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Nous rencontrons Jérôme Baschet, historien, a longtemps enseigné à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, à Paris ; il est actuellement professeur à l’Université autonome du Chiapas, où il collabore aussi aux activités de l’Université de la Terre. Nous discutons de son livre Une juste colère, Interrompre la destruction du monde, qui sort le 12 septembre aux Éditions Divergences.
Ce livre, en partant du mouvement des Gilets Jaunes, permet d’entrevoir une critique plus large du capitalisme. Aussi, les formes-de-vie qui se développent au Chiapas nous donnent véritablement de l’espoir à la fois pour la lutte et la construction d’un monde libéré de l’Économie.
Le podcast s’articule en trois temps. Tout d’abord on reviendra sur la civilisation marchande et sa critique. Puis on s’attardera sur le mouvement des Gilets Jaunes, notamment en le mettant en parallèle avec le mouvement zapatiste. Pour terminer on proposera une réflexion sur la complémentarité des stratégies et de la nécessité de la lutte offensive.
Merci à l’auteur Jérôme Baschet et aux Éditions Divergences. Pour commander le livre.
L’article Une juste colère (avec Jérôme Baschet) est apparu en premier sur Floraisons.
Ce podcast est le troisième d’une série d’épisodes consacrés à l’ouvrage Full Spectrum Resistance d’Aric Mcbay. Il s’agit de notes de lectures traduites de ce livre en deux tomes, avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur. La série comporte 4 podcasts aussi accessibles sous forme d’article, et dont voici le troisième.
ARTICLE FORMAT PDF : FSR_Communication | FSR_Renseignements | FSR_Répression
Sans communication, pas de résistance possible. Dans le camp de la résistance, la communication permet aux personnes dissidentes isolées de se réunir, de réfléchir aux stratégies et planifier des actions. Elle permet à un groupe résistant de sortir de son isolement, de recruter, de collecter des fonds et de faire partie d’un plus large mouvement qui prend ses racines dans la société. Dans le camp d’en face, les gouvernements contrôlent le récit du réel et de l’imaginaire collectif grâce aux grands médias marchands et aux chaînes officielles. Ils peuvent diffamer et décourager les personnes qui résistent, les opposer entre elles, ou simplement effacer la mémoire des luttes. Ce n’est pas surprenant si la communication est un enjeu crucial pour la résistance.
Exceptionnellement, cela se fait de façon spectaculaire comme en Grèce en 2008. Des activistes prennent d’assaut une chaîne de télévision, interrompent le discours du Premier Ministre pour faire un appel à l’insurrection en direct. Mais la communication plus discrète n’est pas moins importante, pas besoin d’être spectaculaire : c’est répondre à des interviews, créer des sites internet, diffuser des tracts.
Selon la féministe Jo Freeman, ce n’est pas parce que les masses sont en colère qu’elles forment spontanément un mouvement. Pour profiter d’une crise et catalyser la colère à ce moment-là, un mouvement qui veut gagner doit s’organiser, donc préparer son réseau de communication en amont. Les groupes autonomes peuvent communiquer entre eux de façon informelle grâce à une multitude de petits journaux, newsletter, voyageurs.
Qui a dit « Il n’y a aujourd’hui plus rien à cette étape de l’histoire américaine, qui ressemble à une presse indépendante. Aucun d’entre vous n’ose écrire une honnête opinion, elle ne serait pas imprimer » ? John Swinton. Qui était-il ? Un grand journaliste et éditeur en chef admiré du New York Times. Quand l’a-t-il dit ? En 1880. Dès lors, les entreprises n’ont fait qu’augmenter leur pouvoir.
Le fonctionnement de l’industrie médiatique ne cherche pas à diffuser la vérité, mais à attirer l’attention et vendre de la publicité. C’est facile à observer et très bien décrit dans La fabrique du consentement de Chomsky et Herman. Bien sûr, l’ensemble des médias marchands n’est pas monolithique, ils n’ont pas forcément les mêmes intérêts et certain·es journalistes sont intéressé·es par la contestation. Mais en tant que système, les médias de masse sont contre les radicaux et révolutionnaires.
Les médias de masse jouent un rôle essentiel dans le succès de nombreux mouvements de résistance, mais attention ils ne doivent pas devenir un indicateur du succès d’un mouvement. Pour réussir, nous devons comprendre comment ces grands médias fonctionnent, leurs pièges, leur capacité à nuire au mouvement, et à quel moments ils est plus opportun de les utiliser à notre avantage ou bien d’utiliser nos propres réseaux de communication. Tout d’abord, voici comment les médias de masse dépeignent et déforment les mouvements de résistance :
La conséquence principale est la division pour mieux régner sur les mouvements sociaux, fracturés en sous-parties plus faciles à gérer. Par exemple la division entre les bon·nes et les mauvais·es manifestant·es. Ou entre les personnes modérées cooptées par les institutions et des radicales isolées et attaquable plus facilement.
Les médias épuisent les mouvements en diffusant l’idée que des marches toujours plus grandes et chaque fois différentes convaincront les dirigeants d’opérer des changements. Les militant·es désespèrent, les leaders sont pris au piège dans une surenchères de prétentions, de promesses et d’annonces. Dans le but désespéré d’attirer les médias, certain·es activistes vont parfois même faire des actions saugrenues et inappropriées. Voilà pourquoi il faut plutôt bloquer, gêner, déranger le pouvoir sans se laisser dicter son agenda par les médias de masse, en augmentant le degré de militantisme.
La célébrité (antérieure ou récente) de certaines personnes est un autre piège, qu’elle soit recherchée ou fabriquée pas les médias. Si ces personnes s’éloignent trop de leur base, elles deviennent de mauvaises stratèges, elles se coupent des autres qui peuvent les remettre en question et faire naître de nouvelles idées. Des petites célébrités peuvent aussi susciter de la jalousie, de la compétition, et donc de l’hostilité horizontale.
Les médias de masse sont un outil, mais ils ne feront pas le boulot à notre place. Nous devons établir nos propres stratégies de communications pour nos groupes et nos campagnes, en utilisant des outils efficaces, que ce soit pour nos blogs ou pour une interviews dans Le Monde. Même si la communication professionnelle peut être critiquable sous bien des aspects, les radicaux peuvent apprendre des techniques de communication sans compromettre leur principes politiques.
Trop souvent les documents de communication des radicaux sont vagues, trop abstraits, trop longs. Les radicaux mettent souvent l’accent sur les vastes systèmes d’oppression, ce qui est bien mais peut être difficile pour mobiliser les personnes. Voici 9 conseils différents pour une communication efficace :
Choisissez d’abord ce que vous voulez communiquer, quel message vous voulez faire passer, à qui et pourquoi. Que voulez-vous que les gens fassent ? Qu’ils changent d’avis ? Viennent à un évènement ? Renforcent des liens ? Les informer ? Les mobiliser pour une action ? Les recruter ? Défier l’opposition ?
Si vous avez accès à un journal écrit ou télé, vous ne pourrez dire qu’une trentaine de mots. Définissez votre objectif et utilisez ces mots pour l’accomplir. Sans objectif, vous ne serez pas efficace et vous ne pourrez même pas juger si vous l’avez été ou pas. Autre stratégie, certain·es activistes ne cherchent pas les faveurs de la presse, comme le SHAC, qui au lieu de convaincre voulait avoir l’air le plus terrifiant possible pour décourager les entreprises qui font du profit avec l’expérimentation animale.
Les gouvernements et les entreprises ont conditionné les gens à recevoir un certain type de message. Si nous ne nous adressons pas à eux d’une façon qui résonnent avec eux, ils n’entendront pas. La communication est bi-latérale : vous et l’auditoire. Si vous vous concentrez seulement sur l’envoi d’un message, vous allez rater l’auditoire, et ne persuader que vous-mêmes.
Partez de ce qu’ils et elles sont, vivent, savent, et emmenez-les vers votre conclusion. Les personnes sont moins concernées par les arguments que par ce qui les touche, et cela dépend de l’auditoire. Oubliez le jargon, parlez leur langage.
Ce qui touche les gens c’est une rencontre, au travers d’un film, d’un livre, d’une conférence. Ce qui touche vraiment les personnes sont les récits personnels, les histoires vécues par quelqu’un plutôt que les faits et arguments.
Quand vous donnez un message gris aux médias, il ressort noir et blanc. Si vos arguments sont sophistiqués et gradués , ils deviendront incompréhensibles. Vous avez très peu de temps, vos points-clés doivent être extrêmement clairs. Plus l’audience est grande, plus le message doit être simple. Cela évite aussi qu’il soit déformé par les médias.
Plutôt que de parler en terme de degrés, de nuances, polarisez grâce à des phrases binaires, oui/non, présence/absence, soit ceci/soit cela. Simplifiez, puis exagérez. Concentrez-vous sur ce qui est inacceptable pour la majorité. Par exemple « Vinci dégage, Non au CGO ». Ou bien dans une campagne contre le patriarcat : « Stop à la culture du viol ». C’est difficilement déformable ou diluable par les médias, ou cooptable par les puissants.
Présentez un seul problème à la fois, avec un adversaire clair, un groupe de personnes plutôt qu’un vague système. Les personnes ciblées auront du mal à esquiver leur responsabilité et la pression. Plutôt que de discuter, dans une interview, répétez ces quelques points clairs encore et encore de plusieurs façons différentes.
Contrairement à de nombreux radicaux, les publicitaires l’ont compris : les arguments rationnels sont rarement aussi importants que l’impact émotionnel, qui touche plus profondément. Ils ne s’agit pas de faire du marketing révolutionnaire, mais de comprendre que les gens sont conditionnés à aimer certaines choses, à les trouver jolies et à se diriger vers elles. Une belle image est peut-être le support le plus efficace. Utilisez un vocabulaire dramatique, héroïque, excitant, inspirant, ambitieux, ces émotions qui donneront envie aux gens de se battre.
Souvent qui dit quelque chose est plus important que ce qui est dit et comment. Créez une relation crédible et authentique avec votre audience. Les gens se méfient du marketing publicitaire, ils écouteront plus si vous parlez avec sincérité, à partir de qui vous êtes, avec vos mots. Si vous parlez d’un problème en particulier, présentez la paroles, les histoires des personnes les plus affectées., faites les entendre. Répétez les messages. Les personnes n’agiront pas forcément au premier contact, mais suite à un contact régulier et répété. Ne méprisez pas les personnes, respectez-les. Vous voulez qu’ils et elles vous écoutent ? Écoutez-les. Adoptez une conduite et une tenue appropriée.
Mobiliser les personnes nécessite rarement de les faire changer d’avis, mais plus souvent cela fonctionne grâce de nouvelles utilisations de leurs croyances, perceptions et motivations existantes. Mettre en place un cadre de pensée est plus important que de définir le message avec précisions, car une fois que le cadre est posé, les tentatives de s’y opposer sont vaines.
Les représentants de l’industrie font souvent appel au raisonnable, à ne pas se laisser aller à l’émotion, d’être du côté d’un réalisme économique etc. Pour parler d’injustice, faites glisser le cadre de rationnel-vs-emotionnel vers juste-vs-injuste ou éthique-vs-immoral. Sur le terrain des chiffres, des calculs, des experts en technique, même en ayant raison nous serons toujours perdant dans un débat. Là où nous sommes supérieurs est quand nous les confrontons sur le terrain de la morale, de l’exploitation, de la domination. Nous atteindrons notre objectif grâce aux faits plus des sentiments.
Le but de la résistance n’est pas le monologue idéologique mais de donner envie aux gens de passer à l’action. Il devrait y avoir un appel à l’action dans à peu près tout ce que vous partagez en ligne. Quand vous partagez une information, dites ce que vous voulez que les gens fassent. Si vous voulez qu’ils et elles partagent, dites-le, souvent ça suffit.
Après avoir identifié votre objectif, diffusé votre campagne et répondu aux interview, demandez-vous : est-ce que ça marche ? C’est une étape que nous devrions faire de temps en temps, prendre du recul et juger si les stratégies ont été efficaces. Pas la peine de tout balayer, mais juste essayer de nouvelles stratégies et tactiques fait du bien.
En préparant une campagne ou une action importante, considérez votre stratégie de communication. Vous pouvez commencer par esquisser une simple liste de points-clés dont vous voulez parler ou des messages qui peuvent être déclinés et répétés dans des médias, des interviews, des conversations. Voici comment structurer un point-clé :
Le point-clé de votre campagne ne sera probablement pas le but ultime de votre groupe, comme l’abolition du capitalisme. Considérez plutôt une campagne comme un levier qui permette à votre audience de s’engager avec votre groupe, organisation, de mener bataille, remporter une victoire, et vous suivre sur le long terme. N’oubliez pas d’avoir au moins un argument qui antagonise, qui cible précisément un adversaire pour galvaniser le groupe.
Pour une interview ou un débat, mémorisez vos points-clés pour retomber sur vos pattes peu importe ce qui arrive. Dites vos points-clés le plus tôt possible après le début, et restez dessus, répétez-les de différentes façons. Répondez à la question que vous vouliez entendre plutôt qu’à celle posée, en parlant à votre auditoire plutôt qu’au reporter. Changez le cadre de pensée, évitez le débat et les digressions, c’est le meilleur moyen de garder le contrôle sur ce qui sera conservé de l’entretien. C’est normal d’être stressé·e pour cet exercice, entraînez-vous.
Un moyen de s’entraîner à plusieurs est de recréer un petite scène comme pour une interview, et de filmer les personnes qui répondent pendant une minute. Le faux journaliste peut couper la parole, essayer de mettre dans l’embarras. On peut ensuite juger si on est arrivé à communiquer suffisamment d’informations, et comprendre aussi la communication non verbale. Si vous voulez rassembler des personnes et les faire passer à l’action, vous essayerez d’être poli·e, sympa et confiant·e. Mais si vous voulez montrer à ceux au pouvoir que vous êtes sérieux, vous essayerez probablement d’être moins sympa voire directement conflictuel. Développez des relations avec certain·es journalistes, qui peuvent être des sources d’information. Mais rappelez-vous que les patrons des grands médias ne sont pas les amis des groupes résistants. Le mieux que vous puissiez obtenir est un article neutre.
Le choix de vos modes de communications et médias en fonction de vos objectifs immédiats, de votre budget, de votre temps, de votre cible. Le face-à face permet de construire des liens solides dans un groupe aux ressources limitées, c’est même la base que rien ne devrait remplacer. Les emails et téléphone pour toucher plus de personnes. La photographie ou une vidéo sur YouTube pour avoir un plus grand impact émotionnel.
La télévision a un fort impact émotionnel, mais reste une des armes les plus puissantes du système pour se maintenir en place grâce à la peur, à la résignation, à la désinformation, etc. Internet aussi est une épée à double tranchants. Il permet certes des réseaux puissants pour la communication directe, mais instaure un cadre de passivité, devant les smartphones sur un canapé, loin du puissant face-à-face de l’organisation de terrain propice à la lutte.
En étudiant des mouvements de résistance comme la Résistance française, nous comprenons la nécessité d’un grande prudence et d’une sécurité rigoureuse. Une communication sécurisée est un point pivot pour les groupes clandestins, indispensable pour pouvoir recruter, planifier des actions, partager et récupérer des informations. Dans le cas contraire les dissident·es ne peuvent pas s’organiser et les groupes ne peuvent pas communiquer sur ce qu’ils font et pourquoi et ils resteront isolés.
Le niveau de sécurité est égal au maillon le plus faible. Si des membres du groupes sont négligents ou peu fiables, le meilleur cryptage du monde est inutile. Tous les conseils de l’épisode précédents s’appliquent, pare-feu, compartimentage, sélection des membres etc. Mais les groupes clandestins utilisent aussi des outils de communication spécifiques. Voici quelques outils de communication sécurisée qui s’apparentent plus à du bon sens qu’aux gadgets de James Bond.
Les emails et téléphones sont facilement surveillables, donc la conversation est le moyen le plus sûr pour des résistant·es proches géographiquement. Michael Collins de l’IRA irlandaise n’écrivait presque rien et voyageait avec une mallette remplie de documents comptables sans intérêt. Il y a des exercices pour améliorer sa mémoire, pour tout le reste, ce qui doit absolument être noté, les activistes utilisent des codes, déguisent les messages et les détruisent avec précaution quand il n’y en a plus besoin. Les activistes évitent de se réunir au même endroit, dans leur propre maison, dans une voiture, dans les lieux militants, et préfèrent plutôt les parcs, les endroits sans caméra, dans un coin d’une bibliothèque etc.
Risque : être suivi, dévoiler une connexion régulière entre résistant·es
Un dead drop est un lieu pour se transmettre des objets sans se rencontrer., ni même nécessairement se connaître. C’est une façon de faire passer une information de l’autre côté d’un pare-feu. Ce peut être n’importe quel conteneur qui peut faire office de cachette sans attirer l’attention des passants. Par exemple un livre dans une bibliothèque, le casier d’un vestiaire. Il est maintenant facile de cacher n’importe où des informations sur une petite clé USB ou MicroSD. Une boite email peut asussi servir de dead drop. Contrairement à des lieux éloignés, des lieux fréquentés aident à cacher l’identité des utilisateurs, qui n’ont pas besoin d’une bonne couverture pour s’y rendre.
Les utilisateur·rices ont aussi besoin d’un signal pour faire savoir à l’autre que quelque chose a été déposé dans le dead drop. Le signal doit avoir l’air inoffensif. Ça peut être un commentaire particulier laissé sur un blog particulier en ligne. Ça peut être un signe physique près du dread drop, comme une marque dans les toilettes, un objet ou une lampe près d’une fenêtre, etc.
Risque : se faire trahir par un autre utilisateur du dead-drop
Un cut-out est un intermédiaire qui passe les informations entre deux parties, par exemple entre un informateur et un·e officier·e des renseignements clandestins. Les cutouts sont des personnes qui font profil bas, ne s’impliquent dans rien d’illégal et permettent de préserver l’identité des activistes clandestins. Le message transmis permet de communiquer avec d’autres cellules ou des auxiliaires. Une bonne couverture est par exemple un gérant de café qui parle à beaucoup de personnes différentes sans éveiller les soupçons.
Les messager·ers aussi transmettent des objets pour les groupes clandestins, ce sont des personnes qui peuvent se déplacer rapidement en sécurité, par exemple grâce à un emploi qui leur permet de voyager. Parfois des messagers sont utilisés par la résistance sans qu’ils soient au courant, ces personnes ne seront pas trop stressées si elles se font arrêtées et interrogées, elles n’ont rien à dire. Par contre plus d’imprévus peuvent avoir lieu.
Un signal pré-arrangé est peut-être le moyen de communication le plus simple, rapide et fiable. Le signal est établi à l’avance. Un signal peut servir dans une situation d’urgence, dans un appel à l’aide, ou encore pour coordiner des actions, ou transmettre d’autres informations comme une réussite ou un échec. Pour des raisons de sécurité, un signal ne devrait être utilisé qu’une seule fois.
Le cryptage est une méthode qui remonte à l’Antiquité. Aujourd’hui réalisé grâce aux ordinateurs, elle est risquée car la plupart des personnes ne peuvent pas faire confiance à leur ordinateurs. Le cryptage peut être efficace mais peut aussi attirer l’attention car un message illisible peut suggérer qu’il y a quelque chose à cacher.
En revanche la stéganographie est une approche plus subtile. Il s’agit de cacher un message dans un autre objet, comme par exemple dans une photographie numérique. Enfin, le cryptage devrait être utilisé par les activistes à visage découvert et même par tout le monde, pour des raisons de surveillance et éviter d’éveiller des soupçons sur les messages des résistant·es.
Mais le système de cryptage a beau être sophistiqué, le maillon le plus faible est toujours humain. Les puissants préfèrent parfois capturer et torturer un·e résistant·e plutôt que de décrypter un message. Les Nazis ont ainsi pu pénétrer les réseaux de communication de la Résistance. Un moyen de déjouer ces tentatives était d’introduire délibérément des erreurs dans le message. Une faute à la 7e lettre pour indiquer que tout va bien, une faute à la 13e lettre pour indiquer être capturé. Et enfin par l’utilisation de phrases mot de passe, pour s’assurer que la situation n’est pas compromise.
