Improvisations (le podcast)
Download on the App Store

Improvisations (le podcast) episodes

  • Comme un sanglot
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180621sanglot.mp3
     
    Il y a ces soupirs
    Lourds et qui portent le monde,
    Et puis cette chose,
    Qui monte et se fraie
    Un chemin en nous
    Comme une bulle dans un tuyau d'eau ;
    Comme un sanglot retenu
    Qui grandit et éclate
    En larmes soudain répandues.
    Est-ce cela, s'ouvrir ?
    Se laisser aller à cet on-ne-sait-quoi
    Qui fleurit parmi les pleurs ?
    1 min
  • « Tu es un imposteur » (un rêve)
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180617bulletin.mp3
     
    Rêve de cette nuit, dont le souvenir s'est gardé jusqu'au matin et à l'éveil.
    C'es la fin de l'année scolaire et je suis en Première. Il n'est pourtant pas question de bac de français. Le jour de la remise des bulletins est arrivé et, rassemblés dans une salle qui ressemble à une classe d'école primaire, assis sur un banc qui court le long des murs peints de couleurs joyeuses, nous attendons la venue du proviseur.
    Celui-ci arrive. Je suis le premier appelé. J'ai de bonnes notes, un bon niveau, dont le proviseur me félicite du bout des lèvres, avant que d'ajouter, de façon claire et distincte, que je ne mérite cependant pas ces compliments, car à son sens j'ai triché. Toute l'année, j'ai triché, copiant sur ma voisine à qui je dois mes bons résultats.
    Je proteste, disant qu'il n'en est rien et tous, professeurs et élèves, me soutiennent. Mais le proviseur n'en démord pas.
    La remise des bulletins se poursuit et, quand elle est terminée, je m'approche du proviseur pour lui répéter que son accusation est injuste. Mais tout au fond de moi, je ne suis pas totalement scandalisé. Car si mes camarades et mes professeurs me considèrent comme un bon élève qui a mérité ses bonnes notes, je n'en suis moi-même pas totalement sûr : je proteste car je me pense honnête mais ne le crois pas jusqu'au bout, ce qui rend sensible à l'accusation d’imposture qui m'est faite.
    Je reviens alors à ma place, à  côté de mon fils qui est dans la même classe, et regarde ce qu'on nous a donné. Ce sont les travaux de l'année : des travaux enfantins faits de petits textes illustrés par de grands dessins. Et pas de bulletin. Je m'en étonne et Balthazar m'explique que c'est normal car nous ne sommes pas dans un établissement public.
    J'avais fait, il y a quelques mois (peut-être il y a quelques années, je ne le retrouve pas), un rêve qui ressemblait à celui-ci car il y était question à la fois de lycée et d'imposture. Mais dans ce premier rêve, j'avais le clair sentiment d'être un imposteur alors que personne d'autre ne le voyait. Ici, les choses ont un peu bougé. Pas énormément, en fait, mais un peu. Je crois être honnête et tout le monde le croit avec moi, sauf ce proviseur-Dieu-conscience omniscient qui sait des choses que moi-même je ne sais pas, des choses qui pourtant, une fois dites, éveillent en moi des souvenirs.
    5 min
  • Le masque de Peau d’âne
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180614masque.mp3
     
