Improvisations (le podcast)
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Improvisations (le podcast) episodes

  • « Le scepticisme, cette carie de l’intelligence »
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180318scepticisme.mp3
    "Le scepticisme, cette carie de l'intelligence "
    écrit Victor Hugo à propos de Grantaire, ce personnage qui, dans Les Misérables, tourne autour du groupe d'étudiants que rejoindra bientôt Marius.
    C'est un mot dur, comme Victor Hugo, qui ordinairement perçoit et présente les vertus de ses personnages, en dit rarement.
    C'est un mot dur, et qui va à rebours de notre intuition car celle-ci nous dit que, bien loin d'en être la carie, le scepticisme est une sorte d’achèvement, de couronnement de l'intelligence. Et c'est justement cette idée que Victor Hugo met en cause.
    Le scepticisme est, pour Victor Hugo, quelque chose de fondamentalement négatif et mauvais, quelque chose qui n'est peut-être, au départ, qu'étriqué et peureux, mais qui finit par tout envahir, comme la carie envahit la dent et finit par la tuer, aurait-elle d'abord été saine.
    Le scepticisme, né de l'intelligence comme la carie naît au cœur de la dent, est une sorte de péché contre l'intelligence. Parce qu'il se sert de l'intelligence, parce qu'il se fonde sur l'intelligence mais qu'il en mésuse, qu'il la détourne, que, tout en respectant très précisément les formes, il en viole l'esprit, parce que, ressemblant à l'intelligence, il la trahit et la vide de sa grandeur et de sa générosité.
    Le scepticisme est ce sentiment qui nous envahit au moment de plonger et de croire, de faire confiance, d'accepter, et qui nous retient sur le bord du chemin. Parce que la route est sinueuse, parce que les ombres y sont étranges, parce que cela ne ressemble à rien de ce que nous connaissons et que l'angoisse nous étreint. Et alors nous restons là, effrayés de ce monde étranger vers lequel, bien que faisant les esprits forts, nous n'osons nous avancer. C'est une prévenance, un préjugé qui nous empêche d'aller jusqu'au bout, de nous laisser aller, de lâcher prise, de nous abandonner.
    Mais il n'y a pas que cela. Car on peut ne pas croire. On peut réfuter les arguments et ne pas considérer comme preuve ce qui nous est présenté. On peut refuser et dire : "Non". Mais le scepticisme ne va pas jusque là. Le scepticisme ne dit pas : "Il n'y a pas" ; il dit seulement : "Je n'y crois pas". Et là est son deuxième crime, sa deuxième incapacité à rejoindre l'absolu : une deuxième fois, le scepticisme ne va pas jusque au bout de lui-même ; une deuxième fois il s'arrêt en chemin, restant comme au carré sur le bord de la voie, sans aller jusqu'au bout de cet aveu, de cet engagement. Et cette nouvelle réticence vient s'ajouter à la première, dans une sorte de trahison de la trahison.
    Une nouvelle fois, le scepticisme manque de générosité. Est inauthentique.
    PS : On entend, derrière l'enregistrement de ma voix La prière, une mélodie pour piano et cordres composée par Georges Gurdjieff.
    9 min
  • « Etre grand, c’est épouser une grande querelle »
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180314querelle.mp3
     
    "Etre grand, c'est épouser une grande querelle"
    a dit Shakespeare je-ne-sais-où, la citation étant connue en France parce que Charles de Gaulle l'a reprise en exergue d'un de ses livres.
    Je m'en suis souvenu cette nuit, de cette citation, tandis que je songeais à une remarque que m'avait faite Katia hier, remarque que je n'avais d'abord pas comprise - ou, plus justement, que j'avais d'abord mal comprise, dans son sens et son intention - puis que j'ai comprise plus tard dans la soirée. Et songeant (sans y songer, naturellement - c'est la magie des rêves et des méditations) à cette remarque pendant la nuit, le souvenir de cette citation m'est venu, qui fut éclairé au matin par la lecture d'un passage du Miroir des limbes, d'André Malraux.