Par définition un mouvement de résistance est inférieure, ses ressources sont limitées. Il doit donc savoir exactement où et comment frapper pour utiliser sa force limitée de façon stratégique. Le travail de renseignement consiste surtout à rassembler des informations disponibles. C’est un travail fastidieux qui requiert efforts et organisation, mais qui est indispensable, que ce soit pour un mouvement à visage découvert ou clandestin, armé ou non-violent.
L’histoire irlandaise nous montrent à quel point le renseignement est crucial. En 1916, après avoir atteint les limites d’une lutte non-violente, l’Irish Republican Brotherhood escalade les opérations. Après une insurrection échouée (on peut difficilement occuper un territoire dans une guerre asymétrique), les résistants adoptent des méthodes de guérilla, notamment sous l’impulsion de Michael Collins.
Obtenir des informations sur l’ennemi tout en empêchant d’être infiltrés par l’armée britannique va sauver les organisateurs de l’IRA. Menacer et cogner les agents infiltrés ne suffit pas, ils vont commettre des assassinats, et notamment le 20 Novembre 1920 où ils neutralisent le groupe d’espions britannique le plus dangereux. Le Royaume va se venger sur la population, mais le soutien pour la résistance grandit. L’IRA peut plus facilement recruter et s’organiser, et 8 mois plus tard, les Britanniques supplient de négocier l’indépendance de l’Irlande. C’est en étudiant avec minutie le service de renseignements britanniques, leur fonctionnement et l’état de leurs connaissances, que Michael Collins pu préparer et mettre en place son propre service de renseignements, supérieur à celui de l’ennemi. De bons renseignements permettent d’être plus efficace qu’une armée régulière avec pourtant moins de ressources.
Qu’est-ce que le renseignement ? C’est obtenir des informations sur l’ennemi, sur le terrain, sur les autres factions. Pas juste des rumeurs, mais des détails aussi précis que possible. C’est pouvoir créer la surprise lors d’une attaque, et pouvoir l’éviter pour la défense. Le renseignement pour la résistance est une part de recherche, une part de journalisme d’investigation et une part d’espionnage. C’est une tâche à laquelle tout le monde peut participer sans être clandestin.
Les renseignements se répartissent en trois niveaux différents :
Bien sûr ces trois niveaux ne sont pas clairement délimités les uns des autres, ils peuvent se chevaucher. Là où une armée régulière sera plus intéressée sur le plan stratégique pour mobiliser des troupes sur le long terme, des groupes résistants plus agiles vont plutôt se concentrer sur les opérations et la tactiques pour enchaîner les victoires.
Les professionnel·les utilisent le « cycle du renseignement » :
Le cycle du renseignement un concept très utile, efficace pour développer un département des renseignements. Mais pour les petits groupes il n’a pas forcément besoin d’être aussi formel. Les activistes qui font du renseignements partagent ce qu’ils et elles savent et aident le groupe à prendre des décisions plutôt que d’écrire des notes formelles. Mais étudions plus en détail chaque étape du cycle.
Plusieurs catégories de questions peuvent nous rapprocher de notre objectif.
Après avoir déterminé les objectifs et priorités du renseignement, le groupe cherche des sources. Les mouvements de résistance modernes ont une grande gamme de sources possibles de renseignements. En voici quelques-unes
La source la plus facile peut être une connaissance ou ami·e, un·e journaliste ou expert·e. Ce peut être des personnes sympathisantes à l’intérieur d’une organisation contre laquelle le groupe se bat. Ce peut être des personnes qui font le ménage, elles voient ce qui se passe et ont accès à tous les bureaux. Les résistant·es de la Seconde Guerre Mondiale ont recruté des commerciaux et des apprentis pour identifier les usines et les moyens de saboter efficacement l’industrie. Un bureaucrate qui comprend votre projet vous donnera des informations pertinentes.
Pour recruter des espions, les gouvernements utilisent quatre méthodes : l’idéologie, l’argent, l’ego ou les compromissions. Pour la résistance, les trois derniers sont risqués d’un point de vue pratique et moral. La solidarité, la loyauté, la confiance et le respect des limites sont les meilleurs arguments.
Les groupes résistants doivent parfaitement connaître leur terrain, ce qui requiert un travail de reconnaissance des cibles. Si une action se déroule un Mardi, observez ce qui se passe les deux mardis précédents pour bien comprendre la situation. Suivant la cible, préparez une couverture adapté, par exemple en randonneur dans un lieu isolé, ou en étudiant qui travaille dans un café si la cible est en ville, en ouvrier sur une aire industrielle, etc. Pour ne pas répéter les visites, préparez bien les éléments que vous devez observer, notamment le dispositif de sécurité.
Un bon équipement peut inclure : des cartes, des outils d’orientation et de mesure, des habits et protections appropriées, une bonne caméra ou magnétophone, des jumelles, un lampe frontale, un petit bout de mousse pour s’asseoir pendant des heures, un petit tapis pour enjamber des barbelés, des outils de communication, un carnet imperméable. Plus d’infos sur The Ruckus Society.
De nombreuses informations sont disponibles librement comme les journaux, les médias, des Google Alerts. Les dossiers de presse d’entreprises, les réseaux sociaux et forums peuvent donner des informations sur les relations entre les personnes intéressantes pour créer des dossiers sur elles. Wikileaks, Cryptome et d’autres lanceurs d’alerte fournissent de la documentation sur les coulisses du pouvoir. Des informations en ligne qui ont été supprimées peuvent être retrouvées dans la mémoire cache ou sur Archive.org. N’oubliez pas les sources d’informations hors ligne comme les bibliothèques, les vieux annuaires, les microfilms… Attention quand vous faites ces recherches à laisser le moins de traces possibles en utilisant Tor, des VPN, et autres outils d’anonymisation.
Les allié·es peuvent déjà disposer des informations que vous recherchez, demandez-leur pour gagner du temps. Certains chercheur·ses, activistes, syndicalistes ont déjà des dossiers, et vous pouvez aussi partager vos propres informations.
Les cartes routières et photographies aériennes sont incroyablement utiles et publiques. Étudier les cartes avant d’aller faire une expédition de reconnaissance réduit les efforts, aide à trouver des chemins de secours ou des cibles multiples pour des actions impactantes.
Ils peuvent être privés ou bien du gouvernement. Certaines informations sont accessibles sur demande à peu de frais. Les informations sensibles peuvent être censurées et les démarches lentes. Vous pouvez demandez des informations sur les recherches précédentes sur le même sujet pour gagner du temps et trouver des allié·es. N’oubliez pas les archives, les cadastres, les enchères, l’administration territoriale, les registres des permis, des impôts, les financements des partis politiques, les registres de votes, les actes judiciaires. Certaines informations peuvent aussi aider à identifier des personnes infiltrées.
Je ne suggère pas que vous fassiez les choses dans cette catégorie. Les mouvements de résistance les ont parfois utilisées. Ce sont des choses que les puissants font, c’est bon à savoir. Par exemple fouiller les poubelles de quelqu’un d’autre est illégal pour vous, mais pas pour le gouvernement. Les poubelles contiennent des factures, des notes, des lettres, etc.
Dans l’histoire, beaucoup d’espionnage a été réalisé par la manipulation sociale., l’art et la science d’obtenir ce que vous voulez des autres. Par exemple, un manipulateur qui veut entrer dans un bâtiment sécurisé ne va pas escalader mais va rester devant la porte avec une pile de livres entre les mains pour qu’une personne ouvre sans même réfléchir. Pour accéder au réseau interne, il va laisser une clé USB avec un virus sur le parking jusqu’à ce qu’un employé la ramasse et la branche sur un ordinateur de l’entreprise. Parfois pour obtenir des informations au téléphone il suffit d’avoir de l’audace, de la répartie, une voix autoritaire et un bon prétexte.
Dans certaines luttes, la quantité d’informations brutes récoltées peut être si énorme qu’il est difficile d’y comprendre quelque chose. Et parfois certaines informations sont fausses lorsqu’il s’agit de permis de construire ou autres. Bref, les données brutes ne sont pas du renseignement. Les données brutes deviennent du renseignement après avoir été traitées et analysées pour savoir si elles sont intéressantes, précises et crédibles.
Trop d’informations peut nous désorienter. Alors comment s’en sortir ? En éliminant les informations qui ne peuvent pas nous aider à planifier de futures actions. Il faut aussi énormément se méfier de biais personnels, qui nous empêche d’être objectifs, ce qui peut être catastrophique surtout dans les organisations qui sont fortement motivées par l’idéologie. Ces biais peuvent nous faire sous-estimer ou mal comprendre l’adversaire. Cette tendance peut être attéunée en maintenant de la diversité au sein du groupe, en recoupant les informations et en doutant des hypothèses.
À parti d’analyses rudimentaires des renseignements, un groupe peut les conditionner de différentes façons :
Si vos informations suggèrent que quelque chose d’important va arriver, il est important d’avertir le reste du groupe, surtout s’il s’agit d’un danger. Les avertissements doivent être délivrés en veillant à protéger les sources.
Les renseignements doivent être objectifs, profonds, précis, à jour, pertinents et utilisables, pour tenir informé·es les camarades et les allié·es de l’état de la lutte et de l’opposition, pour les aider à prendre des décisions intelligentes. Les mises à jour régulières permettent à tout le monde d’être au même niveau, par exemple grâce à un graphique.
Ne documentez pas seulement à propos de l’adversaire mais aussi du paysage politique et social pour éclaircir vos objectifs de stratégie, de mobilisation et de recrutement. Cela peut être réalisé comme sur le graphique 8.3 qui classe les organisations et partis en en différentes catégories, du plus au moins favorable à votre groupe. Ce spectre permet de comprendre que les élites ont des intérêts antagonistes qui peuvent parfois être utilisés en votre faveur. L’objectif est de pousser les différentes population sur le spectre pour qu’elles deviennent plus amicales, ou en tous cas moins hostiles. Les renseignements peuvent aider à identifier les moyens d’y parvenir. Par exemple en recrutant parmi les communautés amies, en encourageant la masse de base à devenir des sympathisant·es plus actifs. Sortir les personnes de la neutralité peut être difficile, privilégiez les personnes qui ont une certaine indépendance vis-à-vis du système. Vous ne pourrez pas empêcher des personnes de vous détester mais vous pouvez réduire la capacité de vos adversaires à vous nuire, et donner à vos allié·es des moyens de vous aider.
Même la plus libérale des campagnes fournit une liste de personnes à qui écrire. Les radicaux créent des listes pour trouver des points de pression d’un système bureaucratique. Bien sûr, les cibles ne sont souvent pas des personnes mais des installations, des organisations, des infrastructures. Pour de meilleurs renseignements, les listes peuvent être annotées en fonction des priorités, des classements, de vulnérabilité, etc.
Pour une personne, un profil de cible peut inclure une biographie, des déclarations publiques, un CV etc. Pour un site physique, le profil contient une carte avec les accès possible, les caractéristiques du terrain, de la sécurité etc.
Les renseignements ne sont pas seulement des informations sur l’ennemi, mais aussi de la recherche pour améliorer l’efficacité des forces amies, des outils et des équipements.
Pour gagner, les groupes doivent prendre l’initiative, ils doivent se préparer à comment la lutte sera demain, pas comme elle était hier. Faites des recherches et comprenez votre adversaire pour anticiper ses actions futures. Faites des plans des conséquences possibles de vos actions et campagnes, comprenez comment maximisez les réussites et réagir aux échecs.
Dans ce chapitre, nous avons vu comment obtenir et partager des informations sur l’ennemi. Mais ce n’est pas suffisant, les groupes résistants doivent aussi empêcher les puissants d’obtenir des informations sur eux. C’est ce que nous allons voir dans le prochain chapitre.
Ici l’auteur raconte comment une amie a lui a été arrêtée chez elle par des agents armés, au beau milieu de la nuit pour avoir organisé une manifestation contre le G20 à Toronto. Les organisateurs ont été accusé de « complot », une accusation vague contre laquelle il est difficile de se défendre. Les activistes sont resté·es plusieurs semaines ou mois en prison, puis surveillé·es à leur sortie en contraignant aussi leurs familles. Aric McBay ne raconte pas cette histoire parce qu’elle est unique, mais parce qu’elle ne l’est pas.
L’histoire de la résistance est aussi l’histoire de la répression. Les dictateurs restent en place moins grâce à l’inertie que grâce à un arsenal répressif, matraque, casiers, caméra, infiltrés, prison. Un système d’inégalités et d’exploitation se maintient grâce à une combinaison de tromperie, de contrainte subtile, et de violence nue. Les puissants font tout leur possible pour prévenir la floraison des révolution, en attaquant avant que les premiers signes apparaissent.
Nous avons vu dans le chapitre sur la Sécurité des pratiques surtout passives, des choses à ne pas dire ou ne pas faire, ce n’est pas suffisant. Les mouvements qui veulent réussir ne doivent pas seulement être sur la défensive, ils doivent passer à l’offensive. Pour empêcher la division des mouvements de résistance, il faut comprendre comment fonctionnent les tactiques de répression, comment les reconnaître, et comment les contrer. Nous allons voir dans ce chapitre 7 tactiques de répression : La surveillance, la Guerre Psychologique, l’Infiltration, le Système Judiciaire, la Violence Extrajudiciaire, la Loi Martiale, et enfin la Cooptation.
Pour pouvoir mettre en œuvre la répression, le pouvoir a besoin de renseignements, donc il surveille. La Surveillance consiste pour les agents à observer les activistes et résistant·es, identifier les dissidents, les leaders, leurs appuis, tactiques et autres caractéristiques du mouvement. La surveillance est utile avant que les mouvement développent une conscience en matière de sécurité. Elle est aussi utile pour intimider et provoquer la paranoïa quand le mouvement est arrivé à maturation. Les premières caméras de surveillance en Angleterre n’ont pas été installées pour surveiller le crime, mais les suffragettes. La majorité de la population sait (dans une certaine mesure) qu’elle est surveillée, notamment sur les réseaux sociaux, par les gouvernements et les entreprises. Cette surveillance sape les bonnes relations entre modéré·es et militant·es, radicaux et libéraux.
Comment se protéger : Pour les groupes clandestins, en essayant d’être invisibles. Pour les groupes à visage découvert, par une culture de sécurité ou en faisant profil bas si c’est approprié. En privilégiant le face-à-face en personne et en utilisant des méthodes de cryptage. Le but de la surveillance est surtout de rendre les gens craintifs, les groupes devraient donc combattre la paranoïa et l’isolement, et passer à l’action malgré les tentatives d’intimidation.
Les bureaux de contre-espionnage essayent de saper les mouvements de résistance à l’intérieur, cela s’appelle la Guerre Psychologique. Les agents du gouvernements et les médias serviles essayent aussi de discréditer les mouvements à l’extérieur, cela s’appelle la Propagande. Ils génèrent la confusion, la désinformation et le mensonge en direction du public, et s’en prennent à des cibles spécifiques comme les leaders et porte-paroles.
Dans son livre War at Home, Brian Glick écrit « Le FBI et la police ont utilisé une myriade d’autres « sales coups » pour saper les mouvements progressistes. Ils ont rapporté de fausses nouvelles dans les médias et publié des faux tracts au nom des groupes visés. Ils ont fabriqué de toutes pièces des correspondances, des lettres et appels anonymes. Ils ont propagé de la désinformation sur les réunions et évènements, ont créé de faux groupes dirigés par des agents du gouvernement, et manipulé ou brutalisé les parents, employeurs, propriétaires, directeurs d’école et autre pour nuire aux activistes ».
Les agents adorent mettre de l’huile sur le feu entre les différents groupes, susciter les hostilités en prenant avantage des conflits personnels déjà existants. Le FBI aime envoyer aux organisateurs des lettres de la part d’un « ami anonyme » pour avertir qu’un allié est en train de le trahir ou veut le tuer. Le FBI a imprimé un livre de coloriage raciste au nom du Black Panther Party pour enflammer les peurs des personnes blanches. Toutes ces petites astuces permettent à nos gouvernements de mentir, de faire taire l’opposition, de déstabiliser la résistance tout en préservant les apparences de démocratie et de liberté d’expression.
Quand aux grands médias, ils n’ont même pas besoin qu’on leur demande pour désinformer, changer les propos de quelqu’un ou ne pas parler du contexte, comme nous avons vu au chapitre sur la Communication. C’est difficile de contrer leur Propagande car leur boulot est relativement simple : répéter les mensonges encore et encore de façon agressive.
Un moyen de lutter contre cette tactique vicieuse est de stopper les rumeurs superficielles au sein du groupe, et les ragots mesquins. En plus de nous détruire le moral, cela facilite les méthodes du gouvernement. Réglez les problèmes en privé et avec tact, empêchez les rumeurs de se propager tant que la vérité n’est pas faite. Enquêtez sur les messages suspicieux avant de passer à l’action. Si vous suspectez qu’un schéma de contre-espionnage se répète dans votre communauté, parlez-en à des activistes allié·es qui ont peut-être subi les mêmes attaques. Et nous devons désamorcer les conflits entre groupes en s’occupant ouvertement des discriminations autour du genre, race, classe etc. Et encore une fois, militants et modérés ne doivent pas dénigrer les actions des un·es et autres.
C’est peut-être la forme la plus sournoise de contre-espionnage. Les agents du gouvernement tentent d’introduire des infiltrés dans les réunions et groupes, tout en recrutant des informateurs à l’intérieur de la résistance. Les infiltrés collectent des renseignements mais ce n’est pas leurs principale activité. Ils et cherchent plutôt à saboter les groupes de l’intérieur, de créer des schismes, de l’hostilité horizontale, de provoquer, d’effrayer les potentiel·les sympathisant·es.
La police peut arrêter quelqu’un, le mettre dans une voiture, et « accidentellement » le laisser entendre une communication radio qui suggère que quelqu’un qu’il connaît est un informateur. Ils font aussi appel à des agents provocateurs qui encourage la division interne et des positions qui ne sont pas dans l’intérêt du groupe. Les agents provocateurs vont emmener les groupes dans des pièges, dans des actions qui vont attirer plus de répression que ce que le mouvement est capable d’encaisser.
On imagine souvent que les rapports écrits par les agents infiltrés décrivent les actions planifiées, des pièces à conviction ou autres. En réalité ils sont surtout remplis de ragots. Les infiltrés écrivent et documentent sur qui a une dispute, qui couche avec qui, et des détails intimes sur la psychologie des membres du groupe qu’ils espionnent. Les infiltrés de longue durée coûtent cher à l’État mais les informations récoltées sont précieuses pour la répression.
Il existe plusieurs types d’infiltrés et d’informateurs. Il y a l’activiste débauché·e, une personne qui a réellement commencé en tant qu’activiste mais qui s’est mise à collaborer sous la menace ou les pots-de-vin. Il y a aussi le professionnel·le sous couverture, c’est un détective ou une personne entrainée par la police ou les renseignements pour se faire une place dans un groupe. Il y a aussi des personnes qui ont eu des problèmes judiciaires et qui essayent d’alléger leur peine, et encore d’autres profils différents.
Les infiltré·es se créent des couvertures qui attirent la sympathie des activistes, qui désamorcent les suspicions. Ils reçoivent des listes d’organisations cibles et de personnes cibles. Ils et elles peuvent parfois développer des relations étroites avec les membres du groupe. Voici quelques schémas récurrents pour les identifier :
Les infiltré·es se comportent parfois amicalement de façon inappropriée. Ils forcent un peu pour être ami·es mais ne sont pas tellement drôles. Ils se souviennent bien des noms, parfois de personnes qu’ils n’ont pas rencontrées… Il y a des exemples de policiers infiltrés qui espionnent pendant 7 ans, ont des relations sentimentales et sexuelles avec des activistes sans dévoiler leur identité. Ils savent jouer les révolutionnaires, être séduisants ou intimidants.
