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Or


Floraisons a recueilli le témoignage d’un éducateur spécialisé qui a passé trois années dans l’Administration pénitentiaire. Il fait état d’une pratique qui a eu lieu entre 2016 à 2019. Même si aujourd’hui certaines pratiques ont pu éventuellement être changées, ce témoignage met en lumière les logiques de surveillance, de paranoïa et de rentabilité à l’œuvre dans les services de renseignements. Nous avons décidé d’anonymiser avec la participation d’un acteur pour la version podcast. Bonne écoute.
Bonjour à toutes et à tous, et merci d’avance pour votre écoute. Je suis éducateur spécialisé depuis 10 ans et aujourd’hui je n’exerce plus cette fonction. Je ne l’exerce plus suite à 3 années passées à l’Administration Pénitentiaire. Voici mon histoire.
En 2015, suite aux attentats de Charlie Hebdo du 7 janvier, et aux discours d’Emmanuel Valls du 21 janvier, le gouvernement met en place le PLAT, le Plan de Lutte Antiterroriste. Une première vague de recrutement est réalisée. Lorsque survient l’attentat au Bataclan, le 13 novembre 2015 je suis comme tout le monde surpris et assommé par cette nouveauté. Voilà qu’on s’attaque à « nous », pas à des journalistes politisés ou satyriques mais à « nous tous ». Un public de concert, à des personnes qui buvaient un verre en terrasse… À ce moment là je me mets à faire des recherches sur ce qu’il m’est possible de faire car comme beaucoup de citoyens à cette période, il y a cette envie de s’impliquer, de lutter, d’apporter son aide.
Je tombe alors sur une offre d’emploi qui propose de lutter contre la « radicalisation » en tant qu’éduc spé dans les prisons pour laquelle je décide de postuler. L’éducateur spécialisé est amené à travailler auprès d’enfants, d’adolescents et d’adultes présentant des handicaps physiques ou mentaux, des troubles du comportement ou encore des difficultés sociales ou d’insertion. Il ou elle travaille en collaboration avec tous ceux qui participent à l’action éducative et sociale : psychologues, psychiatres, personnels administratifs, assistant·es de service social, enseignant·es, magistrat·es… Selon son lieu de travail, l’éduc spé peut exercer : en internat, en externat, en prévention spécialisée dans des quartiers etc…
L’éduc spé permet à une personne en difficulté d’agir sur elle-même et sur son entourage afin que sa condition sociale, éducative, psychique, matérielle ou de santé s’améliore. Il fait le pari de l’éducabilité de toutes et tous. En ce sens, pour l’éducateur spécialisé, l’avenir des personnes – pour et avec qui il mène une action éducative ou sociale – ne peut être condamnée du fait de leur passé, de ce qu’elles ont commis, ou de leur état de santé. Il agit avec la même conscience professionnelle, sans distinction aucune quels que soient leur origine, leur handicap, leur état de santé, leurs mœurs, leur situation de famille, leur appartenance à une ethnie, une nation, leur religion, leur opinion politique, leur orientation sexuelle, leur réputation, ce qu’elles représentent, les sentiments qu’elles peuvent éprouver à leur égard ou leur situation administrative de séjour en France.
C’est pourquoi en mars 2016 je prends mes fonctions au sein de la Direction Interrégionale des Services Pénitentiaires en tant qu’éducateur spécialisé au sein d’un binôme Éducateur et Psychologue. C’est avec la conscience de toutes ces notions et une expérience de 7 ans dans diverses structures que j’envisage ma mission pour le PLAT, c’est-à-dire : agir avec les personnes pour aller vers le mieux. J’ai bien sûr, derrière cette idée, l’espoir que l’on me donne les moyens nécessaires à ce changement pour accompagner, aider les personnes détenues à s’envisager différemment. En tout cas c’est ce que je pense. J’imagine devoir aller chercher le meilleur, l’humanité, la compassion chez ces personnes pour espérer d’elles une autre façon de penser que la violence ou la « radicalisation ».
D’ailleurs en parlant de « radicalisation » : que veut dire ce mot ? Il est nouveau pour moi et je l’entends partout, tout le temps, il devient confus, veut tout et rien dire, mais ce qui est sûr, c’est qu’il ne présage pas quelque chose de bon — le mot « radical » a plus tard pris un tout autre sens pour moi.
Lorsque je prends mes fonctions je dispose de deux semaines de formation, mais là, à ma grande surprise, rien dans cette formation n’est orienté vers la prise en charge de la « radicalisation », ou alors si peu, ou dans une optique si manichéenne qu’elle ne m’apporte rien. Le but de cette formation est plutôt de nous présenter un jargon, un cadre hiérarchique, des règles, des normes. En fait il s’agit d’une première étape de formatage pour nous faire adhérer à la doctrine du corporatisme d’État. À ce moment-là, alors même que je n’ai encore rien fait, j’ai déjà l’impression de faire partie de quelque chose de grand, d’une famille, de quelque chose d’utile pour la sécurité des citoyens, d’utile pour l’État, bref de gratifiant.
À l’issue de cette formation, j’intègre une équipe qui est en place depuis plusieurs mois et je me rends vite compte que pour le moment ils n’ont rencontré aucun·e détenu·e. Leur seul travail consiste à mettre en place leur arrivée sur le terrain et à se créer des outils — mais quels outils prendre quand on n’est jamais allé sur le chantier ? En fait jusque là rien ne s’était réellement passé. Les premier·es détenu·es “radicalisé·es” arrivent au mois de mars, presque en même temps que ma prise de fonction et je suis envoyé, sans attendre, en entretien avec des personnes avec pour seul bagage mes deux semaines de formation.
Ces premiers entretiens se déroulent dans ce qu’on appelle à ce moment une Unité Dédiée (sous-entendu dédiée aux personnes racialisées). Cette Unité est un bâtiment rattaché à un centre pénitentiaire mais de telle façon qu’il n’a aucun contact avec le reste de la population carcérale. En gros, c’est une sorte de ghetto pour les « radicaux » à l’intérieur même de la prison, avec une surveillance accrue de leurs faits et gestes. Cette Unité est censée accueillir des personnes signalées par différents services pénitentiaires comme étant dangereuses, réfractaires à un accompagnement (par un·e assistant·e social·e, le CPIP, le moniteur de sport, l’éducateur, etc) ou très prosélytes. On appelle prosélytes les personnes qui vont facilement faire adhérer les autres à leurs idées. On parle là du salafisme qui est un courant de l’islam sunnite. Globalement, personne n’est spécialiste des religions dans cette mission, mais beaucoup considèrent le salafisme comme dangereux car trop rigoriste et traditionaliste.
À l’origine, nous n’intervenons que sur des personnes reconnues comme « radicalisées ». Mais à ma grande surprise l’Unité où je suis envoyé accueille et mélange aussi des personnes prévenues. Pour rappel, un prévenu est une personne en attente de jugement ou pas encore condamnée. Ces personnes sont donc innocentes, puisque leur procès n’est pas encore passé et que leur culpabilité n’a pas été démontrée. Et pourtant elles peuvent être placée en détention provisoire le temps de l’instruction, l’enquête. Et une personne sous mandat de dépôt terroriste peut être incarcérée bien plus longtemps, jusqu’à quatre ans. Bien qu’elles bénéficient de la présomption d’innocence, ces personnes sont mises au contact des détenu·es reconnu·es coupables dans des affaires en lien avec le terrorisme islamiste.
Lorsque je suis en entretien avec mon ou ma collègue psychologue, nous faisons donc face à des personnes qui parfois ne sont pas encore jugées. Alors dans ce cas, comment aborder les faits ? La personne a le droit de refuser l’entretien, mais si elle accepte de nous parler, quid de ce quelle nous dira ? Prend-elle le risque de se mettre en difficulté pour son procès en venant nous parler ? Est-ce que je prends le risque d’incriminer une personne à qui je souhaite apporter de l’aide ? Mettons-nous à la place d’une personne détenue qui voit arriver des binômes qui les demandent en entretien. Elle peut très bien se demander « Qui sont ces binômes ? » et « Que veulent-ils ? ». Les premiers entretiens sont bien souvent le fruit de la curiosité des personnes détenues et peut-être de l’envie de
profiter d’une rare occasion de sortir un peu de leur cellule. Toujours est-il que nous voilà sans bagage ni formation en face de personnes parfois plus instruites que nous sur certains sujet, comme en géopolitique, en religion, sur les conflits internationaux, certaines connaissent même le front en Syrie. Bref il est assez compliqué en tant qu’éducateur à ce moment-là de pouvoir argumenter ou même d’alimenter la discussion. De ce fait nous abordons assez facilement les questions de la famille, de leur projet professionnel, de leurs environnements sociaux, activités… mais je pense que les personnes détenues s’attendent plus à des experts ou autre.
Chaque entretien doit être, pour nous, suivi d’un compte-rendu écrit. Même si la personne interrogée n’est pas censée le savoir et que parfois nous avons eu l’ordre de mentir sur ce point, elle en a bien conscience. Les personnes détenues connaissent les rouages de l’administration pénitentiaire. Aucune parole ne peut réellement être confiée en détention. Certaines nous ont parfois soupçonnés de les enregistrer en entretien. En théorie nous n’avons pas le droit de le faire, mais dans la pratique notre équipe a déjà vu quelqu’un enregistrer un entretien, quelqu’un de plus haut placé que nous qui ne sentait a priori pas concerné par le règlement.
Ce qui est compliqué pour nous, lorsque nous nous penchons sur nos premiers écrits, c’est que nous ne savons pas vraiment ce que nous devons y faire figurer et surtout qui les lira. Évidemment si on me dit que mon document écrit ira au tribunal après sa validation, cet écrit n’aura pas la même teneur que s’il a seulement pour vocation d’être un document interne et de faire l’historique de la personne, afin de suivre son évolution par exemple. Le fait de ne pas savoir réellement où vont mes écrits me conduit à m’en tenir à des propos neutres. En effet, je ne veux pas que mes propres notes puissent avoir un quelconque impact sur l’avenir de la personne car je ne me sens pas légitime à émettre des jugements et à contribuer à l’établissement d’un profil. Voilà pourquoi je m’efforce de ne pas qualifier précisément la personne et je me contente d’émettre des hypothèses ou bien de rester vague dans mes propos.
De toutes façons, si le personnel a déjà un avis précis sur la personne que j’accompagne, je vais très difficilement le faire changer d’avis si je pense qu’il se trompe. Mes compte-rendus consistent plus souvent à aller dans le sens de l’administration en lui donnant les éléments nécessaires au profil à établir. Pour l’illustrer, imaginons que nous allons voir une personne considérée par l’administration comme très dangereuse — cet avis peut provenir des services de renseignements, du personnel de détention ou des faits pour lesquels elle est incarcérée — ou impliquée dans des faits très médiatisés qui ont couté la vie à de nombreuses personnes. Maintenant imaginons que nous disions très grossièrement dans notre compte-rendu :
« Cette personne nous semble non dangereuse en tant que telle mais potentiellement très manipulable et avec un niveau d’analyse assez faible. »
Ce pourrait être le cas d’une personne embarquée dans une histoire très sérieuse dont elle n’a absolument pas imaginé les conséquences avant qu’elle ne se produise. Quelqu’un qui ne sait pas anticiper. Cette personne seule ne représente pas la source des faits commis mais en devient actrice passive ou active qui agit sans connaissance de cause ou sans anticipation. Elle a pu être influencée voire manipulée par un groupe de personnes avec des objectifs précis.
Si ce compte rendu est proposé comme tel à l’administration, il va néanmoins être très compliqué pour certains de nos partenaires de penser que cette personne est réellement telle que nous l’avons décrite. L’administration peut toujours douter et imaginer que la personne interrogée « joue à un petit jeu » et qu’elle tente de nous manipuler. Certes, nous ne pouvons jamais rien affirmer à 100%, nous travaillons à partir de ce que la personne nous dit, mais considérer par défaut la personne détenue comme menteuse et manipulatrice ne l’amènera surement pas — si c’est effectivement le cas — à changer.
À ce moment-là il me parait évident que ce qu’il me manque, c’est le partage de la vie quotidienne avec la personne que j’accompagne, comme j’ai pu le vivre dans d’autres institutions, des moments de tous les jours qui nous permettent de comprendre. Il n’y a rien de mieux que de voir évoluer la personne dans son environnement quotidien, face à ses problèmes, s’adresser, échanger avec les autres, se comporter au sein d’un groupe, etc. Pour rendre ça possible, il faudrait se détacher du fonctionnement en binôme et proposer à notre hiérarchie une mission avec des détenu·es à accompagner, tout en restant entre les murs de la prison. Mais je sais au fond de moi que la posture de l’administration ne va pas dans ce sens et je n’ai même pas le courage de faire cette proposition à ma hiérarchie. Nous avons plusieurs fois évoqué entre collègues que l’essence même de l’éduc spé est d’agir seul en proximité avec les personnes, et non pas de les recevoir constamment dans le cadre d’un entretien, dans une salle de 5m2 avec trois chaises et un bureau…
Finalement la place au « social » et à la psychologie est assez faible puisque nous ne sommes là que pour de courtes durée, un entretien dure une heure environ. Nous ne sommes jamais dans le quotidien des personnes détenu·e·s. Même les éducateurs et psychologues résidant dans les Unités Dédiées n’y sont que pour leur journée de travail, entrecoupée d’entretiens, de réunions et pour des activités ciblées. La majeure partie du temps, les détenu·es côtoient plutôt les murs de leur cellule, leurs co-détenu·es — quand ils en ont un ou une — et les matons, des bourreaux qui représentent et maintiennent un système punitif et répressif et qui pensent que la plupart des prisonnier·es méritent l’enfermement et la privation de libertés. À partir du moment où le système judiciaire vous a considéré comme coupable et vous envoie en prison, la société, le public, le personnel pénitentiaire et parfois même vos proches vous catégorisent comme « nocif » et « répréhensible » uniquement. Ceci est valable durant la peine mais également au moment de la sortie, ce qui explique en partie la récidive.
À plusieurs reprises les personnes détenues nous demandent où vont ces compte-rendus écrits, et nous sommes incapables de répondre véritablement. Par la suite nous leur proposons de relire nos documents pour qu’elles puissent vérifier que leurs propos n’ont pas été déformés. Elles peuvent éventuellement les modifier, le risque étant d’avoir un lissage, une aseptisation des propos. Où vont nos écrits ? Qui les lit ? Est-ce qu’ils apparaissent dans le dossier des personnes détenues consultable par n’importe quel professionnel pénitentiaire ? Toutes ces questions restent en suspens, et elles le resteront encore après mon départ en 2019.
Chaque entretien est plus ou moins préparé. Nous assistons à des réunions d’équipes appelées CPU (Commission disciplinaire Unique). Ces réunions regroupent divers corps de métiers, CPIP (Conseiller Pénitentiaire d’Insertion et de Probation), Chef d’établissement, Surveillant, Chef de bâtiment, Psychologue et nous-mêmes. C’est l’occasion pour les équipes de faire le point sur les situations des personnes. Pour nous c’est la possibilité de recueillir des informations, puisque nous ne connaissons pas la personne en dehors du cadre de nos entretiens. Pour surveiller efficacement certaines personnes, il faut que ces dernières l’ignorent au maximum. Il arrive que le personnel de la prison préfère surveiller discrètement une personne et estime que le fait de recevoir une convocation pour un de nos entretiens lui mettrait trop la puce à l’oreille, voilà pourquoi dans certains cas nous ne sommes pas autorisés à la rencontrer.
Des grilles de « détection de la radicalisation » sont mises en place pour les « professionnels encadrant la population carcérale ». Ce sont des suggestions de comportement avec des cases à cocher comme « oui » ou « non » qui reposent sur des grilles très binaires et fondées sur des observations très discutables. Voilà ce que l’on peut trouver sur une grille de détection :
Ensuite le personnel transmet toutes ces observations à sa hiérarchie qui décide alors de catégoriser la personne dans la case « radicalisé » ou « non radicalisé ». Il arrive aussi que la Direction Interrégionale nous envoie interroger une personne juste pour vérifier si celle-ci se radicalise ou pas. Cela peut parfois perturber la personne détenue qui subit alors un « traitement spécial » par l’équipe du personnel pénitencier au sein de sa prison — une surveillance plus accrue de ses faits et gestes, des rendez-vous avec notre binôme, des fouilles de cellules plus fréquentes, etc. — alors qu’elle estime n’avoir rien fait d’illégal.
Les vagues médiatiques et les différents évènements liés aux radicalisme islamique peuvent avoir des répercussions sur notre métier. Par exemple, lors des attentats de Nice le 14 juillet 2016, certaines personnes détenues ont crié de joie à leur fenêtre, ou ont lancé un « Allahu Ahkbar ». De ce fait, nos différents partenaires au sein des établissements pénitentiaires et ceux du SPIP en milieu ouvert (Service pénitentiaire d’Insertion et de Probation) nous ont envoyé plusieurs demandes pour des entretiens. Chaque prison ou SPIP craint que de nouvelles personnes se radicalisent, peut-être par peur d’une recrudescence de l’islamisme, mais je pense aussi que certains chefs d’établissements ne souhaitaient pas avoir de détenus dits « radicaux » puisque cela implique des protocoles de surveillance particuliers et l’arrivée d’intervenants extérieurs pour les évaluer. Parfois dire que tout va bien est bien plus simple.
C’est pourquoi parfois la CIRP (Cellule Interrégionale du Renseignement Pénitentiaire) nous interpelle afin d’aller voir une personne détenue suspectée de « se radicaliser ». Le problème alors se situe au niveau du signalement. C’est-à-dire que nous ne pouvons pas aller voir une personne si rien ne nous indique qu’elle est potentiellement « radicalisée ». Si nos informations ne proviennent pas de l’administration pénitentiaire, c’est qu’elle proviennent des services du renseignements, mais la source doit rester secrète pour que le renseignement puisse fonctionner. Dans ces conditions, comment faire face à une personne détenue en lui expliquant le motif de notre entretien sans éveiller les soupçons qu’ elle est surveillée par les Renseignements ? Nous devons donc trouver des prétextes alambiqués pour aller voir cette personne, et nous voilà de fait entre deux services : celui du PLAT et celui du Renseignement Pénitentiaire, et donc avec des informations sensibles.
La question des livres est très sensible lorsque l’on parle de radicalisation et d’actes extrémistes violents en détention. Il n’est pas rare que les livres circulent entre personnes détenues et certains ouvrages inquiètent plus que d’autres le personnel. Les livres ne sont cependant pas interdits et on peut s’en faire remettre de l’extérieur par un proche lors d’une visite parloir. Il suffit que le livre soit référencé avec un code ISBN pour que celui-ci soit admissible en détention. Autrement dit il n’y a aucune raison qu’un livre soit interdit ou soit confisqué si celui-ci à un dépôt légal, mais dans les faits ce n’est pas la même chose. Un des ouvrages les plus répandus et qui est parfois confisqué c’est La Citadelle du musulman de Shaykh al- Qahtânî. Il s’agit d’un ouvrage comprenant des invocations tirées du Coran, un ouvrage que l’on trouve en vente libre à la Fnac ou ailleurs. Bref c’est loin d’être un livre qui se trouve sur le marché noir, et pourtant… Il est parfois confisqué à quelqu’un lors de son arrivée dans la cellule.
Si vous êtes musulman·es et féru·e de lecture – qui plus est religieuse – vous avez le profil parfait d’un·e prosélyte. Si vous êtes religieux et que vous demandez à passer le permis poids lourds alors vous avez le profil idéal d’une personne qui souhaite reproduire les attentats de Nice. Si vous faites des études de psychologie en détention, vous avez le profil d’un manipulateur voir d’un recruteur. Et enfin si vous ne faites rien mais que vous êtes religieux, que vous ne faites pas de vague, que l’on n’entend jamais parleer de vous alors c’est louche, vous avez potentiellement le profil d’une personne qui s’isole et qui pourrait se préparer à un attentat suicide à sa sortie. Si toutefois vous avez le profil du « détenu parfait », que vous avez trouvé un logement, un travail, que votre conduite était exemplaire mais que vous avez des antécédents de violences ou un lien avec le terrorisme ou des personnes radicalisées, c’est que vous souhaitez vous fondre dans la masse pour pouvoir agir en sous-marin. Du point de vue de l’administration et des Renseignements, les personnes détenues ne sont presque jamais considérées autrement qu’à travers les faits qu’elles ont commis ou qu’elles pourraient commettre.
Au cours de mes trois années en poste je vais bénéficier d’une formation à L’ENM (Ecole Nationale de la Magistrature) sur les enjeux du terrorisme, ses stratégies, ses tactiques, etc. À cette occasion nous pouvons y voir l’évolution des techniques de propagande de L’État Islamique, les stratégies tactiques et militaires adoptées par les combattants etc. Cette formation est animée par des magistrat·es, le parquet anti-terroriste, des membres de la DGSI et DGSE ainsi que d’autres intervenant·es comme des enseignants-chercheurs spécialisé·es dans le Moyen Orient.
Cette formation est surtout à destination des magistrat·es mais quelques places sont aussi attribuées à l’administration pénitentiaire et elle a un très fort impact sur moi. J’en ressors complètement paranoïaque. À ce moment là je me trouve à Paris et pour regagner mon hôtel je n’ose plus utiliser les transports en communs. J’ai peur. Ce n’est pas d’une personne en Hijab ou portant une barbe dont j’ai peur – ça c’est l’image façonnée par les médias sur l’islamisme radical. En fait j’ai peur de tout le monde, toute personne peut être suspectée et soupçonnée d’exercer la Taqiya, c’est-à-dire de se dissimuler. Si une personne qui semble être « comme tout le monde » devient suspecte, alors tout le monde est suspect. Mes comportements changent, je ne prends que des taxi Uber dans lesquels je suis seul, je privilégie les bus avec très peu de monde au métro en me disant qu’avec peu de passagers ce serait une mauvaise cible pour un attentat.
Puis peu à peu, au fil des jours, le choc de la formation se dissipe et je recommence à utiliser le métro normalement. Je pense que les stigmates de cette formation sont derrière moi ; jusqu’au jour où je me trouve dans une rame de métro pleine de monde, et une personne qui monte me semble suspecte. Immédiatement, je lui attribue de mauvaises intentions, sans même lui adresser la parole. Je suis persuadé que cette personne va passer à l’acte, elle va se faire exploser d’un moment à l’autre, c’est sûr. Plus j’y pense, plus l’angoisse monte et ce sentiment parait prémonitoire. Mille questions se posent dans ma tête.
« Est-ce que je dois alerter tout le monde ? Mais dans ce cas, est-ce que je m’appuie sur un mauvais pressentiment ? Je pourrais être accusé d’avoir créé un mouvement de panique en suspectant une personne inconnue… Mais si je sors de la rame sans prévenir personne et que j’ai vu juste, alors tout le monde sera exposé et je serai coupable de n’avoir rien dit… Pire, est-ce que je me serais extirpé comme une personne égoïste ? »
Je décide d’attendre et de rester dans le wagon jusqu’au moment où je réalise que je me situe à quelques arrêts de la gare des trains. Cette jonction représente pour moi le lieu idéal pour passer à l’acte puisque qu’il y a beaucoup d’affluence en heure de pointe. Je sors alors quelques arrêts avant, accompagné d’un énorme sentiment de culpabilité, pour m’apercevoir quelques minutes plus tard qu’aucun incident n’a eu lieu sur cette ligne et que je m’étais trompé tout du long.
Ce moment est très important pour moi, parce que je me rends compte que je suis également tombé dans une paranoïa lors de mes entretiens. Tous les dires, faits et gestes de la personne sont vus d’abord sous le prisme de la mauvaise intention et non comme un acte, ou une parole anodine.
Comme je le disais précédemment chaque fait médiatique en lien avec la radicalisation peut avoir des répercussions directes sur notre métier. Après l’agression d’un surveillant dans une Unité Dédiée à Osny en novembre 2016, Le Ministre de la Justice, à l’époque Jean-Jacques Urvoas, annonce la fermeture des Unités Dédiées et priorise la sécurité du personnel pénitentiaire. Je me souviens qu’à ce moment-là nous étions au travail et nous apprenons ça sur Twitter. On s’est tous et toutes regardées en se demandant ce que nous allions faire, si notre poste allait disparaître ? Et si tout le travail fait avec les personnes allait s’arrêter subitement ? Finalement quelques jours plus tard nous apprenons qu’il s’agit d’un effet médiatique et que les Unités Dédiées ne fermeront pas mais changeront d’appellation.
Ces changements d’appellation sont survenus plusieurs fois. Il ne s’agit malheureusement pas que de changer des noms, puisque pour changer de noms et éventuellement modifier légèrement le fonctionnement, il faut des tas de réunions, de paperasses, de rassemblement de cadres. Tout ça est surtout politique mais amène le personnel à être constamment dans une espèce de confusion, se demandant à chaque fois ce qui allait encore changer, ce que cela allait impliquer sur les tâches de travail. Le personnel est parfois consulté mais cela vaut pour des raisons de politesse plus que fonctionnelles puisque leurs revendications sont très peu acceptées ou alors juste assez pour éviter l’indiscipline. Si une revendication est prise en compte par l’Administration pénitentiaire, c’est qu’elle a été suggérée par quelqu’un qui sait déjà à l’avance qu’elle ne va pas contre les intérêts des membres de l’assemblée. En d’autres termes rien dans ces revendications ne permettra de remettre en cause le fonctionnement de l’Administration.
Cette administration est principalement constituée d’hommes. J’ai vu ma collègue remettre plusieurs fois à leur place les hommes, qu’ils soient détenus ou faisant partie du personnel, au sujet de remarques déplacées, de blagues sexistes. La façon dont une femme est traitée par les hommes ne dépend pas de son statut hiérarchique car de nombreuses femmes avec des postes à responsabilités subissent ces remarques, et le fait d’être plus gradée amène souvent ces réflexions à se faire dans leur dos.
L’administration pénitentiaire est soumise au code vestimentaire de l’uniforme. Les personnes sans uniforme sont plus rares en détention que les personnes qui le portent, et les femmes sont minoritaires. Les éduc spé n’ont pas à mettre d’uniforme et je peux vous garantir que les remarques ou les regards sur les tenues, le maquillage, les chaussures portées, les jupes plus ou moins courtes, les pantalons plus ou moins serrés, sont fréquentes. Les femmes doivent constamment réfléchir à leur apparence, essayer de contrôler leur réponse pour ne pas vexer les hommes. Elles doivent accepter pour ne pas être mises de côté.
Ces réflexions sur l’uniforme et sur cette volonté à vouloir être comme les autres m’amènent à dire que l’administration pénitentiaire fait corps, il y a cette pensée unique liée aussi à l’obéissance hiérarchique. On ne questionne pas les ordres, on applique. Cette uniformisation de la pensée se façonne à plusieurs endroits selon moi. La première phase – que je n’ai moi-même pas eu à subir pour prendre mes fonctions – se passe à l’Enap (École Nationale de l’Administration Pénitentiaire). Le passage à l’Enap dure 8 mois et se fait sur un campus assez isolé dans lequel chacun dort dans une chambre ressemblant de près à une cellule et que les stagiaires partagent généralement avec une autre personne. C’est aussi un passage où l’on soude les liens de « la grande famille de l’administration pénitentiaire », où on a l’impression de faire partie d’un groupe, d’une communauté. C’est cela qui permet d’accepter plus de maltraitance de la part de la hiérarchie.
