
Sign up to save your podcasts
Or


Enregistrement de la conférence «Écoféminisme et Résistance», organisée par Deep Green Resistance France et Floraisons, le 19 novembre 2022, à Lyon.
Écoutez les témoignages des organisatrices de l’évènement, enregistrés par le podcast Rebelles du genre.
Cette conférence s’adresse aux femmes en cheminement, aux curieuses, aux écofeministes en herbe, à toutes celles qui en ont marre de faire leur lessive maison et qui sont à la recherche d’outils théoriques et stratégiques.
De la naissance de l’agriculture jusqu’à la civilisation industrielle, l’analyse radicale des différentes représentations de la femme et de la nature et la dégradation de leurs conditions matérielles, permet de poser le principe fondateur du mouvement : la destruction de la nature et l’exploitation des femmes sont intrinsèquement liées.
Porté par le travail d’autrices et activistes telles que Maria Mies, Vandana Shiva, Françoise d’Eaubonne, Lierre Keith, Carolyn Merchant, Ynestra King et tant d’autres, l’écoféminisme reste aujourd’hui dévoyé de son sens initial et vidé de sa substance.
Pourtant, face aux enjeux actuels du féminisme et de l’écologie, il apparaît comme la clef de voûte d’une véritable culture et stratégie de résistance.
15h00 Conférence
Communiqué du 20/11/2022
ON L’A FAIT !!! Et ça a été un succès ! Nous étions une soixantaine à nous retrouver malgré les obstacles pour parler Écoféminisme et Résistance, ce samedi 19 novembre à Lyon. La conférence a été enregistrée, le podcast est en cours de montage et sortira incessamment sous peu, nous ne manquerons pas de vous l’annoncer ici !
Nous tenions à remercier du fond du coeur toutes les personnes qui nous ont soutenues financièrement et ont donc permis d’assurer un service de sécurité et la location d’un nouveau lieu. Merci aussi à toutes les personnes qui nous ont envoyé des messages de soutien, ce support moral nous a bien aidé à rester combatives ! On remercie aussi nos détracteurs pour la belle visibilité que vous nous avez accordée, et pour tous les liens qu’on a pu créé grâce à cette opposition.
Malheureusement, une personne en fauteuil n’a pas pu se rendre sur le nouveau lieu après avoir été réorientée depuis la Maison de l’Ecologie, et a eu beaucoup de difficultés à repartir et a dû patienter plusieurs heures dans le centre ville. On s’excuse aussi auprès de toutes les personnes qui n’ont pas reçu l’invitation à cause de problèmes techniques. Quand certains se perdent dans l’hostilité horizontale ou sabordent les mouvements de lutte en les rendant inopérants (par exemple en promouvant un écoféminisme incapable de définir le mot « femme »), d’autres résistent stratégiquement, et ces évènements nous ont donné l’envie de nous organiser à échelle encore plus grande, alors on revient bientôt vers vous avec de belles propositions.
Communiqué du 16/11/2022
Floraisons et Deep Green Resistance France vous confirment la tenue de la conférence Écoféminisme & Résistance, à Lyon, le samedi 19 novembre. Les enjeux sont de taille : résister à la censure de nos opposants qui nous accusent de fascisme alors qu’ils usent de menaces et de pression pour faire taire les féministes abolitionnistes ; permettre aux femmes de se rencontrer et de prendre la parole dans un endroit agréable et sécurisé ; se fédérer pour ne pas céder à la peur que nos détracteurs veulent instiller.
Nous tenons à rappeler que les responsables de la Maison de l’écologie, un petit lieu associatif bénévole doté de peu de moyens, n’ont pas décidé d’annuler notre conférence après avoir été convaincus par les arguments de nos opposants, mais bien parce qu’ils ont été terrorisés par leurs méthodes. Samedi dernier, ils ont été submergés par des centaines de messages d’insultes et de menaces, sur tous les canaux disponibles pour les joindre, et même de pressions de leurs partenaires politiques tels que EELV. Une attaque coordonnée, à moins d’une semaine de l’évènement, dans l’espoir d’empêcher définitivement son déroulement.
C’est ainsi que la terreur verrouille peu à peu toute possibilité de débat. Plus personne n’ose s’exprimer, poser de question, la pensée critique s’estompe. Les idées technocritiques et féministes abolitionnistes, déjà marginales dans le paysage politique contemporain, voient les espaces d’expression se fermer à elles les uns après les autres. Face à cette vague de menaces, nous faisons le choix de la résistance. Cette conférence, c’est nous qui l’avons imaginée, préparée et proposée à la MDE, et c’est nous qui continuerons de la faire vivre, en dépit des intimidations. Pour être informé·es de la manière de nous rejoindre samedi, contactez-nous dès que possible par message privé sur Instagram ou Facebook.
Si vous ne pouvez pas vous joindre à nous, mais désirez nous soutenir, vous pouvez participer à la cagnotte en ligne. De chouettes contreparties vous attendent. Les fonds ainsi levés permettront à l’événement d’avoir lieu dans les meilleures conditions. Nous remercions toutes celles et ceux qui nous ont déjà aidés et soutenus, moralement ou financièrement.
Communiqué du 13/11/2022
Contrairement à ce qu’a annoncé la Maison de l’Ecologie Lyon, l’événement est maintenu.
De nombreux frais ont été engagés, par les collectifs organisateurs, mais aussi par les femmes qui ont déjà réservé leurs transport et hébergement pour assister à la conférence et pouvoir se rencontrer, malgré des situations financières parfois difficiles. L’annulation d’un tel événement moins d’une semaine avant sa tenue est un préjudice énorme pour des petites organisations non subventionnées comme les nôtres, mais aussi pour toutes les personnes qui se réjouissaient de cette occasion de se rencontrer et de débattre.
Le lieu de rassemblement sera communiqué au dernier moment. S’il vous plaît, inscrivez-vous ou contactez-nous en MP afin d’être prévenues par message privé.
Lien de l’event
Il est possible que nous devions nous rabattre sur un lieu payant. Dans cette éventualité, nous avons préparé de chouettes contreparties afin de lancer une collecte de fonds. Plus d’informations très bientôt, restez en contact avec nous !
Communiqué du 12/11/2022
La Maison de l’écologie (MDE) de Lyon, qui doit accueillir une conférence écoféministe organisée par Deep Green Resistance France et Floraisons le week-end des 19 et 20 novembre, reçoit actuellement des messages lui intimant d’annuler l’évènement.
Ces messages contiennent diverses accusations, détaillées plus bas, dont le principal objectif consiste à faire taire les femmes qui se battent en faveur de leurs droits basés sur le sexe et qui luttent pour l’abolition du genre, c’est-à-dire de la hiérarchie entre les sexes (hommes/femmes) et entre les valeurs et représentations qui leur sont associées (masculin/féminin).
Il est urgent qu’un maximum de personnes comprenant ce qui se joue ici manifestent leur soutien à la Maison de l’écologie. Vous pouvez par exemple :
Beaucoup de femmes ont déjà réservé leurs transport et hébergement pour assister à cet évènement, malgré une situation financière parfois difficile voire précaire. Il serait profondément injuste qu’elles ne puissent se rassembler pour y assister.
Pour celles et ceux qui ne comprennent pas tout à fait ce qui est en jeu ici, voici quelques explications supplémentaires :
* Nos détracteurs nous disent transphobes parce que nous disons que le sexe existe, qu’il n’est pas une pure construction sociale (bien que le social influence le biologique, et vice versa), qu’il est immuable et qu’une femme est un être humain adulte de sexe féminin. Ils nous disent également transphobes parce que nous nous opposons à la médicalisation systématique des enfants « non conformes au genre ».
* Ils nous disent validistes parce que nous soulignons que le capitalisme industriel détruit la planète en asservissant les êtres humains, et parce que nous disons qu’il nous faut donc en sortir.
* Ils nous disent putophobes parce que nous luttons contre le proxénétisme, parce que nous estimons que la prostitution est un produit de la phallocratie, qui devrait être aboli avec elle, et que les personnes en situation de prostitution devraient être aidées à en sortir.
* Ils nous disent eugénistes parce qu’ils ne savent pas ce qu’est l’eugénisme (s’ils savaient, peut-être réaliseraient-ils que ce sont eux qui sont eugénistes, étant donné leur soutien irréfléchi de la PMA, de la GPA et du technologisme en général). Ils nous disent eugénistes tandis qu’ils soutiennent activement la stérilisation des enfants non conformes aux stéréotypes sexistes (les bloqueurs de puberté empêchent le processus de puberté, c’est à dire, le développement et la maturation du cerveau, des organes génitaux et du système reproducteur, de manière irréversible).
* Ils nous disent essentialistes parce qu’ils ne savent pas non plus ce qu’est l’essentialisme, eux qui considèrent qu’un homme faisant état d’un « sentiment » (ou « ressenti ») de féminité, d’une sorte d’essence prétendument féminine, est une femme.
* Ils emploient des méthodes indignes pour défendre des idées qui le sont tout autant, en affirmant fièrement qu’il ne doit surtout pas y avoir de débat. Au moyen de sophismes grossiers et en recourant à une manipulation émotionnelle, ils prétendent que le débat menacerait l’existence de divers individus, cependant que leurs idées et leur lobbying institutionnel produisent des changements législatifs et sociétaux dont les effets concrets menacent un grand nombre de vies, notamment de femmes et d’enfants.
Tous ces procédés malhonnêtes visent à décrédibiliser et faire taire les femmes qui luttent pour leurs droits et les hommes qui les soutiennent. Nous appelons donc au soutien de notre rencontre écoféministe.
Pour comprendre un peu mieux
PODCASTS
ARTICLES
FILMS/VIDEOS
SITES
Matricien
L’article Évènement : Écoféminisme et résistance à Lyon est apparu en premier sur Floraisons.
Nous rencontrons une membre du groupe féministe Résistance Lesbienne afin de discuter de certains enjeux féministes actuels, et plus particulièrement du transactivisme et de la contrainte à l’hétérosexualité.
* À environ 20 minutes de podcast, il y a une erreur, le patriarcat est bien le système d’oppression de la classe des femmes par la classe des hommes, et non l’inverse.
L’article Rencontre avec Résistance Lesbienne est apparu en premier sur Floraisons.
Face au monde-machine est une série de podcasts avec les Grenoblois de Pièces et main d’œuvre (PMO). Plongez dans la riche aventure intellectuelle et historique de l’écologie anti-industrielle grâce à cet entretien techno-critique au long cours.
Depuis vingt ans, Pièces et main d’œuvre ont publié une quinzaine de livres. Pour tout écologiste attaché à la nature et à la liberté, leur travail est aussi important que passionnant. Afin d’en rendre compte correctement, il nous fallait un format un peu plus grand que d’habitude. Voilà pourquoi, au mois de juillet 2022, nous sommes allés discuter trois fois avec PMO à Grenoble, au Chimère Café – que l’on remercie pour l’accueil. Nos entretiens sont restitués ici sous forme de feuilleton.
Pour PMO « la technocratie est la classe du savoir, de l’avoir et du pouvoir produite par le capitalisme industriel pour révolutionner constamment les produits, services et moyens de la puissance ». Et « le transhumanisme est l’idéologie de la technocratie à l’ère des technologies convergentes, et à l’avènement du règne machinal ». Mais pour bien comprendre tout cela, il faut du temps. Au cours des différents épisodes, nous ferons connaissance avec PMO, avec leur méthode de travail. Nous ferons plusieurs voyages dans le temps, dans l’histoire de l’industrialisation de Grenoble, celle de la volonté de puissance, de l’eugénisme, du transhumanisme, de « l’emballement des technologies convergentes nous mènant au règne machinal et à l’incarcération de l’homme-machine dans le monde-machine ». Préparez-vous, il y a beaucoup à explorer ensemble.
Présentation de Pièces et main d’œuvre. Étrange sentiment d’être en exil dans sa propre ville. Les choses n’ont pas toujours été telles qu’elles sont, qu’est-ce qui les fait changer si vite ? Le sentiment de la nature et de sa disparition. Comprendre ce qui se passe, pour peut-être y pouvoir quelque chose.
Enquêter c’est chercher. Mao & John Dewey. Le plaisir intellectuel de reconstituer l’ordre caché derrière les apparences chaotiques. Du concret à l’abstrait, du particulier au général, des faits à la théorie. Se rendre intelligent par l’enquête critique, acquérir son autonomie intellectuelle et rayonner.
Faire un pas de côté pour comprendre. Remonter le courant, au lieu de le suivre, ce n’est pas s’en extraire complètement. Une attitude et un objectif sur le tapis roulant du progrès. Le sens de l’histoire humaine. Il semble que la puissance l’emporte à tous les coups ?
Nous remontons aux origines du capitalisme industriel, de l’électrification de Grenoble, de l’arrivée des ingénieurs, en suivant le fil de la première enquête menée par PMO. Histoire du “laboratoire”, “écosystème” voire “miracle” grenoblois. Aristide Bergès, Doyen Gosse, Louis Néel. Développement endogène innovant.
Qu’est-ce qu’une technopole ? Et comment s’est épanouie, au cours du 20e siècle, la vocation technoscientifique de Grenoble ?
Pour clore ce chapitre sur la technopole et Grenoble, nous allons aujourd’hui examiner dans le détail ce que sont les nanotechnologies, et les raisons que nous avons de nous y opposer, donc de résister à la technopole. Ces technologies permettent de travailler la matière à l’échelle de l’atome, fabriquer de nouveaux matériaux, miniaturiser l’existant, augmenter la puissance informatique et créer des interfaces vivant-inerte. Elles contribuent ainsi au basculement dans un nouveau monde, le “nano-monde” ou “monde-machine”.
On parle de nucléaire et d’antinucléaire, de l’émergence du mouvement écologiste en France. La particularité de ce podcast, c’est qu’il raconte l’opposition à Superphénix depuis l’intérieur même du comité Malville, de la lutte anti-nucléaire, dans les années 70.
On commence à suivre les aventures de la volonté de puissance à travers les âges, depuis l’aube des civilisations jusqu’à nos jours. Cet épisode répond à la question : Qu’est-ce que la puissance et comment se manifeste-t-elle ?
Nous continuons notre fil chronologique des aventures de la volonté de puissance, au Moyen-âge, avec l’apparition des premières machines et monastères.
Examen des différentes théories précédant et accompagnant la révolution industrielle, annonçant l’avènement des hommes-machines dans un monde-machine, des idéologies précurseuses de la cybernétique.
Dans l’esprit des technocrates et des cybernéticiens, l’humain n’est pas la solution, c’est l’erreur. Par conséquent ils cherchent à éliminer l’humain pour le remplacer par une grande machine à gouverner sur le modèle de l’usine.
La technologie est-elle neutre ? Quelles sont ses promesses ? À qui profite-t-elle réellement ?
Saviez-vous que dans un laboratoire à cyborgs de Grenoble, des transhumanistes cherchent à transformer les gens en homme-machines en leur mettant des nanos dans la tête ?
Une critique de la loi 2021 relative à la Bioéthique. Au cours des quatre épisodes à venir (14 à 17) consacrés à l’eugénisme et au transhumanisme, nous verrons comment les transhumanistes désirent prendre en main l’évolution de l’espèce humaine, l’orienter en fonction des moyens de la science, mettre un terme au hasard, remplacer le naturel par le planifié.
Nous poursuivons sur l’eugénisme et le transhumanisme avec le marché des bébés, des bébés-marchandises produits, « designés », customisés, consommés, selon les principes industriels.
On va voir comment la question de la technologie et l’artificialisation du vivant divise les féministes. D’un côté celles qui s’opposent aux techniques déshumanisantes de reproduction et à l’ingénierie génétique, et de l’autre, les techno-féministes, cyber-féministes et féministes mutantes, qui réclament et revendiquent ces progrès scientifiques et industriels. On parle aussi des applications transhumanistes de toutes ces technologies.
Ici on examine encore plus en profondeur la biophobie, l’eugénisme et ses liens au projet transhumaniste, avec Martine Rothblatt, Francis Galton, les médecins nazis, Julian Huxley, Pierre Teilhard de Chardin, Léon Trotski, Jean-Luc Mélenchon, Yves Coppens, le Marquis de Sade, et Philippe Marlière.
Pour les transhumanistes, l’espèce humaine doit prendre en main sa propre évolution remplacer le naturel par le planifié, l’orienter en fonction des moyens de la science, mettre un terme au hasard. Les techniques de modification via la reproduction artificielle de l’humain font ainsi le pont entre eugénisme et projet transhumaniste. La reproduction artificielle est un des moyens de réalisation de ce projet.
La plupart des gens réduisent la technocratie à la bureaucratie, aux énarques, à ces fonctionnaires de Bruxelles qui réglementent la fabrication de nos fromages : ce n’est qu’une infime part. La technocratie se définit comme une classe consciente d’elle-même ; la classe de l’expertise et de l’efficacité, de la rationalité maximale.
La théorie marxiste n’avait pas prévu l’avènement de la technocratie, cette classe qui, entre le 19e et le 20e siècle, hésite entre créer son propre parti ou agir politiquement dans l’ombre des partis bourgeois ou ouvriers. Cette enquête de Pièces et main d’œuvre est présentée en deux parties, voici la première.
BLOUIN Marius. Ludd contre Marx. 2015
Deuxième partie de l’enquête sur l’avènement de la technocratie et conclusion de la série.
THOMPSON Edward. Une armée de justiciers, volume 1.
Lorenzo Papace
L’article Face au monde-machine — avec PMO est apparu en premier sur Floraisons.
Saviez-vous que dans les calanques de Marseille, une expérimentation numérique est en cours ? En effet, l’accès à certaines calanques se fait désormais sous délivrance d’un QR code au prétexte que le Parc National des Calanques est sur-fréquenté. Bien sûr, à aucun moment n’est remis en question le tourisme de masse, incité par les autorités locales. Pour les gestionnaires de catastrophes, l’érosion accélérée légitime les solutions technologiques.
En réponse, Le Platane vous invite à rejoindre une matinée de contestation au départ du parking de la faculté de Luminy devant l’entrée de l’école d’Architecture, le Samedi 20 Août 2022 à partir de 10h.
Qu’est-ce que le Platane ? C’est avant tout un lieu de rencontre propice à la discussion, à l’échange d’idées. C’est ensuite un groupe marseillais d’individus qui refuse qu’on lui impose une lecture des affaires locales, à la gloire de la technologie et de la science, et qui entend les présenter le plus honnêtement possible à toutes celles et ceux qui le souhaitent.
Nous reproduisons ici le communiqué du Platane, aussi disponible au format podcast.
Le Parc National des Calanques (PNC) use de médias pour promouvoir son massif : affichages publicitaires, site internet, réseaux « sociaux » (Facebook, Instagram…) et une application mobile. Tout est fait pour inciter les touristes à s’y rendre. Paradoxalement, il souhaite mettre un terme à « l’hyper-fréquentation » de Sugiton pour mieux protéger ce « site naturel en péril ». En effet, l’été dernier, nous apprenions la mise en place d’un permis de visite de cette Calanque dès la saison 2022. Cette mesure expérimentale de « contingentement » vise à plafonner le nombre de visiteurs du site à un seuil fixé par le directeur du PNC. Un système de réservation génèrera automatiquement le précieux sésame : un QR Code. Un de plus. En d’autres termes, pour visiter cette Calanque, il faudra télécharger son code barre et se faire scanner (comme des colis) au col de Sugiton pour y accéder. Improvisation, spontanéité, changement de plan, simple détour pour admirer un point de vue splendide sont exclus dans le monde des gestionnaires de la Nature.
Une fois de plus, nous déplorons l’incapacité des Parcs à agir face à ce qui relève plus de la culture de masse que d’un simple problème d’optimisation des flux. Effectivement, il semble impossible de trouver une issue au problème de la fréquentation des Parcs sans soulever la question du tourisme de masse et de l’ultra-médiatisation de certains lieux. D’ailleurs, est-il réaliste d’envisager la diminution du nombre de visiteurs dans certaines Calanques alors qu’elles se situent dans la deuxième ville de France ? [1] Pour les gestionnaires du Parc la solution réside dans la contrainte des touristes – pions qu’ils gèrent (comme du bétail), en utilisant tous les moyens d’actions que la société technicienne et bureaucratique met à leur disposition : le permis, le contrôle (par une société de sécurité privée), la jauge, le seuil et la surveillance. A grand renfort de… numérique ! Cette fraude écologique [2] ne suscite que très peu de critiques. Nous tâcherons donc de combler ce vide par le texte qui suit.
Il convient de rappeler trois évidences.
Tout d’abord, la stratégie de communication du PNC n’est pas la seule responsable de l’attrait touristique du massif. Historiquement, les Calanques, ont toujours accueilli beaucoup de monde. Ceci a inévitablement généré de nombreuses détériorations [3] et pollutions. Un travail considérable de nettoyage a été entrepris dès les années 90 si bien qu’aujourd’hui, certains considèrent les Calanques comme étant plus propres que dans les années 80. En effet, les pollutions les plus choquantes notamment les nombreuses carcasses de voitures ont disparu depuis l’opération « Les Calanques propres » [4].