L’absence d’une procédure de sélection ou de nécessité d’être recommandé par un·e membre du groupe facilite la tâche des infiltrés, qui peuvent ensuite se promener d’une organisation à une autre.
Même en étant formé·es par la police pendant plusieurs semaines ou mois, les infiltré·es n’auront jamais les connaissances approfondies acquises après des années d’organisation, de lectures, de discussions. Il arrive qu’ils ne connaissent les problèmes politiques que superficiellement, ils n’ont pas d’idée, ce qui est en désaccord avec leur investissement personnel, leur engagement dans la lutte. Les activistes débauchés en revanche peuvent avoir un bon niveau de connaissance.
Ils se trahissent souvent par de petites incohérences qui finissent par être négligées, mais qui sont flagrantes le jour où leur rôle est dévoilé. Ces incohérences peuvent être dans leur comportement, entre la cause qui les intéresse et les actions dans lesquelles ils s’impliquent, entre la personnalité et le style vestimentaire, entre plusieurs histoires qu’ils racontent à différentes personnes, entre leur travail et leur lieu de vie etc.
Personne ne les voit travailler mais ils et elles ont souvent de l’argent. Ils ont beaucoup de temps libre pour venir à toutes les réunions, tous les comités, les manifestations, les évènements. et des moyens à disposition, du matériel, ils payent des coups à boire. Ils mettent du matériel parfois indispensable à disposition. Anna qui a infiltré le Green Scare a offert une maison entière à disposition de leur cellule. Bien sûr cette maison était remplie de micros pour incriminer les activistes.
Leur lieu de vie sont étranges, parfois vides, parfois ils et elles ne veulent pas être raccompagnés chez eux (car ils doivent faire un rapport à leur supérieur). Ils se comportent bizarrement, peuvent devoir s’absenter régulièrement en donnant des explications minables.
Ils et elles parlent de choses qu’ils ne devraient pas et posent des questions sur des choses qu’ils n’ont pas besoin de savoir. Ils peuvent proclamer au nom du groupe vouloir faire des actions trop risquées, proposer aux membres d’acheter des armes à feux, donnent des conseils de sabotage non sollicités, provoquer des conversations pour incriminer les camarades. Pour les activistes débauché·es, ces comportements dangereux, des addictions peuvent être des signes de la façon dont ils se sont fait attraper.
Ils peuvent essayer d’isoler des personnes en en faisant des leader, en les flattant puis en parlant en mal d’eux dans leur dos. Ils peuvent tout faire pour que le groupe n’avancent pas voire même accuser d’autres personnes d’être infiltrées, parfois en faisant un scandale, pour détourner l’attention d’eux-mêmes. Accéder à des positions importantes est très intéressant pour un infiltré qui veut perturber.
Si l’État vous prend au sérieux, vous devez vous prendre vous-mêmes plus au sérieux. Si les gens se parlent plus les uns les autres, ils remarqueront les incohérences. Discutez, enquêtez sur les couvertures. Les communautés résistantes seront protégées quand des petits groupes de personnes qui se connaissent et se font complètement confiance s’associent pour former un contre-espionnage actif. Étudiez le sujet et créez une procédure d’alerte dans la communauté.
Tout le monde doit connaître la culture de sécurité et savoir qu’il ne faut pas parler à la police et que faire si la police vient frapper à la porte. Sans être désagréable, trouvez un bon compromis en accueil des nouveaux membres et relative paranoïa, posez-leur des questions pour faire connaissance. Nous devrions aussi immuniser nos familles et proches.
Les groupes ont besoin d’une procédure pour parler de ces soucis sans provoquer de paranoïa générale. Si un infiltré est soupçonné, un petit groupe de confiance doit enquêter rapidement. Si les doutes se confirment la personne doit être écartée des informations sensibles. Des opérations majeures peuvent être retardées le temps de l’enquête, sans l’annoncer publiquement. Si la personne est innocente elle ne sera pas accusée pour rien, et si elle est réellement infiltrées, mieux vaut qu’elle ne se doute pas qu’une enquête a lieu. Cherchez des preuves solides, sur leur parcours, contacts, actions, proches, emploi.
Si vous avez des preuves solides et que vous voulez exposer la personne, prévenez le groupes mais aussi les camarades d’autres communauté pour pas que la personne puisse recommencer ailleurs. Chaque personne prend ses propres mesures de sécurité, comme le changement de clé et codes. Faites une enquête rétro-active pour revenir à la brèche et empêcher les prochaines infiltrations.
Nous avons urgemment besoin d’action radicale, mais créez une communauté basée sur l’entraide, pas sur l’intransigeance et le harcèlement. Construisez un mouvement fort, communiquez avec vos allié·es et traitez ouvertement les problèmes d’oppression.
Évidemment si on regarde dans l’histoire des mouvements de résistance armés, découvrir et relâcher un agent infiltré pouvait entrainer la torture et la mort de nombreuses personnes. Que faire alors quand les résistant·es ne sont pas en mesure de faire de prisonniers ? La question de liquider les espions a parcouru les mouvements du passé en posant de problèmes moraux très lourds. Il y a d’ailleurs un grand danger à ce que les puissants utilisent ces règlements de compte pour détruire un mouvement grâce à des fausses accusations, et des morts innocentes. Des activistes courageux, courageuses, ont perdu la vie suite à de fausses accusations, ne prenez jamais ce problème à la légère.
Les personnes au pouvoir essayer d’arrêter et de poursuivre les membres de la résistance pour des motifs banals ou sans lien. Ils utilisent la police et le système légal pour harceler et entraver et criminaliser les activistes. Ils font passer des lois sévères et des coûts très élevés pour appauvrir les opposant·es, ce qui peut aussi servir à recruter des informateurs.
Les arrestations arbitraires peuvent dévaster les mouvements en envoyant les activistes dans un labyrinthe judiciaire chronophage. Ce système sape le moral et détourne des objectifs de changement social. Certaines notes du FBI préconisent d’arrêter les dissident·es sur absolument tous les motifs possibles jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus payer les cautions et passent l’été en prison. L’usage de drogues et les délits non-politiques peuvent donc rendre les activistes plus vulnérables au harcèlement judiciaire.
De plus en plus de lois mettent à égalité le sabotage économique non violent avec le terrorisme armé. Certaines lois restent inutilisées pendant des décennies, jusqu’à ce qu’un jour un mécontentement populaire jaillisse. Pour en savoir plus sur les lois contre les écologistes, lire Green is the New Red.
Les activistes qui font face au système judiciaire ont besoin d’aide légale grâce à de bons avocats et de solidarité de la communauté. La première des solidarité est de ne rien dire à la police ou au tribunal, de garder le silence et refuser de donner des informations, même si la police a plus d’un tour dans son sac pour faire parler. Un mouvement efficace va attirer la répression, et donc la prison, surtout pour les organisateurs et les activistes sur le front. La solidarité avec les prisonniers doit être sans faille. Un mouvement qui ne soutient pas ses prisonniers est une comédie. Écrivez et soutenez les prisonniers, démystifier votre vision de la prison pour décider quels risques vous êtes prêt·e à prendre.
Parfois quand leur manipulation de ce qu’on appelle la « Justice » n’est pas suffisante, ou qu’ils n’ont pas le temps de créer des schismes internes, les agents du contre-espionnage peuvent menacer, frapper ou assassiner les activistes pour les forcer à se soumettre et pour en faire des exemples. Ils entrent chez les personnes par effraction pour confisquer ou détruire du matériel, casser, lyncher, tuer. Le but est évidemment d’effrayer les dissident·es et de perturber le mouvement. Cette violence n’est bien sûr pas limitée formellement aux leaders de la résistance, elle terrorise aussi tous les membres d’un groupe oppressé (comme dans les banlieues en France) pour maintenir la domination de ceux au pouvoir.
Parfois les agents du contre-espionnage vont commettre des assassinats et accuser les groupes résistants. Parfois le gouvernement ne fait pas tout le boulot lui-même et encourage la violence d’autres partis, comme des groupes paramilitaires et des milices fascistes.
Vous vous souvenez de Judi Bari du chapitre 3 ? Une écologiste, féministe et syndicaliste de Caroline du Nord engagée dans une campagne contre la déforestation. En 1970, le FBI a piégé sa voiture avec une bombe à clous, qui tua presque Bari en explosant. Immédiatement après la détonation, le FBI l’arrêta, la qualifia de terroriste pendant des mois en faisant semblant d’enquêter. Au même moment l’industrie du bois fit circuler de faux tracts au nom d’Earth First! qui appelaient à attaquer les ouvriers et les médias. Tous les médias ne furent cependant pas dupes et reconnurent la supercherie du tract.
Du fait de trop d’incohérences dans le dossier, les charges criminelles ne furent pas retenues. La même année Ralph Featherstone, un organisateur de Comité Étudiant Non-violent fut tué par une bombe dans sa voiture. Le FBI prétendit qu’il transportait une bombe mais ses collègues n’y crurent pas et firent un parallèle avec Judi Bari. Après des années de procédures judiciaires, en 2002, 6 agents du FBI furent reconnu coupables d’avoir monté ces deux accidents de toutes pièces.
L’État peut déployer une force écrasante à n’importe quel endroit. Les groupes à visage découvert et clandestins ne peuvent donc pas défendre de position fixe. Comment se protéger ? Ces groupes utilisent donc des stratégies différentes pour faire face à la violence extrajudiciaire.
Les groupes, qu’ils soient clandestins ou non, construisent leur force organisationnelle, la solidarité, l’entraide pour augmenter leur résilience. Des communautés doivent être formées pour apporter soutien aux personnes ciblées par la police et leurs familles. Les organisations ne doivent pas être structurées autour de deux ou trois personnes clés. Si vous avez des compétences ou connaissances uniques, partagez-les au maximum. Ainsi si le groupe perd quelqu’un, il peut continuer de fonctionner.
Si des groupes pensent pouvoir être la cible de violence, ils peuvent se protéger grâce à des gardes du corps, des sentinelles, des recherches de bombes ou autres pièges, changer fréquemment d’itinéraire et de lieux de rendez-vous, et si nécessaire devenir clandestins pendant un temps.
Les groupes à visage découvert peuvent bien sûr utiliser la violence de l’État à leur avantage, utiliser les médias pour exposer la violence étatique et maximiser le soutien du public. C’est plus compliqué pour les groupes clandestins qui se protègent en se cachant, en restant mobiles, et grâce à un sérieux contre-espionnage.
Les groupes qui ont utilisé les armes de façon dissuassive ont été prudents pour considérer ça stratégiquement dans un contexte plus large, car ce peut être à double tranchant et rendre la police complètement hystérique. La dissuasion armée peut fonctionner quand la sympathie du public est suffisamment grande, quand les résistant·es ont prouvé qu’ils et elles étaient compétents. Certains groupes dans l’histoire ont utilisé les armes pour faire des expéditions punitives avec l’espoir de décourager les prochaines attaques. Mais l’État étant si puissant et pour ne pas se laisser piéger dans un cycle de violence, il a été indispensable que les résistant·es aient la capacité d’escalader les punitions en conjonction avec d’autres stratégies de mobilisation de masse. Ce sont des exemples historiques et nous n’appelons pas s’attaquer aux personnes ni à former de groupes armés.
Quand un mouvement de résistance est grand et a suffisamment de succès, les puissants peuvent mettre en place la loi martiale, des mesures contre-insurrectionnelles de sécurité trop importantes et envahissantes, des points de contrôle, comme c’est le cas en Palestine, ou dans tout pays totalitaire qui met en place des camps de concentration, c’est arrivé de nombreuses fois dans l’histoire.
Le but de ces contrôles étendus est d’intimider la population et de briser leur soutien à la résistance. Pour contrôler la population, le manuel américain de contre-insurrection suggère d’utiliser :
Les lois martiales augmentent le pouvoir d’arrêter et d’emprisonner de la police et diminuent les droits civils pour pouvoir réprimer toute forme de résistance. Ce genre de chose peut paraître hors sujet pour des organisateurs dans des pays privilégiés. Mais nous assistons récemment à une augmentation de l’autoritarisme et de la xénophobie dans le monde, accentuée par les déplacement de réfugié·es, les crises et le changement climatique.
Et ne mettons pas de côté le privilège blanc. Par exemple aux États-Unis d’Amérique, 1 adulte sur 31 est sous une forme de contrôle correctionnel, mais ce ratio s’élève à 1 adulte sur 11 pour les personnes noires, parfois 1 jeune homme sur 3 dans certaines villes. C’est une forme de loi martiale invisible pour les personnes privilégiées.
Face à ces mesures, les mouvements de résistance ont plusieurs options. Les organisations à visage découvert et leurs allié·es peuvent utiliser cette répression pour augmenter leur soutien dans la population, faire appel à des problèmes partagés avec le public comme la vie privée, la liberté de circulation, la réelle sécurité etc. Des campagnes de désobéissance civiles peuvent être organisées contre ces mesures de contrôle, et les outils de contrôles peuvent être détruits. Certains groupes à visage découvert choisissent de passer dans la clandestinité.
Les groupes clandestins organisent leurs propres contre-mesures, comme la fabrication de faux papiers, des efforts pour contourner les points de contrôle et faire circuler clandestinement des activistes ou des personnes persécutées par le gouvernement.
Quand toutes les autre méthodes pour réprimer la résistance ont échoué, il reste le fameux diviser pour mieux régner grâce à des concessions partielles et la cooptation. Les puissants peuvent offrir certaines concessions ou des « cadeaux » à certains segments de la population. Néanmoins cela ne doit pas être confondu avec une victoire en soi.
Pour toutes les personnes qui pensent encore qu’il faut utiliser la persuasion morale envers les gouvernements et les entreprises, que le pouvoir est un malentendu, l’analyse des stratégies de Stratfor est très enrichissante. Qu’est-ce que Stratfor ? Une société privée américaine spécialisée dans les renseignements. C’est une agence de renseignements qui aide les entreprises privées capitalistes à lutter contre les mouvements de résistance. Stratfor a eu notamment pour clients Nestlé, et des entreprises pétrolières faisant du profit dans l’apartheid d’Afrique du Sud. Wikileaks a révélé que Stratfor a eu pour employé Popovic, ce qui est toujours ennuyeux de le voir cité par des écologistes, ou des résistant·es quand on sait pour qu’il il travaille…
La formule utilisée par Stratfor et d’autres compagnies de relations publiques pour détruire les mouvements sociaux est la suivante : Diviser les mouvements en 4 parties : les radicaux, les idéalistes, les réalistes et les opportunistes.
Ces 4 catégories sont imparfaites mais nous pouvons les utiliser pour comprendre comment les puissants essayent de démanteler nos mouvements. Nous pouvons utiliser les mêmes catégories que Stratfor et les inverser en nous demandant : « Comment pouvons-nous orienter chacune de ces catégories dans le but de rendre notre mouvement plus fort ? »
Les concessions partielles offertes par le pouvoir sont généralement calculées pour saper le mouvement de résistance et donner l’impression que celles et ceux au pouvoir ne sont « pas si mauvais » ou qu’ils et elles ont changé leur façon de faire. Le but est d’abord d’avoir l’air de concéder certaines demandes, et plus spécifiquement de diviser le mouvement entre celles et ceux qui veulent continuer de se battre et les autres qui acceptent de coopérer. Les bureaux de contre-espionnage vont pour cela essayer de comprendre les fractures possibles au sein d’un mouvement, ce qui peut diviser en suivant les différents seuils de ce qui est considérer comme un succès. Gagner des concessions n’est pas la même chose que remporter la victoire. Mais forcer à des concessions dans un système imparfait peut avoir de la valeur pour faire des progrès et construire le mouvement, la dynamique.
Le pouvoir peut aussi saper la solidarité en proposant les accords avec certains prisonniers et pas avec d’autres. Le gouvernement demanda par exemple à Nelson Mandela de renoncer au conflit armé. Il refusa toute forme de négociation, ainsi que toute proposition qui lui donnerait la liberté mais pas celle de ses camarades emprisonné·es. Il déclara « Seuls les hommes libres peuvent négocier. Les prisonniers ne peuvent pas signer de contrats ».
Un mouvement de résistance ne gagne pas en laissant les puissants choisir les termes et les agendas, mais en perturbant le business as usual. Il ne gagne pas en s’asseyant poliment dans un hôtel de ville mais en portant les problèmes dans la rue. Cela ne veut pas dire que le mouvement ne doit jamais participer à des consultations. Mais s’il y a un signe que le gouvernement est prêt à faire des concessions, les manifestations et dérangements doivent augmenter.
Le plus grand danger est quand le pouvoir tente de coopter le langage, les causes et les programmes de la résistance. Par exemple le parti Nazi (National Socialiste) n’avait rien de socialiste et a fait tout son possible pour détruire les syndicats et les droits des travailleur·ses. Toutes les causes peuvent être cooptées avec un peu d’argent et l’aide de libéraux complaisants. La cooptation a été la technique la plus utilisée récemment contre les mouvements écologistes, les rendant inoffensifs grâce au greenwashing.
Les concessions et cooptations sont de loin l’attaque la plus difficile à gérer. Les gouvernements peuvent faire de réelles concessions, et beaucoup de personnes seront tentées d’accepter et d’arrêter de se battre. Pour contrer cette arme cynique, encore une fois les résistant·es doivent maintenir la solidarité. Quand c’est possible, les groupes doivent éviter d’accepter les concessions ou de négocier sans consulter les allié·es. Tant que tout le monde est solidaire, c’est difficile pour le pouvoir de faire quoi que ce soit. Mais si certain·es abandonnent, la solidarité se désintègre rapidement. C’est pourquoi le but, l’objectif ultime du mouvement doit être bien défini. Pourquoi luttons-nous au final ? Les groupes et mouvements doivent discuter et comprendre ce que signifie une victoire.
Comme nous l’avons vu dans ce chapitre, la plupart des techniques de répression consiste à séparer les combattant·es ou activistes sur le front du reste de la base qui les soutient. Quand cela arrive, les activistes vont manquer de ressources pour continuer la lutte. Pour gagner, nous devons surmonter la répression et créer une puissante base de soutien pour rendre le mouvement auto-suffisant. C’est de ça dont nous parlerons la prochaine fois.
Voilà la fin de ce troisième épisode consacré à l’ouvrage Full Spectrum Resistance d’Aric McBay. Merci d’avoir écouté et merci à l’auteur pour l’autorisation de mettre en ligne ce podcast. J’ai résumé au maximum, mais la partie sur les renseignements et contre-espionnage était tellement importante que cet épisode est un peu dense. Dans le quatrième épisode, nous parlerons de Logistique, de Collecte de Fonds, d’Actions, de Tactiques, de Stratégies et de Campagne, encore un programme ambitieux et passionnant. N’hésitez pas à partager cet article si vous l’avez trouvé intéressant. Vous pouvez retrouver l’intégralité de l’ouvrage Full Spectrum Resistance sur fullspectrumresistance.org. Il sera aussi traduit intégralement en français et publiés aux Éditions Libre en 2020.
Courage à toutes et à tous. À bientôt.
L’article Full Spectrum Resistance 3/4 : Communications, Renseignements, Contre-Espionnage, Répression est apparu en premier sur Floraisons.
Discussion avec Natacha du groupe Tachka à propos de son parcours récent, son rapport à la musique, au langage, et la place des artistes dans le mouvement dont la planète a besoin aujourd’hui. Comment les artistes devraient se positionner dans un monde où la neutralité n’est plus possible, quelle nécessité et quelles limites pour les œuvres engagées ? L’injustice et l’oppression nourrissent la colère, qui doit nous mener à la résistance.
Tachka sur les réseaux Facebook, Instagram, Bandcamp.