J’ai ressenti cette administration comme patriarcale mais aussi très infantilisante. Il faut savoir que même si la hiérarchie a tort, elle a quand même raison et si vous la contrariez alors vous serez sanctionné·es. L’Administration Pénitentiaire ne fait confiance qu’à son propre fonctionnement. Je me demande comment les personnes détenues peuvent être « accompagné·es » par des personnels malmenés. Ce passage est crucial à tel point que plus tard, lors de mon non-renouvellement de contrat, ma hiérarchie me reprochera de ne pas rentrer dans le rang et dira que la phase de formatage de 8 mois à l’Enap m’aurait fait le plus grand bien. Cette remarque me permettra de comprendre que c’est que ma remise en question des consignes — en fait des ordres — et ma volonté de chercher des explications qui me valent d’être catalogué comme indiscipliné, voire insolent. Cette remarque renforcera plus encore ma volonté de départ
Pour l’Administration Pénitentiaire, les raisons, les causes, les explications importent peu comparé à toutes les données qui peuvent être médiatisées comme des réussites : la baisse du nombre de personnes « radicalisées », l’augmentation des personnes suivies de très près etc. Or dans mon métier d’éduc spé, on cherche à connaitre le parcours des personnes. On ne cherche pas à leur trouver des excuses sur des actes commis mais plutôt à en trouver le cheminement. Comment en sont-elles arrivées là ?
Lors de mes débuts dans ce poste nous sommes libres de choisir quand mettre fin au suivi d’une personne. C’est-à-dire qu’au bout d’un certain nombre d’entretiens nous pouvons décider que le suivi est satisfaisant, et nous pouvons alors faire un relais avec une autre équipe de professionnel·les ou bien décider de stopper le suivi avec cette personne. Et puis un jour, ce fonctionnement change, notre service nous demande de faire une évaluation des personnes sur trois entretiens maximum. Ce jour-là je vois à l’œuvre une vraie logique de rentabilité de notre temps passé en entretien, il faut aller au plus vite à la recherche d’informations, quitte à en oublier le lien créé, l’adhésion de la personne. Quid d’une personne qui ne vient qu’à un seul entretien? Ce qui compte surtout au final, c’est que la personne soit classée soit comme dangereuse / inoffensive / prosélyte / influençable / avec un profil de leader…
Au fil du temps je m’aperçois même que beaucoup de nos partenaires ne s’attardent que sur la conclusion de notre compte-rendu écrit — quand ce n’est pas la seule partie qu’ils ont lu — faisant fi de nombreuses nuances ou d’explications majeures. Je vois aussi circuler des passages de nos écrits, extraits de leur contexte. C’est évidemment très problématique, isoler une phrase ou une conclusion d’un compte rendu revient à faire un énorme raccourci et ceux-ci peuvent être utilisés à mauvais escient, avec des conséquences terribles sur les vies des personnes.
À la base, je me suis engagé pour faire ma mission d’éduc spé et aller chercher le meilleur et l’humanité chez les personnes accompagnées. Mais de mon point de vue, en nous engageant nous sommes devenu·es des membres du Renseignement Pénitentiaire, non pas parce que nous en avons le statut officiel ou que nous faisons partie du service de renseignement, mais parce que les documents que nous produisons sont vus uniquement sous cet angle. C’est quelque chose que je n’ai pas du tout envisagée en postulant à ce poste et j’ai pourtant accepté petit à petit de prendre cette position. On se convainc de l’intérêt sécuritaire de cette mission, que notre rôle est nécessaire à cette tâche et surtout que cette dernière participe à la sécurité de nos concitoyen·nes.
Toutes les informations que nous récoltons et mettons en forme sont recoupées ensuite avec d’autres données émanant du personnel en détention carcéral, de la famille des détenu·es, de partenaires extérieurs, etc. En gros lorsque vous êtes suivi·e pour « radicalisation » il y a très peu de chance pour que tous vos faits et gestes ne soient pas rapportés, surveillés et interprétés. Si vous parlez arabe au téléphone avec votre famille ou d’autres détenu·es, c’est certainement que vous ne voulez pas être compris·e donc vous cachez potentiellement quelque chose. On pourrait envisager un usage affectif de la langue arabe, ou une façon de se rapprocher de quelqu’un, mais tout, même l’intime, devient sujet à suspicion, interprétation, classification.
Ce que je raconte ici dans mon témoignage concerne la Direction Interrégionale dans laquelle j’ai travaillé mais pas forcément les autres, car chaque Interrégion n’a pas nécessairement le même fonctionnement. Au moment de mes fonctions, des directives nationales sont formulées par la DAP (Direction de l’Administration Pénitentiaire) mais ensuite chaque DI (Directeur Intérregional) applique ses directives selon son bon vouloir ou divers intérêts. Rien n’est harmonisé, et cela s’applique dans tous les domaines, même celui des Ressources Humaines, les contrats, les payes, le rattachement administratif ou bien la localisation des équipes.
Certaines DISP (Direction Interrégionale du service Pénitentiaire) font des équipes sur chaque antenne du SPIP (Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation) quand d’autres les rattachent à La DISP. Certaines équipes sont rattachées au DSD (Département Sécurité et Détention), ce qui traduit une approche de sécurité et renseignement puisque c’est ce service qui gère aussi le renseignement. D’autres encore sont rattachées à un DFSPIP (Directeur Fonctionnel des Services Pénitentiaires d’Insertion et de Probation) qui endosse une casquette plus « sociale ». Dans certaines régions, lorsqu’il s’agit de personnes avec des contraintes judiciaires uniquement ou des aménagements de peines, des binômes sont autorisés à des entretiens à domicile, mais certaines DISP refusent cette approche. Certain·es d’entre nous sont autorisé·es à voir les personnes seules en rendez-vous, d’autres ne sont autorisé·es à travailler qu’en binômes. Cette hétérogénéité de fonctionnement renforce encore plus le sentiment d’incohérence de la mission. Elle démontre aussi à quel point l’administration est incapable de suivre un ordre de façon harmonisée, ce qui est très paradoxal vu ce qu’elle exige de la part de ses employé·es.
Durant mes trois années en fonction, je suis témoin d’un énorme taux de renouvellement dans notre équipe et bien souvent pour des raisons qui sont les mêmes à chaque départ. Ces raisons ayant été remontées plusieurs fois à notre hiérarchie et pourtant cette dernière ne trouve jamais bon de se remettre en question afin de créer l’adhésion au poste. Ces raisons sont :
Dans mon cas, je suis tenu de recevoir les personnes uniquement accompagnée d’un·e psychologue, sauf cas très exceptionnels. Il en est de même pour mon ou ma collègue. La rédaction des document doit aussi être réalisée ensemble et uniquement ensemble. Je ne rédige jamais en mon nom propre un compte- rendu. Le problème de ce fonctionnement est qu’il faut parfois trouver un consensus, voire s’effacer ou s’imposer face à l’idée de l’autre. Ceci pose donc forcément un problème dans le document écrit produit. Admettons que nous ne soyons pas du tout d’accord sur la personne… Nous finissons parfois par produire des documents qui contiennent deux parties, celle de l’éducateur et celle de la psychologue. Ces écrits peuvent alors rentrer en contradiction quand éducateur et psychologue ont des conclusions différentes.
Même si j’ai trouvé le moyen de travailler avec les personnes, j’ai compris assez rapidement que ce n’est pas l’objectif premier de ma mission : il s’agit tout d’abord « d’évaluer les risques » chez ces personnes. À la fin, une personne détenue m’interpelle en me disant: « Vous êtes bien éducateur ? Alors en quoi vous allez pouvoir nous aider aujourd’hui ? » À ce moment là, je peux jouer la carte de l’hypocrisie et tenter de mettre en place un outil pour la contenter mais, ne croyant plus du tout à ce que je fais, je n’en ai ni l’énergie ni l’envie. Je ne veux plus faire semblant. Je lui réponds que ma mission n’est pas de l’aider. À cet instant précis une réelle rupture avec mon métier se fait sentir et je sais que c’est définitivement fini pour moi.
Lorsqu’enfin je décide de quitter mes fonctions, je repars avec l’intime conviction que l’enfermement d’une personne n’est pas une solution et encore moins quand aucune autre perspective ne l’accompagne. Son esprit, sa réflexion, sa capacité à s’ouvrir sur l’extérieur, à adhérer au fonctionnement de la société ne fait que s’étioler pour finalement créer un rejet de celle-ci. Je ne dis pas qu’aucune personne ne peut espérer une « insertion sociale » facile après un séjour en prison mais les chances sont minces — comme le prouve le nombre de récidives —, il est difficile de sortir indemne de ce monde violent, maltraitant, sécuritaire, militaire et infantilisant.
Durant mon parcours dans le service du PLAT, mes collègues et moi-même avons également proposé de suivre d’autres personnes en lien avec la « radicalité ». Nous voulions élargir le spectre comme certain·es de nos collègues l’ont fait avec des indépendantistes basques par exemple. Le but était d’étendre nos missions à toute forme de contestation violente. Cela pouvait s’adresser aux groupes féministes, aux groupes écologistes, ou groupes d’extrême droite, et bien d’autres encore, du moment que ceux-ci utilisent la violence comme moyen de se faire entendre. Ce projet a très vite été écarté pour nous. Notre direction interrégionale nous a répondu que la priorité du moment était le terrorisme islamiste mais que l’idée pouvait être conservée si le focus médiatique est plus tard fait sur d’autres groupes considérés comme « terroristes », allant contre les principes de la laïcité, de l’État et de son fonctionnement. Tout ceci est bien sûr justifié par la volonté d’assurer la « sécurité publique ».
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Métropoles mortifères, entretien avec Guillaume Faburel sur la métropolisation et l’urbanisation du monde. Nous avions déjà rencontré Guillaume Faburel en janvier 2020 à la Maison de l’écologie de Lyon.
La critique de la civilisation passe nécessairement par une critique de la ville en tant qu’organisation sociale, spatiale et politique. C’est pourquoi, dans cet épisode nous nous attardons sur la construction des métropoles, l’écocide qu’elles engendrent, les visions et imaginaires technicistes qu’elles véhiculent. Selon Guillaume, «nos corps sont devenus des véhicules. En étant en ville, nous sommes tous des agents involontaires de cette construction biopolitique d’un pouvoir qui a d’abord pour essence et pour raison l’économie du capital.» Ainsi, au nom de vertus écologiques, les décideurs métropolitains mettent en œuvre des politiques de classe. Des classes urbaines qui voient dans l’écologie la santé personnelle et le bien-être.
Quitter la ville, oui mais pour aller et pour faire quoi ? Comment construire une écologie de l’autonomie ? Nous verrons les possibilités de relocalisation écologique dans les périphéries et les avenirs qu’elles dessinent. Pour ne plus participer «à son corps défendant de la réalité écologique de cet environnementalisme gestionnaire». Quitter le bateau amiral, le déserter, c’est ne plus servir de «combustible premier» au développement métropolitain, de sa gentrification et de sa ségrégation. C’est mettre le capital urbain face a ses propres contradictions.
Les métropoles barbares, Guillaume Faburel, Éditions le passager clandestin, 2019 :
Pour en finir avec les grandes villes, Guillaume Faburel, Éditions le passager clandestin, 2020 :
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Rencontre publique et discussion avec Audrey Vernon à propos de son livre et spectacle Billion Dollar Baby. Nous enregistrons ce podcast en direct au théâtre L’Art Dû de Marseille, lors de l’opération “théâtres ouverts” le 30 janvier 2021.
Audrey Vernon est comédienne et écrit aussi ses propres spectacles. En 2009 elle a écrit Comment épouser un milliardaire, un spectacle joué 500 fois pendant 10 ans. À partir de 2018, Audrey s’est lancée dans la création d’un nouveau spectacle, Billion Dollar Baby. Les représentations sont malheureusement en pause à cause de l’épidémie du moment. Mais les Éditions Libre viennent de publier le texte, et on va pouvoir en discuter aujourd’hui. Ce n’est pas souvent qu’on a des œuvres artistiques d’écologie radicale, et ce spectacle est exceptionnel parce qu’il fait un panaroma assez large du désastre écologique et social en cours, tout en étant drôle, intelligent, critique. Il s’inscrit bien dans une culture de résistance. C’est encore plus visible avec le livre grâce à toutes les annexes qui l’enrichissent pour penser la situation actuelle.
“S’adressant tour à tour au lecteur, à son mari milliardaire et à son enfant à naître, elle aborde avec bienveillance les problèmes de notre temps : la sixième extinction de masse, le changement climatique, la menace nucléaire, la privatisation de l’eau et la destruction de multiples cultures humaines au profit d’une seule civilisation marchande et planétaire, en particulier de sa classe dirigeante.”
Le livre Billion Dollar Baby d’Audrey Vernon est édité aux Éditions libre.
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À Saint-Martin-le-Vinoux, dans l’agglomération de Grenoble, il y a une parcelle d’environ 5000m2 : les jardins de la Buisserate. Cet îlôt de nature au milieu du béton est utilisé par les habitant·es des résidences populaires. Oui mais voilà, la Métropole doit s’étendre. En 2012, le maire monte un projet immobilier pour construire 4 immeubles à la place des jardins. En 2019, les habitant·es s’organisent : pétition, manifestations, sensibilisation, recours en justice, etc. pour éviter la destruction.
Depuis plusieurs semaines, 7 personnes subissent la répression pour avoir tenté de défendre les jardins. Elles ont été mises en examen pour association de malfaiteurs, groupement en vue de commettre des dégradations, et intrusion sur un terrain privé en vue d’y habiter. Dans ce contexte, Floraisons est co-signataire d’une tribune de soutien. Nous leur témoignons notre solidarité, ainsi qu’à toutes les personnes qui se battent pour la défense du vivant.
C’est pourquoi ce vendredi 11 décembre, nous assistons à la conférence de presse organisée devant le Palais de Justice de Grenoble. À cette occasion s’expriment des membres du Collectif Avenir des Terres, du collectif anti-repression 38, de France Nature Environnement, des Citoyens pour le Climat Grenoble, deux personnes mises en examen et leur avocat, et des habitant·es du quartier.
Dans la nuit du 4 septembre dernier, 6 personnes ont été interpellées en périphérie de Grenoble à Saint-Martin-le-Vinoux sur les jardins ouvriers de la Buisserate, qui étaient menacés par un projet immobilier. Après 60h de garde-à-vue, 5 perquisitions et des prises d’ADN parfois forcées, elles ont été mises en examen pour association de malfaiteurs, groupement en vue de commettre des dégradations, et intrusion sur un terrain privé en vue d’y habiter. Depuis, elles subissent un contrôle judiciaire extrêmement strict : assignation à résidence entre 20h et 7h, interdiction de quitter le territoire français ou de se rendre sur la commune de Saint-Martin-Le-Vinoux, obligation de pointer chaque semaine au commissariat et de trouver un emploi ou une formation, et interdiction d’entrer en contact les uns et unes avec les autres. Le 6 octobre, une 7ème personne a été mise en examen pour les mêmes faits et subit aujourd’hui la même répression.
Pourtant, leur seul crime commis dans cette affaire est d’avoir, et pour seulement certain-e-s d’entre eux, pénétré sur ces jardins. Ils et elles souhaitaient participer à la mobilisation autour de la défense de ce lieu en ouvrant, sur les jardins, un lieu de vie et d’échanges pour les habitant-e-s du quartier. À l’heure où l’artificialisation des sols et la destruction de la biodiversité mettent l’avenir de notre planète en péril, ce sont les personnes qui s’y opposent qui se voient criminalisées. Face aux impasses juridiques auxquelles la mobilisation a fait face, c’est toute une inventivité combative au service du Bien Commun qui est menacée par une procédure démesurée.
Nous, associations, syndicats, collectifs et organisations politiques, nous indignons de ces procédés, et souhaitons témoigner notre inquiétude sur l’avenir des mobilisations écologiques quand la justice réprime celles et ceux qui mettent leur vie en jeu pour l’avenir du monde qu’ils et elles habitent. Nous souhaitons témoigner notre soutien aux 7 personnes mises en examen, ainsi qu’à toutes les autres qui se battent pour la justice climatique.
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Un épisode de Technotombeau étudie les anarchistes naturiens.
« Le progrès est le mythe qui nous assure que “en avant toute” n’a jamais tort. L’écologie est la discipline qui nous enseigne que c’est un désastre ». Technotombeau est une série de podcasts consacrée à la technique, la civilisation et l’énergie, écrite et réalisée par les stagiaires du blog Floraisons.
Pour cet épisode, on s’est dit qu’on allait prendre un peu de recul sur le mouvement social et écologiste et voir du côté de l’histoire et de certains précurseurs méconnus. On fait un voyage dans le temps, et on part à la rencontre des anarchistes naturiens. Pour cela on s’appuie sur un petit livre présenté par François Jarrige et publié aux Éditions du Passager clandestin : Gravelle, Zisly et les anarchistes naturiens contre la civilisation industrielle.
Avant de commencer, un petit point sur les mots. Nous parlons du mouvement des naturiens, au masculin, mais il semble important d’ajouter que des femmes ont pris part à ce mouvement. On peut donc parler de naturiens et de naturiennes, pourtant l’histoire a encore une fois oublié les femmes. Pour que ce ce soit plus simple, on alternera masculin et féminin pour désigner ce mouvement.
On remonte à la fin 19e siècle en France, la période qui nous intéresse se situe à peu près entre 1894 et 1914. On est en 3e République, il y a eu la Commune de Paris et sa sanglante répression. La République bourgeoise déçoit, trahit et inspire un sentiment de révolte. Dans ce contexte, l’anarchisme connaît un âge d’or.
On a déjà parlé d’anarchisme sur Floraisons, notamment en lisant Malatesta et en rencontrant Isabelle Attard ou Francis Dupuis-Déri. L’anarchisme est un mouvement de refus de toute autorité, qui nait du mouvement ouvrier et socialiste. Il rejette trois formes d’autorité principales, politique, économique et morale :
Dans un article de l’Encyclopédie anarchiste, Sébastien Faure définit L’anarchisme comme « la lutte incessante des militants libertaires contre toutes les institutions qu’ils veulent abattre ; […] l’ensemble des efforts qui ont pour but de préparer et hâter l’éclosion de la période révolutionnaire proprement dite et d’assurer au mouvement anarchiste, dès la révolution, la plus puissante vitalité et les meilleures conditions de développement. »
Tou·te·s les anarchistes n’attendent pas patiemment le grand soir et certains veulent transformer le monde ici et maintenant. Pour ce faire, ce mouvement expérimente des formes très variées de militantismes. Attentats, vols, sabotages, boycotts, mais aussi manifestations, lutte syndicale, apprentissage collectif, réforme des modes de vie, expériences communautaires, etc.
En 1890, le milieu anarchiste n’est donc pas homogène. Il compte de nombreux courants, différentes tendances, c’est ce qui rend l’anarchisme riche et complexe. Les naturiens font partie des petites rivières qui irriguent la pensée et les expériences anarchistes. Et c’est justement d’eux que nous allons parler aujourd’hui.
À la fin du 19e, les anarchistes comptent environ 1000 militant·es actif·ves, et les naturiennes sont tout au plus une centaine. Ils et elles sont donc une petite frange du mouvement anarchiste.
Le mouvement des naturiens est né à Paris en 1895. Parmi les figures importantes, on peut nommer Émile Gravelle, Henri Zisly et Félix Beaulieu. Ils publient et créent des groupes, principalement constitués de travailleurs qualifiés. Ces travailleurs sont alors menacés : Paris subit une industrialisation qui entraine la fermeture de nombreux ateliers. Ils n’ont pas la même perspective que les prolétaires de la grande industrie, ces derniers étant plus influencés par le communisme collectiviste.
On peut rapprocher les naturiens d’un anarchisme individualiste, ce courant pense la révolution d’abord par un changement à l’intérieur de soi. Ce n’est pas un changement à la manière des colibris d’aujourd’hui déconnectés des réalités sociales, mais plutôt dans une perspective que « tout est politique » et donc de déconstruire aussi ce que la société a fait en nous.
Les naturiennes critiquent la civilisation industrielle et militent pour un retour à ce qu’ils appelaient « la vie naturelle ». Les naturiens sont incompris par les autres anarchistes car ils ne partagent pas le même engouement que leurs camarades pour l’industrialisation. Ils sont moqués, ignorés, avec pour résultat d’être aujourd’hui largement inconnus.
On va maintenant examiner 3 idées centrales dans le mouvement naturien :
Entre 1894 et 1914, la société industrielle est bouleversée par de grandes mutations économiques et techniques. C’est la montée des industries du pétrole, de la chimie et de l’automobile. Et de nombreux anarchistes s’émerveillent des potentialités de ces découvertes, ce contre quoi les naturiennes vont s’opposer.
Les naturiens estiment que les miracles du « Progrès » sont un piège, un miroir aux alouettes, dont le coût social et environnemental ne cesse de s’alourdir. Déforestation, pollution, urbanisation massive, inégalités sociales, alimentation chimique, épuisement des ressources, stress, maladies professionnelles, etc.
Ils et elles pensent que tout ce système mécanisé est un « monstre aux multiples formes » qui aliène, qui oppresse. Ils s’opposent au « Dieu machine » car cela ne correspond pas à leur définition de l’émancipation.
Ils et elles se méfient des systèmes qui veulent « organiser les choses au mieux » mais qui sont basés sur l’esclavage. Parmi ces systèmes, il y a bien sûr le capitalisme et la république parlementaire, mais aussi le salariat, le collectivisme, les usines et les mines, le développement industriel et mécanique.
Selon eux, il ne peut y avoir d’égalité véritable que grâce à une vie facile et simple que tout le monde peut réaliser. Cette condition est rendue impossible dans la vie moderne, complexe et organisée à grande échelle dans les cités industrielles. Il faut donc trouver d’autres espaces pour la réalisation de ces aspirations.
Les anarchistes naturiens détestent la guerre et la concurrence, ils recherchent l’harmonie et l’entraide. En toute logique, ils et elles refusent de s’adapter à l’enfer de l’industrie, à sa hiérarchie, ses impératifs, aux usines et aux villes polluées. Pour eux, la civilisation industrielle n’est pas réformable. Ils y sont donc radicalement opposés et cherchent à la renverser.
Les figures majeures de l’anarchisme comme Reclus ou Kropotkine font confiance au progrès technique, qui permettra selon eux d’instaurer une société d’abondance et une redistribution équitable. Mais ces promesses tardent à venir, et parmi les naturiennes, certaines se déclarent « antiscientifiques ». Ils critiquent l’emprise croissante de la science, perçue comme la nouvelle religion du moment. Ils dénoncent la vanité et les prétentions des savants en révélant les effets potentiellement dévastateurs de leurs découvertes.
Les naturiens ont en commun avec les autres anarchistes l’idée que le Pouvoir ne doit pas être conquis, mais qu’il doit être détruit. Sauf que les naturiens appliquent aussi ce principe aux forces productives de la civilisation. Contrairement aux grands mouvements socialistes ou communistes, ils ne veulent pas se les approprier, même collectivement, mais plutôt les détruire.
Pour eux, une révolution qui maintient en place les mines, les usines etc. n’est pas une vraie révolution. Il s’agit du même système industriel avec de nouveaux maîtres et de nouveaux propriétaires. Ils pensent qu’il n’y aura de changement véritable que si on s’attaque à l’infrastructure même de ce système d’exploitation.
Les anarchistes naturiens proposent des critiques légitimes de la civilisation. En revanche, en réaction au mythe du Progrès, ils se mettent à imaginer le mythe de « l’état naturel ». Comme de nombreuses religions, ce mythe est construit en miroir du réel. Le monde moderne a tous les défauts ? Il est source d’inégalité, de pauvreté, d’artificiel et d’aliénation ? Alors l’état de nature procure harmonie, abondance, authenticité et liberté. Si la civilisation est l’enfer, l’état de nature est le paradis.
Cet appel à l’état de nature est bien sûr critiquable, et on peut le rejeter au même titre que n’importe quel mythe. Il ressemble au « mythe du bon sauvage », qui est une construction condescendante et raciste. L’idéalisation des modes de vie primitifs, le primitivisme, pose des problèmes politiques et on en parlera dans un prochain épisode.
Toutefois, les anarchistes naturiens ne sont pas de simples fabulateurs. Certains voyagent et rencontrent d’autres peuples, ce qui nourrit leur critique. De plus, à cette époque, de récentes découvertes archéologiques viennent contredire la représentation de peuples dits « primitifs » comme fondamentalement barbare et violentes.
Non, toutes ces sociétés ne vivaient pas dans une misère effroyable et une violence omniprésente. Certaines sont paisibles et jouissent d’une relative abondance. Certes, dans leur idéalisation, les anarchistes naturiennes sélectionnent uniquement les éléments qui vont dans leur sens, ce qui constitue une limite à leur démarche.
En fait, les choses ne sont pas aussi simples. Zisly écrit que « l’état naturel » n’est pas « le retour en arrière, mais au contraire, c’est la vraie marche en avant, pour l’existence du vrai progrès, tangible, réel ». Il utilise donc ici la notion de progrès, non pas avec mais contre la civilisation industrielle.
Les naturiennes ne veulent pas devoir choisir entre le retour aux cavernes d’un côté ou le développement industriel de l’autre. Ils et elles cherchent une autre voie, fondée sur la promotion de l’autonomie, de l’entraide, de la simplicité.
En fait, les naturiens créent un mythe alternatif, ils mettent en scène celui de « l’âge d’or », pour défier le discours dominant. Au même moment, le mythe de la « grève générale » gagne en succès. Sans oublier celui de la « mission civilisatrice » de l’Occident qui justifie la colonisation (cf Jules Ferry, Discours sur la colonisation, 1885). On peut encore mentionner mythe de la Destinée manifeste qui sert d’alibi à l’expansion vers l’Ouest américain.
C’est pourquoi, on peut aussi considérer que les naturiens formulent une utopie émancipatrice. Leur objectif est de contester la supériorité des peuples dit « civilisés ». Leur rejet radical de l’industrialisation prend une forme provocatrice. Ils et elles veulent avant tout créer une rupture.
Les anarchistes ont vécu l’écrasement de la Commune. Les naturiens ne veulent plus changer le système de l’intérieur. De plus, ils sont fatigués de la pollution des villes. Ils et elles désirent faire sécession avec la civilisation.
C’est pourquoi dès la formation des premiers groupes naturiens, ils cherchent des solutions concrètes. Ils veulent expérimenter sans attendre et montrer que d’autres vies sont possibles. Alors ils fondent des communautés et des coopératives. Ils se lancent dans des projets de fermes autonomes et de colonies, en espérant que cette démarche se répandra.
Dans ces expériences, de nombreuses réflexions sont traduites en action. Par exemple la fin de la spécialisation du travail et la fin du salariat sont mises en place. Un autre rapport aux enfants se développe, à une époque où les enfants sont énormément soumis, il s’agit de mettre fin à cette domination et à cette hiérarchie. Ils et elles expérimentent aussi l’amour libre et tentent d’instaurer une égalité entre les sexes. Il y a l’exemple de la communauté de Vaux, très visitée par les anarchistes urbains qui viennent s’en inspirer.
Malheureusement ces colonies naturiennes échouent dans leur objectif de transformer le monde. Avec les années, elles perdent en radicalité et se centrent uniquement à des réformes de mode de vie.
Après la Grande Guerre, le mouvement naturien se désagrège vers une forme de propagande végétalienne et de repli sur soi, avant de disparaître. La violence de la guerre, la révolution bolchéviques hostile aux anarchistes, la crise des années 30, la deuxième guerre mondiale, la modernisation et l’artificialisation du monde… tout cela contribue à enterrer les idéaux naturiens, et plus largement à l’affaiblissement considérable du mouvement anarchiste.