La deuxième, c’est que nous sommes conscients qu’il y a effectivement un problème de fréquentation [5] . Nous le constatons à chaque fois que nous nous y rendons. C’est également cet argument qui pousse certains d’entre nous à fuir ces lieux quand les beaux jours arrivent.
Et enfin la troisième, c’est que nous regrettons les conséquences de cette fréquentation sur la faune et la flore. Pour y remédier, nous soutenons des solutions pérennes et efficaces pour régler ces problèmes et non les gérer. Cela implique nécessairement un examen approfondi de notre société thermo-industrielle que nous ne développerons pas ici. Toutefois, il est incohérent que le PNC s’indigne des flux excessifs de touristes tout en faisant la promotion des sites . Comme si une campagne publicitaire pour un produit n’avait jamais eu aucun impact sur sa consommation [6] .
Que cherche à faire le PNC en focalisant l’attention sur les visiteurs de Sugiton ? Justifier son existence en simulant son engagement pour la sauvegarde des Calanques par des « solutions innovantes » ? Il ne faudrait pas oublier que le massif dont il a la gestion est une immense poubelle . C’est ce que nous rappelons dans une première partie, tout en exposant l’impasse dans laquelle nous mène la volonté de gestion des Parcs.
Depuis 1966, Péchiney, puis Altéo défèque des tonnes de boues rouges dans le Canyon de Cassidaigne, en plein cœur marin du Parc. Ces boues sont les déchets inévitables de l’industrie de l’aluminium (les professionnels du secteur lui préfèrent l’euphémisme de résidus). Le massif est la décharge d’une activité industrielle polluante. Les visiteurs tartinés de crème solaire qui barbotent dans l’eau ont des progrès à faire pour être à la hauteur en termes d’impact sur le milieu naturel.
Pour rappel, le procédé de fabrication connu depuis la fin du XIXe siècle [7] consiste notamment à broyer de la bauxite puis à la mélanger sous pression avec de la soude à haute température pour obtenir l’alumine destinée à la production d’aluminium [8]. Il en résulte un certain nombre de contaminants : plomb, cadmium, mercure, arsenic, fer… En 2016, le Parc prétend avoir mis fin aux boues rouges en mer . En réalité, Altéo a une dérogation de six années l’autorisant à rejeter la partie liquide et incolore de ces boues avec une réduction jugée satisfaisante des principaux contaminants. Est-ce vraiment une victoire lorsqu’on songe aux quantités de matières dangereuses de cette partie liquide qui continuent à être déversées dans les fonds marins ? [9] De plus, Altéo a déjà prouvé son incapacité à respecter les seuils fixés par la dérogation comme l’a révélé l’association ZEA . Pour noircir encore davantage le tableau ne négligeons pas les conséquences écologiques et sanitaires des tonnes de résidus solides des boues rouges [10] entreposées sur terre, comme c’est le cas sur le site de stockage de Mangegarri à Bouc Bel Air . On constate par exemple chez les riverains de ce site une sur-représentation des cancers et des affections de la thyroïde . La solution proposée par Altéo consiste donc en un partage équitable de ces rejets écocides entre terre et mer. Qu’importe, continuons à nous empoisonner puisque l’aluminium est d’utilité publique ! Les dérogations accordées à Altéo s’enchaînent à chaque date butoir laissant libre cours à la nuisance. Qu’adviendra-t-il en 2022 à la date supposée de fermeture du site ?
Cette affaire est un parfait exemple de la gestion des nuisances que nous propose le PNC. Les technoscientifiques fixent des quotas, des seuils à ne pas dépasser en prétendant que cela est neutre pour l’environnement. Dans le cas des Calanques, on parle d’une baisse de 90 % des contaminants. Chiffre qui, à première vue, donne l’impression d’une diminution drastique des pollutions. Mais, halte-là ! 10 % de rejets nuisibles à la vie sur terre n’est-ce pas déjà bien trop au regard des quantités astronomiques dont il est question et du caractère irréversible de chaque litre supplémentaire ? Le problème n’est jamais réglé, seulement géré, donc déplacé. Il s’agit d’un leurre visant à nous faire accepter les pollutions d’industries en tout genre. La contamination du monde, une histoire des pollutions à l’âge industriel [11] de François Jarrige et Thomas Le Roux montre d’ailleurs que ces procédés sont aussi anciens que l’histoire de l’industrie. A lire pour mettre en perspective ce problème local avec l’Histoire.
A cela s’ajoutent les eaux usées de Marseille déversées dans la Calanque de Cortiou, le flux ininterrompu de paquebots, de porte-conteneurs, les pétroliers passant aux larges de la baie de Marseille, les anciennes usines de soude dans le sud de Marseille (ancienne usine de Legré Mante), l’agrandissement de l’école de commerce Kedge et tous les projets d’urbanisme qui viennent grappiller toujours un peu plus les espaces verts (Boulevard Urbain Sud, zone d’activités des Caillols se trouvant dans la zone d’adhésion du Parc). Tous ces exemples démontrent que les Calanques étaient, sont et seront toujours mises en péril si des solutions plus radicales ne sont pas envisagées.
Si l’ambition du Parc était de protéger la faune et la flore des Calanques il faudrait prioriser les luttes contre les menaces exposées ci-dessus. Il préfère stigmatiser l’impact écologique des visiteurs de Sugiton, pourtant bien moindre en comparaison des nuisances inhérentes à l’activité industrielle de la région marseillaise.
Ceci ayant été dit, revenons à notre propos initial sur l’instauration d’un permis de visite de la Calanque de Sugiton et évaluons l’efficacité de cette mesure sur la protection de l’environnement.
Le Parc s’agite pour la protection du massif en mettant en place un laissez-passer pour l’accès à la Calanque du torpilleur (Sugiton). Partons du postulat, quelque peu fantaisiste compte tenu des nombreux chemins d’accès au site, que le contrôle soit efficace et qu’aucune personne non autorisée ne puisse y entrer. Que feront les refoulés ? Ils iront sur un autre site. Ainsi, la quantité de touristes sera globalement la même dans le massif et l’impact sur la Nature sera simplement étendu aux autres Calanques prisées. La gestion des flux de touristes aura simplement pour effet de déplacer le problème (Morgiou). C’est une nouvelle illustration de l’impasse dans laquelle nous mène la gestion des nuisances.
De plus, les arguments qui visent à nous faire croire que le permis va permettre de limiter l’agitation et les rejets des visiteurs ne sont pas pertinents. En effet, rien ne laisse présager que les personnes munies d’un QR Code soient plus respectueuses du lieu. Il suffit de quelques personnes mal intentionnées ou peu conscientes des enjeux écologiques locaux pour détériorer le site. L’efficacité de cette mesure semble donc toute relative.
Ce permis se heurte à des problèmes pratiques de mise en œuvre. Il parait compliqué de maîtriser la foule qui se dirige à la belle saison vers la Calanque sans l’utilisation de moyens de coercition (et peut être de répression) coûteux. Pour ce faire, le PNC envisage-t-il de faire appel à des sociétés privées de sécurité (en plus de celle qui contrôle les QR Code au col de Sugiton) ou à des compagnies de CRS ? La présence future de forces de l’ordre écologique dans les Calanques semble ainsi très probable et accentuera cette fâcheuse tendance de contrôle qui plane au-dessus des espaces naturels.
Et enfin, est-ce que le GR, qui arrive à Sugiton par Morgiou et qui passe sous la paroi des Toits, sera interdit ? Autant de questions pratiques qui ne trouvent pas encore de réponses.
La logique gestionnaire du massif engendrera probablement la multiplication des permis de visite dès l’été 2023 pour plusieurs Calanques comme En-Vau, Morgiou, Sormiou, Marseilleveyre… Cette projection nous laisse donc imaginer un accès conditionné à l’ensemble du massif. On nous prépare à l’idée d’un « pass » généralisé aux Calanques. D’ailleurs, François Bland, le directeur du Parc, se déclare favorable à cette idée , laissant entrevoir la possibilité d’un Parc à l’américaine, où les conditions d’accès à la Nature sont limitées. La défense de l’environnement est un prétexte pour y parvenir.
Il nous semble crucial d’alerter sur les dérives possibles de l’instauration d’un tel permis qui fera des émules dans tous les massifs gérés comme la Sainte Baume, la Sainte Victoire, les Alpilles etc… Effectivement, nous pourrions imaginer que le laissez-passer devienne plus restrictif : sur des critères sociaux ou après versement d’une somme d’argent par exemple. Ainsi, est-ce peut-être la première étape de l’instauration d’une sorte de crédit éco-social permettant de jouir des sites naturels. La porte est ouverte à ces dérives.
En instaurant un permis numérique, le PNC se veut parfaitement équitable . Mais est-ce vraiment le cas ? En France, il y a environ treize millions d’individus qui n’ont pas d’ordinateur ou sont mal à l’aise avec ces systèmes . Que le Parc ne propose pas d’autres solutions est un motif de refus catégorique de cette mesure [12] . Seules les personnes munies d’un smartphone ou parfaitement à l’aise avec les systèmes de réservation en ligne pourront jouir de l’accès à cette Calanque. La mesure est donc injuste. De plus, la gratuité est évoquée comme un point positif de ce dispositif. Doit-on se féliciter de la gratuité de cette mesure quand elle se révèle aussi inéquitable ?
L’instauration d’un permis cumule donc les inconvénients : c’est globalement inefficace pour le massif, injuste pour les laissés-pour-compte ou réfractaires du progrès numérique et laisse entrevoir en Europe des dérives que le peuple chinois subit depuis 2018.
A cela s’ajoute de très surprenantes collaborations qui expliquent la volonté du PNC à mettre en place, sans justifications solides et argumentées, des outils de gestion numérique.
Avec ces mesures de gestion, le Parc prétend donc régler le fléau de la fréquentation massive de Sugiton. C’est aussi l’occasion de proposer des nouveaux marchés à ses partenaires et mécènes, notamment ceux du monde de la logistique et du numérique. La CMA-CGM (transport maritime et logistique ), Schneider Electric (Électricité, digital), Interxion (Numérique), Ecoact (du groupe Atos donc du numérique et de la vidéo-surveillance) sont les mécènes affichés du Parc . Cette association entre des entreprises qu’il serait malhonnête de présenter comme écologiques et un Parc National nous laisse incrédules. Ça ne fonctionne pas ! Pourtant, il n’y a rien d’étonnant à ce que les gestionnaires du PNC s’associent à des entreprises qui font de la gestion leurs spécialités. Le PNC apprend à « gérer » avec les meilleurs du marché.
Il semblerait également que ces entreprises soient désireuses de s’acheter une image positive grâce à cette collaboration. Ce procédé du partenariat intéressé est d’ailleurs bien connu. Les entreprises les plus polluantes du monde osent toutes prétendre qu’elles se soucient de l’environnement en l’utilisant. L’indécence frise l’humour noir.
A cela s’ajoute la volonté des pollueurs de gagner des points sur le marché de la « neutralité carbone » en versant des sommes d’argent qui iront dans des projets dits de « compensation carbone ». C’est une nouvelle illusion que toutes associations ou individus soucieux du vivant devraient s’attacher à critiquer.
Détaillons ceci, entreprise par entreprise.
La CMA-CGM s’est engagée aux côtés du PNC pour mieux « valoriser son patrimoine ». En effet, on peut lire sur le site du transporteur que la valorisation permettra la « production de supports d’interprétation pédagogiques et l’aménagement d’espaces emblématiques des Calanques, etc. ». Des panneaux d’explications pour les visiteurs que l’on continue d’infantiliser et des barrières pour contraindre les visiteurs à rester sur les grands axes de circulation prévus et autorisés par le Parc. Bref, une gestion douce des touristes-pions.
Lorsqu’on appauvrit le sens d’une balade, le randonneur devient un container, sans émotion, sans sentiment… Scanner les boîtes vides que l’on cherche à nous faire devenir devient une normalité.
La société Interxion, A Digital Realty Company (c’est le nom complet) est un fournisseur européen de services de centres de données. Leur raison d’être est de quadriller le monde de data centers car, dans le monde-machine de demain, il faudra des infrastructures pour stocker toutes les données recueillies par les capteurs qui pullulent partout. L’entreprise a déjà créé plusieurs « Hub » à Marseille et est sur le point d’en inaugurer un quatrième : MRS4 . Marseille a effectivement une place de choix dans le monde de la donnée . Place qui justifie l’installation de l’entreprise dans la cité phocéenne. Pour redorer le blason des data centers, l’entreprise s’associe donc avec le Parc emblématique de la ville. Interxion voit, peut-être, dans l’accès à la Nature conditionné un potentiel générateur de nombreuses données qu’il faudra stocker sur un cloud, analyser et… gérer. Ça pourrait être le cas si, par exemple, le Parc mettait en place un permis d’accès avec géolocalisation. Il faut suivre ce partenariat de très près car il n’augure rien de bon.
Osons une digression pour critiquer l’image « écolo » d’Interxion. Sous prétexte que le refroidissement d’un de leurs data centers se fait par la méthode du Rivercooling , les politiques et les médias habillent ces infrastructures en vert. Cédric O, le secrétaire d’état chargé du numérique, frôle l’indécence en prétendant que les serveurs fonctionnent grâce à une énergie 100 % renouvelable [14]. En réalité le système de refroidissement ne peut pas être considéré comme écologique. En effet, la pompe alimentant le système en eau froide nécessite l’électricité du réseau Enedis. A cela s’ajoute le fait que le Rivercooling n’est pas installé sur tous les data centers (MRS1)[15].
De plus, le fonctionnement des serveurs nécessite beaucoup électricité. Les 4 data centers marseillais pèsent lourd en puissance de raccordement. Au total, la capacité d’alimentation utile est de 72,6 MW pour 29100 m2 [16]. L’énergie venant du réseau HTA (Enedis), il est impossible de dire quel électron (vert ou pas vert) alimente ces data centers pour leur fonctionnement. La seule chose que l’on puisse dire, c’est que globalement en France environ 70 % de l’énergie consommée est produite par… des centrales nucléaires. Donc, Interxion est alimentée à environ 70 % par ces centrales.
De plus, n’oublions pas le paradoxe de Jevons qui s’applique dans cet exemple à l’efficacité énergétique. Chaque « gain » se traduisant par la volonté de faire toujours plus. Il est donc particulièrement urgent que les journalistes rétablissent cette vérité : les data centers n’ont jamais été, ne sont pas et ne seront jamais écologiques.
Ecoact est une filiale d’Atos, spécialiste, entre autres, de la vidéo-surveillance. Cette société œuvre pour les concepts aussi flous que mensongers de « développement durable », de « stratégie bas-carbone ». Elle met en avant toute son expertise pour promouvoir auprès des entreprises des actions climatiques considérées comme ambitieuses. C’est le rôle des « objectifs fondés sur la science (SBT) ». Une nouvelle invention pour montrer que les entreprises polluantes prennent en compte les enjeux climatiques sans rien changer. Vous serez donc heureux d’apprendre, sur leur site internet, que STMicroelectronics [17] définit un SBT aligné sur une trajectoire 1,5°C. C’est merveilleux, merci la technoscience qui nous sauve du pétrin dans lequel nous nous trouvons à cause d’elle !
Ecoact lance donc avec les autres partenaires un « projet de méthodologie pour la préservation des herbiers marins : Prométhée – Med ». C’est dire si le problème de la disparition des herbiers marins de posidonie dans la Calanque de Sugiton est pris très au sérieux. Cette méthodologie doit permettre la « certification de projets bas-carbone en France ». Comment appeler ça autrement que du greenwashing ? Le directeur du PNC, François Bland précise la chose suivante : « Parce qu’il vise à évaluer le prix du carbone bleu au regard des actions permettant d’éviter la destruction d’un habitat naturel clé de voûte en Méditerranée, ce projet rentre pleinement dans les objectifs du Parc national et de ses missions de protection du milieu marin. Si le projet aboutit, le Parc national pourra intégrer le marché carbone en tant que bénéficiaire et ainsi financer les aménagements prévus dans le cadre de son schéma global de mouillage, ainsi que les actions de surveillance et de gestion permettant une protection effective de l’herbier ». L’objectif annoncé du Parc est donc le suivant : intégrer le marché carbone. Avec de pareils objectifs, nous pouvons être sûrs que rien ne changera jamais.
Dans le même temps, Atos a trouvé, elle aussi, un nouveau marché : les caméras de surveillance dans les milieux naturels. Actuellement, nous savons qu’il en existe une installée à En-Vau pour, a priori, surveiller les bateaux y entrant. Ceci sans la moindre information aux usagers de la Calanque en question. Et demain ? Il y en aura à coup sûr d’autres dirigées, cette fois, vers les plages de toutes les Calanques ouvrant la voie à ce type de pratiques dans tous les espaces. Les Calanques deviennent un laboratoire de la smart-nature. Une Nature gérée.
Pour réserver son laissez-passer, le visiteur devra aller sur une plateforme de réservation développée par une start-up marseillaise : Troov. C’est bien, c’est local ! Non, c’est avant tout la « French Tech » qui développe les outils de la smart Nature. Troov est la « jeune pousse innovante », lauréate du « prix start-up » à Marseille, qui s’est distinguée en proposant une solution de machine learning pour retrouver des objets perdus. Elle a notamment été financée par la région Île-de-France et la BPI dans le cadre d’un dispositif ridiculement nommé Innov’Up.
La menace est donc grande. La start-up nation considère la nature et son accès comme étant un nouveau marché juteux. Troov fait de la publicité sur les réseaux sociaux, et précise que son « système pourrait se généraliser rapidement aux autres espaces naturels menacés par la sur-fréquentation ». L’entreprise profitant de cette communication pour faire un appel du pied au parc de la Vanoise, du Mercantour, de Port-Cros et à celui des forêts . Alarmant ?
Cette mise en cage des espaces est une forme d’enclosure moderne.
Au XIXe siècle la dépossession des terres communes commençait par une appropriation autoritaire des lieux par de riches propriétaires. Puis ces derniers imposaient la mise en place de haies ou de murs de pierre aux paysans pour leur en louer l’usage afin d’en dégager des profits. Nous constatons dans cette affaire des logiques semblables. En effet, quand le PNC (donc l’État) impose un permis pour accéder à un site, il délaisse les enclos de pierre pour des barrières numériques. L’outil change mais la contrainte de déplacement demeure. L’étape suivante consistera à dégager des profits de cette situation. Nous l’avons vu plus haut, cette hypothèse est déjà envisagée par le directeur du Parc National qui rêve d’un Parc à l’américaine.
La dépossession est révoltante car elle s’attaque également aux rapports que nous pouvons entretenir avec la Nature. Des rapports intimes pour tout individu doté d’émotions, de sentiments. En effet, malgré le tumulte de la Calanque de Sugiton, nous pouvons y ressentir fortement le sentiment de Nature. Il s’exprime lorsque nous nous émerveillons en levant les yeux vers le belvédère de Sugiton ou en regardant le cap Morgiou filer vers l’horizon. Cette dépossession est un drame pour tous ceux qui, pour une raison ou une autre, n’auront pas leurs QR Code. Elle les prive de ce besoin vital : l’émerveillement. Par cette mesure, on vole aux marseillais des moments de vie précieux. Pour certains, l’alternative à la semaine de travail sera le permis de visite de la Calanque à tout prix.
Nous entendons déjà certains ricaner d’un tel argument en prétextant qu’il existe un ailleurs libre. Certes, mais pour combien de temps ? Quand allons-nous stopper cette logique ? Qui sera alors en mesure de défendre la Nature et la liberté dans ce monde-là ?
Si nous ne refusons pas ces dérives, nous nous acheminons tout droit vers un monde où la Nature ne sera plus un espace de liberté. C’est pour cette raison que nous nous opposons vigoureusement aux permis d’accès (qu’il soit numérique ou non) et aux caméras de surveillance dans les espaces naturels et donc dans nos Calanques.
Notre crainte est qu’il en résulte dans un avenir proche, une Nature diminuée, un espace encastré dans le monde social, un espace géré, administré, contrôlé, surveillé. Ou en d’autres termes, un prolongement de la ville dans les milieux naturels. La smart city étendra ses tentacules dans les campagnes, dans les parcs, dans les montagnes. Le monde deviendra entièrement socialisé, et nulle part on ne pourra se soustraire à sa propagande implicite. Le virus de l’aliénation totale sévira. Les alertes transmises ici ne relèvent pas du fantasme : cette logique est en marche et a déjà gagné beaucoup de terrain. Certains aspects du cauchemar évoqué dans les dystopies prémonitoires du 20e siècle font désormais tristement partie de notre réalité contemporaine. Perçues à l’époque comme de vulgaires divertissements basés sur des fantasmes délirants d’auteurs un peu trop imaginatifs, ces dystopies n’avaient pas été prises au sérieux.