The School of Life, On Melancholy
L’école à l’épreuve d’une révolution conservatrice
CHAMBAT Grégory, L’école des barricades, Éditions Libertalia 2014
L’art, le divertissement et la destruction du monde
The Behemoth of Greed
L’article Artistes, entrez en résistance, maintenant ! (avec Natacha de Tachka) est apparu en premier sur Floraisons.
Ce podcast est le deuxième d’une série de quatre épisodes consacrés à l’ouvrage Full Spectrum Resistance d’Aric Mcbay. Il s’agit de notes de lectures traduites de ce livre en deux tomes, avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur. Dans le premier épisode, nous avons vu pourquoi et comment se battre, nous avons abordé la nécessité d’une diversité des tactiques et d’une solidarité entre nos groupes.
ARTICLE FORMAT PDF : FSR_Recrutement | FSR_Organisation | FSR_Sécurité
Dans ce deuxième épisode nous verrons comment recruter et garder de nouvelles personnes, comment organiser et coordonner différents groupes, trouver des allié·es, se protéger de la répression, choisir ses cibles, ses stratégies et tactiques pour mobiliser une force politique rapidement.
L’auteur prend ici l’exemple de la Coalition pour une Afrique du Sud libre à l’Université de Columbia en 1985 et la façon dont le groupe a été surpris de l’engagement de centaines de nouveaux membres au moment où ils et elles sont passés de la tactique des marches à l’occupation d’un bâtiment. Cet exemple illustre un point central du livre : les gens se battent quand il pensent qu’ils vont gagner, (ça paraît évident dit comme ça mais on l’oublie souvent), nous avons besoin de victoires même petites, sur le chemin d’un plus grand succès. Nous allons voir comment cela est décisif pour un groupe ou une organisation, et sa capacité à atteindre et recruter de nouveaux membres.
En étudiant les parcours individuels des activistes, de comment ils et elles en sont arrivés à s’engager dans une lutte, on note la récurrence de certains schémas. Comprendre ces schémas peut nous aider à toucher de nouvelles personnes. Les résistant·es font face à des luttes difficiles qui demandent d’abandonner certains privilèges, d’entrer parfois en conflit avec son entourage, de risquer son confort, parfois sa propre vie, sans avoir la certitude de voir la victoire advenir. Comme on s’en doute, la plupart des personnes ne fera pas ça. À quoi ressemble un ou une résistante et comment devient-on radical ?
Dans les expériences de comportement social et psychologique, les personnes qui résistent ont un certain type de caractère, elles refusent de se conformer et d’abandonner. Elles sont en général intelligentes et prévenantes, sûres d’elles-mêmes, un peu rebelles mais capables de nouer des relations avec les autres. Les résistant·es ont la réputation d’être de grands rebelles mais les plus efficaces sont rarement des ermites ou des solitaires car la résistance fonctionne grâce à des actions de groupe.
Les membres de la Résistance Française par exemple n’étaient pas des franc-tireurs inadaptés, marginaux, irrationnels, mais des individus avec une exceptionnelle et solide qualité mentale, prêts à rompre avec leurs amis et leur famille si besoin. Nous allons voir plus en détail que trois ingrédients clés sont nécessaires pour qu’une personne passe de dissidente à résistante active : l’expérience personnelle, des catalyseurs de radicalité et les préalables à l’action.
Beaucoup de personnes résistantes ont fait l’expérience directe d’une oppression ou d’une injustice très tôt dans leur vie. Assister aux injustices de près peut aussi avoir un effet de radicalisation. Ces expériences vont de paire avec une méfiance envers l’autorité, puisque les abus arrivent souvent de la part de figures d’autorité. Et presque toujours ces personnes ont fait l’expérience de l’échec des méthodes traditionnelles ou peu risquées de changement social, comme les manifestations (les marches pour le climat), ou le lobbying (les pétitions). Avec la fin des illusions grandit la méfiance envers le pouvoir. Souvenez-vous bien de ce point, un ou une radicale ne sort pas de nulle part : pour devenir radicale, une personne doit au préalable s’engager suffisamment dans un changement social ou politique jusqu’à ce qu’ils échouent, et se poser des questions.
Pour passer d’un sentiment d’impuissance, de défaite et de dépression, les personnes doivent laisser de côté le pessimisme individualiste et adopter un optimisme radical. L’éveil politique à la radicalité passe en partie par la compréhension que si les discriminations touchent les individus, elles ne résument pas à des problèmes individuels car elles ont des causes systémiques.
Faire l’expérience d’une oppression n’est pas suffisant pour fabriquer un ou une radicale. Il faut du temps, des outils et des personnes. Du temps d’abord pour examiner ces expériences, parfois pendant une rupture avec le quotidien, pendant un voyage, pendant le chômage, un séjour en prison etc. Il faut aussi des outils analytiques pour comprendre le monde, qui peuvent être variés, ce sont les philosophies politiques, le socialisme, le marxisme, l’anarchisme, le féminisme et même certaines œuvres ou mouvement artistiques. En enfin il faut des personnes avec qui pouvoir en parler et agir, dans des espaces où l’on se sent en sécurité avec des gens qui partagent des expériences communes.
Bien, la personne a pris du temps pour réfléchir et comprendre, elle a des idées radicales c’est parfait. Mais maintenant pour qu’elle puisse passer à l’action, elle a encore besoin des choses suivantes :
Ces trois ingrédients clés, expérience personnelle, catalyseurs et préalables à l’action ne sont pas à voir comme une expérience linéaire (d’abord une expérience, puis des catalyseurs et enfin un groupe et un récit mental et c’est terminé), mais plutôt un cycle. Chaque nouvelle expérience personnelle vient alimenter les réflexions, nous disposons de plus en plus d’outils d’analyse et de personnes autour de nous pour discuter et agir. Cette trajectoire de radicalisation est comme une spirale qui approfondit notre désir de changement, notre compréhension du monde et l’efficacité de notre lutte.
Pour aider les personnes à agrandir leur conscience politique, un bon moyen est mettre en évidence la différence entre la pensée radicale et le discours dominant libéral. Je trouve intéressant les trois axes suivants, qui reviennent très souvent dans les discussions avec les personnes en voie de radicalisation : la cause, l’étendue et la durée.
Maintenant qu’on connaît les ingrédients clés nécessaires pour qu’une personne passe de dissidente à résistante active, voilà quelques conseils pour recruter efficacement :
Amilcar Cabral fut le fondateur du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap Vert. Il fut un brillant stratège et son parti fut le premier mouvement nationaliste d’Afrique noire à obtenir l’indépendance grâce à un conflit armé. Cabral fut révolté par le colonialisme portugais qui exploitait les personnes et la terre, jusqu’à provoquer la famine d’un quart de la population.
Le succès de Cabral ne vint pas d’une avant-garde centralisée et autoritaire, ni d’une idéologie rigide, mais au contraire de la capacité du mouvement à agir sans avoir besoin de lui. Cabral recruta, radicalisa et entraina de nombreux organisateurs, hommes ou femmes, qui vivaient et recrutaient eux-mêmes des personnes de leurs villages. Il savait écouter, expliquer et convaincre avec gentillesse et douceur, sans agressivité. Il comprit qu’un mouvement peut réussir quand les militants savent clairement ce qu’ils veulent et les raisons de leur engagement.
La droiture de pensée, offensive a parfois sa place, mais rarement quand il s’agit de se faire des allié·es ou de recruter des sympathisants. Cabral refusait les étiquettes idéologiques comme « marxiste » et préférait se concentrer sur l’organisation, l’entraînement et l’autonomie alimentaire. Pour lui, les gens ne se battent pas pour les idées de quelqu’un d’autre mais pour leur conditions de vie et le futur de leurs enfants.
Ses formations ressemblaient à des jeux de rôle, des ateliers pour s’entraîner à débattre, et répéter jusqu’à ce que ça devienne naturel. Ils ne donnait pas de grands discours sur le colonialisme, car ça ne fonctionne pas. Cabral préférait plutôt un dialogue avec pédagogie pour faire découvrir l’exploitation aux personnes par elles-mêmes, de leur propre expérience.
Le mouvement de Cabral s’est battu et a gagné. Le Parti africain pour l’indépendance est passé en quelques années d’un mouvement non-violent à une guérilla armée capable d’attaquer et de saboter, et enfin jusqu’à des techniques militaires plus avancées pour gagner et conserver des territoires. Finalement la Guinée et le Cap Vert obtiennent leur indépendance en 1973 ce qui participe à la chute du régime fasciste au Portugal l’année suivante.
Qu’entend-on par entraînement ? C’est tout ce qui va permettre aux groupes de :
Les mouvements grandissent quand ils sont capables de consolider le groupe, d’entraîner et de retenir leurs membres à l’intérieur. Cela ne sert à rien de recruter de nouvelles personnes si vous ne pouvez pas les retenir au sein du mouvement. Voici donc quelques conseils.
Je sais que tout ça est dense, mais pour résumer ce chapitre, nous avons vu que les personnes rejoignent un groupe de résistance pour trois raisons principales :
Voilà pourquoi les grands groupes modérés ont du mal à recruter parce que beaucoup de personnes (comme les radicaux) comprennent que leurs tactiques sont souvent vouées à l’échec. Et voilà aussi pourquoi les groupes plus militants peinent à recruter quand ils n’adoptent pas une véritable culture de résistance, quand ils se focalisent à outrance sur la pureté idéologique, quand ils dénigrent systématiquement les petites victoires réformistes, ou quand ils sont arrogants avec les nouveaux venus… et ça c’est triste. Et nous avons vu comment surmonter ces défauts. Mais recruter des personnes n’est que la première étape pour un groupe, nous allons maintenant voir comment organiser ces personnes.
Comme à de nombreuses reprises dans son ouvrage, Aric McBay étudie en détail certaines luttes passées et leur contexte pour comprendre et en tirer des leçons. Dans ce podcast, je ne peux pas malheureusement pas être exhaustif, je survole. Ici l’auteur revient sur Stonewall, la série d’émeutes qui ont eu lieu en 1969 à New York et qui ont été un moment très important du mouvement LGBT.
Stonewall a bel et bien été une émeute entre autres des homosexuel·les, personnes trans, non-blanches et drag queens contre les agents de police qui avaient pour habitude de les harceler. Ce 27 juin 1969, ils et elles refusent de se soumettre, attaquent les voitures de police, lancent des projectiles, cassent des vitrines, tiennent la rue et repoussent les forces de l’ordre.
Les changements dans le mouvement LGBT sont immédiats après ce soulèvement et débouchent sur des transformations politiques. Cependant, Stonewall n’était pas la première émeute de ce genre, mais les militants sont arrivé à « institutionnaliser » l’émeute. C’est ce qui nous intéresse car il peut être facile de démarrer une émeute, [et drôle] mais beaucoup plus difficile d’en faire une institution. Quand on parle d’institution, il ne s’agit pas forcément d’une organisation centralisée (comme l’Église catholique par exemple), mais plutôt dans le sens où la Pride est devenue une structure sociale et politique qui persiste et progresse dans le temps. Alors qu’est-ce qui fait la particularité de Stonewall ?
Certes Stonewall a duré plus longtemps que les deux émeutes précédentes et impliqué plus de personnes. Mais la réponse n’est pas dans l’intensité des émeutes, la différence se situe dans le contexte politique et social. L’emplacement géographique et social de Stonewall a été décisif. La communauté présente et active de Greenwich Village a permis de consolider et faire grandir le mouvement de libération gay.
C’est une leçon qui concerne à la fois les libéraux et les radicaux. D’importants progrès peuvent être réalisés en combinant action et organisation. Nous avons déjà vu que les libéraux ne comprennent pas le rôle clé des militants radicaux dans un mouvement de résistance. Ok. Mais de leur côté, trop souvent les militants radicaux ne comprennent pas le rôle important que des organisations modérées peuvent jouer dans un changement radical.
Certes, l’activisme militant est essentiel, indispensable pour une résistance victorieuse. Mais pour gagner du territoire, les gains obtenus par le militantisme le plus offensif doivent être incorporés dans des organisations durables et dans la vie de tous les jours. La critique est valabe pour les militants comme pour les modérés les deux doivent sérieusement apprendre à s’écouter et comprendre le rôle clé de chacun dans cet effet de cliquet : les petites organisations militantes offensives poussent la résistance en avant, et les grands groupes modérés défendent et consolident les gains ainsi obtenus.
Attention donc au seul spectacle de l’émeute, à cette obsession militante qui peut nous faire négliger la valeur du travail de base d’organisation. Le pouvoir étant de plus en plus concentré, centralisé, et les technologies de contrôle de plus en plus développées, le besoin d’une résistance organisée n’a jamais été aussi grand.
Tout d’abprd quelques définitions :
La tension entre organisation et spontanéité informelle n’est pas nouvelle. Déjà dans les années 70, la féministe Jo Freeman mettait en cause l’absence de structure dans les cercles de discussion, qui devient un moyen de masquer le pouvoir, et les privilèges des personnes qui ont l’habitude de prendre la parole. Un groupe de discussion informel peut être excellent pour élever le niveau de conscience de ses participants. Mais si le groupe veut aller plus loin et s’engager dans des actions plus spécifiques, il doit adopter une structure : « Les règles de prises de décision doivent être ouvertes et accessibles à tout le monde, et ceci ne peut avoir lieu que si elles sont formalisées ».
Éliminer les structures hiérarchiques et autoritaires est très important pour qu’un groupe se démocratise, mais il ne doit pas pour autant rejeter toute structure. Des personnes comme Barbara Epstein ou l’auteur Aric McBay, ayant participé à des rassemblements pendant le mouvement antimondialisation ont exprimé leurs inquiétude sur l’absence de structure. D’autant que si la police a amélioré ses méthodes de contrôle et de répression, nous n’avons pas de notre côté amélioré nos modes d’organisation.
C’est un sujet sensible et c’est une personne qui se méfie terriblement de l’autorité qui vous parle : l’absolutisme moral de la pensée anarchiste est difficile à maintenir dans un contexte de mouvement social. Les mouvements ont besoin de leaders (de personnes qui entraîne les autres). Nier cet aspect ne nous débarrasse pas des leaders mais nous conduit au déni que nous avons des leaders parmi nous, à leur absence de remise en cause démocratique, et à la difficulté de les remplacer le moment venu. Bien sûr, certains anarchistes dans l’histoire ont bien compris cette tension et le besoin de s’organiser, comme ce fut notamment le cas des anarchistes espagnols pendant la guerre civile contre l’armée fasciste de Franco. Ils et elles ont formé des milices de combat, avec leurs propres officiers élus pour mener certaines batailles de terrain, en posant des limites à leurs privilèges.
On a compris que le rejet d’une structure est une impasse, et que l’organisation et la structure d’un mouvement déterminent quel genre de tactiques il va pouvoir utiliser. Si les grands mouvements libéraux de masse ne sont pas propices au secret, les cellules clandestines sont nulles pour mobiliser les masses. Le problème est que beaucoup de groupes s’organisent d’une certaine façon en fonction de leur valeurs personnelles, idéologiques, et ensuite essayent de décider ce qu’ils vont faire. Il faut réfléchir dans l’autre sens. Nous avons besoin d’organisation, la seule question est : quel type d’organisation ?
S’organiser efficacement dépend de nombreux facteurs : objectifs et stratégies, culture et expérience des résistant·es, répression de l’État, et capacité de communication et de logistique.
Voilà pourquoi il n’y a pas une bonne façon, universelle, intemporelle, dogmatique, d’organiser un mouvement ou un groupe de résistance, mais il y a des tensions fondamentales que les groupes résistants doivent considérer avec attention.
Par exemple, est-ce meilleur pour un groupe d’être petit et de confiance ou bien large et tentaculaire ? Est-ce préférable d’avoir une planification centralisée ou bien totalement participative où tout le monde prend part à chaque décisions ? Faut-il faire appel à un grand nombre de volontaires ayant le même statut, ou bien faut-il un noyau d’organisateurs entraînés ? La réponse à ces questions dépend des objectifs et de la culture du mouvement. Un groupe qui veut faire de l’éducation populaire et de la propagande a des besoins organisationnels très différents d’un groupe qui s’engage dans un conflit direct.
William Gamson a compilé des recherches sur une cinquantaines de mouvements sociaux américains pour évaluer leur succès en fonction de leur organisation. Mais avant tout il faut bien comprendre ce qui représente un succès pour un mouvement de résistance. Lapréemption est une chose, la cooptation en est une autre.
Qu’est-ce que la préemption ? Être préempté, c’est réussir à imposer un changement, de conquérir des nouveaux avantages politiques, sans nécessairement être accepté politiquement. C’est ce que recherche un mouvement de résistance, obtenir des changements concrets sans faire partie des structures de pouvoir dominantes car ces dernières ne sont pas légitimes ou juste.
Qu’est-ce que la cooptation ? En revanche être coopté, c’est être intégré au pouvoir sans créer de changement. C’est vraiment la pire chose qui puisse arriver aux résistant·es, pire encore que l’échec total. Non seulement l’objectif n’est pas atteint, mais les personnes et les ressources du mouvement sont englouties dans une voie sans issue.
Au regard de la préemption, cooptation ou échec, nous allons étudier en détail 7 tensions organisationnelles différentes :
Une grande organisation peut rassembler plus de ressources, mobiliser plus de personnes, et exercer une plus grande force économique, physique et sociale. Elle peut avoir une plus grande influence sur les élections (c’est d’ailleurs souvent son objectif à court terme…) Cependant, contrairement aux idées reçues, la taille d’un groupe a peu d’impact sur ses chances de succès. Les groupes réunissant des dizaines de milliers de personnes ne réussissent en général pas plus que des groupes de quelques dizaines ou centaines de personnes. Pour massifier, il faut recruter beaucoup de membres, le plus vite possible, parfois avec moins d’engagement politique, il faut édulcorer les positions politiques, aligner les tactiques sur le plus petit dénominateur commun… L’erreur classique est d’abandonner la confrontation et les revendications radicales au profit de la respectabilité et du discours de « changement personnel », ce qui est une impasse pour tout mouvement de résistance. Aucune chance d’accepter une émeute ou un débordement, les grands groupes ont ainsi plus de risques d’êtreacceptés par leur adversaire, et en conséquence d’être cooptés.
En général s’il faut choisir, il est donc préférable d’avoir un petit groupe qui peut entreprendre des actions militantes plutôt qu’un grand groupe qui les rejettent. De plus, les grands groupes posent des problèmes pour les prises de décisions et les questions de sécurité. Néanmoins il est bon pour un groupe de résistance de grandir pour ne pas rester isolé, facile à écraser et à détruire. Alors pour grandir et créer des alliances sans perdre les avantages d’une petite taille, un groupe devrait :
Une organisation de résistance est-elle plus efficace quand elle est centralisée ou quand elle est composée de petits groupes décentralisés ? Encore une fois, la réponse dépend desobjectifs. S’il s’agit de faire de la propagande ou distribuer des brochures, une masse décentralisée fonctionne souvent mieux. Mais s’il s’agit d’une organisation de résistance engagée dans un conflit risqué et prolongé avec ceux au pouvoir, une organisation aura des difficultés sans coordination centralisée. Un mouvement de résistance doit pouvoir faire face rapidement à la répression et être capable de prendre des décisions au moment opportun.
Les groupes unifiés peuvent mettre en commun leurs ressources, améliorer leur entraînement, et s’attaquer à des cibles plus ambitieuses par des actions simultanées, très efficaces dans le cadre d’un conflit asymétrique. Mais de puissants mécanismes démocratiques sont indispensables à un mouvement de base pour éviter qu’il ne soit capturé par des élites. Trouver le bon équilibre entre centralisation et décentralisation est une tâche difficile, de nombreux mouvements ont tenté de le faire grâce à des formes intermédiaires comme les fédérations et grâce à des mandats.
