Improvisations (le podcast)
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Improvisations (le podcast) episodes

  • Au salon des artistes français
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180214artistes.mp3
    Je suis allé hier au Salon des artistes français, où expose mon oncle, Michel Averseng, dont j'ai déjà parlé.
    Louis de Broglie, par Michel Averseng
    Et comme à chaque fois que je vais dans ce salon, je sors étonné - et disons le vrai mot : bouleversé - par la diversité des œuvres qui s'y exposent.
    Ce n'est pas du tout que je les aime toutes - il s'en faut de beaucoup ! - mais préférences et dégoûts (je ne connais pas de véritable antonyme à préférence) pèsent peu par rapport à l'émerveillement que suscite cette diversité d'inspirations, de techniques, de sensibilités, de tonalités : c'est le même sentiment, le même vertige que celui qui m'étreignait lorsque, étudiant, je passais de longues journées à la Bibliothèque nationale et feuilletais de temps à autres le catalogue, dont la numérisation et la mise en base se données accessible par écran commençait juste alors : dans quel abîme de connaissances et de curiosités n'était-on pas plongé à la lecture de tous ces sujets de livres, de tous ces sujets de thèses, de toutes ces réflexions menées sur les questions les plus extraordinaires et les plus sibyllines, sur les thèmes les plus abscons et les plus incroyables !
    Il y a là des mondes, une infinité de mondes, de perceptions et de représentations du monde, qui jaillissent dans les œuvres disparates, les plus singulières, les plus étrangères les unes aux autres, rassemblées sous cette grande verrière.
     Et l'on se dit, à ce spectacle plein de couleurs et d'idées, à cet immense capharnaüm qui n'a ni queue, ni tête, qui part dans tous les sens et toutes les dimensions, qu'une richesse incroyable s'exprime en ce lieu et en cette occasion, qui fait percevoir et toucher du doigt que chaque être, que chaque homme, que chaque enfant, porte en lui tout un monde, et peut-être même toute une diversité de mondes.
    Aussi faibles, fragiles, limités dans notre vie et nos moyens, pauvres de force et d'intelligence, que nous soyons, nous sommes, chacun, porteur d'un monde infini et peut-être éternel.
    "C'est Mozart qu'on assassine" écrivait Antoine de Saint-Exupéry à la fin de Terre des hommes, parlant des femmes, des hommes et surtout des enfants que les cahots de l'histoire poussaient dans le chaos du temps.
    C'est ce que j'ai ressenti hier, en déambulant dans les allées du salon : en chacun d'entre nous gît un monde qui ne demande qu'à naître. Encore faut-il lui en laisser le temps et le loisir, lui permettre d'advenir et d'éclore.
    Et c'est aussi pour ça que, en ce jour d'amour et de Saint-Valentin, doivent être défendus ceux qui - Ô scandale ! - sont jugés pour avoir aidé des migrants.
    5 min
  • Le malentendu
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180212malentendu.mp3
     
    Petit malentendu, hier soir, avec l'aimée, qui n'a trouvé son dénouement que quand l'un des deux a essayé de comprendre ce que l'autre pouvait bien vouloir dire.
    Très souvent, c'est justement quand on essaye de comprendre ce que l'autre a bien pu vouloir dire qu'on fait naître l'incompréhension. Parce qu'au lieu de lire ce qui a été écrit et d'écouter ce qui a été dit, on plaque sur la pensée de l'autre et sur ses sentiments nos propres pensées, nos propres sentiments.
    Mais, parfois, comme hier, c'est le contraire. Il se passe alors ce que dont Michel Serres parle, dans La légende des Anges, quand il évoque les conversations véritables, les vraies communications, les vrais éch-anges : on arrive, de façon presque miraculeuse, dans le déhanchement du corps et de la tête qui se portent vers l'autre, vers sa voix et sa bouche, dans le déhanchement plus subtil de l'esprit qui devient tout attention, à accueillir sa pensée, avec sympathie et empathie.
    Et le malentendu, alors, qui se nouait, se dénoue.
    Essayer de comprendre l'autre est ainsi une de ces choses ambiguës dont le sens, la portée et au fond la qualité varient du tout au tout selon la façon dont il est procédé. Ça n'est même pas l'intention, ici, qui est en cause, mais plus simplement la manière.
    La manière qui change tout.
    5 min
  • En passant devant Saint-Augustin
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180210saintaugustin.mp3
     