« Nos adversaires ont toujours eu la singulière manie de croire que nous abolissions tout progrès intellectuel et voulions vivre à l’état de bête. Or, jamais dans nos écrits nous n’avons dit que nous abandonnions la culture du cerveau. Nous ne voyons pas que respirer l’air pur, manger tous les jours à sa faim, se vêtir de chaudes fourrures faites de dépouilles animales et habiter nos cabanes enguirlandées, empêchent les hommes d’être intelligents, de penser et d’agir, aussi bien, et même plus facilement qu’à présent, et que pour être musicien, poète, modeleur, etc. il faille vivre dans nos cités, dans des habitations malpropres, absorber des aliments frelatés, et travailler toute une vie pour l’engraissement de parasites. Le progrès intellectuel peut parfaitement grandir au sein de la Nature, la faculté d’exercer la force et l’adresse, de chanter, déclamer, peindre, modeler, se rencontrer chez tous, on verrait chacun se livrer librement et avec amour à son désir le plus cher, sous l’impulsion résultant de la bonne constitution physique. »
— La Conception libertaire naturienne, Henri Beylie et Henri Zisly, 1901
« Et l’on pourra perpétuellement décapiter des rois, déposer des empereurs, éventrer des présidents de république, la situation restera la même tant qu’il y aura des mines, des usines et des chantiers. Tant que l’Artificiel établi pendant les siècles d’esclavage sera considéré comme base de système de vie, il y aura exploitation de l’homme par l’homme, il y aura spoliation, sans parler de la dégradation toujours continue et aggravée de la Nature.
— Révolution, Émile Gravelle, 1898
Tout d’abord on découvre que les anarchistes naturiens sont de vrais précurseurs, et ça fait du bien de voir cet ancrage historique. Ils et elles font partie de notre histoire, de notre héritage intellectuel, avec leurs qualités et leurs défauts. On remarque clairement la filiation entre les naturiens et les primitivistes contemporains, ou anarcho-primitivistes, mais également les anti-civ (pour anti-civilisation), les anti-tech, l’écologie radicale, et plus largement tout le courant de la décroissance.
L’ampleur du désastre écologique au temps des naturiens est sans commune mesure avec la situation actuelle. Pourtant, nombre de leurs analyses et critiques étaient déjà justes et clairvoyantes. Cependant leurs expériences et leurs échecs nous renvoient à nos propres questionnements d’aujourd’hui. Saurons-nous être plus efficaces ?
Aujourd’hui, l’engouement de certaines militant·es et organisations pour l’industrialisation est encore franchement très problématique. On ne résoudra pas les problèmes de l’industrie avec encore plus d’industrie. C’était déjà valable au temps des naturiennes et ça l’est encore plus dans nos sociétés du 21e siècle.
Par ailleurs, les industriels ont adapté leurs stratégies depuis un siècle. Aujourd’hui ils infiltrent nos mouvements, colonisent l’imaginaire des militantes, repeignent leurs merdes en vert. Contrairement aux naturiens, nous devons maintenant résister à leurs puissantes campagnes de marketing et de greenwashing. En avons-nous la capacité ?
Nous devons être attentif·ve·s et critiques face aux appels qui nous promettent des sociétés écologiques clé en main ! Il semblerait que le mouvement écologistes est profondément tiraillé par deux formes de mythes. D’un côté les promesses que grâce au progrès techniques et aux merveilles de la science, on va mettre un terme à la crise écologiste et tout ira bien. Et de l’autre la tentation primitiviste qu’avant la civilisation tout était parfait et qu’il suffirait de copier ce qu’on croit être le mode de vie de telle ou telle société primitive.
Les utopies sont-elles nécessaires ? Dans tous les cas, mieux vaut garder une certaine distance avec celles-ci. Les appels à la nature sont dangereux, surtout si les analyses sont superficielles. Ils peuvent faire le lit d’idéologies autoritaires à l’opposé des idéaux anarchistes.
C’est aussi prendre le risque, comme les anarchistes naturiens, d’être incompris, marginalisés, dénigrés puis oubliés. Néanmoins, il semble aussi important de déconstruire, comme l’on fait les naturiennes, les subjectivités modernes. C’est-à-dire ce qu’il s’est ancré en nous de capitalistes et technicistes en nous. Et nous pouvons sérieusement nous poser la question des lieux de vie comme forme d’action militante.
Les naturiens peuvent être une source d’inspiration réelle, mais nous devons faire mieux. Nous pouvons choisir une autre voie, celle du démantèlement réaliste de la civilisation, sans idéaliser pour autant un passé imaginaire. Certes, il nous faut rompre avec l’imaginaire dominant et inverser la tendance. Mais critiquer le mythe du progrès ne nous oblige pas à adhérer à de nouveaux mythes passéistes.
Les naturiens ont eu l’espoir et le courage de fonder des colonies, mais ils et elles se sont embourbé·e·s dans cette logique de retrait. Cultiver la terre et faire société autrement peut constituer des berceaux de résistance. Mais à condition de mettre en lien ce retrait avec les luttes et des stratégies offensives.
Pour cela, nous devrions privilégier la culture d’opposition à la culture alternative. Par exemple en visant des changements politiques et économiques plutôt que psychologiques ou culturels. Ou encore en ciblant les institutions matérielles plutôt que « l’insurrection des consciences ». Comme disait Andrea Dworkin :
« Une résistance politique s’active jour et nuit, clandestinement et ouvertement, là où on la voit et là où on ne la voit pas. Elle se transmet de génération en génération. Elle est enseignée. Elle est encouragée. Elle est célébrée. Elle est intelligente. Elle est pleine de bon sens. Elle est engagée. Et à un moment, elle va gagner. Elle va gagner. »
C’est quoi le problème avec la civilisation ? Le productivisme ? Le Progrès ? Comment résister efficacement ? On continuera nos réflexions dans un prochain épisode de Technotombeau. Merci pour votre écoute et votre soutien, partagez ce podcast s’il vous a plu. Technotombeau est une série disponible sur les plateformes de streaming ainsi que sur le blog floraisons.
Pour aller plus loin on peut aussi vous conseiller la lecture du livre qui a largement inspiré cet épisode : Gravelle, Zisly et les anarchistes naturiens contre la civilisation industrielle. Il est présenté par François Jarrige, et c’est aux Éditions du passager clandestin.
« Nous avons besoin d’organisation, de mobilisation et de courage. Les infrastructures actuelles qui détruisent la planète doivent être visées, et le système politico-économique qui en est responsable doit être démantelé ».
Plusieurs articles parus dans le mensuel Le Naturien en 1898 ont été retranscris sur ce site.
L’article Technotombeau 1 – Les anarchistes naturiens est apparu en premier sur Floraisons.
« Le progrès est le mythe qui nous assure que “en avant toute” n’a jamais tort. L’écologie est la discipline qui nous enseigne que c’est un désastre ». Vous écoutez Technotombeau, une série de podcasts consacrée à la technique, la civilisation et l’énergie, écrite et réalisée par les stagiaires du blog Floraisons.
Avant de commencer on va vous présenter un peu Technotombeau. Technotombeau c’est quoi ? C’est une série technocritique, c’est-à-dire critique de la technique, des technologies, mais plus globalement on va réfléchir aux machines, aux villes, à l’énergie, au progrès, à la civilisation, etc.
Une série sur les machines et l’énergie, pour quoi faire ? Eh bien pour deux raisons principales. La premiere c’est qu’on pense que ça peut être passionnant, en qu’on voudrait le communiquer. Et la deuxième c’est que ça nous concerne toutes et tous. En effet, les critiques de la technique et de la civilisation enrichissent les questions de démocratie, d’écologie et de luttes.
On n’est pas des spécialistes, juste ça nous intéresse. On découvre et on vous emmène avec nous dans cette aventure. Nous allons lire, faire des rencontres et vous en parler. En fait Technotombeau c’est comme partir en exploration, on a une immense carte, vaste, avec beaucoup de terra incognita.
Notre souhait ? Tenter de mieux comprendre le problème auquel on fait face : le désastre écologique et social. Cela va nous aider à penser plus précisément nos objectifs et nos stratégies, et ainsi mettre un terme à l’écocide de façon radicale et non superficielle. On espère que cette série sera une contribution utile à la culture de résistance.
Floraisons est un podcast militant, c’est pourquoi dans chaque épisode de Technotombeau, on ne va pas seulement présenter des idées ou des faits qu’on trouve intéressants. On va se demander quelles leçons on peut dégager pour notre mouvement. On va réfléchir comment tout ça peut éventuellement s’articuler avec les luttes sociales et écologistes, puisque c’est bien ça notre objectif principal.
L’article Technotombeau – Préambule est apparu en premier sur Floraisons.
Entretien avec Nicolas Casaux sur la critique de la civilisation et de la technique. Nicolas est auteur et traducteur pour le site Le Partage, qui publie des analyses consacrées à l’écologie, l’activisme, l’histoire et la civilisation industrielle. Nicolas a aussi traduit des livres aux Éditions Libre.
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Nicolas Casaux commence sa politisation en étudiant la théorie anarchiste « classique » avec des amis. Il découvre ainsi la critique du monde des médias de masse dans les sociétés industrielles (Chomsky, Herman, Pilger). L’idée lui vient donc de créer une sorte de « contre-média » ou média « alternatif » pour proposer d’autres analyses. C’est comme ça que nait le blog Le Partage. Plus tard il se passionne pour l’éco-anarchisme, ou écologie libertaire, ainsi que la critique anti-industrielle ou techno-critique. Il cite notamment les Éditions La lenteur, Bertrand Louart, PMO, Éditions l’Échapée, etc. Le blog Le Partage s’est peu à peu orienté vers ce qu’il appelle la critique socio-écologique radicale. De fait, on ne devrait jamais discuter de l’écologie et du social séparément.
Plus récemment Nicolas fait la découvert des anarchistes naturiens. On peut citer Émile Gravelle et Henry Zisly pour la fin du 19e siècle. Ces auteurs ne font pas partie des figures anarchistes grand public comme Proudhon, Bakounine, Kropotkine. Les naturiens avaient beaucoup de points communs avec les autres anarchistes. On peut les considérer comme précurseurs de la critique de la civilisation actuelle. Préoccupés par l’écologie, ils reprochaient à leurs camarades certaines croyances. La foi dans les progrès techniques du machinisme et au développement des forces productives est courante chez les anarchistes. Pour les naturiens, il n’y a pourtant rien à attendre d’un tel système. Leur objectif visait plutôt à se libérer de l’asservissement des machines.
Derrick Jensen est associé à un courant qu’on dit « anti-civilisation » aux États-Unis. Ce courant est quasiment inexistant en France. Cependant les anarchistes naturiens, à leur époque, avaient entamé la critique de la civilisation. Ils voulaient se débarrasser de l’assujettissement des humains à l’État et un système socio-technique autoritaire et nuisible. On peut faire remonter la critique de la civilisation à des philosophies plus ancienne comme le taoïsme, ou plus largement à tous les peuples qui ont résisté et se sont battus contre la civilisation. Il se pourrait que la critique de la civilisation soit une pratique millénaire aussi ancienne que la civilisation elle-même.
Nicolas fait un bref rappel de l’histoire du mot civilisation, dans quelles sociétés il a été inventé, à l’origine pour désigner l’état d’avancement atteint par les élites pour les différencier des classes inférieures. Ce mot sert à distinguer les classes supérieures, les sociétés supérieures, jusqu’à la justification de la suprématie, de la mission civilisatrice, de la colonisation, etc. La civilisation est un long mouvement encore en cours de standardisation de l’humanité qui commence avec les premières cités-États en Mésopotamie. Avec la sédentarisation, les premiers États et villes, amorcent le début de l’urbanisation du monde. Les villes s’accompagnent d’entassements d’êtres humains, de démesure, de hiérarchies, de destructions environnementales.
Ce serait idiot de prétendre qu’avant la civilisation c’était le paradis, tout comme il est absurde de dire que c’était l’horreur. Le quotidien des peuples appelés « chasseurs-cueilleurs » est différent des stéréotypes et clichés associés de famine, de violence et de misère. Il ne s’agit pas d’idéaliser les sociétés dites « primitives » qui avaient et ont leurs propres conflits, mais leur réalité est très loin de l’image sombre et dramatique qui est véhiculée par la culture dominante.
Sur le plan social, les masses des humains sont exploitées et asservies par un système qu’elles ne contrôlent pas et qui les domine. Il y a une dépossession du pouvoir des individus et des communautés, rendu·es impuissant·es et esclaves du capitalisme. Pour les anarchistes naturiens, il n’y a pas d’organisation démocratique possible sans la bonne « mesure », la question de la taille est importante. On ne peut pas organiser un État-Nation comme on organise une commune. Voilà pourquoi ils et elles proposent de démanteler cette société démesurée et inhumaine. L’objectif étant de retrouver du pouvoir sur nos vies dans des sociétés à échelle humaine.
Que ce soit l’exploitation des humains et la destruction de l’environnement, tous ces phénomènes font système, ils constituent les deux faces d’un même problème écologique et social. Si on reconstituait des sociétés « à échelle humaine », on pourrait retrouver du pouvoir sur nos vies et potentiellement établir des sociétés démocratiques. De la même manière, en contrôlant ces sociétés, on pourrait faire en sorte qu’elles ne soient pas destructrices du monde vivant.
Les anarchistes du courant naturien reprochaient aux autres anarchistes de croire aux promesses du progrès technique et du machinisme au point d’en faire la condition de l’émancipation. Des courants marginaux de gauche ont reformulé ces critiques naturiennes tout au long de l’histoire. Par exemple, Georges Orwell confrontait les anarchistes mais qui adorent la technologie. Trop souvent ils souhaitent juste que les moyens de production technologiques changent de propriétaire. Plutôt que d’être entre les mains d’une classe capitaliste, ils devenir ainsi une possession en commun. Toutefois la nature de certaines technologies fait qu’elles impliquent et qu’elles appellent un certain ordre social. Elles appellent une certaine hiérarchie. Pour résumer, il n’est pas possible techniquement de s’organiser de manière parfaitement démocratique tout en continuant de produire telle ou telle technologie.
À croire certaines personnes, le problème ne serait ni la voiture, ni les téléphones portables, etc. mais seulement la façon dont on s’en sert. Cependant il n’y a pas 36 manières différentes de fabriquer une voiture ou des téléphones portables. C’est à dire qu’il faut des matériaux, des processus de fabrication à respecter, une organisation bien spécifique du travail, des ingénieurs, des infrastructures, des machines. Ainsi on voit apparaître un gigantesque appareil de production qui a beaucoup d’implications sociales et environnementales, autant des prérequis qui n’ont rien de « neutre ».
Prenons l’exemple du panneau solaire photo-voltaïques, invention supposée géniale et à même de nous sauver. L’argument souvent avancé est que le silicium – et le soleil – sont présents en grande quantité. Premièrement, le silicium n’existe pas à l’état naturel et l’industrie doit d’abord l’extraire. Cela requiert des machines et des procédés très énergivores, notamment dans des fours qui consomment beaucoup de charbon. Deuxièmement, sur le plan social, il faut des gens pour travailler dans ces usines et exploitations minières, donc il faut le capitalisme et que des gens soient contraints de vendre leur temps de vie à ce système. Une technologie comme celle-ci n’a rien de « neutre », pose plein de problèmes et nécessite une infrastructure qui constitue tout un désastre social et écologique en soi.
Et enfin troisièmement « pourquoi faire » ? Qu’est-ce que va alimenter l’énergie produite par ces panneaux solaires ? L’électricité alimentera d’autres appareils, eux-mêmes issus du même système, qui eux-mêmes auront nécessité que des gens soient contraints de vendre leur temps de vie, etc.
Le sociologue L’historien Lewis Mumford parlait ainsi de techniques autoritaires et techniques démocratiques. Certaines technologies sont tout à fait compatibles avec des modes de vie égalitaires et anarchistes. Mais d’autres, comme l’avion, sont très différentes. Comme l’observe Orwell, « la suite d’opérations qu’implique la fabrication d’un avion est si complexe qu’elle suppose nécessairement une société planifiée et centralisée, avec tout l’appareil répressif qui l’accompagne », ce qui est incompatible avec une société anarchiste.
Pour Langdon Winner, dans La baleine et le réacteur, « en examinant les structure sociales qui caractérisent l’environnement des systèmes techniques, on découvre que certains appareils et certains systèmes sont invariablement liés à des organisations du pouvoir et de l’autorité ». En effet certaines technologies appellent une certaine organisation du travail et de la société, de la même manière qu’une voiture a besoin de roues pour rouler. En d’autres termes : « Quand on choisit une technologie, on choisit une politique ». Il ne peut pas y avoir de société hautement technologique et démocratique. C’est pourquoi nous devons viser des sociétés fonctionnant uniquement sur des technologies douces ou « basses ». Il nous faut des technologies « appropriées » aux modes de vies que l’on vise, que ce soit la démocratie, l’anarchie, etc.
La production de tous ou de la plupart des appareils hautement technologiques implique des nuisances environnementales. Cette production repose très souvent sur l’extraction et l’obtention de minerais qu’on trouve rarement sur une zone géographique assez circonscrite. C’est grâce au commerce international qu’on peut produire et assembler un panneau solaire ou un téléphone portable.
D’un côté, la division internationale du travail est extrêmement dommageable pour l’environnement. Et de l’autre elle est trop complexe pour qu’on l’organise de manière démocratique et non-hiérarchique. Il est déjà difficile de s’organiser de manière démocratique à l’échelle d’une maison ou d’un village. De surcroît à l’échelle du monde ! On voit donc que le système hautement technologique est une gigantesque machine à polluer. Cette machine embarque les humains et implique une division du travail et le capitalisme. Peu importe le bout par lequel on examine ce système, il constitue un désastre à tous les niveaux. On le constate tant sur le plan social que sur le plan écologique.
Est-ce qu’il y aura des production de livres dans des sociétés post-civilisation ? Peut-être. Difficile de savoir si le livre est une technique démocratique ou pas, en tous cas ce n’est pas une technique essentielle. De nombreuses cultures font appel à la tradition orale et à la mémoire.
Pour Nicolas, aujourd’hui ce qui est plaisant dans le fait de traduire des livres, c’est surtout de rendre disponibles des idées. Diffuser des connaissances, de nouvelles analyses et perspectives. Zoos, le cauchemar de la vie en captivité de Derrick Jensen est à ce jour sa traduction préférée. Au travers de l’angle du zoo, l’auteur arrive a montrer que zoos et civilisation sont liés, et que cette dernière est une nuisance dans son ensemble. Nicolas est maintenant occupé à traduire Inventing western civilization, un ouvrage qui explore la notion de civilisation. Il étudie dans quel contexte elle est née et quelles critiques ont été formulées. Nicolas aimerait plus tard traduire les livres Endgame de Derrick Jensen, dont quelques extraits sur déjà disponibles sur le blog Le Partage.
Nicolas recommande une lecture pour les personnes qui ont déjà une sensibilité anarchiste. Il s’agit de La liberté dans un monde fragile de José Ardillo. L’auteur est issu du milieu anarchiste et propose une critique du corpus anarchiste traditionnel en tant qu’anarchiste lui-même. Il essaye de montrer en quoi l’anarchisme classique présente des erreurs d’analyses sur la société industrielle.
ARCAN Bernard, Les Cuivas [lien]
ARDILLO José, La liberté dans un monde fragile [lien]
GELDERLOOS Peter, Comment la non-violence protège l’État [lien]
GIBS Jeff, Planet of the Humans [lien]
Gravelle, Zisly, et les anarchistes naturiens contre la civilisation industrielle [lien]
HERMAN Edward, CHOMSKY Noam, La Fabrication du consentement
JENSEN Derrick, Endgame
JENSEN Derrick, Zoos, le cauchemar de la vie en captivité
Le Partage [lien]
PATTERSON Thomas, Inventing western civilization
STRAUSS Ilana, Does Medicine Acutally Make People Live Longer? [lien]
WINNER Langdon, La baleine et le réacteur
L’article La critique de la Civilisation (avec Nicolas Casaux) est apparu en premier sur Floraisons.
Les nouvelles technologies et les réseaux sociaux nous rendent-ils accros ? Oui.
Dans le contexte global de la société du selfie et de l’ultra-connectée, les nouvelles techniques de l’information et de la communication changent nos vies, et la position des « influenceurs » et « influenceuses » questionne nos rapports politiques. L’audience de certain·e·s de ces « créateur·ice·s de contenus » reste mesurée, tandis que d’autres croissent comme de véritables entreprises médiatiques. Le nombre de followers ne garantit peut-être pas la qualité des analyses proposées par les influenceur·ses, mais cette quantité est presque toujours un argument de vente pour les « consommateurs de contenu », en parfait accord avec la logique marchande capitaliste. Nombre d’abonné·es, nombre de likes, nombre de retweets : sur Instagram et Twitter, on discerne facilement les « gros » comptes qu’il faut suivre et les nouvelles « tendances » du moment. À mesure que les machines assurent la gestion algorithmique de nos vies, c’est L’Argumentum ad populum — plus on est nombreux, plus on a raison — qui semble faire système.
Les « comptes militants » galvanisent, rassurent, agacent…. mais surtout ils suscitent l’adhésion émotionnelle grâce au lien de confiance établi avec un visage, un graphisme, une identité en particulier. Les partis politiques et les entreprises capitalistes l’ont bien compris et mettent à profit ce « capital sympathie » au moyen de campagnes. A ce point que même certains blogs de mode ont su évoluer avec l’air du temps en devenant « écoresponsables », « éthiques », voire « conscious ».
Dans cet océan narcissique de la mise en scène généralisée, parcourant les furtifs débats qui bourgeonnent en commentaires de « posts » ou de « live insta », j’ai assisté il y a peu à l’échange suivant :
« Il ne faut plus lire ou écouter les œuvres de cette autrice car elle est haineuse.
Mince, je ne sais pas si l’autrice en question est haineuse, si elle a dit une « horreur », mais apparemment il faut faire totalement confiance à [insérez le nom d’une personne influente] et ne plus jamais lire ses œuvres. Si je mentionne cet échange, c’est qu’il est malheureusement très banal sur la « toile » et qu’il illustre une forme de conformisme que je trouve stupéfiante quand elle se manifeste, carrément inquiétante quand elle se mue en habitude.
Bien sûr, le besoin de faire communauté n’est pas quelque chose de mauvais en soi. Mais qu’est-ce qu’une communauté aujourd’hui ? Nous sommes des animaux sociaux et nous souffrons de solitude, atomisé·es dans des sociétés individualistes, « désirant l’intimité mais la craignant ». Dans ce contexte mortifère, les nouvelles technologies viennent reconfigurer nos rapports interpersonnels, comme le constate Sherry Turkle, professeure d’études sociales en science et technologie :
« Au cours des 15 dernières années, j’ai étudié les technologies de communication mobile et j’ai interrogé des centaines et des centaines de personnes, jeunes et vieux, au sujet de leurs vies branchées. Et ce que j’ai trouvé est que nos petits appareils, ces petits appareils dans nos poches, sont si puissants psychologiquement qu’ils ne changent pas seulement ce que nous faisons, ils changent qui nous sommes.
Cette analyse m’interpelle car certains comportements abusifs sont favorisés par des outils numériques qui ont très rapidement débarqués dans nos vies connectées. On connaît par exemple les conséquences désastreuses du harcèlement en ligne, subi notamment par les militantes féministes qui dénoncent les violences masculines. On commence à réaliser les impacts physiologiques, sociaux et écologiques des technologies numériques, et la manière dont les puissants s’en servent pour manipuler l’information. Dans le documentaire Stare into the lights my pretties (Regardez la lumière mes jolis), la neuroscientifique Susan Greenfield prévient :
« Cela peut sembler extrême, mais si nous faisons sans cesse appel à une mémoire externe, cela va avoir un impact énorme sur la manière dont nous interagissons, sur la vitesse avec laquelle les idées nous viennent, ce que nous en faisons. Les plus jeunes générations sont peut-être désavantagées parce qu’elles n’ont pas de tels processus mentaux, que leur mentalité relève plus du copier/coller. »
Mais qu’en est-il de notre faculté personnelle de jugement et de raisonnement critique ? Dans l’exemple plus haut, la personne dit ne pas avoir la « force émotionnelle » de vérifier des faits – fait sur la base desquels elle trouve néanmoins la « force émotionnelle » de proférer des accusations de « haineuse ». Certes, les journées de travail sont fatigantes ; à cela s’ajoute nos soucis et différentes oppressions subi·es. Certes les notifications constantes nous harassent pour nous séduire et attirer notre attention ; et nous avons du mal à rester concentré·es. Et je conçois parfaitement qu’on n’ait pas toujours la « force émotionnelle » de consulter tel contenu si on risque de faire face à des images violentes sans y être préparé·es. Ça m’arrive aussi, je dois le reconnaître. Toutefois, lorsqu’un sujet grave est en jeu, et qu’on s’apprête à le trancher hâtivement en proférant des injures, je pense qu’il y a danger à foncer tête baissée. Pour raisonner intelligemment, et je m’inclue moi-même dans cette critique, nous devrions rester prudent·es, nous méfier de l’influence des autres, de leurs dogmes et de leur autorité. C’est ce que je vais essayer d’esquisser à travers quelques définitions puis par mon expérience personnelle.
Selon Larousse, le dogme est aujourd’hui « un point fondamental et considéré comme incontestable d’une doctrine religieuse ou philosophique », une « opinion donnée comme certaine, intangible et imposée comme vérité indiscutable ». Je retiens ici que le dogme est non seulement une opinion irréfutable, qui ne peut pas faire l’objet de critique, mais qu’il nous est en plus imposé. J’énonce un dogme si j’exerce sur vous une pression physique, psychologique, ou autre pour vous forcer à accepter mon opinion, sans tolérer la critique. Pas vraiment aimable.
Historiquement, le mot dogme apparaît en 1570 et vient du grec dogma qui signifie « ce qui paraît bon ». Il contient la racine indoeuropéenne que l’on retrouve dans le latin docere « apprendre » et decet, qui a donné décent. Le dogme est l’apprentissage de ce qui paraît bon ; jusque-là tout va bien. Mais à partir du XVIIe siècle ça se gâte, et dogmatique prend la valeur péjorative de « qui affirme avec autorité ». Comme si l’étymologie nous avertissait d’un danger : l’enfer de l’autorité dogmatique est pavé de l’apprentissage de ce qui paraît bon. Pour l’anarchiste Sébastien Faure, le dogme est indissociable de l’autorité. Il est d’ailleurs une des institutions de la domination, au côté de l’État et de la Propriété :
« Le dogme religieux ou laïc tranche de haut, décrète brutalement, approuve ou blâme, prescrit ou défend sans appel : “Dieu le veut ou ne le veut pas — La patrie l’exige ou l’interdit. — Le droit l’ordonne ou le condamne. — La morale et la justice le commandent ou le prohibent.” »
C’est pourquoi, si on suit son raisonnement, les anarchistes s’attellent à combattre les dogmes et les religions au même titre que les flics et les patrons. C’est plus facile à dire qu’à faire, nos cerveaux ont littéralement évolué en croyant les fausses nouvelles et en confirmant ce qu’on pense déjà. Des croyances, nous en avons tous et toutes — par exemple moi je fais pipi sous la douche pour sauver la planète —, et on a vite fait de prendre nos croyances pour des certitudes. Mais à l’inverse d’une religion qui « pèse sur les consciences et tyrannise les volontés », l’Anarchie « n’a pour point de départ aucune “révélation” ; elle ne connaît pas l’affirmation dogmatique ; elle répudie l’apriorisme ; elle n’admet pas l’idée sans preuve ». Dans la lutte contre toutes formes de domination, ce n’est pas l’apprentissage que nous combattons, c’est l’autorité.
