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OP – Épisode 10 : Plaisirs captifs (L’apprenti (1946), Raymond Guérin)
Monsieur Hermès a une sale habitude : il a l’œil qui traine sur les voisins, surtout des couples, surtout aux moments où l’esprit se met en sourdine pour laisser à la chair ses droits et ses devoirs.
C’est un peu la faute de Monsieur Papa et de Madame Mère après tout. Ce sont eux qui l’ont envoyé dans ce maudit palace avec ces clients dégénérés, son personnel indigent, pour qu’il se forme à la vie. S’il fantasme le soir venu de corps féminins, s’il se dégoûte parfois, il n’est que victime. C’est Paris ! C’est sa blennorragie ! C’est son hideuse conquête ! Lui a une pièce de théâtre à écrire. Il a une carrière de dramaturge à mener. Mais on le freine, on l’empêche !
Roman flamboyant dans la monotonie, roman de péripéties absentes mais de l’épopée d’une langue argotique, vulgaire, crasseuse, roman du jus, du pus, de la suppuration, romans aux sanies terribles et la sentimentalité débordante, c’est une bien étrange œuvre qu’a livré en 1946 Raymond Guérin (1905-1955), s’inspirant bien entendu de son existence d’employé d’hôtel.
Premier volume de son Ébauche d’une mythologie de la réalité, il sera suivi de deux autres tomes seulement, l’auteur étant mort avant d’en arriver au bout.
C’est aussi l’occasion d’évoquer la condition de l’écrivain prisonnier de guerre (comme tant d’autres), de l’écrivain détruit par cette guerre, qui va en témoigner mais que l’ascension du formalisme et du besoin de reconstruire la nation va jeter dans les oubliettes de la mémoire.
Prisonniers des stalag, prisonniers de la postérité, libérons-les !
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Chapitres :
00:00 : La condition de l’écrivain prisonnier
04:13 : Raymond Guérin et L’apprenti
24:00 : Maurice Sachs et l’oubli
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OP – Épisode 09 : Le livre d’un dieu… déchu (Le Meurtre d’un enfant (1965), Jean Cau)
Jean Cau se confesse : il a tué un enfant. Cet enfant, bien sûr, c’est lui-même. Il est devenu adulte avec les années et a trahi celui qu’il était. Il cherche donc à comprendre cet assassinat et à ressusciter – pour un temps seulement – le souvenir d’une existence que le temps n’avait pas pourri.
Fils d’une famille humble, bientôt secrétaire de Jean-Paul Sartre aux Temps Modernes, Jean Cau va peu à peu perdre ses illusions politiques au contact de l’intelligentsia de gauche qui, selon lui, ne fera dans le secours des humbles que se secourir elle-même, c’est-à-dire mettre en valeur son humanisme corrompu, réécrire l’histoire familiale de ses penseurs, en somme cacher sa toute-puissante bourgeoisie pour faire croire au faux dénuement de ses racines. Mise en scène de soi et abandon du prolétariat, telles furent les conclusions des années existentialistes.
Intransigeant et en colère, usant d’un style flamboyant, sans cesse métaphorique, bêchant dans l’argile la plus humble pour y ériger des symboles de grâce, Jean Cau va tenter de redevenir le dieu qu’il était enfant quand l’amour, la guerre et la politique ne l’avaient pas encore déchu de son omnipotence juvénile.
Si l’entreprise est par essence vouée à l’échec, le livre qu’il bâtira sera à l’inverse un véritable chef-d’œuvre.
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OP – Épisode 08 : Un Kafka français (L’expérience de la nuit (1945), Marcel Béalu)
Marcel Adrien a des problèmes oculaires. Le docteur Alexandre Fohat a des solutions. Si son patient suit ses recommandations il devrait pouvoir parvenir à une perception nette de choses. Lesquelles ? On ne sait pas. Pourquoi ? On ne sait pas plus. D’ailleurs, d’où vient le narrateur ? Quelle est son histoire ? Quelle est son but ?
Marcel Béalu ne s’embarrasse pas d’immédiateté. Il ne cherche pas de destination. Ce qui importe dans ce roman c’est le voyage, la méthode, les étapes – et tous les symboles qui se cachent à chaque étage du livre.
Cette errance est étrange, inquiétante, fantastique. Ce roman pourrait être l’égal du Procès de Kafka, ou peut-être plus encore du Château tant son atmosphère est surnaturelle et banale. Par un glissement progressif des sensations, le narrateur bascule dans un monde qui est à la fois le nôtre et celui des angoisses. L’altérité est dangereuse. Les intentions sont coupables.