    Sans doute ai-je un jour compris le sens de cette formule mais il est certain que, depuis, je l'avais oublié. Le plaisir de la redécouverte, née de la remarque de Katia, n'en fut que plus grand.
    "Etre grand, c'est épouser une grande querelle" ne signifie pas qu'il faille épouser une grande querelle pour devenir grand. Cela signifie que la grandeur est entièrement dans le fait d'épouser une grande querelle. La grandeur n'est pas dans la personne, qui est au contraire humble et soumise à ce qui l'anime ;  elle est entièrement dans la querelle, dans la cause. André Malraux donne comme exemple Bernard, Bernard de Clairvaux, entièrement dévoué à son combat, n'existant que par lui et qui trouve sa grandeur et son éclat dans cet effacement, dans ce dévouement. Charles de Gaulle, avec ses goûts modestes, son refus total de tout enrichissement, est un autre exemple de cette grandeur, de ce rayonnement qui n'est fait que de l'extinction de soi-même, du dévouement total à une cause, de l'incarnation d'un combat : être la France, incarner la grandeur de la France. C'est l'abnégation - ce mot que je n'arrivais à trouver tandis que je réalisais mon enregistrement - d'Etty Hillesum qui devient  l'aide qu'elle apporte et l'amour qu'elle porte, qui ne devient plus que cela.
    Élever des enfants est une grande querelle ; il en est sûrement d'autres  - qu'il faut trouver.
    8 min
  • Des psaumes aux lèvres de Keira Knigthley
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180310keira.mp3
     
    Il y a ce psaume, le 112 ou le 113, cela dépend des numérotations et, au sein de ce psaume, ce verset qu'on connaît par ses premiers mots : Quis sicut Dominus :
    Quis sicut Dominus, Deus noster,
    Qui in altis habitat, et humilia
    Respicit in caelo et in terra ?
    Vivaldi a mis ce psaume en musique (il est enregistré sous le numéro RV 600) et il a eu le génie de signifier le ciel et la terre par l'opposition simple et répétée des graves et des aigus, au milieu desquels une voix féminine s'élève, reliant elle aussi, mais d'une autre manière, le ciel et la terre. Et cette voix (c'est ici celle de Lynne Dawson, dont je prononce très mal le nom dans mon enregistrement - qu'elle veuille bien m'en excuser -, dans l’interprétation des Vêpres pour la nativité de la Vierge dirigée par Jean-Claude Malgoire), qui est profondément charnelle, n'est jamais aussi belle que quand, s'élevant vers le ciel, elle trahit cependant, par un chuintement, son humanité et son incarnation. C'est la grandeur de Dieu qui est chantée mais c'est la grandeur de l'homme, écartelé entre ciel et terre, qui la chante.
    J'écoutais, hier au soir, ce chant émouvant tandis que je traversais Paris. Et j'ai, dans cette traversée, croisé à plusieurs reprises cette affiche, placardée par Chanel, qui fait publicité pour un parfum et où l'on voit Keira Knightley, vêtue d'une robe blanche à dos dénudé, qui avance, tournant le dos mais qui  cependant se retourne vers le passant et lui jette un regard, grands yeux noircis et bouche entrouverte.
    Et ce visage, et ce regard, et cette bouche et son entrouverture me fascinaient, me happaient comme le faisaient, au même moment, la musique que j'écoutais, à la fois si charnelle, si sensuelle, si érotique, si humaine, et si totalement magnifique, si simplement divine. Une musique et un visage qui reliaient l'un et l'autre monde, le ciel et la terre, dans un même mouvement, gracieux et dansant, bouleversant, glorieux.
    Ô, beautés bouleversantes ouvrant des portes vers l'infini !