    Le masque cache. Mais ce qu'il cache est souvent un autre masque, celui que nous portons tous les jours et affichons aux autres. Car dans les sociétés humaines, où rôle et fonction sont si importants ; dans nos sociétés modernes, où le jugement est si rapide, fondé sur le premier coup d’œil, sur le premier échange, sur la première rencontre, nous portons très souvent comme un masque social ce que les autres voient de nous. Et dans ces conditions, par un de ces paradoxes qui font la vie passionnante, porter un masque supplémentaire est parfois la meilleure façon de faire tomber les masques, la meilleure manière de susciter une approche et une parole vraies.
    C'est le récit, que narrent les mythes et les contes de fées, du dieu, du prince charmant, du héros ou du saint qu'un sort a transformé en mendiant, et qui va, grâce au masque de la pauvreté, pouvoir connaître les vrais fidèles et le véritable amour. Parce que les personnes qu'il croise agissent avec lui comme avec le plus humble ; parce que la femme qui l'aimera n'aura pas été séduite par sa richesse, sa réputation, ses beaux habits, mais par son âme, son âme qui se révèle, restée seule intouchée sous les oripeaux du mendiant.
    C'est le cas de Peau d'âne. Le vrai masque de Peau d'âne, ça n'est pas sa peau d'âne, c'est sa beauté et son titre de princesse, ces qualités auxquelles s'arrête la foule. La peau d'animal qu'elle revêt lui permet de jeter bas ce masque vulgaire, sur lequel le commun la juge, et de révéler sa vraie nature à ceux qui la cherchent vraiment, c'est-à-dire à ceux qui ne s'arrêtent pas à l'apparence des choses. Car le second masque, celui qui se place au dessus du premier, a cet autre pouvoir, immense : permettre de démasquer les hypocrites et les fourbes, ceux qui parlent d'amour et ne pensent que richesse, pouvoir ou jouissance.
    Le second masque vient effacer tout ce qui en nous est superficiel et c'est pourquoi on peut le porter pour cacher le rictus dont le masque social a empreint notre visage, ce rictus devenu la seule chose que les autres voient. Ainsi, Romain Gary se libérant, avec le masque d'Émile Ajar, des habits compassés du diplomate, compagnon de la Libération et grand écrivain reconnu.
    On peut, avec un masque, se libérer des préjugés, des pressentis, des prépensés qui accompagnent, qu'on le veuille ou non, notre passage dans le monde et qui de loin nous y précèdent : cette fonction qu'on occupe, et qui nous met en cases sur les réseaux sociaux ; cette beauté, qu'on a ou pas, et qui immédiatement nous classe dans telle ou telle catégorie ; cet âge qui s'attache à nous et qui fait qu'avant même d'avoir prononcé un mot, on aura été jugé ; ce genre, qu'on ne choisit pas et qui change tout à la façon dont on s'adresse à nous ; ce titre, ronflant ou modeste, qu'on affiche (ou non) - tous ces critères, tous ces éléments d'identité, tous ces rôles qui nous collent à la peau plus étroitement qu'une seconde peau et qui sont les seules choses que voient ceux qui nous croisent.
    Le masque permet de passer outre cela car il oblige à prendre le temps de l'exploration, de l'attention et de la découverte. Il faut du temps à Belle pour découvrir que, derrière la Bête, se cache un coeur aimant et pur. Ce temps lui permet de percer la Bête à jour, de dévoiler sa vraie nature ; et il permet symétriquement à la Bête de mettre Belle à l'épreuve, de découvrir et de sonder son âme, et finalement de reconnaître sa pureté et sa clairvoyance.
    Dans une société d'apparence, le masque peut être ce qui révèle.
     
    PS : On aura reconnu, en introduction et conclusion de l'enregistrement de mes propos, la musique composée par Michel Legrand pour le très joli film de Jacques Demy.
    0 min
  • Le mouvement qui déplace les lignes
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180613mouvement.mp3
     
