Improvisations (le podcast)
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Improvisations (le podcast) episodes

  • Des papillons aux ailes de paon et des chatons (un rêve)
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180729papillons.mp3
    Introduit et conclu par la voix enfantine et printanière de Lisa Ekdahl ("The World keeps turning", in Give me that slow knowing smile), mon rêve de cette nuit.
    Ayant dormi dans une maisonnette, je m'étais réveillé tôt. Mais c'était l'été, et quand j'étais sorti sur le perron, le soleil était déjà levé et le ciel clair. Je m'avançais sur la pelouse quand je vis que sur celles-ci, des papillons s'étaient posés. De magnifiques papillons dont les ailes ressemblaient à des plumes de paon. Et au milieu de ces papillons, des chatons se promenaient, mignons et maladroits, joueurs, étonnés.
    Cela ressemblait un peu à la terrasse gazonnée du château de Montorgueil, à Jersey, où les enfants et moi étions il y a quelques semaines. C'était frais et paisible comme une matinée d'été.
    4 min
  • Promenade d’été rue Nélaton
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180723nelaton.mp3
     
     
    Je me suis promené hier, dans Paris.
    Paris est si beau, l'été, avec tous ces touristes venus de partout et ouvrant des yeux émerveillés, photographiant tout ce qu'ils peuvent, ces femmes voilées, élégantes et souriantes, et ces hommes balourds et maladroits, touchants dans leur balourdise, poussant avec maladresse des poussettes, ces adolescents de tous pays accrochés à leur téléphone, ces enfants fatigués par la marche à qui l'on offre des glaces, ces jeunes filles allant en bandes et dévoilant leurs longues jambes. Et tout cela mêlé à la douceur de l'air, à la beauté des monuments, à l'Aria de Bach que j'écoutais et qu'on a entendu en introduction de mon propos, au charme des rues ombragées et au parfum des fleurs. Un Paris de carte postale qui est aussi Paris.
    Le but de ma promenade était la rue Nélaton. Un drôle de nom pour une petite rue, coincée près de Grenelle, dans le Quinzième arrondissement. C'est là que s'élevait, au début du XXème siècle et jusqu’à la fin des années cinquante, le Vél d'Hiv.
    Depuis septembre dernier, on y trouve un petit jardin, une sculpture et un mémorial rappelant le souvenir de ces presque 4 000 enfants qui furent enfermés là en juillet 1942. 4 000 enfants parmi les 13 000 personnes que la police vint débusquer, à l'aube, les 16 et 17 juillet, et qui furent parquées là, parce que juives, au cours de la grande rafle.
    Arrêtés à l'aube, ils traversèrent Paris - Paris qui devait être si beau dans la fraîcheur de ce matin d'été - puis furent déportés à Auschwitz dans les jours et les semaines qui suivirent. Des 4 000 enfants arrêtés, il n'y en eu que quatre (ou cinq, ou six peut-être) pour en réchapper.
    Comment ne pas pleurer sous l'émotion, à la vue de ces quatre mille noms gravés dans la pierre blanche, de ces quelques photos accrochées aux arbres et qui racontent cette petite fille, qui disent ce petit garçon ?
    J'ai donc pleuré. Puis suis reparti.
    Et ce fut à nouveau le soleil, le ciel bleu, des scoutes riant qui se baignaient dans la fontaine des Quatre évêques, devant Saint-Sulpice, la fraîcheur du Luxembourg, les arbres qui dans ses allées dressaient haut leur voûte verte et ombragée et plus loin, dans la lumière dorée de la fin d'après-midi, tous ces êtres venus de partout qui s'adonnaient au simple plaisir de flâner dans le jardin, d'aller parmi les fleurs et parmi leurs semblables.
    Faut-il, pour pouvoir créer l'Aria de Bach, ou pouvoir en sentir la beauté, être capable de déporter des enfants ? Le prédateur qui est en moi et qui suit du regard la courbe gracieuse d'une paire de jambes féminines, cet étrange objet du désir, est-il le même, au fond, que celui qui assassine ?