    Inspiré par la neige qui tombait ces derniers jours à Paris, j'ai modifié mes habitudes et viens et reviens du bureau  à pied. C'est une longue promenade, mais elle est belle et agréable dans la capitale revêtue de blanc.
    Hier soir, j'ai changé le trajet ordinairement suivi et suis passé par Saint-Augustin, cette grande église construite par Baltard (et non par Gustave Eiffel, comme je le prétends à tort...) au cœur du VIIIème arrondissement.
    Saint-Augustin, cela éveille plusieurs choses en moi : Augustin, tout d'abord, le Berbère, ce père de l'Eglise dont l'intelligence et la puissance de travail me fascinent mais pour qui je n'ai finalement pas une grande sympathie.
    Charles de Foucauld, sculpté par Michel Averseng
    Saint-Augustin, c'est aussi cette grande église, dont le haut dôme se voit à travers tout Paris, et qui fut le lieu où Charles de Foucauld trouva la foi et se convertit.
    Charles de Foucauld, je l'ai d'abord connu pour son journal de la traversée du Maroc, écrit dans les années 1880, cet extraordinaire récit d'un Maroc alors terre inconnue dont il décrit avec minutie les paysages et les personnages, révélant un monde superbe. Et puis, revenu à Paris, Charles trouve la foi dans cette église et tourne le dos à sa vie très dissolue pour devenir le Charles de Foucauld des légendes, ce père blanc s'élevant contre sa hiérarchie pour aller porter la religion et le secours dans les déserts oubliés des hommes en Algérie, au Maroc, en Palestine. Un homme plein de force mais plein d’orgueil aussi me semble-t-il malgré ses serments d'humilité, un homme dur, et d'abord vis-à-vis de lui-même, menant une vie d'autant plus rude que sa jeunesse fut dissolue mais qui, lui aussi, fascine. Et mon oncle, Michel Averseng, avec lequel j'en ai parlé, admire cette grande figure qu'il a sculpté (en pied et non en buste comme je le déclare par erreur), mêlant à la raideur du corps l'inclinaison plus humble de la tête. Et à chaque fois, Saint-Augustin éveille ce souvenir en moi : Charles de Foucauld, sa conversion, cet homme portant sa bure dans le désert et mon oncle qui l'a ainsi représenté.
    Et puis hier soir, quand je suis passé devant l'église, les lumières étaient étranges. Je sais que la cellule sensible de mon téléphone rend les couleurs d'une autre façon que l’œil mais je sentais, à l’œil, qu'une photo pouvait être tentée malgré la nuit tombée. Ce que je fis.
    Et la photo, effectivement, est étrange : les nuages qui forment le fond de la scène apparaissent verdis ;  la croix, tout en haut du dôme, est comme illuminée ; la lumière orange du réverbère à lampe de sodium jaillit comme en rayons d'un lampadaire pourtant invisible, et certains de ses rayons croisent sur leur chemin, de petites feuilles ou de petites branches qui éclatent comme des étincelles. Et l'on croirait voir, dans la nuit parisienne, le tableau d'un miracle sur fond d'église russe !
    L'église Saint-Augustin
    7 min
  • La Musique (à propos d’Orphée, de Jóhann Jóhannson)
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180206orphee.mp3
     
    ...Il y a la musique.
    Rien de plus artificiel que la musique ; rien de plus humain et seulement humain.
    Mais à travers ces voix qui s'élèvent et retombent, on perçoit la fragilité des êtres, la brièveté de la vie et l'immense beauté qu'elle recèle et qui est éphémère.
    L'homme est capable de tant de barbarie ! de tant de choses affreuses !  Mais de cela aussi, il est capable. Et là est sa grandeur.
    On entend l'hymne orphique dans Orphée, de Jóhann Jóhannson. Le texte est tiré des Métamorphoses d'Ovide (Livre XII).
    "Umbra subit terras, et quae loca viderat ante,
    cuncta recognoscit quaerensque per arva piorum
    invenit Eurydicen cupidisque amplectitur ulnis;
    hic modo coniunctis spatiantur passibus ambo,
    nunc praecedentem sequitur, nunc praevius anteit               
    Eurydicenque suam iam tuto respicit Orpheus." 
     
    "L'ombre d'Orphée descend dans l'empire des morts. Il reconnaît ces mêmes lieux qu'il avait déjà parcourus. Errant dans le séjour qu'habitent les mânes pieux, il y retrouve Eurydice, et vole dans ses bras. Dès lors, l'amour sans cesse les rassemble. Ils se promènent à côté l'un de l'autre. Quelquefois il la suit, quelquefois il marche devant elle. Il la regarde, et la voit sans craindre que désormais elle lui soit ravie."
     