Les solutions technologiques sont inefficaces pour la préservation de l’environnement. Certes, il se peut qu’il y ait quelques améliorations. L’herbier de posidonies de la Calanque de Sugiton sera peut-être sauvé ! Mais à l’autre bout de la planète ce sont des montagnes que l’on creuse, des gorilles que l’on extermine, des enfants que l’on maltraite [18] pour ériger les infrastructures de l’illusion numérique. Ainsi, toute réflexion ayant pour objet la protection de la Nature nécessite de s’interroger sur les conséquences d’une décision. L’instauration d’un tel permis doit nous questionner autant sur l’impact écologique global et local que sur ses conséquences sociales et humaines.
De plus, nous refusons que les villes et leurs artefacts s’étendent aux espaces naturels. Quand bien même ceux-ci se trouveraient en danger ou proche d’un milieu déjà très urbanisé, aucune raison ne devrait justifier ces mesures. Il faut donc continuer à défendre l’idée d’une Nature comme espace de liberté. En effet, l’instauration d’un permis de visite est antinomique avec l’idée que nous nous faisons de la Nature. Pire, son acceptation, par des foules toujours désireuses de profiter du cadre splendide de la Calanque, laissera un précédent. Par mimétisme inconscient ou volontaire, ces permis seront probablement testés dans d’autres Parcs ou aires protégées (Ocres de Roussillon). Ces tests engendreront la normalisation de ce genre de permis et leur généralisation. Ce qui n’est en rien souhaitable.
Compte-tenu du peu de pensée critique qui émane du terrain (au sein de différentes instances et associations), le défi peut paraître insurmontable et la bataille perdue d’avance. Pourtant, la simple opposition à cette mesure est déjà un premier pas vers une critique constructive de notre société et représente en elle-même une première victoire !
Nous pourrions également continuer à résister à cette emprise du monde numérique sur nos vies, en boycottant les applications numériques [19] comme Mes Calanques permettant l’accès conditionné à la Nature.
Franchissons les barrières numériques qui se dressent dans les Calanques.
Le Platane
L’article Contre l’informatisation des Calanques est apparu en premier sur Floraisons.
Une série de trois podcasts consacrés au livre de Jacques Luzi, Au Rendez-Vous des Mortels : le déni de la mort dans la culture moderne, de Descartes au transhumanisme, publié aux éditions La Lenteur.
Première épisode : D’où provient le sentiment de toute-puissance d’une civilisation ? Comment la science a durablement bouleversé notre rapport à la nature ? Pourquoi la science nourrit des fantasmes de domination ?
00:08 Introduction
Souvent présentée comme neutre et inoffensive, la technologie rend possible des volontés de toute-puissance pour les civilisations qui en étaient incapables matériellement. Notre civilisation moderne n’échappe pas à la règle et se rêve en dépassement des limites fixées par la nature, à savoir la mort et la naissance. Loin de justifier un quelconque sens de l’histoire, nous verrons dans ce premier épisode les fondements de cette idéologie du progrès dont la pointe avancée est aujourd’hui le transhumanisme.
Deuxième épisode : Pourquoi le déni de la mort est inscrit dans notre mode de vie industriel ? Quels sont ses effets ? Existe-il des moyens de dépasser positivement la conscience de la mort ?
00:13 Introduction
Paradoxe ultime de l’espèce humaine : consciente de sa propre mort, les moyens technologiques fournis par la civilisation moderne nourrissent sa volonté de puissance qui accélère sa fin tragique en détruisant le vivant et en réduisant à la mort d’autres humains. Ce paradoxe est à la base d’un déni de la mort sur lequel se propulsent les religions et l’idéologie transhumaniste. Seulement, ce rapport à la finitude n’est pas réductible à un discours solutionniste. La sagesse d’autres cultures humaines nous enseigne que les effets anti-sociaux de la conscience de mort peuvent être balancés par une acceptation positive de notre condition humaine.
Troisième épisode : Quelles relations existent entre science, capital et Etat ? Le transhumanisme s’effondrera-t-il sous le poids des catastrophes qu’il engendre et quelle place pour les résistances à lui opposer ?
00:14 Introduction
Reposant sur la réalisation d’un salut accessible à toutes et tous, le transhumanisme peut également compter sur les catastrophes écologiques et sociales qu’il engendre pour produire de nouvelles promesses technologiques. En tant que dernière avancée du capitalisme, attendre que cette idéologie mortifère se sabote d’elle-même n’est pas envisageable, d’autant que sa puissance repose aussi sur l’État. En face les résistances s’organisent.
Pour commander le livre de Jacques Luzi, écrire à l’adresse suivante:
L’article Transhumanisme à en mourir — avec Jacques Luzi est apparu en premier sur Floraisons.
Cette semaine nous avons reçu le communiqué reproduit ci-dessous. Il s’agit de la revendication d’un sabotage de machines Pellenc, s’inscrivant dans une lutte en cours dans le Luberon. Le conflit oppose des écologistes au groupe Pellenc, une entreprise spécialisée dans l’innovation technologique et la robotisation de l’agriculture, dont le PDG, Roger Pellenc est aussi maire de Pertuis. Soutien à la ZAP de Pertuis et aux écologistes en lutte.
Contre-attaque partout – pourquoi nous avons sabotés les machines de Pellenc ?
Roger Pellenc, maire de Pertuis, PDG d’une industrie multinationale, veut étendre son territoire en détruisant 86 hectares de terres agricoles fertiles sur sa commune. Ce projet aurait pour but de doubler la surface de la zone commerciale existante, donnant à l’entreprise Pellenc une trentaine d’hectares pour se développer. Fin novembre 2021 des militant-es ont commencé l’occupation de maisons et de terres promises à la destruction : la Zone A Patates (ZAP) est née. Depuis, les intimidations par le maire et sa police se succèdent : destruction illégale d’une maison, saccage d’une réserve d’eau, surveillance policière…
Le 14 mai 2022 avait lieu le Charivari, un carnaval-manifestation pour protester contre ce projet et défendre la ZAP face aux menaces d’expulsions. L’itinéraire se terminant près d’un site de stockage de Pellenc nous avons décidé d’attaquer son capital en s’en prenant aux vendangeuses exposées. Les vitres des machines sont parties en éclats, des câbles ont été arrachés, les carrosseries ont étés cabossés et de la peinture a recouvert la dizaine de monstres mécaniques. Ces vendangeuses représentent le remplacement du travail humain par la robotisation croissante de l’agriculture, l’exploitation de minerais rares pour leur fabrication, l’utilisation d’énergies fossiles pour leur fonctionnement et l’endettement à vie des agriculteurs-ices.
Raser des arbres, bétonner des terres agricoles, expulser les habitant-es de leur maison, exproprier des agriculteurs-ices, développer des industries mortifères, condamner à la mort un milieu vivant : voilà pour nous la violence à combattre. Face au ravage du capitalisme, représenté localement par Pellenc et son projet de destruction, s’en prendre à des machines inertes relève d’un geste de contre-attaque qui ne demande qu’à prendre de l’ampleur.
Le mouvement écologiste a devant lui une responsabilité historique : l’ampleur du ravage s’étend de jour en jour. Face à cela, nous nous retrouvons piégé-es dans la défense éternelle de « l’environnement » à l’aide d’outils désuets accordés par le système. A Pertuis, depuis quelques années, les actions s’enchaînent pour empêcher la mise en place du projet : recours juridiques, plantations collectives, manifestations, occupations… Pendant ce temps le ravage se poursuit partout ailleurs et le projet d’extension ne semble pas être suspendu. Au niveau local, si les tactiques défensives ne doivent pas être abandonnées elles doivent s’articuler avec des tactiques plus offensives. Sans cela nous nous retrouvons devant l’impossibilité d’établir des rapports de force. En parallèle, les luttes locales doivent élargir leurs ambitions : si nous luttons pour conserver des terres nous devons comprendre que leur destruction s’inscrit dans la logique capitaliste. Sans attaques directes et efficaces contre les infrastructures du ravage nous sommes condamnés à lutter à vie et en vain pour préserver quelques hectares de vivant au milieu d’un monde devenu mortifère.
Prenons-nous au sérieux. Passons à l’offensive.
Des écologistes.
L’article Sabotage des machines Pellenc est apparu en premier sur Floraisons.
Penser la nature est une mini-série en 4 épisodes consacrée au concept de nature, d’après l’œuvre de Virginie Maris : La part sauvage du monde
Première épisode : Qu’est-ce que la nature ?
Rappelons quelques faits. 200 espèces sont détruites chaque jour. Les animaux sauvages, les oiseaux, les insectes sont massivement exterminés. L’océan est envahi par les déchets, la moitié des rivières sont mortes. En 2050 il n’y aura plus aucun poisson dans l’océan. 97 % des forêts anciennes ont disparu. Au rythme actuel de destruction il ne restera bientôt plus un seul espace de nature sauvage. Nous devons arrêter tout ça, vite. Nous devons défendre l’environnement. Non, nous devons défendre la nature, ou alors le vivant ? Euh non, la biodiversité ! Non, attendez, en fait c’est pas ça, nous nommes la nature qui se défend, ou plutôt qui contre-attaque ! Ah mais attendez si nous sommes la nature, pourquoi on la défendrait contre nous-même ? Ça n’a pas de sens… Bon c’est le bazar, c’est confus, je pense qu’on a besoin de décortiquer tout ça.
Voici donc une série d’articles-podcasts consacrés au concept de nature. Deux principales raisons m’ont motivé à travailler sur cette présentation.
Premièrement, notre résistance opère sur deux fronts, matériel et culturel. Non seulement nous visons les infrastructures et institutions détruisant la planète, mais nous combattons la culture justifiant ces exploitations et destructions. L’idée de nature et de sa préservation est un point crucial de cette bataille culturelle.
Deuxièmement, l’écologie selon Bernard Charbonneau « ne défend pas la nature ou la liberté, comme seraient tentées de le faire sa droite naturaliste ou sa gauche gauchiste, mais la nature et la liberté. » Ces deux questions profondes, la nature et la liberté, nous animent, nous passionnent, et nous poussent à l’action. Sur Floraisons, on a récemment analysé le concept de liberté avec Aurélien Berlan, je me suis dit qu’il était temps, pour équilibrer, d’explorer celui de nature.
C’est pourquoi je vais dorénavant vous parler d’un livre que j’ai eu plaisir à étudier, La part sauvage du monde, écrit par Virginie Maris et publié en 2018 au Seuil. Virginie Maris est philosophe de l’environnement au CNRS et travaille au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive à Montpellier. La part sauvage du monde m’a aidé à y voir plus clair sur toutes ces questions. Je vous propose ici un résumé de ses principaux argument.
Interagir avec le monde vivant sans domination ni destruction est nécessaire, mais pas suffisant. Les humains partagent la Terre avec d’innombrables autres vies, certaines acceptent la cohabitation, d’autres n’en ont pas la moindre intention. Nous ne sommes pas chez nous partout. Virginie Maris va donc plus loin que les appels à la simple cohabitation, elle livre un plaidoyer contre l’habitation totale, pour la limitation de notre territoire. Pour cela, elle désire réhabiliter un mot : la nature.
Par honnêteté, je précise qu’il s’agit bien entendu de ma lecture personnelle de cet ouvrage. J’y puise énormément et pour des raisons pratiques, je choisi de ne pas distinguer clairement les citations du livre et mes ajouts dans cette présentation. J’espère faire honneur à la pensée de Virginie Maris, sans pour autant prétendre à une représentation fidèle.
Ma présentation s’inspire du livre et se divise en 4 parties. Dans la première, on va voir quelques définitions. Ensuite on examinera l’évolution historique du concept de nature. Dans la troisième partie on analysera comment la nature est absorbée jusqu’à disparaître. Et enfin on réfléchira à un concept de nature utilisable par le mouvement écologiste aujourd’hui.
Le concept de nature a une histoire riche et complexe, mais il tend aujourd’hui à disparaître en même temps que la réalité qu’il désigne. On a cessé de parler de “nature” pour parler de “biodiversité” puis de “services écosystémiques”. Les protecteurs de la nature ont eux-mêmes délaissé ce mot et aujourd’hui on nous annonce carrément “la fin de la nature”.
Pourtant, les plantes continuent de pousser avec le soleil, les loups chassent en meutes, les humains ont toujours besoin d’air, d’eau, de nourriture, de repos et d’amitié. La nature est toujours là, mais c’est surtout la nature indocile, sauvage, qui va nous intéresser ici. La part sauvage du monde, c’est les animaux non domestiqués, les terres non productives, les lieux, les êtres et les processus qui échappent au contrôle.
Le mot “nature” comporte trois sens différents, on va commencer par les distinguer :
L’étymologie du mot nature est belle et intrigante. Dans la plupart des langues occidentales, le concept de nature est basé sur le mot latin natura, le participe futur du verbe “naître” au féminin. En Français, on pourrait le traduire par “bientôt naissante”. Le mot “nature” présente ainsi deux qualités :
Le concept de nature qualifie donc une idée de force autonome, ne dépendant pas de nos représentations.
Nature-normalité et nature-altérité sont souvent associées ou confondues : les activités humaines sont en général considérées comme perturbant le fonctionnement naturel des écosystèmes. Ce raisonnement est peu pertinent puisqu’il associe influence humaine et perturbation. C’est une source de confusion et voilà pourquoi il est très important de définir à quoi fait référence le mot nature/naturel quand on l’emploie : à la part sauvage du monde (altérité), ou à un fonctionnement normal (normalité). Tout au long de cette présentation, c’est à la nature-altérité que je fais référence.
Néanmoins, cela n’empêche pas de reconnaître l’immense capacité des humains à bouleverser leur environnement. Partout sur la planète, le contact d’Homo sapiens avec les autres espèces a montré à quel point l’humain peut être destructeur (par exemple par l’extermination des grands animaux). L’arrivée des humains a généralement pris la forme d’un bouleversement des équilibres écologiques. Ce pouvoir de destruction n’a fait que s’amplifier avec la démographie et les progrès techniques.
À celles et ceux qui veulent protéger la nature, on répond parfois que l’humain fait partie de la nature, donc les activités humaines sont forcément naturelles et ne peuvent pas lui nuire. Défendre la nature contre elle-même serait donc absurde… Il s’agit d’un sophisme qui joue sur la confusion entre nature-totalité (la nature c’est tout) et nature-altérité (la part sauvage du monde). En réalité, vouloir préserver la nature-altérité, c’est protéger quelque chose de l’influence humaine.
Au-delà de ces confusions communes, il est bon de rappeler que pendant 99,99 % de l’histoire de la vie sur Terre, avant l’arrivée des humains, les trois sens (totalité, normalité, et altérité) étaient en quelque sorte superposés : le “grand tout”, l’intégralité du monde, était sans trace de culture humaine, sauvage, et c’était normal.
Le terme de nature semble presque toujours traversé de courants contraires. Deux figures de la nature coexistent depuis l’Antiquité : ordre/chaos, sublime/ordinaire, généreuse/ingrate, admirable/terrifiante. De plus, alors que la nature est définie comme opposée aux activités humaines, elle se retrouve paradoxalement au centre de ces activités (sciences, morale, arts). Elle est par excellence l’objet d’étude, de connaissance, de réflexion, de contemplation et d’inspiration. Certes, toutes ces ambivalences ne simplifient pas les discussions, mais elles sont aussi le signe d’une richesse, d’une notion profonde et fascinante, reflétant notre rapport au monde, à la confluence de toute ce qui fait une vie proprement humaine.
Deuxième épisode : Histoire et fin de la nature
Dans cette deuxième partie, on va examiner l’histoire et la fin du concept de nature. Mais avant toute chose, on doit parler du grand partage. Dans la première partie, on a défini la nature comme nature-altérité, c’est-à-dire comme opposée aux humains, à la culture, à l’artifice. Cette définition sous-entend forcément un grand partage, une séparation entre les humains et leur production d’un côté, le monde naturel de l’autre. La substance de ce partage, de cette frontière, de cette relation entre nature et culture, c’est un point central du livre de Virginie Maris. Et pour rentrer dans le cœur du problème, il nous faut examiner une idée importante : celle qui fait du grand partage le grand responsable du désastre.
C’est en effet une critique notoire du grand partage, il serait à la racine de la crise environnementale. Pourquoi et comment ?
Le partage entre nature et culture mènerait invariablement – nous dit-on– à une hiérarchisation des deux parties. On ne peut pas faire autrement. Il faudrait donc sortir de cette dichotomie, ne plus séparer les humains et la nature, adopter au contraire une vision du monde intégrative qui mettra un terme au désastre écologique – en tous cas on l’espère. Mais est-ce bien justifié ?
Ce n’est pas ce que l’histoire confirme. Premièrement, l’idée de nature-altérité n’implique pas nécessairement son appropriation et sa destruction. Deuxièmement, l’idée de continuité n’a pas empêché la “grande accélération” du développement. Par ailleurs, attribuer la catastrophe écologique au dualisme de la civilisation occidentale, c’est passer sous silence les dynamiques et rapports de force qui la sous-tendent, les moyens matériels, la puissance de destruction des outils. Examinons plus en détail l’histoire du concept de nature.
La nature est un concept construit dans la culture et le langage et dont le contenu varie. Virginie Maris ne cherche pas à en faire une généalogie complète, limitant ses recherches historiques à la conception de la nature comme “part sauvage du monde” en Occident.
C’est Aristote qui fait se détacher la nature comme entité autonome. Pour lui, elle est un ensemble de phénomènes liés par des lois qui leur sont propres, séparés des affaires humaines, valant par eux-mêmes.
Avec le christianisme, le dogme d’une séparation stricte entre dieu et nature s’impose. L’humain est situé entre les deux. Son âme le relie à dieu, sa matérialité à la nature. Au Moyen âge, la nature est ainsi perçue comme un instrument divin, inférieure et dégradée. Toutefois, dans cette conception, la nature conserve une part d’autonomie et de mystère. Elle échappe à l’humain, elle est donc une puissance à craindre.
À l’époque moderne, l’idée de nature est vidée de toute autonomie. Pour Descartes, les animaux sont comme des machines, des automates faits de rouages et de ressorts. Afin d’améliorer la destinée humaine, il faut connaître les secrets de la nature grâce à la science, l’asservir et la contrôler grâce à la technique. La nature est ainsi radicalement instrumentalisée et asservies aux finalités humaines – des hommes blancs en particulier.
À partir des différences, les modernes établissent des hiérarchies. On verra les mécanismes du dualisme dans la dernière partie. Cette vision du monde connaît un succès fulgurant, probablement parce qu’elle vient renforcer et justifier les hiérarchies existantes.
Au 18e siècle, le romantisme est une réaction au rationalisme des modernes. Contre l’avènement du capitalisme et la réduction mécaniste du vivant, le romantisme est intimement lié à l’idée de nature, et l’investit de valeurs inédites. La nature devient une force puissante, sublime, exaltante. Elle gagne en grandeur mais elle perd en altérité, puisqu’elle sert d’écran de projection narcissique aux valeurs humaines.
Au 19e siècle, la théorie de l’évolution par sélection naturelle à un impact considérable sur l’idée de nature-altérité.
La conscience que les activités humaines exercent une pression sur les milieux naturels n’est pas nouvelle. Ces risques sont étudiés dès le 18e siècle, mais n’ont pas d’effet politique. Au début du 19e siècle, il devient difficile d’ignorer les innombrables destructions causées par le développement industriel sur l’humanité et la nature. La nature, alors perçue comme vulnérable, doit être protégée des assauts de la modernité. Dans les années 1980, le terme “biodiversité” va progressivement remplacer toute référence à la nature dans le monde scientifique, politique et militant. La protection de la nature suit aujourd’hui trois approches :
Dans la théorie, le grand partage reste un élément central de la pensée moderne. Une critique évidente qu’on peut faire à ce grand partage, c’est que dans la pratique, on est très loin d’un partage absolu entre nature/culture, naturel/artificiel, etc. En réalité, nature et culture sont inextricablement liées. Le rapport avec le monde naturel est profond et complexe, parfois très instrumental et parfois pas du tout.
Dès la préhistoire, les cultures se sont développées différemment selon leur environnement ; ce dernier influence l’organisation sociale, la répartition des tâches, le niveau de coopération entre individus, les trajectoires de domestication, les mythes, les arts etc.
Inversement, les activités humaines ont une influence significative sur le fonctionnement des écosystèmes : presque partout où ils s’installent, les humains jouent un rôle d’“espèce clef de voûte”, c’est-à-dire dont l’effet sur l’environnement est disproportionné au regard de sa population.
Plus que deux mondes complètement étanches, nature-altérité et activités humaines présentent un spectre de relations et d’agencements différents. Mais que se passe-t-il si on abandonne totalement le concept de grand partage ? Si on suit ce raisonnement, la question ne serait alors plus de préserver une nature sauvage intacte (qui n’existerait pas), mais de mettre en place des relations favorables aux humains et à la nature, notamment en se focalisant sur la biodiversité : ce qui est bon pour la nature est ainsi bon pour les humains. Protéger la nature revient à nous protéger nous-mêmes, puisqu’elle nous rend des “services écosystémiques”. Ce glissement anthropocentriste pose cependant de sérieux problèmes.