    J'écoutais hier le troisième concert brandebourgeois, de Bach et, comme à chaque fois que cela m'arrive, je me souvenais de ma sœur qui, lorsque nous l'écoutions, enfants, disait très justement que nous n'étions jamais si émus par cette musique qu'au moment où, après la lente montée vers une sorte d'harmonie ordonnée, arrivait un grain de sable qui venait casser cette belle mécanique, instaurant à la place de la perfection attendue un mouvement d'éclatement, de délitement, de décomposition dynamique et presque joyeuse.
    Je ne crois pas que l'émotion qui nous saisit à cet instant précis soit un signe de perversion. Mais elle est certainement en lien avec la chute, avec notre conscience d'homme, la conscience de notre condition humaine : cette musique, qui s'est progressivement élevée et ordonnée, qui a permis que convergent des harmonies diverses, et qui, au moment de toucher la perfection, connait comme un mouvement de délitement et de décomposition, est une métaphore de notre condition et c'est pour cela qu'elle nous touche. A l'écouter, nous nous voyons nous-mêmes, capables de grimper, de tenir haut la tête, les yeux fixés vers les étoiles, mais retenus cependant au sol par nos pieds qui nous maintiennent et nous attachent à la terre.
    Et cette succession d'une montée vers l'harmonie et d'une redescente plus anarchique vers quelque chose qui s'en éloigne, qui reste beau mais est moins mécanique, moins attendu, moins ordonné, quelque chose comme une prolifération de taches venant détruire le bel ordonnancement mais le rendant également plus humain et plus accessible, cette succession nous plait pour sa ressemblance avec la vie qui ne se contente pas de monter vers le soleil et la lumière mais doit aussi décroître et rejoindre l'ombre pour que d'autres adviennent et que la création se perpétue, par son renouvellement.
    C'est la perception de ce cycle et l'amour que nous lui portons qui, à l'écoute de ce premier mouvement du troisième concert brandebourgeois, résonne en nous et nous saisit : au moment de toucher à la perfection, le bel ensemble se désassemble, les rouages éclatent ; et le cycle de la vie, qui se serait éteint si l'ordre annoncé avait pu s'établir, peut reprendre : la vie, imparfaite et mouvante, l'a emporté sur l'immobile perfection. Le mouvement a triomphé qui déplace les lignes.
    Le mouvement a triomphé qui déplace les lignes et nous en sommes heureux car nous aimons la vie, y compris en ce qu'elle nous dépasse, y compris en ce qu'elle nous brise et nous tue, nous roulant comme des galets sur la grande plage du monde.
     
    En introduction et en longue conclusion de mon propos, on peut entendre le premier mouvement du troisième concert brandebourgeois, de Bach, dans l'interprétation de I Barrochisti, enregistrée en 2004.
    6 min
  • « It were better that ten suspected witches should escape, than that the innocent person should be condemned »
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180609salem.mp3
     
    Le long procès des prétendues sorcières de Salem, qui dura plusieurs mois et durant lequel des dizaines de personnes furent condamnées et exécutées, pour sorcellerie, dans le Massachusetts de 1692, prit fin grâce au clergé de Boston qui, intervenant à la demande du gouverneur de l'Etat, étudia les minutes, réexamina les faits et en conclut que les témoignages n'étaient probablement pas valides.
    C'est un prédicateur de Boston, Increase Mather, qui emporta la décision en faisant publier un opuscule : Cases of Conscience Concerning Evil Spirits (Cas de conscience regardant les esprits maléfiques), dans lequel il écrivait la phrase suivante :
    "It were better that ten suspected witches should escape, than that the innocent person should be condemned"
    (mieux vaut laisser échapper dix sorcières présumées que condamner un innocent)
     
    Ce procès a inspiré une pièce à Henry Miller, pièce qui a elle-même inspiré, en 1957, un film à Raymond Rouleau, magnifique film que j'ai vu hier soir et où jouent notamment Simone Signoret et Yves Montand.
    Yves Montand est John Proctor, un fermier, humain, trop humain, donc faible, mais qui va au fur et à mesure grandir en stature. Elisabeth Proctor, son épouse, qui est le personnage le plus intéressant du film et qu'incarne Simone Signoret, est tout le contraire : rigide, orthodoxe, fermée dans tous les sens du terme, elle confond l'obéissance à Dieu et la sévérité, et ce n'est que progressivement, avec le malheur, qu'elle s'ouvre à autre chose, une autre chose qui est à la fois l'humanité et le message évangélique. Dans une des scènes du début, son mari lui reproche fort justement de n'avoir aucune miséricorde ; c'est peu à peu qu'elle apprendra cette miséricorde, qu'elle apprendra à délaisser la lettre pour l'esprit, qu'elle apprendra l'amour.
    Simone Signoret, Mylène Demongeot et Yves Montand dans Les sorcières de Salem
     