Comment définir l’autorité ? Selon Larousse, c’est le « pouvoir de décider ou de commander, d’imposer ses volontés à autrui. » Il s’agit aussi du « crédit, l’influence, le pouvoir dont jouit quelqu’un ou un groupe dans le domaine de la connaissance ou d’une activité quelconque, du fait de sa valeur, de son expérience, de sa position dans la société, etc. »
L’étymologie latine d’autorité nous apprend que auctoritas, relève à la fois du « pouvoir d’imposer l’obéissance » et du « crédit d’un écrivain, d’un texte ». Il a une racine commune avec augur (qui fait référence au pouvoir religieux), puis auctor (qui désigne Dieu) — ce qui a plus tard donné le mot auteur. La notion d’autorité semble donc comporter deux sens équivoques dans les usages courants :
Les anarchistes combattent le pouvoir autoritaire, car non seulement il corrompt, mais il s’oppose frontalement à la liberté et l’égalité. Selon Louise Michel :
« Sans l’autorité d’un seul, il y aurait la lumière, il y aurait la vérité, il y aurait la justice. L’autorité d’un seul, c’est un crime. Ce que nous voulons, c’est l’autorité de tous. »
Des deux sens du mot autorité, c’est donc bien le premier que nous devons combattre, celui de la contrainte : l’autorité dogmatique. Le point de vue des expert·es dans certains domaines, quant à lui, pourra raisonnablement être écouté pour enrichir nos connaissances et prendre des décisions libres et en connaissance de cause. Sauf que faire la différence entre « dogme » et « crédit » peut parfois s’avérer plus compliqué que prévu. La frontière entre les deux formes d’autorité est loin d’être nette lorsque la confiance que l’on accorde à une personne influente comporte une part non négligeable d’émotionnel. C’est ce confirme l’usage courant d’un type d’argument fallacieux dans les débats : l’argument d’autorité, c’est-à-dire le fait d’attribuer de la valeur à une déclaration en fonction de son origine (qui le dit) plutôt que de son contenu.
Apprendre sans soumettre les autres ni soi-même à une autorité dogmatique est un exercice complexe, qui se situe d’ailleurs au cœur de la pédagogie libertaire, vecteur d’émancipation et de transformation sociale. Helena Radlinska présente ce projet dans La relation de l’éducateur avec le milieu social :
« Comme toutes sciences pratiques, [la pédagogie sociale] adapte les savoirs théoriques à la satisfaction des besoins humains. Elle ne donne pas de directives mais interroge les règles d’une action utile. Aux militants appartient la mise en œuvre consciente de ces règles. Mais, en plus de ces savoirs, l’expérience personnelle, la volonté et l’intuition restent indispensables. »
Découvrir de nouveaux savoirs et remettre en question nos certitudes sont indispensables, à condition de ne pas tomber sous le joug d’un petit tyran — ni d’en devenir un·e soi-même. Cette « hygiène mentale » est nécessaire pour les anarchistes qui veulent mettre en pratique leur amour de la liberté et du discernement. Comme le développait Mikhaïl Bakounine dans son célèbre Dieu et l’État :
« Point de législation extérieure et point d’autorité, l’une étant d’ailleurs inséparable de l’autre, et toutes les deux tendant à l’asservissement de la société et à l’abrutissement des législateurs eux-mêmes. S’ensuit-il que je repousse toute autorité ? Loin de moi cette pensée. Lorsqu’il s’agit de bottes, j’en réfère à l’autorité du cordonnier ; s’il s’agit d’une maison, d’un canal ou d’un chemin de fer, je consulte celle de l’architecte ou de l’ingénieur. Pour telle science spéciale, je m’adresse à tel savant. Mais je ne m’en laisse imposer ni par le cordonnier, ni par l’architecte, ni par le savant. Je les écoute librement et avec tout le respect que méritent leur intelligence, leur caractère, leur savoir, en réservant toutefois mon droit incontestable de critique et de contrôle.
Je ne me contente pas de consulter une seule autorité spécialiste, j’en consulte plusieurs ; je compare leurs opinions, et je choisis celle qui me paraît la plus juste. Mais je ne reconnais point d’autorité infaillible, même dans les questions toutes spéciales ; par conséquent, quelque respect que je puisse avoir pour l’honnêteté et pour la sincérité de tel ou de tel autre individu, je n’ai de foi absolue en personne. Une telle foi serait fatale à ma raison, à ma liberté et au succès même de mes entreprises ; elle me transformerait immédiatement en un esclave stupide et en un instrument de la volonté et des intérêts d’autrui. »
Si personne ne mérite qu’on le croit aveuglément, qu’on lui fasse « confiance à 100 % », alors il paraît imprudent de fonder nos raisonnements sur les opinions d’autrui. Mais alors ; sur quoi les fonder ? Sur quelle base solide se reposer pour construire nos réflexions, pour débattre, pour prendre des décisions ? Sur ce qu’on appelle des faits.
Qu’est-ce qu’un fait ? C’est « ce qui est reconnu comme certain, incontestable ». Contrairement au dogme, le fait ne dépend pas de la contrainte pour être admis. Il n’en a pas besoin car c’est une « chose, un évènement qui se produit » ; il peut être « constaté par l’observation ». Contrairement au dogme, le fait est réellement accompli, il existe en-dehors d’une quelconque autorité qui le proclame. Le fait n’est pas imaginé, il n’est pas une hypothèse ; il est une donnée de l’expérience, de la mise à l’épreuve, de la vérification. Pour que nos raisonnements soient solides, nous devrions faire l’expérience personnelle de tous les faits que nous utilisons, chercher à les éprouver, à les vérifier par nous-mêmes. Mais deux obstacles compliquent cette démarche : nous-mêmes et les autres.
Premièrement, nos sens, notre intuition, notre mémoire nous trahissent. Nos opinions, notre culture et nos désirs peuvent fausser notre expérience de mille façons différentes. Voici la conclusion de Christopher Chabris et Daniel Simons dans leur passionnant ouvrage The Invisible Gorilla :
« Méfiez-vous de vos intuitions, surtout de celles sur le fonctionnement de votre propre esprit. Nos systèmes mentaux de cognition rapide sont excellents pour résoudre les problèmes pour lesquels ils ont évolué, mais nos cultures, sociétés, et technologies d’aujourd’hui sont bien plus complexes que celles de nos ancêtres. Dans de nombreux cas, l’intuition est inadaptée à la résolution des problèmes du monde moderne. Réfléchissez à deux fois avant de décider de faire confiance à l’intuition au lieu de l’analyse rationnelle, surtout pour les sujets importants, et méfiez-vous des gens qui vous disent que l’intuition est la solution miracle pour prendre toutes les décisions. »
L’intuition est donc en règle générale inadaptée au monde moderne. On pourrait aussi voir le problème dans l’autre sens et considérer que c’est le monde moderne qui est inadapté aux humain·es et qu’il faut se méfier des gens qui nous disent qu’il s’agit d’un système miracle…
Le deuxième problème, c’est qu’on ne peut certainement pas faire l’expérience personnelle de tous les faits. Sont-ils passés et nous n’avons pas été témoins ? Nous n’y avons pas accès ? Ils ne sont accessibles que par un certain protocole ? Etc. Il nous faut donc consulter des sources externes qui rapportent ces faits, sans faire aveuglément confiance. Comme Bakounine, il faut en consulter plusieurs, les comparer et choisir celle qui paraît la plus juste. Comment faire ce tri entre toutes les informations ? En exerçant notre esprit critique.
L’esprit critique, du grec kritikos « apte à juger », est une espèce d’auto-défense intellectuelle, une méthode pour évaluer les informations, en vue de les accepter ou de les rejeter. Développer et exercer l’esprit critique permet d’affiner notre vision du monde, de rester ouvert d’esprit, sans devenir esclave de l’autorité dogmatique d’un manipulateur, d’un charlatan, d’une personne confuse. Certains grands principes les l’esprit critique sont abordés dans les vidéos de la chaîne Hygiène Mentale. Il s’agit globalement :
Je parle considérablement de réalité depuis le début de cet article, de ce qui est réel, matériel, observable, etc. Tout le monde n’utilise pas ce terme de la même façon, et dans les milieux militants, ça nous arrive parfois de dire : « Ce qui est réel pour moi ne l’est pas forcément pour toi » ; « Nous ne vivons pas la même réalité » ; « Ma réalité n’est pas la tienne » ; « Il faut prendre en compte d’autres réalités », etc. Ah bon, existe-t-il plusieurs réalités ? Des mondes parallèles ? Ou bien une chose peut-elle être réelle pour quelqu’un mais pas pour quelqu’un d’autre ? Donc réelle et non-réelle à la fois ? En y réfléchissant, c’est très bizarre… Pour être sûr qu’il n’y a pas de confusion, je propose d’expliquer ce que j’entends par réalité dans cet article.
Pour Larousse, c’est ce qui est réel est « ce qui existe ou a existé effectivement ». Mais ce n’est pas une définition suffisante, car comme le fait remarquer Morpheus dans The Matrix :
« Qu’est-ce que le réel ? Quelle est ta définition du “réel” ? Si tu veux parler de ce que tu peux toucher, de ce que tu peux goûter, de ce que tu peux voir et sentir, alors le “réel” n’est seulement qu’un signal électrique interprété par ton cerveau. »
Le mot réalité vient du latin classique res, qui signifie « une chose ». Il s’applique aux choses sensibles, par opposition à ce qui n’existe que dans l’esprit. La réalité désigne ce qui « existe par soi-même ». Tout le monde ne partage pas ce point de vue. Comme le critique Mario Bunge dans Réalisme et anti-réalisme dans les sciences sociales, pour les subjectivistes, « tout ce qui existe n’a de réalité qu’en fonction d’un sujet pensant ». Le monde n’existerait pas en soi, mais serait une idée, une « création du sujet connaissant ». Il y aurait même « autant de réalités que d’observateurs ».
Si on fait le parallèle avec The Matrix, le monde ne serait que la matrice et rien n’existerait en dehors du programme informatique. Ou encore, pour certains tenants du constructivisme social, « tous les faits sociaux, et peut-être aussi tous les faits naturels, sont des constructions de “collectifs de pensée” ». Ils et elles confondent « la réalité avec nos représentations ». Les relativistes en concluent alors qu’il n’y a pas de vérité objective.
Certes, la plupart des vérités connues sur le monde ne sont probablement que partielles ; notre observation de la réalité est biaisée par nos outils d’analyse ; nos représentations du monde influencent la façon dont on interagit avec lui. Mais il y a bien une réalité qui existe par elle-même en dehors de nos représentations. Si je saute pieds joints dans un précipice, je suis presque sûr que je vais mourir, et cette réalité est universelle, indépendamment de nos représentations.
Si une chute dans un ravin m’était fatale, ce ne serait pas parce qu’un groupe de pensée me raconte que c’est dangereux, mais bien à cause d’une réalité physique, que les théories de la gravitation tentent de décrire de façon satisfaisante. Et si je me persuade que la gravitation est une fable, qu’il n’y a pas de différence entre le réel et le rêve, et que je décide de sauter pieds joints dans le précipice : c’est certainement une brillante idée pour me tuer — ou pire, passer pour un idiot.
Mario Bunge propose une définition du réalisme : c’est « l’idée que le monde extérieur existe indépendamment de notre expérience sensorielle, de nos idées et de notre volonté, et qu’il peut être connu. » Selon lui, l’univers n’est constitué que de matière, et cette substance matérielle existe indépendamment de la représentation que l’on en fait. Cela permet de dissocier ce qui est objectif de ce qui est subjectif :
Une chose ne peut être réelle seulement pour certain·es mais pas pour d’autres. Soit une chose est réelle, soit elle ne l’est pas. Il n’y a pas plusieurs réalités, il n’y en a qu’une, nous la partageons, avec des points de vue parfois très différents. Ces points de vue sont souvent subjectifs, mais pour établir des faits basés sur la réalité et raisonner avec les pieds sur terre, nous devons observer la réalité et tendre vers le plus d’objectivité possible pour établir des faits.
Pour prendre un exemple, une femme peut ainsi s’écrier « J’en ai marre de subir la violence masculine, il faut que ça s’arrête ! » et un homme de répondre « Tous les hommes ne sont pas mauvais, par exemple moi, je fais beaucoup d’efforts ». Les deux déclarations contiennent une part de subjectivité, mais la violence masculine n’est pas réelle pour certaines et non-réelle pour d’autres. La violence masculine existe, c’est un fait : en France, au sein des couples 87,2 % des victimes de mort violente sont des femmes ; on compte plus de 100 féminicides par an ; en 2015, 99 % des personnes condamnées pour viol et autres agressions sexuelles étaient des hommes.
Il s’agit de faits observables, vérifiables, qui existent indépendamment de nos idées et de notre volonté. Et même si un homme refuse de l’admettre, notamment parce que cela va à l’encontre de ses propres intérêts, il ne crée pas soudainement une réalité parallèle où la violence masculine n’existe plus ; les faits sont têtus.
Même si en tant qu’artiste j’entretiens un lien intime pour la subjectivité et les mondes imaginaires, les arts et la fantaisie, les émotions et les sentiments, je trouve que cette définition réaliste de la réalité est la plus sérieuse, la plus convaincante et la plus à même d’établir des faits réels. Pour changer le monde, il nous faut d’abord le comprendre. Ignorer une réalité qui nous gêne ne la fera pas disparaître : l’apartheid n’a pas pris fin en cessant d’y penser. Sur le terrain politique, nous avons besoin d’établir des faits de la façon la plus objective possible, sans y inclure nos propres sentiments ou désirs. Puis, à partir de ces faits, de militer pour plus de justice, de liberté, de solidarité, etc. Cela ne veut pas dire qu’il faille rejeter toute subjectivité en bloc. Par exemple pour parler d’un désastre écologique, si je dis que « les amis du ciel nous manquent et les prairies de mon enfance sont étrangement muettes », cela n’aura pas le même effet que de lire « 421 millions d’oiseaux ont disparu en moins de 30 ans en Europe ». [https://www.franceinter.fr/emissions/secrets-d-info/secrets-d-info-28-septembre-2019] Nous avons besoin d’un rapport chaud, intime et poétique avec le monde, car énumérer des faits scientifiquement établis ne suffit pas à créer le passage à l’action.
Par contre, quand je lis « Nous ne prendrons pas la peine de démontrer, d’argumenter, de convaincre. Nous irons à l’évidence. » ou encore « Si vous refusez d’accommoder vos faits scientifiquement établis à mon ressenti personnel, alors vous niez mon existence, ma réalité, vous êtes responsables de ma mort et nous allons organiser de grands bûchers pour vous faire taire ! » là je dis : attention, c’est un dogme que vous fabriquez ; c’est une secte que vous constituez.
J’aime bien cette citation de Jean-François Kahn « En fait, toute religion est une secte qui a réussi. On donne d’ailleurs le nom de secte à toute église non officielle qui concurrence les églises officielles », mais elle ne nous renseigne pas sur ce qu’est une secte ; seulement sur son développement et succès potentiel. Qu’est-ce qu’une secte ?
J’ai longtemps cru que le mot secte partageait une étymologie avec section, de secare « l’action de se couper, de se diviser ». Cela fait sens car une secte n’existe qu’en développant des moyens efficaces de se couper – au moins partiellement – du reste du monde. Le petit travail de recherche effectué pour cet article m’informe que bien que les mots sectio et secte se soient probablement influencés, l’origine de secte est différente ; peut-être même plus intéressante. Secte nous vient du latin secta « manière de vivre », « ligne de conduite politique » et « école philosophique » puis « religieuse » Ce mot dérive de sequi qui signifie « suivre ». Les membres d’une secte se suivent les un·es les autres — des « mutual followers ».
Aux XVe et XVIe siècles, la secte sert à désigner la dissidence en matière de religion, des « groupes constitués à l’écart d’une Église pour soutenir des opinions théologiques particulières », des « réunions secrètes d’hérétiques », des protestant·es. À partir du XVIIe siècle, une secte est une école, un groupe de personnes qui professent la même doctrine. Mais depuis les années 1970-1980, influencé par l’anglais sect, le mot secte prend le sens actuel pour désigner « des organisations fermées, organisées, exerçant une emprise psychologique forte sur leurs adeptes, pouvant les exploiter financièrement ». On appelle ainsi sectaire « une personne qui fait preuve d’intolérance et d’étroitesse d’esprit en politique, religion, philosophie ».
On pourrait donc définir une secte comme un groupe de personnes :
Pour exister, une secte a besoin d’être dogmatique, car elle se base sur des croyances et pas seulement sur un ensemble de faits et des valeurs communes. La très forte identification des membres à la secte est une dynamique inévitable pour lui permettre d’exister du fait de sa position minoritaire, ce qui va renforcer l’intolérance, l’isolement, le conformisme des adeptes. Une autre conséquence est que la secte refuse souvent d’être qualifiée de secte. D’abord parce que c’est péjoratif, mais surtout parce que c’est dissuasif. Pour qu’un dogme existe, il ne faut pas qu’il dise qu’il en est un, sinon la « vérité révélée » cesse d’être un fait, et le roi est nu ! Non seulement la secte a besoin d’utiliser la violence — contre les membres et non-membres — mais elle a aussi besoin d’utiliser la séduction et le mensonge pour que cette violence reste invisible. Quand elle ne pourra plus la cacher, acculée, elle la légitimera en faisant passer ses membres pour des martyrs. Mais sans la terreur, sans la violence, sans la tromperie, personne ne croirait à ses dogmes mortifères. Ces mécanismes-là, je les ai vu à l’œuvre de mes propres yeux.
« Celui qui blasphémera le nom de l’Éternel sera puni de mort : toute l’assemblée le lapidera. Qu’il soit étranger ou indigène, il mourra, pour avoir blasphémé le nom de Dieu. »
Voici un compte-rendu plutôt subjectif de mon expérience personnelle au sein d’une secte :
Le témoignage de Nicolas Jacquette dans son livre autobiographique Nicolas, 25 ans, rescapé des Témoins de Jéhovah nous permet de découvrir les rouages psychologiques dans lesquels se perdent les adeptes de la secte, enfants comme adultes. Pour citer Jérôme Liniger dans l’épilogue de cet ouvrage :
« Le fait d’écrire ce témoignage et de disséquer les processus de manipulation de la secte des Témoins de Jéhovah pourrait laisser penser que cette organisation n’est pas si dangereuse, puisqu’il en est finalement sorti et que sa capacité d’analyse peut sembler ne pas en avoir été altérée. Ce pourrait être vrai s’il était effectivement sorti par ses propres moyens… mais ça n’a pas été le cas. Il affirme aujourd’hui qu’il en aurait été incapable. Les illusions que la secte avait dressé devant ses yeux par l’entremise, notamment, de ses parents, l’empêchaient de prendre conscience de quoi que ce soit. Il n’avait aucun recul. […]
Les Témoins de Jéhovah imposent un regard unilatéral sur la totalité des facettes de la vie de leurs adeptes. Rien n’échappe à la régence de la secte : un “Big Brother” spirituel qui construit une véritable prison morale autour et à l’intérieur de chaque adepte. Il est toujours intéressant de constater qu’en se penchant sur les pratiques de la secte des Témoins de Jéhovah, il est possible d’élargir le débat. »
Le vocabulaire des Témoins de Jéhovah est pittoresque. Ils et elles appellent opposant·es toute personne qui tient des propos négatifs à leur encontre. Ces opposant·es font partie du Monde, mot pour désigner le monde en dehors de la secte. Ce monde est destiné à être détruit par Dieu à Armaggedon, avant d’être remplacé par La vie éternelle dans Le monde nouveau. Les membres baptisé·es — les frères et sœurs — prêchent La vérité, une Bonne nouvelle qu’ils et elles sont les seul·e·s à connaître, grâce notamment à la lecture quotidienne de livres et de revues comme « Réveillez-vous ! ». Être ou non dans la vérité est synonyme d’appartenir ou non à la secte. Pire encore que les opposants, les apostat·es : c’est à dire les adeptes qui se retournent contre la secte, prônent un enseignement différent ou critiquent l’enseignement ou les directives des membres dirigeants. Ces apostats constituent selon eux l’antichrist — je peux le rajouter sur mon CV ça sonne bien — et il est recommandé de les haïr et d’éprouver pour eux du dégoût.
Voici comment la secte se protège de la critique :
Le manichéisme : « Celui qui n’est pas avec moi est contre moi » (Luc 11:23). Comme l’écrit Nicolas Jacquette « là je dois me méfier de… tout le monde. Les TJ sont en guerre froide avec le reste de l’humanité […] De fait, je ne tisse aucun lien d’amitié à l’école mais tente de nouer des amitiés dans la congrégation comme cela m’est imposé. » L’adepte est conditionné à se méfier du monde des méchants et à s’y engager le moins possible — de toutes façons ils vont mourir prochainement.
L’illusion du choix : Les comportements sont imposés par la contrainte, la terreur, la violence psychologique. Par exemple Nicolas, privé de certaines activités normales pour les enfants de son âge : « comme tous les jeunes membres de la secte, je suis parfaitement préparé à accepter et à justifier ce qui m’est imposé comme étant un choix personnel. Même si je n’ai qu’une envie, c’est de faire comme mes camarades. »
Ostracisation et répression sociale : Quand un·e adepte émet trop de critiques ou s’éloigne un petit peu du groupe, cette personne va être considérée comme refroidie. Elle est récupérable : on a le droit de lui parler, à condition de faire attention et de garder ses distances. Des anciens de la secte — des cadres dirigeants, toujours des hommes — vont lui rendre visite pour lui rappeler le message de la vérité et la remettre dans le droit chemin.
Bannissement : « Il a méprisé la parole de l’Éternel, et il a violé son commandement : celui-là sera retranché, il portera la peine de son iniquité. » (Nombres 15:31) Si la personne s’obstine et ne se conforme pas suffisamment aux dogmes et exigences du mode de vie de la secte, elle est condamnée puis exclue. On dit qu’elle « quitte la vérité », et elle devient alors totalement infréquentable. Les membres doivent cesser tout contact avec elle – même s’il s’agit d’un·e parent·e – sous peine d’être exclu·es à leur tour. Après avoir rompu les liens intimes avec le monde pendant des années, après avoir fait de sa famille spirituelle son unique cercle relationnel acceptable, la personne exclue se retrouve, du jour au lendemain, abandonnée et sans repère. La violence psychologique est astronomique. Voilà pourquoi on parle de « rescapé·es ».
Déni, repli identitaire : « Dans les derniers temps, quelques-uns abandonneront la foi, pour s’attacher à des esprits séducteurs et à des doctrines de démons » (1 Thimothée 4:1) On se méfie tellement des apostats qu’on évite tout contact avec la critique, on ne l’écoute pas, on ne la lit pas, car on sait que ça fait de la peine à Dieu et qu’on risque de s’y perdre. Chaque jour, plusieurs fois par jour, on relit les mêmes prêches, on répète les mêmes mantras, on récite les mêmes prières et on évite systématiquement toute œuvre susceptible d’être haineuse, méchante, démoniaque ; elle pourrait faire naître de mauvaises idées.
Pour illustrer à quel point les adeptes ont des œillères qui les empêchent de réfléchir par eux-mêmes, voici un extrait du témoignage de Nicolas :
« Une semaine plus tard, je téléphone à mon père, ne l’ayant pas eu depuis longtemps au téléphone et pour cause, il a entendu parler de mon intervention devant la Commission [d’enquête parlementaire].
L’échange de Nicolas avec son père me rappelle tristement les échanges de commentaires mentionnés en introduction de cet article. Après de nombreuses années passées au sein d’une telle secte, je frissonne d’angoisse quand je retrouve certains mécanismes psychologiques et sociaux à l’œuvre dans d’autres situations, notamment chez les militant·es politiques ; j’en appelle à la plus grande prudence. Nous avons enregistré un podcast avec Nicolas Jacquette, et je vous conseille sincèrement de lire son livre si vous en avez l’occasion.
« La guerre est déclarée entre les deux principes qui se disputent l’empire du monde : autorité ou liberté. »
Est-ce que les outils numériques, les algorithmes de l’information, les bulles cognitives, les fonctionnements des réseaux sociaux, la mise en scène narcissique des leader·euse·s d’opinion nous rendent stupides ? Probablement oui. Les informations peuvent être partagées instantanément, mais je ne vois pas réunies les conditions propices au raisonnement, à la construction de soi et d’une pensée critique.
Je pense aussi aux blocklists : des listes de comptes à bloquer automatiquement que se partagent les militant·es pour ne plus subir de harcèlement en ligne. La violence des réseaux est évidente et nous force à nous protéger un peu comme on peut. Mais qui établit ces listes de censure et sur quels critères exactement ? Qui décide ce qui relève de la haine ? Qui décide doctement qui devient infréquentable ? À qui je délègue une telle autorité ? Je ne pense pas qu’on puisse d’un côté s’alarmer que le gouvernement instaure une loi « contre la haine » qui demande aux très grandes plateformes de censurer des contenus « haineux » signalés par la police, et de l’autre s’abandonner aveuglément à des blocklists sans un minimum de recul critique sur nos propres pratiques. Je pense aussi qu’il est temps d’entamer de sérieuses discussions critiques sur les outils et les machines : ils ne sont pas neutres ; l’essentiel des problèmes qu’ils génèrent ne seront pas résolus par un ensemble de bonnes pratiques et de réformes.
Pour partager et vulgariser des connaissances, point de lien de dépendance entre moi et l’auditoire. Si l’auditoire — parfois appelée communauté de followers, les mots sont importants — a constamment besoin de solliciter mon point de vue, mon autorité, de lire et relire chaque jour les préceptes de mon « compte influenceur » et de craindre de lire autre chose, c’est certainement que je participe à la construction d’un dogme sectaire plus que d’une véritable prise de conscience. Méfions-nous de nos comportements et de nos outils quand ils génèrent manichéisme et déni violent. L’auditoire ne devrait jamais avoir peur d’aller se confronter avec la réalité. Si vous craignez d’être « contaminé·es » par un discours à l’opposé de vos valeurs au moment ou vous en prendrez connaissance, si vous vous en remettez à mon autorité d’expert auto-décrété pour vous faire une opinion, vous répétez plus que vous ne comprenez réellement. C’est peut-être comme ça que fonctionne la foi, mais sûrement pas l’intelligence. La vulgarisation, les « comptes militant·es » et toutes les personnes influentes ont leur responsabilité dans cette affaire. Nous devrions avoir à cœur d’armer l’auditoire d’analyses critiquables et adaptables, qui permettent de faire le raisonnement sans nous, et même contre nous.
Cela nécessite qu’on se base sur des faits vérifiables et établis, en évitant au maximum d’y inclure nos propres sentiments ou désirs au moment de les établir ; qu’on use d’esprit critique, même si notre état émotionnel nous complique la tâche. Parler de la réalité de la façon la plus objective possible ne devrait pas être évité ou craint, mais encouragé lorsque nous réfléchissons. Voilà, ce travail-là, j’essaye de le faire moi-même, c’est un questionnement qui me traverse tous les jours. Je mène une démarche dans cette direction, mais je ne suis absolument pas parfait : mes doutes, mes manques de recul ou de tact, mes sentiments, mes émotions prennent aussi parfois le dessus. Il ne s’agit pas non plus d’adopter un hypothétique ton « neutre et impartial », nous appelons d’ailleurs à forger une culture de résistance et à prendre parti. Mais la défense d’une cause, aussi louable soit-elle, ne devrait jamais faire l’économie de ces prérequis, et je m’inclue dans cette exhortation, afin de ne pas devenir « un esclave stupide et en un instrument de la volonté et des intérêts d’autrui ».
