Improvisations (le podcast)
Download on the App Store

Improvisations (le podcast) episodes

  • Antigone et l’humour
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180119humour.mp3
    Raymond Aron, évoquant Simone Weil, observait que, même si elle changeait parfois d'opinion, elle demeurait cependant toujours aussi catégorique dans son expression.
    Cette façon d'être (je ne connais pas le substantif associé à l'objectif "catégorique") me paraissant le revers du caractère passionné, entier de Simone Weil, je me demandais s'il existait des qualités qui n'aient pas pour revers un défaut : le manque de distance, le manque d'humour, au fond, des personnes entières, est-il simplement la contrepartie de leur caractère entier ou est-il quelque chose d'autre ?
    Antigone, elle aussi, est terriblement dénuée d'humour. L'humour est le privilège de Créon et il colle à la sorte de je-m'en-foutisme qui caractérise ce personnage (dont j'ai déjà dit que je l'aimais bien) : Mais doit on absolument être dénué d'humour lorsqu'on est droit et entier comme Antigone ? Et faut-il nécessairement être un Créon pour avoir de l'humour ?
    L'humour d'Antigone : un oxymoron.
    Tel est l'objet de cette improvisation.
    4 min
  • Importuner, consentir, transgresser : le premier geste
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180113importuner.mp3
     
    Il y a eu cette tribune, dans Le Monde, de femmes qui revendiquaient le droit d'être importunées ; il y a eu, dans le Libération d'hier, cette autre tribune, de Leila Slimani (je me suis trompé d'auteur, dans l'enregistrement) qui, tout en disant le contraire, disait pourtant aussi un peu la même chose, mais d'une façon que je préfère parce que beaucoup plus positive. Et puis il y eu cette réflexion de Célestine qui observait, quelque part, qu'il y avait une immense différence entre les baisers pris ou volés sans qu'aucun consentement n'ait été recherché et ceux qui l'étaient après que ce consentement ait été, même tacitement, demandé. Dans le premier cas, on était dans la violence, et dans le second, c'était autre chose, même si le message en retour à la demande avait été finalement mal compris.
    J'aimais bien cette distinction, selon qu'un consentement ait été, ou non, demandé. Mais y réfléchissant plus avant, je crois qu'on ne va pas ainsi jusqu'au fond du problème, jusqu'au cœur de la difficulté.
    Il y a, je crois, au tout début de la relation amoureuse (je ne parle évidemment ici que de cela, et non de tout ce qui a fait l'objet des scandales de ces mois derniers), un saut à accomplir qui relève intrinsèquement de la transgression. Il faut que l'une ou l'un pose sa main sur la main de l'autre, sur son bras, sur sa tête, sur ses épaules, le touche, le saisisse, suscite un contact physique qui est ordinairement considéré comme intrusif, comme relevant de l'agression. Aussi tendrement, aussi amoureusement, aussi doucement que ce geste soit fait, il est, par nature, transgressif et va au-delà ce qui est communément admis.
    Cette intrusion, cette transgression est nécessaire parce qu'il faut, dans l'engagement de la relation amoureuse, s'engager, se lancer, s'élancer, et signifier à l'autre que pour lui, on brûle ses vaisseaux et qu'à lui on se livre entièrement. Et sans cette transgression initiale -  qui se fait forcément, me semble-t-il, sans consentement, rien n'est possible.
    Il ne s'agit en aucun cas d'importuner et ce n'est pas de cela que je parle. Mais un saut, en cet instant, doit être accompli qui se passe du consentement donné : on croit, au moment de franchir le pas, qu'il y aura consentement et c'est évidemment cette croyance qui nous fait poursuivre notre geste mais ce consentement n'a pas été donné. Et pourtant on avance et on fait ce geste parce que c'est dans le fait de le faire sans assurance de retour qu'est le premier acte d'amour.
    Lorsque K. a pour la première fois posé ses bras autour de mon cou, elle ne m'a pas demandé mon consentement. Elle a fait irruption dans mon intimité et c'est par cet acte intrusif qu'elle est arrivée dans ma vie. Et c'est très bien ainsi.
    7 min
  • Entre singulier et pluriel
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180111singulier.mp3
    Nous avions hier au bureau, avec Léonore et Antoine, un échange sur une question dont Olivier et moi parlons souvent, qui est celle du nombre des classes de nombres quand le nombre de ces classes est supérieur à un tout en étant inférieur à deux.
    Un exemple permettra de mieux comprendre la question : quand on parle d'une quantité et que cette quantité est supérieure à un million mais inférieure à deux, "million" doit-il s'écrire avec un "s" ou sans ? Est-il de nombre (puisque tel est le nom, je viens de l'apprendre) singulier ou pluriel ?
    Sans doute l'Académie française a-t-elle tranché la question. Mais ordinairement, deux positions existent, dont chacune peut faire valoir des arguments. Les uns observent qu'à moins de deux, on n'est pas encore dans le pluriel, et que "million" est donc forcément de nombre singulier. Ce à quoi les autres rétorquent qu'au-delà de un, on a dépassé l'unité, ce qui justifie que "million" soit considéré comme de nombre pluriel.
    Il est probable, encore une fois, que l'Académie ait tranché, et ce n'est donc pas la dimension grammaticale ou orthographique qui est intéressante, mais bien plutôt la sorte d’abîme qui s'ouvre sous nos pas à la découverte de ce monde qui n'est ni vraiment singulier, ni tout à fait pluriel, abîme qui nous donne une vague idée de ce qu'ont dû ressentir les premiers mathématiciens qui se sont engagés sur le chemin des nombres décimaux.
    Car quel est ce monde étrange qui n'est ni singulier ni pluriel, ou qui est à la fois l'un et l'autre, mi-singulier mi-pluriel, comme sont à cheval, entre des nombres entiers de dimensions, les fractales de Benoît Mandelbrot ?
    Une porte doit être ouverte ou fermée mais il est d'autres choses, qui sont souvent les plus intéressantes, qui peuvent être à la fois l'un et l'autre, et relever du "et" bien plus que du "ou".
    Oh ! infinie richesse du monde !
    5 min
  • La plénitude de l’éclat
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180109plenitude.mp3
     