    Et c'est ainsi qu'au travers du personnage d'Elisabeth Proctor se résume, en une parabole, le récit tout entier. Les juges de Salem ne savent au début qu'appliquer la règle : ils ne jugent pas, ils appliquent. Il faut l'intervention d'Increase Mother pour que la justice devienne justice, qu'elle suive l'esprit de la loi et non sa lettre, pour que soit comprise l'intercession d'Abraham, dans la Genèse, à l'heure du châtiment de Sodome et Gomorrhe : S'il y a trente justes, s'il y a vingt justes, s'il y a dix justes, et même probablement s'il n'y en a qu'un, le châtiment ne doit pas être accompli. Mieux vaut laisser dix possibles coupables en liberté que châtier un innocent.
    Et puis il y a une autre leçon, que nous mettons parfois très longtemps à entendre et à comprendre et que, même quand nous l'avons comprise, il est bon de se voir répéter : ce que nous reprochons aux autres, les démons que nous voyons en eux sont toujours nos propres démons. Ce sont nos démons et nos faiblesses que nous plaquons sur les autres.
    Nous sommes les sorcières que nous reprochons aux autres d'être.
    7 min
  • Service public
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180607service.mp3
    Je traversais hier matin Paris à vélo et me demandais - car c'est une réflexion en cours, au sein de mon entreprise - quels étaient les métiers qui incarnaient le plus, à mon sens, la notion de service public. Je me disais qu'à mes yeux, et presque sans aucune hésitation, il s'agissait des infirmières et des postiers.
    J'en étais là de mes réflexions et traversais le pont Alexandre III lorsque des sirènes et des coups de sifflet ont retenti derrière moi, que des gendarmes en moto sont arrivés, faisant de grands gestes pour écarter le trafic et ouvrir la voie à quelques voitures filant à toute vitesse et qui transportaient probablement le Premier ministre ou le président de la République.
    Et j'ai compris alors pourquoi l'infirmière et le postier étaient pour moi l’incarnation du service public.
    Le Premier ministre, le président de la République exercent évidemment une mission de service public : ils épuisent leurs journées, leurs nuits et peut-être une partie de leur santé à organiser les choses, à faire en sorte qu'elles fonctionnent et que le pays avance. Ils rendent des services, nécessaires et éminents - ou du moins le veulent-ils. Mais ces personnages, aussi dévoués soient-ils - et je ne doute pas qu'ils le soient - reçoivent - moins par contrepartie que parce que la fonction paraît l'exiger - puissance, pouvoir, honneur, prestige, et en partie richesse. Et quand, au sein d'une fonction, ces avantages se mêlent à la notion de service aux autres, ils l'emportent. Le pouvoir, la richesse, la puissance, le prestige, sont comme ces gènes dominants qui, dans la loterie héréditaire, l'emportent sur tous les autres. Le pouvoir corrompt. Non nécessairement les hommes mais les fonctions. Et ces hommes au service des hommes que sont nos gouvernants finissent par devenir essentiellement des hommes de pouvoir.
    Quand quelque chose de ce genre se mêle à la fonction première, il l'emporte. C'est pourquoi, bien que les magistrats exercent à n'en pas douter une mission de service public, ils ne l'incarnent pas ; non plus que les mandarins dans les hôpitaux ou les universités, non plus que tous ceux qui, exerçant une mission de service public, en tirent d'une certaine façon gloire, prestige, richesse ou puissance (et c'est pourquoi, de façon peut-être injuste, les pompiers me paraissent incarner plus le service public que les soldats ou les policiers qui portent arme).