    9 min
  • « C’est notre ADN »
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180308adn.mp3
     
    Depuis quelques années, les plaquettes et réunions d'entreprises font grand usage de la méthode consistant à citer le nom d'une grande vertu ou d'une grande qualité et de le faire suivre de la formule : "c'est notre ADN" ou : "c'est dans notre ADN". On trouve ainsi un peu partout des slogans du genre : "La bienveillance, c'est notre ADN" ;  "La qualité de service, c'est notre ADN" ; "Le respect du client, c'est notre ADN", et autres fariboles.
    Au-delà de la moquerie que peut susciter le simple effet de mode, la répétition paresseuse d'une trouvaille d'agence de communication, ce slogan dit des choses bizarres :
    D'abord - et je me fais ici l'écho de conversations répétées avec Katia - quand une chose va de soi et est sans ambiguïté, elle n'a pas forcément besoin d'être dite. C'est tout le problème des "Je t'aime" que je passe mon temps à lui répéter ; c'est le problème aussi de ces ADN autoproclamés de ces entreprises, de ces bienveillances, attachements au client et sens du service mis en tête de l'affiche et dont on peut craindre qu'ils ne soient en définitive que des cache-misère, clamés d'autant plus fort que derrière, il n'y a rien ou si peu de choses qu'il serait mieux de les taire.
    Il y a ensuite le fait que, pour une vraie personne comme pour une entreprise, le fait de mettre en avant l'hérédité, le poids génétique, est quelque chose de très ambigu. C'est en effet, d'un certaine façon, prendre de la distance avec soi-même. C'est justifier son action et son comportement  non par un choix délibéré et raisonné mais par une contrainte héréditaire qui s'imposerait à nous, comme malgré nous : je suis bienveillant mais c'est parce que c'est dans mon ADN ; peut-être que si j'étais débarrassé de cet ADN qui me plombe, je serais vraiment comme je veux l'être, au fond de moi, malveillant et méchant.
    Enfin, qu'une personne mette en avant son ADN, qu'elle a vraiment, et qui vraiment d'une certaine façon la dirige, passe encore. Mais le rôle historique, social, humain, d'une entreprise (comme d'un Etat , d'une association, et déjà d'une famille) est de dépasser l'hérédité individuelle pour libérer ces structures de l'emprise de l'ADN, pour leur permettre de voir plus loin et mieux, et pour leur permettre d'abord de s'adapter immédiatement au temps qui passe et aux choses qui bougent. Invoquer leur ADN, c'est justement proclamer le contraire et c'est paradoxal.
    8 min
  • Blanche neige
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180302blancheneige.mp3
     
    Nous sommes revenus hier au village à pied. A notre arrivée, la lune, pleine, se levait, dévoilant sa rondeur derrière les montagnes et les nuages. Spectacle magnifique :
    Plus, tôt, nous étions allés à travers champs, à travers ces champs couverts d'une neige poudreuse et légère qui, comme la lune, était ronde et douce. Et je pensais à ce dont j'avais parlé ici même, à cette douceur, cette rondeur, cette féminité de la neige qui rend doux et féminins, courbes et harmonieux, les lieux qu'elle recouvre. Féminité fantasmée, peut-être mais féminité profonde - au moins pour moi.
    Mais tandis que nous avancions, plus qu'à la rondeur et à la douceur de la neige, c'est à la nature immaculée des paysages auxquels elle s'unit que je pensais : un paysage enneigé devient un paysage immaculé et sans tache, un paysage vierge que rien, jamais, n'a souillé.
    Et pensant à ces mots, qui sont les mots de notre langue, et qui sont des mots si connotés, je pensais à Blanche neige et à ce qu'en dit, dans ce livre lu dans ma jeunesse : Psychanalyse des contes de fées, Bruno Bettelheim : que Blanche neige est blanche comme l'est son sein, sa peau de femme, sa probité candide, et que le rouge sang de ses lèvres est celui du flux menstruel, du flux de la lune, ronde, qui apparut plus tard.