Le factionalisme, c’est à dire le morcellement en fragments divisés et en compétition, est une des choses les plus dangereuses qui puissent arriver à un mouvement. Le succès devient presque impossible. Conseils pour éviter le factionalisme :
Ni trop, ni trop peu centralisé, le bon équilibre peut aussi dépendre des différents niveaux d’opération. La guerre asymétrique (type guerilla) est caractérisée par une planification centralisée des stratégies et une exécution décentralisée des actions tactiques. Les unités de résistance peuvent être séparées, sans possibilité de communiquer, surtout dans le cas de cellules clandestines. Elles doivent pouvoir être agiles, flexibles en toutes circonstances de terrain tout en prenant part à une stratégie plus grande.
Est-ce que le groupe est formel (chaque personne a un rôle clair et identifié) ? Ou bien informel (les personnes improvisent constamment et s’occupent des différentes tâches un peu comme bon leur semble) ? On parle de groupe formel quand ces trois conditions sont réunies :
L’organisation formelle, même si elle n’est pas forcément hiérarchique, augmente énormément les chances de succès d’un groupe, surtout quand elle est associé à une centralisation. Les groupes formels et centralisés ont les meilleur résultats. En revanche les groupes informels et décentralisés échouent presque toujours.
Quand des rôles sont clairement attribués, le niveau de préparation et d’engagement des membres augmentent, et les tâches nécessaires sont mieux assurées. On distingue en général 5 rôles différents, qui parfois se chevauchent
Jusque là, nous avons vu les tensions qui existent dans un mouvement qu’il soit petit ou grand, centralisé ou décentralisé, formel ou informel. Nous avons vu l’importance de trouver l’équilibre en vue d’accomplir des objectifs particuliers. Les groupes doivent aussi faire attention à ne pas considérer leur forme d’organisation particulière comme supérieure aux objectifs du mouvement. L’organisation et les stratégies employées dépendent de l’objectif à atteindre.
Pendant la Seconde Guerre Mondiale, la mission du SOE britannique est d’aider les groupes anti-fascistes en Europe occupée. Ce qu’ils savent, ils l’ont appris en observant l’IRA en Irlande. Le SOE entraine des réfugiés et de immigrées pour retourner en Europe comme agents de résistance infiltrés. Le SOE met ainsi au point des réseau de résistance appelés « circuit ».
En arrivant sur place clandestinement, muni de faux papiers, l’agent du SOE recrute le noyau du circuit de résistance, une petite cellule de cadres. Les officiers sont choisis avec précaution pour que la sécurité soit intacte, en général de 5 à 7 personnes. Les membres du noyau créent ensuite de nouvelles sections ou cellules, spécialisées dans certains activités de résistance :
Le recrutement se fait uniquement sur base des besoins, les personnes sont recrutées pour une mission et non l’inverse. Pour se coordonner avec la stratégie des alliés, chaque circuit, chaque cellule spécialisée est connectée avec le quartier général du SOE en limitant les communications.
Un mouvement composé de groupes diversifié est plus efficace. De même les organisations sont plus efficaces quand elles encouragent les membres à se spécialiser et à développer des compétences particulières. Le SOE a spécialisé ses officiers, son staff dans 9 domaines différents :
Suivant le contexte, le staff peut varier. Par exemple l’armée britannique a accentué la partie logistique, tandis que l’IRA irlandaise a plus développé ses compétences de renseignements.
Aïe sujet difficile pour les anarchistes. Est-ce qu’un mouvement de résistance est plus efficace lorsqu’il fonctionne par pur consensus ou quand il y a une hiérarchie claire ? Quels sont les avantages et inconvénients des différentes approches ? Les choix possibles s’étalent sur un spectre qui va de l’autorité rigide d’une armée para-militaire jusqu’à la souplesse du processus de consensus. Et encore une fois, ça va vous surprendre, mais la réponse dépend de l’objectif que veut atteindre le groupe. Le spectre des prises de décision en groupe peut s’illustrer ainsi :
Chaque partie du spectre a ses avantages et inconvénients. Plus nous sommes directifs et plus les décisions peuvent être prises, réalisées et évaluées rapidement. Et plus nous sommes participatifs plus les stratégies et organisations créées seront fortes car riches de perspectives différentes. En revanche le consensus peut prendre beaucoup de temps, ce qui devient compliqué en situation d’urgence. Et sans direction claire, un groupe peut perdre son moral et son engagement.
Voici 4 types élémentaires de prises de décisions utilisés par les mouvements de résistance.
La structure de rang permanent avec une chaine de commande précise est utilisée par les organisations militaires et para-militaires type guérilla. Mais aussi par d’autres organisations en situation d’urgence, comme le service d’urgence d’un hôpital ou les pompiers.
Sur le terrain de bataille, dans toutes situation où il y a un risque de vie ou de mort, les décisions doivent être prises si vite que la discussion n’est pas possible. Des discussions prolongées dans un bâtiment en feu peuvent être très dangereuses. Le classement par rang permet aux personnes de se spécialiser dans un rôle pour être performantes en situation de stress intense. L’objectif et l’organisation claires maintiennent l’unité et la discipline. Et si une personne est blessée, emprisonnée ou tuée, on sait immédiatement qui doit la remplacer pour que le combat continue. La hiérarchie est souvent utilisée dans les groupes clandestins afin que toutes les informations nécessaires ne soient accessibles que par un nombre très limité de personnes.
Mais les hiérarchies, comme les anarchistes le savent très bien, ont de grands défauts, surtout lorsque la situation n’est pas appropriée. Elles peuvent renforcer certaines hiérarchies sociales (comme le patriarcat ou la suprématie blanche), elles peuvent priver le groupe d’informations et de point de vue de valeur, faire taire des contestations pourtant légitimes, etc etc.
Pour compenser, les groupes résistants qui utilisent le classement par rang essayent de nommer avec le plus de précautions possibles, de consulter au maximum, de s’expliquer. Comme les zapatistes, ils peuvent mettre en place un corps démocratique qui dirige la politique militaire.
Un autre point faible est le risque que le groupe se fasse décapiter et soit donc incapable de fonctionner. Mais exactement comme une armée, un groupe résistant peut s’y préparer en sachant tout le temps qui doit prendre la place en cas de mort d’un officier, et être entraîné pour ça.
Un groupe démocratique confie à certaines personnes une autorité spéciale dans des circonstances spécifiques. Ainsi le groupe peut prendre les décisions de façon participative tout en laissant la possibilité de réagir rapidement en cas d’action ou d’urgence. C’est une approche courante pour les groupes qui privilégient l’action directe comme par exemple la Coalition contre la pauvreté d’Ontario, les Deacons for Defense, les Anarchistes de la CNT espagnole, les combattantes kurdes, ou même certains pirates. Les grandes décisions et évènements sont organisés de façon démocratique, tout en déléguant une autorité spéciale et temporaire le temps d’une action, à un ou une capitaine de bataille.
C’est le vote classique tel qu’on le connaît. Cette méthode simple, rapide, présente l’avantage d’être connue, et souvent considérée comme un moyen juste et légitime de prendre des décisions à des échelles diverses. La règle de la majorité peut aider à créer un consensus quand les personnes acceptent de se plier à la décision commune. Attention, si le vote est précipité, elle peut par contre exacerber les dissensions internes et provoquer une fracture du groupe. Pour donner plus de place au consensus, on peut décréter la majorité à 2/3 ou ¾ du groupe.
Le groupe discute du problème jusqu’à ce que tout le monde (ou presque tout le monde) soit d’accord sur la solution. Il y a de nombreux modèles différents, plus ou moins formels ou structurés. Quand il fonctionne bien, le consensus est un processus puissant pour construire la solidarité au sein d’un groupe et trouver les solutions optimales. Dans le pire des cas, il peut devenir une énorme perte de temps qui paralyse le groupe entier sur des désaccords mineurs. Pour que le consensus fonctionne bien il faut :
Le consensus peut dans certains contextes être utilisé à des très grandes échelles, comme par exemple le mouvement des sans-terre au Brésil, qui utilise le consensus par petits groupes décentralisés réunissant au total 1,5 millions de membres. Le consensus est un merveilleux outil qui peut néanmoins être mal utilisé, au mauvais moment. Comme par exemple entre des gens qui ne se connaissent pas, dans une situation risquée. De plus, comme le consensus nécessite beaucoup de temps disponible, il peut exclure de la participation ou décourager les personnes qui n’ont justement pas tout ce temps devant elles.
Pour résumer la tension entre consensus et autorité : il ne faut pas être dogmatique, il n’y a pas qu’un seul mode de décision possible et acceptable. Il y en a plusieurs, qui dépendent des situations particulières.
Du plus ouvert au plus fermé, le spectre des possibilités s’étend comme suit ;
Une organisation radicale qui est totalement ouverte ne reste en général pas radicale très longtemps après avoir connu un certain succès et l’arrivée de nouveaux membres. C’est le problème constant du plus petit dénominateur commun. D’un autre côté, une organisation résistante qui exclue trop risque de rester petite et isolée. Le plus important est de choisir le juste milieu en fonction des tactiques du groupe, de sa philosophie et du contexte politique.
Les cellules clandestines sont des groupes émotionnellement très éprouvants pour les membres, entre anxiété, solitude et ennui. Pourtant voici pourquoi l’action clandestine peut être nécessaire pour un mouvement de résistance :
Bien sûr, la majorité d’entre nous ne s’impliquera dans un groupe clandestin, mais pourquoi est-ce important que tout le monde en entende parler ? Parce que tout le monde au sein d’un large mouvement de résistance doit comprendre que les mouvements bénéficient d’une diversité d’approches différentes, et que ces mouvements peuvent être renforcés grâce à l’existence de cellules clandestines. L’histoire de la résistance clandestine est pertinente et intéressante, elle peut nous inspirer et nous apprendre.
Au vu de l’accélération de la surveillance et de la répression, il se pourrait que cette question nous concerne de plus en plus personnellement. Pour des raisons de sécurité, les groupes clandestins prennent du temps à se constituer. Ces réseaux doivent être construits bien avant qu’une urgence se présente pour le mouvement. Dans le chapitre suivant, nous verrons la complexité entre organisation clandestine et à visage découvert.
Est-ce que les groupes sont plus efficaces quand ils jouent le jeu des dominants pour avoir l’air respectable, ou bien quand ils font tout leur possible pour perturber le système de pouvoir ? William Gamson confirme la supériorité des groupes qui choisissent la deuxième option : la résistance. Utiliser des tactiques indisciplinées pour perturber, discréditer, embarrasser les opposants augmente les chances de succès.
Bien sûr, il est difficile d’atteindre un objectif quand il est révolutionnaire. Mais dans tous les cas, une approche militante avec un but ambitieux offre un plus grand pouvoir de négociation, de provoquer des concessions. Gamson conclue qu’un groupe efficace idéal serait militant, prêt au combat, bien organisé, avec des objectifs clairs. La finalité devrait être radicale, avec un objectif à court-terme à la fois dans lequel s’investir, en rejetant les limites institutionnelles de la révolte « respectable ».
Que plusieurs groupes soient « en compétition » pour le même objectif n’apporte pas vraiment de différence. En revanche quand ces groupes ont des niveaux différents de militantisme, les modérés ont tendance à avoir plus de succès au dépend des militants. Les groupes qui ont recours à des destructions matérielles ont un taux de succès beaucoup plus élevé, et ceux qui refuse d’utiliser l’auto-défense quand ils se font attaquer ont un succès négligeable dans cette étude.
Une opinion souvent répandue à gauche comme quoi la « violence » serait le dernier recours d’un groupe inefficace qui accélère son échec en augmentant la répression et l’hostilité à son égard. Les conclusions de l’étude vont à l’inverse de cette croyance : L’usage de la « violence » naît au contraire d’une impatience créée par la confiance en soi-même et par une efficacité croissante. L’usage de la violence par un groupe n’est donc pas un signe de faiblesse du groupe mais un signe de faiblesse de l’ennemi. La violence ne garantit pas la victoire, mais ne l’empêche presque jamais.
Les groupes efficaces rejettent souvent les normes de ce qui est considéré comme une manifestation acceptable. Mais cela ne veut pas dire qu’ils rejettent toute forme de code de conduite, qu’ils ont pour seul but de transgresser tous les interdits. D’ailleurs les groupes de résistance ont souvent respecté des codes moraux stricts. Ces codes peuvent concerner la définition d’une bonne conduite, l’éducation politique, la sécurité, la loyauté, l’organisation etc.
Les groupes qui viennent de milieux aisés ou influents ont un taux de succès légèrement plus élevé que les plus pauvres mais ont aussi plus de risques d’être cooptés. Les groupes qui ont mené leur lutte pendant des périodes de guerre ou de crise économique ont considérablement augmenté leur chance de succès, à condition de s’être établis et préparés avant la crise pour pouvoir profiter de celle-ci et déstabiliser le pouvoir en place. La crise peut aider à mobiliser temporairement les personnes, mais pas à organiser. Rien ne peut remplacer le travail de construction de groupes, d’analyses radicales et d’entraînement, les périodes de crise peuvent être très dangereuses pour les mouvement peu ou pas organisés.
Pour conclure cette partie, on peut voir qu’il existe de nombreux modèles organisationnels différents. Ils peuvent tous être des outils efficaces et puissants pour un changement radical s’ils sont utilisés de façon appropriée.
Une grande organisation de masse modérée, alliée à des petits groupes militants, peut à la fois mobiliser de nombreuses personnes et couvrir une large gamme de tactiques. Une organisation non structurée et décentralisée (comme Occupy) aura du mal à projeter des actions militantes, mais elle peut politiser les personnes qui viendront rejoindre les rangs d’organisations plus structurées (comme les Deacons for Defense). Et les petites organisations décentralisées et ouvertes sont parfaites pour le travail de propagande, afin d’éveiller les consciences des personnes qui intégreront des communautés militantes.
Parfois, certains groupes comme Act Up couvrent une large gamme de tactiques combinées (action directe, désobéissance, influence sur les grands médias, images chocs etc.). Ils arrivent à être suffisamment organisés sans être rigides pour servir de refuge, d’incubateur à militantisme. Depuis cette base, des groupes affinitaires se forment, se détachent, projettent des actions, puis réintègrent le groupe. Pas forcément besoin de choisir un modèle standard, une organisation définitive et dogmatique, les mouvements les plus forts sont constitués de plusieurs groupes qui se complètent les uns les autres, pour couvrir l’ensemble du spectre de résistance.
Les mouvements de résistance menacent le pouvoir et le fonctionnement d’un système d’exploitation établi. Les puissants essayeront toujours de les infiltrer, de les attaquer et de les détruire. Voici de précieux outils pour se protéger.
Les mouvements de résistance se protègent grâce à un pare-feu entre organisation à visage découvert et organisation clandestine. Les groupes à visage découvert peuvent communiquer et mobiliser un grand nombre de personnes, et se protègent en agrandissant leur soutien dans la population.
Les groupes clandestins ont d’autres objectifs, comme fuir la persécution, publier certains contenus, l’action directe etc. Ils ont besoin d’une organisation différente, basée sur le secret et des pratiques sécuritaires, le mélange des deux peut être dangereux et contre-productif. Pour éviter l’infiltration, les membres d’un groupe de résistance à visage découvert ne peuvent pas être simultanément membre d’une organisation clandestine.
La culture de sécurité est un ensemble de bonnes pratiques pour augmenter la sécurité des groupes politiques à visage découvert face à la répression, tout en évitant la paranoïa excessive qui peut paralyser. La règle de base consiste à ne pas demander ou fournir d’informations autrement que sur le strict minimum nécessaire.
N’oubliez pas que l’État de droit est une farce, que la loi est un outil de domination et que les agents de police sont autorisés à bluffer, à vous menacer etc. Les flics n’ont pas à s’identifier, ils sont même obligés de vous mentir pour faire leur travail, ils sont entraînés à vous faire craquer. Les informations dont ils disposent proviennent souvent de témoignages, alors ne parlez pas.
La paranoïa à l’intérieur du mouvement et les accusations non fondées peuvent parfois être plus douloureuses et dommageables que la répression elle-même. Les fausses accusations peuvent mener à la mort de certaines personnes. La sécurité est plus une question de comportement que de personne, il vaut mieux s’en prendre au comportement plutôt que d’accuser sans preuve.
Une bonne pratique protège les informations dangereuses même en présence d’agents infiltrés. Se méfier du sexisme, du racisme, et de tous les comportements abusifs qui sont utilisés par les indic pour détruire les groupes. Si quelqu’un compromet la culture de sécurité, parlez-en en privé avec tact, partagez des informations. Ne laissez pas ces comportements devenir des habitudes, exclure si nécessaire.
La Culture de sécurité augmente notre sécurité mais ne l’assure pas totalement. N’importe quelle action contre le pouvoir en place peut nous mettre en danger. Le but de la résistance n’est pas d’être le plus prudent possible mais le plus efficace possible. Les plus prudent·es sont celles et ceux qui ont le plus de chance de survivre mais généralement, c’est la seule chose qu’ils et elles ont achevé.
Les personnes qui font la promotion de l’action clandestine veulent maximiser leur visibilité, par contre celle qui veulent s’engager dans des actions clandestines risquées essayent de faire profil bas. Elles évitent d’attirer l’attention en se cachant sous une couverture personnelle inoffensive. Elles gardent une apparence discrète, ordinaire, en règle, bien rangée. Si ces personnes font la promotion de la résistance sur internet, elles utilisent des noms alternatifs, cachent leur IP, leur identité.
Les réseaux sociaux comme Facebook sont souvent évités par la résistance clandestine car ils fournissent à la police des données sur les connexions entre militant·es. D’une manière générale, attention aux informations sensibles et personnelles en ligne car les activistes sont souvent harcelé·es. Ceci dit, tout le monde ne doit pas faire profil bas, il est d’ailleurs important que beaucoup de personnes fassent la promotion de la résistance sous toutes ses formes.
Pour les groupes à visage découvert, partir du principe que chaque communication est potentiellement surveillée, ou qu’un indic est présent dans les grands rassemblements. Les informations sensibles peuvent néanmoins être cachées pour garder la surprise lors d’une action.
Les groupes clandestins utilisent un niveau bien plus élevé de sécurisation des communications, par exemple en réduisant au minimum et cryptant les communications, en utilisant des codes. D’une façon générale, en dire le moins possible, ne pas écrire, ou alors de façon codée ou banalisée, un prénom vaut mieux qu’un nom, et une lettre vaut mieux qu’un prénom.
Des procédures de sélection peuvent être mises en place lors du recrutement pour tenir à l’écart ou exclure les membres qui ont des comportements destructeurs, les agents infiltrés, ou les personnes qui n’inspirent pas confiance.
Dans un groupe à visage découvert, tout le monde est susceptible de se connaître, et c’est un avantage pour se soutenir, s’encourager, et partager des informations. La protection des informations sensibles se fait grâce à une bonne culture de sécurité (comme sur le graphique 6-1).
En revanche une organisation clandestine a besoin d’une protection adaptée aux risques plus élevés de répression. Pour éviter que toute l’organisation tombe comme un jeu de dominos quand une personne est compromise, le réseau est compartimenté en petites cellules de 2 à 10 personnes maximum. Si une cellule se fait infiltrer par la police, l’organisation n’est pas en danger car l’identité des autres cellules est préservée. Les cellules font très attention à la manière dont elles communiquent avec d’autres cellules et avec les groupes à visage découvert (plus de détails dans le chapitre 7)
Pendant les actions, les groupes à visage découvert peuvent se protéger grâce à des observateurs qui filment la scène, en gardant secret le plan d’une marche jusqu’au dernier moment, en écoutant les communications radio de la police. Les groupes clandestins ont d’autres mesures de sécurité comme le nettoyage des empreintes, les postes de guet, ou les plans de secours.
