Improvisations (le podcast)
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Improvisations (le podcast) episodes

  • Pardon : le fardeau de la liberté
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180411fardeau.mp3
     
    Le Chat du pasteur, ce joli blog que rédige une jeune pasteure, évoquait l'autre jour la question du  pardon. Et l'auteure observait que le pardon - le vrai pardon : celui qui concerne les choses impardonnables - était certainement dur et difficile, voire impossible, aux victimes, à ceux qui pardonnent ; mais qu'il était également dur, et souvent repoussé, par les bourreaux et les méchants, ceux à qui il est pardonné.
    Cette réflexion est très juste et je me demandais pourquoi les choses étaient ainsi. Et je pense en définitive que le pardon est parfois fui parce qu'avec le pardon arrive la liberté et que cette libération est aussi un fardeau.
    Quand Jean Valjean, arrivant chez Monseigneur Myriel, répond à ses bontés par le vol, il joue son rôle : ancien bagnard, il fait le mal et vole. C'est son rôle d'ancien bagnard que d'agir ainsi ; il répond parfaitement à ce que la société attend de lui, à cet habit que les hommes ont jeté sur ses épaules, à cette identité sociale contre laquelle il peste mais dans laquelle il est au bout du compte bien confortable de se lover. Pas la peine de réfléchir, pas la peine de décider ; on fait ce qu'on attend de nous.
    Avec le pardon, la mise en scène qui faisait sue tout était sous contrôle et que rien n'était à décider, éclate. Non seulement Jean Valjean, libéré du poids de sa faute et du risque de devoir retourner au bagne, prend le poids de sa culpabilité ; mais il est surtout libéré de la chaîne invisible, du boulet invisible qu'il traînait depuis le bagne. Le pardon lui permet - le force - à ne plus se voir comme un ancien bagnard, à ne plus se contenter de ces vêtements dont la société habillait son corps, et lui donne l’opportunité de sortir de ce rôle là pour mener sa vie comme il l'entend. Et c'est alors, par la vertu du pardon, qu'il peut décider de devenir Monsieur Madeleine.
    Mais cette liberté est un fardeau ! On a beau pester contre cette identité sociale qu'on traîne avec nous, l'avoir est tellement confortable ! Tellement paresseusement confortable ! Cette identité nous dicte notre conduite sans que nous ayons besoin d'y réfléchir : méchant, nous agissons méchamment ; gentil, nous agissons gentiment ; infidèle, nous agissons infidèlement ; naïf, nous agissons naïvement ; vicieuse, nous agissons vicieusement, et tout à l'avenant. Nous nous plaignons de ces rôles mais il est tellement reposant de les tenir ! 
    Le pardon fait éclater ces cadres. Avoir été pardonné nous rend libre de ces identités sociales et nous oblige à prendre en main notre liberté, à agir comme si nous venions de venir au monde, sans ne plus être guidés par un destin qu'il était si pratique de suivre. Et cette libération est aussi un fardeau.
    C'est pourquoi les religions dans lesquelles les fautes peuvent être pardonnées présentent le paradoxe de paraître faciles et d'être en fait très exigeantes. Parce que à qui est pardonné s'impose la liberté.
    10 min
  • Le loup et l’agneau
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180410loupagneau.mp3
     
    Ce qui choque profondément dans la fable Le loup et l'agneau, ça n'est pas que le loup mange, au bout du compte, l'agneau ; car les loups et les agneaux sont ainsi faits que les loups mangent les agneaux : ce sont des animaux qui exercent leur puissance jusqu'au bout, sans retenue ; ils ne connaissent pas le Tsimtsoum et le renoncement.
    Ce qui choque, c'est que le loup tente d'habiller ce qui n'est que son instinct et sa volonté de puissance, ce qui n'est que sa force, par de la raison.