Insister sur l’intégration des humains dans la nature fait de celle-ci le milieu des humains et nous fait perdre la capacité de reconnaître et défendre son altérité. Que faire des nombreux conflits entre les intérêts des humains et des autres espèces ? Comment justifier que certains lieux demeurent sauvages, hostiles, inhabités ? Au nom de quoi poser des limites à l’empire humain si l’altérité de la nature n’est pas reconnue ? On en arrive à une véritable fin de la nature.
Le terme “Anthropocène” a été utilisé pour la première fois par Paul Crutzen pour proposer un nouvel âge géologique, “l’Ère de l’humain”, pour la période dans laquelle l’impact des influences humaines devient significatif à l’échelle de l’histoire de la Terre. Cette conception pose de nombreux problèmes fondamentaux, en voici quatre :
L’Anthropocène n’est pas seulement un concept, il est un programme de contrôle à grande échelle du système Terre. C’est “un paradigme déguisé en époque”, un projet politique de gestion du désastre par une gouvernance mondiale, un règne des experts au service de la civilisation industrielle. C’est un problème de taille pour le mouvement écologiste puisqu’il s’attaque à la fois à la nature et à la liberté, qui nous sont chères.
En désignant la gestion globale de la planète et de celles et ceux qui la peuplent comme solution au désastre, le programme Anthropocène évacue la question politique et sociale, et appelle une oligarchie technocratique, une tyrannie d’experts et de décideurs à l’échelle planétaire.
Selon les mots de son inventeur : « Les vieilles barrières qui séparaient la nature de la culture s’effondrent. Ce n’est plus nous contre la “Nature” mais nous qui décidons ce qu’est la nature et ce qu’elle deviendra […] Dans cette nouvelle ère, la Nature, c’est nous. » La nature est réduite à une simple chose sans pouvoir ni autonomie. L’éco-charlatan Bill McKibben va même jusqu’à déclaré en 1989, « la nature est morte ». La question est ainsi réglée une bonne fois pour toute, c’est aux humains d’en prendre les commandes dans un narcissisme, un égocentrisme décomplexé.
Annoncer “la fin de la nature”, c’est assumer sa liquidation, l’artifice total. La nature est morte donc tuons la nature !
Dans cette mouvance, on retrouve Bruno Latour, et Philippe Descola, pour qui carrément « la nature n’existe pas ». Certes, son travail nous invite à ne pas universaliser le concept de nature-altérité, mais je me demande ce que concrètement ça apporte à notre résistance face à la destruction de la nature, si on ne peut plus nommer la nature, on ne peut plus nommer sa destruction. Et concrètement, “nature” est remplacé par des termes beaucoup moins intéressants comme “le vivant”. Mais que signifie vivant ? Là aussi on a des chimistes pour nous assurer que « la vie en tant que telle n’existe pas, personne ne l’a jamais vue… » (Albert Szent-György, cité par Bertrand Louart dans Les êtres vivants ne sont pas des machines).
Comment résister dans ces conditions ? Par ailleurs les plantations c’est du vivant, les OGM c’est du vivant, la vie domestiquée c’est du vivant, qu’est-ce que ça apporte ? Utiliser ce mot revient abandonner les valeurs et qualités associées au concept de nature qu’on essaye justement de défendre ici.
Et enfin, si la nature est morte, à quoi bon la protéger ? La nature protégée par les parcs est loin d’être “vierge”, intacte de toute influence humaine. Pourquoi donc préserver une nature fantasmée, qui de toutes façons n’existe plus ? La “fin de la nature” permet de se débarrasser de celles et ceux qui refusent le projet de domestication totale du monde, ainsi que de la conservation traditionnelle jugée anachronique, coûteuse et contre-productive. L’heure est à la gestion de l’environnement, au développement économique au nom du “bien-être” humain.
Troisième épisode : Absorptions de la nature
Comme évoqué précédemment l’idée de continuité nature-culture n’a pas empêché la “grande accélération” du développement. Pour le dire autrement, au petit jeu de ne plus partager, de ne plus séparer nature et culture, c’est la nature qui y perd, ensevelie sous la culture.
Pour mieux tuer la nature, on déclare qu’elle n’existe pas. On peut ainsi, la conscience tranquille, intensifier le développement de la civilisation industrielle, son extension mondiale par la colonisation, et la globalisation culturelle et économique. Ce développement se heurte néanmoins à des obstacles, parmi lesquels, les aires de protection des milieux naturels. Ces dispositifs cherchent à restreindre l’emprise des humains sur les territoires. Quelques îlots de nature sont ainsi restés relativement sauvages, préservés de la domination humaine, servant de refuges à une grande diversité d’espèces et d’individus. La conservation constitue un des derniers remparts, à l’assujettissement total du monde.
Mais les discours de l’Anthropocène ont décrété cet effort vain. Dans l’ère de l’humain, il ne s’agirait plus de limiter les influences, mais de les piloter savamment. Nous allons voir comment la conservation, au lieu de continuer à protéger l’existence d’une nature-altérité, risque à présent de contribuer à sa dissolution par trois phénomènes d’absorption : technique, économique, bureaucratique.
Au début des premières réserves naturelles du 20e siècle, on pouvait distinguer deux approches :
Aujourd’hui, la convergence entre les fins et les moyens est ébranlée. L’approche ressourciste peut très bien s’accommoder du laisser-faire s’il est plus efficace que l’intervention, tandis que la préservation peut chercher à intervenir fortement afin de restaurer, mimer ou recréer la nature.
Le maintien de populations nécessite une qualité des habitats et une diversité génétique suffisante. Plusieurs objectifs peuvent être recherchés :
À cette fin, plusieurs moyens de protection peuvent être mis en œuvre :
Le maintien des habitats est généralement nécessaire à la conservation des espèces, et ils représentent eux-mêmes une facette de la biodiversité qui mérite d’être protégée. Cela peut être mis en œuvre grâce à des aires protégées, un principe qui regroupe une grande variété de réglementations, et de moyens de surveillance.
Des opérations de restauration d’écosystèmes dégradés peuvent être mises en place, notamment grâce à la culture, la plantation, la lutte contre les espèces envahissantes, voire des techniques d’ingénierie très sophistiquées. Il est compliqué de déterminer quel par rapport à quel point de référence on veut restaurer, selon des critères historiques, évolutif, de santé, etc. Du laisser-faire aux biotechnologie, la conservation regroupe des projets et des moyens très différents.
Bref, la conservation de la biodiversité ne va pas de soi, elle fait l’objet de nombreux débats techniques. Par dessus-tout, la question porte sur les valeurs et les finalités, notamment sur la distinction en naturel et artificiel. Il n’y a pas le naturel d’un côté et l’artificiel de l’autre, mais un continuum entre les deux. La conservation est un éventail d’options avec différents degrés de naturalité ou d’artificialité. Cependant, en décrédibilisant ou délaissant l’idée de nature sauvage et sa défense, on réduit l’éventail de ces options jusqu’à le faire disparaître. La conservation devrait donc garder à cœur la protection de territoires dans lesquels les processus naturels peuvent se maintenir et évoluer indépendamment des bénéfices que les humains peuvent en tirer – mais pour cela, il nous faut un concept de nature sauvage.
Et par ailleurs, la continuité évolutive et historique des milieux naturels est une valeur fondamentale de la nature qui mérite notre attention et notre respect, aux antipodes de la vitesse et de la frénésie. La préservation la nature et son temps long n’est pas un problème à mettre entre les mains des ingénieurs. Elle nécessite donc une résistance à la technologie, la surexploitation des ressources, la fragmentation des habitats naturels et aux énergies fossiles.
On va à présent examiner l’absorption de la nature par la marchandise. Puisque le développement économique représente la principale menace pour la nature, certains tentent de la préserver en la valorisant en terme de croissance et de profit. La protection de la biodiversité serait ainsi, nous dit-on, une opportunité économique. On va voir plusieurs expressions et concepts accompagnant cette perspective : le “capital naturel”, les “services écosystémiques”, la “comptabilité verte” et la “compensation écologique”.
Le capital naturel sert a désigner les éléments et processus naturels jugés bénéfiques pour l’enrichissement de certains humains, par le maintien et l’accumulation de capital. Cette métaphore traduit deux visions :
Les “services écosystémiques” désignent uniquement certains éléments de la nature dont les humains peuvent tirer avantage. Non seulement il s’agit d’une vision qui réduit la nature en la centrant sur les humains, mais c’est une notion qui n’est pas la même selon les groupes humains et les circonstances. Les “services écosystémiques” risquent d’être entendus du point de vue des groupes dominants, en fonction de leur bien-être et de leurs bénéfices économiques. Par ailleurs la mise en marché des services écosystémiques posent tout un tas de problèmes, notamment liés à la complexité des systèmes vivants. Les interactions sont trop nombreuses et enchevêtrées pour les individualiser.
La “comptabilité verte” nécessite de réduire la nature à des dimensions instrumentales, quantifiables et commensurables. Elle renvoie à un horizon apolitique dans lequel experts et bureaucrates sont en charge des prises de décisions.
L’absorption économique passe aussi par une prétendue “compensation écologique” ou un objectif “pas de perte nette”, ou encore la “règle verte”. La nature est ainsi considérée comme un capital dont il conviendrait de maintenir la valeur absolue : sa composition peut varier à condition que les dépenses n’excèdent pas les bénéfices. La compensation sous-entend que les milieux naturels sont substituables alors que l’enjeu même de la préservation est leur caractère irremplaçable.
Dans les faits, ce dispositif permet d’ouvrir une nouvelle niche financière, permettant aux développeurs de facilement verdir leur image publique, et aux ONG de trouver des financements. En outre, la logique de pollueurs-payeurs rend la conservation dépendante de financements privés de la part de ceux-là même qui détruisent la nature. La conservation de la nature dépend ainsi de sa destruction – félicitations.
Ces notions sont donc une réduction anthropocentrée, instrumentale et économique de la nature. Or, les valeurs qui nous lient au monde naturel sont plus grandes que ça, elles ne sont ni quantifiables, ni substituables Les métaphores économistes ne peuvent pas rendre compte des valeurs culturelles et non anthropocentrées, morales, esthétiques, scientifiques que nous attachons à la nature sauvage et qui sont nos meilleures raisons de la protéger.
Défendre la nature sur le terrain du profit, c’est se contraindre à jouer dans le camp adverse et se priver de nos arguments les plus convaincants. La nature n’est pas un capital. Elle n’est pas figée et nous n’en disposons pas. Le désastre environnemental est très largement le fruit d’une société de croissance, de consommation, d’accumulation et d’individualisme. Nous ne pourrons pas régler le problème en empruntant la vision du monde qui en est à l’origine.
Il s’agit d’une troisième dissolution de la nature, plus indirecte et symbolique, qui passe par les dispositifs de suivi et l’accumulation des données. La “mise en donnée” du monde naturel efface le souci pour les phénomènes eux-mêmes au profit d’une attention aux données qu’ils génèrent. Elle participe d’un processus plus large d’abstraction, et invisibilise le caractère dramatique du désastre écologique.
Depuis une vingtaine d’année, on passe d’une collecte “artisanale” d’informations sur les sites, et très peu de partage à leur sujet, à une massification constante des informations, de leur stockage et de leur mise en commun. Cette évolution est encouragée par les innovations technologiques, la participation de citoyens amateurs aux inventaires, la numérisation des données, les outils de communication, etc.
Cette explosion de données n’est pas nouvelle dans l’histoire, comme en témoignent déjà les naturalistes de la Renaissance, dépassés par la masse d’informations à laquelle ils font face, relativement aux moyens de l’époque. On observe aujourd’hui un changement de degré de la massification des données, mais surtout, on assiste à deux ruptures significatives dans les sciences de la biodiversité :
La centralisation et standardisation des données aux formes et aux finalités très variées implique inévitablement une perte d’informations. Certains objets difficiles à classifier, généraliser ou délimiter, tendent à échapper aux bases de données et sont invisibilisés. L’incertitude et la singularité, caractéristiques de l’étude de la nature, en sont irrémédiablement exclues.
La mise en données de la biodiversité globale n’est pas une entreprise anodine. Elle tend à virtualiser le problème de la disparition de la nature ; et elle contribue à cette disparition en imposant une transparence totale du monde naturel. On virtualise la crise environnementale au moment même où, plus que jamais, il est urgent d’en percevoir la réalité matérielle et d’en éprouver le sens. La nature, assimilée à la sphère des systèmes d’informations, est niée dans son autonomie.
Par ailleurs, dans cette “course aux données”, jusqu’où nous sentons-nous autorisé·es à intervenir dans la nature pour lui “arracher ses secrets” grâce à une quantité astronomique d’appareils technologiques de surveillance ? Un tel acharnement perturbe les milieux naturels et dérange les animaux. Si l’enjeu est de protéger la nature, les moyens sont-ils adaptés aux fins ? Faut-il suréquiper le monde sauvage pour assouvir le désir de le dévoiler totalement ? Respecter le sauvage implique aussi d’accepter qu’il nous échappe. Le désir de tout voir, de tout savoir, est une autre version du délire tyrannique de contrôle total.
Dans son livre L’Écologie gagnante-gagnante, Rosenzweig déclare que la seule façon d’éviter l’extinction d’un grand nombre d’espèce est de se réconcilier avec la nature, en organisant l’espace de façon à le partager avec d’autres formes de vie. Cette approche est tout-à-fait valable si on examine les milieux déjà fortement anthropisés, comme les villes et les champs. En revanche elle pose problème lorsqu’il est question des espaces qui ne sont pas encore exploités : elle ne remet pas en cause l’extension de l’empire humain. Il s’agit de transformer les tyrans mortifères en souverains bienveillants, mais le temps n’est-il pas venu d’envisager les limites de notre emprise ?
Au-delà des interactions mutuellement bénéfices pour les sociétés humaines et les autres espèces, le maintien et l’extension d’une vie non humaine authentiquement sauvage demeure un enjeu fondamental. Pour savoir si une interaction est bonne ou mauvaise pour les autres espèces, encore faut-il pouvoir comparer la nature en contexte d’influence humaine avec celui de libre évolution.
Du fait d’une dégradation progressive, nous nous habituons à une situation qui aurait semblé inacceptable si elle était survenue brusquement. Ce phénomène de “référence glissante” touche aussi la conservation, dont les objectifs découlent d’une situation déjà très appauvrie qui ne devrait pas nous servir de cadre de référence. Voilà aussi pourquoi il est nécessaire de conserver une référence à la nature sauvage, autonome, dans laquelle les influences humaines sont légères et réversibles. Cette conservation, loin d’être une entrave à la réconciliation, permet de mieux envisager la cohabitation là où elle a lieu.
Par ailleurs, ce n’est pas dans le livre de Virignie Maris, mais on peut rappeler que la nature n’est pas seulement constituée de relations bienveillantes, ou réconciliées – peu importe ce qu’on entend par là. Dans Les êtres vivants ne sont pas des machines, Bertrand Louart mentionne toute une gradation de relations possibles entre les espèces, de la plus coopérative à la plus antagoniste, participant ainsi à la richesse de la vie et de la nature :
La civilisation industrielle se maintient en accaparant une part énorme des ressources planétaires, provoquant une extinction de masse d’origine humaine. Chaque jour se multiplient les projets de destruction de ce qui reste de milieux naturels : aéroports, entrepôts, centrales éoliennes et solaires, étalement urbain, densification des transports, etc. Plutôt qu’une simple réconciliation, ce sont de profondes remises en question, bouleversements et résistances qui sont nécessaires si nous cherchons réellement à cohabiter positivement avec le monde sauvage.
Quatrième épisode : Défendre la part sauvage du monde
Les réflexions précédentes sur le grand partage nous ont laissé dans une sorte de contradiction :
Cependant, Virginie Maris souhaite réinvestir le concept de nature-altérité de façon dialectique (analyser les contradictions) plutôt que dualiste (deux sphères absolument étanches et hiérarchisées). L’enjeu est de réaffirmer la distinction entre la nature et les affaires humaines tout en refusant le dualisme – c’est-à-dire la hiérarchie. Si on veut échapper au dualisme, il nous faut tout d’abord le comprendre.
Val Plumwood, philosophe et écoféministe australienne, a montré comment le dualisme n’est pas une simple dichotomie, mais une transformation des catégories dichotomiques en outils d’oppression et d’aliénation (culture/nature, esprit/matière, masculin/féminin, etc.) Parce que leur compréhension essentielle, et que je ne vois pas comment mieux les résumer, je reprends ici telle quelle la description des 5 mécanismes du dualisme que fait Virginie Maris (déni, exclusion radicale, incorporation, homogénéisation, instrumentalisation). Ils sont limités au contexte de la protection de la nature-altérité, mais peuvent être utilisés pour penser d’autres dualismes.
Le déni consiste à minorer, ignorer, voire nier l’existence de l’autre ou certaines caractéristiques qui lui sont essentielles. Ce faisant, on oblitère les interdépendances et la réciprocité. C’est le processus typiquement à l’œuvre dans les discours de l’Anthropocène qui nient l’existence d’une nature indépendante des humains et toute notre réflexion jusqu’ici s’est attachée à dénoncer un tel déni.
Il s’agit de nier toute ressemblance, tout continuum possible entre les parties distinguées, pour s’assurer que le membre dominant n’ait absolument rien en commun avec le membre dominé. Une certaine conception des réserves intégrales comme zones d’exclusion de toute activité humaine, quitte à devoir pour cela expulser des populations installées de longue date et vivant en bonne intelligence avec les autres espèces, est un exemple caractéristique de ce processus d’hyperexclusion. La négation de la part de sauvage qui subsiste y compris dans des milieux fortement anthropisés relèverait du même procédé. Nous verrons que l’on peut penser l’extériorité dans un registre qui ne cède pas à ce régime de stricte séparation.
Le membre dominé est défini seulement relativement au membre dominant (la femme de…, l’esclave de…). On ne considère pas ses caractéristiques propres mais uniquement ce qui le distingue, et le plus souvent ce qui lui manque, par rapport à l’autre membre de la dichotomie. C’est ce qui se passe quand on définit la nature comme l’absence de culture et c’est un écueil auquel nous n’avons pas complètement échappé jusque-là. Il nous faudra donc investir la notion d’altérité, pour remplir la nature de ce qu’elle est et ne pas seulement la définir par défaut de ce que nous sommes.
C’est le procédé qui efface la diversité au sein du terme dominé (les réfugiés, les étrangers, les femmes, comme si, à l’intérieur de ces catégories, tous étaient semblables). Ici encore, c’est un écueil qui plane sur le concept même de “nature” quand on l’utilise au singulier et c’est pourquoi nous avons souvent pris le soin de faire également référence aux entités naturelles, aux animaux non humains, aux êtres de nature. Un examen plus attentif de l’altérité de la nature nous permettra de préciser qu’elle est en fait le siège d’une multitude d’altérités.
C’est ce qui est le plus évidemment à l’œuvre dans la conception moderne de la nature comme simple moyen disponible pour des finalités humaines. Cette objectivation du monde non humain a été abondamment discutée et critiquée, […] nous verrons comment la reconnaissance de l’autonomie de la nature peut servir de rempart à cette objectivation.
En mettant en évidence ces mécanismes, Val Plumwood montre en fait que « nous n’avons pas à abandonner les dichotomies, ni les différences, pour éviter le dualisme ». Afin de penser la différence de la nature, de la part sauvage du monde, de façon non hiérarchique, nous allons examiner ses trois attributs : l’extériorité, l’altérité et l’autonomie.
L’absorption bureaucratique la nature, est une façon de lui nier toute extériorité aux affaires humaines par l’hypersurveillance et virtualisation. Plus rien ne serait extérieur. C’est contre ce déni que nous affirmons l’extériorité de la nature, ce qui nécessite de se donner des limites. Il convient pour cela de repenser la frontière entre nature et culture, non comme une dichotomie mais comme une dialectique (échange, dialogue, réflexivité). Ainsi, le sauvage n’est pas une toile de fond inerte, mais l’autre face de notre humanité, avec laquelle nous partageons une longue histoire.
Les frontières sont aujourd’hui l’outil du repli sur soi, de l’exclusion, du privilège. Mais la frontière n’est pas le mur, elle peut être une zone d’échange, de dialogue, où l’on se rencontre sans se perdre. Elle permet de reconnaître sa propre identité et l’altérité d’autrui. Les frontières naturelles engendrent la diversité du vivant, elles sont gardiennes de la multiplicité. Les frontières culturelles, lorsqu’elles ne sont pas des parois étanches qui étouffent les populations, produisent et maintiennent une diversité de langues, de traditions, d’organisations sociales.
Contre un monde plat, sans limites, piloté par gouvernance mondiale, la part sauvage du monde instaure des plis, des enclaves, des refuges et du relief. Repenser la distinction entre le monde humain et le monde sauvage, ce n’est pas en faire un mur infranchissable, mais un lieu d’échange et de différenciation, garantissant la souveraineté du monde sauvage et le protégeant de l’exploitation et de l’aliénation.