    Et je pensais à ces grands espaces que recouvrent la neige et qu'on dit alors vierges, ces grands espaces dont on dit - et les mots ont un sens - que nul, encore, n'y a pénétré, et dont on dit aussi - et comment ne pas sursauter à cet énoncé, qu'ils sont inviolés.
    Il y a pour partie, dans le plaisir de tracer sa route dans la blancheur immaculée d'un paysage adouci par la neige, un plaisir de nature sexuelle  qui n'est pas tout à fait étranger à celui de la transgression : comme une caresse sur un corps féminin.
    5 min
  • Flocons et visages : distinguer et reconnaître
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180228flocons.mp3
     
    Depuis quelques jours, la neige tombe sur Hauteluce. Elle embellit tout, arrondit et féminise les formes (Il faudra que je reparle de cette féminisation, de cette douceur qui fait la beauté des paysages enneigés !), et donne l'occasion, lorsqu'elle se pose sur des surfaces sombres, d'admirer la beauté et la diversité des flocons.
    Cette diversité est extraordinaire. Et est extraordinaire aussi le fait qu'on sache la percevoir. Encore les flocons ont-ils des formes géométriques qui, même si elles sont complexes (et c'est la leur beauté), utilisent des éléments de base simples. C'est sans doute pour ça qu'on peut les reconnaître.
    Mais pensons aux visages. Quoi de plus extraordinaire que la capacité que nous montrons, dès la prime enfance, à distinguer les visages et, plus encore, à les reconnaître ? A ne considérer que les grandes masses, à s'arrêter aux 95 ou au 99 premiers pour-cents, il n'y a pourtant tien de plus semblable à un visage qu'un autre visage : ce sont toujours deux yeux, un nez, une bouche, et la différence n'apparaît qu'en allant beaucoup plus profondément dans les détails, et d'une façon qu'il est parfois très difficile de dire : la courbure d'un sourcil, le pincement d'une lèvre, l'angle d'un nez, la forme d'une oreille... toutes ces choses qui relèvent presque du domaine de l'indéfinissable - et qui sont évidemment les plus radicalement fondamentales. Et nous savons, du premier coup d’œil, voir cela,
    C'est notre cerveau qui sait cela, nos neurones, nos réseaux neuronaux comme l'on dit lorsqu'il est question d'intelligence artificielle, qui ont appris, très vite, à percevoir ces toutes petites différences qui nous permettent de distinguer au milieu de la foule la plus compacte, les visages et voix de nos parents, de nos enfants, de nos amis, des êtres que l'on aime. De les distinguer alors que c'est de si peu qu'ils se distinguent des autres !
    Nous ne savons pas, en revanche (je ne sais pas, du moins), distinguer réellement deux animaux non domestiques entre eux, nous plus que nous ne savons faire réellement la différence et encore moins reconnaître deux arbres, dès lors que nous ne les voyons plus en situation et implantés dans leur lieu : la forme de leurs branches et de leur tronc a beau différer complètement de l'un à l'autre, nous sommes incapables de les reconnaître.
    Je suis stupéfait par ce double mouvement : l'infinie diversité des êtres et leur ressemblance profonde, pourtant, qui fait que l'accès à la distinction et à la reconnaissance requiert quelque chose qui relève soit de l'instinct ou de la prime éducation (réseaux neuronaux), soit de la science et de l'étude.
    Et maintenant, je pars au village acheter des croissants et des pains au chocolat pour les filles, les enfants, Katia et moi.