    Le problème n'est pas que les arguments qu'il donne sont faux et s'écroulent au fur et à mesure : seraient-ils chacun justes que le scandale n'en serait pas moins grand.
    Car ce qui est fondamentalement scandaleux et ce qui nous étreint est le fait que le loup cherche des raisons là où il n'y a que l'expression de la force. Là est la mauvaise foi radicale, là est le mensonge radical : si le loup mange l'agneau, c'est qu'il est puissant et que l'agneau est faible. mais il prétend revêtir cette volonté de puissance qui est noirceur de l'habit de lumière de la raison. Là est le crime contre la vérité.
    Nous avons tous des occasions d'agir ainsi, en employant, à l'appui de nos thèses ou de nos désirs, des arguments qui ne sont pas forcément tous facialement ou factuellement faux mais dont nous savons, au bout du compte, qu'ils sont mensongers et empreints de mauvaise foi, qu'ils ne sont pas véridiques. Et les employer est une violence. Une vraie violence.
    La raison du plus fort est toujours la meilleure :
    Nous l'allons montrer tout à l'heure.
    Un Agneau se désaltérait
    Dans le courant d'une onde pure.
    Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure,
    Et que la faim en ces lieux attirait.
    Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
    Dit cet animal plein de rage :
    Tu seras châtié de ta témérité.
    - Sire, répond l'Agneau, que votre Majesté
    Ne se mette pas en colère ;
    Mais plutôt qu'elle considère
    Que je me vas désaltérant
    Dans le courant,
    Plus de vingt pas au-dessous d'Elle,
    Et que par conséquent, en aucune façon,
    Je ne puis troubler sa boisson.
    - Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,
    Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
    - Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?
    Reprit l'Agneau, je tette encor ma mère.
    - Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
    - Je n'en ai point.
    - C'est donc quelqu'un des tiens :
    Car vous ne m'épargnez guère,
    Vous, vos bergers, et vos chiens.
    On me l'a dit : il faut que je me venge.
    Là-dessus, au fond des forêts
    Le Loup l'emporte, et puis le mange,
    Sans autre forme de procès.
    6 min
  • « Le beau est ce qu’on désire sans vouloir le manger »
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180406lebeau.mp3
    oeuvre
    "Le beau est un attrait charnel qui tient à distance et implique une renonciation. Y compris la renonciation la plus intime, celle de l'imagination. On veut manger tous les autres objets de désir. Le beau est ce qu'on désire sans vouloir le manger. Nous désirons que cela soit."
    écrit Simone Weil, dans La pesanteur et la grâce. Et cela s'applique parfaitement à ces œuvres musicales ou picturales dont la seule présence nous ravit (Je reviens à cet égard et corrige le propos tenu dans l'enregistrement : c'est la présence du beau qui nous ravit, et non pas seulement de savoir qu'il existe. Présence, audition, vision, car la seule connaissance de son existence, le "savoir qu'il est" ne comble en réalité pas pas notre désir, ne suffit pas à notre plénitude ; nous avons, même pour le beau, envie d'autre chose que d'une connaissance ; notre désir n'est pas seulement désir que cela soit, il est aussi désir de connaître, désir de présence, même sans toucher. Au demeurant, Simone Weil emploie elle-même le verbe désirer qui implique une volonté en oeuvre et qui ne se conçoit pas dans un sens entièrement passif.)
    Mais dans un autre chapitre, Simone Weil écrit à peu près la même chose à propos de l'amour entre les êtres : "Aimer purement - écrit-elle - c'est consentir à la distance, c'est adorer la distance entre soi et ce qu'on aime.".
    Il y a, au fur et à mesure qu'on avance dans ces mots, un glissement de sens. Consentir à la distance, oui. L'adorer ; cela dépend de la façon dont on comprend le terme. La distance, ce peut être ce dont parle Michel Serres dans l'Art des ponts, ce respect de l'autre qui conduit à l'aimer sans vouloir le posséder comme on le ferait d'une chose ; cette distance là est une autre manière de parler de la chasteté. Mais cette distance là n'a rien à voir avec la distance physique, avec l'éloignement.
