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Nous discutions hier, avec une collègue, de la transformation prochaine de notre espace de travail, qui était jusque ici composé de bureaux doubles ou individuels, et qui deviendra, dans quelques mois, un grand open space - puisque telle est la décision de l'entreprise.
Ce qui préoccupait ma collègue, au demeurant adorable et pleine de qualités, était la question de savoir si, dans ce grand chambardement, notre équipe serait traitée équitablement, c'est-à-dire aussi bien que les autres. Or il semblait que non : rapportée à la tête de pipe, la surface dont nous disposerions serait peut-être légèrement inférieure à celle dont disposaient les autres. Et ma collègue alors de m'expliquer qu'il ne fallait pas se faire marcher sur les pieds et que c'était une question de dignité.
Une brusque illumination s'est alors faite dans mon esprit, accompagnée de la conviction intime qu'elle se trompait, et que le lien qu'elle établissait entre le fait de se faire marcher sur les pieds ou non et la dignité était faux, radicalement faux.
Et j'ai alors compris ces longues discussions que j'ai, de temps à autre, avec Katia, à propos du regard des autres et de ce qu'elle appelle la considération, ai fait le lien avec les réflexions qu'il m'est arrivé d'avoir sur le rapport et la différence entre originalité et excentricité, et ai saisi jusqu'au bout ce qui Simone Weil voulait dire lorsqu'elle parlait des droits et des devoirs.
Exprimée simplement (je compléterai plus tard, peut-être), la chose est la suivante : la dignité n'a rien à voir avec les autres ; elle n'est pas donnée par les autres et ne peut pas être retirée par les autres. La dignité émane de soi. Les autres peuvent bafouer entièrement mes droits et me les les refuser tous ; je conserve ma dignité tant que moi-même, je reste fidèle à mes devoirs.
Je suis le seul maître de ma dignité.
PS : Clémentine, Esther et Célestine me font justement remarquer que les mots "dignité" et "considération" sont ambigus en ceci qu'ils visent parfois une sorte de reconnaissance extérieure et parfois un sentiment intérieur (qui n'est pas de "valeur", sinon de valeur en tant qu'homme). Elles ont raison. La dignité dont je parlais, Esther l'a compris, est celle qu'on a indépendamment du regard des autres.
Clémentine soulève par ailleurs le point difficile du lien entre le respect et la dignité. Il peut arriver - et c'est probablement ce que visait ma collègue et amie - qu'on nous manque à tel point de respect, qu'on nous traite si mal, que la dignité paraît exiger qu'on refuse et qu'on se rebelle. C'est vrai. Mais même dans ce cas, c'est nous qui sommes maîtres de notre dignité, capitaine de notre âme, comme le disait Henley. C'est celui qui nous traite mal qui est indigne, et non nous, qui sommes sa victime. Nous ne devenons indignes que si nous-mêmes commettons librement des actes indignes.