Pascal PERRINEAU, politologue, professeur des universités à Sciences Po Paris, ex-directeur du Centre de recherches politiques de Sciences-Po Paris (Cevipof). Coauteur de Inventaire des peurs françaises (Odile Jacob)
Il y a 50 ans déjà, un présentateur de journal télévisé avait lâché cette phrase restée célèbre : « La France a peur », en écho à l’affaire du meurtrier Patrick Henry. Deux ans plus tard, lors de son élection, Jean-Paul II devait prononcer cette exclamation demeurée inoubliable : « N’ayez pas peur. » Issu du vieux français du XIIe siècle, le mot peur désigne, selon l’écrivain Maurice Rat, « un état émotif dû soit à une sorte de faiblesse et de lâcheté mêlées, soit aux transes de l'imagination, en présence ou à la pensée du danger ». Notre histoire reste marquée par cette « Grande Peur » gagnant les campagnes au début de la Révolution. La peur excite en nous quelque chose d’irrépressible et d’irrationnel, surtout elle inhibe : « Quand on cède à la peur du mal, on ressent déjà le mal de la peur », écrit Beaumarchais dans le Barbier de Séville. La peur, déclinée au pluriel, perd peut-être en intensité ce qu’elle gagne en diversité : on a peur de tout et de rien. Pascal Perrineau et Anne Muxel ont mené une enquête inédite sur ce sentiment auprès de 3000 personnes. Quatre populations émergent : les « sans peurs » (fort peu nombreux), les « démocrates inquiets », les « conservateurs craintifs » et les « insécures culturels », dernière catégorie déclinée des travaux de feu Laurent Bouvet. Ce qui caractérise notre époque, c’est que plus rien ne régule la peur : ni la religion, ni la science, ni l’État-providence et que, parallèlement, surgissent de partout les « entrepreneurs de la peur ». Bien sûr, toute peur n’est pas mauvaise ou infondée. Les guerres ont aussi des raisons objectives. La peur, quand elle résulte de la lucidité, est le début de la sagesse. Mais gare aux manipulations : l’usage excessif des « phobies » – qui trahit une confusion entre la peur et le mépris – et l’esprit « no future » plombe la société : l’éco-anxiété empêche aux plus jeunes de se projeter en leur intimant de ne pas se perpétuer. La peur envahit alors tout, jusqu’à tuer la vie.
Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.