    Mais les postiers, avec leur uniforme si simple et si peu prestigieux, leur métier d'anges reliant les uns aux autres ; les instituteurs, qui tentent humblement d'apporter la connaissance et la liberté aux enfants des hommes et de les faire ainsi grandir ; les infirmières qui, jour et nuit, semaine et dimanche, se dévouent à l'apaisement des souffrances et au réconfort des êtres meurtris et malheureux, ceux-là incarnent parfaitement, dans leur humilité radicale et leur abnégation, le service public.
    Etre au service des autres, et n'être que cela, sans n'en rien tirer pour nous.
    PS : à la réflexion, j'ajouterais volontiers à ma liste première tous les métiers où l'on rend service aux autres sans avoir l'occasion de rouler des mécaniques, sans exercer de pouvoir sur eux : jardinier, caissier, hôtes et hôtesses d'accueil, hommes et femmes de ménage, tous ces invisibles dont la présence et le travail éclairent le monde.
    8 min
  • Abdiquer sa liberté
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180605liberte.mp3
    Nous discutions hier avec Katia de mon sujet favori : l'amour. Je lui disais qu'à mon sens (mais peut-être changerai-je un jour d'avis), l'amour était une sorte de dépendance volontaire : volontairement, on se rendait dépendant de l'autre, on se remettait entre ses mains, comme dans une sorte de prière où l'on se remet entre les mains de Dieu et de sa volonté. Par foi et confiance totales, on abdique sa liberté en l'autre. L'autre nous la rendra probablement immédiatement, s'il nous aime, mais il y a un geste initial de don, d'abandon, de sacrifice. Entre les mains de l'autre on se remet.
    Et puis, songeant ce matin aux paroles de la chanson Ma liberté, de Georges Moustaki, dont nous avions également parlé hier, j'ai réalisé que cet abandon, ce sacrifice, cette abdication nécessitaient que, préalablement, cette liberté ait été construite. Pour abdiquer sa liberté par amour, il faut d'abord l'avoir édifiée ; pour se remettre entre les mains de l'être qu'on aime, il faut d'abord avoir été et être. Et c'est après seulement que l'abdication a un sens. Car sinon, le sacrifice volontaire de son indépendance qu'on prétend accomplir n'est que sacrifice de fausse monnaie, faux don : on échange une chaîne contre une autre ; esclave, on ne fait que changer de maître.
    Il faut suivre Walter Mitty !
    Et cette idée, en ce matin pluvieux du mois de juin, me rendait gai et amoureux.
    NB : évidemment, si l'un, en dépit de tout, ne songe qu'à construire ou à conserver sa liberté et que l'autre, en dépit de tout aussi, ne veut que sacrifier une indépendance qu'il n'a en fait jamais conquise, ça ne matche pas !
    PS : On aura reconnu, en introduction et conclusion musicales de mon propos, Ma liberté, écrite par Georges Moustaki mais chantée ici par Serge Reggiani.
    En voici les paroles :
    Ma liberté, longtemps je t'ai gardée, comme une perle rare,
    Ma liberté, c'est toi qui m'as aidé à larguer les amarres.
    On allait n'importe où, on allait jusqu'au bout des chemins de fortune,
    On cueillait en rêvant une rose des vents sur un rayon de lune.
    Ma liberté, devant tes volontés mon âme était soumise,
    Ma liberté, je t'avais tout donné ma dernière chemise.
    Et combien j'ai souffert pour pouvoir satisfaire toutes tes exigences,
    j'ai changé de pays, j'ai perdu mes amis pour gagner ta confiance.
    Ma liberté, tu as su désarmer mes moindres habitudes,
    Ma liberté, toi qui m'as fait aimer même la solitude.
    Toi qui m'as fait sourire quand je voyais finir une belle aventure,
    Toi qui m'as protégé quand j'allais me cacher pour soigner mes blessures.
    Ma liberté, pourtant je t'ai quittée une nuit de décembre,
    J'ai déserté les chemins écartés que nous suivions ensemble.
    Lorsque sans me méfier les pieds et poings liés je me suis laissé faire,
    Et je t'ai trahie pour une prison d'amour et sa belle geôlière.(bis)
    5 min
  • A la poubelle !
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180530poubelle.mp3
     