Après avoir entendu l’existence d’un monde hors de nous, extérieur à nous (extériorité), on peut se demander de quoi est fait ce monde que nous n’avons pas créé (son altérité). L’absorption technique de la nature, en brouillant les frontières entre nature et artifice, nous rend aveugles à l’altérité véritable qui caractérise le monde sauvage. Contre le dualisme qui homogénéise tout ce qui est autre, il nous faut penser les altérités du monde sauvage. La nature se compose d’une multitude d’êtres, de mondes fragmentés et de perspectives diverses et singulières.
Reconnaître une nature extérieure et la multiplicité des mondes n’est pas suffisant. Au nom de quoi devrions nous respecter cette extériorité et ces altérités ? L’absorption économique de la nature, l’instrumentalisation du monde, est la tendance à nier les finalités propres de ces entités extérieures et multiples afin de les asservir à nos propres fins.
La nature n’est pas à distinguer sur le mode de la carence, elle est autre, mais elle n’est pas moins. Elle est un royaume distinct de celui des humains, peuplé de sens et de finalités qui nous échappent.
Comment cette perspective peut se traduire politiquement ? Par exemple par le respect de l’autonomie des communautés sauvages, de leur capacité à vivre, à relever leurs propres défis et à façonner leur communauté sans intervention extérieure. Penser politiquement notre relation aux animaux sauvages, c’est la considérer non plus seulement comme un lien à des individus particuliers, mais vis-à-vis de communautés ayant leur propre fonctionnement et réalisant des finalités qui nous échappent.
La résilience, la diversité, la capacité à conserver leur identité à travers les changements sont autant de marqueurs du caractère auto-organisé de ces communautés. Au-delà de l’autonomie individuelle des animaux sauvages, c’est aux communautés biotiques interspécifiques complexes toute entières que l’on devrait attribuer la souveraineté.
Réponse à trois accusations courantes à l’encontre des discours et politiques préservationnistes, supposément fixistes, misanthropes, néocoloniaux.
En mettant la nature sous cloche, vous adoptez une vision fixiste du vivant. Vous tentez de maintenir les milieux dans un état de stabilité permanente et immuable, est-ce que vous êtes contre l’évolution naturelle ?
Pas du tout, les pionniers de la conservation la décrivait déjà dans un cadre résolument évolutif, dans lequel la biodiversité est tout à la fois le produit de l’évolution passée et le potentiel de l’évolution à venir.
Pourtant vous accordez de l’importance aux espèces en voie de disparition, et particulièrement aux grosses bêtes. Vous savez que l’évolution est faite d’extinctions ? Les grosses bêtes sont simplement mal adaptées.
Certes, certains animaux attirent plus que d’autres les faveurs du public. Cela pose problème, mais difficile de faire autrement puisque la protection de la nature est un enjeu social. En revanche, protéger des espèces menacées par les activités humaines n’est pas contradictoire avec la pensée évolutionniste, au contraire. Le déclin actuel de la biodiversité se produit à une vitesse sans commune mesure avec les extinctions naturelles. L’intensité et la rapidité de ces changements laissent très peu de chances de s’adapter aux espèces, tout particulièrement les grosses bêtes.
En outre, ces espèces emblématiques ont souvent des rôles fonctionnels structurants. Les protéger, c’est préserver des paysages et des écosystèmes entiers. Et puisque les espèces sont en interaction, on ne peut pas garantir la survie d’une population sans le maintien de son habitat, proies, ressources, etc. Leur protection contribue donc au potentiel d’adaptation des communautés écologiques auxquelles elles appartiennent.
De toutes façons, vos aires protégées sont inutiles face au réchauffement climatique, les animaux et les plantes n’auront pas la possibilité d’y évoluer.
La fragmentation des milieux limite en effet les capacité d’adaptation, mais cela ne justifie certainement pas de les délaisser, au contraire. Nous devons militer pour des espaces naturels plus grands et une meilleure connectivité entre eux pour permettre aux populations de se déplacer.
Si vous voulez protéger la nature sauvage, c’est sûrement parce que vous détestez les humains.
Non, la valorisation du sauvage n’implique pas la dévalorisation de l’humain. Aimer la musique n’implique pas de détester la littérature. Ce n’est pas parce que les humains sont mauvais que nous voulons protéger la nature sauvage, mais tout simplement parce qu’elle est en train de disparaître, et avec elle la diversité du monde, ses potentialités, ses surprises. Une étude récente prévoit qu’au rythme actuel de destruction il ne restera plus dans un siècle un seul espace de nature sauvage.
Alors pourquoi de nombreux défenseurs de la nature ont-ils vanté les mérites de la solitude ?
Parce que prendre de la distance et du recul hors de la société peut permettre de l’observer et de la critiquer radicalement. Et c’est le plus souvent par soucis des humains que les critiques de l’industrialisation et du consumérisme ont décrié que cette culture dévorait tout autant la planète que les ouvriers, les femmes, les esclaves.
Vous favorisez des politiques néomalthusiennes, un contrôle démographique incompatible avec le respect des libertés fondamentales, c’est inadmissible !
En effet, le mouvement environnementaliste américain des années 70 était obnubilé par la question démographique. Bien sûr, le nœud du problème n’est pas tant le nombre d’humains que leur façon de vivre et de consommer. Les activités les plus destructrices de nature sauvage ne servent pas à construire des abris ou à donner accès à des terres pour une agriculture de subsistance. Ce sont des projets de plantation de palmiers à huile, d’extraction de minerais, d’exploitation de nouvelles sources d’énergie fossile, etc. – la civilisation industrielle.
La question démographique est passée, pour de bonnes raisons, à l’arrière-plan des discours environnementalistes. Cependant, les discours autoritaire, eugénistes ou xénophobes ne sont pas les seules façons de discuter de la taille de la population humaine. La projection d’une société future émancipée ne peut pas esquiver la question des limites matérielles. Pour approfondir les débats entre Malthus et les libertaires, il y a tout un chapitre à ce sujet dans La liberté dans un monde fragile, de José Ardillo. Par ailleurs, le contrôle des naissances est aussi un enjeu féministe. L’idéologie de la croissance se manifeste en partie par les injonctions de reproduction faites aux femmes ; et l’asservissement de leur ventre au projet de toute-puissance des hommes.
La conservation vient d’une vision particulière de la nature sauvage, issue de la société et de l’histoire américaine. Dans les faits, elle conduit à des politiques néo-coloniales impérialistes, qui dépossèdent les communautés locales de leurs terres pour créer des parc nationaux.
Ici encore on voit qu’on ne peut pas traiter nature et liberté de façons indépendantes. En effet, dans le cadre d’une société colonialiste et patriarcale, il y a rien d’étonnant à ce que la conservation en présente les attributs. C’est aussi vrai pour la santé, l’éducation, la justice. Les torts irréversibles que certaines politiques de préservation ont fait subir aux populations locales ne doivent pas être répétés.
Il faut toutefois admettre que la cause n’en était pas tant le respect de la nature sauvage que le non-respect flagrant des peuples et de leur autonomie. La préservation peut tout aussi bien servir de rempart pour protéger des cultures et des modes de vie menacés par les multiples projets de destruction et d’exploitation de la civilisation industrielle.
En remontant le temps, on peut se faire une idée de ce dont la nature est capable quand elle n’est pas aliénée à nos désirs, en terme de diversité et d’abondance. On estime par exemple que la part des humains dans la biomasse totale des mammifères était de 3 % il y a 10 000 ans, contre 36 % aujourd’hui, auxquels s’ajoute 60 % d’animaux domestiques, ne laissant qu’un petit 4 % pour les animaux sauvages. De telles perspectives historiques représentent un antidote au syndrome de la référence glissante.
Malgré les destructions et les pollutions, il reste encore sur Terre des territoires suffisamment peu influencées pour être qualifiés de sauvages, des zones de wilderness. Les études concernant ces espaces révèlent l’importance cruciale qu’il y a de les protéger pour préserver la diversité et le potentiel d’évolution du monde vivant.
Dire qu’il n’y a plus de nature est une façon bien facile de ses débarrasser de toute responsabilité à l’égard de ces régions encore largement sauvages et menacées.
Pour terminer, l’autrice rappelle l’arnaque que constitue la “transition énergétique”. Réduire la crise environnementale au simple problème climatique et au solutionnisme technologique se fait bien évidemment au détriment de la nature sauvage. Les “solutions” technologiques prônées pour lutter contre le réchauffement climatique – puisqu’elles ne s’opposent pas à la civilisation industrielle, – nécessitent d’empirer la destruction de la nature.
En outre, l’absence de contact avec la nature dans une population de plus en plus urbaine réduit les chances de résistance. Comment pourrait-on se mobiliser pour défendre une nature avec laquelle on a aucune relation ? Inventer des façons plus douces de cohabiter avec le vivant non humain est donc un enjeu essentiel. Cependant, sans référence à une nature non contrainte par les influences humaines, il est impossible de se donner une idée du niveau de diversité et de densité que les milieux naturels peuvent contenir. Aujourd’hui, les aires protégées sont des refuges, mais si nous atteignons notre objectif, elles deviendront les sources du réensauvagement du monde.
Notre meilleur espoir est de tenter de prendre le point de vue de la nature, celui d’une nature libre, autonome, foisonnante. Une nature qui nous rendra probablement peu service, dans laquelle nous nous sentirons peut-être vulnérables et malvenus. Mais faudrait-il que l’on soit partout chez soi ? Par ailleurs, respecter le sauvage, tel que nous l’avons envisagé, ce n’est pas s’abstenir de toute relation. Marcher, observer, accompagner, étudier, pister ou imiter sont autant de façons d’interagir passivement avec la nature, dans des liens discrets mais immensément satisfaisants et uniques.
J’ai cependant une critique à faire à cet ouvrage, c’est son manque d’appel à confronter directement la civilisation industrielle en son cœur. Certes, le sujet du livre est plus une discussion sur le partage nature/culture et les attributs de la nature sauvage plutôt que des questions d’ordre stratégique. Mais en lisant les dernières pages, je suis frappé par la mollesse des perspectives de lutte au regard des idées puissantes qui sont soulevées pendant tout le livre. Comme mot de conclusion, Virginie Maris, sur les traces de Morizot, nous invite à “lâcher prise”, à “s’affranchir du désir de contrôle”, à faire preuve d’“humilité”. Tout cela est intéressant, mais ne constitue pas une résistance politique. Être humble et lâcher prise n’est pas à la hauteur du problème. Un mouvement doit s’organiser pour viser les infrastructures qui détruisent la planète, et démanteler le système politico-économique qui en est responsable. C’est notre seule chance de sauver la nature sauvage.
Toutefois, sur la question philosophique et politique de la différence sans la hiérarchie, sur la déclaration d’amour pour la nature-alterité, pour ses mystères et sa beauté, ce livre de Virignie Maris constitue une très belle référence. J’espère vous avoir donné envie de vous y plonger par vous-mêmes.
Écriture et musique : Lorenzo Papace
L’article Penser la nature – d’après l’œuvre de Virginie Maris est apparu en premier sur Floraisons.
Commentaire et réaction à « This is how we defeat Putin and other petrostate autocrats », un article de Bill McKibben paru dans The Guardian le 25 février 2022.
<span style="display: inline-block; width: 0px; overflow: hidden; line-height: 0;" data-mce-type="bookmark" class="mce_SELRES_start"></span>
Sur les anarchistes naturiens
Sur la différence entre les naturiens et les écologistes modernes
L’article de Bill McKibben que nous commentons
L’article de Bill McKibben « Il y a clairement de l’argent à faire dans le soleil et le vent »
Quelques extraits traduits du dernier livre de Bill McKibben
Sur 350.org et le développement des industries de production d’énergie dite verte, propre, renouvelable ou décarbonée
Sur le lien entre la guerre et l’agriculture
Sur la nuisance que constituent les énergies dites vertes, propres, renouvelables ou décarbonées
La face noire des énergies vertes
Manifeste contre l’exploitation minière prétendument verte ou durable
À propos de la face cachée des énergies vertes
Un monde de plus en plus vert
Les marchands d’illusions vertes occidentaux, des USA à la France, de Bill McKibben à Cyril Dion
La « transition énergétique » ou les nouveaux habits du développement capitaliste
Confusion renouvelable et transition imaginaire
Musique générique intro : Casey, À la gloire de mon glaire
L’article Le feu vert #1 : Comment vaincre Poutine facilement (avec Bill McKibben) est apparu en premier sur Floraisons.
Enregistrement audio de l’évènement
Dans la continuité de notre série de podcasts Terre et Liberté, nous vous invitons à partager un moment en compagnie d’Aurélien Berlan :
le Samedi 12 Mars, à 18h
Dans son dernier livre Terre et Liberté, l’auteur y développe l’idée que la notion de liberté est davantage emprunte d’une tradition libérale et chrétienne, poussant à se décharger des nécessités vitales et donc à faire faire à d’autres ce qu’on préfère ne ne pas faire soi-même. Autrement dit, la liberté moderne ou délivrance, se conjugue très bien avec les différents systèmes d’oppressions. Pour lui opposer une force de résistance, il est alors question de travailler l’autonomie. Une autonomie en tant qu’auto-suffisance matérielle et autodétermination politique.
Face à ce constat, des questions émergent : Quel est le lien entre l’impasse socio-écologique dans laquelle nous nous enfonçons et la conception moderne de la liberté ? Pour quelles raisons la question écologique ne peut-elle être pleinement comprise qu’en lien avec la question sociale, celle de l’exploitation et de la domination des humains ? Et quels sont les tenants et aboutissants, philosophiques et politiques, de l’aspiration à l’autonomie (matérielle et politique) qui traverse l’écologie politique et certains mouvements emblématiques de la lutte contre le capitalisme globalisé ? Autant de questions auxquelles Aurélien Berlan tentera de répondre.
Né en 1976, Aurélien Berlan a étudié la philosophie et la sociologie en France (École normale supérieure Lettres et sciences humaines, universités de Nanterre et de Rennes) et en Allemagne, à Berlin puis à Francfort où il a fait sa thèse sous la direction d’Axel Honneth (publiée en partie sous le titre La Fabrique des derniers hommes. Retour sur le présent avec Weber, Simmel et Tönnies, La Découverte, 2012).
Malgré l’obtention du prix de la meilleure thèse de philosophie décerné tous les trois ans à Francfort, il s’est ensuite installé à la campagne pour vivre de manière plus cohérente avec ses analyses du monde industriel. Depuis, il vit de vacations dans diverses universités, de traductions (il a traduit Fabian Scheidler,La Fin de la mégamachine. Sur les traces d’une civilisation en voie d’effondrement, Le Seuil, 2020, ainsi que Max Weber, La Ville, La Découverte, 2014) et d’activités vivrières et artisanales. Il consacre aussi une partie de son temps aux luttes contre la dévastation du monde (il s’est notamment engagé dans la lutte contre le barrage de Sivens : voir Sivens sans retenue. Feuilles d’automne 2014, La Lenteur, 2015). Depuis 2003, il contribue aux écrits du groupe Marcuse : De la misère humaine en milieu publicitaire. Comment le monde se meurt de notre mode de vie, La Découverte, 2004 ; La Liberté dans le coma. Essai sur les motifs de l’indentification électronique et les moyens de s’y opposer, La Lenteur, 2013.
L’article Terre et Liberté – rencontre avec Aurélien Berlan à La Gryffe, Lyon est apparu en premier sur Floraisons.
Une mini-série de trois podcasts consacrés au livre de Robert Jensen The End of Patriarchy, Radical Feminism for Men, « La fin du patriarcat, féminisme radical pour les hommes », publié aux éditions Spinifex.
1/3 Présentation de l’ouvrage et définition des principaux termes utilisés : sexe, genre, patriarcat
La 6ème extinction de masse a déjà commencé, la culture dominante est en train de rendre la Terre invivable. Nous devons résister à la civilisation industrielle qui détruit la planète. Faire face aux différents systèmes racistes, capitalistes, étatistes, impérialistes, technoscientifiques et industriels est très compliqué. Mais il est peut-être encore plus difficile de s’opposer à un des systèmes de domination les plus profonds, les plus anciens, les plus ancrés, la matrice sur laquelle se sont construits tous les autres, le système du sexe/genre, le patriarcat. À l’heure des écocides et sexocides à l’échelle globale, si le patriarcat est la pathologie, le féminisme est le remède.
Bienvenue sur Floraisons, un podcast pour une culture de résistance écologiste, libertaire et féministe. Je suis Lorenzo et je vous présente une mini-série de podcasts consacrés au livre The End of Patriarchy, « La fin du patriarcat » de Robert Jensen, et sous-titré « Féminisme radical pour les hommes ». Publié en 2017 par Spinifex, une maison d’édition australienne diffusant de nombreux livres de féminisme radical, « La fin du patriarcat » est un texte concis à propos de certains enjeux contemporains du féminisme radical. Je résume et traduis ce que j’ai trouvé intéressant dans cet ouvrage. Si vous êtes un homme, que vous lisez anglais et que ce sujet vous intéresse, je vous conseille de lire l’original.
Ce livre est surtout à destination des hommes, ou des personnes pas vraiment familières avec féminisme radical. Si vous connaissez bien ce mouvement, vous n’allez pas apprendre grand-chose. De plus, l’ouvrage survole un peu les sujets et n’est pas exhaustif – il n’en n’a pas la prétention. Il ne cherche pas à faire un panorama complet du féminisme radical, mais s’en sert comme base pour soulever quelques questions intéressantes. À ce titre, il peut être un bon point de départ. Par ailleurs, Robert Jensen cite de nombreuses autrices féministes et propose des références (en anglais), ce qui permet d’approfondir si besoin.
Commençons par la question la plus évidente : au nom de quoi un homme blanc prendrait la parole sur le patriarcat, qui plus est en prenant parti au sein d’un débat qui agite le mouvement féministe ? Les féministes appellent “mansplaining” ou “mecsplication” les explications condescendantes données aux femmes par les hommes, d’autant plus si c’est au sujet des politiques de genre. A priori nous avons affaire au mansplaining ultime, Robert Jensen est soit incroyablement arrogant, soit ignorant, ou les deux.
En réalité, l’auteur ne cherche pas à expliquer aux femmes leur propre expérience – ce serait incroyablement prétentieux. Il utilise plutôt le travail de féministes éclairant sa propre expérience au sein du patriarcat, afin de critiquer ce système. De plus, à quoi bon s’éduquer sur la façon dont les groupes auxquels on appartient dominent les autres si c’est pour rester silencieux ? En quoi cela fait-il progresser la lutte ?
Robert Jensen préfère donc utiliser son énergie à confronter le patriarcat, depuis son point de vue, plutôt que se taire et rester complice, tout en étant conscient que sa position sera, dans tous les cas, et à juste titre, controversée par les féministes de différents courants. Prendre la parole, c’est inévitablement prendre position au sein d’un mouvement agité de débats. Bien qu’il s’adresse principalement aux hommes, cela n’immunise pas, ni l’auteur ni moi-même contre les critiques.
Robert Jensen est professeur à l’École de journalisme de l’Université du Texas. Quand il découvre le féminisme radical, il a trente ans. Comment réagit-il face à la critique radicale de la suprématie masculine ? Il la trouve tout d’abord ridicule. Puis, en parfait accord avec sa socialisation masculine, il intellectualise. Pour garder le contrôle, il maintient la distance. Il identifie et examine les hypothèses, les définitions, les preuves. Toutefois, la place du corps est centrale dans la tradition féministe radicale. Et son corps à lui ressent une profonde vérité dans tout ce qu’il lit, ses émotions et sentiments le poussent à s’ouvrir, à en apprendre davantage. Pour un homme, l’auto-critique est douloureuse, surtout lorsqu’elle touche aux fondements de notre identité.
Penser est nécessaire, mais intellectualiser à outrance, c’est passer à côté de l’essentiel. L’enjeu principal, c’est la sortie de la compétition masculine, de cette lutte interminable pour le contrôle, la domination et la conquête. C’est la compréhension des blessures subies, de celles infligées aux autres, et du système qui en est à l’origine.
Dans toute discussion politique, les définitions sont essentielles. Commençons par les plus basiques.
Les êtres humains sont des organismes vivants dans des écosystèmes, au sein d’un grand écosphère sur la planète Terre. Si nos capacités cognitives et linguistiques sont plus avancées que les autres espèces, en aucun cas elles ne nous permettent de transcender les limites biophysiques de l’écosphère. Nous sommes des être matériels dont les activités quotidiennes sont restreintes par ce cadre. Nous vivons dans la réalité matérielle de ce monde.
La nature humaine est l’ensemble de ce qui est possible ou impossible aux être humains. C’est une notion vaste et variable d’un individu à l’autre. Les arguments essentialistes prétendent qu’il est tout simplement dans la nature des hommes et des femmes d’agir comme ils et elles le font, et justifient ainsi le statu quo, l’ordre établi. Si les hommes sont violents, tuent et violent, pas d’inquiétude, on peut tout expliquer par la biologie et le patrimoine génétique. C’est dans leur nature, fin de la discussion.