J’ai passé 13 ans de ma vie dans les limbes d’une secte. Pour autant, est-ce que cela fait de moi un expert en la matière ? Une autorité crédible et légitime dans ce domaine ? Peut-être, peut-être pas… jugez par vous-même. Je déteste les religions, les dogmes ; j’ai expliqué pourquoi. Mais ce n’est pas parce que je vois des sectes de partout que vous devez en voir aussi. Mon article expose des faits, ainsi que mes opinions. Mon expérience, ma culture et mes désirs influencent mes jugements. Alors n’accusez pas sans preuve, cherchez, vérifiez, raisonnez par vous-même ; ne me croyez pas sur parole.
Lorenzo Papace
BAKOUNINE Mikhaïl, Dieu et l’État [lien]
BROWN Jordan, Stare into the lights my pretties [lien]
BUNGE Mario, Réalisme et anti-réalisme dans les sciences sociales
CHABRIS Christopher, SIMONS Daniel, The invisible gorrila
CHAMBERT Grégory, L’école des barricades
FAURE Sébastien, L’encyclopédie anarchiste
FAURE Sébastien, Les Anarchistes, ce qu’ils sont, ce qu’ils ne sont pas [lien]
JACQUETTE Nicolas, Nicolas, 25 ans, rescapé des Témoins de Jéhovah [lien]
JW Les Témoins de Jéhovah, Qui est l’antichrist ? [lien]
Hygiène Mentale, chaîne YouTube [lien]
La Bible, Traduction de Louis Segond
Le Monde, Citations avec Dico-Citations [lien]
Le Robert, Dictionnaire historique de la langue française
La Quadrature du Net, Vote final de la « loi haine » [lien]
La Tronche en Biais, chaîne YouTube, Témoignage d’une enfance chez les Témoins de Jéhovah — Nicolas Jacquette [lien]
Ministère des familles, de l’enfance et des droits des femmes, Les viols, tentatives de viols et agressions sexuelles en France [lien]
OUATIK Bouchra, Pourquoi croit-on les mauvaises nouvelles ? Radio Canada [lien]
THE WACHOWSKIS, The Matrix
TJ Encyclopédie, Nicolas Jacquette [lien]
TURKLE Sherry, Connected, but alone? [Ted Talk]
L’article Ne me croyez pas sur parole est apparu en premier sur Floraisons.
Fiche de lecture de Pornland, comment le porno a envahi nos vies de Gail Dines, publié aux Éditions libre.
Savez-vous que porno est devenue une forme importante d’éducation sexuelle pour des millions d’enfants ? Et qu’apprennent ces enfants ? Que l’humiliation et la violence sont au cœur des relations, de l’intimité et du sexe. L’industrie du tabac a affirmé pendant des décennies qu’il n’y avait aucun lien prouvé entre le tabagisme et le cancer du poumon, et de la même façon l’industrie du porno nie l’existence de plus de 40 ans de recherches sur l’impact de ses produits.
Avec la participation de Banshee, Maële, Loriane, Marine, Anne-Laure, Anna, Natacha, Mélodie et Lorenzo.
Retrouvez l’article dans sa version originale en Anglais.
Attention contenu choquant : Viol, Inceste, Racisme, Misogynie, Pédopornographie, Pédocriminalité
Dans quel contexte sommes-nous ? Au beau milieu d’une pandémie. Les confinements un peu partout sur la planète mettent les femmes dans une position extrêmement vulnérable, souvent en première ligne, confinées, enfermées avec des hommes abusifs. Ainsi la violence conjugale a augmenté d’environ 30 % en France depuis que le gouvernement a mis en place la quarantaine. Le Coronavirus est devenu un cauchemar pour beaucoup de femmes – tout comme pour les personnes les plus précaires et victimes de racisme et d’exclusion.
Alors que les industries subissent de lourdes pertes pendant cette période, certains capitalistes tirent leur épingle du jeu et font du profit grâce à la crise sanitaire. Comme par exemple celle de l’objectification sexuelle, la pornographie, en ligne notamment. Récemment impliquée dans de nombreux scandales pour avoir laissé des vidéos de viols d’enfant sur son site Pornhub, l’entreprise MindGeek – au chiffre d’affaire de 460 millions de dollars – espère se blanchir en offrant des accès premium gratuits. Cela ressemble a priori à un geste philanthrope et généreux, cependant Pornhub est en train de collecter une énorme quantité de données, et les monétise pour faire du profit. Le coup de publicité réalisé par Pornhub exploite la crise du Coronavirus et passe sous silence les plaintes dont ils font l’objet, la plateforme étant accusée d’héberger des vidéos de victimes de trafic sexuel.
Le pic d’augmentation du trafic de +38,2% en France s’est produit le 17 Mars 2020 après que Pornhub offre des abonnements Premium gratuits « pour encourager les gens à rester à la maison et à se distancier socialement ».
Dans son livre Pornland, Gail Dines dénonce cette industrie pornographique et met en lumière les conséquences horribles de ces sites porno. Dines est une professeure de sociologie et women’s studies au Wheelock College de Boston. Après avoir fait des recherches et écrit à propos de l’industrie du porno pendant 30 ans, elle est considérée internationalement comme une experte sur la façon dont le porno s’infiltre dans nos vies et les effets de cette saturation. Il y a une dizaine d’année, Dines a écrit Pornland, et depuis l’industrie du porno a évidemment évolué. Néanmoins ses analyses sont toujours pertinentes et d’actualité.
Il est important de noter que lorsque Dines fait référence au porno dans ce livre, elle fait principalement référence au genre gonzo. C’est de loin la catégorie de porno la plus regardée, la plus populaire et la plus rentable (le gonzo représente 95% des productions porno). Le porno gonzo dépeint des rapports sexuels hard-core, violents, des punitions corporelles où les femmes sont dégradées et déshumanisées à un point tel qu’elles ne portent même plus de nom; ce ne sont que des salopes, des putes et des sacs à foutre. Le porno gonzo se fiche des scénarios, enchaînant scène de sexe après scène de sexe, pour que les consommateurs puissent « aller droit au but ». L’utilisateur regarde juste deux anonymes qui ont un rapport sexuel sur un écran; il n’y a aucune d’identité, ni même aucune impression qu’il s’agisse de vraies personnes. Cela renforce encore l’illusion que «le porno est un fantasme» dont nous discuterons plus tard.
Contrairement aux générations passées, les utilisateurs de porno ont aujourd’hui un accès illimité et facile aux productions gonzo. Encore plus inquiétant, l’âge moyen du premier visionnage est maintenant de 11 ans selon Dines. En France la moitié des adolescents de 14 ans ont regardé leur premier film porno (dont le contenu est toujours plus violent).
Avant de discuter de l’industrie du porno actuelle, nous devons nous concentrer sur une époque révolue, avant l’émergence d’Internet, ce qui est appelé « L’âge d’Or » du porno. Cela va nous permettre de comprendre comment nous en sommes arrivé·es ici, et comment le porno violent et dégradant est devenu acceptable voire même célébré dans la culture dominante de la société actuelle.
Dines choisi de se concentrer sur trois magazines qui ont ouvert la voie à l’industrie du porno actuelle. Elle parle de la relation complémentaire et compétitive entre Playboy, Penthouse et Hustler qui ont repoussé les limites de ce qui était considéré comme du porno acceptable et mainstream. Ce trio de magazines a préparé le public à accepter le porno hard-core que l’on connaît aujourd’hui.
Pour commencer, un magazine qualifié de lifestyle masculin et publié aux États-Unis après la Seconde Guerre Mondiale, fournit l’espace économique et culturel pour le gonzo ; ce magazine s’appelle Playboy, avec Hugh Hefner à sa tête. Avant Playboy, les magazines pornographiques n’étaient pas diffusés dans les réseaux de distribution traditionnels, et l’accès aux productions pornographiques était limité. Playboy a brisé cette contrainte en dépassant les cadres économiques culturels et légaux en place. En 1953 le magazine fait parler de lui avec en une Marilyn Monroe, sex-symbol de son époque. L’objectif d’Hefner était de créer une marque mondiale associée à un style de vie particulier dont le magazine faisait la promotion.
Dines nous rappelle que les années 50 voient des changements considérables aux État-Unis ; le baby boom et la croissance économique, l’étalement des banlieues, la pression sociale pour se conformer à la vie de famille et se marier jeune, ainsi que l’avènement d’une culture capitaliste de la consommation. Durant cette période les médias de masse ont joué un rôle décisif pour légitimer et célébrer l’idéologie « pro-familiale », la famille nucléaire envisagée comme l’institution de base de la société. Les injonctions faites aux hommes américains de se conformer à la fois à la vie de famille et aux valeurs du travail ont participé à créer un sentiment hostile envers les femmes. Les femmes sont dépeintes comme cupides, manipulatrices et paresseuses. Elles deviennent les coupables idéales : ce sont elles qui ont domestiqué les hommes, ce sont donc elles qui les émasculent.
Dines affirme que c’est pendant ces années pro-familiales que Playboy fut pour la première fois vendu en kiosque. Nous pensons cependant qu’il n’est pas forcément pertinent de se focaliser sur cette période spécifique comme particulièrement « anti-femmes » ou « pro-familiale », car cela amoindri les luttes passées et présentes des femmes. En effet, le patriarcat est antérieur à cette période et nous vivons toujours dans des sociétés qui oppressent et tuent les femmes, tout en idéalisant et renforçant les injonctions faites à la famille nucléaire comme unité de base. Les hommes continuent de se plaindre et justifient leur violence au nom d’une supposée « crise de la masculinité », ce phénomène n’est pas nouveau mais se répète depuis des siècles. La rhétorique de la crise de la masculinité punit les femmes qui veulent s’émanciper des carcans des stéréotypes de sexe, c’est-à-dire du genre.
À sa sortie, Playboy est un succès. Le magazine diffuse et renforce les stéréotypes virilistes avec par exemple des articles comme Miss vénale 1953 et La féminisation de l’Amérique qui avertissent le lecteur masculin : « il y a encore quelques générations, nous étions dans un monde d’hommes, rien ne pourrait être plus éloigné que la situation de 1953 ». Playboy va devenir un manuel pour les lecteurs qui ont été élevés en pleines Grande Dépression, Seconde Guerre Mondiale et conservatisme sexuel, en les aidant à devenir des consommateurs distingués de marchandises et de femmes. Dines montre en détail comment l’idéologie misogyne dont Playboy fait la promotion n’a en fait rien de nouveau, bien qu’elle soit critique du mariage. Elle étudie aussi les techniques de marketing innovantes employées par Hefner ; on vous recommande fortement de lire ces passages.
Après son ascension dans les années 50, Playboy va rencontrer un concurrent tenace dans les années 70, le magazine britannique Penthouse. La compétition entre ces deux magazines ouvre les vannes à des productions encore plus objectifiantes ; Hefner a de façon grossière nommé cette période The Pubic Wars (les guerres pubiennes). Après ce travail préparatoire effectué, le climat est idéal pour accueillir un troisième participant à cette fête misogyne, le mensuel Hustler, « le premier magazine distribué nationalement qui montre du rose ». Hustler cible l’homme américain moyen de classe inférieure, dont les revenus ne permettent pas d’atteindre le mode de vie et de consommation promu par Playboy et Penthouse.
L’apogée de ces trois magazines est passée depuis longtemps. Cependant, nous ne devons pas sous-estimer l’influence qu’ils ont eu sur le marché du porno et sur la culture. Plus Hustler et Penthouse ont dépassé les limites, et plus Playboy est apparu comme acceptable, et plus ses valeurs ont pu pénétrer la culture dominante. Quand internet est arrivé, la culture dominante avait déjà été bien préparée à trouver la pornographie acceptable, comme élément courant de la vie de tous les jours, plutôt que comme une industrie puissante produisant des images dégradant, objectifiant et humiliant les femmes. Playboy, Penthouse et Hustler ont ouvert la voie pour le gonzo, dont nous sommes bombardé·es aujourd’hui.
Aujourd’hui le porno est partout. Dines fournit des pistes sur la façon dont l’industrie a provoqué son passage de tabou à courant dominant. Elle cite les stratégies de marketing bien étudiées pour dédiaboliser l’industrie du porno, et la nettoyer de son côté « grossier », et en faire un produit fun, sexy, ludique et libérateur. Ce marketing habile a permis au porno de s’infiltrer dans la culture dominante et nos consciences collectives. Dines cite trois exemples de dédiabolisation utilisée aux États-Unis : Girls Gone Wild, Jenna Jameson, et Vivid Entertainment. Nous allons brièvement étudier l’exemple de GGW.
Girls Gone Wild (les filles deviennent folles), est une émission qui produit des vidéos dans lesquelles des étudiantes font la fête, s’exhibent et parfois ont des relations sexuelles lesbiennes. Le bus GGW traque les adolescentes sur les campus universitaires pour les faire participer à l’émission. Profitant du fait que les adolescentes sensibles à la pression sociale et ont tendance à se conformer au groupe, l’équipe GGW cible les filles entourées de leurs camarades, les encourageant à montrer leur poitrine, et à encourager les autres à faire de même.
Joe Francis, le propriétaire de GGW, a soigneusement pensé son produit pour qu’il ne soit pas classé dans la catégorie porno, mais pour qu’il appartienne plutôt au monde de la culture pop. GGW est un produit socialement acceptable, il montre surtout des étudiantes ivres qui batifolent et qui s’amusent ; on peut dire qu’il s’agit d’un produit porno commercialisé comme culture pop. Les hommes apprécient ce porno « soft » car GGW présente ses participantes comme étant de « vraies filles ». Ceci a pour effet deux conséquences. La première c’est que les hommes ont tendance à croire que les actrices porno ne sont, elles, pas de vraies femmes, elles sont en-dessous. Il y a une hiérarchisation des femmes. Et la deuxième c’est qu’ils croient que toutes les femmes sont sexuellement disponibles, pas seulement les prostituées. Cela renforce le discours « Toutes les femmes sont des salopes ». Dines a interviewé des adolescentes qui regrettent d’avoir été filmées dans GGW, la plupart souffrent maintenant de trouble de stress post-traumatique. Elles ont subi des pressions pour prendre part à des activités sexuelles en étant ivres devant une équipe de tournage d’hommes plus vieux, et cet instant est gravé pour toujours sur pellicule. Elles vivent avec la peur constante que cette vidéo ressurgisse plus tard dans leur vie.
Ces exemples montrent clairement comment la frontière entre culture porno et culture pop est devenue progressivement floue. La culture pop d’aujourd’hui ressemble à la culture porno de 2010. Dines aurait pu aussi mentionner l’industrie de la musique, avec ses clips vidéos pornifiés, facilement accessibles aux enfants sur YouTube ou autre.
Pour résumer, le porno infiltre la culture dominante, des magazines de modes aux publicités, en passant par les films, et ces marchands ont l’audace d’emballer notre oppression comme une émancipation. Comme Dines le dit avec justesse « Le porno ne devrait pas être envisagé comme une forme d’avant-garde artistique… il faut le comprendre comme un business dont le produit évolue avec une logique spécifiquement capitaliste. À l’instar d’autres puissantes industries, celle du porno ne se contente pas de juste fabriquer et vendre un produit ; elle fabrique le monde dans lequel ce produit peut être vendu : les technologies, le business model, les consommateurs enthousiastes, les acteurs, les lois adéquates, et même l’idéologie qui érige le porno comme apogée de l’émancipation et de la libération. »
Comme le capitalisme mondialisé, le porno glorifie le pouvoir masculin qui exploite, humilie, et transforme en marchandise tout ce qu’il touche. Il est difficile de déterminer précisément la taille entière de l’industrie pornographique, mais ses revenus annuels ont été estimés à environ 97 milliards de dollars. Pour donner un ordre d’idée, Hollywood génère à peu près 10 milliards de dollars par an. Comme le dit Andrew Edmon, PDG de la société pornographique Flying Crocodile
L’industrie du porno ne fonctionne pas en autarcie, comme toutes les grandes industries, elle interagit avec les banques, cartes de crédit, médias de masse et de nombreux réseaux sociaux. Chacun de ces secteurs a un intérêt économique particulier dans la perpétuation et la croissance de l’industrie du porno. Chaque élément de la chaîne, de la production jusqu’à la consommation, s’enrichit et est complice du renforcement de cette industrie. Dines partage son expérience quand elle a assisté au salon annuel professionnel de l’industrie du porno, Adult Entertainment Expo. Là elle a apprit que les pornographes « n’ont pas d’intérêt particulier dans le sexe. Ce qui les excite c’est l’argent ».
Avec la prolifération de sites porno qui offrent du contenu gratuit, on peut se demander comment les pornographes arrivent à dégager du profit. En fait, les contenus sur ces sites gratuits fonctionnent comme des teaser pour éveiller l’intérêt du spectateur pour monétiser les vidéos avec de la publicité ou diriger les spectateurs vers du contenu payant. On peut penser au premier abord que ces vidéos gratuites seraient dommageables à l’industrie, pourtant ils permettent d’agrandir constamment la base de consommateurs de porno payant. Pour citer Dines « Le porno gratuit c’est comme si l’industrie du tabac offrait des cigarettes gratuites aux enfants pour les rendre accros, sans crainte de poursuites judiciaires ».
Pour faciliter la croissance du porno dans la culture dominante, l’industrie a créé le Free Speech Coalition en 1991 pour repousser d’éventuelles contraintes gouvernementales. Cette coalition a fait du lobbying, des relations publiques, et des contentieux, pour « aider à limiter les risques légaux des entreprises du X, augmenter la rentabilité de ses membres, promouvoir l’acceptation de l’industrie dans le milieu des affaires, et favoriser la tolérance du public sur la liberté de parole sexuelle ».
L’Association of Sites Advocating Child Protection (ASACP) est une autre association douteuse qui cherche à façonner une image socialement responsable pour l’industrie du porno. Créée en 1996, la mission de l’ASACP est d’éliminer la pédopornographie d’internet, et d’empêcher les enfants de regarder des vidéos « inappropriées pour cet âge ». En 2002, avec le procès Ashcroft, la Free Speech Coalition a fait suffisamment pression pour changer les lois sur la pédopornographie pour que l’industrie du porno puisse employer des femmes qui, bien qu’elles aient 18 ans, paraissent bien bien plus jeunes. L’ASACP sauve les apparences, mais son hypocrisie et sa malhonnêteté à atteindre ses objectifs affichés sont frappantes quand on découvre que Hustler lui-même est membre de cette organisation. Le même Hustler qui dirige Barely Legal Magazine [majeure de justesse], qui se targue d’être « le magazine numéro 1 dans le monde avec le plus grand catalogue de petites chéries adolescentes qu’on puisse trouver ».
Une industrie que le porno a révolutionnée est celle de la technologie. De l’appareil photo Polaroid qui permet de développer des photos intimes aux vidéos en VR d’aujourd’hui, le porno pousse le monde technologique vers ses plus belles réalisations. C’est important de noter que Dines a écrit Pornland en 2010, donc la plupart des récents développements technologiques et leurs ramifications dans l’industrie du porno ne sont pas évoquées dans ce livre, comme par exemple l’omniprésence des écrans, l’arrivée de la Réalité Virtuelle, et l’augmentation du marché des Camgirls.
Les avancées technologiques ont permis aux spectateurs de consommer du porno en privé, évacuant la contrainte d’aller dans un sex shop douteux. Le schéma récurrent pour ces technologies est le suivant : la pornographie ouvre la voie et exerce une influence disproportionnée sur celles-ci quand elles sont nouvelles, chères, et difficiles d’utilisation. Elles créent ainsi un premier marché qui leur permet de se développer jusqu’au point où elles sont accessibles. Le porno a aussi été pionner de nouveaux business models, comme les abonnements payants en ligne, les systèmes de contrôle anti-fraude, et les techniques publicitaires qui rentabilisent les plateformes de streaming, montrant ainsi le chemin a des sites comme YouTube.
Tout ça prouve que le porno est devenu un énorme business, qui exerce une une influence tant législative que politique. L’industrie du porno a trouvé des alliées puissantes dans celles de la finance, des médias et de la communication. Et pendant que le pouvoir et les profits de cette industrie s’intensifient, il en va de même pour la pornification de la société.
Une défense de la pornographique que l’on entend encore et encore c’est que « le porno est un fantasme », il est donc fun et inoffensif. Le point de vue dominant parmi les apologistes de cette industrie veut que les images porno apparaissent dans la tête des utilisateurs et qu’elles y restent. Selon cet argument, le porno n’aurait aucune relation avec la réalité, les images naîtraient de l’imagination des consommateurs, qui peuvent ensuite éteindre leurs écrans sans qu’eux même ni le reste du monde réel ne soient affectés pas les images misogynes dont ils s’abreuvent. Bien sûr, les principaux défenseurs de cet argument sont ceux qui ont un intérêt direct dans cette industrie : l’investissement financier des pornographes, ou l’investissement émotionnel des consommateurs.
Dines croit que le porno façonne la vision du monde des hommes qui s’en servent pour se masturber. Elle rejette cet argument du fantasme, qui est défendu par le psychologue Michael Bader. Selon ce dernier, il est impossible de savoir ce qu’il y a dans la tête des hommes, et ce qu’ils pensent réellement des femmes pendant qu’ils se masturbent en regardant du porno, puisqu’ils utilisent leur imagination d’une façon créative. Selon Dines, ces images ne sont pas des fantasmes développés dans l’esprit de chaque consommateur de porno, grâce à leur imagination, leurs désirs ou expériences ; mais ce sont des images scriptées et produites par des groupes de capitalistes rusés au sein d’une industrie multimilliardaire.
Dines choisit de disséquer le raisonnement de Bader, car il est assez progressiste comparé à ses homologues, et il publie régulièrement des articles critiques sur la façon dont les grands médias marchands ont le pouvoir de façonner et manipuler le public. Il a identifié les médias comme une forme majeure de désinformation qui vend une vision du monde bien spécifique et légitiment de terribles inégalités sociales et économiques. La question principale est : comment arrive-t-il à s’opposer ardemment aux institutions de l’exploitation capitaliste et à leur faculté de déformer la façon dont les gens se représentent le pouvoir, la culture et les politiques, mais en même temps arrive-t-il à penser que le porno n’a pas d’effet matériel sur ses spectateurs ?
Dines pense que ces soit-disant progressistes refusent de s’engager dans une analyse profonde sur la façon dont le porno affecte notre vision du monde, car ils croient que mesurer les effets du porno sur la vie réelle se résument simplement à la question complexe : est-ce que le porno mène au viol ? En rejetant des questions plus nuancées, ils ne considèrent pas l’impact du porno sur la culture dominante, sur les hommes qui en consomment, et sur les femmes dans la société.
Dworkin et MacKinnon, deux pionnières du féminisme abolitionniste, n’ont jamais affirmé que le porno conduisait un non-violeur au viol. Elles ont plutôt exprimé que le porno a un effet compliqué sur la sexualité masculine, et que le viol est une pratique culturelle au cœur de cette société patriarcale, plutôt que de simplement être causé par la pornographie. Le porno est le représentant d’une société de suprématie masculine qui célèbre l’idéologie de la haine des femmes.
Quand on place le porno dans un contexte culturel, on voit comment les hommes sont inondés de messages de la part des médias qui déshumanisent les femmes et les décrivent comme des objets sexuels. Ces images fournissent un récit sur les hommes, les femmes, et la sexualité. On pourrait rétorquer que ces images médiatiques sont polysémiques, qu’elles ont des significations différentes. Pourtant on ne peut pas contester le message très clair dont nous avons déjà parlé et qui est envoyé par le porno gonzo aux hommes dans une culture pornifiée et saturée de représentations sexistes – les femmes adoreraient être humiliées et dégradées.
Dines explique que « les médias jouent un rôle dans la déshumanisation systématique d’un groupe oppressé », et réfute l’argument du fantasme en comparant les images sexistes aux images racistes. Les Afro-américain·es ont protesté contre les films racistes qui dépeignaient les personnes noires comme idiotes et feignantes, parce qu’ils et elles pensaient que ces images ont un effet très réel sur la façon dont le groupe dominant, les personnes blanches, perçoivent les personnes noires. Dines doute fortement que les Afro-américain·es auraient été satisfait·es de l’argument selon lequel ces images sont simplement des fantasmes un peu espiègles et que les spectateurs blancs dissocient la représentation des personnes noires dans les médias en tant qu’idiotes, des personnes noires dans la réalité.
Bien sûr, comme la question de « est-ce que le porno mène au viol », cela ne signifie pas qu’après avoir vu un tel film, une personne blanche qui n’est pas raciste rejoindrait le Ku Klux Klan, ni que cela aurait un impact très négatif dans une société idéale où les blancs et les noires seraient traités équitablement. Cependant, dans une société tâchée par le racisme, un tel film renforcerait et normaliserait les idées racistes qui sont déjà présentes dans la culture dominante, et ces images légitimeraient l’oppression en cours.
Comment la société défend-elle les images sexistes du porno au titre qu’elles sont simplement un fantasme ? L’imagerie violente et oppressive est cachée sous le voile de la sexualité, ce qui la rend invisible, et dépeint cette oppression comme émancipatrice. Les effets préjudiciables que l’imagerie raciste a eu sur les vies des personnes noires sont largement acceptés. Cependant, beaucoup refusent encore de reconnaître que les images de femmes qui sont battues, étranglées, et sodomisées pendant qu’elles se font traiter de putes et de salopes sans valeur, peuvent avoir un effet négatif sur les femmes en tant que classe. Les féministes qui résistent à cette violence se voient qualifiées d’« anti-sexe » et « putophobe », au lieu d’anti-violence ou anti-haine.
Bien qu’on soit d’accord avec la réfutation des arguments de Michael Bader par Dines, on n’est pas entièrement satisfait·es de ses recherches. Dines choisis de montrer que le fantasme n’est pas produit dans l’esprit de l’utilisateur, mais qu’il est créé par une industrie de l’exploitation. Elle défend aussi que ces images sexistes ne sont pas des fantasmes ludiques et qu’elles ont des répercussions sur les classes opprimées. Sans mettre de côté les conséquences des représentations sexistes et de l’objectification sexuelle, on aurait préféré si Dines s’était en plus concentrée sur les sujets de la pornographie : les personnes réelles qui sont sodomisées, torturées, électrifiées et matraquées pour le plaisir des hommes. La définition du fantasme est une histoire que quelqu’un crée de son imagination et qui n’est pas basé sur la réalité. Les images porno produites sont en effet scriptées, mais on rappelle que les actrices qui se font pénétrer dans chaque orifice sont bel et bien réelles. Leur douleurs, souffrances et dégradation sont réelles. La violence produite par l’industrie pornographique contre les femmes est basée sur la réalité, elle ne doit pas être déguisée et sous-estimée sous des euphémismes, en appelant l’exploitation exacerbée un fantasme.
Dines réfute la théorie qui dit qu’il est complètement naturel pour les hommes et les garçons de prendre plaisir au porno, qu’ils seraient simplement en train d’explorer un désir inné. Les hommes sont socialisés par la culture dominante qui les entoure, et il n’y a rien de naturel pour les garçons dans le fait d’être poussés et manipulés à se conformer à des stéréotypes de genre oppressifs. Puis elle analyse les effets néfastes sur les garçons du fait d’être forcés à cacher leurs émotions sous le masque de la masculinité.
