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Or


Je suis une honte. Orange, rouge, blanche, verte, jaune et rose. Je suis ce qui change, ce qui bouge, l’avalanche, la bouche ouverte, l’épitome de toute chose. Je suis ce qui se traine ou s’affronte. Je suis un chemin. Je suis un étau. Je suis un refrain. Je suis un drapeau. Lundi, carottes râpées, crevettes et melon. Mardi, noire de Crimée, steak et poivrons. Mercredi, turbot, riz et fromage blanc. Jeudi, pâtes au pesto, kiwi, brocolis et parmesan. Vendredi, omelette soufflée, céleri en brunoise et banane flambée. Samedi, jambon fumé, sorbet framboise et verre de rosé. Dimanche, je ne mange rien, je remplis le frigo. Je suis une honte. Orange, rouge, blanche, verte, jaune et rose. Je suis ce qui change, ce qui bouge, l’avalanche, la bouche ouverte, l’épitome de toute chose. Je suis ce qui se traine ou s’affronte. Je suis un chemin. Je suis un étau. Je suis un refrain. Je suis un drapeau. Je suis une gigantomachie entre un ventre et un cerveau. Qui le dieu, qui le géant ? Je suis un bras de fer entre moi et moi. Mon caprice et ma rigueur. Mon supplice et ma splendeur. Mes cieux et mes néants. Qui les dieux, qui les géants ?
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Je suis la goutte de trop. Je suis l’irréversible. Je suis l’énième sévice, la fatale attaque. Je suis le débordement de l’eau, et du feu le départ. Je suis l’irrépressible, la machine qui se détraque. Je suis le hors service. Je suis le trop tard. Je suis deux pieds en plâtre posés l’un contre l’autre dans une salle de classe. Les murs y sont blancs et dépourvus de fenêtres. Le sol est en parquet clair. Les pupitres sont blonds. Les chaises ont des assises et dossiers rouges. Quatre rangées de bureaux se déploient de l’avant à l’arrière de la pièce. Dans celle du milieu, au centre de l’espace, il y a mes deux pieds, moulés en plâtre, posés l’un contre l’autre...
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Je suis une épidote frange aux miroitements ambrés, une idiote phalange ignée de citrine. Je suis une indicolite artérielle, une palpitation émaillée. Le scalpel au liseré de tes cils. Abhorrer les pépites poudroyant ton regard, flaque kyanite de larmoyants larimars. Échancrer hors de ton orbite, le copal et le péridot. Écimer la malachite, les cervicales et ton culot. Exécrer l’évanescence de tes sillages, comme l’invraisemblance arbore ton visage. Chrysoprase, chrysobéryl, chrysocolle, l’extase dissémine mon protocole. Aviser la lame ébarbant ton iris, excision fine de ces cavités altières. Jade, aventurine, émeraude, améthyste, myriade de joyaux excavés de tes paupières. Je suis une épidote frange aux miroitements céladon, une idiote phalange exposant son pillage, peaufinant en chansons et braconnage, l’empaillage d’un œil de paon...
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Je suis un coquillage orange, un jour collecté sur la plage. Je suis cette chose étrange que font ceux dépourvus de boussole. Je suis un morceau de paysage, un jour devenu symbole. Les gens se soucient peu des endroits qu’ils traversent. Sauf quand ils les partagent. Quand ils les partagent, c’est différent. Ces lieux deviennent alors les théâtres de leurs vies. Ceci n’est plus une gare, avec un quai et des trains autour, mais l’endroit où ils se sont rencontrés. Ceci n’est plus un trajet, avec sa ville, à lui, à une extrémité et la sienne, à elle, à l’autre bout, mais un obstacle à franchir. Ceci n’est plus une plage, avec le sable d’un côté et la mer de l’autre, mais le lieu où ont un jour coïncidé leurs positions. Toutes leurs positions. Géographiques, morales et sentimentales. On peut physiquement partager beaucoup d’endroits, et n'être nulle part ensemble...
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Je suis le chatoiement d’une étoile dans une obscurité pavée de miroirs. Je suis une étincelle, décuplant dans le ciel son écho afin d’allumer la nuit. Je suis le feu de l’Orlov noir et le laïus des mythologies. Je suis Sirius, Erysichthon et Narcisse réunis. Je suis ce qui dévore et suis dévoré. Je suis le manque. Je suis la fin sous la faim. Je suis le vide. Je suis ce qui se pense et se détruit à mesure qu’il s’alimente. Je suis ce qui hante et qui s’oublie. Je suis le rien. Le trois fois rien. Le presque rien, l’infiniment petit. Je suis l’inépuisable reflet, l’effet des psychotropes, l’unité faite multiple. Je suis une nuit étoilée dans le kaléidoscope de cinq mètres carrés. Je suis la poésie qui compte triple...
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Je suis un décibel, courant le long d’une enfilade de salons se trouvant sans doute à Versailles. Au premier étage de l’aile nord d’un château, six salles offrent une perspective chamarrée dont mon hôte se trouve être le point de fuite. Imaginez une succession de portes perçues de sorte à simuler la percée d’un couloir, n’étant véritablement fait que de superpositions d’ambiances afférentes à chaque pièce. Elles sont toutes de papiers peints baroques vêtues, dont les motifs se poursuivent jusqu’aux ondoiements de rideaux ceignant les fenêtres senestres aux chambranles. La première est bleue, céruléenne aux marines ornements damassés sur dormant de marbre gris, de jaune et rouge éclaboussé. La deuxième est verte, arabesques couleur prairie sur fond de crème au beurre, marbre kaki mouillé d’ocre et strié de blanc. La troisième est orange, éclats de bronze sur velouté d’abricot et marbre beige. La quatrième est violette, camaïeu d’ancolie sur tapis de lilas, marbre jaune veiné de mauve. La cinquième est couleur de lune. La sixième est rose, folie de fushia contre bâti d’améthyste. C’est une diffraction d’arc-en-ciel sans prisme, la simplicité d’une vision dont l’on peine pourtant à croire qu’elle existe...