     
     
    Jóhann Jóhannson est mort le 9 février 2018.
    3 min
  • L’attention et l’insouciance
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180202legerete.mp3
     
    On peut, sur, une plage, admirer chaque grain de sable, car chaque grain de sable est une merveille à qui sait le regarder. On peut aussi, sur cette même plage, prendre un immense plaisir à marcher, courir, sauter et à sentir, sous ses pieds, des millions de grains de sable indistincts dont on ne sent que l'abondance et qu'on traite sans égards, sans y faire plus attention que ça, avec insouciance. Et le plaisir de la vie est alors dans cette attitude, luxueuse et légère, de désinvolture, dans cette sorte d'immediateté et d'innocence.
    Je pensais à cela dans la nuit, me rappelant cette photo prise hier soir, au presque carrefour de la rue de Seine et de la rue Mazarine. La photo d'un lampadaire dont la lumière éclaire le vieux mur de l'Institut tandis que la rue de Seine file au loin, parsemée de rares lumières.
    J'aime l'atmosphère qui se dégage de cette image où l'on retrouve un peu de l'ambiance cinématographique de la nuit parisienne, dans ce quartier aux vieilles pierres héritées d'une si longue histoire.
    J'ai pris plaisir à prendre cette photo : deviner le charme de la scène, attendre qu'une voiture soit passée, cadrer, ne pas bouger, et rendre grâce, en définitive, à la beauté du lieu et du moment.
    Mais une autre façon de rendre grâce à cette beaute et à ce charme aurait été de simplement passer mon chemin, de profiter avec innocence et insouciance de cette chose qui m'était donnée et de jouir simplement de ce cadeau du monde.
    Cette deuxième attitude, faite de légèreté, d'insouciance et de désinvolture, est-elle celle qu'adoptent comme spontanément les enfants ? Peut-être. Et peut-être est-elle comme une réminiscence du rapport immédiat, simple, direct, aux choses et au monde que nous avions avant la Chute - que des êtres qui n'étaient pas tout à fait des hommes avaient avant cette naissance de l'homme qu'on appelle la Chute.
    Mais je crois que l'attitude véridique et authentique vers laquelle nous devons tendre en tant qu'homme est, ici comme souvent, d'assumer pleinement notre statut et notre dignité d'homme en tenant simultanément les deux bouts : savoir à la fois jouir du simple plaisir d'être là et pouvoir, au même moment, sortir de ce rapport direct et spontané pour s'émerveiller de la beauté des choses.
    Être à la fois l'innocent et le sage, attentionné et insouciant, un être dont les pieds foulent le sol et dont la tête touche aux étoiles.
    6 min
  • Augustin, Thérèse et le manichéisme : l’exosquelette des règles qu’on se donne
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180201exosquelette.mp3
    Songeant à Thérèse, à son extase et à ce qu'en écrit Pascal Ory ; repensant également à Augustin et à ce qu'en dit le même Pascal Ory, je me disais que je partageais le point de vue de mon ancien professeur sur la pensée de l’évêque d'Hippone. J'ai du mal, moi aussi, à adhérer à cette vision si négative où l'amour du monde et de ses créatures éloignerait forcément d'un amour plus vaste, cette vision au gré de laquelle le vase qu'est notre coeur devrait nécessairement se vider de tout attachement particulier pour pouvoir englober le tout. Augustin dessine un mur là ou je vois une porte ; il denonce une frontière là où je décèle un passage.
    Il me semble que cette conception dualiste du monde témoigne en fait de l'attachement d'Augustin à cette pensée manichéenne qu'il combat de toute son éloquence mais qui n'en a pas moins été la sienne pendant de longues années. Sans doute ne dit-il pas, comme Mani, que le bien et le mal se partagent le monde ; la création, pour Augustin, est toute divine. Mais il y a malgré tout pour lui un monde d'en haut, proche du divin, et un monde d'en bas, celui qu'il appelle "le monde", qui est comme forcément loin de Dieu. Et qui s'attache à ce second monde se détache forcément, selon lui, du premier. C'est soit l'un, soit l'autre car il n'y a pas pour lui de "et" qui soit concevable.