Par ses conférences universitaires, Dines a présenté les effets du porno sur les hommes et les femmes au fil des années. Ses présentations suscitent toujours des émotions vives chez les hommes. Quand ils sont dénués d’érection, on leur demande de réfléchir, d’explorer leur sexualité, et d’examiner leur utilisation du porno pour voir l’impact qu’elle a sur leur vie de tous les jours après avoir éteint leur ordinateur. Voilà ce qu’on apprend, notamment sur les jeunes hommes hétéro :
Que se passe-t-il quand les hommes s’ennuient de la répétition prévisible du porno gonzo qu’ils regardent encore et encore ? Des légions de spectateurs facilement lassés sont désensibilisé par le porno, et pour pouvoir maintenir leur intérêt autant que leur érection, ils cherchent du porno plus hard et violent, ils éjaculent devant des images qui autrefois les dégoûtaient. Nous parlerons de ça plus en détail dans la partie consacrée au porno teen.
Comme pour les étudiants masculins, Dines a discuté de l’industrie du porno avec des étudiantes. Quand elle présentait sa conférence devant une audience d’universités américaines prestigieuses, composées en majorité des classes aisées de la population, Dines a mis en colère de nombreuses étudiantes. Elles l’ont accusé de les priver de leur « libre choix » et de leur « liberté » d’adopter la culture porno hyper-sexualisée. En tant que futures membres de l’élite, ces étudiantes très privilégiées ne voyaient aucune limite ou obstacle sur elles en tant que femmes.
Cette sorte d’approche féministe libérale nous rappelle la célèbre série Sex and the City. Les personnages féminins de ce programme sont extrêmement dépendants des hommes et de leur validation. Cependant, elles sont glorifiées comme étant indépendantes et autonomes puisqu’elles peuvent acheter des produits de luxe. L’indépendance de Carrie, Samantha, Charlotte et Miranda est conditionnée par leur faculté et liberté de consommer plutôt que par leur refus de se soumettre au pouvoir des hommes, ou aux normes de genre.
L’anecdote de Dines et des étudiantes souligne que les femmes n’ont pas besoin de regarder du porno pour être globalement influencées par celui-ci, vu que les images porno et les messages sont adroitement transmis aux femmes via la culture pop. De façon plus inquiétante, le conformisme à la culture porno est vendu comme un « choix libre », et agent d’émancipation. Ce « choix libre » nous embête, il nie le fait que nous sommes des êtres sociaux qui construisent leur identité au sein d’un contexte économique politique et sociale, autant de conditions qui ne sont pas de notre fait, que nous ne choisissons pas. Nous sommes socialisé·es par la culture dominante, et les femmes y apprennent qu’elles seront mieux traitées si elles sont féminines, si elles font ce que le patriarcat exige d’elles. Le genre est une construction sociale, en conséquence nos croyances sur ce qui est un comportement féminin « normal » est moulé par des forces externes – la culture pop en fait partie.
Nous ne devons pas ignorer que nous sommes profondément influencées et affectées par les constructions culturelles d’une féminité idéalisée. Les femmes sont amenées à croire que leur adhésion aux images hypersexualisées leur donnera du pouvoir dans cette société patriarcale, vu que nous apprenons – grâce à la culture porno – que le pouvoir réside dans notre degré de « baisabilité ». Kim Kardashian et son clan sont les exemples parfaits de modèles à suivre hypersexualisés. Kim est devenue célèbre après la sortie de sa sextape. Kim a été baptisée de pouffiasse par les médias de masse, mais cette insulte a propulsé sa carrière pendant que sa richesse a nettoyé son image. Malheureusement pour les autres 99 % des femmes et filles de la classe ouvrière, cette insulte leur reste collée à la peau.
À partir d’un autre exemple tiré du Cosmopolitan, Dines étudie la pseudo-indépendance offerte par ce magazine. Avec des articles comme « Comment se maquiller pour séduire un homme » « Comment rendre un homme fou amoureux ? Nos conseils ! » « 9 astuces pour galber ses cuisses », il n’est pas étonnant que Cosmo se focalise sur ses besoins à lui et ses orgasmes à lui. Ce n’est pas nouveau de voir des magazines féminins focalisés sur le plaisir de l’homme, cependant dans le passé, le but était de stimuler ses papilles gustatives, plutôt que son pénis. Cosmo et ses équivalents ne font pas la promotion de la sororité parmi les femmes, comme ils aiment l’imaginer, au lieu de cela ils rendent glamour la compétition grâce à des articles qui conseillent aux femmes comment coucher avec leur copain pour être un meilleur coup que ses ex.
Les différents conseils de ces magazines féminins ont des conséquences très réelles. Par exemple Dick, un prisonnier interviewé par Dines, a manipulé sa belle-fille âgée de 10 ans pour qu’elle « consente » à des relations sexuelles avec lui. Il a admis que ce processus n’était pas difficile car « la culture l’a bien préparée pour ça ». Il a tiré profit du fait que la culture pop facilite les abus sexuels. Cette culture permet aux jeunes filles et femmes de croire que leur valeur est basée sur leur capital sexy. Ceci ronge leur amour-propre, elles peuvent développer des troubles alimentaires, dépression, anxiété, et faible estime d’elle-même, socialisées à ne se considérer comme pas grand-chose de plus qu’une poupée gonflable.
Dans les années 70 les féministes ont lutté pour la liberté sexuelle ; le droit pour les femmes de rechercher le plaisir, le désir, et de jouir de relations sexuelles selon leurs propres termes. Nous sommes très loin d’avoir atteint cette fameuse libération aujourd’hui. Le porno perpétue un récit patriarcal et capitaliste. Comme le dit Robert Jensen :
Le porno met une étiquette avec un prix sur les corps des femmes, prix défini par les lois et la compétition du marché, et il s’en débarrasse quand il estime qu’elles ont passé la date de péremption. Un demi-siècle plus tard et notre sexualité est toujours définie par les hommes d’une façon qui sert leurs intérêts. Cependant, contrairement aux années 70, la sexualité centrée sur les hommes nous est aujourd’hui vendue à nous, femmes, comme émancipatrice.
Comme on peut l’imaginer, le porno tire aussi parti du racisme et réalise des profits conséquents en filmant des stéréotypes racistes. Le porno est le reflet des médias mainstream en ce que la majorité des preneurs de décision sont des hommes blancs.
Certains acteurs « racisés » appellent à une plus grande présence noire dans la production de porno. La solution superficielle que Jesse Spencer propose est que « les performeurs noirs créent un produit pour notre peuple et notre marché, parce que personne d’autre ne va le faire à notre place. » On peut bien imaginer à qui « nous » et « notre » cet homme fait ici référence ; car on doute que les femmes noires bénéficient de sa suggestion.
Dans le porno, la « race » et le sexe des femmes noires, métisses, arabes, asiatiques, etc. s’entrelacent et les femmes portent alors un statut de double subordination – parfois agrémentée d’une double pénétration. Tous les stéréotypes passés et présents leurs sont infligés, au moment où elles sont oralement, vaginalement, analement, défoncées. Elles sont complètement dégradées.
Les études de Dines se situent surtout dans la société américaine. Dans ce contexte, les femmes asiatiques sont les femmes racisées les plus populaires dans le porno. En France, plus influencée par sa propre histoire coloniale, il s’agit plus des femmes arabes, maghrébines, issues de l’immigration, comme le montre la popularité de la catégorie « beurette », « beurette de cité », « beurette soumise », etc. qui arrive en top 4 des recherches PornHub 2018. Les femmes asiatique sont représentées comme étant des geishas sexuellement serviles, des poupées chinoises, des nymphos orientales soumises, etc. Elles sont décrites comme était naïves, obéissantes, petites, mignonnes et innocentes : bref ce ne sont pas considérées comme des adultes autonomes.
Le porno est raciste : « beurette » en top 4 des recherches 2018 en France
Bien sûr, les corps mêmes de ces femmes sont décrits de façon similaire comme étant juvéniles. Des mots comme « petite chatte bien serrée » sont souvent utilisés pour créer une image où l’homme en question pénètre le vagin d’une enfant, et pas celui d’une femme. Mais si le porno infantilise déjà ces femmes, comment peut-il les rendre encore plus impuissante ? En les trafiquant. Sur des sites comme Me Fuck You Long Time [Moi Baiser Toi Longtemps] les femmes asiatiques sont dépeintes comme étant victimes de traite pour des sensations supplémentaires. Le film Asian Street Hookers en est fier : « L’Orient Express s’envole vers la Thaïlande et les Philippines – et importe une fois encore les poupées locales les plus sexy ». Les hommes se masturbent alors devant des images de jeunes filles fraîchement arrivées dans un pays étranger, incapables de parler la langue locale, sans assistance. Leurs passeports ont été confisqués par le proxénète, qui préfèrerait les tuer plutôt que de les laisser s’échapper. Ces femmes sont rendues complètement impuissantes, et dans le porno cet état d’extrême vulnérabilité rend le sexe bien plus épicé pour le spectateur.
Contrairement aux femmes asiatiques, les femmes noires, elles, sont vues comme des chiennes autoritaires et dominatrices. Ce stéréotype horriblement raciste n’est pas un phénomène nouveau, Dines cite un célèbre rapport gouvernemental de 1965 appelé le Moynihan Report, qui accuse les femmes noires d’être responsables de la pauvreté de la communauté noire toute entière, car elles émasculeraient la virilité des hommes noirs. Dans le monde du porno, ces femmes têtues reçoivent leur correction. Les femmes noires sont aussi toujours représentées comme ayant un comportement et une libido incontrôlables ; il est donc du devoir de l’homme noir ou blanc de la « domestiquer », de la dompter.
On ne peut pas parler du racisme dans le porno sans mentionner la fétichisation des fesses des femmes noires. La plupart des titres font référence aux fesses de ces femmes, les réduisant à une partie de corps, un « gros cul noir », elles ne sont plus des êtres humains à part entière dignes de respect. Le porno ghetto est une sous-catégorie du porno noir, et l’histoire est toujours la même : ces femmes sont sauvages et manquent d’élégance, et elles ont besoin d’un proxénète pour en faire des femmes. Les femmes latino-américaines et arabes sont aussi avilies et objectifiées dans le porno. Le même principe est à l’œuvre – la « race » des femmes les rend encore plus salopes que le standard des femmes blanches du porno.
Les hommes non plus n’échappent pas aux stéréotypes racistes archaïques… Alors que les sites porno sont inondés de femmes asiatiques, on voit très rarement des partenaires sexuels asiatiques masculins. Cela reflète la culture pop, il y a très peu de rôles offerts aux acteurs asiatiques, à part en tant que maîtres d’arts martiaux, ou en tant que vieux philosophe érudit avec une barbe. Darrell Hamamoto, professeur asiatique à l’Université de Californie, et lui-même producteur de pornographie, fait la promotion des asiatiques dans le porno asiatique. Il explique ce manque d’hommes asiatiques par le stéréotype largement répandu selon lequel ils seraient des nerds asexuels. Dans le porno gay, les hommes asiatiques deviennent féminisés par défaut, et donc l’objet sexuel des hommes blancs. Professeur Hamamoto est – avec raison – furieux contre cette catégorisation des hommes asiatiques ; il pense que la sexualité des Américains asiatiques a été faussée par le suprémacisme blanc et le colonialisme, et que cela affecte négativement ce groupe. Fait intéressant, Professeur Hamamoto reste aveugle aux dégâts infligés aux femmes asiatiques par l’imagerie raciste du porno. Dines critique Hamamoto car en fin de compte il utilise l’imagerie sexiste dominante de la masculinité – basée sur le contrôle des femmes – comme mesure standard des comportements dont devraient supposément s’emparer les hommes asiatiques, ainsi re-masculinisés. Avec un tel raisonnement, on réalise qu’Hamamoto produit du porno asiatique avec pour l’objectif que les hommes asiatiques puissent jouer l’acte ultime de la masculinité, c’est-à-dire qu’ils puissent littéralement baiser leurs propres femmes.
Contrairement aux hommes asiatiques perçus comme féminisés dans le porno, la représentation des hommes noirs les associe à une masculinité incontrôlable. Les acteurs porno noirs jouent dans la catégorie de porno populaire appelée « interracial ». Un vendeur avec qui Dines a parlé au salon annuel professionnel de l’industrie du porno a résumé ce style, en disant « Mes clients ont l’air d’apprécier que les hommes noirs abusent des femmes blanches ; séduisant leurs filles et femmes blanches. Plus un titre est « dérangeant », plus il est attirant. La série Blackzilla est l’une de mes séries les plus vendues. Oh Non! Il y a un nègre dans ma maman est aussi une série qui se vend dès qu’elle arrive en rayons. Mes clients ne veulent pas voir un couple interracial amoureux ; ils veulent voir des bites noires énormes satisfaisant ou souillant de jolies jeunes blanches ».
Comme on peut l’imaginer, les clients dont il parle sont des hommes blancs. N’oublions pas la règle d’or du porno : plus la femme est dégradée, meilleure est l’expérience pornographique pour le spectateur. Et quelle meilleure façon, dans l’esprit du spectateur homme blanc qui veut avilir une femme blanche que de la faire pénétrer par un homme noir, qui, par le passé, était catégorisé comme étant sexuellement déviant et pervers ? Comme les femmes noires, les hommes noirs sont similairement réduits à leur organe, le pénis. Le porno interracial se concentre sur la façon dont « la grosse bite noire » peut infliger le maximum de souffrances à une chatte blanche bien serrée.
Le porno contribue à amplifier et à renforcer les stéréotypes racistes ; la femme asiatique soumise mais sexuellement érotique, la femme noire rebelle et brutale, l’homme asiatique geek et asexuel, et finalement l’homme noir bestial qui répond sauvagement aux besoins de la fille ou la femme de l’homme blanc. Pour citer Dines « Alors que ces stéréotypes sont souvent le fruit du passé, ils sont réactualisés chaque fois qu’un utilisateur se masturbe devant eux ».
La société dans son ensemble devient de plus en plus désensibilisée aux images sexualisées des filles. La culture pop est saturée d’images à la fois d’adultes sexualisés et infantilisés et d’enfants sexualisés et « adultifiés ». Dans cette course pour demeurer d’actualité et se démarquer, l’industrie du porno doit devenir de plus en plus hardcore. Comme toute bonne entreprise capitaliste, l’industrie du X doit constamment chercher de nouveau marchés à exploiter, jusqu’à valoriser les niches. On a déjà parlé du procès Ashcroft qui a permis à l’industrie du porno d’employer des femmes qui ont l’air mineures à l’écran. Il a aussi ouvert les vannes pour autoriser les images en synthèse de pédopornographie, ainsi que la pseudo-pédopornographie qui infantilisent des femmes, une catégorie appelée teen porn. Le teen porn montre des images d’adolescentes, qui se font passer pour des enfants, pénétrées par leur père, professeur, patron, ou tout simplement par un pédocriminel.
La pédopornographie demeure illégale, cependant le teen porn qui utilise des jeunes adultes déguisées en enfants est parfaitement légal. En 2002, l’affaire Ashcroft a normalisé ce contenu, en 2006 on enregistre une croissance de 61% sur les recherches de teen porn en seulement deux ans. Même si les actrices du teen porn sont légalement majeures, ce genre de porno sert toujours à exciter des hommes avec des images d’enfants. De nombreux chercheurs soutiennent que la pédopornographie est utilisée par les prédateurs pour se préparer à l’agression sexuelle d’un enfant, car ces images les excitent et surtout elles invisibilisent le mal fait aux enfants. Le pédoporno peut également agir comme un manuel qui montre comment commettre cette agression. On pourrait se demander pourquoi le teen porn ne jouerait pas un rôle similaire ? La réponse à cette question dépend du pouvoir de crédibilité du teen porn, c’est-à-dire est-ce que les spectateurs qui se masturbent imaginent qu’il s’agit d’enfants ou d’adultes ?
Pour mieux comprendre le lien entre la pédopornographie et teen porn, Dines choisit d’examiner les cinq catégories de la pédopornographie établies par le chercheur Tony Krone :
Vu que les actes, les visuels, et les récits du teen porn sont inspirés de la pornographie adulte mainstream, il rentre dans toutes les catégories, surtout la 2, la 4, et la 5, c’est ce que nous allons examiner.
Les sites de solo teen servent d’introduction au teen porn, car le pseudo-enfant découvre sa propre sexualité à l’aide d’un gode. Les actrices sur ces sites contrastent fortement avec celles des sites de porno mainstream car elles sont toutes petites, avec des petits seins, et sans maquillage. Pour les rendre plus enfantines, les pornographes utilisent des techniques diverses : des accessoires tels que des peluches, des sucettes, des appareils dentaires, des uniformes scolaires, etc. Des titres comme « petite », « mignonne » « serrée » et « minuscule » sont utilisés pour décrire les corps des pseudo-enfants. Alors que les femmes sur les sites de porno mainstream sont appelées « putes », « sacs à foutre », « salopes du ghetto », ces sites de teen solo se réfèrent à la pseudo-enfant avec des mots affectueux comme « chérie », « trésor » « petit ange », et tout cela garantit que les actrices soient perçues comme des enfants innocentes, et non pas de vieilles putes répugnantes.
Avec des sites tels que Dépucelage, Vierges Sanglantes, et Sexe première fois, le spectateur voit une femme pseudo-enfant qui est pénétrée pour la première fois. Les rapports sexuels sur ces sites sont très différents du porno gonzo car l’homme caresse et embrasse la pseudo-enfant, comme pour prouver qu’il y a authentique consentement. Les femmes ressemblent à des débutantes, leurs mouvements sont maladroits, leur positionnement est anormal et empoté. Est-ce que ces femmes sont des novices fraîchement recrutées ou bien jouent-elles volontairement la maladresse ? Cette deuxième hypothèse est improbable, car ce sont de petites productions, la probabilité que leurs talents d’actrice soient si grands est infime. Gail Dines pense qu’il est probable que ce soit le premier film de ces femmes, ou dans le pire des scénarios, pour citer Dines « L’industrie du porno filme la perte de virginité de ces femmes, pour qu’elle soit diffusée en boucle pour le plaisir masturbatoire des hommes ».
Cette notion de « perte de virginité » me dérange, et on préférerait qu’il ne soit pas employé. La virginité n’est pas un terme médical, elle est une construction sociale utilisée pendant des siècles pour humilier et contrôler les corps des femmes et des filles. En ce qui concerne l’hymen, certaines femmes naissent sans hymen, certaines le rompent en faisant du vélo, ou en utilisant un tampon, donc la rupture d’un hymen ne correspond pas toujours à la pénétration d’un vagin.
Ces sites de teen porn entrent également dans le genre gonzo. Les femmes impliquées ont des corps juvéniles et enfantins, et ici le pornographe en tire parti et insiste sur les énormes bites qui vont déchirer, détruire, et fendre les orifices pas complètement développés des adolescentes. Pour rendre tout cela plus dégradant, les soi-disant jeunes vierges sont souvent mises entre les mains d’hommes au moins 3 fois plus âgés. Non seulement le teen porn sadique romantise les énormes différences d’âge, mais ils donnent encore plus de pouvoir au vieil acteur en soulignant l’inégalité économique entre les deux.
Un autre scénario qui est souvent utilisé pour augmenter le déséquilibre de pouvoir est la relation classique de patron-travailleuse, avec des titres tels que « la babysitter bourrée », des spectateurs peuvent se masturber sur des jeunes femmes, qui n’ont pas la capacité de consentir en raison de l’asymétrie du pouvoir et de leur état d’ébriété.
D’autres sites ne prennent même pas la peine d’employer cette technique de « fille manipulatrice », et le père séduit juste sa fille obéissante. Plus souvent qu’autrement, ces films racontent l’histoire d’une fille dont la mère est décédée des années auparavant et qui n’est plus présente pour la protéger des avances de son père. Au début, elle a peur et est horrifiée à l’idée d’être baisée par son père mais elle succombe finalement et cela se traduit par le meilleur coup de sa vie. Ce scénario en rappelle un autre, tristement bien réel, car plus de la moitié des filles abusées sexuellement par leur père n’ont pas de mères présentes dans leur vie au moment de l’abus. Ces filles sont isolées et aux mains de leur père pervers. La psychiatre Judith Herman décrit le profil commun des pères abusifs : ils subviennent aux besoins de la famille, estiment qu’ils ont le droit d’être nourris et servis à la maison, d’abord par leurs femmes, puis par leurs filles. Ils envisagent ensuite leurs filles comme des femmes de substitution qui comble le vide laissé par l’épouse.
Une série populaire de teen porn appelée Cherry Poppers montre comment ces vidéos peuvent servir de manuels d’instructions pour les pédocriminels. Dans une scène de Cherry Poppers, un homme retrouve la petite sœur de sa partenaire toute seule, et il lui propose de lui donner des conseils pédagogiques sur «ce que les garçons aiment». Il lui montre comment caresser un pénis puis comment faire une fellation. Il commence à doigter son vagin et son anus, Dines nous informe que c’est une technique souvent utilisée par les violeurs pour distendre le vagin et l’anus d’un enfant, pour qu’ils ne soient pas plus tard déchirés par un pénis d’adulte.
Tout au long de ces actes, l’homme la rassure sur le fait qu’elle est « une petite fille sage », avant de lui demander de se qualifier elle-même de « petite conne ». L’homme alterne entre la gentillesse et la cruauté tout au long de la séquence, c’est un geste stratégique utilisé à plusieurs reprises par les violeurs pour confondre, effrayer et attirer leur jeune victime. La toute dernière scène reflète terriblement les vrais viols d’enfants, quand l’homme prend une photo de la petite fille nue, recouverte de sperme. Les agresseurs d’enfants prennent très souvent une telle photo après leur viol. Cela leur sert de trophée à garder pour plus tard revivre leur expérience ou la partager avec d’autres hommes. Cela sert aussi à effrayer l’enfant pour qu’elle reste silencieuse, et enfin montrer aux prochaines victimes ce qu’il attend d’elles.
Il n’y a aucun doute, Cherry Poppers et les milliers et milliers d’autres sites de pseudo pédopornographie légitiment les enfants comme partenaires sexuels possibles pour les hommes. Encore pire, certains de ces sites dégueulasses osent lancer un défi masculiniste aux spectateurs, ils les testent et les tentent. Un site d’inceste en animation dit ainsi au spectateur que s’il regarde les films présentés ici, c’est qu’il n’a pas encore eu le courage de pratiquer l’inceste et qu’il peut fantasmer sur ce que d’autres ont déjà essayé. Le message véritablement transmis, c’est que si vous êtes assez viril pour vous masturber devants ces images transgressives, alors serez-vous assez courageux pour passer à l’étape suivante et avoir des relations sexuelles incestueuses ?
Comme avec le porno mainstream, les consommateurs peuvent devenir désensibilisés et s’ennuyer, suite à une utilisation régulière. Les hommes sont excités par les femmes soumises, et une fois écumé le pseudo-pédoporno il n’y a qu’un endroit où aller ; le vrai pédoporno, car qui est plus soumis qu’un enfant ? Heureusement, cette descente dans le pédoporno n’est pas automatique pour tous les consommateurs de pseudo-pédoporno, cependant cela incite certains hommes à franchir ce pas.
Les sociologues féministes Diana Russell et Natalie J. Purcell affirment que ces «sites pseudo-pédoporno peuvent servir de pont entre la pornographie d’adultes et le pédoporno». Si cette analyse est correcte, la popularité croissante du pseudo-pédoporno augmentera la demande de pédoporno. En 2009, Dines a interrogé 8 hommes en prison pour avoir agressé sexuellement un enfant et téléchargé du pédoporno. De ces interviews, Dines a noté que la durée entre le premier téléchargement de pédoporno et l’agression sexuelle d’un enfant était d’une année en moyenne. Un délinquant sexuel en particulier a admis franchement que regarder le porno avant de violer ses victimes « le mettait d’humeur ».
C’est l’effet désastreux de l’hypersexualisation des jeunes filles dans la culture dominante, cela érode les normes sociales qui tentent de protéger les filles des abus sexuels des hommes. Dans cette culture clafite de pornographie, les filles sont forcées de rentrer dans la catégorie femmes de plus en plus jeunes. Puis, perçues comme telles en tant que femme, elles sont comme un jouet pour l’usage des hommes, leur plaisir et leurs abus.
Le porno est si ancré dans la culture dominante que critiquer le porno équivaut à être considéré·e anti-sexe. C’est plutôt le contraire qui semble vrai. Pourquoi est-il si difficile pour beaucoup de comprendre qu’on peut être pro-sexe mais contre la marchandisation et l’industrialisation du désir humain ? Pour critiquer la rhétorique fallacieuse anti-porno = anti-sexe Dines pose la question suivante : Si ce livre était une critique des conditions d’emploi abusives de McDo, sa destruction des écosystèmes et son impact négatif sur l’alimentation et la santé ; est- ce que quelqu’un la traiterait d’anti-manger ou anti-nourriture ? Elle soupçonne que dans ce cas, le lecteur serait capable de séparer l’industrie (qui est McDo) et le produit industriel (le burger) de l’acte de manger, sachant que cette critique est centrée sur l’impact à grande échelle de l’industrie du fast food et non sur le besoin humain de consommer de la nourriture ni sur le plaisir que l’expérience de manger procure.
L’histoire que le porno gonzo nous raconte sur les femmes, les hommes, et le sexe est cohérente autant qu’elle est violente. Bien sûr, cette histoire est cohérente car elle est produite et distribuée par une industrie, par conséquent les images sont scriptées, en série et standardisées. Une étude faite en 2010 sur les 50 meilleurs films porno loués a montré que l’agression physique, y compris l’étouffement, les gifles et le bâillonnement, se produisait dans plus de 88% des scènes, tandis que l’agression verbale, qualifiant les femmes de putes et de chiennes, figurait dans presque la moitié des scènes.
Dans le porno, les femmes sont des êtres unidimensionnels liés par deux caractéristiques communes: l’absence du mot «non» dans leur vocabulaire, et leur empressement et leur enthousiasme pour le sexe, aussi brutal ou déshumanisant que cela puisse être. Les orifices des femmes sont étirés au-delà de leurs capacités, dans des proportions inhumaines car, nous dit-on, plus l’acte est douloureux, plus la femme est excitée. Le martèlement excessif par un pénis dopé au viagra conduit à des dépasser les limites physiques et entraîne des vagins endommagés, des anus enflés, des mâchoires douloureuses, etc.
Le porno gonzo ne prend pas la peine de développer des scénarios élaborés, cependant l’histoire racontée est toujours la même : les femmes seraient par nature des putes. Grâce à des titres tels que N’importe quelle chienne suce une bite pour quelques dollars et Cette salope ferait n’importe quoi pour payer son loyer, on apprend que chaque femme a un prix et peut être achetée facilement. Étonnamment, ces « putes » qui n’aiment rien autant que d’être baisées n’ont aucune imagination sexuelle personnelle, étant donné que leurs désirs se limitent à ce que l’homme veut, lui. Au lieu de chercher et de demander à être satisfaites, leur seule requête est que l’homme les pénètre encore plus fort. Aussi, des réalités liées au sexe telles que la fécondation, les MST et les blessures corporelles ne leur passent jamais par la tête et elles ne sont pas gênées d’être constamment insultées. Elles sont comme immunisées à être traitées de salopes, de putes stupides, de sales chiennes. Elles aiment le sexe avec des hommes qui n’expriment rien si ce n’est le plus grand des mépris pour elles. Plus les insultes sont horribles, plus l’orgasme est grand.
Contrairement aux femmes qui sont dépeintes comme des robots-putes, les hommes sont décrits comme des robots-baiseurs-sans-âme. Les hommes dans le porno n’ont ni émotion ni vie, à part bien sûr leur pénis qui bande. Ils ne montrent aucun amour, aucun respect, aucune empathie quand ils pénètrent les femmes, peu importe les souffrances atroces que subissent leur partenaire. Souvent, le money shot marque la fin d’une scène, quand l’homme éjacule au visage de la femme. Cette éjaculation est comparable à un chien qui pisse sur un objet pour marquer son territoire, l’homme marque la femme comme sa propriété et un bien d’occasion. Dépourvus de sentiments pendant, ils restent aussi froids et détachés après le coït, ne montrant aucune affection pour la femme enduite de sperme. La popularité de l’éjaculation faciale est aussi une des conséquences du média vidéo en lui-même qui doit tout montrer sous forme d’images explicites, pour que les spectateurs soient sûr que l’éjaculation a bien eu lieu.