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Je suis le regard d’Eve dans un tableau de Cranach l’Ancien. Je suis l’appairage de bourgeons noirs ponctuant la tige d’un nez grec, et la pulpe de lèvres rondes comme un fruit. Je suis le désintérêt de paupières tombantes sur des yeux clos aux conséquences. D’arcs de sourcils maintenus au repos quand vous les voudriez bandés, je suis l’apathie. Je suis le voile pointant une direction au travers du rien. Je suis une indifférence. Je suis un trublion. Je suis l’absence de lumière dans des pupilles guidant un geste s’apprêtant à renverser le monde. Je suis une inconscience. Je suis une leçon. Je suis la langueur d’un corps que rien ne soulève, et d’un esprit de rêves soustrait. Je suis la longueur d’or de boucles que n’achèvent ni le panneau, ni le dessin. Je suis le joli et le surfait. Je suis le beau dans un destin. Je suis l’ennui ayant un jour fait démarrer le monde. Je suis une folie. Je suis une légende...
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Je suis une tulipe blanche, baignant dans un vase soliflore au centre d’une table de bistrot. Je suis cette à peine éclosion de lèvres s’entrouvrant dans l’attente d’un baiser. Je suis le croquant d’une tige s’étirant comme un cou, et le charnu de feuilles dansant tels des bras. Je suis une chandelle à la pétales-flamme. Je suis la distraction de regards se fuyant au cours d’un dîner. La table est de forme carrée, surmontée d’un plateau de plastique imitant la malachite dans un cadre de fer doré terni par l’étreinte des mains et l’ouvrage du chiffon. Collée contre une paroi faite d’un empilement de boîtes en papier brun, elle fut dressée d’un alignement de verres à vin et d’eau, ainsi que de serviettes de tissu blanc sur lesquelles dorment, blottis l’un dans l’autre, une fourchette et un couteau. Le mur est une muraille de dossiers d’archives, libellés d’étiquettes blanches au latin manuscrit, et munis de poignées rondes métalliques telles qu’en usaient les anciennes pharmacies. De chaque côté de la table, deux fauteuils de bois courbé munis de dossiers et d’assises en velours vert olive sur lesquels se lit en négatif, la présence de milliers de corps, apaisent de leurs volumes la géométrie de cette pièce à la grise clarté. L’air est poussiéreux et l’ombre souveraine, dans ces endroits où la superposition de murmures crée une forme de silence...
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Je suis un borborygme, une scène de trois minutes dans un film de Sergio Leone. Je suis notre couple, changeant de paradigme, la charlotte russe, Peggy et Patsy sur un thème d’Ennio Morricone. Je suis une photographie en noir et blanc et très gros plan dans une cage d’escalier. Je suis les degrés d’urgence de la nourriture, et ce que l’on reconnait de soi au cinéma. Je suis la trahison de ta nature, le voile levé sur ta personne, et de te voir, ton propre effroi. Je suis de l’amour l’énigme, la dispute et la chute aphone. Je suis un borborygme, une scène de trois minutes dans un film de Sergio Leone. Je suis la projection d’un sein dans un gâteau de crème fouettée, coiffé d’une cerise au marasquin. Je suis la réduction d’un corps de femme à une pâtisserie dévorée avec les doigts à même le sol. Le téton d’un fruit confit que l’on hésite à croquer avant de se baffrer du reste, et le serment vain, comme tant d’autres paroles, qu’il n’est là qu’une joie d’enfant n’ayant conscience de son geste. Les fantasmes ont souvent de décevant d’être les mêmes, grotesques, en portant parfois les plus grands noms. Mais je ne suis pas un outrage. Je suis un malentendu...
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Je suis l’œil du loup. Je suis une iris, incandescente et ronde avec, bien au centre, une pupille noire. Je ne cligne jamais. Comme une bougie dans une toile de Georges de La Tour, je suis une goutte de feu dans la nuit. On ne peut que me voir. Je suis rouge quand s’affine la gourmandise, jaune quand grandit l’appétit et bleue quand s’aggrave la faim. La première éduque l’estomac, lui apprend à contenir davantage, désirer avec endurance, et ne pas si tôt s’arrêter. Elle le charge, l’hypertrophie, l’habitue et augmente son importance. Le suivant n’est qu’un second degré de la dernière, son souvenir ou sa peur. Il est plus ou moins grand en ceci qu’il est affaire de distance, et s’avère moins être un élan vers la nourriture, qu’une fuite loin de sa successeuse, un surgissement en dehors d’elle. L’ultime est un sombre moyen de connaitre le monde sous le charme duquel, la première pourra être maudite et le second combattu, jusqu’à connaitre sa gueule ouverte et jouir, de privation en privation, d’une ivresse telle que l’on s’y rassasie en mangeant de moins en moins, tandis que nous dévore la flamme de la maladie. Le mal à dire. La dure diction de son mal, ce qui s’articule difficilement, ou ne se dit pas du tout. Je suis rouge quand s’affine la gourmandise, jaune quand grandit l’appétit et bleue quand s’aggrave la faim. Je suis ce qui brûle sous la coiffe de mère grand. Je suis l’œil du loup...
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