    François Cheng, dans sa première "méditation sur la beauté", écrit que les êtres tendent vers la plénitude de leur éclat et que là est peut être la définition de la beauté.
    On pense, en lisant cela, aux images d'arbres étendant leurs branches sur les pentes du Mont Lu ou ailleurs, au félin déployant ses muscles dans la savane, à l'harmonie du corps humain quand la jeunesse y fleurit, à la grâce de certains visages. On songe au spectacle des dauphins traçant leur route dans le grand bleu en sautant à travers les vagues, à la fragilité gracile des papillons, à ces grands envols d'oiseaux dans les ciels du soir.
    Mais où est elle, la plénitude de l'éclat, chez le cafard ?
    Il y a des êtres si différents de nous qu'avec eux, rien ne paraît commun. Ils sont autres, peut-être irrémédiablement autres. Ils ne partagent pas la beauté avec nous et nous ne sommes pas toujours certains de partager quoi que ce soit avec eux : et la très chère, si respectueuse de la vie, la respecte-t-elle quand il s'agit de poux ?
    Il faut étudier ces marches, ces frontières, ces lieux sombres du monde et de notre esprit, où nos valeurs, nos amours, notre ravissement devant le monde et la création, notre respect pour la vie, trouvent leurs limites.
    Il y a sûrement des découvertes à y faire.
    5 min
  • L’approche et la fuite
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180108approche.mp3
    Pourquoi aime-t-on la compagnie de ceux qu'on aime ? - m'a-t-on demandé hier. La réponse est probablement moins évidente que je n'y avais d'abord pensé.
    Mais pourquoi, inversement, fuit-on parfois cette compagnie ? Ici encore, la réponse va probablement moins de soi qu'on ne pouvait d'abord peut-être l'imaginer.
    Nous sommes faits de forces et de faiblesses, nouées et entrelacées en nous.
    Tel est l'objet de cette improvisation.
    5 min
  • En appuyant sur la touche « Enter »
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180105toucheenter.mp3
     
    Quand on appuie sur la touche "Enter", quand on jette une lettre dans la boîte, quand on déclare : "Je t'aime" à la personne qu'on aime, on fait advenir à la réalité et au monde quelque chose qui n'était jusqu'alors qu'une potentialité secrètement enfouie en nous. Et simultanément, on précipite dans le néant toutes ces virtualités, tous ces mondes parallèles qui auraient pu devenir réels, qui auraient pu devenir le monde si notre action, nos mots, nos gestes, avaient été différents de ceux que nous avons finalement choisis. En agissant comme nous le faisons, de cette façon singulière qui a été la nôtre, au travers de laquelle nous avons exercé notre liberté, nous donnons naissance à un monde et en abolissons d'autres, façonnant de l'irréversibilité et participant ainsi à la création continue du monde - car jamais le monde ne sera après comme il l'était avant.
    Ce qui a été fait, ce qui a été prononcé, ce qui a été commis, ni rien ni personne ne pourra jamais faire en sorte qu'il n'ait pas été. La lettre est maintenant dans la boîte jaune, irrécupérable, le message électronique est parti et se répand déjà aux quatre coins du monde, et les paroles d'amour que j'avais gardées en moi sont désormais prononcées, m'engageant comme nul silence gardé n'aurait pu jamais le faire. Ce qui est fait est fait ; les dès en sont jetés; plus jamais demain ne pourra être comme aujourd'hui.
    A chaque instant de notre vie, par chacun de nos mots, chacune de nos actions, nous créons le monde et le recréons. Nous produisons de l'irréversible qui s'accumule en larges couches, et qui fait que le temps s'écoule.
    Tel est l'objet de cette improvisation.
    7 min
  • Et toi, que veux-tu faire, plus tard ?
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180103profession.mp3
     