Les sentiments que l’on associe normalement aux les relations sexuelles – respect, égalité, tendresse, affection, connexion – sont négligés et remplacés par les sentiments de dégoût, de mépris et de peur. Pour citer Dines « Dans le porno l’homme fait la haine à la femme, puisque chaque acte est conçu pour infliger la quantité maximale de dégradation… le but du sexe porno est d’illustrer combien il a du pouvoir sur elle ». Si vous retirez le respect et l’affection présents dans le sexe, vous devez le remplir avec quelque chose pour qu’il ait une consistance. Le porno est rempli de mépris, de violence, de haine et de cruauté.
Quand vous perdez l’intérêt des hommes, il faut monter d’un cran et proposer une production plus extrême, puis peut-être envisager le pseudo-pedoporno, et cela mènent certains hommes jusqu’au pédoporno. Vous pouvez vous dire qu’il s’agit d’une analyse extrême, mais le but du porno est bien d’érotiser le sadisme, pour citer Andrea Dworkin « Chaque violation du corps d’une femme peut devenir du sexe pour les hommes : c’est la vérité essentielle de la pornographie ». On pourrait aussi conclure qu’il s’agit d’un matériel de propagande de guerre, de la guerre menée contre les femmes.
Si vous n’êtes toujours pas convaincu·e que le porno porte sur faire la haine et non l’amour, alors on vous invite à jeter un œil aux forums réservés aux consommateurs de porno, où ils discutent de leurs scènes favorites. On n’avait jamais lu autant de haine envers les femmes, et on espère ne jamais le refaire. Les messages sur ces forums rendent malade.
Nous sommes d’accord de tout cœur avec Gail Dines quand elle dit que l’hyper-sexualisation des médias et la pornographie sont une crise sanitaire publique à l’ère des technologies numériques. Nous ne pouvons pas ignorer cette discussion plus longtemps, rester silencieux·ses c’est être complice. Il nous faut nous libérer de ce à quoi la sexualité ressemble en régime capitaliste, misogyne et des images industrielles qu’il produit.
Collectivement, nous devons riposter contre cette industrie envahissante et colonisatrice, car tant que le porno existera, les femmes ne seront jamais vues comme des êtres humaines à part entière dignes de respect autant que les hommes, mais plutôt comme des objets, comme des marchandises. Écoutons les survivantes du porno, de la même façon que nous devons écouter celles de la prostitution. Mettons fin à la demande, mais plus important encore, mettons fin à l’offre.
Certains sites font preuve d’une négligence intolérable en réalisant des profits sur des vidéos de viols et d’enfants victimes de trafic. Une jeune fille de 15 ans disparue pendant un an a finalement été retrouvée quand sa mère a entendu dire qu’elle apparaissait dans les vidéos d’un site – 58 vidéos de son viol on été découvertes sur PornHub. Tenons ces sites pour responsables de leurs actes et exigeons leur fermeture aujourd’hui. La pornographie est une arme, son objectif est d’aliéner les hommes, d’objectifier les femmes, de renforcer les stéréotypes racistes, de sexualiser les enfants, et de rendre quelques hommes blancs très riches. Pour construire des sociétés égalitaires basées sur des cultures féministes et antiracistes, nous devons absolument mettre à bas les industries de l’exploitation sexuelle.
Merci à toutes et à tous d’avoir écouté ce podcast, partagez-le s’il vous a intéressé. Merci pour les personnes qui nous soutiennent sur Tipeee et ailleurs. À bientôt sur floraisons.
Ni patrie ni patron, ni mari ni porno, vive la Liberté et vive l’Anarchie.
DINES Gail, Pornland, comment le porno a envahi nos vies, Éditions libre.
L’article Pornland (Gail Dines) est apparu en premier sur Floraisons.
Ce podcast est réalisé à partir de l’article de Francis Dupuis-Déri, « Les anarchistes et la prostitution : perspectives historiques », Genre, sexualité & société [En ligne], 9 | Printemps 2013, mis en ligne le 01 juin 2013, consulté le 17 avril 2020.
Ce thème fait écho à une autre fiche de lecture publiée sur floraisons, Refuser d’être un homme de John Stoltenberg, où il affirme que chaque acte d’objectification sexuelle se produit sur un continuum de déshumanisation qui promet la violence sexuelle masculine à son extrémité.
L’auteur tient à remercier Mélissa Blais, Claudia Bouchard, Fanny Bugnon et Elsa Galerand, pour avoir lu et commenté des versions préliminaires de ce texte, ainsi que les personnes l’ayant évalué anonymement pour la revue Genre, Sexualité et Société. Merci aussi à Marianne Enckell, responsable du Centre international de recherches sur l’anarchisme (CIRA) de Lausanne, et à Hellyette Besse, du Jargon libre à Paris, pour avoir fourni de la documentation pertinente pour cette recherche.
De vifs débats animent aujourd’hui les réseaux féministes, à propos du « travail du sexe » ou de la « prostitution », et l’usage de ces termes suffit parfois à préciser les alliances et les oppositions[1]. Schématiquement, le débat opposerait celles et ceux qui considèrent qu’il s’agit d’une activité lucrative librement consentie (« travail du sexe ») de celles et ceux qui l’envisagent comme une forme d’exploitation économique et sexuelle (« prostitution »). Les réseaux anarchistes sont également traversés par ce débat, et certaines manifestations publiques sont ouvertement contestées. Dans la région du Saguenay au Québec, par exemple, le collectif Emma Goldman, de l’Union des communistes libertaires (UCL), a relayé en 2010 un appel à la mobilisation dans le cadre de la Journée de lutte contre l’exploitation sexuelle. L’évènement était organisé pour célébrer la mémoire de Nadia Caron, décédée le 18 août 2005 à l’âge de 21 ans « des suites de la prostitution », à savoir une surdose de cocaïne que lui avait fait consommer un client ayant pris la fuite alors qu’elle était prise de convulsions. Le texte de l’appel du Collectif du 18 août (2010) précisait que le groupe était composé de « féministes abolitionnistes » partageant « la ferme conviction qu’un monde sans prostitution et sans exploitation sexuelle est possible ». Deux jours après la diffusion de cet appel, un texte intitulé « Abolition de la prostitution : la position des attardés pseudo-anarchistes de gauche du Collectif Emma Goldman », a été publié sur le site web[2]. Ce texte prétendait que « [l]a seule position anarchiste pertinente dans ce dossier est de dénoncer la répression policière et la criminalisation de la prostitution », avant d’attaquer les militantes : « Vous êtes une honte à la mémoire de cette vraie féministe et anarchiste individualiste qu’était Emma Goldman ! »[3].
L’année suivante, des ateliers thématiques menés lors des Salons du livre anarchiste de Montréal (en mai) et de Londres (en novembre) ont été publiquement critiqués. Au Royaume-Uni, par exemple, un tract anonyme intitulé « La prostitution n’est pas compatible avec l’anarchisme » a été distribué au début de l’atelier « Anarchisme, féminisme, prostitution et travail du sexe », organisé par la Fédération anarchiste britannique qui proposait de « dépasser le débat figé[4] ». D’après ce tract, penser que les femmes peuvent être « libres » de vendre leur sexe relève de l’idéologie néolibérale du marché capitaliste. La syndicalisation des prostituées est au mieux un choix réformiste qui laisse intacte la « domination masculine », puisque « [c]e sont des hommes qui constituent l’écrasante majorité des clients […]. Les femmes d’origine socio-économique pauvres sont surreprésentées dans l’industrie du sexe[5] ». Si des hommes veulent aider des femmes financièrement, « qu’ils leur donnent simplement leur argent », sans profiter d’elles sexuellement. La Fédération anarchiste britannique publie ensuite la réponse d’une « travailleuse du sexe », affirmant que « les critiques du travail du sexe ne devraient pas être une occasion pour attaquer les organisations autonomes des travailleuses et travailleurs du sexe ». Ce n’était d’ailleurs pas la première fois que le sujet suscitait un tel débat lors du Salon du livre anarchiste de Londres.
En France, des militantes de la Commission femmes de la Fédération anarchiste – la principale organisation anarchiste nationale – ont publié en 2009 le livre Anarchisme, féminisme, contre le système prostitutionnel pour dénoncer la prostitution. On peut y lire : « À ceux qui nous reprochent de victimiser les personnes prostituées ou de parler à leur place, nous répondons […] [que] [n]ous nous appuyons sur les témoignages de nombreuses personnes prostituées […] ; nous respectons toutes les personnes prostituées ». L’année suivante, le journal Alternative libertaire proposait un dossier coordonné par la Commission antipatriarcat « pour en finir avec [l]e système » de l’exploitation sexuelle. En réaction, le Syndicat du travail sexuel (STRASS) a rédigé un communiqué proposant pour les travailleuses et travailleurs du sexe la mise en place de « maisons ouvertes autogérées en coopératives, sans patron ni contrôle d’un tiers ou de l’État ».
Le débat est si vif que certains groupes et individus préfèrent ne pas y participer. Dans leur journal Les Sorcières, le collectif féministe québécois du même nom publiait en 2012 un éditorial au titre évocateur : « On prend des risques… Notre position féministe et anarchiste sur l’exploitation sexuelle ». « [C]’est bien de risques dont il est question parce que nous savons que toutes prises de position publique sur la question occasionnent des débats, des conflits, des attaques personnelles et même des ruptures d’amitié », expliquaient ces féministes radicales. Or c’est justement pour saisir l’intensité des débats actuels que j’ai choisi de documenter l’histoire des discours anarchistes sur la prostitution[6].
Les discours ici analysés portent plus spécifiquement sur une période allant de la fin du xixe siècle à la fin des années 1930, soit l’époque glorieuse des mouvements ouvriers révolutionnaires en général et de l’anarchisme en particulier. J’avais pour objectif initial de présenter les discours anarchistes en adoptant une perspective large, distanciée des approches centrées sur une auteure, un groupe ou une tendance particulière. Mon corpus réunit deux types de sources : des écrits rédigés par des figures célèbres de l’anarchisme (Bakounine, de Cleyre, Goldman, Kropotkine, Malatesta, Proudhon, Reclus), et des textes produits par des militantes et des militants moins célèbres (voire anonymes) ou des organisations, sous forme de déclarations et de manifestes. À ma connaissance, ce travail n’a jamais été fait ni en français, ni en anglais. Cette réflexion fait écho aux nombreux textes qui s’intéressent aux convergences et aux divergences entre anarchisme et féminisme, aussi bien en termes théoriques que militants. D’ailleurs, comme l’écrit Susan Brown, « le féminisme en général reconnaît l’inéquité de l’oppression des femmes par les hommes ; l’anarchisme s’oppose à toutes les formes d’oppression ». En conséquence, dans le cadre plus général de leur combat contre toute forme de domination, les anarchistes devraient être féministes, et lutter contre la domination masculine et pour la liberté, l’égalité et la solidarité (aide mutuelle) entre femmes et hommes.
Cela dit, certains anarchistes ont tenu ou tiennent encore des propos sexistes et antiféministes. Plusieurs textes écrits par des anarchistes du xixe siècle et du début du xxe siècle ont culpabilisé les prostituées en les assimilant à des femmes faibles psychologiquement, moralement et intellectuellement. Pierre-Joseph Proudhon, connu pour sa misogynie et son antiféminisme, associait même l’émancipation des femmes à la débauche généralisée. Il la qualifiait de « pornocratie », expression reprise comme titre de l’un de ses ouvrages posthumes. Il y réaffirmait l’importance de la famille hétérosexuelle et de la domination masculine. Au début des années 1930, Marc Pierrot, pourtant plus favorable aux prostituées que Proudhon, les présentait comme des femmes animées du « désir de paraître » se laissant aller à la sensualité, mais aussi des masochistes voire « des arriérées, des débiles mentales ».
D’autres anarchistes ont avancé que les hommes étant animés par des pulsions sexuelles plus violentes, la disparition des prostituées risquerait d’entraîner une frustration masculine telle qu’elle se traduirait par une hausse inévitable des agressions et des viols. Ainsi, l’anarchiste allemand Ramus déclarait en 1906 que les hommes étaient « des esclaves du désir érotique ». Deux ans plus tôt, le roman Die Eigenen signé d’Emil Ruedebusch dépeignait une société idéale où des associations de femmes auraient eu pour fonction d’offrir aux hommes réconfort émotionnel et services sexuels. Par ailleurs, sous l’excuse de l’« amour libre », des anarchistes reprochaient à des femmes de se refuser à leurs désirs, et donc d’être la cause de leurs souffrances.
Toutefois, il semble que la majorité des discours anarchistes tenus au xixe siècle et à la fin du xxe siècle discutaient la prostitution de manière critique, non pas en accablant les prostituées elles-mêmes, mais en saisissant la prostitution comme une conséquence directe de l’injustice et des inégalités économiques. Cette compréhension critique de la prostitution articulait quatre critiques : celles du capitalisme, de l’idéologie libérale qui pense le travail rémunéré comme une liberté, du mariage (hétérosexuel) et de la marchandisation de l’amour et de la sexualité.
À la fin du xixe siècle, les anarchistes comptaient parmi les rares activistes politiques à dénoncer l’institution du mariage contrôlée par l’Église et l’État, à promouvoir l’« amour libre », à se mobiliser pour la limitation volontaire des naissances, à informer sur les possibilités de contraception et à critiquer la criminalisation de l’homosexualité. Enfin, pour la plupart des anarchistes du monde entier, la prostitution était une conséquence du capitalisme.
Selon la Proclamation de Pittsburgh, adoptée le 14 octobre 1883 par le congrès de fondation de l’International Working People’s Association, une fédération américaine regroupant des anarchistes de tendance bakouniniste, la misère provoquée par le capitalisme était à l’origine d’un grand nombre de phénomènes sociaux : « “crime”, vagabondage, prostitution, suicide, famine, et la dépravation généralisée ». Cette analyse se retrouve dans le Manifeste du Parti libéral mexicain (PLM), une organisation fondée en 1906 par des anarchistes dont Enrique et Ricardo Flores Magòn, et qu’a rejointe Andrea Villarreal, féministe exilée aux États-Unis en 1910 et éditrice du journal La Mujer Moderna (La femme moderne). Ce manifeste, rendu public en 1911, avance que le capitalisme est « un système qui place les hommes et les femmes dans des conditions telles que, pour ne pas mourir de faim, ils se voient obligés de prendre là où ils peuvent, ou de se prostituer ».
D’autres organisations anarchistes diffusent alors des propos similaires dans des journaux comme La Voz de la Mujer (La Voix de la femme) publié en Argentine à la fin du xixe siècle, des publications anarchistes éditées au Chili au début du xxe siècle ou Mujeres Libres (Femmes libres) – publication de l’organisation éponyme ayant regroupé jusqu’à 30 000 militantes espagnoles (dont d’anciennes prostituées), lors de la révolution de 1936-1939. Ces publications identifiaient le travail sexuel monnayé comme le « plus grand des esclavages ». Cette analyse était partagée par d’autres journaux révolutionnaires, comme The Masses, fondé aux États-Unis par l’anarchiste hollandais Piet Vlag. En plus de ces contributions, certains anarchistes ont considéré qu’il était important de traduire des textes dénonçant la prostitution ; ainsi, en 1901, des anarchistes du Chili ont publié des extraits d’un texte de René Chaughi sous le titre La Mujer Esclava (La femme esclave). Selon René Chaughi, la femme est une « double esclave », à la fois dominée par les bourgeois dans le capitalisme et par les hommes dans le patriarcat. Des romans de sensibilité anarchiste ont également été publiés. On trouvait par exemple à Cuba, au début du xxe siècle, des fictions dépeignant de jeunes prostituées pauvres souvent acculées au suicide.
Cette lecture s’appuyait sur un constat : sur le marché du travail, les femmes souffraient de conditions plus difficiles que les hommes, ce qui les orientait davantage vers la prostitution. Ainsi, Emma Goldman, qui a été infirmière auprès des prostituées de New York, déplorait leur stigmatisation morale et leur répression, considérant la prostitution comme une conséquence du capitalisme et de l’exploitation économique « qui ont conduit des milliers de femmes et de filles dans la prostitution ».
En France, l’anarchiste Charles Albert, auteur de L’amour libre en 1898, expliquait que « la misère » est la cause de la prostitution, car « [s]i vivre de son travail est très difficile à l’homme, cela est à peu près impossible à la femme ». Rappelant que ce sont les métiers les plus mal payés et les plus précaires qui nourrissent le travail sexuel monnayé, il rapportait les propos d’une prostituée : « “J’ai vécu de ma machine à coudre tant que j’ai pu. Mais le propriétaire me l’a reprise un jour de terme, et il a bien fallu que je fasse marcher l’autre, celle que nous avons, toutes, ici.” Et la fille, ce disant, montrait son ventre. Il n’y a là que misère ». De même, l’anarchiste et féministe Madeleine Pelletier, écrivait en 1934 dans l’Encyclopédie anarchiste :
« [c]e sont, en général, des filles du peuple qui deviennent prostituées. Souvent, elles y sont poussées par un amant qui veut vivre en parasite à leurs dépens. […] Mais le plus souvent, c’est la misère qui pousse la femme au trottoir. […] On lui offre des salaires insuffisants. Elle doit, pour vivre, compter sur l’aide de ses parents, d’un mari ou d’un amant. Quand elle n’a ni les uns, ni l’autre, il ne lui reste de choix qu’entre la prostitution et la mort. »
Pelletier et d’autres féministes[7] critiquaient ainsi le capitalisme, rappelant que les femmes sont discriminées sur le marché du travail et moins rémunérées que les hommes[8]. En 1934, toujours en France, l’anarchiste Charles-Auguste Bontemps a expliqué à l’occasion d’une conférence sur les maisons closes qu’une femme choisit le plus souvent de se prostituer « parce qu’elle a besoin de manger », rappelant que « la prostitution ne commence ni dans la rue, ni dans la maison close, mais à l’atelier, au magasin, au bureau. Combien de jeunes femmes sont harcelées jusqu’à ce qu’elles cèdent pour ne pas perdre leur gagne-pain ! ». Ces anarchistes considéraient également que les rapports inégalitaires entre classes influençaient fortement le travail sexuel monnayé. Le Français Sébastien Faure a prononcé en 1920 une conférence intitulée « La femme », où il suggérait que la prostitution, produit du capitalisme, était appelée à disparaître avec lui, avant de préciser : « Il faut aux bourgeois, aux riches, aux millionnaires, une chair jeune et appétissante. Ce n’est pas dans les filles de son rang, de son monde qu’il va chercher l’apaisement de son rut, c’est parmi les filles du peuple qu’il va chercher ses victimes ».
Bien sûr, certains hommes issus des classes populaires, voire certains anarchistes, fréquentaient des prostituées. Mais ces pratiques étaient critiquées et renvoyées à de la domination, de l’exploitation et de l’humiliation. Les anarchistes espagnoles des Mujeres Libres y voyaient même une trahison de classe, leurs camarades masculins se comportant comme des bourgeois envers leurs sœurs de misère. Dans leur journal en janvier 1937, ces femmes anarchistes se désolaient ainsi qu’en pleine guerre révolutionnaire :
« [l]es music-halls et les maisons closes continuent à être remplis de foulards rouges, rouges et noirs et de toutes sortes d’emblèmes antifascistes. C’est une incohérence morale incompréhensible que nos miliciens — magnifiques combattants au front pour de si chères libertés — soient à l’arrière ceux qui alimentent et étendent même la dépravation bourgeoise dans une de ses formes d’esclavage les plus pesantes : la prostitution de la femme. On ne peut expliquer que des esprits disposés dans les tranchées à faire tous les sacrifices nécessaires pour vaincre dans une guerre à mort, encouragent, dans les villes, l’humiliant achat et vente de la chair de leurs sœurs de classe et de condition. […] COMBATTANTS : […] Ne continuez pas à outrager celles qui, comme unique moyen de vie, doivent supporter votre tyrannie d’acheteurs pendant que nous, nous nous efforçons de trouver le meilleur moyen d’émanciper ces vies-là. »
Les milieux anarchistes restaient toutefois traversés de débats et de prises de positions contradictoires sur la prostitution. Certes, plusieurs métiers associés au pouvoir et à la domination sont supposés disparaître suite à l’établissement d’une société anarchiste, comme les fonctions de député, juge, policier, gardien de prison et professeur d’université. Les anarchistes considèrent aussi que les taches les plus pénibles devraient être effectuées sans discrimination sexuelle ou raciale, et de manière alternée entre les membres de la communauté. Toutefois, des anarchistes ont pu justifier la prostitution en la présentant comme un métier « comme les autres », et qui ne devrait pas nécessairement disparaître advenant une société anarchiste. Cette position était notamment défendue par l’anarchiste américain Victor S. Yarros, auteur du pamphlet « La question de la femme », publié en 1888 et qui connaîtra un certain rayonnement et une traduction vers l’allemand en 1914. Dans cet écrit, Victor Yarros explique :
« qu’il devrait apparaître simplement approprié et naturel qu’une femme accepte une compensation pécuniaire pour une relation sexuelle avec des hommes […]. L’idée que le sexe est sacré m’apparaît un reliquat et le résultat du culte antique des organes sexuels, que la théologie chrétienne a assimilé inconsciemment et incorporé dans ses propres doctrines mystiques. »
Ce type d’argument recoupait la critique anarchiste formulée contre le puritanisme et la morale religieuse, accusés de contraindre les désirs légitimes. En France, É. Armand, qui se présentait comme anarchiste « individualiste » partisan de la « camaraderie amoureuse », expliquait en 1934 dans l’Encyclopédie anarchiste que « [s]i la prostitution personnelle et privée ne relève que de la conscience, comme de s’adonner au métier de charcutier ou de modiste, il faut laisser à la prostituée la possibilité de faire son commerce. » Au même moment, Madeleine Pelletier écrivait qu’« [o]n soutient volontiers, aujourd’hui, que la prostitution est un métier comme un autre et qu’il n’a rien de déshonorant. » Mais elle rappelait que la morale juge différemment le travail du sexe monnayé dans les quartiers riches et pauvres. La même année, Charles-Auguste Bontemps déclarait : « Il nous importe peu, au fond, qu’une femme se prostitue si elle n’y est pas contrainte ».
Alors que des anarchistes justifiaient la prostitution en l’amalgamant aux autres métiers salariés, d’autres la condamnaient d’autant plus, en la saisissant comme un métier lui aussi exploité. Pour ces anarchistes (comme pour les marxistes), le salariat n’est pas libre dans le capitalisme car l’absence de travail ou de salaire entraînerait la mort. Le célèbre anarcho-communiste Pierre Kropotkine évoquait d’ailleurs avec ironie la revendication d’un « droit au travail », lui préférant celle du « droit de vivre ». S’il faut respecter la dignité et l’honneur de la femme qui « opte » pour le travail sexuel monnayé comme le prolétaire qui « choisit » de travailler à l’usine ou à la mine, ces activités économiques relèvent d’un système injuste de domination. Le travail de la prostituée comme celui du prolétaire sont tous deux exploités et aliénés. Ainsi, pour É. Armand : « On peut appeler prostitution l’acte, par un homme ou une femme, de livrer son corps, dans un but de satisfaire sexuellement autrui, pour de l’argent, alors que soi, on n’éprouve aucun plaisir », et d’effectuer « un travail manuel ou intellectuel qu’on ne ferait pas si la nécessité de se sustenter ne nous talonnait pas. Il n’y a, dans les deux cas, qu’une seule et même prostitution ». À peu près à la même époque en Espagne, Lucia Sanchez Saornil, militante lesbienne des Mujeres Libres, évoquait aussi « la prostitution dans tous ses aspects : celle de l’homme qui devait hypothéquer sa pensée et ses idées pour manger, celle de la femme qui devait pour la même raison, arriver à la vente de son propre corps ». Associer la prostitution aux autres métiers permet ici de renforcer la critique du travail exploité.
Si la prostitution peut parfois être considérée un métier comme les autres, les anarchistes ne s’en réjouissent pas pour autant. De manière imagée, l’anarchiste Julio Mafud déclarait ainsi au début du xxe siècle, en Argentine, que la prostituée est de la « chair à cabaret » plutôt que de la « chair à usine ». Peut-on prétendre pour autant que des travailleuses du sexe qui n’exerceraient pas leur activité sous la contrainte d’un proxénète ne seraient pas exploitées ? Peut-on considérer qu’elles pratiquent l’autogestion, lorsqu’elles se vendent à des clients et conservent l’argent qu’ils leur versent ? Le client serait-il un consommateur et non un exploiteur, s’il paie la prostituée ? É. Armand refusait cette perspective, considérant que dans le capitalisme, les métiers autonomes impliquent également une forme d’exploitation et ressemblent à la prostitution.
« Du salarié obligé de travailler pour un patron, alors que lui répugne l’exploitation de l’homme par l’homme, au littérateur ou à l’artiste écrivant, peignant, sculptant, jouant la comédie sans but autre que de vendre leur production et relativisant celle-ci au goût de ceux qui peuvent payer : tous sont à un degré ou à un autre des prostitués. Et, comme la prostitution sexuelle, cette prostitution économique entraîne une déformation mentale qui vicie toutes les relations humaines. À qui se prostitue davantage : les honneurs, les situations les meilleures, l’avenir assuré. Tant qu’on regardera comme normal de vendre son effort musculaire ou cérébral, la prostitution des organes sexuels existera. »
Pour reprendre les catégories proposées par Armand, la « prostitution sexuelle » et la « prostitution économique » – formule qui désigne tous les autres métiers salariés – ne sont pas réellement autonomes dans un système capitaliste qui pervertit les rapports humains en évaluant toutes les activités humaines selon des critères monétaires et en encourageant la concurrence entre les individus. Revenant plus spécifiquement sur la « prostitution sexuelle », Armand et d’autres anarchistes ont rappelé que choisir cette activité restait une action déterminée conjointement par le capitalisme et le patriarcat, puisque ce sont avant tout des femmes pauvres qui se prostituent.
Madeleine Pelletier a saisi cette articulation entre sexe et classe de manière particulièrement fine. Elle est devenue la première femme interne en psychiatrie et elle a transgressé les codes de son époque, refusant l’amour masculin et le mariage, s’habillant comme un homme et fumant le cigare. Mais elle n’avançait pas pour autant que les contraintes sociales pouvaient être transgressées à volonté et que toutes les femmes étaient systématiquement en position de choisir quel métier exercer. Madeleine Pelletier écrivait ainsi que plusieurs contraintes, y compris la socialisation, réduisaient les possibilités pour les femmes d’accéder à tous les emplois, les poussant même parfois à la prostitution :
« [T]oute l’éducation de la femme est sous le signe de la prostitution. Dès qu’elle se tient sur ses jambes, elle comprend qu’elle doit plaire. On lui apprend la coquetterie ; on soigne ses cheveux, sa mise, on éduque son geste. La spontanéité, le naturel sont bannis ; tout est recherché en vue de l’effet à produire. Recevoir des cadeaux est considéré par la femme comme chose naturelle. Le moindre amoureux est tenu d’offrir un bijou ; dans les milieux les plus modestes, un vêtement, un objet d’utilité. […] Dans le ménage, la prostitution continue. »
De plus, un fort déterminisme économique enjoint les membres des classes populaires à accepter des métiers caractérisés par des bas salaires et de mauvaises conditions de travail. À l’inverse, les membres des classes moyennes et supérieures sont encouragés à entrer à l’université, ce qui les conduit vers des emplois bien rémunérés, associés à du pouvoir et liés à des privilèges symboliques et matériels (sans compter qu’ils héritent généralement — sans travail aucun — d’une part de la fortune familiale).