    Toute la difficulté et la beauté de l'amour sont là : dans cette tension perpétuelle, qu'il faut maintenir et construire, entre la distance et la proximité. Construire un pont, qui à la fois relie et laisse la distinction.
    3 min
  • La chasteté de l’eau
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180404chastete.mp3
    Laudate si mi signore per sora acqua la quale e multo utile et humile et pretiosa et casta.
    Loué soit mon seigneur pour (mais également : au travers de) la sœur eau, laquelle est très utile et humble, et précieuse, et chaste.
    Dans le Cantique de frère soleil, François qualifie l'eau de chaste et je me demandais l'autre jour pourquoi.
    Célestine m'a signalé que "chaste" était synonyme de "pur" et elle a raison. Toutefois, les deux mots ne sont pas exactement synonymes. Il y a, me semble-t-il, dans : "chaste", un approfondissement, un au-delà de la pureté.
    L'eau ne se contente pas d'être pure ; elle purifie. Elle n'est pas seulement une pureté passive mais une pureté au carré, une pureté agissante qui purifie le monde. Elle n'est pas vertueuse d'être intouchée (il n'y a d'ailleurs aucune nécessité qu'elle le soit) ; elle est vertueuse de répandre sa vertu en dehors d'elle et de rendre le monde meilleur, comme une grâce ou une sainteté. Si elle ne peut être souillée, ce n'est pas parce qu'elle fuit les choses sales mais parce qu'elle purifie ce qu'elle touche.
    Là est aussi la chasteté ; non pas dans le fait de ne pas avoir été touchée, non pas dans la continence mais dans le fait de porter en soi sa pureté, d'agir de facon pure, de telle manière que rien ne puisse l'atteindre - comme rien ne peut atteindre la dignité qu'on porte en soi.
    Car au bout du bout, au terme d'un de ces renversements qu'on commence à connaître, la vraie pureté, que François appelle chasteté, n'est nullement de l'état ; elle est de l'intention et de l'action . Peu importe ce qu'on est, peu importe d'où l'on vient ; importe seul où l'on va, ce qu'on devient - et la façon dont on le devient.
    5 min
  • Nudité
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180401nudite.mp3
     
    Il m'est brusquement apparu hier, dans la journée, que, depuis plusieurs mois, les rêves que je fais (et du détail desquels je ne me rappelle pas) ont un point commun qui leur donne leur coloration singulière : j'y suis nu. A demi-nu, plutôt puisque j'ai le torse habillé et que c'est en dessous de la ceinture que je ne porte pas de vêtements, laissant voir les fesses et l'autre côté aussi.
    Je fais, dans ces rêves, des choses diverses (qui, dans la sorte d'écho mental que j'en conserve, sont plutôt bonnes et positives) mais je suis toujours, les faisant, entravé et retenu par cette nudité que je dois toujours chercher à cacher, ce qui m'oblige à me tenir tordu, à garder les genoux ployés pour marcher ou courir, et à, une fois faites les choses que je devais faire, revenir vite me cacher pour éviter d'être trop vu, inquiété ou arrêté. Cette semi-nudité ne m'empêche pas d'agir, ni d'aller et venir mais elle me gêne et me retient, comme le feraient les ailes rognées d'un oiseau.
    J'ai ce matin, avant de prendre mon micro pour raconter cela, cherché sur Internet ce que cette nudité onirique et obsessionnelle pouvait bien signifier. Bien des significations lui sont données, qui ne sont pas très favorables.