Avenue sans fin, place sans issue, immeuble de quatre étages aux escaliers infinis et aux paliers vides, malédiction et pouvoir, yeux de poupées et yeux d’humains… Marcel Adrien cherche à se soigner d’un mal dont on ne connait guère l’origine, dont on comprend bien qu’il est d’ordre métaphysique mais qui ne semble pas connaitre d’antidote. Car le narrateur pourrait bien être piégé par sa conscience dans un monde aux confins du rêve et du cauchemar.
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OP – Épisode 07 : Déréliction amoureuse (La femme de Gilles (1937), Madeleine Bourdouxhe)
C’est la double déréliction d’un amour que raconte l’auteur. Celle de Gilles d’abord, le mari idéalisé, robuste, toujours mobile qui va soudain succomber aux charmes de Victorine, la petite sœur de sa femme. Submersion par la chair. Et celle d’Élisa ensuite, la femme de Gilles, qui ne pourra plus se résoudre à aimer un homme qu’elle ne peut plus idéaliser. Faillite de l’esprit.
La langue est simple, rapide, tranchante. Les émotions sont à la fois retenues et expansives selon les personnages. Le narrateur quant à lui intervient en fonction des situations parce qu’il voudrait mettre en garde des personnages qui ne l’entendent pas, parce qu’il veut donner aux évènements la dimension d’une tragédie.
Lecture plus complexe que la première impression, lecture citée par Simone de Beauvoir dans Le deuxième sexe pour évoquer la réalisation des femmes par le maintien de l’ordre et de la propreté dans le foyer, l’histoire de la femme de Gilles emprunte aux étapes du chemin de croix pour décrire la contradiction d’une femme détruite par la perte de son amour et d’une femme sauvée par cette même perte.
Car c’est parvenue à la liberté d’aimer ou de ne plus aimer qu’Élisa cessera d’être la femme de Gilles pour devenir pleinement elle-même. Funestement elle-même.
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OP – Épisode 06 : De Pétain à De Gaulle (Le métier des armes (1948), Jules Roy)
Après une enfance algérienne pendant laquelle Jules Roy a failli basculer dans l’errance, la délinquance et le renoncement il entre au séminaire et apprend peu à peu la rigueur et surtout l’amour de la rigueur. Devenu adulte, abandonnant la vocation, il décide d’en choisir une autre tout aussi austère : l’armée.
Dans Le métier des armes, récit d’un instant crucial, Jules Roy raconte le craquèlement inévitable de son engagement jusqu’alors indéfectible pour le maréchal Pétain et l’émergence de la figure antagoniste : le général De Gaulle.
Récit âpre de la vie militaire, récit rude des doutes honteux du soldat, Le métier des armes est un rapport sans concession sur le lien entre l’homme et la nation, l’homme et sa hiérarchie, l’homme et son honneur. Jules Roy vacille fondamentalement et le dit avec une pudeur martiale, ce qui ne l’empêchera pas d’être mis au ban de son institution.
C’est aussi l’occasion de lire Jules Roy à l’aune de Saint-Exupéry – l’engagement horizontal et terrien du premier face à celui transcendantal et aérien du second - de rappeler son admiration et son amitié pour Albert Camus ainsi que pour le poète kabyle chrétien, son grand ami, Jean Amrouche.
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OP – Hors-Série 01 : De l’enfance à l’oubli (Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants (1958), Kenzaburo Oe)
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Kenzaburo Oe est décédé voilà trois semaines (03 mars 2023). Une partie de son œuvre est traversée par la nature, à la fois superbe et dangereuse. Cet héritage sylvestre et bestial, il le doit en partie à l’écrivain français Pierre Gascar (qu’Oublieuse Postérité a étudié dans son premier épisode) dont une expression employée par ce dernier dans une nouvelle du recueil Les Bêtes a marqué à vie l’auteur japonais. Cette expression est celle de « grande communion ». Celle des hommes, des animaux et de la nature.
Dans Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants, un groupe d’enfants délinquants fuit avec ses éducateurs sa maison de redressement que la guerre menace. Bientôt parvenus dans un village perdu de la forêt et des montagnes japonaises, ils deviennent fossoyeurs par contrainte, sous les ordres des autochtones, enterrant des animaux dénaturés qu’une épidémie tue. Le virus finira par s’étendre aux hommes.