    9 min
  • Oublier le sens pour le détail
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180226detail.mp3
     
    Je suis tombé l'autre jour sur le blog d'une religieuse de Jérusalem ou de Bethléem (ou peut-être du Sinaï) qui consacrait un article entier à la question de la méthode qu'il convenait d'adopter pour prendre l'hostie. Partisane de l'hostie posée sur la langue du fidèle, elle reconnaissait qu'un concile ou un pape avait accepté que l'hostie soit prise dans la main mais défendait avec une grande vigueur et presque avec colère le principe de la mise en bouche, qui était à ses yeux la seule pratique véritablement orthodoxe et conforme à la vraie doctrine.
    Il était terrible et triste de voir combien cette femme, qui a probablement consacré sa vie au Christ, à Dieu et à l'amour, était cependant capable de se perdre et de dépenser une immense énergie à une question aussi insignifiante que celle-ci. Comme si, au regard de ce que signifie l'hostie (signification que je ne saisis d'ailleurs pas) la question de la mettre en bouche ou dans la main était d'une importance quelconque. Comme si le message évangélique pouvait dépendre de cela...
    Il y a ainsi des personnes aux pieds desquelles on dépose le monde et qui ne songent qu'à mesurer le nombre de centimètres manquant. Des personnes pour lesquelles on fait des kilomètres et qui vous reprochent d'avoir dérangé leur ordre ménager.
    C'est à leurs semblables que s'adressait Thérèse lorsqu'elle mettait en garde ses sœurs et ses filles contre le défaut, courant mais non véniel, consistant à oublier l'esprit pour la lettre, le sens pour le détail, à se perdre dans le suivi scrupuleux de la règle en oubliant que cette règle n'était qu'un point d'appui pour avancer vers quelque chose de beaucoup plus important qu'elle.
    Une sorte d'idolâtrie...
    4 min
  • La parabole des talents à la lumière de l’amour laissé en friche
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180223talents.mp3
    Il y a, à la fin de Matthieu, une histoire étrange, choquante à la première lecture : la parabole des talents. On y voit un maître, un seigneur qui, devant partir quelques temps pour affaires, confie à ses trois serviteurs son argent en leur demandant de le garder. Le premier serviteur utilise l'argent pour le faire fructifier et, quand son maître revient, il peut lui rendre, outre le capital initial, de gros intérêts ; il est vivement félicité. Le deuxième serviteur a, lui aussi, employé intelligemment la part qui lui avait été confiée et peut rendre plus qu'il n'avait reçu. Quant au troisième, il a été prudent, s'est contenté d'enterrer l'argent qui lui avait été donné et il rend au maître la somme exacte qu'il en avait reçu. Et ce troisième serviteur se fait violemment gronder, gourmander, battre, peut-être, au motif qu'il a mal utilisé l'argent (exprimé en talents, à la fois unité de poids et de compte) qui lui avait été donné.
    C'est une scène très violente, très étonnante, et l'on est surpris de voir à quel point et avec quelle colère est dénoncé ce serviteur qui n'a fait que ne pas prendre de risques.
    Mais je songeais, cette nuit, que cette étrange parabole pouvait être mieux comprise si on l'appliquait à l'amour.
    L'amour qu'on donne à quelqu'un permet ordinairement à cette personne de grandir et de rayonner. L'amour qu'elle reçoit, elle le rayonne et le multiplie et c'est ainsi que, de part en part, petit à petit, la vie grandit et le monde embellit : l'amour particulier donné à une personne se reflète et rejaillit, non seulement vers celui qui l'a donné mais vers les autres : l'amour particulier se mue en amour universel et le monde en est embelli.
    Mais il arrive, parce qu'il y a eu une blessure, peut-être, ou qu'une peur immense est là, qui gît, ou parce qu'on ne croit pas en soi et qu'on préfère détruire plutôt que prendre le risque de la déception - que sais-je ? - il arrive que des personnes à qui de l'amour est donné ne sachent qu'en faire. Elles ne savent pas le faire fructifier, elles ne savent pas le faire prospérer, elles ne savent pas le faire rayonner ; elles ne savent que l'éteindre, l'enterrer, le laisser mourir. Et toute cette énergie qui aurait pu embellir le monde se perd et se dissout.