Bien sûr, il est difficile d’affirmer que les différences physiques entre hommes et femmes n’ont absolument aucune influence sur leurs comportements. Cependant, il est complètement absurde de vouloir tout expliquer par la génétique. L’épigénétique nous révèle par exemple à quel point les liens entre l’expression des gènes, le comportement et les facteurs environnementaux sont complexes.
Puisque nous n’aurons probablement jamais de certitude sur l’influence exacte de la biologie sur nos comportements, les questions qui nous intéressent sont politiques : quelles conditions sociales favorisent ou non l’apparition de la violence ? Quelles différences individuelles, en lien avec ces conditions sociales, augmentent ou baissent les risques d’action violentes ?
Les organisations militaires ont par exemple découvert que de nombreux humains sont réticents à tuer, mais qu’un entraînement adapté permet aux soldats d’êtres plus meurtriers et réduit les freins psychologiques qui les empêchent de tuer.[1] Certaines cultures et institutions favorisent donc le meurtre, la conquête et la destruction.[2]
Les humains sont des êtres vivants sexués : pour se reproduire, ils ont besoin de deux individus de sexe opposé (mâle et femelle). Le sexe est une catégorie biologique basée sur la réalité matérielle, il désigne qui peut potentiellement se reproduire avec qui. L’immense majorité des humains naissent avec des systèmes reproducteurs et caractères sexuels secondaires mâle ou femelles, et une structure chromosomique XX (femelle) ou XY (mâle). Certaines personnes présentent une anatomie sexuelle ou reproductive ne semblant pas correspondre aux définitions typiques de femelle ou mâle. La taille de cette catégorie dépend du degré d’ambiguïté utilisé, on parle en général d’une personne sur 2000.[3][4] L’existence des personnes intersexes ne contredit pas le dimorphisme sexuel caractérisant notre espèce. Comme le fait remarquer la philosophe Rebecca Reilly-Cooper, le fait que des humains naissent sans une paire de jambes fonctionnelles ne signifie pas que les humains ne sont pas bipèdes.
Selon l’historienne Joan Scott, le genre est « l’organisation sociale de la différence sexuelle ».[5] Selon la sociologue Ann Oakley :
« Le “sexe” fait référence aux différences biologiques entre mâle et femelle : les différences des fonctions procréatives liées aux différences génitales observables. En revanche, le “genre” est une question culturelle : il fait référence aux classifications sociales de “masculin” et “féminin”. »[6]
Le genre désigne les significations non biologiques créées par les sociétés à partir de la différence des sexes. Le genre peut se manifester de différentes façons :
Mâle/femelle fait référence au sexe, masculin/féminin fait référence au genre, mais homme/femme et garçon/fille sont parfois utilisés pour le sexe ou pour le genre, ce qui est source de confusion dans les débats politiques.
Sur Floraisons, quand on utilise homme/femme on fait bien sûr référence au sexe de la personne, une femme est une femelle humaine adulte, et un homme un mâle humain adulte. Quant au podcast « Refuser d’être un homme », “homme” est bien sûr à comprendre comme un rôle social dont on veut se déprendre.
Certaines théoriciennes, comme Judith Butler, affirment qu’en plus du genre, le sexe lui-même serait une construction sociale. C’est difficile à comprendre. Puisque nous organisons notre monde à travers le langage, toute chose que l’on nomme est, d’une certaine façon, une construction sociale. Mais la question est plutôt de déterminer dans quelle mesure tel mot, ou tel principe, se fonde sur une réalité matérielle précise, indépendamment des perceptions et des pratiques humaines. À ce titre, définir le sexe comme une “norme culturelle qui gouverne la matérialisation des corps”[7] ne semble pas particulièrement utile. Déclarer que les corps sexués sont “construits par le discours” ne change rien au fait que la reproduction humaine nécessite invariablement un mâle et une femelle. Affirmer que les catégories mâle et femelle sont une construction sociale paraît donc absurde.[8]
Contrairement aux catégories de sexe, les catégories raciales sont biologiquement arbitraires, des constructions sociales. Ces catégories sont liées à des différences physiques observables, comme la couleur de peau. Mais contrairement aux catégories de sexe, la division des personnes en catégories raciales n’est lié à aucune différence ou caractéristique importante à la survie humaine. Les différences génétiques entre les humains selon la région d’origine de leurs ancêtres sont extrêmement faibles, et ne sont pas une base pertinente pour le concept biologique de race. Ces différences sont significatives seulement d’un point de vue social. L’idée moderne de race est un produit de l’histoire et de la période de conquête et colonisation occidentale. On peut très bien imaginer un monde sans catégorie de race, mais il serait impossible – hormis dans la science-fiction – de construire un monde sans catégories de sexe. En outre, il est important de noter que les mâles et les femelles présentes biologiquement plus de similarités que de différences.
De nombreuses féministes radicales ont pour objectif l’abolition du genre. Par exemple, pour le Women’s Liberation Front (WoLF), « le genre est un système de caste hiérarchisé organisant la suprématie masculine. Le genre ne peut pas être réformé, il doit être aboli ». Pour Jensen, l’abolition totale est difficilement concevable dans le sens où il y aura toujours un discours, des symboles, des histoires associées à la différence entre les sexes. “Genre” est donc ici à comprendre au sens large, comme toute représentation associée aux différences sexuelles matérielles. Dans cette perspective, le “genre” peut désigner des histoires faisant la promotion de l’entraide et de l’égalité entre les sexes plutôt que la hiérarchie et la domination. Les différences biologiques entre mâles et femelles continueront d’exister, mais nous pouvons très bien leur associer des valeurs égalitaires.[9]
À titre personnel, je comprends cette réflexion de l’auteur, mais je doute qu’il soit judicieux d’étendre le sens de “genre” à des sociétés post-patriarcales, le terme est déjà suffisamment équivoque, certaines féministes préfèrent d’ailleurs utiliser “stéréotypes sexuels” pour éviter la confusion.
Il est clair qu’une part importante de nos comportements a une origine biologique et génétique, mais il est tout aussi clair que nos actions sont extrêmement influencées par la culture. À partir de là, il est difficile d’en dire plus avec certitude. Seules les femelles portent les enfants. Cela ne signifie pas que toutes les femelles le font ou devraient le faire, évidemment, mais elles sont les seules à en avoir la capacité. Cela a probablement une influence sur certains aspects de la personnalité des hommes et des femmes. On en sait peu sur cette influence et il est peu probable qu’on en sache plus.
L’obsession culturelle sur les différences de genre produit une mode intellectuelle récurrente, la “psychologie évolutionniste”, ou la “sociobiologie”, qui cherche à expliquer les comportements les plus complexes comme des adaptations évolutives. Dans cette perspective, le système de pouvoir patriarcal, qui impose des différences sociales entre les hommes et les femmes grâce à la violence, serait “adapté”, du simple fait qu’il existe – c’est quand même bien pratique. En suivant ce raisonnement réducteur, on pourrait néanmoins rétorquer qu’un système nous menant à terme vers l’extinction globale de toutes les espèces se semble pas particulièrement “adapté”. Cela suggèrerait plutôt que le patriarcat est une impasse évolutive. Dans tous les cas, si la nature humaine a rendu possible le patriarcat, cela ne signifie nullement que le patriarcat est immuable.[10]
Comme l’historienne Gerda Lerner le notait: « Le système patriarcal est une construction historique ; il a un début ; il aura une fin ».[11]
Le “patriarcat” du grec “le commandement du père”, peut être compris comme l’organisation d’une communauté humaine (de la famille à la société) donnant à un mâle la domination sur les autres hommes, et donnant globalement aux hommes le contrôle sur les femmes. Plus généralement, le patriarcat sert à décrire différents systèmes de domination masculine.[12] En tant qu’homme socialisé par le patriarcat, on a tendance à résister aux deux affirmations :
Ces affirmations nous paraissent extrêmes, elles menacent notre bien-être. Cependant, en prenant la peine de l’étudier, non seulement le féminisme radical nous permet de comprendre le monde dans lequel nous vivons, mais aussi de mieux nous comprendre nous-mêmes.
Bien sûr, la réalité est complexe, tout ne rentre pas dans le seul cadre de pensée patriarcat/féminisme. Prétendre expliquer tous les tenants et aboutissants des affaires humaines, avec une seule grille de lecture, une seule histoire arrogante qui explique absolument tout dans le moindre détail, c’est tomber dans la réduction ou la totalisation. Néanmoins, pour penser un minimum, nous avons besoin de formes de narration et de généralisations. Certaines expériences individuelles paraissent aléatoire et absurde avant qu’un système ne révèle ce que toutes ont en commun, permettant ainsi d’y voir plus clair. Cette méthode est d’autant plus nécessaire lorsqu’on veut œuvrer à une plus juste répartition du pouvoir et des ressources, et rendre soutenable –et enviable – la présence humaine sur la planète.
L’histoire du patriarcat, des premières institutions de la domination masculine, remonte à plusieurs millénaires (voir le podcast Masculin/Féminin). Lorsque les hommes ont découvert comment changer la différence en domination, ils ont fondé les bases idéologiques de tous les autres systèmes de hiérarchie, d’inégalité et d’exploitation.[13] La prétention des hommes à contrôler la sexualité et la reproduction des femmes grâce à la violence a ordonné le monde autour du “pouvoir sur” (l’autorité) au lieu du “pouvoir avec” (l’entraide)[14]. Cette dynamique de domination/soumission a fini par définir presque toute relation, de la cellule familiale au reste du monde. La pathologie du patriarcat, l’idée selon laquelle un groupe de personnes devrait en contrôler d’autres, posséder leurs vies, est au cœur des crises actuelles.
Comparé à l’histoire d’Homo sapiens, remontant à 200 000 ans, le patriarcat, ainsi que d’autres formes enracinées de hiérarchie, sont un développement assez récent de notre espèce. Loin des clichés des hommes des cavernes brutaux et dominant violemment les femmes, le consensus en anthropologie révèle plutôt que les petites sociétés de chasseurs-cueilleurs étaient généralement égalitaires, sans domination masculine ou féminine institutionnalisée.
Gerda Lerner a analysé l’émergence du patriarcat au Proche Orient en 3000 avant notre ère, montrant comment la subordination des femmes, et le contrôle de leur rôle reproducteur par les hommes, a précédé le développement de la propriété privée et a servi de modèle pour les autres forme de domination par les classes dominantes. Certes, dans les sociétés pré-patriarcales, les hommes et les femmes avaient des rôles différents, leurs différences biologiques étaient à l’origine d’une division du travail, mais sans que cette différence marque nécessairement les femmes comme inférieures ou désavantagées.
Le développement du patriarcat est en partie un produit de la révolution agricole, de la domestication des plantes et des animaux, commencées il y a environ 10 000 ans. La propriété privée et le patrimoine ont remplacé les valeurs d’entraide, conduisant les hommes à contrôler et posséder la reproduction et les corps des femmes. Au Néolithique, alors que se développent des sociétés plus grandes et hiérarchisées, les femmes deviennent progressivement des marchandises, des objets d’échange entre groupes, grâce au mariage. Avec l’agriculture, le travail des femmes devient une ressource entre les mains des patriarches. Ce travail est productif (dans les champs et les villages) et reproductif (créer les enfants nécessaires à l’augmentation du travail dans les champs). À mesure que les conflits armés deviennent plus courants, les femmes sont capturées et mises en esclavage. Selon Lerner, ce processus a servi de modèle pour l’esclavage des hommes.
Au fil des millénaires, les sociétés patriarcales ont développées un certain nombre de justifications de cette inégalité, elle ressemble à présent à du bon sens : “c’est comme ça”. L’histoire nous enseigne pourtant que même si la domination masculine se base sur les différences sexuelles entre les humains, l’inégalité de genre et un produit de l’histoire et des politiques, et non de la biologie. Le patriarcat n’est pas l’organisation par défaut des sociétés humaines, mais plutôt un développement récent. Il ne représente que 5 % des 200 000 ans d’histoire de notre espèce Homo sapiens.
La critique féministe contemporaine du patriarcat en tant que que système culturel, politique et économique global, a émergé dans la seconde moitié du 20e siècle. Kate Millet est souvent citée comme la première à avoir utilisé ainsi ce terme dans son livre La Politique du mâle en 1970. La sociologue Sylvia Walby définit le patriarcat comme « un système de structures et pratiques sociales dans lequel les hommes dominent, oppriment et exploitent les femmes ». Cela « implique à la fois un rejet clair du déterminisme biologique, et la notion que tous les individus hommes sont dans une position dominante et les femmes dans une position subordonnée. »[15]
Pour Gerda Lerner, le patriarcat implique « que les hommes détiennent le pouvoir dans toutes les institutions importantes de la société et que les femmes en soient privées d’accès. Cela n’implique pas que les femmes soient totalement impuissantes ou sans aucun droit, influence ou ressources. » Les formes prises par le patriarcat changent selon le lieu et l’époque, « mais l’essentiel demeure : quelques hommes contrôlent la propriété et maintiennent le pouvoir sur d’autres hommes et sur la plupart des femmes ; les institutions des hommes ou dominées par les hommes contrôlent la sexualité et la reproduction des femelles ».
La psychologue Sandra Bem utilise le terme “androcentrisme”[16] pour décrire le privilège masculin à voir la femme comme “l’autre”, selon trois critères :
Ces définitions n’impliquent pas que toutes les femmes ont la même expérience au sein du patriarcat, ou que “féminin” signifie partout et tout le temps la même chose. Mais comme l’indique l’historienne Judith Bennett, « presque chaque fille née aujourd’hui fera face à plus de contraintes et de restriction qu’un garçon né dans les mêmes circonstances sociales. »[17]
Impossible de prédire si nous allons créer de nouvelles sociétés où la différence sexuelle n’implique ni hiérarchie ni inégalité, mais nous pouvons œuvrer en ce sens. Le mouvement politique et social qui poursuit cet objectif s’appelle le féminisme. Les féministes résistent aux structures d’autorité et remportent des batailles, mais le patriarcat est résilient. Partout, la domination masculine institutionnalisée continue de structurer nos vies et d’influencer notre identité. Pour en sortir, nous avons besoin d’une analyse radicale qui comprend, dénonce et élimine les racines de ce désastre.
2/3
Grandes lignes du féminisme, culture du viol.
Suite aux réalisations des suffragettes et des mouvements de libération des femmes du 19e et 20e siècle, les femmes et les filles ont plus d’opportunités qu’auparavant en terme d’éducation, de carrière et de politique. Alors peut-on encore aujourd’hui décrire les États-Unis – l’auteur est américain – comme une société patriarcale ? Les sociétés, et les systèmes qui structurent leur pouvoir, ne sont évidemment pas statiques. On peut reconnaître des changements positifs grâce aux luttes contre la domination masculine institutionnalisée, tout en conservant “patriarcat” comme terme approprié au système de sexe/genre des sociétés contemporaines.
Le mouvement des femmes a obtenu des gains, provoquant, sans surprise, un contrecoup. En 1991, Susan Faludi rapporte dans son livre Backlash[18] comment une forme d’anti-féminisme est apparu dans les années 80. Ce dernier avance que les femmes ont enfin atteint l’égalité et qu’elles en sont malheureuses. Les femmes devraient faire machine arrière, nous dit-on, et abandonner l’idée de défier la suprématie masculine. La sociologue Kathleen Barry explique ainsi cette situation :
« Quand les femmes atteignent l’indépendance économique, les hommes risquent de perdre le contrôle sur elles en tant que propriété légale et économique grâce au mariage. Pour reprendre le contrôle, la domination patriarcale se réorganise autour du sexe en produisant les conditions sociales et publiques de la subordination sexuelle des femmes qui les poursuit dans le monde public. »[19]
Malgré les différents contrecoups, le féminisme résiste, procédant par ce qu’on a coutume d’appeler des “vagues”. Aux États-Unis, la première vague du féminisme marque le 19e et le début du 20e siècle avec le mouvement pour le droit de vote des femmes. La seconde vague commence dans les années 60, se focalisant sur les problèmes de la sexualité, la violence masculine, les structures familiales, l’économie, et les autres formes de discrimination légale. Une troisième vague dans les années 90, menée par des femmes plus jeunes, se concentre sur la puissance d’agir et le choix individuel.[20] On parle parfois d’une quatrième vague plus récente.[21]
Ces vagues sont traversées d’approches différentes du féminisme, reflétant divers cadres théoriques et problèmes pratiques. Ainsi on trouve par exemple les féminismes radical, marxiste, socialiste, libéral, psycho-analytique, postmoderne, écoféministe, etc.[22]
Au-delà des conflits entre les courants du féminisme, tous s’accordent sur au moins une chose : les femmes devraient être des êtres humains à part entière. Cela signifie combattre les inégalités dans les différentes sphères. Le droit de vote n’a évidemment pas éliminé par magie toutes les barrières rencontrées par les femmes. Une transformation radicale est nécessaire, pas seulement des politiques et des institutions, mais de la façon dont on comprend ce que signifie être mâle, femelle, et humain. Pour Jane Clare Jones :
« Le féminisme, en tant que mouvement politique visant la libération des femmes, a depuis longtemps théorisé le genre non pas comme une essence innée, mais comme un système hiérarchique renforçant l’asservissement des femmes. Attribuer certains traits de personnalités — obéissance, soin, désir d’être jolie ou objectifiée – comme “naturels” chez les femmes, est, selon l’analyse féministe, un mécanisme fondamental au maintien de la hiérarchie de genre. »
Robert Jensen prend parti pour le féminisme radical. Selon lui, les critiques féministes de la seconde vague nous fournissent le meilleur moyen de comprendre comment le pouvoir du patriarcat continue de se maintenir. On peut définir le féminisme radical par deux points :
Cette tradition féministe révèle comment la dynamique de domination/soumission du patriarcat demeure fermement en place. Bien que la domination masculine cède du terrain dans certains domaines (par exemple en permettant à des femmes d’accéder à des positions de pouvoir), au même moment elle renforce son emprise dans d’autres sphères (avec l’acceptation croissante des industries de l’exploitation sexuelle).
Tout au long du livre, Jensen cite un grand nombre de féministes qui ont été essentielles à son chemin intellectuel. Andrea Dworkin[23] lui a permis de découvrir le féminisme radical ; Marilyn Frye[24] et Catharine MacKinnon[25] le rôle de la loi ; Gerda Lerner la relation entre genre et classe, Audre Lorde[26] et Barbara Smith[27] les liens entre genre et race, aux côté de Patricia Hill Collins[28] et bell hooks.[29]
Il y a aujourd’hui un large consensus parmi les courants féministes sur la nécessité de “l’intersectionnalité”. Ce terme est utilisé par Kimberlé Crenshaw en 1989,[30] à propos de la marginalisation des femmes noires à la fois au sein du féminisme et de l’antiracisme. L’intersectionnalité est de plus en plus élargie pour prendre en compte les autres systèmes qui utilisent les différences dans le but de discriminer et dominer. Les approches intersectionnelles permettent de mieux comprendre les efforts ininterrompus des hommes pour contrôler la sexualité et la reproduction des femmes.
Marilyn Frye explique que la subordination de milliards de femmes sur Terre nécessite qu’elles soient réduites à tolérer cette servitude. « Le premier lieu de cette réduction est la rencontre et la relation hétérosexuelle – fréquentation, arrangement matrimonial, amour, relations, sexualité, mariage, prostitution, famille traditionnelle, inceste et abus des enfants. C’est sur le terrain de l’hétérosexualité que filles et femmes sont habituées aux violences, insultes, dégradation, que les filles sont réduites à des femmes – épouses, salopes, maîtresses, esclaves sexuelles, secrétaires, couturières, mères des enfants des hommes. »[31]
Cela ne signifie pas que chaque homme traite chaque femme comme une esclave sexuelle. Au sein du patriarcat, chaque homme pris individuellement n’est pas constamment et activement engagé dans l’oppression des femmes, mais les hommes agissent régulièrement d’une façon qui maintient le patriarcat en place, et donc fait souffrir les femmes.
Le patriarcat est un système compliqué aux effets complexes, mais aux schémas identifiables. Il contraint toutes les femmes. Les souffrances physiques, psychologiques et spirituelles varient selon leurs attribut et parfois le hasard, mais aucune femme ne peut vraiment y échapper. Le patriarcat procure des avantages matériels aux hommes inégalement selon leur autres attributs (race, classe, orientation sexuelle, nationalité, etc) et selon leur volonté à s’adapter aux valeurs patriarcales. Le féminisme est donc en premier lieu le mouvement de libération des femmes, et non celui des hommes.
Collectivement, en tant que classe, les hommes bénéficient de l’oppression des femmes en tant que classe. Cependant la plupart des hommes y perdent également dans ce système obsédé par la hiérarchie, qui nous classe entre nous pour la quête de richesses et de pouvoir. Pour Robert Jensen, ces hommes bénéficieront de la libération des femmes, en nous débarrassant des hiérarchies et en nous permettant d’être dignes et pleinement humains.