    Dans le cadre de la réorganisation du siège de l'entreprise dont j'ai déjà parlé, nous devons provisoirement déménager vers un autre site, le temps que des travaux soient effectués dans les locaux que nous occupons actuellement. Et il nous a été demandé, dans cette perspective, de limiter la quantité d'affaires à transporter, et donc le nombre de cartons mis à la disposition de chacun d'entre nous.
    Or, ce déménagement étant désormais proche, c'est à une frénésie de mise à la poubelle et de débarras qu'on assiste depuis quelques jours, frénésie qui s'accompagne, très visiblement et sans la moindre vergogne, d'un immense plaisir, d'une vraie jouissance : ah ! tous ces vieux machins dont on n'avait pas eu, jusqu'ici, l'occasion de se débarrasser, et qu'on se permet, aujourd'hui, de mettre ouvertement au rebut ; toutes ces notes qu'on avait lues, commentées, annotées, tous ces livres et ces revues qu'on avait étudiés, soulignés, stabilobossés, qui nous avaient été utiles mais qui ne sont désormais plus rien, et qu'on jette en redressant le torse, comme libéré d'un poids immense.
    Tous ces trucs, ces objets, ces gadgets, récupérés de cadeaux ou de fêtes d'entreprise, qui étaient dès les départ des machins totalement vains mais qu'on s'était néanmoins cru obligés de conserver par inertie, infantilisme, mimétisme ou obéissance et qu'on peut maintenant virer la conscience tranquille !
    Tous ces rapports, ces études, ces travaux, que nous-mêmes avions faits et dont on avait gardé une version papier poussiéreuse en se disant que peut-être un jour on en aurait besoin ; et des années après, ce jour n'est pas venu et le papier est toujours là, un peu jauni, un peu effacé, clamant son ennui et son inutilité à la face du monde !  Et nous pouvons enfin, aujourd'hui, le mettre au pilon, le jeter  à la poubelle !
    C'est une libération ! Un poids et une chaîne de bagnard qui soudain se détachent de nous !
    "Travelling light", chante Leonard Cohen dans le morceau qui illustre cet enregistrement, et c'est cet allègement que nous ressentons tous.
    N'y aurait-il que cela, cette immense joie de la poubelle, que le déménagement serait déjà utile.
    5 min
  • Le manque
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180522manque.mp3
    Parmi les Récits hassidiques que Martin Buber a collectés, figure celui-ci :
    Quelqu'un posait la question à Rabbi Bounam : "N'est-ce pas d'une malédiction bien étrange que Dieu a frappé le serpent en lui disant : "Tu mangeras la poussière" ? En le douant d'une nature telle qu'il puisse se nourrir de cela, Dieu lui a plutôt accordé une bénédiction, ce me semble, qu'il puisse trouver partout ce dont il a besoin pour vivre."
    Rabbi Bounam lui répondit : "A l'homme, Dieu a dit : "Tu mangeras ton pain à la sueur de ton visage" ; et quand il vient à manquer du nécessaire, qu'il prie Dieu et l'appelle à son secours. A la femme, Dieu a dit : "Tu enfanteras dans les douleurs", et quand vient l'heure où elle ne peut plus les supporter, qu'elle prie Dieu pour sa délivrance. L'un et l'autre restent par là liés à Dieu et peuvent le trouver. Mais au serpent par contre, lui qui fut à l'origine du Mal, Dieu donne tout son nécessaire, afin qu'il n'ait à Lui demander rien et ne puisse lui adresser nulle prière. C'est aussi ce que fait Dieu, parfois, avec les méchants, qu'il comble des richesses de ce monde".
    La chute est extraordinaire. Une sorte de manifeste anti-weberien : être comblé, cela peut paraître bon et agréable - cela est agréable et peut paraître bon - mais ça ne l'est pas forcément. Parce que qui est comblé, satisfait, rempli et rond comme une boule, n'attend rien, n'espère rien, n'a pas de porte des étoiles qui l'appelle et l'attire et lui parle d'autre chose, ni même d'étoile tout court vers laquelle il tournerait ses regards. Le riche, le puissant, le satisfait est englué dans le monde.
    Porter à son flanc une plaie, ressentir l'attirance d'autre chose et subir la douleur ou l'insatisfaction du manque, c'est avoir une chance d'avancer. C'est toujours cette histoire de Tsimtsoum, de décréation, comme dit Simone Weil, de vide qui permet à la roue de tourner. Il faut, pour se décoller du confort de la fange dans laquelle le Robinson de Michel Tournier s'apprête à sombrer, quelque chose qui laisse insatisfait. Ce peut être une douleur, ce peut être un manque ; ce peut être aussi peut-être la fluidité de l'insaisissable : l'amour, quand il est dirigé vers une vraie personne que jamais vraiment on ne saisit et dont l'altérité demeure toujours respectée, toujours irréductible, a cette faculté aussi d'ouvrir en grand sur autre chose.