    Cette conception rigide du monde, qu'Augustin partage avec les Manichéens, avec toutes celles et tous ceux qui s'entourent d'une multitude de règles, de disciplines et d'interdits, me semble jouer le rôle d'un exosquelette : c'est parce qu'on craint que notre propre colonne vertébrale ne soit pas assez solide, parce qu'on se défie de nous-mêmes, qu'on se croit faibles et prompts à chuter, qu'on ressent le besoin de construire, autour de nous, des barrières et des grilles sur lesquelles nous nous arc-bouterons pour lutter contre nous-mêmes. Ainsi Tartuffe, incapable de maîtriser lui-même ses désirs, demande-t-il aux femmes de couvrir leurs seins ; ainsi les dévots réclament-ils des règles d'autant plus strictes qu'ils se savent faibles devant la tentation.
    C'est un éternel combat, qui ne se joue pas seulement entre les bigots et les libéraux, entre ceux qui s'ouvrent et ceux qui se referment, mais prend place en chacun d'entre nous, à chaque instant, dans la quotidienneté de la vie : saurons-nous nous faire confiance pour choisir la bonne voie ou faut-il, par avance, définir un chemin et des limites qu'il suffira ensuite de suivre, sans plus avoir besoin de nous interroger ?
    7 min
  • L’ironie
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180130ironie.mp3
    Discussion, hier soir, par blogs interposés, avec Esther, à propos du sarcasme et de ces personnes, qu'on connaît tous, qui paraissent ne plus savoir adopter d'autre attitude dans la vie que l'attitude sarcastique : relever toujours ce qui va mal, ce qui prête à moquerie, en mettant les rieurs de leur côté mais en ne se dévoilant jamais elles-mêmes : une grimace qui se serait figée dans un masque. Il y a ainsi des émissions, notamment de télévision, qui ne fonctionnent que comme cela, de façon plus ou moins grossière ou de façon plus ou moins fine et légère, mais fondamentalement ainsi : en pointant, de façon moqueuse et parfois méchante, ce qui ne va pas, ce qui cloche, ce qui est ridicule.
    Derrière le sarcasme, il y a l'ironie, qui est chose bien difficile à saisir, à soupeser, à comprendre car tout y est question de dosage : à petite dose, l'ironie est très bonne ; elle est même beaucoup plus que très bonne ; elle est absolument indispensable : sans ironie, non seulement la vie serait triste et emplie d'esprit de sérieux, mais elle serait très imparfaite : c'est l'ironie qui permet de jeter un regard neuf et rétrospectif sur les choses, d'en déceler les défauts, de pointer les erreurs et les déséquilibres, de prendre de la distance et du détachement. L'ironie est donc indispensable à la création, à la construction, à la qualité. Sans elle, cette création demeurerait définitivement imparfaite, bancale et inachevée car jamais observée sous le regard d'autrui ; elle participe donc pleinement, radicalement au sens propre, du processus positif de création et d'accomplissement.
    C'est à haute dose que les choses se gâtent : à haute dose, l'ironie retrouve en partie sa vraie nature, qui la range du côté des forces destructrices, du côté de l'entropie et de la dissolution (je me rends bien compte de la connotation désagréablement pétainiste de ces propos ; on dirait de l'Emmanuel Berl ; il faut faire avec). L'ironie féroce, c'est cela : détruire, critiquer, saper, faire s'écrouler, mais sans rien remplacer, sans rien mettre à la place.
    Nos sociétés (mais ça n'est pas vraiment nouveau, en fait ; il y a belle lurette qu'il est plus facile, même s'il y faut un talent, de mettre les rieurs de son côté que de faire consciencieusement son devoir) valorisent l'ironie et le sarcasme. Et nous aussi : c'est tellement tentant, parfois, de lancer une formule assassine qui fera mouche, nous posera en vedette et nous évitera, en plus, de devoir plonger nos mains dans l'épaisseur, la moiteur, la viscosité des choses. Mais quel déséquilibre ! Quelques secondes, un bon mot, un sourire esquissé, voire un silence - et voilà toute une oeuvre, le travail de mois ou d'une vie, mis à terre et raillés. Si peu de temps suffisent pour tout détruire de ce qu'il fallut si longtemps pour construire !
    Comme le sel.
    L'ironie est comme le sel. Indispensable jusqu'au point où elle empoisonne. Créatrice jusqu'au point où elle détruit. Entre les deux ou l'un et l'autre. Une de ces choses terriblement précieuses et délicates qu'il faut manier avec mesure car tout y est dans la mesure.
    Tel est l'objet de l'enregistrement de ce mardi matin.
    7 min
  • Photographier
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180127photographier.mp3
     