Le féminisme radical est une approche qui demande des changements significatifs dans nos vies, que l’on soit homme ou femme. Il nous demande d’analyser la façon dont les institutions du patriarcat façonnent notre carrière, notre vie, la perception de nous-mêmes, et notre imagination. Pour les hommes, cette auto-critique est coûteuse et douloureuse, elle requiert une vie entière de réflexion.
La plupart des féministes radicales ne limitent pas leur critique au patriarcat. Au-delà du système de sexe/genre, la compréhension de la façon dont le patriarcat normalise la hiérarchie mène à une critique plus générale des systèmes de pouvoir. Au sein du patriarcat, la hiérarchie est entendue comme une réalité immuable, toutes les relations y sont traversées par la domination. Les nombreuses inégalités du monde contemporain – imposées par la suprématie blanche, l’impérialisme, le capitalisme – sont toutes basées sur cet élément central du patriarcat : la volonté de faire apparaître, au sein des sociétés humaines, la dynamique domination/soumission comme naturelle, donc inéluctable.
L’approche féministe libérale est la plus visible aujourd’hui dans la culture dominante. Elle consiste essentiellement à réclamer un peu plus d’égalité pour les femmes à l’intérieur des institutions politiques, légales et économiques existantes.[32] Dans les cercles universitaires, la perspective dominante est plutôt le féminisme postmoderne. [33] Cette position, connue pour être difficile à définir, cherche à déstabiliser les institutions et même les concepts utilisés. Elle tend à se focaliser sur le langage et la performance. Puisqu’elles se focalisent sur le choix des individus, ces deux approches, libérale et postmoderne, ont en commun un engagement pratique pour les politiques individualistes :
Cependant, une telle définition des courants peut être intellectuellement rigide. Cela crée des phénomènes de groupe, d’appartenance identitaire, et c’est au final l’analyse complexe de la situation qui en pâtit. Andrea Dworkin reconnaissait les limites de notre compréhension et encourageait plutôt la réflexion auto-critique :
« Le but de la théorie est de clarifier le monde dans lequel nous vivons, comment il fonctionne, et pourquoi les choses nous arrivent ainsi. L’objectif est de comprendre. La compréhension est stimulante. Elle pousse à l’action. Quand la théorie entrave l’action, c’est le moment de la délaisser et de se mettre à nu, sans théorie, face au monde réel. Les gens deviennent esclaves de la théorie parce qu’ils ont l’habitude de suivre des objectifs définis par d’autres – de faire ce qu’on leur demande, que tout soit planifié, que la réalité soit conditionnée. Certaines personnes désirent être anti-autoritaires mais s’accordent pourtant totalement avec les ordres et l’autorité. La lutte la plus profonde consiste à déraciner de nous-mêmes et de nos institutions la nécessité de la servitude. Adhérer à une idéologie, peu importe laquelle, peut nous donner une grande illusion de liberté, alors qu’en réalité nous sommes manipulées et utilisées par ceux que la théorie sert. » [35]
L’objectif de Robert Jensen n’est donc pas de se fier aveuglément aux théories du féminisme radical, mais de garder un esprit ouvert, tout en expliquant pourquoi cette école de pensée a été centrale dans sa vie politique et intellectuelle, en l’aidant à comprendre sa socialisation à la masculinité, qui soumet les femmes et mutile sa propre capacité à être pleinement humain. Après avoir pensé qu’il devait équilibrer sa masculinité par de la féminité, il a découvert que ces deux catégories sont elles-mêmes des produits du patriarcat. Accepter le cadre de pensée restreint masculinité/féminité nous piège dans la dynamique de domination/soumission qui l’accompagne.
Le viol est quelque chose de rare. Les quelques véritables agressions sexuelles sont commises par des hommes déviants, pris en charge par le système judiciaire et des soins psychologiques. Les hommes ne violent pas les femmes de leur entourage social, les maris ne violent pas leurs épouses, et les patrons n’exploitent pas sexuellement leurs employées. Il s’agit juste de la façon dont les choses fonctionnent parfois entre hommes et femmes.
Voilà le point de vue dominant sur les agressions sexuelles avant 1970. Depuis, les féministes se battent contre ces mythes et diffusent les concepts de viol par connaissance, viol conjugal, harcèlement sexuel, afin de rendre visible ces formes d’agression et d’exploitation. Dans son livre de 1975, Susan Brownmiller déclare que le viol « n’est rien de plus ni de moins qu’un procédé conscient d’intimidation par lequel tous les hommes maintiennent toutes les femmes dans un état de terreur ». [36] Ces analyses ont donné lieu à la création de centres d’aide aux victimes de viol et de violences conjugales, des réformes légales, des programmes d’éducation féministe cherchant à réduire le nombre de violence. Aucune de ces mesures n’a résolu les problèmes par magie, mais sans le féminisme, rien de tout cela ne serait arrivé.
Le viol est encore aujourd’hui considéré comme “normal”. Pas normal dans le sens “le viol, c’est bien” (une norme sociale à faire respecter) ou “le viol est inévitable” (c’est un produit de la biologie que l’on ne peut pas changer), mais de deux autres façons :
Le viol est un crime largement sous-estimé, la plupart des femmes violées ne le déclarent pas à la police, les statistiques publiques nous en apprennent donc peu sur la prévalence du viol. C’est pourquoi le mouvement féministe base ses recherches sur les expériences des femmes plutôt que sur les déclarations de crime.
Dans le monde, selon une étude sur 81 pays, 30 % des femmes de plus de 15 ans ont subi une “violence par partenaire intime” (définie comme violence physique, sexuelle ou émotionnelle). Ce taux est de 21 % en Amérique du Nord.[37] Une récente étude a trouvé qu’aux États-Unis, au moins 1 femme sur 6 a été violée à un moment de sa vie, un chiffre maintenant largement accepté. Un grande part de cette violence est dirigée contre les mineures.
Ces chiffres s’en tiennent aux définitions légales du viol. Cependant, les femmes et les filles font face à une plus grande gamme d’« intrusions sexuelles »[38], des actes sexuels qu’elles n’ont ni réclamés ni désirés mais qu’elles vivent régulièrement : messages et appels à caractère sexuel, cyberharcèlement, harcèlement de rue, à l’école, au travail, pression sexuelle dans les rencontres, agressions/violences sexualisées. Cette invasion déshumanisante quotidienne devient si “normale” qu’il devient difficile de reconnaître notre capitulation collective face à ces normes sous-jacentes.
Puisqu’on cherche les conditions sociales favorisant l’apparition des viols, on examine les schémas de socialisation expliquant des schémas de comportements.
Dans une telle culture, le viol est une expression des normes sexuelles, non une violation de celles-ci. Cela semble paradoxal, mais le viol est à la fois illégal et complètement normal, ce qui explique pourquoi les hommes considèrent rarement leur sexualité comme agressive. Pour nous, c’est juste du sexe. Voilà pourquoi certains violeurs condamnent eux-mêmes le viol, ils n’imaginent pas faire partie des violeurs.
La célèbre phrase « le viol n’a rien à voir avec le sexe mais avec le pouvoir » porte à confusion, puisque le viol est la fusion du sexe et de la domination, c’est l’érotisation du contrôle.[39] Il suffit de regarder les mots servant à parler du sexe – baiser, niquer, défoncer – et la façon dont ils sont utilisés dans d’autres contextes. Ils suggèrent des actes agressifs, immoraux, une arnaque, la violence physique contre un adversaire, ou simplement une insulte. Nous vivons dans un monde où les gens utilisent le même mot pour décrire à la fois l’intimité sexuelle et la violence/domination, mais tout le monde s’étonne quand les féministes affirment que la violence masculine est enracinée dans les normes de domination.
Une analyse féministe de la violence sexuelle des hommes contre les femmes est cruciale à la compréhension de cette violence, peu importe qui est la victime. Les hommes ne violent pas que les femmes hétéro mais aussi les lesbiennes, les enfants, pratiquent l’inceste, ils sont également violents contre les autres hommes et parfois les violent. Quand la dynamique de domination/soumission entre hommes et femmes a été érotisée dans le patriarcat, alors toute activité sexuelle devient le lieu potentiel de la domination. L’analyse et la critique de cette dynamique est fondamentale dans le féminisme radical.
Utilisé pour la première fois dans les années 70, le terme “culture du viol” a circulé plus largement à partir des années 90.[40] Le concept de culture du viol soulève en général deux questions :
1. À propos du nombre de violeurs : vit-on réellement dans un culture du viol ou bien le viol est commis par un nombre relativement petit d’hommes prédateurs ?
Les deux affirmations sont vraies. Au sein d’une culture du viol, des hommes violent individuellement. Cette culture n’ordonnent pas directement aux hommes de violer, mais elle trouble la distinction entre sexe consensuel et viol, et réduit ainsi les chances que les violeurs soient identifiés, arrêtés, jugés et punis. Il serait difficile de vouloir réduire et éliminer le viol sans parler ouvertement et honnêtement du contexte culturel dans lequel agissent les individus, sur la façon dont les hommes sont socialisés.
2. À propos de la définition du viol : le viol est-il un crime clairement définissable ou bien existe-t-il des zones grises qui sortent des simples catégories consensuel/non-consensuel ?
Ici encore, les deux affirmations sont vraies. Des zones grises existent, mais plutôt que d’en conclure que le viol n’est pas définissable, il est important d’analyser les mécanismes de subordination des femmes qui se jouent dans ces fameuses zones grises pour en approfondir la compréhension et la critique :
Toute relation hétérosexuelle dans le patriarcat n’est pas un viol. Mais une fois qu’on a dit ça, est-ce qu’on ose réfléchir à la gamme d’expériences hétérosexuelles vécues par les femmes au sein du patriarcat ? Une étude sur un campus américain a révélé que :
En France, une récente enquête de l’association Mémoire traumatique et victimologie a révélé que les jeunes de 18-24 ans sont bien plus nombreux à adhérer à des stéréotypes sexistes et à une sexualité violente et/ou non consentie. On apprend ainsi que seulement 59% des jeunes hommes estiment que « forcer sa partenaire à avoir un rapport sexuel alors qu’elle refuse est un viol ».
Nous vivons dans une culture où le lien entre sexe et domination est si étroit que les victimes et les agresseurs ne reconnaissent en général pas la violence dans leurs actions, alors que la société les a jugé violentes au point de les interdire. Il semble alors juste de décrire une telle société par “culture du viol”.
Quoiqu’il en soit, on voit très clairement les schémas selon lesquels les femmes s’adaptent pour vivre dans une telle culture. Un simple exercice l’illustre à merveille. Dans une audience mixte, on demande aux hommes « Quelles méthodes avez-vous utilisé la semaine passée pour minimiser le risque d’être agressés sexuellement ? ». Les hommes sont en général déconcertés, puisqu’ils n’y pensent pas. Un homme finit par dire « J’essaye juste de ne pas aller en prison », ce qui provoque quelques ricanements – même si la prison et le viol en prison ne sont pas vraiment des blagues.
Quand la même question est posée aux femmes, elles énumèrent leurs nombreuses stratégies :
Comme le résume Gail Dines, quand une femme sort, la culture lui apprend que « la seule alternative à avoir l’air baisable, c’est d’être invisible ».
Tous les hommes ne violent pas, mais ce n’est pas aussi simple. Que dire, par exemple, de ces autres catégories d’hommes :
Ces hommes ne sont pas de violeurs, mais on voit bien qu’il n’y a pas une ligne évidente entre les hommes qui violent d’un côté et ceux qui ne violent pas de l’autre. Encore une “zone grise” à explorer. Si nous voulons mettre un terme à la violence contre les femmes, il nous faut reconnaître les effets de la socialisation patriarcale, ce qui est rarement une tâche aisée. Mais si on refuse d’en parler, il faut admettre qu’on abandonne l’objectif d’un monde sans viol.
3/3 Deux questions divisant le mouvement féministe actuel : prostitution/pornographie et transgenrisme.
Les discussions sur le viol présument que les femmes sont des êtres humains à part entière, qu’elles ont droit à la même dignité que les hommes, et que forcer une femme à avoir du sexe contre sa volonté est une violation de cette dignité. Bien que certains hommes s’opposent en pratique à ces principes, ils sont généralement plutôt approuvés par la culture dominante. Quant aux différents courants féministes, cette position fait l’unanimité.
En revanche, plus aucun consensus ne tient quand la discussion porte sur la prostitution et la pornographie. Les désaccords commencent directement avec les mots décrivant l’achat et la vente du corps des femmes – et des hommes, dans une moindre mesure – pour le sexe. La perspective féministe radicale parle d’ “industries de l’exploitation sexuelle”, tandis que les perspectives libérale et postmoderne préfèrent généralement le terme de “travail du sexe”.[42] Ce choix de mots indiquent des analyses dramatiquement différentes :
Pour rappel, l’objectif de Robert Jensen n’est pas d’établir une cartographie exhaustive des différents courants féministes, mais d’articuler les positions morales et politiques critiques du patriarcat qu’il trouve personnellement les plus convaincante. Il ne cherche pas non plus à se dédouaner et se positionner au-dessus du lot des hommes – moi non plus – lui aussi a été socialisé à la masculinité et, à ce titre, en présente les travers.
On cherche à construire une société plus juste. Une société juste, garantissant la dignité des femmes, n’est pas possible au sein du patriarcat. Quelques questions pour envisager une telle société :
À ces questions, Kathleen Barry répond « Quand les humains sont réduits à un corps, objectifié pour le service sexuel d’un autre, avec ou sans consentement, il s’agit d’une violation des droits humains ».[43] Il ne s’agit pas d’émettre un jugement sur les décisions prises, individuellement, par telle ou telle femme au sein du système patriarcal existant. La question est d’imaginer à quoi ressemblerait un système non-patriarcal.
Celles et ceux qui pensent que l’institution du travail du sexe est incompatible avec une société juste qui renforce la dignité humaine sont souvent accusé·es d’émettre des jugements moraux sur la sexualité. C’est vrai, ce sont des jugements moraux. Mais c’est aussi le cas de celles et ceux défendant la position opposée puisque la question morale ne peut pas être évacuée aussi facilement. Le rejet ou la promotion de l’idée de travail du sexe traduisent tous deux des jugements sur le rôle approprié de la sexualité dans les sociétés humaines. Tant les anti-prostitution que les pro-TDS basent leurs idées sur leurs propres notions de ce que signifie être humain et vivre bien, ce sont des jugement moraux.
C’est une question à laquelle Robert Jensen hésite à répondre de manière définitive. Selon la réponse religieuse/conservatrice, le sexe n’est approprié que dans le cadre du mariage hétérosexuel et de la reproduction. Selon la réponse libérale/commune, le sexe est propre à ce que chaque personne décide individuellement. Robert Jensen refuse de réduire les relations sexuelles à un simple élément essentiel à la reproduction d’un côté ou seulement comme source de plaisir de l’autre. Il considère ces réponses comme les deux faces d’une même pièce patriarcale.
Pour lui, la sexualité peut jouer une variété de rôles plus importants, variables selon les périodes de la vie, les individus et les cultures. Il s’agit d’une pratique singulière où nous nous explorons nous-mêmes, et créons des connections intimes avec une autre personne. Nous y sommes vulnérables d’une façon rare dans la vie quotidienne.
Suggérer que le rôle central des relations sexuelles dans les sociétés humaines a quelque chose à voir avec l’amour, ce n’est pas se limiter au mariage hétérosexuel religieux ou aux comédies romantiques d’Hollywood. C’est s’ouvrir à l’exploration de la sexualité comme forme intime de communication, de lien avec les autres, de changement, et d’une certaine façon, d’un rapport à la vie. Le capitalisme contemporain qui marchandise chaque aspect de la vie humaine par le marché, et colonise nos existences grâce à la technologie, nuit à cette exploration de nos existences.
Certains défenseurs du travail du sexe reconnaissent les conditions difficiles qu’on y subit habituellement. Mais le travail en lui-même, au sein du capitalisme, est une aliénation, une perte de contrôle de soi et de ses désirs au profit de la production capitaliste. Quelle est donc la différence entre un travail sur une ligne d’assemblage à l’usine et le travail du sexe ?
Bien entendu, capitalisme et liberté humaine sont incompatibles. Mais n’y a-t-il réellement aucune différence entre se louer à un patron exploitant notre esprit et notre corps afin de produire des biens et des services, et se louer à une autre personne qui nous paye pour pénétrer notre corps afin d’obtenir du plaisir sexuel ? Dans la logique libérale marchande, tout se vaut, du moment que le contrat est respecté… Une heure de production de biens, ou une heure de passe, après tout quelle différence, du moment que le client paye ? Mais, dans une perspective féministe, peut-on vraiment déconnecter la marchandisation du sexe du contexte social de subordination sexuelle des femmes, en considérant cette activité égale à une autre ?
Sur le plan purement superficiel du droit du travail, Lori Watson explique que la légalisation du travail du sexe n’est pas défendable :
« Si on applique les lois actuelles du travail à la vente et l’achat du sexe, les actes intrinsèques à ce “travail” ne sont pas permis ; ils sont tout simplement incompatibles avec les lois de sécurité des travailleurs, du harcèlement sexuel, et des droits civiques. »[44]
Il y a bien sûr des points communs entre la prostitution et les autres activités du capitalisme. Les patrons exploitant les prolétaires sont motivés par leur propre profit, d’une façon qui nie l’humanité des travailleurs. En outre, certaines activités exposent les travailleurs à des infections sur leur lieu de travail, ce qui est très courant dans la prostitution et la pornographie. Mais les risques physiques et psychologiques sont spécifiques dans le travail du sexe. Une étude sur 130 prostituées de rue révèle que 68 % sont victimes de trouble du stress post-traumatique,[45] lié à la violence des hommes qui achètent du sexe, de la coercition et de la violence des proxénètes. La prostitution est « multi-traumatique ».[46]
Mais imaginons que certaines politiques pourraient magiquement protéger les femmes de la violence dans la prostitution et créer un environnement de travail plus sécurisé. Le travail du sexe serait-il différent d’autres formes de travail ?
Selon Sheila Jeffreys, l’idée de prostitution est une construction sociale de la domination masculine :
« L’idée de prostitution doit d’abord exister dans la tête d’un homme s’il veut utiliser une femme de cette façon. Un élément nécessaire de cette idée est de trouver excitant sexuellement d’utiliser ainsi une femme ».[47]
La prostitution est une idée sur le statut subordonné des femmes dans le patriarcat, rendue réelle par la pratique de cette subordination. Les nuisances proviennent à la fois de l’idée et de la pratique. Les réformes qui cherchent à améliorer la vie des femmes en améliorant les conditions de prostitution partent du principe que la prostitution ne cessera jamais d’exister. Elles sont limitées puisqu’elles veulent modifier la pratique de la prostitution en laissant intacte l’idée. Or, la réduction patriarcale d’une femme à un objet sexuel à disposition des hommes, à une marchandise dont l’usage est sexuellement excitant, sera toujours en conflit avec la volonté des femmes d’acquérir un statut humain entier.
Rachel Moran, qui rejette le terme de “travailleuse du sexe” pour décrire ses années de survie dans la prostitution, écrit sur la perte inévitable d’humanité pour les femmes : « Dans la prostitution, les hommes déshumanisent les femmes et les femmes se déshumanisent elles-mêmes pour être capable de réaliser les actes attendus par les hommes. »[48]
Le terme “travail du sexe” suggère que travailler dans la prostitution et la pornographie est semblable à un autre travail. Les féministes radicales utilisent plutôt “femmes prostituées” ou “femmes en situation de prostitution”. Ces différences de termes traduisent une compréhension différente de la nature des décisions prises par les femmes. Les féministes radicales opposées aux industries de l’exploitation sexuelle n’insultent ni ne méprisent les femmes qui en font partie. L’opposition aux systèmes par lesquels les hommes exploitent les femmes n’est pas une attaque contre ces femmes. C’est pour cela que de nombreuses femmes faisant ou ayant fait partie de ces industries partagent la critique féministe de ce système.[49]
Les féministes radicales sont régulièrement étiquetées de SWERF (Féministe Radicale Excluant les Travailleuses du Sexe) ou de “putophobe” – et parfois de coincées, un classique anti-féministe. Cependant les féministes radicales n’excluent aucune femme de la lutte pour l’égalité, elle offrent au contraire une perspective pour atteindre l’égalité, différente du programme libéral/postmoderne acceptant ou célébrant l’idée de prostitution. Il ne s’agit pas d’une exclusion – et encore moins d’une phobie – mais d’un cadre d’analyse opposé à la célébration de la prostitution, et de stratégies différentes.