Les activistes doivent aussi activement réfléchir à la défense de leur groupe en étudiant l’histoire et l’actualité pour comprendre comment les mouvements sont neutralisés par le pouvoir. Certains schémas se répètent et peuvent inspirer une réponse appropriée. (plus de détails au chapitre 9)
Les groupes qui assurent leur sécurité seulement grâce à une sélection drastique des membres risquent d’être isolés, et donc des proies faciles. Une des clés pour la sécurité du groupe est de fortifier le mouvement, de s’assurer le soutien de personnes très variées, plus difficile à contenir et réprimer. Les groupes à visage découvert augmentent leur sécurité grâce à de fortes connections, grâce à la solidarité, et pas grâce à l’isolation.
Être attentif aux autres, prendre soin de nos camarades est souvent l’outil de sécurité le plus important sur lequel on doit mettre l’accent. Ce souci pour autrui manque malheureusement trop souvent dans les milieux militants, pourtant agir avec soin et amour pour nos camarades et camarades potentiels constitue un impératif révolutionnaire absolu.
Tous ces conseils, toute cette partie sur les outils de sécurité peuvent paraître un peu abstrait. Aric McBay dans la suite du livre passe en revu 4 histoires différentes, 4 mouvements de résistance, au regard de leur utilisation, bonne ou mauvaise, des outils de sécurité. C’est extrêmement édifiant mais pour faire court je ne peux pas développer dans ce podcast et je vous encourage vraiment à lire le livre si vous pouvez. Les quatre mouvements étudiés sont
On y comprend à quel point il est absolument vital de bien séparer activisme clandestin et à visage découvert, de faire profil bas pour les activistes clandestins. Utiliser les plus grandes précautions pendant les opérations est inutile si les cellules ne sont pas correctement compartimentées. Le niveau de sécurité est égal au maillon le plus faible, et c’est la collaboration avec le gouvernement qui incrimine le plus souvent les membres d’un groupe (c’est à dire quand un membre balance ses camarades pour éviter la répression).
La police ment, les résistants ne devraient jamais coopérer. Il ne faut pas non plus parler d’actions illégales passées avec d’anciens camarades qui ressurgissent plusieurs mois ou années plus tard, ils sont peut-être devenus des informateurs. De cette étude l’auteur dégage 3 leçons essentielles :
Comme déjà évoqué, quand des personnes censées être des alliées sont hostiles, destructives, ou carrément abusives, cela présente un plus grand danger pour le groupe que la répression extérieure. Pour que nos mouvements gagnent, nous devons assurer la sécurité physique et psychologique de nos camarades.
C’est un schéma trop récurrent pour être ignoré : Les personnes destructrices sont parfois impossible à distinguer de policiers infiltrés (à part que les flics sont payés pour faire ça). Elles peuvent être des organisateurs agressifs, dominateurs, misogynes, qui incitent au conflit et quelquefois des agresseurs sexuels. Mais les autres ferment les yeux sur ces comportements car ces personnes ont l’air impliquées, dévouées pour la cause.
Qu’ils fassent fuir les femmes, les personnes LGBT, qu’ils forcent les activistes à parler des agressions plutôt que des actions pendant les réunions, ou qu’ils créent des disputes au sein des groupes… rien ne ralentit plus la construction d’un mouvement qu’un misogyne. Pas seulement les insultes, les viols ou les coups, mais même les comportements dominants plus subtils comme l’arrogance, ou le refus de laver sa vaisselle renforcent les inégalités. Les comportements abusifs ne doivent pas être tolérés mais combattus.
Mais ce qui est compliqué c’est que toutes les personnes difficiles ne sont pas forcément abusives. Et certaines de leur qualités en tant que résistantes peuvent être dommageable pour le groupe si elles ne sont pas contenues. Ce sont souvent les femmes et/ou personnes racisées qui connaissent mieux ces situations, mais c’est le rôle de tout le monde de s’en occuper. Voici quelques conseils pour jeter les bonnes bases.
Parfois le problème est trop profond pour être réglé rapidement au cours d’une réunion, il peut découler d’un traumatisme, d’addictions, ou de troubles mentaux. Parfois ces personnes difficiles sont réellement de bonnes personnes. Mais elles tirent vers le bas l’ensemble des membres, et c’est au-delà des compétences et des objectifs du groupe. Les bonnes personnes, épuisées, vont se mettre à quitter le groupe, et la personne corrosive va prendre de plus en plus d’importance. Il faut briser le cercle vicieux avant que le groupe tourne à l’eau de boudin .
Nous devons agir avec empathie et soutien émotionnel, apporter de l’aide, tout en gardant à l’esprit que les graves problèmes de santé mentale ne seront pas résolus au cours d’une réunion d’un groupe de résistance. Un groupe de résistance n’est pas le lieu idéal pour les thérapies, pas plus que pour les opérations chirurgicales à cœur ouvert.
Certaines personnes sont sociopathes, souvent des hommes, et ils sont très attirés par les groupes militants. Ils agissent de façon impulsive sans se soucier des conséquences pour les autres ou pour eux-mêmes. Ils peuvent mentir, voler, se battre, mettre en danger tout le monde. Les activistes doivent savoir que certaines personnes de ce type changeront extrêmement difficilement de comportement. C’est difficile à admettre quand on rêve d’une société idéale où tout le monde participe joyeusement aux décisions, sauf que ces personnes n’éprouvent aucun remords à transgresser les consensus, à trahir.
Si vous pensez vraiment qu’une personne est un policier ou un informateur, nous verrons que faire dans le chapitre 9. S’il s’agit d’une aggression ou d’une menace nous verrons ça dans les Ressources supplémentaires. Dans les autres cas, voici quelques conseils
D’abord répondre par un bon comportement personnel. Puis par un argument raisonné. Et enfin si le raisonnement n’a pas marché les deux premières fois, répondre par un comportement aussi pénible que celui de la personne, sans colère ni haine ni culpabilité.
Essayez de vous approcher de la personne qui pose problème, peut-être avec l’aider d’un ou d’une médiatrice. Parlez-lui directement du problème de façon franche, sans violence et ce que vous espereriez voir changer. Utilisez des phrases comme ‘Je sens que’, sans être dramatique, en restant calme. Restez favorable et bieveillante avec la personne pour que la situation du groupe s’améliore.
Plutôt que d’avoir un groupe totalement ouvert, essayez de choisir des personnes qui pourront bien travailler ensemble en laissant de côté les personnes corrosives. Grâce à une méthode d’invitation ou d’évalaution ou de sélection. Si ce n’est pas possible, structurez le groupe de façon à ce que les personnalités difficiles ne puissent pas empêcher les autres de travailler.
Si malgré ces difficultés, vous trouvez que ça vaut la peine de travailler avec une personne difficile car elle a beaucoup de qualités, fixez des règles claires. Dites lui que bien que vous appréciez ce qu’elle apporte, ce n’est pas acceptable qu’elle soit méchante avec les autres, domine la discussion etc. Avertissez avec tact, respect, mais fermement qu’en cas de transgression, elle devra quitter la réunion ou le groupe.
Si vous avez suivi les conseils du chapitre Recrutement, votre groupe dispose d’un processus d’exclusion, il suffit de le suivre. Sinon, parlez aux autres membres du groupe et obtenez un « mandat » pour faire partir la personne. Ce n’est pas un truc marrant à faire, surtout quand on veut être le plus inclusif possible. Bien sûr être inclusif c’est accueillir les personnes d’horizons différentes, racisées, de différentes religions, sexe, orientation sexuelle, façon de penser etc. Mais être inclusif ce n’est pas accueillir les personnes qui empêchent le groupe de fonctionner correctement.
C’est difficile à admettre mais dans tout mouvement, certaines personnes sont des atouts, d’autres sont des charges et il arrive qu’une seule personne soit suffisamment toxique pour détruire le groupe entier. Cela peut même devenir un sérieux problème pour tout le mouvement : si un ou une activiste se fait insulter, humilier, attaquer, trahir, son expérience dans les milieux militants peut la décourager pour des années ou pour toute sa vie. Au contraire si nous maintenant notre organisation accueillante et sûre, nous serons récompensés par la venue de nouveaux membres passionnés. Il s’agit de l’outil de sécurité le plus puissant dont nous disposons.
Voilà la fin de ce deuxième épisode consacré à l’ouvrage Full Spectrum Resistance d’Aric McBay. Nous avons vu jusqu’ici pourquoi la résistance est nécessaire, les facteurs clé pour rendre un mouvement efficace, comment recruter, s’organiser et rester en sécurité.
Merci d’avoir écouté et merci à l’auteur pour l’autorisation de mettre en ligne ce podcast. Cette deuxième partie était un peu plus longue, mais pas exhaustive car le livre est riche d’exemples. Dans le prochain épisode, nous verrons comment communiquer, prendre d’assaut les grands médias, comment collecter des informations sur nos ennemis, et comment se protéger de la surveillance et des infiltrations.
N’hésitez pas à partager ce podcast ou article si vous l’avez trouvé intéressant. Vous pouvez retrouver l’intégralité de l’ouvrage Full Spectrum Resistance sur www.fullspectrumresistance.org. Et j’ai une bonne nouvelle, les deux tomes seront traduits en français et publiés aux Éditions Libre en 2020.
Courage à toutes et à tous. À bientôt.
L’article Full Spectrum Resistance 2/4 : Recruter, s’organiser, se protéger est apparu en premier sur Floraisons.
À quoi sert l’Assemblée Nationale ? Qui détient réellement le pouvoir ? Qui fait la loi ? Qu’est-ce qui cloche avec les élections et la représentation ? Qu’est-ce que l’Anarchie ?
Pour ce podcast, nous rencontrons Isabelle Attard, qui a travaillé comme députée française écologiste de 2012 à 2017 et qui prépare la sortie de son livre Comment je suis devenue anarchiste qui paraîtra en septembre 2019.
Cette discussion est organisée en deux parties, dans un premier temps plutôt consacré à l’antiparlementarisme, la critique du système représentatif, et dans un second temps au biocentrisme, et la critique de la civilisation. Comment Isabelle Attard est-elle passée d’archéozoologue, de directrice de musée à députée puis à anarchiste ? Elle nous décrit ici la façon dont le pouvoir corrompt, son parcours personnel, ses illusions, ses déceptions, les compromissions, les mensonges, les mécanismes du pouvoir, le mythe du progrès, la déconstruction de son regard sur la démocratie représentative. Elle affirme avoir brassé de l’air à l’Assemblée Nationale avec son groupe parlementaire pour de bien maigres résultats dans une situation d’urgence écologique où la civilisation industrielle et le patriarcat rendent « verte » la destruction du vivant. Selon Isabelle, le peu de radicalité et de féminisme dans le mouvement écolo est navrant.
L’Anarchie, permet la remise en cause de toutes les formes de dominations et de trouver la juste place de l’espèce humaine au sein de la communauté du vivant. Aujourd’hui la radicalité est obligatoire parce que sinon on fait une réflexion qui ne va pas jusqu’au bout et on ne pourra jamais évoluer dans un sens positif. Cette remise en cause philosophique et politique est belle et c’est même certainement notre seule source d’espoir.
Cette critique a été préparée en partie grâce à un article de Vivient Bouhey (L’antiparlementarisme des anarchistes au moment de l’affaire de Panama)
Trop souvent associé à l’extrême-droite, au boulangisme, au royalisme, bref aux poubelles de l’histoire, l’antiparlementarisme est pourtant une tradition de la gauche, celle de Bakounine et de Louise Michel, la gauche de gauche, anarchiste, libertaire.
On a l’habitude d’entendre le discours suivant sur les institutions de la République : La corruption a tout gangrené, la République entre dans un crépuscule du fait d’une promiscuité de ses élites, l’État a été volé par une équipe de filou bla bla bla, je m’arrête là, pas possible d’entendre autant de bêtises.
Comme le dit le Comité Invisible dans le livre Maintenant : « 80 % des Français ont beau déclarer ne plus rien attendre des politiques, ils n’en sont pas moins 80 % à faire confiance à l’État et à ses institutions. […] L’échec apparent des institutions est, bien souvent, leur fonction réelle. […] La notion de destitution est nécessaire pour libérer l’imaginaire révolutionnaire de tous les vieux fantasmes constituants qui l’entravent, de tout l’héritage trompeur de la Révolution française. »
Il y a deux siècles, en 1789, l’Abbé Siéyes, député du tiers état déclarait : « Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants »
En 1893 (il y a plus de cent ans) éclate le scandale de Panama, une affaire de corruption qui implique plusieurs hommes politiques et industriels. La corruption n’est pas quelque chose de nouveau. Quand un capitaliste offre de l’argent à un parti politique pour obtenir des décisions qui vont dans son intérêt, on peut appeler ça de la corruption, mais on peut aussi appeler ça du lobbying, la République des lobbies, la démocratie bourgeoise.
Déjà à cette époque, les anarchistes formulent une critique du parlementarisme, du gouvernement représentatif en trois axes. Cette critique est toujours d’actualité, en voici les grandes lignes
Le suffrage universel est le fondement du régime parlementaire, mais, loin d’être un outil d’émancipation, il constitue en réalité une vaste supercherie. Faites vos jeux, rien ne va plus, la supercherie est la même tous les 5 ans pour l’électeur, qui se retrouve aliéné au moins de trois façons différentes
On peut formuler 4 critiques du système représentatif :
Bref, les élu·es sont censés représenter l’intérêt général, mais dans une société de classe, « l’intérêt général » est toujours confondu avec celui de la classe dominante, du capital. Donc les élu·es représentent la classe dominante, et le suffrage universel sert à créer l’illusion de la légitimité pour le tyran (élu).
Qui sont-il pour les masses exploitées ? La plupart du temps du réprésentant·es de la classe exploiteuse, ou de la classe encadrante. Et même si des candidats honnêtes et proches du peuple qui sont élus, ils et elles finissent par s’en éloigner car le pouvoir corrompt, et ils vont penser à leur propre position plutôt qu’aux affaires publiques.
Être élu c’est être investi d’une mission, et très vite on imagine qu’on est talentueux, génial, supérieure, et l’idée d’imposer sa volonté aux autres devient de plus en plus acceptable. Les lois écrites iront à son profit, participeront à consolider sa position, sa carrière. Ces mêmes lois qui n’ont pour but que de régulariser l’injustice, d’assurer la domination des forts sur les faibles, au mieux de la ménager, jamais de la renverser. Et finalement, le candidat élu est celui qui a le plus promis.
Avec les musiques de L’École du chat noir et Ödland, Notre grand drapeau noir.
ALEXANDER Samuel, Entropia, La vie au-delà de la civilisation industriell, Éditions Libre & Solidaire 2017
BAKOUNINE Michel, Dieu et l’État, Éditions Mille et une nuits 2000
BOOKCHIN Murray, Pouvoir de détruire, pouvoir de créer. Vers une écologie sociale et libertaire, Éditions L’échapée 2019
BOUHET Vivient, L’antiparlementairisme des anarchistes au moment de l’affaire de Panama.
BROWN Jordan, Oubliez les douches courtes
BRUNEL Camille, La guérilla des animaux, Alma Éditeur 2018
COMITÉ INVISIBLE, Maintenant, Édition La Fabrique 2017
KROPOTKINE Pierre-Alexandre, L’entraide, un facteur de l’évolution, Éditions Ecosociete 2005
MALATESTA Errico, L’anarchie,Éditions Lux 2018
MC BAY Aric, Full Spectrum Resistance, Seven stories press 2019
QUINN Daniel, Ishmael, L’homme une fois disparu, y aura-t-il un espoir pour le gorille ? Éditions Libre 2018
ZERZAN John, Aux sources de l’aliénation, Éditions L’insomniaque 1999
L’article La radicalité est obligatoire (avec Isabelle Attard) est apparu en premier sur Floraisons.
Une critique radicale du travail par le Comité Érotique Révolutionnaire.
Dans ce podcast, notre stagiaire Hugo, en compagnie de notre stagiaire Maële et de notre stagiaire Lorenzo, va lire des extraits et notes de lectures du livre Libérons nous du travail, paru aux Éditions Divergences en 2016. Dans la perspective d’un mouvement de résistance écologiste et libertaire, la critique radicale du travail trouve toute sa place.
C’est sur ce constat que débute l’ouvrage, nous rappelant aussi que « la bourgeoisie se fait toujours plus arrogante tant elle a su faire de son monde, celui de l’argent et du travail, le seul horizon possible, le cadre de référence hors duquel le mouvement social n’a jamais, à de rares exceptions près, su penser ». Le Comité propose de sortir de cette logique d’une « meilleur exploitation » pour enfin abolir cette souffrance généralisée qu’est le travail. Contrer la logique capitaliste qui fait du travail une nécessité pour acheter son droit de vivre.
Exister au sein du capitalisme, c’est sans cesse travailler et faire travailler, être exploiteur.se et exploité.e. La phrase qui orne encore le fronton d’Auschwitz, « Le travail rend libre », résonne comme une évidence pour la majorité d’entre nous. Mais le travail est en premier lieu une souffrance :
« Travailler, c’est souffrir de devoir quotidiennement se vendre comme marchandise productrice de biens-marchandises ou de services-marchandises, ou revenir chez soi comme une marchandise n’ayant trouvé aucun preneur, et être déprécié médiatiquement de ne pas être un esclave rentable du capitalisme. […] c’est souffrir de devoir obéir à un impératif absurde, avilissant, destructeur, celui de produire des marchandises quelconques, de manière rentable à n’importe quel cout physique, psychique et écologique. […] »
Le Capital fait de l’humain un animal productif, qui cherche à se vendre comme travailleur. Nous devons travailler, c’est à dire nous vendre, sous la contrainte, puisque c’est « l’unique moyen de survivre ». Nous devons vendre notre temps et notre vie « sous peine de misère sociale. » Il faut donc mettre fin à ce monde où l’on ne peut exister qu’au travers de nos interactions avec la chaine de production globale, pour enfin vivre libre, ne jamais travailler.
Le travail est ensuite une aliénation, comme Marx et de nombreux.ses penseur.euses l’ont théorisé.es ces derniers siècles.
« […] il n’y a pas de travail non-aliéné, parce qu’il s’agit de se vendre (alienare) comme marchandise, d’une part, et de se déposséder de soi au profit d’une fonction étrangère (alien) de production de marchandises. Travailler, c’est devenir étranger (à ses désirs) au profit de son activité-marchandise. Travailler, c’est faire abstraction de soi, c’est s’oublier, c’est se mettre entre parenthèse au profit d’une fonction d’encaissage, de codage ou de dressage, selon que l’on soit caissier-e, informaticien-ne ou enseignant-e ».
Le travail nous dépossède de tous ce qui n’entre pas dans la logique marchande. Il change les humains en marchandises productrices de marchandises. Cette société du travail demeure « l’horizon indépassable de l’humanité », elle est défendue « corps et âmes lors des élections, des débats politiques et des guerres. »
« Le travail est au fondement du capitalisme. Le travail doit produire des marchandises qui, vendues, deviendrons de l’argent qui, réinvesti partiellement, devient alors du capital, engendrant un nouveau cycle de valorisation d’où sortira plus d’argent. Le but global du capitalisme, c’est de produire une masse de valeur globale toujours supérieure, et cette valeur globale provient de l’achat des marchandises a un prix permettant aux capitalistes de faire une plus-value – sinon ils n’investissent pas, et il n’y a pas de capitalisme – et de payer leurs salarié-e-s. Le but particulier du capital, des capitalistes, c’est de produire des marchandises de manière profitable, en achetant de la force de travail (nous), des matières premières et des machines pour produire ces marchandises, et de les revendre à un prix permettant de compenser l’achat de tout ça et de réaliser une plus-value. Sans travail donc, pas de production de marchandises, pas de vente de marchandises, pas d’argent, pas de plus-value, pas de capital, pas de capitalisme ».