Cette « étude » comparée tente de lire le roman de Kenzaburo Oe à l’aune de sa dette gascarienne. Roman à propos de l’enfance perdue bien sûr, de la guerre, de la guerre intergénérationnelle, d’une sorte de guerre sociale aussi, roman plus encore de la lutte des hommes transformés en bêtes et, peut-être, des bêtes juvéniles soudain vielles d’humanité…
C’est enfin un moyen de questionner la postérité et ses injustices, elle qui sacra Kenzaburo Oe du prix Nobel et enterra sans faste Pierre Gascar.
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OP – Épisode 05 : Confessions d’un philosophe meurtrier (Le crime d’Alexandre Lenoir (1929), Léon Bopp)
Alexandre Lenoir est enfermé dans sa cellule de prison. En attendant son jugement, il va remonter le cours de son existence et raconter sa formation intellectuelle autant que charnelle. Enfant voué à l’excellence morale, enfant érudit et ambitieux, le passage à l’âge adulte le laissera vacillant et peut-être mortellement blessé.
La philosophie peut-elle tuer ? La recherche de la vérité est-elle vouée à l’échec ? Chercher à expliquer le bien peut-il remplacer la volonté de faire le bien ? Peut-il conduire à faire le mal ?
Voici en substance les questions posées par Léon Bopp dans Le Crime d’Alexandre Lenoir, roman à la fois oulipien avant l’heure et (peut-être malgré lui) naturaliste par bien d’autres aspects, roman qui montre une érudition démesurée et dans le même temps un systématisme presque déraisonnable, prémisses de ce que son auteur théorisera dans un essai : le catalogisme.
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OP – Épisode 04 : La nostalgie du peuple (La belle lurette (1935), Henri Calet)
Hymne aux joies simples du souvenir, hymne d’un peuple oublié, hymne de l’enfance imparfaite, La belle lurette est un court roman qui met en scène un double fantasmé de l’auteur, perdu bien en sécurité dans les bras de son père, contre le sein de sa mère, brinquebalé de pays en pays à cause de la première guerre mondiale, double à la fois fripouille et attachant qui se remémore la tendresse des années perdues.
C’est un roman très touchant, très simple à lire, à la fois plein d’humour et d’humanité, qui se parcoure comme une ville, comme un album de famille. Un roman qui nous fait renouer avec un vingtième siècle pas tout à fait catastrophique dont on peut tirer quelques sourires nostalgiques.
Henri Calet à un style très reconnaissable et la plupart de ses livres valent le coup. Néanmoins, je crois que La belle lurette est parfait pour découvrir l’auteur.
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OP - Épisode 03 : La violence littéraire (La Barette rouge (1938), André de Richaud)
Que font un homme maudit et une femme innocente que le destin précipite dans une maison hantée par le souvenir d’un cardinal ayant pactisé avec le diable ? Que peuvent les humains contre des forces antagonistes qui les rapprochent de plus en plus malgré une répulsion grandissante ?
La Barette rouge est un roman d’une violence inouïe qui se passe pourtant d’effusions de sang, d’enchainement de crimes. C’est un roman expressionniste, un roman à la fois lyrique et pauvre, peuplé de désirs et de pulsions qui s’assouvissent dans une fièvre que rien ne peut guérir.
Absolument tout ce que j’ai lu d’André de Richaud vaut lle coup. Pour commencer, peut-être La Barette rouge ou La fontaine des lunatiques.
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Chapitres :
00:00 : Introduction
01:54 : La Barette rouge
26:53 : Appendices
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Le voyage continue avec cette découverte incertaine d’Handji. Femme réelle ? Femme fantasmée ? Femme inventée ? Et que dire de David et Walter qui peu à peu se substituent à Robert Poulet ?
Handji est le premier roman de Robert Poulet (1894-1989), roman de guerre surréaliste, roman de guerre qui emprunte au réalisme magique, roman métatextuel aussi, qui raconte l’arrivée étrange d’une femme dans le quotidien de deux soldats du front ouest pendant la première guerre mondiale.
Attention, la version commentée (et conseillée) est celle de 1931, pas de 1955. Je recommande aussi du même auteur : Les Ténèbres, L’Enfer-Ciel.
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Chapitres :
00:00 : Introduction
01:33 : Handji
28:04 : Appendices
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