    Mais j'ai d'autres repères : des souvenirs de conversations (réelles ou imaginées), sur ce sujet, avec mes parents, avec Katia, avec mes enfants. Et puis les chemins sur lesquels, ces derniers jours, ma pensée a cheminé. Je ne peux, en effet, m’empêcher de faire le lien entre cette prise de conscience soudaine et les réflexions que je mène, depuis quelques jours, sur la chasteté : que la conscience de la nudité qui habite mes rêves m'apparaisse au moment même où je réfléchis aux paroles de François sur la chasteté de l'eau (et plus avant, sur la notion de chasteté), cela ne me paraît pas être un hasard.
    3 min
  • Salle de la Fontaine
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180329fontana.mp3
    J'avais une réunion, hier, dans ce qui est peut-être la salle du conseil d’administration d'une grande entreprise italienne. Salle cossue et ample, meublée d'une longue table de travail et, accrochés au murs, des tableaux représentant les visages des principaux dirigeants de l'entreprise depuis sa création à la fin du XIXème siècle.
    Et puis il y avait - et c'est ce qui donne son nom à cette salle - une sorte de fontaine en marbre, avec une grande vasque, sur le rebord de laquelle était gravé le vers que François consacre à l'eau dans son Cantique de frère soleil :
    Laudate si mi signore per sora acqua la quale e multo utile et humile et pretiosa et casta.
    Loué soit mon seigneur pour (mais également : au travers de) la soeur eau, laquelle est très utile et humble, et précieuse, et chaste.
    Il y avait un apparent paradoxe dans la confrontation de ce vers, qui loue l'eau pour son humilité, à cette galerie de portraits de dirigeants. Mais l'on revenait vite de cette première impression : de ces personnages bien habillés et qui avaient posé pour le peintre, les noms étaient oubliés. On ne retenait plus d'eux, désormais, que leur visage, avec leur regard, et le fait que, dans leur rôle de dirigeant, ils avaient fait ce qu'ils pouvaient : ils avaient, comme de bons ouvriers, oeuvré pour leur entreprise et, au delà de celle-ci, pour leurs contemporains : ils étaient devenus anonymes et n'étaient plus - ce qui est beaucoup - que les visages sans nom d'hommes (car il n'y avait pas de femmes...) ayant bien fait leur travail au service des autres. Utiles, ils l'avaient été ; et dans la mort, ils étaient finalement devenus humbles comme l'eau.
    Et puis il y avait cette phrase curieuse de François.
    Que l'eau soit très utile, humble et précieuse, qui en douterait ? Mais pourquoi François la qualifie-t-elle de chaste ? Pourquoi cet adjectif qui paraît ici incongru ? J'y reviendrai car il y a sûrement dans cela des choses à comprendre sur la chasteté.
    6 min
  • Pitoyable
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180327pitoyable.mp3
    Il est question, dans Les Misérables, d'un personnage dont Victor Hugo écrit qu'il était pitoyable. Et il utilise ce mot dans son acception première, qui signifie : capable de pitié, susceptible de pitié.
    Le sens du mot a, on le sait, évolué beaucoup depuis. "Pitoyable", cela signifie plutôt, aujourd'hui, quelqu'un qui fait pitié. On a une évolution comparable, quoique non achevée, avec le mot : "gentil". "Gentil" vise au départ une personne bienveillante, douce, ayant de bons sentiments. Mais à ce sens premier, qui demeure, s'ajoute désormais celui de personne naïve, un peu bête, qui croit tout ce qu'on lui dit et n'est pas très futée. Et à l'autre bout du spectre, le mot "terrible", qui ne se disait d'abord que d'une chose effrayante et redoutable, se dit de plus en plus d'une chose grande, spectaculaire et attrayante.
    Ces évolutions illustrent d'une autre manière cette beauté du diable dont je parlais hier dans mon autre blog : nous disons aimer le bon et le bien mais d'une personne qui n'est que bienveillance et gentillesse, nous considérons vite qu'elle n'est plutôt que bêtise et mièvrerie. Nous disons ne pas aimer la violence et ce qui effraie, mais de ces choses là, les mots disent à quel point, en vrai, ils nous séduisent et nous tentent... Le bien, oui, mais pas que ça car il est, laissé seul avec lui-même, ennuyeux et fade ; le mal, non, bien sûr - mais un petit peu tout de même car du piquant rend les choses plus agréables encore...