    "Et toi, qu'est-ce que tu veux faire, plus tard ?" - demandait-on l'autre jour à mes enfants, qui, évidemment, ne savaient quoi répondre.
    La question m'aurait-elle été posée, je serais également resté muet. Qu'est-ce que je veux faire plus tard ? Je n'en sais rien. Il y a plein de choses que je voudrais faire demain. Et m'en demander d'en choisir une, de réduire la diversité à une unité, c'est demander l'impossible.
    D'autant plus que, le plus souvent, derrière la question du Faire se profile, insidieusement, celle de l'Etre, qui transparaît dans la suite de la conversation et dans les avis qui, à peine la question laissée sans réponse, fusent sans que rien n'ait pourtant été demandé : "Ah !  mais je te verrai bien être ceci ! " ou "Ah ! j'ai toujours pensé que tu serais cela !". Et voici la nudité de l'enfance revêtue de force d'un uniforme ou d'une armure collante.
    Qu'il faille, un jour, quitter (provisoirement) l'école pour gagner sa vie, peut-être est-ce une nécessité (cela le sera-t-il d'ailleurs toujours ? ça n'est pas certain) et c'est d'ailleurs très bien. Mais qu'on nous demande de considérer cette profession comme l'horizon de nos désirs et, a fortiori comme une définition de notre être, quel gâchis ! quelle réduction !
    Il y a tant de choses passionnantes à faire dans cette vie pas si longue et si peu qui ne le soient pas pour autant qu'on prenne la peine de se pencher sur elles avec attention. Et puis il y a tant de choses qui, chaque jour, jaillissent du temps qui surgit et qu'on ne saurait, à l'avance, prévoir. Et il faudrait, malgré tout cela, avec tout cela, savoir dire aujourd'hui la chose qu'on veut et vers laquelle, de toutes nos forces, il faudrait s'engager ? Quelle étrange conception !
    Je ne sais pas ce que je veux faire plus tard. Plein de choses ! Que je n'aurai aucun regret de ne pas avoir faites si je ne les fais pas car j'aurais fait mille autres choses.
    5 min
  • Bienvenue à 2018
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180101annee.mp3
     
    Sous le martèlement de la pluie
    Sous les rayons du soleil,
    Bienvenue à 2018 !
    2 min
  • Il n’y a pas mort d’homme
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20171231mortdhomme.mp3
     
    Il n'y a pas mort d'homme
    J'ai dû employer cette expression, deux ou trois fois, il y a bien longtemps, et on me la renvoie parfois aujourd'hui comme si elle résumait mon attitude face aux choses et notamment à mes propres fautes : une sorte de jésuitisme tout entier tourné vers ma disculpation puisque la gradation que j'établirais entre les fautes, les erreurs, les crimes, les combats, n'aurait pour finalité que de me permettre de penser que mes propres erreurs, mes propres irrégularités sont au bout du compte vénielles une fois mises au regard du grand océan du mal...
    Mais la question au fond ainsi posée est intéressante. Car à chaque instant, nous devons effectivement choisir l'attitude à adopter vis-à-vis des choses, et la choisir notamment parmi deux attitudes contraires, dont chacune est respectable, honorable, défendable, l'une et l'autre pouvant cependant conduire à des comportements opposés :
    La première attitude, qu'on peut baptiser "absolue", et qui se retrouve dans l'expression "Qui vole un œuf vole un bœuf" insiste sur la continuité du monde, sur son absence de discrétion, au sens mathématique du terme : les choses forment un tout ; le mal, en particulier, forme un bloc ; et ce bloc est insécable : qui commence à entrer dans le mal y est déjà complètement. Le criminel devient criminel au premier crime ; la porte s'ouvre au premier entrebâillement et c'est à la première escapade qu'on quitte le droit chemin. Qui vole un œuf vole donc un bœuf parce qu'au bout du compte, l'entrée dans l'irrégularité est commise au premier pas.
    La seconde attitude, qui se retrouve dans le "Il n'y a pas mort d'homme" dont je parlais au début, envisage les choses d'une façon tout à fait différente, d'un point de vue pragmatique, dans une perspective d'efficacité : il y a tellement de choses à faire, tellement de difficultés à affronter, tellement de combats  à mener que, si l'on veut avoir une chance d'en gagner certains, les plus importants, les plus impérieux, il faut choisir ses combats. Or, choisir ses combats, c'est en privilégier certains et en laisser tomber d'autres qu'on considère comme du menu fretin, qu'on s'épuiserait à poursuivre.
    Chacune de ces deux attitudes a un sens ; chacune d'entre elles est défendable - et au bout du compte, chacune est certainement nécessaire, à un moment ou a un autre. C'est leur coexistence qui est utile et c'est dans la capacité de passer souplement de l'une à l'autre en fonction des circonstances, de ne pas se figer, de ne pas s'arc-bouter dans une idolâtrie de la fidélité, que réside la ligne de crête.
    7 min
  • Ambiguïté des choses
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20171229vibration.mp3
     
