En pointant du doigt l’opéra et le public restreint qu’elle concerne aujourd’hui, l'acteur met en lumière un sujet sensible. Malgré de nombreuses tentatives de démocratisation, l’art lyrique peine à se défaire de l’image d’un art coûteux, qui revisite toujours les mêmes œuvres anciennes et continue de s’adresser à un public d’élite. Selon certains, le manque de création contemporaine nuit à la vivacité de l’opéra et l’empêche de donner le ton, comme peut le faire un grand film ou un roman remarqué.
L’art lyrique est-il déconnecté du monde réel, ou raisonne-t-il avec nos préoccupations et sensibilités contemporaines ? L’opéra peut-il toujours nous séduire, nous émouvoir, nous faire réfléchir ?
Les deux invités réagissent d’abord aux dires de Timothée Chalamet. Timothée Picard précise : "Timothée Chalamet parlait aussi du devenir du cinéma, dont il déplorait la perte de spectateurs en salle. Il y a une sorte de désolidarisation qu'il fait du cinéma, de l'opéra et du ballet, alors que ce sont des arts qui sont concernés par les mêmes problématiques (...) Timothée Chalamet veut plutôt être adoubé par les représentants d'une culture mainstream que du côté d'une culture plus canonique. Cela explique la réaction des institutions. Cette figure, qui réconcilie le cinéma d'auteur et le cinéma grand public, a été idéalisée par ce milieu qui s’est senti trahi, mais c’est aussi le symptôme d'une problématique réelle (...) Depuis une vingtaine d'années, l’opéra fait moins partie d'une culture partagée que ce ne pouvait être le cas dans les années 1980-1990. Néanmoins, cette réalité peut être nuancée, car l'opéra est parfois présent à des endroits où on ne l'attendait pas, par exemple au sein de blockbusters. Je crois que ça passionne plein de gens, que ça procure des émotions exceptionnelles à plein de gens".
De son côté, Sylvain Fort rejoint Timothée Chalamet : "le monde de l'opéra se pose constamment la question de sa vitalité. Au fond, ce que Chalamet a souligné en disant cela, c'est la hantise du monde lyrique : la hantise de ce monde de se dire 'mais au fond, est-ce que ce qu'on fait intéresse les gens ?'. Une très grande partie du travail du monde lyrique, en particulier aujourd'hui, consiste précisément à combattre cette mort lente."
Un art éloigné de son époque ?
Sylvain Fort regrette que l’opéra ne s’intéresse pas suffisamment à son époque : "C’est marginalement un art de création, qui s'empare de son époque et de son temps (...) les saisons d'opéra sont constituées de standards, de blockbusters lyriques. Après 35 ans à aller à l'Opéra, j'éprouve parfois une certaine fatigue à aller voir la cinquantième production des Noces de Figaro… Ce sont des chefs-d'œuvre que je redécouvre et que j'admire, mais je vois bien aussi qu'il y a un moment où il y a quelque chose qui ne va pas… De plus, sa production contemporaine est réputée difficile, inaccessible, parfois à juste titre, parfois à tort, mais c'est un effet dans le public."
Timothée Picard nuance : "Je reconnais vraiment la réalité de cette périphérisation de l'opéra, mais je ne suis pas d'accord dans son potentiel de contemporanéité à différents niveaux. Je travaille au sein d'une institution qui est sans cesse en dialogue avec toute une série d'artistes, qu'il s'agisse de compositeurs, de metteurs en scène, d'interprètes, de chanteurs, qui incarnent et portent éminemment le monde contemporain, en sont tout sauf éloignés, et ont cette préoccupation réelle qui n'est pas que vœu pieux, qui se transforme vraiment en art par toute une série de biais".
Un art élitiste et coûteux ?
L’opéra est aussi souvent accusé d’être un art élitiste, réservé à un public restreint, et dont le prix des places est élevé. Selon Sylvain Fort, ce ne sont pas les éléments les plus déterminants : "l'opéra est une forme codée, mais comme toute forme artistique. (...) il y a une obsession sociologique dans l'analyse de l'opéra qui me dérange beaucoup, parce qu'en réalité, et c'est sur ce point que je ne rejoins pas du tout Timothée Chalamet : on fait toujours ce procès à l'opéra d'être sociologiquement élitiste et on le fait jamais à d'autres formes artistiques qui me semblent beaucoup plus élitistes". Par rapport à la question du prix, Sylvain Fort insiste sur la démocratisation qui a été à l’œuvre dans les maisons d’opéra : "il y a une accessibilité économique par des tas de médiums. Les efforts des maisons d'opéra sur le prix des places, sur l'accessibilité, sur les scolaires, sur les publics éloignés, etc., sont considérables. Cet argument est devenu injuste". Timothée Picard le rejoint : "Dans l’opéra, il y a des éléments qui appellent des références culturelles. (...) Il y a des conventions à l'opéra qui sont guère différentes de toute forme de culture de genre : on voit un western, un film de science-fiction ou un film d'horreur, il faut s'en approprier, s'acculturer, les codes. Par essence, la convention majeure de l’opéra est de raconter des histoires de vie et de mort en chantant parce qu'exprimées à un moment de paroxysme émotionnel".
Pour aller plus loin
Timothée Picard, La Civilisation de l'Opéra, Fayard, 2017Sylvain Fort, Herbert von Karajan : Une autobiographie imaginaire, Actes Sud, 2016Sylvain Fort, Puccini, Actes Sud, 2010Références sonores de l'émission
Entretien de Timothée Chalamet, Variety / CNN, 24 février 2026, et + extrait de Carmen de Georges Bizet (1975) à l’Opéra Comique en 2023 par la mezzo-soprano Gaëlle Arquez, Arte Concert, 2023Extrait de Nixon In China de John Adams (1987), air « I am the wife of Mao Tse-Tung » (Acte II, scène 2) par la soprano Caroline Wettergreen, Opéra National de Paris, 2026Le contre-ténor Jakub Józef Orliński chante l'air « Vedrò con mio diletto » (Acte I, scène 8) extrait de l'opéra d'Antonio Vivaldi Il Giustino (1724), France Musique, 13 juillet 2017 : vidéoExtrait de la chanson Berghain de Rosalia issue de l’album Lux (2025)