Dans cette logique, le travailleur est donc une force de production dont on sous-paye les services pour engendrer un bénéfice. Il subit « l’exploitation (puisqu’on travaille pour quelqu’un d’autre) » et « le surtravail (parce qu’on fait plus d’heures que nécessaires pour ‘rembourser’ le salaire). »
C’est bien une structure de domination, qui nous prive d’autonomie, nous dépossède de tous moyens de subsistance. Cette privation nous pousse donc à travailler et entretenir les conditions favorables à la nécessité du travail. « Tout a été approprié […] et nous n’avons plus rien. Le monde devenu un ensemble de propriétés est en même temps celui de l’expropriation, et donc du travail contraint. »
« Le travail crée en même temps qu’il présuppose une sphère centrale du capitalisme, l’économie ».
L’économie, système essentielle à la structuration du capitalisme, est donc à la foi le résultat et une nécessité du travail. Elle cherche à satisfaire une « autofinalité absurde, aveugle, destructrice », au moyen du travail généralisé.
« Les capitalistes sont dominants du fait qu’ils peuvent faire travailler, et les travailleurs dominés du fait qu’ils doivent travailler. » Le travail crée une multitude de divisions hiérarchiques, nécessaires pour pouvoir imposer cette activité contre-naturelle. Il créer des divisions et des rapports de forces entre des classes, des genres et des races qu’il a socialement construites. Il demande aussi l’hégémonie de l’État, le camp de travail national.
« Chaque État doit faire travailler ses sujets au nom de l’Économie Nationale, de sa grandeur et de sa compétitivité […] ».
Cette structure est donc aussi nécessaire pour l’existence du capital qu’elle en est dépendante. Elle a besoin de l’économie et de son argent pour financer son armée et sa police, et ainsi garantir un moyen de répression face aux « mauvais citoyens ». Il lui faut aussi garantir quelques services et mauvais produits pour garder ses sujets dépendants du système qui leurs est imposé. Enfin l’État règlemente, interdit l’accès aux forêts, n’encourage pas gratuité… Bref, nous maintient au travail (forcé).
Le monde du travail demande aussi une administration pénitentiaire, que nous sommes invités à « choisir » tous les 5 ans. C’est la politique, selon le capital. Le Comité nous invite à refuser ces gestionnaires, de quelque bord qu’ils soient, et à penser le monde au-delà du travail, sans nécessité de telles structures, de telles hiérarchies.
Enfin, dans ce monde, le loisir est la poursuite du travail.
« Le ‘loisir’ est une invention de la société de travail, d’une société de séparation fonctionnalisée des différents moments de l’existence. Le loisir est ainsi une continuation séparée du travail, et non son contraire. C’est l’impératif de consommer en soirée et en week-end des miettes de ce qu’on a produit en journée et en semaine. C’est l’obligation de consommer sous forme de spectacle ce qu’on n’a pas pu vivre à cause du travail et de son monde – l’amour, l’amitié, l’aventure. C’est un emploi du temps organisé comme celui du travail, avec des activités marchandises – sport, cinéma, programmes télévisés – qu’on achète et qu’on effectue de telle heure jusqu’à telle heure, parfois sous direction d’un contremaître des loisirs, l’animateur. C’est l’injonction de se mettre en spectacle au sein des réseaux sociaux et des lieux publics comme marchandise conforme aux impératifs du Spectacle médiatico-publicitaire – être cool, pas critique, être fun, pas spontané, être branché, pas singulier –, après s’être mis en spectacle au travail comme marchandise conforme aux attentes de l’encadrement et/ou des clients ».
Les loisirs sont la contrepartie, les petits réconforts face à l’état de sidération et de souffrance dans lequel nous plonge le travail.
Les évènements historiques nous poussent à constater que nous nous dirigeons vers une société du travail sans travail. Le capitalisme est en crise, il atteint finalement des limites qu’il ne pourra pas dépasser. « Saturation tendancielle des marchés, […] baisse tendancielle de la demande » et du taux de profit, la seule solution que ce système a trouvé pour continuer sa course folle à la croissance – sans laquelle il ne peut subsister – est la disparition du travail vivant au profit d’un travail robotisé.
« Nous n’avons de toute façon pas d’autre choix que d’en finir avec le capitalisme et son travail » : « L’économie veut se débarrasser de nous, débarrassons-nous d’elle ! »
De plus, le travail restant est toujours plus dévalorisé, toujours plus précaire, dans des conditions et des cadences toujours plus extrêmes. C’est l’apparition des bullshit jobs, et de la société des services, du care. Services de restauration, gardiennage, soin… pour les bourgeois pouvant se payer ces services. « Il se produit une accélération et une intensification du travail restant, jusqu’à une multiplication du stress, des burn-out, des accidents, des suicides ».
« Il ne s’agit plus de lutter défensivement contre une loi en attendant qu’une prochaine phase de crise nous l’impose au nom du « réalisme économique », il faut combattre offensivement cette société du travail […] »
Il s’agit donc de s’organiser en résistance face à ce monde, en l’attaquant tout en bâtissant les fondements de l’après.
Le comité cite le Manifeste contre le travail du Groupe Krisis, 1999 : « Le but de la politique ne peut être que la conquête de l’appareil d’État pour perpétuer la société du travail. Les ennemis du travail ne veulent donc pas s’emparer des commandes du pouvoir, mais les détruire. Leur lutte n’est pas politique, elle est antipolitique. Puisqu’à l’époque moderne l’État et la politique se confondent avec le système coercitif du travail, ils doivent disparaitre avec lui ».
Et le Comité de reprendre : « Nous ne voulons abolir la politique que pour la réaliser ».
« Évidemment, cette auto-organisation commune des subjectivités vivantes, leurs désirs et leurs activités attenantes, cette abolition du travail, supposent une abolition de la propriété capitaliste, du Marché, de l’argent, du capital. L’au-delà du travail est ainsi un au-delà de l’économie, c’est-à-dire qu’il n’y a plus de « production » (de travail) et de « consommation » (du produit du travail) séparée du reste de la vie, mais une dissolution-disparition de l’économie dans la vie commune : l’auto-organisation des activités n’est plus une « économie », elle est une partie non-isolable d’une société basée sur les subjectivités vivantes et leurs désirs. Nous ferons ce qu’il nous plaira en même temps que ce qu’il nous faudra […], et non ce qu’une « demande » abstraite de marchandise exige ».
« Nous ferons donc autre chose de nos vies que nous vendre comme des marchandises, produire des marchandises ou consommer des marchandises. […] Nous ré-apprendrons des savoir-faire dont nous avons été dépossédés, […] nous saurons tout faire collectivement (au niveau des multiples communes avec lesquelles nous entretiendrons des relations d’entraide.) »
« La lutte pour l’autonomie n’est signifiante que dans la mesure où elle assume une visée offensive, celle du démantèlement des structures du capital.
Il nous faut nous doter de nouveaux outils » pour nous libérer, « au moins partiellement des contraintes de l’économie » et créer des communes fédérées de désertion matérielle. Des communes qui pensent « l’ensemble des aspects de l’autonomie — vis-à-vis du Marché, de l’État, de la propriété privée des terres et des habitats, des divisions hiérarchiques capitalistes, des savoirs ultra-spécialisés, des techniques industrielles, de la justice bourgeoise, etc. »
« Le refus de ce monde ne prendra toute son effectivité qu’à condition de dépasser le seul groupe affinitaire. Nous devons dès à présent être rejoignables, c’est-à-dire de laisser la possibilité à quiconque souhaiterait nous rejoindre de le faire sans qu’il ait nécessairement à êtrenotre ami. […]
Il ne s’agit pas seulement de défaire une loi, un projet de destruction ou une élection présidentielle, mais de défaire le travail et son monde, de s’en défaire, et de faire advenir un autre monde. »
Merci aux copains des Éditions Divergences de nous avoir donné l’autorisation d’enregistrer cette lecture. Malheureusement Libérons-nous du travail est en rupture de stock, pas de réédition prévue pour l’instant.
L’article Libérons-nous du travail est apparu en premier sur Floraisons.
Ce podcast est le premier d’une série de quatre épisodes consacrés à l’ouvrage Full Spectrum Resistance d’Aric Mcbay. Il s’agit de notes de lectures traduites de ce livre en deux tomes, avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur. Dans cet épisode, nous allons voir pourquoi il est nécessaire de se battre aujourd’hui, de construire un mouvement de résistance en différents groupes, le mythe de la résistance pacifiste, la diversité des tactiques, une façon de rendre acceptable des idées radicales et quelques conseils afin rester unis dans nos luttes.
ARTICLE FORMAT PDF : FSR_Resistance
Trop de personnes sont naïves sur la capacité de la « persuasion morale » pour provoquer un changement social. Nous sommes nombreux et nombreuses à penser que si nous donnons un bon exemple ou de bons arguments, les personnes au pouvoir seront convaincues d’arrêter leurs atrocités. En réalité, les personnes au pouvoir sont conditionnées pour être aveugles aux questions de structure de pouvoir qui les ont mis à cette place. Elles font partie d’une grande machine à exploiter et dominer, et on ne persuade pas une machine, on la casse. Les quelques individus qui agissent avec compassion sont plus à considérer comme des éléments défectueux de la machine qui seront bientôt remplacés par les patrons ou les actionnaires.
Nous devons arrêter de penser comme un mouvement d’opposition mais bien comme un mouvement de résistance. Il y a une différence entre dissidence et résistance. Une personne dissidente pense que la société est injuste et partage cette pensée avec d’autres. Une personne résistante passe à l’action et tente de gêner ou démanteler les systèmes d’oppression politique, économique et sociaux.
L’État et le capitalisme étant les deux systèmes les plus puissants du monde, il n’est pas étonnant que, dans la pensée dominante, un passage à l’action se résume souvent à « voter » ou bien « voter avec son porte-monnaie ». Mais ces tactiques n’ont jamais empêché l’exploitation ou menacé véritablement un système basé sur l’injustice, et ne le feront jamais. Nous devons construire un force politique qui confronte le pouvoir directement, c’est à dire lutter.
Les libéraux de gauche sont mal à l’aise avec l’idée d’affronter directement le pouvoir, car ils s’identifient au système et en bénéficient en partie. Malheureusement ils et elles refusent d’entrer en résistance et découragent les autres de le faire. Dans les mouvements d’opposition, les organisateurs, les leaders ont peur de se mettre à dos une partie du public ou des donateurs, et adoptent la position la plus lâche possible pour ne surtout fâcher personne. Ils et elles empêchent trop souvent l’action et l’escalade dans les situations ou elles sont nécessaires.
Gene Sharp avait compris qu’un mouvement de résistance fonctionne en mobilisant une force politique et non en persuadant les exploiteurs. Cette résistance doit être solide pour ne pas se laisser distraire ou désamorcer par un processus de négociations. Dépenser de l’énergie à essayer de convaincre le pouvoir de ce qu’est la vérité est une pure perte de temps. Le pouvoir se fiche de la vérité, il ne répond qu’à l’augmentation du coût social, qu’à la force. Cette force peut être politique, économique, sociale et physique. Ceux au pouvoir profitent de l’exploitation de la planète et des personnes, la seule façon de les en empêcher est d’augmenter le coût de cette exploitation, jusqu’à ce qu’elle soit si élevée qu’ils ne puissent plus continuer.
Nous nous battons car c’est la seule chance de survivre, car la civilisation industrielle n’a pas d’issue, car il n’y a nulle part où s’échapper. Avant que la civilisation industrielle ne les extermine, la planète regorgeait de peuples qui savaient vivre de manière soutenable dans leur environnement, qui avaient du respect pour l’égalité et la justice. Si ces peuples indigènes n’ont pas réussi à convaincre la culture dominante de s’arrêter juste en vivant de façon alternative, alors nous ne pourrons pas non plus.
La domination du capitalisme n’est pas un phénomène nouveau, les institutions de la « démocratie » n’ont pas été corrompues, elles ont été dès leur origine un outil de prédation et de colonisation. Malgré le fait que beaucoup de personnes comprennent qu’elles ne vivent pas dans de réelles démocratie, elles insistent pour que nous prétendions que ce soit le cas. C’est une énorme erreur stratégique. Car notre auto-persuasion, cette illusion que nous sommes en démocratie nous empêche d’utiliser des tactiques qui permettraient de changer efficacement la société justement vers un modèle plus démocratique.
Comme dans l’expérience de Milgram, lorsqu’une personne résiste, elle inspire les autres. Aucune victoire n’est possible si personne n’essaye, et les actes de défiance peuvent maintenir vivante la résistance quand elle est à son plus bas. Lutter est une belle tradition qui fait partie de notre histoire. Chaque droit que nous possédons à été conquis grâce à des gens qui ont défié l’autorité et se sont organisés contre l’oppression. Beaucoup de personnes, célèbres ou anonymes, ont donné leur vie dans la lutte pour un futur meilleur.
Nous devons nous aussi lutter même si nous savons que la majorité ne le fera pas, car trop privilégiée ou endoctrinée, distraite ou prisonnière d’une routine. Nous devons nous battre car sans planète vivante, nous n’avons plus rien à perdre. Nous devons lutter car se retenir ne nous met pas en sécurité. Avoir de la compassion pour les esclavagistes est très risqué car les gens au pouvoir ont une psychologie différente de ceux qui résistent. Bien sûr ils vont essayer de réprimer ceux qui ripostent, ils vont attaquer les éléments les plus efficaces, avant de s’attaquer aux autres. Et c’est pour ça que nous devons les arrêter.
Et nous devons nous rappeler que même si nos victoires ont été effacées de la mémoire populaire, la lutte fonctionne, que ce soit contre l’esclavage, pour la libération des femmes, pour le droit des travailleurs etc. Ce que les plus pauvres ont, ils et elles le doivent à la lutte. Un mouvement de résistance est bien plus qu’un simple mouvement social. C’est un mouvement social qui considère que les structures de pouvoir de la société sont injustes et qu’elles doivent en conséquences être entravées ou démanteler.
Comme les libéraux, les radicaux peuvent parfois utiliser les institutions pour obtenir des changements, mais préfèrent construire leur propre pouvoir collectif en dehors pour créer des mouvements autonomes. Nous devons passer d’une culture de défaite à une culture de résistance. La culture de défaite célèbre la faiblesse, le manque de vision et d’audace. Elle recherche la pureté personnelle dans les modes de vies, les militants se jugent les uns les autres dans une hostilité horizontale. Elle mène ses membres à une tristesse, un épuisement jusqu’au retrait, et une omniprésence d’actions symboliques. Sans buts précis, clairs, identifiables, atteignables, les personnes ont du mal à trouver un terrain d’entente et se battent entre elles. Ces divisions sont un désastre car nous avons besoin d’une diversité de personnes engagées, avec différentes compétences et histoires personnelles.
La culture de résistance au contraire privilégie la solidarité, la communauté, les actions efficaces. La rage est un moteur de la lutte. Si elle n’est pas projetée contre l’oppresseur, elle se fera contre les camarades. Nous devons utiliser cette rage dans des actions qui changent le monde.
Contrairement aux nombreuses communautés alternatives qui ont émergé à partir du 19e siècle en rejetant et s’isolant de la société, nous ne voulons pas simplement nous retirer de la société, mais la changer. Nous ne voulons pas nous cacher mais construire des lieux sociaux et physiques où les idées radicales peuvent fleurir et se développer. Des lieux ou des temps qui permettent aux personnes d’en sortir et de changer le monde. Si un mouvement social peine à récompenser ses membres en victoires il prend le risque de se fragmenter en de multiples petites sectes, mais s’il gagne ou déclare une victoire trop rapidement, il risque de s’institutionnaliser.
La classe libérale, ou classe moyenne encadrante, par son individualité et sa peur de perdre ses privilèges, est un obstacle énorme pour la résistance. Mais le plus grand danger de cette classe moyenne n’est pas sa complicité avec l’État ou les crimes des entreprises, mais sa prétention à représenter toutes celles et ceux qui se battent pour plus d’égalité et de justice. Ces personnes privilégiées imposent leur agenda aux mouvements sociaux, et continueront de le faire tant que les radicaux ne s’affirment pas. Les radicaux doivent être fiers de revendiquer leur histoire et s’organiser hors des limites étouffantes de la gauche libérale.
Le mythe de la persuasion pacifiste faisant souvent appel à Mandela ou Gandhi, procède d’une révision historique. Mandela n’a jamais été un pacifiste et la stratégie de libération d’Afrique du Sud n’était pas non-violente. La lutte comporta pendant des décennies des actions de non-coopération, de destructions matérielles et de violentes attaques sur les agents du gouvernement. La résistance réussit quand le gouvernement ne peut plus s’adapter aux perturbations croissantes.
Les dirigeants proposèrent même à Mandela de sortir de prison s’il faisait la promotion du pacifisme, ce qu’il refusa. Il déclara « La non-violence n’est pas un principe moral mais une stratégie. Et il n’y a aucune supériorité morale à utiliser une arme inefficace ». Le mouvement utilisa la force économique (boycott); la force politique (désobéissance) et la force physique (sabotage, incendies, attaques).
L’histoire du mouvement d’indépendance indien nous enseigne que tant les campagnes militantes que non-violentes eurent un rôle critique dans la résistance contre les Anglais. Les campagnes non-violentes ont mobilisé des millions de personnes et les campagnes militantes ont fait comprendre que ces millions de personnes pouvaient éventuellement arrêter d’être non-violente, ce qui terrifie les puissants. Sans les deux ailes de ce mouvement (violente et non-violente), la lutte n’aurait pas vu voir la victoire, elles se complètent.
Vous ne pouvez pas persuader un psychopathe, un dictateur ou une entreprise grâce à des arguments moraux ou grâce au pacifisme. Mais, et c’est très important, vous ne pouvez pas non plus les persuader grâce à la violence. La distinction ne doit pas se faire entre violent et non-violent mais entre efficace et inefficace. La tâche d’un résistant n’est pas de changer la mentalité des personnes au pouvoir mais de mobiliser un mouvement qui exerce une force économique et politique, en choisissant les tactiques et stratégies qui rendent ce mouvement efficace.
La culture de résistance est un terrain fertile pour des actes de défis et des campagnes victorieuses.
Une pensée trop souvent répandue dans la gauche libérale veut que les actions de résistance soient déjà acceptées par la majorité avant de les utiliser, pour ne pas se couper du public potentiel. C’est la raison pour laquelle la gauche s’est réfugiée dans des choix de mode de vie sans confrontation réelle avec le pouvoir (tri des déchets, choix de consommation, écovillages etc). Mais la réalité historique est différente. Des actions plus radicales, à la limite de l’acceptabilité, peuvent profiter au mouvement de différentes façons. Comme nous pouvons le constater, cette méthode politique est clairement utilisée par la droite et l’extrême-droite pour légitimer leurs discours de plus en plus réactionnaires.
Le principe consiste à faire la promotion d’actions qui paraissent impensables, extrêmes ou trop radicales, pour pousser ces idées un peu plus loin sur le spectre de l’acceptabilité. Grâce à la propagande et la répétition, des idées politiques peuvent devenir acceptables, populaires, voire même devenir la règle. Les militants doivent pour cela forcer le changement des mentalités grâce à des actions directes et des actes de rébellion, jusqu’à ce que les modérés ancrent ce changement dans leurs organisations et instituent ces idées et ces pratiques autrefois considérées comme radicales.
Pour prendre un exemple, au début du mouvement des droits civils aux États-Unis, les manifestations dans la rue étaient considérées comme dangereusement radicales par certains. Puis les organisateurs de sit-in et de boycott dont fit partie Martin Luther King furent accusés d’être des agitateurs extérieurs. Mais de fil en aiguille, la multiplication des boycotts et des sit-ins rendirent les manifestations sûres et acceptables. L’introduction de nouvelles idées et actions radicales est une façon cruciale d’aller de l’avant pour n’importe quel mouvement social.