    J'ai fini ma promenade bercé par le Canon, de Pachelbel. Dans cette musique faite de  couches, dans cette musique épaisse, dans cette musique faite de recouvrements partiels, qui se complètent et se contredisent, se répondent et s'harmonisent, on trouve un début de réponse : nous sommes cela. Nous sommes cela tout ensemble, faits ainsi et douloureusement complets, pieds dans la fange et yeux dans les étoiles. Et c'est parce que nous sommes ceci, peut-être, que nous pouvons être cela ; parce que nous sommes capables du pire, que, peut-être, nous sommes capables du meilleur.
    PS : L'Aria (deuxième mouvement de la Suite n°3 de Bach) et le Canon, de Pachelbel, utilisés en introduction et en final de cette improvisation sont ceux enregistrés par Il Giardino Armonico. Ils figurent tous deux dans le CD Musica barocca, chez Teldec (Das Alte Werk).
    8 min
  • Une bourse grise (un rêve)
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180722bourse.mp3
     
    Voici l'étrange rêve que j'ai fait cette nuit ; un de ces rêves dont on se demande, rétrospectivement, avec émerveillement (mais aussi un étonnement mêlé d'un peu d'angoisse), sur quel terreau mystérieux et inconnu de nous ils ont bien pu prendre naissance.
    J'étais au Pays basque. Seul ou accompagné, je ne le sais. Je devais faire un pèlerinage, qui n'était pas le pèlerinage de Saint-Jacques mais quelque chose de beaucoup plus court, long seulement de quelques kilomètres. Il fallait pour cela revêtir ou porter certains accessoires : une cape, un grand chapeau, un bâton, et arborer, en le tenant à la main, le signe distinctif par excellence : une petite bourse grise, en toile ou en cuir contenant je-ne-sais-quoi.
    Je croyais pouvoir accomplir ce pèlerinage seul, partant quand il me chantait et marchant à mon rythme mais c'est précisément en cela que je me trompais. Il fallait, pour faire ce pèlerinage dans les règles, partir en groupe, marcher en groupe et arriver en groupe. Et cela, je ne le savais pas.
    Tandis que je me promenais ou que je paressais, on était donc allé me chercher pour me conduire dans une salle où étaient rassemblés les autres pèlerins, qui n'avaient d’ailleurs marqué aucune impatience à mon égard : ils m'attendaient seulement pour partir. J'avais revêtu ma cape et mon grand chapeau, avais agrippé dans une main le bâton un peu noueux, de bois, dont je devais m'aider, et avais, de l'autre main, pris la petite bourse grise qui marquait mon état.
    Et puis j'étais parti, avec les autres.
    Et c'est sur cela que le souvenir de mon rêve se terminait.
    C'est aujourd'hui l'anniversaire de Katia. Est-ce un souvenir du projet que nous avions de rejoindre Avila en vélo, en passant par le Pays basque ? Ou un écho de la conversation de vendredi avec Juliette qui me parlait du Pays basque ?
    Qui sait ?
    4 min
  • Jouir de la vie avec avarice
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180721avarice.mp3
     
    Il y a, sur la côte ouest de Guernesey, une plage, sur laquelle nous étions la semaine dernière, où s'étendent de grands champs de coquillages, chapeaux chinois tendant leur coquille vers le soleil.
    Et en ce jour, qui était de grand beau temps, le spectacle de ces petits cônes surgissant du sable pour aller vers le grand ciel bleu était magnifique.
    Comme souvent en pareille occasion, on est tiraillé entre le simple plaisir d'être là, de profiter, de jouir simplement du bonheur qui nous est donné, et la tentation d'en faire un peu plus : s'imprégner de ce plaisir, vouloir le faire durer, vouloir en tirer plus encore, dans une démarche avide, presque avaricieuse.
    Katia me parle, je crois, de cela, quand elle évoque la façon dont je bois les jus d'orange : avec lenteur, avec parcimonie, avec concupiscence (ce mot, qui est le bon, ne m'est venu que bien après mon enregistrement, et bien après la rédaction de l’article, tandis que le soir descend) comme si je voulais faire durer le plaisir, en extraire tout le suc, au lieu de le traiter avec légèreté et naturel. Faire durer le plaisir au lieu de le prendre comme il vient, en acceptant son va et vient, le fait qu'il arrive et le fait qu'il reparte.