    Une blogueuse, observant qu’être gentil semblait parfois nous rendre plus fort et parfois au contraire plus faible, se demandait hier si la gentillesse était une force ou une faiblesse.
    La question est probablement mal posée. Ce n’est pas dans les catégories du fort et du faible que se déploie la gentillesse, et ça n’est donc pas à cette aune qu’il faut l’évaluer. Même si la gentillesse donne parfois une grande force, celle-ci n’est pas son objectif et c’est la dévoyer que de l’utiliser à cette fin. C’est d’ailleurs pour cela que, au regard de la force, la gentillesse est tellement ambiguë, tellement imprédictible et tellement incompréhensible : parfois elle donne ceci, parfois elle donne cela, ceci et cela pouvant être aux antipodes l’un de l’autre.
    Je me disais ce matin que cette incertitude, cette ambiguïté, ce caractère instable et imprédictible, vibrant, de la gentillesse, était peut-être un signal, un indice, du mauvais angle sous lequel nous l’abordions, et qu’il y avait peut-être quelque chose à tirer de cela.
    Je me souviens à cet égard de passages lus dans des livres d’Arnaud Desjardins, de conversations avec Katia, de fulgurations brillantes mais brèves, autant de souvenirs et d'expériences m’ayant donné à penser qu’il suffit parfois de changer de point de vue pour comprendre des choses jusqu’alors restées secrètes ; et la pensée me venait ce matin que, inversement, un comportement incompréhensible ou instable pouvait peut-être marquer l’inadaptation de notre point de vue, la défaillance de l’approche choisie.
    Me rappelant le pendule dont je parlais l’autre jour, je songeais que, pour un observateur qui ne serait capable de percevoir les choses que dans une seule dimension, la ligne, le mouvement du pendule, qui se réduirait à une succession d’apparitions et de disparitions d’une boule dans l’espace, serait magique. Il faut, pour comprendre le mouvement du pendule - comprendre en particulier le fait qu'il se déplace parfois dans un sens et parfois dans l'autre -, le considérer dans au moins deux dimensions, qui sont celles de son plan d’oscillation. Et si l’on veut comprendre aussi le mouvement du pendule dans le laps de temps plus long qui est celui dans lequel ce plan d’oscillation tourne en réaction à la rotation de la terre (ou par immobilité, au contraire, par rapport au centre de l’univers), il faut avoir une compréhension plus englobante encore, et percevoir les mouvements du pendule dans les trois dimensions de l’espace : hauteur, largeur, profondeur.
    Et de même que le caractère incompréhensible et magique des mouvements du pendule pour un observateur unidimensionnel ne fait que marquer l’inadaptation de son point de vue, peut être le caractère incompréhensible et imprévisible des choses les plus importantes ne fait-il que marquer l’insuffisance, la non-pertinence de notre façon de l’aborder. A l’aune de la force et de la faiblesse, la gentillesse est un pur ovni ; elle ne prend sens qu’à condition de changer complètement d’optique, de repère, de dimension. Et l’incompréhension dans laquelle elle nous plongeait n'est en fait que le signal de la nécessité de ce changement de repères.
    Et peut-être est-ce toujours de cette façon que l'imprévisibilité des choses les plus imprévisibles doit être perçue. Comme un appel à chercher autrement cette chose que nous cherchons. Une invitation à opérer un changement d'axe, un basculement.
    8 min

About Improvisations (le podcast)

From the publisher's feed

Foin des préparations et des textes pensés ! Voici des mots cueillis aux lèvres.