    Sortant du bureau hier soir, alors qu'il n'était pas trop tard, je suis revenu à la maison à pied, traversant tout Paris et prenant, en chemin, quelques photographies.
    Descendant les marches qui, depuis le pont Alexandre III, coulent vers la Seine, j'ai photographié les péniches, haut perchées sur le fleuve qui montait, à la lumière des réverbères.
    Puis me retournant pour remonter les marches, j'ai aperçu un couple dont la presque silhouette se découpait sur un ciel qui, étrangement, dans le couchant, était bleu malgré la nuit tombée. Et lui aussi, je l'ai photographié.
     
    J'ai continué mon chemin.
    Il m'a conduit à Saint-Sulpice, dont l'éclairage nocturne, associé au reflet calme qui tombait dans la vasque de la fontaine des quatre évêques, faisait penser à ces églises de Pétra, sculptées dans un rocher couleur de miel. Ce fut une nouvelle photo.
    La dernière du jour fut, au bout de la petite rue Servandoni, pour ce lampadaire jaillissant de la nuit et du sol et dont l'éclat, grand pourtant et presque éblouissant, ne suffisait pas, sur la cellule photographique de mon téléphone, à figer le pas des passants qui devenaient ainsi fantômes. On dirait du Brassaï, me suis-je dit, prétentieux.
    Et tandis que je passais d'un endroit à un autre, m'arrêtant ça et là pour fixer des images, je me demandais pourquoi je le faisais, pourquoi, chaque jour, des millions ou des milliards de photographies étaient ainsi réalisées, pas seulement dans le but de garder un souvenir, pas seulement non plus dans celui de montrer qu'on y était, mais pour quelque chose de plus profond et de plus essentiel.
    Photographier la beauté du monde, cela n'ajoute rien à la beauté du monde. La beauté du monde existe sans conscience et n'a nul besoin d'être soulignée, remarquée, honorée, pour être.
    Et pourtant, je crois profondément que le monde est plus riche de la conscience qui y vit et qui peut lui rendre hommage. Sans conscience pour l'admirer, le monde continuera à être magnifique car il n'a nul besoin de nous pour être mais quelque chose d’essentiel sera pourtant et à jamais perdu, la conscience de cette beauté, et la possibilité de lui rendre hommage.
    Photographier le monde et sa beauté, ces instants innombrables où rien ne ne se passe et où pourtant le miracle quotidien advient, c'est rendre hommage, maladroitement peut-être - mais qui sait ? -  à la beauté du monde. C'est lui sourire et lui rendre grâce. Avec le sentiment, peut-être, qu'à ne pas le faire, on manquerait de gratitude.
    Il y a certainement d'autres choses. Il y a certainement aussi, dans l'avidité qui nous prend parfois de tout photographier, cette brusque conscience du caractère éphémère des choses et de nous-mêmes, prise de conscience qui nous pousse, comme Dom Juan, à vouloir tout saisir. Parce que demain nous serons mort, que cette belle femme sera morte, et que le moment improbable de la rencontre de nos yeux avec ce spectacle sera à jamais passé.
    Mais de cela, peut-être parlerai-je une autre fois.
    9 min
  • Danse sabbatique
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180124basses.mp3
    J'assistais hier à la cérémonie durant laquelle le président de l'entreprise où je travaille présente ses vœux aux salariés du siège.
    C'est une cérémonie agréable et attendue, qui permet de dresser un bilan de l'année terminée et de dessiner les perspectives de l'année qui vient, mais aussi de saluer et converser de vive voix avec les personnes avec lesquelles nous avons l'habitude de travailler mais qu'on ne côtoie cependant pas forcément, ou seulement dans un cadre plus formel.
    La règle veut qu'avant le moment quelque peu solennel des vœux proprement dits, un petit film documentaire, réalisé par la direction de la communication de l'entreprise, soit projeté, pour rappeler à l'assistance ce que nous sommes, ce que nous faisons et ce que nous avons fait, les remercier du travail accompli. Et cette année, ce petit film, comme le faisait justement remarquer Jasmina, était fort bien fait, joyeux, coloré, dynamique et plein de jeunesse, sortant du ton légèrement suranné qui fut longtemps notre marque de fabrique.
    Tout aurait donc été pour le mieux s'il n'y avait eu la bande son, qui tentait, par de graves pulsations lancinantes de basses, de nous entraîner malgré nous dans une sorte de mouvement instinctif, de cérémonie sacrée, de danse sabbatique sous-tendue, dominée, rythmée par le chant profond, à la limite du son et de l'infra-son, qui montait du sol et des murs, défonçant nos oreilles et nos poumons, nous faisant tous vibrer d'un même battement subliminal, nous enveloppant dans ses rêts d'ondes et nous poussant à former un même corps, une même unité vitale et vaguement extatique, serviteurs de Baal communiant au sein de la même cérémonie d'envoûtement, comme ces servants de je-ne-sais-plus quel Indiana Jones que la drogue, les psalmodies et l'éclat noir d'un grondement sourd retiennent enchaînés, inconscients, au fond d'une caverne obscure.
    Nous étions là, vibrant sous la puissance des basses et des baffles, animés de ce mouvement primal qui s'imposait à nous, de ce battement instinctif et vital qui pénétrait en nous et nous manipulait.
    Ah ! Ces basses ! Tous les cultes, toutes les églises et tous les totalitarismes ont eu recours à leur immense puissance, celle des orgues et des gongs dans la vibration desquels nous perdons conscience de nous-mêmes et devenons une parcelle d'un ensemble plus grand, la partie d'un tout.
    Pourquoi veut-on toujours que la communion et l'élan collectif passent par une sorte de court-circuitage de l'intelligence ?
    5 min
  • Le genre des qualités
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180122genres.mp3
     