    Et voilà que je retrouve dans le journal d'Etty Hillesum une lettre de Rainer Maria Rilke qui, écrivant en 1902, depuis Paris, à sa sœur, dit des choses qui font écho à cette réflexion :
    "On sent d'un seul coup qu'il y a dans cette vaste cité des cohortes de malades, des armées de mourants, des peuples de morts.
    Je n'ai encore rien senti de tel, dans aucune autre ville, et il est étrange que je le ressente à Paris justement, où la pulsion de vie (comme l'écrivait Holitscher) est plus forte que nulle part ailleurs. La pulsion de vie - est-ce la vie ? Non. - La vie est quelque chose de tranquille, de vaste, de simple. La pulsion de vie, c'est la course et la chasse. La pulsion d'avoir la vie immédiatement, totalement, en une heure. Paris en est rempli, voilà pourquoi il est si proche de la mort. C'et une ville étrangère, étrangère."
    Ce dont je parle n'est pas tout à fait la même chose que ce dont parle Rainer Maria Rilke. Mais cela s'en rapproche : vivre, c'est prendre les choses comme elles viennent, sans chercher à s'en gaver, sans chercher à les garder pour soi, sans chercher à les retenir comme on le ferait de l'eau d'une rivière descendant de la montagne qu'on agripperait entre ses doigts. Ce qu'il appelle la pulsion de vie consiste au contraire à vouloir tout attraper, tout absorber, tout conserver, consiste en cette attitude panique et avaricieuse qui, de peur de tout perdre, veut de tout se bâfrer - y compris parfois de jus d'orange.
    7 min
  • La goutte d’eau (qui fait déborder le vase)
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180720goutte.mp3
    C'est une goutte d'eau, une toute petite goutte d'eau, pure et innocente. mais à peine est-elle tombée que la clameur a gonflé et que la colère a éclaté. Et contre cette petite goutte d'eau, toute fraîche et mignonne, la foule et le gros animal de Platon se sont soulevés. C'est que, aussi pure et innocente soit-elle, cette goutte d'eau était la dernière, celle qui fait déborder le vase et provoque la catastrophe.
    La goutte d'eau ne comprend pas. Elle se regarde, s'inspecte, se considère, et se voit telle qu'elle est : une petite goutte d'eau de rien du tout ; en temps ordinaire, on ne l'aurait même pas vue, ou l'on se serait moqué de sa petitesse. Et voilà que des cris fusent, que des poings se lèvent et qu'on l’accuse, elle : la presque rien, de tous les maux et de tous les débordements !
    La goutte d'eau ne comprend rien et ne comprendra rien tant qu'elle n'acceptera pas de se voir dans le regard des autres, aussi injuste que soit ce regard. Le malentendu persistera, et probablement même croîtra tant que la goutte d'eau, au lieu de se complaire dans le statut d'incomprise, ne cherchera pas à comprendre les autres, à se mettre à leur place.
    Car, vue des autres, notre goutte d'eau n'est pas une innocente créature mais le dernier maillon d'un grand flux ininterrompu qui depuis des années coule, depuis des années monte, depuis des années envahit tout. Et que la goutte d'eau elle-même, cette dernière goutte d'eau, ne soit pas responsable de ce qu'ont fait ses prédécesseurs, cela ne change rien à l'affaire.
    Et c'est là ce que la goutte d'eau doit comprendre.
    Et c'est seulement quand elle l'aura compris, et quand elle aura accepté d'assumer, serait-ce pour un moment, le rôle qu'injustement peut-être les autres et l'histoire lui ont donné, que la vraie discussion pourra commencer.
    5 min
  • Les visages des passantes
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180704visages.mp3
     
    Les visages sont émouvants.
    Longtemps, j'ai préféré les visages souriants, qui affichent joie et confiance. Et depuis quelques mois, un changement s'opère : à ces visages-là, agréables et purement harmonieux, ronds, je préfère l'entrevision de la faille ouvrant sur les profondeurs, la tristesse ou la réserve.
    Peut-être par culture ou éducation masculine, peut-être par héritage génétique, je préfère les visages des femmes. Je les trouve non seulement plus beaux mais plus parlant, plus sensibles, plus révélateurs : la bouche, les yeux, et jusqu'au port de tête, tant de choses s'y lisent, s'y dévoilent, s'y devinent, qui laissent ému qui y prête attention !