Une discussion pertinente sur les décisions prises par les individus nécessite de porter attention aux conditions dans lesquelles ces individus choisissent tel ou tel travail, c’est-à-dire :
C’est un fait, les femmes dans ces industries sont plus souvent victimes d’agressions sexuelles pendant l’enfance, plus précaires et moins éduquées que la population générale.[50] Ces réalités influencent-elles les options des femmes ? Les victimes survivantes d’agressions sexuelles pendant l’enfance estiment souvent que leur valeur est conditionnée par leur capacité à donner du plaisir aux autres. Face à la précarité et aux faibles opportunités d’éducation, les alternatives semblent impossibles. Évidemment, chaque personne à son propre parcours, son propre vécu, mais ces schémas révèlent des informations importantes sur les conditions dans lesquelles les femmes prennent leurs décisions, sur le contexte susceptible de les affecter.
Alors après avoir écouté tous les points de vue différents et divergents, est-il possible de déterminer lesquels sont les plus authentiques et représentatifs ? Il ne peut pas y avoir de réponse claire pour plusieurs raisons :
Les débats sur la prostitution et pornographie se focalisent en général sur les choix des femmes, mais il est crucial de déplacer le regard. Alors que les décisions des femmes impliquées dans les industries de l’exploitation sexuelle sont complexes, les choix des hommes, eux, sont franchement simples. Les hommes qui achètent les corps des femmes dans la prostitution et la pornographie essayent souvent d’éviter les question dérangeantes sur les raisons de leurs actes en déclarant que les femmes “choisissent librement” cette occupation. Les hommes se prémunissent de l’introspection par trois déclarations menant à une conclusion confortable :
Même si les trois affirmations étaient exactes, en quoi cela éliminerait le besoin de réflexion critique de la part des consommateurs de pornographie ? Ils sont des acteurs moraux, et doivent évaluer les conséquences de leurs actes.
Commençons, égoïstement, par les effets de la pornographie sur les hommes. Quand on obtient un plaisir sexuel régulier grâce au spectacle de femmes dominées et dégradées sexuellement, qu’est-ce que cela dit de nous-mêmes ? Pourquoi ignorons-nous les nombreux témoignages de femmes blessées par cette industrie ? Il est évidemment difficile de reconnaître que nous avons été socialisés à érotiser la domination, ce qui a des implications sur notre identité, en plus des conséquences évidentes sur les femmes. Lorsque nous utilisons les femmes dans la pornographie et la prostitution pour notre plaisir personnel, même si nous peinons à l’admettre, nous approuvons une idée : C’est pour ça que les femmes sont faites, pour être baisées.
Refuser d’acheter ou de vendre la sexualité des femmes, c’est montrer qu’on considère les femmes comme des êtres humains à part entière, qu’on reconnaît leur droit à la dignité, et qu’elles n’existent pas pour satisfaire notre désir sexuel. Faire ce choix, c’est également indiquer que nous pensons être des humains à part entière, nous aussi.
Adresse aux anarchistes de sexe masculin : Si une camarade précaire est dans le besoin, ne cherche pas à tourner la situation à ton avantage, à obtenir ses services sexuels contre ta pseudo-solidarité. Ne va pas l’exploiter en te cachant derrière tes discours de pro-fem hypocrite. Ne profite pas égoïstement de sa misère, considère-la plutôt comme ton égale. Arrête de penser à ta queue, sois digne et aide-la matériellement sans attendre qu’elle te suce en échange. Elle a froid ? Ouvrez un squat. Elle a faim ? Allez braquer un grand magasin. Vole aux riches, sabote le système, casse les machines, bloque tout si ça te chante, mais par pitié compagnon, range ta bite !
Les débats sur l’idéologie du mouvement transgenre sont aujourd’hui parmi les plus intenses émotionnellement, et révèlent les différents concepts de patriarcat entre le féminisme radical d’un côté et le féminisme libéral/postmoderne/queer de l’autre. Pendant plusieurs années, Robert Jensen évite d’écrire sur un sujet aussi controversé. Mais les échanges publics ignorent et marginalisent continuellement la critique féministe et les perspectives écologiques sur ce sujet.
En 2014, il publie un essai dont voici la conclusion :
« Le transgenrisme est une réponse libérale, individualiste et médicalisée au problème des normes de genre rigides, répressives et réactionnaires du patriarcat. Le féminisme radical est une réponse radicale, structurelle et politique. À première vue, le transgenrisme semble révolutionnaire, mais le féminisme radical propose une critique plus profonde de la dynamique de domination/soumission au cœur du patriarcat et un chemin de libération plus prometteur. »
Suite à cela, il reçoit bien sûr de nombreuses réactions négatives, mais les plus intrigantes viennent de personnes de gauche/progressistes/féministes lui disant être en accord avec cette analyse mais se sentant incapables d’exprimer une telle opinion publiquement par peur de devenir la cible des transactivistes.
Il peut être difficile de distinguer la critique d’une idéologie de celle des individus. Ce chapitre examine les idées à l’origine du mouvement transgenre et n’attaque pas les personnes qui s’identifient comme transgenres. Il ne contredit pas l’expérience des personnes transgenres, mais l’analyse servant à comprendre cette expérience.
Comme dans les autres chapitres, Robert Jensen ne cherche pas ici à se présenter comme un grand arbitre des débats sur le féminisme, ni à analyser en détail les très nombreux problèmes politiques soulevés par le transgenrisme. Il tente plutôt de présenter un cadre de pensée soulevant des questions fondamentales sur la compréhension de nous-mêmes, sur le plan biologique, culturel et écologique. Beaucoup aimeraient éviter d’aborder publiquement ce sujet. Mais le transgenrisme révèle à la fois la peur de confronter réellement le patriarcat et le manque de pensée critique sur la technologie.
Le débat sur le transgenrisme au sein du féminisme remonte aux années 70, avec un moment clé en 1979 lorsque Janice Raymond publie L’empire transsexuel. Le livre de Sheila Jeffreys en 2014 Gender Hurts est lui aussi polémique, et arrive au moment où les féministes libérales/postmodernes adoptent le transgenrisme, et où des féministes associées à la tradition radicale se mettent également à soutenir ce mouvement. Revenant sur ses déclarations antérieures, Gloria Steinem a par exemple écrit :
« Je pense que les personnes transgenres, y compris celles qui ont transitionné, vivent des vies réelles et authentiques… ce que j’ai écrit il y a des décennies ne reflète pas les connaissances actuelles, on s’éloigne maintenant des boîtes binaires “masculin” et “féminin” pour vivre tout au long du spectre humain de l’identité et de l’expression. »
Pour la clarté et la concision, les termes communs du mouvement transgenre sont utilisés, même s’ils posent un certain nombre de problèmes, à commencer par leurs postulats de base. Tout d’abord il est important de distinguer condition intersexe et transgenrisme pour éviter la confusion. Comme la principale organisation intersexe l’explique :
« Les personnes qui s’identifient transgenres ou transsexuelles sont généralement nées avec des anatomies typiquement mâle ou femelle, mais se sentent comme si elle étaient nées dans “le mauvais corps”… Les personnes aux conditions intersexes présentent une anatomie qui n’est pas considérée comme typiquement mâle ou femelle. La plupart d’entre elles reçoivent un suivi médical parce que les docteurs ou les parents ont remarqué quelque chose d’inhabituel avec leurs corps. En revanche, les personnes transgenres ont une expérience intérieure de l’identité de genre différente de la plupart des gens. »
Bien qu’il n’existe pas de terminologie absolue, celle utilisée par le « Centre national pour l’égalité transgenre » est similaire aux plus courantes :
Pour le manuel diagnostique de l’American Psychological Association, la catégorie pertinente est “dysphorie de genre”, « un terme descriptif général désignant le malaise affectif/cognitif envers le genre assigné, mais plus spécifiquement défini comme une catégorie diagnostique ». Il se rapporte ainsi « à la souffrance qui peut accompagner l’incongruité entre l’expérience de soi ou le genre exprimé et le genre assigné. » Il remplace l’ancien terme “trouble de l’identité de genre”.
Dans le mouvement transgenre, tout le monde n’est pas d’accord avec le langage médicalisant et pathologisant, certains s’y opposent fermement. Cependant, toute personne soutenant les traitements médicaux comme réponse à la souffrance d’un individu accepte implicitement l’étiquette de trouble, maladie ou condition.
L’acronyme LGBT et ses variations regroupe les lesbiennes et gay avec les identités transgenres, mais certaines différences clé ne devraient pas être ignorées. Alors que certains problèmes sont partagés, comme la discrimination ou les menaces de violence, les lesbiennes et les gays ne militent pas pour que l’orientation homosexuelle soit une condition nécessitant un traitement médical. Quand les lesbiennes et gay ont rejeté l’étiquette de maladie mentale, ils et elles n’ont pas cherché à redéfinir l’homosexualité comme un problème médical. Aucun traitement n’est nécessaire, seulement une fin des discriminations. De son côté, le mouvement transgenre considère cette option médicale comme appropriée. Par ailleurs, si tout le monde comprend ce que signifie l’homosexualité – mêmes ceux qui s’opposent aux droits gay/lesbiennes – on ne peut pas en dire autant à propos des revendications transgenres.
Toute personne faisant des propositions politiques devrait fournir une argumentation claire, accompagnée de preuves et d’un raisonnement accessible aux autres. Bien entendu, certaines expériences peuvent être difficiles, voire impossible, à communiquer aux autres par les mots. Si c’est le cas, l’incapacité des personnes à expliquer leur vécu ne nie pas cette expérience. Par contre cela limite leur capacité d’argumenter pour des politiques basées uniquement sur leur expérience interne subjective.
Décrire le transgenrisme comme un mystère qui dépasse les définitions, puis s’étonner que certains ne comprennent pas ce discours, est une tentative hypocrite de dissimuler l’incapacité à fournir un discours cohérent. Il ne s’agit pas de réclamer que les histoires personnelles soit systématiquement formulée d’une façon parfaitement compréhensible à toutes et tous. Une grande part de l’expérience humaine est en effet mystérieuse. En revanche, on ne peut pas exiger une adhésion à des propositions de politiques publiques basées uniquement sur de telles déclarations. Et quand ces propositions semblent comporter des contradictions, il est légitime de demander une clarification.
Les gens questionnant l’idéologie transgenre sont souvent accusées de nier des expériences – voire des existences – et d’être transphobes. Mais la critique féministe ne suggère pas que ces expériences ne sont pas réelles, elle offre plutôt une façon alternative d’explorer ces expériences. Les politiques féministes radicales sont fondées sur le rejet des normes de genre rigides, répressives et réactionnaires. Les personnes dont le comportement ou expression, identité de genre diffèrent de celles associées à leur sexe de naissance existent. Le débat concerne la meilleure façon de comprendre cette expérience.
Si on prend au sérieux les différences sexuelles biologiques (mâle et femelle), alors les revendications transgenres sont confuses. À commencer par l’expression “sexe assigné à la naissance”. Cette phrase est pertinente pour les personnes intersexes dont le sexe est relativement ambigüe au moment où les médecins décident de l’attribuer dans la catégorie mâle ou femelle. Mais “assigné” implique un jugement, alors que la vaste majorité des humains ne sont pas vraiment assignés à une catégorie de sexe suite à un choix humain. Le sexe est plutôt “observé” selon leur rôle potentiel dans la reproduction et selon les chromosomes XX ou XY.
C’est pourquoi, dire “Je suis né mâle mais je suis en réalité femelle”, ou “je suis né dans le mauvais corps” est incompréhensible dans le contexte de la biologie moderne. Si mâle et femelle sont des catégories biologiques discernables et définissables, que signifie pour une personne née mâle sans ambiguïté d’être femelle ? Est-ce que quelqu’un peut avoir des caractéristiques mâle pour toutes les parties de son corps mais un cerveau femelle ? Contrairement aux organes génitaux, les cerveaux humains ne sont pas sexués, ils ne peuvent pas être classés correctement entre un type mâle et un type femelle par un observateur ignorant le sexe de la personne.[54] Les différences sont trop petites et variables, voire hypothétiques,[55] et n’expliquent pas l’identité transgenre de façon cohérente.
Fonder son raisonnement sur l’existence d’une essence masculine et féminine non matérielle, dans le domaine spirituel, relève alors de la théologie. Les gens ont le droit de faire de telles déclarations – qui ne convaincront que ceux qui partagent une théologie similaire. Bruce/Caitlyn Jenner a ainsi déclaré dans une interview sur ABC News : « Mon cerveau est bien plus femelle que mâle. C’est difficile à comprendre pour les gens, mais mon âme est comme ça ». Ces discours sur le cerveau matériel et l’âme non-matérielle sont abscons.
Par ailleurs, que l’explication de la dysphorie de genre soit basée sur la science ou la spiritualité, on ne voit pas bien comment les interventions hormonales et chirurgicales sur un corps peuvent transformer une personne d’une catégorie de sexe vers une autre. Comment les manipulations des hormones et organes génitaux accomplissent ce changement ? Par conséquent, en l’état, les demandes de ce mouvement sont confuses et difficiles à comprendre d’un point de vue biologique et philosophique.
Et puis, est-ce qu’on parle du sexe ou bien du genre ? Si le transgenrisme concerne les mâles devenant – ou cherchant à devenir – des femelles, et vice versa, pourquoi le diagnostic s’appelle dysphorie de genre et non dysphorie de sexe ? Les revendications suggèrent que ces personnes ne sont pas seulement inconfortables avec les normes de genre auxquelles elles sont censées se conformer, mais que d’une certaine façon, l’essence de ces personnes est en décalage avec certains aspects du corps. Y-aurait-il des caractéristiques essentielles mâle/femelle menant à la mauvaise classification de sexe d’une personne ? Un individu aurait-il un corps mâle, mais qui serait en réalité femelle pour d’autres caractéristiques que celles de son corps ? Ces discours ne sont ni bon ni mauvais, mais tout simplement incompréhensibles.
En revanche, si la “dysphorie de genre” implique un malaise vis-à-vis des normes de genre imposées aux personnes, c’est une demande facilement compréhensible. Dans cette perspective, si le genre est construit socialement, alors le transgenrisme est fondamentalement une déclaration d’insatisfaction avec une construction particulière du genre et une culture spécifique à un moment donné de l’histoire. La construction sociale des normes étant liée à l’arrangement du pouvoir dans une société, cela suggère que remettre en question cette construction sociale implique une lutte politique.
Les humains créent du sens et des histoires à partir des différences biologiques mâle/femelles, inventent les catégories sociales masculin/féminin et homme/femme, mais il n’y a pas une seule et unique façon de les créer. Robert Jensen lance alors un défi au mouvement transgenre : celui d’adopter la tradition de résistance au patriarcat propre au féminisme radical. Un élément majeur de cette tradition consiste à rejeter les normes patriarcales de genre, notamment les injonctions faites aux femmes, leur demande de constamment se présenter comme attirantes pour les hommes et à leur service sexuel, selon les termes des hommes. Le genre dans le patriarcat est un système qui établit et renforce l’inégalité au service de la violence masculine institutionnalisée. Résister à ces normes plutôt que s’en accommoder, ce n’est pas passer d’une catégorie de genre à une autre, mais plutôt, grâce aux actions individuelles et collectives, refuser ces contraintes quand c’est possible et s’identifier à un mouvement qui cherche à abattre le patriarcat.
Les hommes revendiquant l’identité d’une femme – et vice-versa – aident à renforcer la rigidité des normes de genre[56] en suggérant que changer de catégorie, passer d’une catégorie à l’autre, est la réponse adaptée au malaise créé par ces normes. Ce n’est pas une réponse politique opposée à l’ordre patriarcal, mais renforçant son idéologie.
Une autre réponse éventuelle est le refus d’être catégorisé comme homme ou femme, et de créer une multitude d’identités, comme « non-binaire », « genderfluid », « genderqueer », etc. Il est difficile de suivre la terminologie, ou la logique. Un auteur multigenre déclare même qu’il existe autant de genres que d’humains sur terre, ce qui signifie que le genre est simplement un synonyme pour la personnalité d’un individu. La tradition féministe radicale encourage depuis longtemps les personnes à résister aux normes de genre rigides, répressives et réactionnaire, et à reconnaître que ces normes émanent d’un système de pouvoir auquel nous pouvons résister. Toute position genderqueer ou similaire, ne mettant pas au premier plan une lutte féministe contre le patriarcat, devrait donc proposer sa propre stratégie convaincante pour mettre un terme à la violence et la discrimination produite par le patriarcat.
Enfin, Robert Jensen soulève un problème concernant le transgenrisme qui devrait intéresser toute personne sensible à l’écologie. Nous sommes des créatures vivantes complexes au sein d’un vaste monde, lui aussi complexe. La vision du monde industrielle moderne ignore les réalités écologiques et glorifie les manipulations et les interventions du milieu. Ces activités se sont pourtant révélées énormément destructrices. Au lieu de faire preuve de prudence et d’humilité, les humains civilisés continuent d’être imprudents et arrogants, ignorant les limites des êtres et systèmes vivants.
Le désastre écologique en cours devrait nous alerter sur le “fondamentalisme technologique”,[57] la croyance selon laquelle l’utilisation d’une haute technologie de plus en plus énergivore et sophistiquée, est systématiquement une bonne chose, et que tous les problèmes causés par cette technologie seront résolus par encore plus de technologie. Les technologies devraient au contraire être prudemment évaluées sur la base de leurs effets – prévisibles et imprévisibles – sur les communautés humaines et le monde non-humains, en gardant à l’esprit les limites de notre connaissance.
Les fondamentalistes technologiques considèrent la vie comme un projet d’ingénieur, des écosystèmes de la planète jusqu’aux systèmes du corps humain.[58] Une approche plus écologique et bio-centrée respecte l’intégrité des corps en comprenant qu’ils obéissent aux mêmes lois de la physique-chimie que l’écosphère. Les interventions technologiques sur le corps humain devraient être considérées avec la même prudence et humilité que celles sur l’écosphère.
Ainsi, certaines féministes rejettent les interventions corporelles esthétiques jugées violentes et non éthiques et encouragent plutôt à s’opposer aux stéréotypes des femmes féminines et hommes masculins.[59] La critique du fondamentalisme technologique et du patriarcat amène à considérer les interventions telles que la chirurgie esthétique[60] comme des éléments importants de l’oppression des femmes,[61] incompatibles avec des communautés stables, décentes, et soutenables écologiquement.
Dans son ensemble, le mouvement transgenriste fait la promotion des thérapies hormonales et des chirurgies de “réattribution sexuelle”, avançant qu’elles ne devraient pas être questionnées mais considérées comme des soins nécessaires. Les résultats positifs de ces traitements sur les patients sont très mitigés. Mais, même en imaginant que les chirurgies de réattribution sexuelles produisent des effets positifs pour la majorité des patients, reste la question des implications d’une procédure qui détruit des tissus sains au lieu de réparer des membres malades ou endommagés.
Vu la liste interminable des interventions corporelles dans le catalogue des “transitions”, on peut véritablement parler d’une guerre contre le corps[62] – en phase avec la guerre contre le vivant.
Formulaire de soin pré-rempli pour un parcours trans-féminin
Opération chirurgicale de Dr. Gallagher
Conséquences d’une phalloplastie par greffon du bras
Comme avec la chirurgie esthétique, on est en droit de se demander si les interventions médicales invasives sont le moyen le plus sain pour une société de s’occuper du malaise et de la détresse engendrés par les normes sociales. Cette question absolument légitime mène invariablement à des accusations de transphobie ou de bigoterie. Par prudence et humilité sur ce qu’on ne connaît pas, il est cependant logique de s’inquiéter d’une ruée sur des “solutions” technologiques à un problème qui a clairement d’importantes dimensions sociales et politiques.
Comme nous l’avons vu, la conception dominante de la masculinité réclame des hommes qu’ils soient naturellement compétitifs et agressifs. Tenter d’être un “vrai homme” c’est chercher le contrôle, la conquête et la domination. C’est pourquoi, de nombreux hommes ressentent une anxiété causée par ces injonctions patriarcales – dans une moindre mesure que les femmes. Le féminisme, le mouvement dont l’objectif principal est la libération des femmes, est en un sens également un outil permettant aux hommes de rejeter les règles de la masculinité toxique. Il nous donne la force intellectuelle et morale de nous opposer au patriarcat et à ses normes.
Qu’attendent les féministes des hommes ? Dans un discours d’Andrea Dworkin adressé aux hommes en 1983, elle répond à cette question : « Je veux une trêve de 24 heures pendant laquelle il n’y a aucun viol ».[63] Elle réclame un jour de repos, sans nouveau cadavre. Elle nous demande d’arrêter le harcèlement, le viol, la violence, les agressions sexuelles des enfants, etc.
Les féministes lancent un défi aux hommes : devenir de meilleures personnes, rejeter cette quête mortifère du contrôle et être solidaire d’une lutte nous permettant d’être pleinement humains. Elles nous donnent ainsi l’opportunité et le moyen, par la même occasion, de nous sauver nous-mêmes. Saurons-nous être à la hauteur ?
— par Lorenzo
Lorenzo Papace
L’article La fin du patriarcat, féminisme radical pour les hommes est apparu en premier sur Floraisons.
From the publisher's feed