    A un bien qui serait parfaitement bien, nous préférons celui que vient enrichir une dose de son contraire. C'est ce que nous appelons le sel de la vie et le piquant des choses, ce grain d'acidité et de contrariété qui sublime les choses comme le grain de beauté sublime un visage qui, sans lui, serait parfait mais moins plaisant...
    Nous aimons la paix mais des dizaines de milliers d'années d'histoire donnent à penser qu'à cet amour, se mêle un certain ennui. C'est pourquoi, régulièrement, à la paix, succèdent les combats et les guerres. On pourra accuser les rois, les marchands de canons et les totalitarismes mais qui ne voit qu'il existe à la guerre, au delà de tout cela, une cause plus profonde enfouie au coeur de nous : vient toujours un moment où la paix nous pèse...
    Besoin incessant de verser du sel dans la douceur des choses, incapacité qui nous fait et que nous sommes de ne pouvoir nous satisfaire du seul bien et de la seule beauté. Là aussi est profondément le diable en nous et le signe de la chute. Là aussi, là fondamentalement, là seulement (et non certes pas dans l'amour charnel).
    Il est inutile de s'en plaindre car nous sommes ainsi faits : c'est cela qui nous fait hommes. Mais tournant un peu les choses, on peut aussi, à la lumière de cela, comprendre ce qu'est un cheminement possible : apprendre, tout en restant homme, à surmonter cette négativité ancrée au fond de nous.
    Peut-être est-ce à cela que Katia pense quand elle parle d'apprendre à ne plus trouver normal ce qui n'est pas normal.
    PS : dessiner des coeurs dans l'immaculé, est-ce une autre expression de ce vice ?
    9 min
  • Vérités poreuses et vérités étanches
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180324poreux.mp3
     
    Il y a des vérités poreuses et des vérités étanches.
    Les vérités poreuses sont gentilles et, même voilées, peuvent être perçues : plongées dans l'erreur, elles laissent échapper des bulles, un parfum, une couleur, des effluves - que sais-je ? -  qui font qu'elles peuvent, avec un peu d'attention (et l'attention sert aussi à cela), être devinées. Je pense ce que je pense, suis dans l'erreur peut-être mais, au fond de moi, quelque chose proteste, hurle ou murmure, qui me donne à penser que tout n'est peut-être pas aussi serein, aussi dépourvu de nuages que je voudrais le croire. Il y a comme un regret, comme un remords qui, quelque part, d'une certaine façon, se manifeste. Et l'attention aide à percevoir plus en amont ce genre de message.
    Et puis il y a les vérités étanches, les vérités imperméables. Celles-ci ne se révèlent qu'à ceux qui les ont embrassées, ne se découvrent qu'à ceux qui les ont déjà trouvées. A qui est dans l'erreur, elles ne se révèlent pas et sont comme recouvertes d'une cape d'invisibilité qui ne se déchire qu'après le but atteint, quand le dévoilement n’est plus nécessaire. Mais tant que le pied n'a pas été posé sur ce nouveau monde, rien n'y paraît. Il n'y a, devant nous, qu'un océan vide où rien ne paraît se cacher, où rien, apparemment, ne gît. Et ces vérités là, qui sont secrètes et invisibles, qui sont des vérités fières et farouches, concernent peut-être les choses les plus importantes, les choses les plus capitales, les choses essentielles. Et il faut, pour les connaître, se jeter dans le vide, faire acte de foi, de confiance, croire sur parole et sur rien d'autre cette personne qui s'est tournée vers nous, nous a parlé et nous a dit des mots qui en rien ne résonnent en nous, qui n'éveillent ni ne remuent rien.