La raison principale pour laquelle les modérés et les militants ont du mal à s’entendre concerne le rapport au conflit. Les militants pensent que le changement n’arrive qu’en mettant en évidence le conflit et la confrontation directe avec l’injustice, alors que les modérés pensent que le changement arrive petit à petit en négociant avec les puissants. Les militants veulent nuire au confort des privilégiés mais les modérés tentent de soulager cet inconfort…
Les groupes militants qui utilisent l’action directe s’engagent dans une sorte de négociation mais leurs efforts sont moins une tentative de trouver un accord que de créer une situation conflictuelle avec le système de pouvoir, et ce conflit arrivera à terme d’une façon ou d’une autre. Les groupes modérés libéraux, eux, se focalisent sur les négociations et ce faisant, ils nuisent aux efforts de la base la plus active. Par exemple en s’appropriant l’intégralité des progrès effectués par les actions des militants radicaux, et en niant l’importance de telles actions. Pourtant l’existence de groupes radicaux actifs rend le travail des groupes modérés bien plus facile.
Pour les libéraux, c’est le conflit immédiat qui est souvent considéré à tort comme le problème à résoudre, et non pas les structures de pouvoir injustes qui en sont la racine. Ils et elles se font souvent plus de soucis quand à la possibilité d’une émeute que concernant les siècles d’injustice et de violence qui ont déclenché le mouvement. L’objectif des libéraux est souvent de faire élire quelqu’un qui va prendre des décisions politiques qui vont dans leur sens. Mais historiquement les changements politiques majeurs n’arrivent pas grâce à l’élection de politiciens sympathiques. Ces changements arrivent quand les politiciens ont peur du peuple, des mouvements sociaux. Quand ils ont peur d’une révolution. Quand suffisamment de force politique est employée, des concessions sont faites, même par les politiciens les moins sympathiques.
Parfois les libéraux se félicitent eux-mêmes d’avoir négocié la fin d’un conflit, même après avoir contourné la mobilisation et les revendications d’un groupe et après avoir rendu le problème original encore plus difficile à résoudre. Les radicaux considèrent ce comportement des libéraux comme court-termiste, arrogant, voire traître, et ils ont bien souvent raison.
Dans le système capitaliste, où l’argent est roi et la propriété sacrée, les puissants ne comprennent qu’une seule chose : les attaques qui mettent en danger leur revenus, parts, investissement, richesse. La décision de s’attaquer aux propriétés ne se base pas sur des réflexions d’éthiques mais bien sur des questions d’efficacité. Si une personne veut immobiliser une voiture, elle ne va pas abîmer le petit miroir du pare-soleil, elle va plutôt détruire le moteur car c’est l’élément le plus cher et le plus difficile à réparer.
Chaque mouvement doit prendre des décisions importantes à la fois quant à la stratégie (le plan général pour progresser) et les tactiques (les actions spécifiques pour avancer dans le plan). Dans la mythologie des libéraux de gauche, un mouvement doit se restreindre à utiliser un ensemble très limité de tactiques (comme la persuasion non-violente). Mais la réalité historique nous montre que les mouvements qui ont réussi ont presque toujours utilisé une diversité des tactiques.
Par exemple les Deacons for Defense se considéraient eux-mêmes comme une part du vaste mouvement des droits civils américains. Ils ne s’opposaient pas à l’action directe non-violente, au contraire il l’encourageaient en tant que tactique, et dépensaient leur propre énergie à défendre les activistes non-violents. Ce à quoi s’opposaient les Deacons était l’idée dogmatique selon laquelle l’action non-violente exclue l’auto-défense.
Dans le livre figure un tableau appelé Taxonomie de l’action. Il répertorie les différentes tactiques possibles de la moins risquée à la plus risquée. En regardant le tableau, nous devons passer en revue les différentes tactiques en nous demandant : Ces tactiques sont elles efficaces pour nous ? Ces tactiques peuvent-elles maximiser notre force politique et diriger cette force de façon intelligente ?
La non-coopération de masse peut enrayer l’économie jusqu’à l’arrêt, mobiliser des millions de personnes et terrifier les puissants. Mais s’empêcher d’utiliser la violence ne met pas automatiquement hors de danger. Si le mouvement menace sérieusement la position des puissants, ils attaqueront comme ils l’ont déjà fait. Le deuxième problème de cette tactique est le nombre. Étant donné que la force politique déployée par individu est très faible dans le cas d’un boycott, il faut beaucoup de personnes mobilisées pour être réellement efficaces. Et comme de nombreuses opérations fiscales sont aujourd’hui automatisées (comme par le prélèvement à la source), il devient difficile de s’y opposer. Mais la plus grande limite est que la non-coopération ne peut être efficace que pour les personnes qui participent déjà au système dominant et peuvent arrêter de coopérer. Il est important de se rappeler que même ces actes de non-coopération ont besoin de personnes qui s’engagent plus activement pour mettre en place les campagnes.
Quant au lobbying, influencer les politiciens, c’est un acte très indirect car il s’agit de demander à ceux au pouvoir de dire à d’autres personnes de faire des choses pour vous. Les marches sont des actions un peu plus directes car elles montrent une mobilisation populaire mais elle ne sont pas assez gênantes pour générer une force politique conséquente. L’éducation et la sensibilisation sont un moyen de recruter de nouvelles personnes pour un mouvement si elles poussent à l’action. La construction d’alternatives, bien qu’essentielles à un large mouvement de résistance ne sont pas efficaces si elles restent purement dans une logique de retrait.
Les tactiques restantes à disposition créent un force politique bien plus importante, par contre elles sont plus risquées. Quelques saboteurs à Elaho Valley ont mis fin à des opérations de déforestation que des milliers de manifestants pacifistes n’arrivaient pas même à ralentir. Les millions de personnes qui ont boycotté Red Hot Video Stores n’auraient jamais pu accomplir ce qu’une douzaine de militantes de Wimmin’s Fire Brigade ont accompli en une nuit (des incendies de magasins). Les stratégies de masse sont totalement applicables et intéressantes, mais l’action directe d’un petit nombre peut créer un changement rapidement.
Dans les mouvements de résistance, seulement 2 ou 3 % des personnes sont engagées en première ligne d’une confrontation directe avec le pouvoir. La vaste majorité soutient celles et ceux qui sont au front, grâce au recrutement, entrainement, transmission d’informations, hébergement, transport des activistes, etc. La confrontation directe inclue les occupations, blocages, expropriations, destructions de biens, et violence contre les personnes. La destruction de propriété n’est pas forcément violente, il ne s’agît que d’objets ou de bâtiments. Et ont peut dire au contraire que de nombreuses propriétés sont violentes, car elles maintiennent une violence contre les travailleurs ou la planète.
D’une façon générale, c’est le nombre de personnes disponibles qui détermine quelle tactique sera efficace ou non. Parfois les libéraux qui ont tendance a oublier leurs propres privilèges, critiquent les militants qui font «le choix la violence ». C’est important de comprendre que l’efficacité d’une tactique ne provient pas d’aspirations morales mais dépend de la nature oppressive du système qui est affronté. Pour citer Nelson Mandela, c’est l’oppresseur qui détermine quelle tactique doit être utilisée pour le déloger. Si votre objectif est de convaincre une chaîne de café d’utiliser des gobelets en papier recyclés, alors un boycott fera l’affaire. En revanche, si vous voulez abolir l’esclavage ou mettre fin à une occupation militaire, on dirait que vous allez avoir besoin de sacrément plus de force politique.
Que ce soit le mouvement des droits civiques, la fin de l’apartheid en Afrique du Sud, ou la Guerre d’indépendance américaine, les mouvements victorieux utilisent presque toujours l’intégralité du spectre de résistance. Et lorsqu’il s’agit de s’opposer à un gouvernement totalitaire, les mouvements de résistance sérieux et solides délaissent souvent les tactiques préférées de la gauche libérale car ils ont conscience d’être en conflit direct avec un tyran. Utiliser la diversité des tactiques permet au mouvement de maximiser son efficacité et de dépasser les limites que comportent chaque tactique prise individuellement.
Attention cependant, certaines tactiques peuvent entrer en conflit les unes avec les autres, elles doivent donc être choisies et appliquées de façon complémentaire dans le cadre d’une stratégie générale. Chaque groupe se doit d’avoir une cohérence interne, que ce soit pour les prises de décisions, les méthodes de recrutement, les objectifs et stratégies. Mais cela ne veut pas dire que tous les groupes du mouvement doivent être absolument identiques.
Pour faire une comparaison intéressante, le refus d’aborder sérieusement la question des stratégies d’action directe et de la violence, notamment avec les jeunes, est l’équivalent d’une éducation sexuelle basée sur « abstinence uniquement ». Ce genre d’éducation n’empêche ni les grossesses non désirées ni les maladies, bien au contraire. Pour la même raison un monologue « pacifiste uniquement » distant de la réalité n’aide pas un mouvement social à prendre les bonnes décisions, ni a réduire la violence sur le long terme.
Il peut y avoir un mauvais usage de l’action directe, pas stratégique, au mauvais moment, c’est vrai. Mais ce n’est pas l’usage en lui-même de ces tactiques qui est mauvais, mais le mauvais usage. D’ailleurs, une mauvaise stratégie ne concerne pas uniquement les mouvements militants radicaux, beaucoup de libéraux imaginent des campagnes avec de mauvais choix stratégiques. Mais c’est juste plus difficile à remarquer car ils avaient déjà peu de chances de gagner quoi que ce soit à l’origine. Ce qui nuit à un mouvement de résistance, c’est plutôt quand il cesse d’être gênant pour se mettre à faire du lobbying, quand il négocie trop tôt ou trop facilement, ou quand il est coopté par le pouvoir.
La confrontation avec le pouvoir est importante, mais les mouvements de résistance ont aussi besoin d’autres compétences comme la sécurité, la stratégie et la logistique pour se construire, remporter des batailles et maintenir la lutte. Les mouvements peuvent consciemment limiter leurs objectifs à court-terme pour construire leur unité, prendre le temps d’augmenter leur capacité et grandir.
La capacité d’inspirer et de montrer de la défiance est un élément clé de tout mouvement de résistance. Pour les groupes militants minoritaires, l’histoire montre que s’il faut choisir entre les deux, alors des actes militants radicaux non organisés (comme le jet de pierres ou le black bloc) sont plus efficaces qu’une bonne organisation sans action militante. Mais il y a une troisième option : la construction d’un mouvement qui a pour priorité la solidarité et la diversité des tactiques tout en critiquant et faisant évoluer sa propre stratégie. Une bonne organisation peut rendre quelques actions militantes très efficaces. L’harmonie tactique n’arrivera pas en supprimant toutes les tactiques militantes au profit du plus petit dénominateur commun (comme les marches pour le climat), mais en développant des stratégies ensemble, de façon solidaire, en encourageant l’activisme à s’adapter à la situation.
Un programme de contre-intelligence comme COINTELPRO avait pour but de détruire le mouvement de résistance des droits civiques américains. Ces programment tentent notamment de créer des divisions à l’intérieur même des mouvements ou entre les différents mouvements de résistance. Ils n’ont souvent besoin que d’exacerber les tensions qui existent déjà, là où la solidarité est faible, où les groupes sont fragmentés, les organisateurs paranoïaques et en compétition. Nous sommes faibles quand les mouvements peuvent être divisés sur les tactiques, la race, les classes, le genre.
Le célèbre adage Diviser pour mieux régner est le principe opératoire de chaque empire. Les puissants ont toujours œuvré sans relâche à mettre en compétition les classes dominées les unes contre les autres.. C’est comme ça qu’ils se maintiennent. Le succès d’une lutte pour la justice dépend lourdement de notre capacité à surmonter cette stratégie de division. Une chose paraît donc évidente : aucun mouvement ne pourra jamais apporter une libération future s’il ne combat pas en interne les attitudes oppressives. Ces attitudes peuvent être le sexisme, le racisme, le classisme, l’homophobie, la transphobie, le capacitisme, l’âgisme, ou autres. Un mouvement ne peut pas mener un combat politique s’il est trop occupé à abuser ou à dénigrer ses propres membres ou ses allié·es.
Si par exemple une femme qui pourrait être une brillante stratège est mise de côté au profit d’un homme plus bruyant mais moins talentueux qui domine le groupe, c’est tout le groupe et son potentiel stratégique qui en pâtit. De plus, les personnes opprimées ont bien plus conscience de la façon dont le pouvoir fonctionne et sont indispensables pour penser les stratégies de démantèlement de ce pouvoir.
Judi Bari était une ouvrière, syndicaliste et écologiste qui dépassa les divisions entre écologie profonde et écologie sociale. Elle construisit un pont entre les écologistes radicaux et les activistes pour la justice sociale, fusionnant dans un mouvement d’écologie révolutionnaire. Elle comprit que l’exploitation des personnes et de la planète devaient être confrontées dans un même combat contre le capitalisme. Pour elle, l’écologie profonde est une pensée révolutionnaire qui s’oppose à la fois au capitalisme, au communisme et au patriarcat.
Son argument principal est le bio-centrisme. Définition : La nature n’existe pas pour servir les humains, mais les humains sont une partie de la nature, une espèce parmi d’autres. Toutes les espèces ont le droit d’exister pour elles-mêmes, qu’elles soient utiles ou non aux humains. Et la biodiversité a de la valeur pour elle-même, en ce qu’elle permet l’épanouissement de la vie humaine et non-humaine.
Karl Marx mit en évidence que le profit économique est la part que les capitalistes volent en payant moins les travailleurs que la valeur de leur travail. Judi Bari va plus loin en expliquant que le profit économique dépend d’un prélèvement sur l’environnement par les capitalistes plus important que ce qu’ils rendent. Les idéologies de gauche considèrent que les richesses doivent être partagées équitablement, mais cette approche est une impasse car la plus grande part de la richesse provient de l’exploitation de la Terre. L’échec du marxisme est d’avoir été aveugle tant à l’écologie qu’au patriarcat.
Voilà en quoi l’écologie est révolutionnaire et le mouvement doit au plus vite commencer à réfléchir et à s’organiser comme un véritable mouvement de résistance connecté à ses allié·es de la justice sociale. C’est aussi la raison pour laquelle le mouvement écologiste doit s’organiser au sein des classes les plus populaires pour ne pas rester entre les mains des écologistes blancs et privilégiés.
Construire des alliances entre différents groupes révolutionnaires arrive rarement mais quand c’est la cas, c’est dangereux pour le pouvoir. On constate l’efficacité de ce genre de coalitions à la peur qu’elles suscitent chez les puissants et à la violence de la répression. Cette construction demande des efforts, du temps pour trouver des terrains d’entente. Mais aussi une remise en question de nos propres privilèges et la création d’espaces où les minorités oppressées peuvent réellement participer au dialogue et aux prises de décisions. Voilà pourquoi une approche intersectionnelle peut grandement nous aider.
La perspective d’une grande union totale de résistance intersectionnelle est séduisante et puissante. Mais dans les faits il y a peu d’espoir qu’une unité stable et durable de toutes et tous aie lieu au sein une seule grande et unique organisation. Comment donc construire différents mouvements qui peuvent exercer ensemble une force, plutôt que de se perdre en querelles internes ?
Une façon possible est d’imaginer la lutte un peu comme un jeu de tir à la corde. Pour gagner, nous n’avons pas besoin de tous converger et faire partie de la même organisation, mais nous devons être du même côté de la corde et tirer dans la même direction générale. Mieux qu’une corde, il s’agit d’une chaîne. Chaque maillon est un groupe différent et nous n’avons pas besoin d’être d’accord à 100 % les uns avec les autres pour pouvoir tirer dans la bonne direction malgré les différences.
De l’autre côté de la chaîne, en face, il y a la police, le capitalisme et des idéologies réactionnaires de domination. L’ennemi commun que nous combattons, c’est un futur autoritaire sur une planète mourante, une dystopie fasciste. Le camp adverse au notre se renforce grâce aux sociétés de masse et aux nouvelles technologies. Nous pouvons le vaincre en endommageant ses infrastructures physiques, ses systèmes économiques et politiques, ainsi qu’en rejetant son idéologie autoritaire.
Tous ces conseils sont plus faciles à dire qu’à mettre en pratique. Voici quelques bonnes habitudes à prendre pour nous faciliter la tâche.
Voilà la fin de ce premier épisode d’une série de quatre consacré à l’ouvrage Full Spectrum Resistance d’Aric McBay. Dans le prochain épisode, nous verrons comment recruter et garder de nouvelles personnes, comment organiser et coordonner différents groupes, comment trouver des allié·es, comment se protéger de la répression, comment choisir ses cibles, ses stratégies et tactiques pour mobiliser une force politique rapidement.
Les deux tomes de Full Spectrum Resistance sont passionnants, avec de nombreux détails, références et exemples historiques, qui ne figurent pas dans mon résumé. Vous pouvez retrouver l’intégralité de l’ouvrage sur www.fullspectrumresistance.org, pour l’instant uniquement disponible en anglais. Une traduction en français est en cours sera disponible en 2020 aux Éditions libre .
À bientôt, courage à toutes et à tous.
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Discussion entre Juliette (La meuf avec les mots), Maële (étudiante dans les études urbaines) et Lorenzo (L’école du chat noir) à propos du mouvement des gilets jaunes, du mouvement climat, d’écologie et de féminisme.
À l’heure où notre civilisation industrielle est sur le point de détruire la possibilité de vivre si on ne l’en empêche pas, notre devoir est de nous interroger sur ses mécanismes profonds, avant de l’abattre. 200 espèces sont détruites chaque jour dans le monde, et plus de 200 personnes sont violées chaque jour en France. La domination, la conquête, la brutalité, voilà les attributs de la masculinité qui mettent en péril autant la planète que les femmes.
CERVERA-MARZAL Manuel, Domination masculine dans le militantisme. Analyse des rapports de genre au sein d’un collectif altermondialiste, SociologieS, 26 mai 2015
CHOLLET Mona, Sorcières
MEDIAPART, Décoloniser l’écologie
UN PODCAST A SOI, La révolution sera féministe
VERGES Françoise, La France s’est construite sur son image d’empire colonial
GELDERLOOS Peter, Comment la non-violence protège l’État
MEILLASSOUX Marc, Nothing to hide
EHRENREICH Barbara, ENGLISH Deirdre, Fragiles ou contagieuses. Le pouvoir médical et le corps des femmes
MORAND Geneviève, ROY Nathalie-Ann, Libérer la colère
MURPHY Megan, So long as men aren’t stepping up, women’s empathy needs limits
REY-ROBERT Valérie, Une culture du viol à la française
Pour prendre contact pour le festival de Juliette, écris à : juliette.eynard[at] gmail.com
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À quoi servent les pétitions et les marches pour le climat ? Qu’est-ce que l’écologie citoyenne et ses limites ? Face à l’urgence climatique doit-on attendre que les États nous sauvent ? Discussion entre Vincent (Partager c’est sympa) et Lorenzo (L’école du chat noir).
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On ne sort pas du capitalisme en passant par ses institutions. Comme le disent les promoteurs de L’affaire du siècle, les humains se nourrissent de récits pour se construire et agir. D’après vous, qui va gagner à ce petit jeu perdu d’avance ?
Les entreprises aussi peuvent attaquer les États en justice, et par exemple forcer l’Allemagne à débourser un milliard d’euros. Elles utilisent cette menace pour contraindre les gouvernements. Et les gouvernements, quant à eux, ne peuvent se passer des entreprises et de l’exploitation au risque de disparaître. Les États ne sont pas des outils neutres, ils doivent maintenir la croissance ; il n’y aura jamais de décroissance d’État. On ne sort pas du capitalisme en passant par ses institutions. Et alors qu’il y a urgence, on se lance dans une action judiciaire longue, coûteuse, autant qu’inutile… Il y a un danger à nous faire espérer quoi que ce soit d’institutions qui, structurellement, ne peuvent pas le faire.
J’entends “en attendant on bloque”. Ok il faut bloquer, mais en attendant quoi ? Que l’État sorte du capitalisme ? Il ne peut pas ! Chercher à faire de l’État un acteur du changement, ou un interlocuteur dans une semaine, un mois, six ans… C’est perdre un temps précieux alors qu’il y a urgence.
Le citoyennisme renforce l’État, la non-violence le protège, alors qu’on crève de ne pas l’abolir.
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