    5 min
  • Le talon d’Achille
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180518achille.mp3
    Repensant hier à la remarque d'Etty Hillesum qui écrit que nous avons souvent tendance à chercher en dehors de nous les certitudes et le sens de notre vie, je me disais qu'on peut probablement généraliser son propos et que la dépendance qu'elle évoque est sans doute universellement répandue - même si elle peut prendre des formes différentes de celles qu'elle cite : dépendance vis-à-vis des êtres qu'on aime, de la profession qu'on exerce, ou du statut social que cette profession nous donne.
    Je pense que nous avons, tous autant que nous sommes, et parfois inconsciemment, un attachement particulier à quelque chose d'extérieur à nous-mêmes, chose que nous considérons comme nécessaire à notre définition, à notre être, à notre substance. Aussi dégagés, aussi détachés, aussi libres que nous puissions paraître par ailleurs vis-à-vis du reste, de ce monde dont parlent Paul et Augustin, nous avons, à cet endroit, une dépendance radicale aux choses qui fait que ça n'est pas seulement en nous-mêmes et par nous-mêmes, mais aussi par autre chose, que nous cherchons à nous construire, à nous définir et à nous épanouir.
    Les formes les plus courantes de cet attachement sont évidemment la dépendance qu'on peut avoir à l'égard de ceux qu'on aime, sans lesquels on se sent abandonné et esseulé, seul au monde et perdu ; c'est la dépendance qu'on peut avoir vis-à-vis de son métier, qui précipite dans la dépression et le doute ceux qui, prenant leur retraite, ont l'impression de se décomposer et de n'être plus rien ; c'est évidemment aussi la dépendance physique aux drogues, à l'alcool et toutes ces addictions qui nous font projeter une part de nous-mêmes sur des objets.
    Mais cette dépendance peut prendre d'autres formes : dépendance vis-à-vis de son corps et de sa beauté, qui mène au désespoir quand arrivent l'âge et ses flétrissures ; dépendance à l'égard de sa forme, de sa force, de ses capacités qui nous fait entretenir nos muscles comme un bibelot ; dépendance vis-à-vis des biens dont on s'est entouré et dont la disparition nous ronge ; dépendance vis-à-vis de ce qu'on croit être notre rôle, notre fonction, notre mission ; dépendance vis-à-vis de la perfection ou des règles et de la discipline qu'on s'est soi-même données ; et même, curieusement, dépendance vis-à-vis d'une conception idolâtre de Dieu ou du spirituel.
    Nous pouvons bien, pour tout ce qui concerne le reste, être parfaitement maîtres de nous, libres et détachés, emplis d'une splendide équanimité ; nous pouvons bien regarder avec morgue et condescendance la dépendance de nos semblables à leurs amours, à leur travail, à leur bouteille ou à la chair ; nous sommes finalement comme eux et portons comme eux à notre flanc une faiblesse radicale qui saigne et nous laisse pantelants.
    Cette faiblesse radicale, que nous partageons avec nos semblables, c'est notre talon d'Achille : nous pourrions nous croire immortels, invincibles et pareils aux Dieux mais un point existe, là, quelque part, en nous, qui n'a pas été trempé dans le Styx, et qui nous rattache au monde des humains. Nous sommes détachés de tout, emplis de sagesse et baignés de lumière, sauf en ce point là qui nous chasse de l'Olympe et de l'Eden, nous plonge dans l'ombre et nous relie, ce faisant, au monde des hommes - nous fait hommes : tête dans les étoiles et le ciel mais pieds ancrés dans le sol et la fange.
    Il ne faut pas le regretter. Ce talon d'Achille, ce point qui saigne en nous et nous lance et nous blesse, cette plaie qui bée et se rappelle incessamment à nous, cette faiblesse qui fait que nous ne nous suffisons jamais totalement à nous-mêmes, est un rappel. Un rappel douloureux et que souvent nous ne voulons pas voir mais dont la prise de conscience nous corrige - à condition qu'il y ait prise de conscience. Cette plaie est en effet ce qui nous ramène à la réalité de notre être et ce qui, rabattant notre orgueil, nous force à l'humilité.
    11 min

About Improvisations (le podcast)

From the publisher's feed

Foin des préparations et des textes pensés ! Voici des mots cueillis aux lèvres.