    Discussions, ces jours derniers, avec Nadia notamment (Osmoaku), sur le sexe et le genre des qualités : y a-t-il des qualités qui seraient plutôt féminines et d'autres qui seraient plutôt masculines ou bien tout cela, aussi ancré que cela soit dans nos esprits et nos comportement, ne serait-il que du vent ?
    Je partais clairement de la première position. Dans mon esprit, il y avait des qualités nettement plus féminines que masculines, ainsi la douceur, ce qui ne signifiait ni que cette douceur se trouvât en chaque femme ou absente en tout homme, ni - bien sûr - que la perception de cette différence soit en quoi que ce soit synonyme de croyance en une inégalité entre hommes et femmes.
    A cela, on m'avait opposé de grands auteurs : Pierre Bourdieu, Françoise Lhéritier, qui déclarent qu'il n'y a ici que constructions sociales, représentations culturelles, et que, même si hommes et femmes sont physiquement et physiologiquement différents, cette différence n'a aucune conséquence sur le comportement, la psychologie, la façon d'aborder les choses et d'avancer dans le monde.
    J'étais quelque peu irrité de cette manière de nier ce qui me paraissait être l'évidence, y voyant l'indice de je-ne-sais quelle langue de bois, l'avatar d'une vision politiquement correcte mais radicalement fausse d'envisager les choses, quand je me suis rendu compte que c'était ma propre manière de vouloir absolument répartir telle ou telle qualité entre hommes et femmes, cette volonté de sérier et de classer, de regrouper et de catégoriser, qui était peut-être le signe d'une conception faussée et simplificatrice.
    Que la douceur, en effet, pour reprendre le même exemple, soit, fruit de l'histoire et de longues traditions dans nos contrées, plus présente chez les femmes que chez les hommes, est une chose ; de là à prétendre qu'elle le soit de façon intrinsèque et parce que les femmes y seraient prédisposées, les hommes étant, quant à eux, prédisposés à la grossièreté et à la barbarie, en est une autre, qui ne découle pas forcément de la première.
    Il est plus facile, certainement, de penser la douceur et la barbarie en les attribuant à un sexe ou à l'autre. Mais ce qui m'est apparu ce matin est que la facilité est peut-être ici, comme souvent, mauvaise conseillère parce qu'elle interdit de saisir à pleines mains et à plein esprit l'épaisseur, la complexité, l'inextricabilité des choses, qui sont pourtant la vérité du monde et peut-être le cachet de son authenticité : il est plus difficile de comprendre la douceur, disséminée on ne sait comment entre des êtres de tous sexes, plus difficile aussi de comprendre la grâce, ou la cruauté, la bonté ou la grossièreté, quand on les voit telles qu'elles sont, présentes ici et là, absentes çà et là, que de les ranger, par facilité, dans les catégories simples que sont les genres et les les sexes. Mais la vérité est là, et c'est ainsi que le monde est.
    Tel est l'objet de cet enregistrement.
    8 min

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Foin des préparations et des textes pensés ! Voici des mots cueillis aux lèvres.