    Les sourires qui s'esquissent, les rires qui s'ébauchent ou qui se retiennent, la confiance et le bonheur lancés au vent dans l'éclat des dents brillant au soleil ou au au contraire cette retombée des lèvres, cet affaissement de la bouche, cette grimace qui se marque et qui marque la tristesse, l'abattement, le désespoir.
    Dans les yeux, on voit tout passer : la joie, la surprise, la gêne, l'inquiétude sourde, et plus profondément l'humilité, la gentillesse, la bonté. Et puis cette sorte de folie commune, de fuite constante, qu'on rencontre si souvent et qui, certainement, s'empare de loin en loin de chacun d'entre nous, et qui fait ce regard mouvant, ces yeux incapables de se fixer et qui regardent on-ne-sait où.
    Et puis, par dessus tout ça, le pas qui continue, comme si de rien n'était. Il y a cette tête, portée haute ou basse, droite ou voûtée, ce visage au travers duquel se lit (ou croit-on lire?) tant de choses, et puis ce corps qui bouge, qui avance de sa propre marche, comme si de rien n'était, comme une horloge bien huilée scandant impassiblement son rythme mécanique.
    Et tout cela tout ensemble, exprimant tout ensemble toute la richesse, toute la profondeur, toute l'épaisseur de ces femmes, de ces hommes, de cette humanité qui avance dans la rue, affichant dans son visage et dans son pas la condition humaine.
    6 min
  • « Montrer à l’homme la voie de son âme à lui, en passant par son âme à elle »
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180702femmes.mp3
    Etty Hillesum écrit dans son journal, à la date du 17 mars 1942 :
    "C'est la mission historique de la femme, pour le temps à venir, de montrer à l'homme la voie de son âme à lui, en passant par son âme à elle. Et la tension érotique n'est pas condamnée à disparaître pour autant, mais il s'agit de donner à toutes choses la place qui leur revient, de les ordonner.
    Et je crois aussi que, pour un certain temps à venir, les hommes qui joueront le rôle le plus important et le plus novateur sont ceux qui – tout en restant authentiquement hommes - ont en eux - comme S. lui-même, comme un Rilke par exemple - une part si forte de féminité qu'ils, oui qu'ils… et ici ma capacité de formulation me fait faux bond - qu'ils montrent la voie vers les régions de l'âme. Et non pas les "mâles", les Führer et autres héros en uniforme. Non pas ceux que l'on appelle les vrais hommes, mais peut-être ceux-là n'existent-ils que dans les fantasmes des femmes."
    Voici une idée, un ensemble d'idées, qui me plaît et me touche. Parce que je me reconnais (je ne parle pas ici du talent ou de la profondeur) dans ces hommes comme Julius Spier ou Rainer Maria Rilke ayant en eux une part forte de féminité - Inès me l'avait dit un jour que nous parlions de Katia ; mais aussi parce que je crois profondément, ressens et vis cette présentation de la femme - de la femme qu'il aime - comme un moyen pour l'homme, le seul moyen peut-être, d'aller au bout et au fond de lui-même, puis au-delà encore et encore : la femme aimée comme porte des étoiles.
    Est-ce seulement le fruit de mon éducation ? Est-ce seulement une représentation fantasmée de la femme, symétrique de celle dont Elly Hillesum parle à propos des hommes ? Peut-être. Mais je ne crois vraiment pas qu'hommes et femmes soient identiques ou qu'ils ne diffèrent que par leur physique.
    Mais peut-être me trompè-je. Peu importe, d'ailleurs. L'important est de trouver dans cet Autre qu'on aime une altérité radicale couplée à la foi la plus totale. Et de garder vivante et fluide cet étonnement mêlé d'attention et d'amour.
    5 min
  • Célimène (ou l’opacité du cœur d’Alceste)
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180626celimene.mp3
     
    Je parlais hier de la tendresse que m'inspirait l'amour malheureux d'Alceste pour Célimène. Mais cet amour a une autre face, sombre, dont la compréhension permet de comprendre pourquoi Célimène, qui pourtant aime Alceste, choisit pourtant de ne pas le suivre.