    Et on comprend alors la colère du maître : celui qui n'a pas su profiter des merveilles - argent, don, talent, amour - qui lui avaient été données et qui avaient été mises à sa disposition, celui qui, par crainte et manque de générosité, a laissé s'éteindre la flamme qui lui avait été confiée, celui-ci a commis un geste vraiment terrible, un vrai crime.
    7 min
  • Honneur et dignité
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180222honneur.mp3
    Nous parlions l'autre jour avec les enfants de l'honneur et de la dignité. Eléonore semblait avoir immédiatement compris ce qu'était la dignité. Dans l'esprit de Balthazar, une certaine confusion paraissait demeurer entre la notion, toute personnelle, toute intérieure, de dignité, et celle, sociale, extérieure, d'honneur.
    Tel est l'objet de cette improvisation qu'appelle également un passage récemment lu des Misérables où l'on voit Monsieur Madeleine - Jean Valjean - atteint dans son honneur peut-être par un crachat de Fantine, mais qui n'en reste pas moins digne et seul maître de sa dignité.
    On peut se moquer de moi, se jouer de moi, abuser de moi ; on peut atteindre à mon honneur mais je suis et demeure seul maître de ma dignité.
    7 min
  • Avidité
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180216avidite.mp3
     
    K. et moi discutions hier soir, même si le mot n'a pas été prononcé, de l'avidité, thème qui lui est cher et dont elle me parle souvent, comme d'un repoussoir. L'avidité est cette attitude qui consiste à tenter de profiter au plus des choses, de maximiser leur utilité, comme diraient les économistes, d'en "avoir pour son argent" comme on le dit plus couramment, cette attitude qui nous fait vouloir tirer le maximum de chaque jour de vacances et considérer chaque jour de repos comme une perte, qui nous conduit à finir toute bouteille pour ne pas en gâcher une seule goutte, qui nous conduit à considérer le monde, le temps et les êtres comme un bien dont il faut jouir le plus possible. C'est l'attitude de Dom Juan qui, sachant que sa vie est brève et que tout ce qui est sous ses yeux ne lui sera pas éternellement donné agit toujours comme pressé par l'urgence parce qu'au bout de tout chemin, c'est la mort qui attend.
    Face à l'urgence et à l'avidité,  il y a l'attitude inverse, marquée, dirait Pierre Bourdieu, par la distinction et l’élégance. La distinction consiste justement à se comporter dans le monde comme si l'on était riche de tout (mais d'abord de temps et de vie), comme si rien n'était urgent, comme si tout nous était donné - et d'abord l'éternité : rien ne nous presse ; il est inutile de coller aux choses, d'en user (et finalement abuser) comme d'un bien qui sera bientôt perdu : avançons dans le monde avec nonchalance.  L'élégance est là : dans cette attitude de retrait volontaire, dans ce mini-Tsimtsoum par lequel nous renonçons à l'avidité et à la goinfrerie, pour passer dans la vie (et dans les cocktails) avec élégance et noblesse, en nous retenant de nous empiffrer comme le font les parents de Chihiro. Soyons dignes et distants.
    L'avidité est si vulgaire !
    Et cependant.
    Il ne faut pas être avide car l'avidité déforme et plie notre rapport aux choses, nous conduit à confondre le Plus et le Mieux et à adopter une approche monétarisée, mercantile et comme avare des choses. Et tout en est sali ; et tout en est gâché.
    Mais il faut aussi savoir reconnaître la valeur des choses, et la grâce qui nous est faite. Et c'est la conscience de la brièveté de la vie, la conscience de l'urgence de toute chose qui, plus que tout, est le signe de cette valeur.
    Ici encore et encore une fois, ce sont les deux bouts qu'il nous faut savoir tenir.
    8 min

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Foin des préparations et des textes pensés ! Voici des mots cueillis aux lèvres.