douter.
Mais, à long terme, il est clair que nous devons être prêts à faire face à deux défis. D’abord, la possibilité et la menace d’une agression russe. Ensuite, le fait que les Américains, à plus long terme, pourraient déplacer de plus en plus leurs ressources vers la région indo-pacifique, pour contenir la puissance militaire chinoise.
Nous devons donc construire des capacités européennes sur le continent européen. C’est ce que nous faisons. Et il faut aussi rappeler que le traité sur l’Union européenne contient l’article 42-7, qui prévoit une obligation d’assistance mutuelle entre États membres en cas d’agression militaire. Nous devons donc faire notre travail en tant que communauté européenne, en tant qu’Union européenne, tout en espérant que l’Otan restera une alliance transatlantique forte.
Vous avez récemment plaidé pour la création d’une armée européenne, évoquant même 100 000 hommes. Est-ce vraiment possible, compte tenu des difficultés des pays européens à s’unir en matière de politique étrangère et de défense ?
J’ai soulevé cette question en pensant au long terme, à la possibilité que les Américains réduisent leur présence sur le continent européen. Nous devons être prêts à remplacer certains services militaires que les Américains fournissent actuellement, par exemple les « facilitateurs stratégiques » : le renseignement spatial, le ravitaillement en vol, les systèmes de commandement et de contrôle.
Nous devons investir dans ces capacités. Mais nous devons aussi répondre à une question très claire : comment remplacer les troupes américaines ? Remplacer cette force militaire ne sera ni facile ni simple. Devons-nous le faire simplement en coordonnant les 27 forces nationales ? Ou devons-nous construire une force militaire européenne distincte, sans abandonner les forces nationales, mais en disposant d’une force européenne cohérente ?
Je vous signale que l’idée d’une armée européenne ou d’une force militaire européenne n’est pas nouvelle. Le président Macron en parlait déjà il y a environ huit ans. Angela Merkel aussi. Jean-Claude Juncker l’ancien président de la Commission européenne était un grand partisan de cette idée. Aujourd’hui, le moment est venu d’apporter des réponses claires sur ce que nous ferons si vraiment les Américains réduisent leur présence en Europe
Mais les pays européens ne parviennent déjà pas à construire une industrie de défense commune. Comment envisager une armée européenne si l’industrie n’est pas prête à le faire ?
Nous avons cet héritage historique d’une fragmentation de l’industrie de défense et en effet, c’ est un phénomène très problématique. Le rapport de Mario Draghi a d’ailleurs été très critique à ce sujet.
Il faudra du temps pour dépasser cet héritage. Mais je vous donne un exemple : le programme SAFE récemment mis en œuvre, avec 150 milliards d’euros de prêts fournis par l’Europe, ce programme prévoit que deux tiers de l’argent soient consacrés au développement ou à l’acquisition conjointe d’armements.
Nous devons aussi porter ces questions au plus haut niveau politique européen. C’est pourquoi je souhaiterais que l’on développe l’idée d’un Conseil européen de sécurité, idée proposée auparavant par Emmanuel Macron et Angela Merkel… Il s’agirait d’une plateforme spécifique sur la sécurité et la défense, un instrument qui permettrait de prendre des décisions efficaces pour nos capacités de défense, tout en surmontant les problèmes de division que vous venez d’évoquer.
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