    Alceste a peur. Il a peur parce qu'il n'a pas confiance en Célimène, ce manque de confiance en Célimène venant directement de son manque de confiance en lui-même. Il le dit très clairement au début de la pièce quand, Célimène lui ayant dit qu'elle l'aimait, il lui explique sa crainte qu'elle ne dise la même chose à d'autres hommes puisque lui-même, après tout, n'a rien d'exceptionnel, rien qui puisse justifier qu'elle l'aime. Fondamentalement, il doute de sa capacité à se faire aimer de Célimène et son amour est entièrement déformé par cette crainte qui le rend dépendant de Célimène (car son amour seul lui permet de croire en lui,) et alimente son expression.
    Cela apparaît très clairement au début de l'acte IV quand, mettant son cœur à nu, le rendant transparent comme dirait peut-être Katia, il déclare à Célimène qu'il aimerait qu'elle lui doive tout :
    "Ah ! Rien n'est comparable à mon amour extrême ;
    et dans l'ardeur qu'il a de se montrer à tous,
    il va jusqu'à former des souhaits contre vous.
    Oui, je voudrois qu'aucun ne vous trouvât aimable,
    que vous fussiez réduite en un sort misérable,
    que le ciel, en naissant, ne vous eût donné rien,
    que vous n'eussiez ni rang, ni naissance, ni bien,
    afin que de mon coeur l'éclatant sacrifice
    vous pût d'un pareil sort réparer l'injustice,
    et que j'eusse la joie et la gloire, en ce jour,
    de vous voir tenir tout des mains de mon amour."
    Quelle terrible déclaration ! Quelle étrange sorte d'amour que celui qui jouit de l'abaissement de l'autre plutôt que de son élévation ! : "C'est me vouloir du bien d'une étrange manière !" remarque justement Célimène en réponse à cette tirade. C'est que pour Alceste, qui a peur, Célimène est un refuge. Et il n'est pas de refuge plus sûr que celui qui n'attend que nous ni de plus sûr moyen d'y atteindre que de s'en faire le maître. C'est parce que Célimène est tout pour Alceste qu'il veut, en retour, être tout pour elle. Il y a évidemment là une connotation sexuelle : être celui dont elle tirera le plaisir ; être le maître  de son plaisir. Mais cela va bien au-delà : Alceste veut être tout pour Célimène car il ne peut s'en passer ; il veut qu'elle ne soit rien sans lui car sans elle il n'est rien..
    C'est cet amour possessif, dénaturé parce qu'il ne respecte pas l'Autre, que Célimène refuse. Elle le lui dit vertement, dans une réplique qui précède cette tirade :
    "Non, vous ne m'aimez point comme il faut que l'on aime."
    Elle sait qu'Alceste l'aime mais elle refuse cette sorte d'amour là qui, même inconsciemment, instrumentalise l'autre et le réduit, et est incompatible avec sa liberté. Non pas sa liberté de libertine, car elle aussi aime Alceste, mais sa liberté de femme, sa  pure et joyeuse liberté de vivre.
    Ce que refuse Célimène, c'est la vision finalement très misogyne de l'amour qu'a Alceste, qui aime Célimène et elle le sait, mais qui l'aime mal.
    9 min
  • Alceste
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180625alceste.mp3
    Je parlais hier, avec ma fille qui l'a à son programme, du Misanthrope. Et comme à chaque fois que je reprends ce texte, je me replongeais dans la tendresse que m'inspire le personnage d'Alceste, avec l'amour fou, paradoxal et peut-être impossible qu'il éprouve pour Célimène.
    Alceste est le misanthrope. Il est un homme qui se méfie et fuit les autres hommes parce qu'il les trouve vils, méchants, menteurs. Et dans cette attitude là, il est comme une Antigone, absolu dans son refus.
    Mais voici que cet homme, sévère, bourru, intransigeant, dur avec les autres comme avec lui-même, cet homme là qui est le parangon de la vertu, aime Célimène - Célimène qui est tout le contraire de ce qu'il est.
    Célimène est une coquette. Une coquette de la plus belle eau. Elle séduit, aime séduire, joue avec les hommes comme un chat avec des souris, est charmante et perverse, terriblement superficielle et pleine de grâces. Elle est une magnifique Colombine et c'est justement d'elle qu'Alceste est amoureux - plus qu'amoureux : qu'il aime.