    Croire sur parole. Suivre, comme le ferait un aveugle, la personne qui nous conduit, la main posée sur son épaule, parce que nous croyons en elle et sans autre raison.
    La musique d'introduction est un extrait du premier morceau de "l'Hiver", dans les Quatre saisons, de Vivaldi, telles que Recomposed par Max Richter.
    6 min
  • Peur
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180322suivre.mp3
    II m'arrive, ces derniers temps, d'aller et surtout de rentrer du bureau à pied. Il fait alors souvent nuit ; les rues sont moins fréquentées qu'elles ne l'étaient pendant le jour ; la lumière, parfois, y est faible - c'est d'ailleurs un des charmes de ces promenades nocturnes
    Parfois, durant ces marches, je suis des personnes. Je les suis non pas parce que je veux les suivre mais parce qu'elles marchent devant moi, que leur trajet est, pour partie, le même que le mien et que, étant derrière elles, je les suis.
    Et souvent, lorsque la rue est désertée et que c'est une femme qui marche devant moi, je sens après quelque temps un malaise qui monte : cette femme, là, devant moi, qui marche dans la rue, a entendu mon pas et une petite angoisse est apparue. On le sent à son propre pas qui se fait plus mécanique, à une raideur du tronc, à des esquisses de regards jetés en arrière.
    Quand cela arrive et que je le ressens, j’essaie par divers moyens de dénouer la tension : je tousse, ralentis, accélère, change de trottoir, tente de manifester d'une façon ou d'une autre ma bienveillance et mes bonnes intentions. Mais les sourires, les yeux gentils, l'attitude amicale, cela ne se voit guère quand on marche derrière une personne et qu'elle marche devant nous.
    Provoquer ainsi, même petitement, l'angoisse et la peur, par son seul pas, sa seule présence, c'est très dégradant. Le malaise que j'éprouve alors est certainement moins fort et moins désagréable que celui de cette personne qui se croit suivie et me craint mais c'est désagréable.
    Triste monde que celui dans lequel les hommes font peur aux femmes.
    5 min
  • Chaque jour, perfectionner le jour
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180320rite.mp3
     
    "Chaque jour, perfectionner le jour.
    A chaque fois, sans espoir de succès, essayer de faire mieux"
    J'ai trouvé ces deux phrases, cette sorte de Todo, dans le blog d'un nonne zen vivant au Québec, une "nonne urbaine" comme elle se nomme elle-même, qui décrit ainsi ses journées et sa tâche.
    Faire mieux, faire mieux chaque jour. Suivre le rite non pas pour tomber dans le mécanique et la routine - ce à quoi il conduit souvent certainement -  mais pour y mettre toute son attention et profiter de ce geste répété, inlassablement répété jour après jour, pour jour après jour l’améliorer et le perfectionner.
    Laver mieux la vaisselle, ouvrir mieux son cadenas, aimer mieux, marcher mieux, travailler mieux. Utiliser l'occasion qui nous est donnée de pouvoir presque indéfiniment reprendre le geste que nous avons à faire, la tâche qui nous a été confiée, la relation que nous avons nouée pour, touche par touche, point par point, petit à petit, faire mieux que nous n'avions jusqu'alors fait.
    Elles ne sont pas si courantes, les occasions que nous avons d'améliorer ce que nous faisons. La vie passe, le fleuve du temps coule et les choses ne sont jamais tout à fait les mêmes que ce qu'elles avaient été. Il n'y a, dans l'absolu, jamais vraiment de deuxième chance.
    Mais on peut, à force d'attention, perfectionner le quotidien. A tout le moins s'y essayer. Ce n'est pas peine perdue.
    PS : en introduction sonore, Bayaty, de Georges Gurdjieff, joué par Anja Lechner et Vassilis Tsabropoulos.
    6 min

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Foin des préparations et des textes pensés ! Voici des mots cueillis aux lèvres.