Aujourd’hui encore, l’idéologie libérale encourage à penser que chacun est en capacité de choisir librement quel métier exercer. Or il est rare qu’un individu issu des classes supérieures choisisse d’être concierge, plongeur dans un petit restaurant ou prostitué, sinon seulement durant sa jeunesse, pour payer des études qui lui permettront d’occuper une position plus favorable. De même, si une femme issue des classes populaires, et parfois de l’immigration, a le droit de vouloir devenir juge, propriétaire d’une usine ou professeure d’université, le système inégalitaire de classe, doublé d’un système sexiste et raciste, limite de facto ses choix. Il importe alors de distinguer entre liberté de choisir et possibilité de décider. Choisir évoque la liberté d’opter pour l’ensemble des choix (tous les métiers, par exemple). Décider évoque plutôt la marge de manœuvre limitée dont dispose une personne face à des choix limités. C’est ainsi qu’une femme pratiquant le travail sexuel monnayé au Québec propose de parler de « décision orientée » pour exprimer une dynamique sociale dans laquelle elle est une agente active, à la fois capable d’expliquer rationnellement ses décisions et les contraintes auxquelles elle est soumise : « on fait très peu de choix, mais on a beaucoup de décisions à prendre et on ne contrôle pas nécessairement l’environnement dans lequel nos décisions se prennent. C’est ce qu’on pourrait appeler une décision orientée ».
Ces réflexions actuelles font écho aux propos d’É. Armand, qui attaquait celles et ceux qui soutenaient que la prostitution puisse contenir une dimension émancipatrice :
« Certaines personnes appartenant à des milieux d’avant-garde, et qui tiennent pour une entrave à l’émancipation de l’individualité ce qu’elles appellent la morale des petits bourgeois et des petits rentiers, ont cru voir dans l’exercice du métier de prostituée une émancipation du capitalisme. Nul n’a droit, en société capitaliste, de condamner une prostituée, mais prétendre que cette industrie émancipe, c’est se tromper grossièrement. […] Ce n’est pas le cas pour la prostituée, à l’exception de quelques courtisanes de haut parage, et encore ! »
Des anarchistes ont rappelé que le travail du sexe monnayé était l’un des pires qui soit, puisqu’il s’agit d’une activité économique où des femmes mettent en danger leur sécurité psychologique et physique : risque de maladies sexuellement transmissibles, violences des policiers, des clients et des criminels qui tentent de contrôler le marché, etc. Madeleine Pelletier précisait que
« [c]e qu’on peut dire de la prostitution, c’est que c’est un vilain métier. Il faut se livrer à n’importe qui, souvent à des ivrognes, subir des caresses répugnantes. On attrape obligatoirement la syphilis, qu’il faut soigner toute sa vie et dont on meurt ; on gagne, en outre, toutes espèces de maladies sexuelles ou non. On est conduit forcément à une vie désordonnée, dans un milieu crapuleux, et on meurt prématurément, presque toujours. »
À son tour, l’anarcha-féministe chinoise He Zhen constatait que prétendre que la prostitution serait un métier comme les autres tendrait à faire oublier les conditions particulières dans lesquelles il se réalise.
L’analyse critique de la prostitution que développaient les anarchistes s’exprimait aussi dans leur manière de concevoir le mariage (hétérosexuel), par lequel une femme s’engage auprès d’un homme à effectuer gratuitement des tâches domestiques et parentales, et à s’offrir à lui sexuellement[9]. En échange, il lui assure le gite, la nourriture et un peu d’argent. Comme l’expliquaient les Mujeres Libres, « la femme qui vit dans une dépendance économique reçoit une paie, même si elle lui vient de son mari légitime ». Ainsi conçu, le mariage s’apparente à une forme légale de travail sexuel monnayé ou commercialisé, et cette pratique s’inscrit dans l’histoire longue de la domination masculine. L’anarchiste Charles-Auguste Bontemps expliquait ainsi l’apparition et la permanence du « patriarcat » dans l’histoire car alors « le rapt se généralise, […] la dot se transforme en prix d’achat. La femme est objet de négoce : bête à travail, bête à enfantement, bête à plaisir. La prostitution est née. Depuis, toute femme a été une prostituée virtuelle ».
Toutefois, cette conception ne se limitait pas aux seuls anarchistes. Nombreuses ont été les féministes qui ont critiqué le mariage comme une forme d’« esclavage » ou de « prostitution », dont Mary Astell au xviie siècle et Mary Wollstonecraft au xviiie siècle, – cette dernière étant par ailleurs la compagne de William Godwin, un libéral radical anglais considéré par certains comme l’un des fondateurs de la philosophie anarchiste. Il faut rappeler que les législations de la fin du xixe siècle et du début du xxe siècle interdisaient formellement aux femmes d’accéder aux mêmes opportunités que les hommes, par l’éducation, ou d’exercer certains métiers particulièrement prestigieux et rémunérés. Peut-être encore davantage qu’aujourd’hui, le mariage était considéré comme une stratégie des femmes visant à leur assurer de quoi subvenir à leurs besoins matériels ; cette perspective renforçait d’ailleurs la critique du mariage comme forme légale de prostitution. Certes, de très nombreuses jeunes femmes occupaient alors un emploi salarié ; mais il était souvent mal payé et peu prestigieux. Il permettait avant tout de se constituer une dot pour un futur mariage. Si des femmes continuaient à toucher un salaire une fois mariées, leurs époux avait le droit d’en disposer à leur guise. Il était aussi accepté par la loi que des maris corrigent physiquement leur épouse. Dans le cadre du mariage, aucune relation forcée ne pouvait être assimilée à du viol. Aux États-Unis, l’anarchiste Voltairine de Cleyre s’en était d’ailleurs alarmé, affirmant en 1895 que toutes les femmes constituaient un « sexe mis en esclavage ». Selon elle, il existait une « classe » de femmes, déclaration qui lui aurait valu le reproche d’être « trop généralisatrice ». Elle persistait pourtant : « J’ai dit alors, et je dis maintenant, “en tant que classe” ». Elle précisait qu’« [o]n ne peut avoir une société libre, ni juste, ni égale, ni rien qui s’en approche tant que la féminité est achetée, vendue, logée, vêtue nourrie et protégée comme un bien meuble ».
Toujours aux États-Unis, Emma Goldman expliquait que si la prostituée ne vend son corps que le temps d’une « passe », l’épouse devait au contraire partager son quotidien avec son mari, se soumettre à son autorité, porter et mettre au monde ses enfants et les élever : « elle se prostitue chaque heure, chaque jour de sa vie ». Elle ajoutait dans un texte entièrement consacré à la prostitution qu’« il ne s’agit que d’une question de degré si elle [la femme] se vend à un homme, à l’intérieur ou à l’extérieur du mariage, ou à plusieurs hommes ». Goldman comparait ainsi le mariage à la prostitution pour faire la critique des deux institutions. Éprise de liberté amoureuse et sexuelle, Emma Goldman considérait que la prostitution, comme le mariage, ne relevaient pas d’un choix individuel autonome, mais d’une décision socialement déterminée par l’inégalité économique qui caractérise le capitalisme et le « système industriel ».
En France, l’anarchiste et antimilitariste française Madeleine Vernet, collaboratrice au journal Le Libertaire, déclarait que le « mariage est une prison […] le mariage est la prostitution de l’amour ». É. Armand expliquait, à son tour, que « [p]our les individualistes, le mariage s’apparente à une forme de prostitution légale, la femme abandonnant l’usage exclusif de son corps en échange de la sécurité matérielle qu’il est censé lui procurer en vertu des dispositions du Code civil. » L’épouse est ainsi l’« esclave de son compagnon, dont elle dépend sous le rapport économique ».
Toujours en France, une autre anarchiste, Nelly Roussel mettait en garde, dans Le Libertaire (13 février 1904), contre la tentation de :
« raisonner comme si l’homme et la femme se trouvaient actuellement dans les mêmes conditions sociales […] il n’est guère de métier où elle ne puisse, même par le travail le plus acharné, subvenir complètement à ses besoins et à ceux de ses enfants. Et ce qui fait son esclavage, ce sont moins peut-être les chaînes légales, l’injurieux article du Code lui prescrivant l’obéissance, que la nécessité où elle se trouve, neuf fois sur dix, de recourir à un homme qui l’aide à vivre et qui souvent abuse de sa situation pour l’humilier et l’asservir. Mariage régulier, union illégitime, ou “galanterie” […] au fond, c’est toujours la même chose pour la femme, toujours la même situation, aussi périlleuse qu’humiliante : livrer son corps à l’homme en échange du pain quotidien. »
Cette lecture critique du mariage et des relations hétérosexuelles, permettant une critique simultanée de la prostitution, se retrouvait chez plusieurs anarchistes de la fin du xixe siècle et du début du xxe siècle : en Argentine, sous la plume de Carmen Lareva dans le journal anarchiste La Voz de la Mujer, chez René Chaughi, dans les écrits de l’anarchiste chinoise He Zhen, chez l’exploratrice et féministe libertaire Alexandra David-Néel, chez le Mexicain Ricardo Flores Magón et chez les Mujeres Libres vers 1930. Ces dernières considéraient qu’une femme mariée se prostitue de facto lorsque sa vie dépend économiquement d’un homme, mais elles précisaient que l’existence du travail sexuel monnayé a pour effet de diviser les femmes entre « épouses » et « putains », c’est-à-dire entre femmes honorables et méprisables.
Enfin, les réflexions des anarchistes sur la liberté amoureuse et sexuelle peuvent aussi éclairer leur conception critique de la prostitution. On peut d’ailleurs noter que les femmes anarchistes ont souvent fait l’objet d’insultes, car elles étaient perçues comme sexuellement émancipées. Une ancienne membre des Mujeres Libres se rappelle que les femmes anarchistes étaient alors « considérées comme des putes ». On peut distinguer, certes schématiquement, deux conceptions différentes de l’amour libre chez les anarchistes . D’un côté, on prône la diversité sexuelle et amoureuse, soit la multiplicité des partenaires et la transgression de la norme hétérosexuelle. Cette approche correspond aujourd’hui plus ou moins à la tendance queer (voir les numéros des revues Sexualities [2010] et Réfractions [2013]). De l’autre, on privilégie les relations monogames ; cette perspective peut sembler conventionnelle dans la mesure où elle se calque sur l’exclusivité du mariage, mais ces relations doivent être égalitaires, mutuellement consenties, indépendantes de tout rituel étatique ou religieux, et peuvent être rompues librement à tout moment. Cette seconde approche considère que les hommes hétérosexuels valorisent trop souvent les relations « ouvertes » et le « polyamour » pour justifier l’appropriation sexuelle des corps de femmes, sans respecter leurs émotions ni se sentir responsables pour les conséquences induites par ces relations. Enfin, une dernière tendance, moins connue, suggère aux femmes de se libérer de la domination masculine et des contraintes sexuelles par l’asexualité ou l’abstinence volontaire, ce que proposait déjà Madeleine Pelletier en son temps.
Si la marchandisation de la sexualité peut se justifier au nom de la liberté sexuelle, des anarchistes considèrent qu’elle entre en contradiction avec le principe de l’amour libre. Dans le cas du travail sexuel monnayé, l’amour et la sexualité ne sont pas « libres », mais déterminés par des motivations économiques et des besoins matériels. Ainsi, É. Armand, connu pour ses prises de position sur la liberté amoureuse et sexuelle dans son livre La révolution sexuelle et la camaraderie amoureuse , déclarait que « la prostitution féminine disparaîtra quand les rapports amoureux seront des relations cimentant la bonne camaraderie entre humains des deux sexes, il ne viendra plus à personne l’idée qu’ils puissent s’acheter ou se vendre ». Il proposait la création de groupes d’affinité qui compteraient deux, trois, quatre individus ou plus, pratiquant la « camaraderie amoureuse », c’est-à-dire des « rapports sentimentalo-sexuels ou érotiques ». Ces rapports seraient librement consentis, égalitaires, mutuels et gratuits[10].
Dans un journal anarchiste chilien publié au début du xxe siècle, El Acrata, Magno Espinoza expliquait qu’en situation d’amour libre, les femmes « ne vendront pas leurs corps comme une sorte de marchandise », car l’union sexuelle et amoureuse ne doit pas supposer de l’argent pour être libre, ainsi qu’égalitaire. Cette même exigence s’exprimait chez les anarchistes au sujet de l’amitié et du militantisme, qui devraient être aussi fondés sur des relations volontaires, consensuelles, égalitaires et gratuites. À leurs yeux, faire commerce de sexualité apparaissait comme une abdication face au principe libéral du capitalisme selon lequel tout doit avoir une valeur marchande, tout doit pouvoir être acheté et vendu. Il s’agit donc d’une conception anticapitaliste et anti-utilitariste des rapports humains.
Si les anarchistes critiquaient la prostitution et souhaitaient son abolition, cela ne les empêchait par d’être solidaires des prostituées (voir, par exemple, l’anarchiste français Élisée Reclus). Fidèles à leurs positions antiautoritaires, les anarchistes n’envisageaient pas la répression policière ni la criminalisation des prostituées comme une solution acceptable pour enrayer la prostitution. Au contraire, les anarchistes ont souvent déploré et dénoncé la répression que subissaient les prostituées, relevant par ailleurs que la police s’intéressait davantage aux prostituées pauvres qu’à la prostitution de luxe. Le journal La femme affranchie, dirigé de 1904 à 1913 par Gabrielle Petit, féministe, antimilitariste et anarchiste, dénonçait la police française et son droit d’interpeler sans mandat les prostituées. Le journal estimait à « dix mille » le nombre de prostituées ou prétendues telles, emprisonnées pour n’avoir « commis d’autres crimes que d’être pauvres ». Si, pour un anarchiste comme Charles-Auguste Bontemps, il importait d’en finir avec la criminalisation du travail du sexe monnayé, sa légalisation n’apparaissait pas non plus comme une solution souhaitable, car elle soumettait alors les prostituées à l’impôt et donc à l’Etat – cette institution détestée.
Les anarchistes espéraient que la révolution entraîne la disparition du capitalisme et de la domination masculine, et donc de la prostitution. À titre d’exemple, Har Dayal, un Indien anarchisant qui vivait aux États-Unis vers 1910, a intégré dans ses huit principes du radicalisme l’importance de « réaliser la liberté complète de la femme en termes économiques, moraux, intellectuels et sexuels, et abolir la prostitution et le mariage, et toutes autres institutions fondées sur l’esclavage de la femme ». L’Espagnole Mercedes Comaposada, directrice du journal Mujeres Libres, rappelait que la Révolution a pour but de transformer la vie sociale de façon telle que les hommes ne continuent pas de soumettre une partie de leurs sœurs : « aussi longtemps qu’une seule femme est considérée comme un objet et empêchée de développer sa personnalité, la prostitution, en fait, continue d’exister ». Comme les domestiques et les couturières, les prostituées étaient d’ailleurs perçues par des anarchistes comme les plus exploitées du système, et donc ses principales victimes. En conséquence, elles étaient identifiées comme les porteuses les plus sincères du projet d’émancipation révolutionnaire.
En attendant la révolution, l’abolition de la prostitution passait par des réformes substantielles. En France, le journal La femme affranchie a publié des extraits De l’injustice des deux morales sexuelles, un ouvrage de Marguerite Bodin et Suzanne Striewe qui proposait en 1901 de mettre fin à la règlementation du travail sexuel monnayé et des maisons closes, de favoriser l’« augmentation des carrières ouvertes aux femmes et [l’]élévation des salaires féminins » et l’« instruction intégrale » pour les femmes. Les auteures considéraient en effet que le manque d’éducation accentuait la difficulté pour les femmes de subvenir à leurs besoins par un salaire adéquat. En Espagne, les Mujeres Libres expliquaient dans leur journal que « [l]a liberté et l’égalité économique sont nécessaires : égalité des salaires, égalité des traitements, égalité d’accès aux postes de travail de toutes sortes. C’est cela qui a été si souvent répété, si souvent entendu et qui est la base des actions contre la prostitution ». D’autres pensaient que la prostitution disparaîtrait avec la fin de la domination masculine. Pour Madeleine Pelletier, « [l]a cause de la prostitution ne doit pas être cherchée ailleurs que dans l’esclavage moral et social de la femme : l’affranchissement total du sexe féminin la fera disparaître ».
En attendant la fin du capitalisme et du patriarcat, voire la mise en place de réformes significatives, certaines propositions concrètes ont été avancées par des anarchistes ou par des prostituées dont des anarchistes ont relayé les propos. Ainsi, le journal La femme affranchie a publié des textes de prostituées, dont Rosine H qui déclarait : « on nous oblige à ce triste métier », « [n]ous, les malheureuses qu’on emprisonne après nous avoir syphilisées ». En 1905, une lettre collective de plusieurs prostituées est publiée sous le titre « Appel à tous les gens de cœur ». Des prostituées y exposent leurs problèmes et leurs idées pour les surmonter. Si elles se prostituent, expliquent-elles, c’est que « la misère [les] a jetées au trottoir », mais elles « voudraient se relever par le travail » et rêvent de fonder un « atelier coopératif » de couture. Elles expliquent d’ailleurs qu’elles ont des visées sur un local, mais qu’il leur manque des fonds. Elles demandent donc aux lectrices et aux lecteurs une aide financière pour les aider à « sortir du ruisseau et de l’esclavage le plus atroce. Nous voulons vivre libres par notre travail ». Malheureusement, l’appel ne reçoit pas la réponse espérée. Peu après, le collectif du journal La femme affranchie se divise entre celles qui veulent suivre Paul Robin, un pédagogue anarchiste qui suggère que la syndicalisation est la meilleure solution pour celles qui pratiquent le travail du sexe monnayé, et Félicie Numieska et d’autres collaboratrices qui se placent plutôt du côté des femmes qui veulent quitter cet « esclavage ».
Ces oppositions s’observent également en Espagne républicaine vers 1935, alors que les anarcho-syndicalistes de la Confédération nationale du travail (CNT) encourageaient les prostituées à former des « syndicats de l’amour » (sindicato de amor) pour se défendre face aux proxénètes et aux clients[11]. Pour leur part, les Mujeres Libres ont rappelé dans leur journal qu’« [o]n a tenté d’en finir avec la prostitution de mille manières […]. Dans certaines occasions, cela s’est manifesté par des mesures policières […]. Dans d’autres, cela prit la forme d’une condescendance criminelle et abusive, règlementariste et créatrice d’impôts […]. Et, enfin, on laissa faire, on [l’]ignora ». Les Mujeres Libres ont surtout cherché à mettre en place des Liberatorios de prostitucion, des Centres libératoires de la prostitution. Ces refuges devaient offrir des services médicaux et psychologiques, un enseignement en éthique, des formations professionnelles et développer l’autonomie pour aider les femmes à se « sortir » de la prostitution. Une aide morale et matérielle aurait également été proposée, même après que les femmes aient quitté le centre. Les contraintes de la guerre civile empêcheront le développement de ces centres, mais des militantes vont distribuer des tracts et coller des affiches dans des quartiers de prostituées, et discuter avec elles pour les encourager à changer d’activité. Certaines vont répondre à leur appel, voire rejoindre les rangs de l’organisation anarchiste.
En Espagne, à la même époque, Federica Montseny – ministre anarchiste de la Santé et de l’Assistance sociale sous le gouvernement républicain – expliquait que des maisons closes avaient été fermées dans des villages et des proxénètes exécutés depuis le début de la Révolution. Mais elle ne pensait pas pouvoir « abolir immédiatement » la prostitution et il lui apparaissait « impossible » de fermer les maisons closes à Barcelone. D’après elle :
« [La] prostitution constitue un problème moral, économique et social qui ne peut pas être résolue juridiquement. La prostitution sera abolie lorsque les relations sexuelles seront libéralisées ; quand la moralité chrétienne et bourgeoise sera transformée ; quand les femmes auront des professions et des opportunités sociales qui leur permettront d’assurer leur vie et celle de leurs enfants ; quand la société sera établie de telle manière que personne ne sera marginalisé ; quand la société sera organisée pour assurer la vie et les droits de tous les êtres humains. »
Elle ajoutait : « Nous donnons à chaque prostituée la possibilité de changer de vie et de rentrer dans la société des travailleurs. […] On a fondé une maison pour les anciennes prostituées où elles peuvent, si elles le désirent, apprendre un métier ».
Cette recherche reste exploratoire et mériterait d’être élargie et approfondie, par la diversification des sources et l’analyse plus détaillée des discours anarchistes selon leur origine géographique et linguistique et leur affiliation organisationnelle et idéologique (anarcha-féministes, anarcho-syndicalistes, anarcho-communistes, anarcho-individualistes, etc.). Ces réflexions des anarchistes du passé passent sous silence des formes très répandues aujourd’hui de travail sexuel monnayé, comme les services sexuels virtuels dans le cyberespace et la pornographie (qui existait à l’époque, sous forme de cartes postales). Elles ne traitent pas non plus de prostitution masculine ou homosexuelle, et discutent peu du racisme, à l’exception de quelques textes écrits sur la « traite des blanches ».
Cette recherche permet tout de même de constater que le plus souvent, les anarchistes de la fin du xixe siècle et du début du xxe siècle critiquaient avant tout la prostitution plutôt que les prostituées elles-mêmes, et portaient l’espoir que ces dernières puissent s’émanciper de cette forme particulièrement brutale d’exploitation économique et sexuelle. Il importait de dégager la prostitution de la « liberté de choix », pour interroger avant tout les inégalités qui séparaient les classes et les sexes.
Ces retours historiques peuvent-ils éclairer la situation actuelle ? Dans une société comme le Canada, par exemple, la décision de se prostituer semble fortement orientée par les systèmes de domination et d’exploitation que sont le patriarcat, le capitalisme, le racisme et le (post)colonialisme. L’individu qui décide de se prostituer est le plus souvent une femme pauvre. Les femmes des Premières nations, dites amérindiennes ou autochtones, sont surreprésentées dans la prostitution et pratiquent souvent le travail sexuel monnayé le plus misérable et le plus dangereux. Les forces policières n’ont aucun intérêt à assurer leur protection, d’où les récents meurtres en série et les nombreuses disparitions non élucidées. Comme l’indique le jugement du procès d’un homme ayant assassiné trois femmes autochtones dans la province de Saskatchewan, le meurtrier avait quatre raisons pour les agresser, sans compter leur pauvreté économique : « premièrement, elles étaient jeunes ; deuxièmement, elles étaient des femmes ; troisièmement, elles étaient autochtones ; et quatrièmement, elles étaient des prostituées. […] L’accusé les a traitées avec mépris et brutalité ; il les a terrorisées et finalement, il les a tuées. Il semblait déterminé à détruire tout résidu de leur humanité ». Plusieurs femmes autochtones, dont Cherry Smiley du Réseau d’action des femmes aborigènes (Aboriginal Women’s Action Network), se sont d’ailleurs prononcées en faveur de « la fin de la prostitution »[12]. Lors d’un rassemblement en octobre 2010, à Montréal, Cherry Smiley a déclaré : « Nos expériences historiques et contemporaines, notre connaissance, notre dignité et notre sécurité ont été ignorées au bénéfice des intérêts des hommes prédateurs. La prostitution est un abus qui découle des […] inégalités ».
Sans prétendre que les anarchistes d’aujourd’hui doivent se soumettre à la tradition, les réflexions du passé semblent concorder avec la proposition contemporaine d’un « abolitionnisme révolutionnaire » ou, plus spécifiquement, d’un abolitionnisme anarchiste. Cette perspective rappelle que la prostitution est encore fortement influencée par
Tout comme les anarchistes sont solidaires des personnes salariées qui critiquent le capitalisme et leur travail, il s’agit d’être solidaire envers les femmes prostituées et anciennement prostituées, et de respecter leur parole, surtout quand elles critiquent leur travail sexuel monnayé.
C’est d’ailleurs ce que les féministes radicales Les Sorcières proposent dans leur éditorial où elles avancent une « position féministe et anarchiste sur l’exploitation sexuelle ». Elles souhaitent la fin de l’exploitation sexuelle et de la commercialisation du corps des femmes, tout en condamnant la répression policière et en admettant que « [l]’industrie du sexe s’effondrera lorsque nous abolirons le patriarcat, le capitalisme et le racisme ». En attendant, elles déclarent qu’il importe d’être solidaire des travailleuses du sexe et à l’écoute de celles « qui témoignent de ce qu’elles ont vécu », rappelant que « toutes les femmes sont concernées par l’industrie du sexe », et souhaitant que les femmes « qui veulent sortir de la prostitution puissent le faire facilement ».
Merci à l’auteur de nous donner l’autorisation d’utiliser son travail. Vous pouvez d’ailleurs retrouver deux autres podcasts avec Francis Dupuis-Déri ici et ici.
Ni dieu, ni maître, ni proxo, ni mari. Vive la Liberté, et vive l’Anarchie !
↑1. Pour mieux saisir la complexité du débat, voir le dossier « Actualité des échanges économico-sexuels », Genre, sexualité & société, 2, 2009.
↑2. Lien (consulté le 20 août 2012).
↑3. D’autres « vifs débats » dans l’UCL ont opposé « les approches du “travail du sexe” et celles de l’exploitation sexuelle » (voir Gaudreau, 2013, ch. 3).
↑4. Tel qu’annoncé dans le programme du Salon, diffusé sur le site Internet
↑5. La même année, des arguments similaires se retrouvent au Québec dans un texte intitulé « Pour un abolitionnisme révolutionnaire », signé Communard (2011) : la « défense de “la libre disposition de notre corps” semble une position particulièrement libérale […] La condition de prostitution est une forme parmi d’autres de la marchandisation du corps touchant particulièrement les personnes les plus dominées, les plus exploitées ».
↑6. Plus précisément, cette recherche a été initiée suite à des débats dans les réseaux anarchistes où je milite, et à une discussion dans un séminaire sur l’anarchisme que j’anime à l’UQAM. Alors que je rappelais les propos d’Emma Goldman critiquant la prostitution, une étudiante s’est exclamée : « Je ne comprends pas comment on peut être anarchiste et contre la prostitution ». Cette remarque m’a convaincu de l’intérêt d’étudier les discours des anarchistes sur cette question, abandonnant du coup un principe que j’avais avancé (Dupuis-Déri 2008), à savoir que les hommes proféministes ne devraient pas prendre position publiquement au sujet de la prostitution, pour éviter de s’opposer à des féministes.
↑7. J’emploie ici ce terme pour signifier une analyse qui prend en considération la domination masculine et l’inégalité entre les hommes et les femmes, même si plusieurs anarchistes rejetaient alors l’étiquette de « féministes », identifiée à un mouvement bourgeois (voir notamment Ackelsberg 2010, 15 et suiv.).
↑8. Cela dit, certains anarchistes militaient à l’époque contre le salariat des femmes, prétendant qu’elles concurrençaient les hommes et qu’elles devaient rester au foyer familial (Nicolas, 2010, 15-17).
↑10. Cela dit, le travail gratuit des femmes peut aussi être exploité par les hommes (Tabet, 2004 ; Blais et Courcy, 2012).
↑11. Toutefois, la CNT s’opposait à l’organisation autonome des femmes en non-mixité, comme le proposaient les Mujeres Libres (Ripa, 1996).
↑12. Voir la vidéo.
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Francis Dupuis-Déri Professeur au département de science politique et à l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF) Université du Québec à Montréal (UQAM)
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