    Il sait qui elle est. Il le sait parfaitement. Mais rien n'y fait : il l'aime :
    "Non, l'amour que je sens pour cette jeune veuve
    ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve,
    et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner,
    le premier à les voir, comme à les condamner.
    Mais, avec tout cela, quoi que je puisse faire,
    je confesse mon foible, elle a l'art de me plaire :
    j'ai beau voir ses défauts, et j'ai beau l'en blâmer,
    en dépit qu'on en ait, elle se fait aimer ;
    sa grâce est la plus forte ; et sans doute ma flamme
    de ces vices du temps pourra purger son âme."
     
    Il l'aime. Il l'aime en dépit de tout car il a su voir, derrière tout le vernis, derrière tout ce masque, derrière toute cette peau d'âne dont elle s'est recouverte - il a su découvrir une autre Célimène. Il a su, dépassant les apparences, découvrir la vraie Célimène, et Célimène a reconnu cette reconnaissance et c'est pourquoi, en dépit des apparences, elle aussi aime Alceste - c'est du moins ce qu'il croit :
    "Je ne l'aimerois pas, si je ne croyois l'être."
    Alceste se trompe-t-il ? S'illusionne-t-il quand il croit que Célimène, qui se refuse à s'engager publiquement, l'aime cependant et n'aime que lui ? Refuse-t-il de voir la vérité ? Je ne le crois pas. Il a raison, il sait. Il sait de cette science absolue qu'ouvre l'amour dans l'esprit des hommes. Et elle aussi le sait. Et elle aussi sait qu'elle l'aime, mais elle refuse cet amour.
    Le Misanthrope est l'histoire tragique de cet amour partagé et qui pourtant restera dans l'inachevé. L'histoire de cet amour qui pourrait tout emporter parce qu'il a su dépasser tant de choses de part et d'autre, dévoiler tant de masques, aplanir tant de montagnes et qui pourtant n'aboutit pas parce qu'au moment de franchir le dernier pas, la peur l'emporte sur l'amour.
    C'est une histoire qui me touche. Non pas que celle que j'aime soit tout à fait une Célimène ; non pas que je sois tout à fait un Alceste ; dans les deux cas, il s'en faut de beaucoup. Mais parce que nous avons, l'un et l'autre (et sans doute nous tous, tous autant que nous sommes), mêlés et entremêlés, certains traits de ces personnages, que je comprends au fond de moi la certitude d'Alceste, et que son attitude, comme celle de Célimène que je comprends aussi, me bouleverse.
     
    Cette improvisation a une suite.
    6 min
  • « une baguette de coudrier qui touchait le sol dur de mon cœur »
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20180623vannes.mp3
     
    Je lisais ce matin (et lis dans le microphone) le passage que reproduis plus bas, dans lequel Etty Hillesum, à la date du 27 février 1942, relate ce qui lui est arrivé dans l'après-midi de cette même journée :
    "En lisant ces mots, j'ai éprouvé, tiens, oui, qu'est-ce que j'ai éprouvé? Je n'arrive pas encore à bien l'exprimer. Ils ont agi sur moi comme une baguette de coudrier, qui touchait le sol dur de mon cœur et y faisait soudain bouillonner des sources cachées. Soudain je suis tombée à genoux à côté de la petite table blanche et l'amour libéré s'est remis à couler en moi, un instant délivré de la convoitise, de la jalousie, des méchancetés, etc."
    Je connais cette même expérience, parfois. J'en ai l'autre jour fait un poème. Ce sentiment qu'on arrive parfois à ouvrir des vannes qu'on porte en soi, et que soudain, peuvent se libérer, courir et couler des choses qui étaient retenues. Comme un gros bouchon qui sauterait.
    On y arrive, de temps à autre, en se sondant et en se relâchant, en laissant s'exprimer cette sorte de frisson intérieur mais vite la vanne se referme et le couvercle se remet sur la marmite bouillonnante.
    Arriver à la laisser ouverte pour permettre que s'écoule librement le flux, sans obstacle.
     
    Et voici le passage :
    "Et hier après-midi, rentrée chez moi et assise au coin du feu, j'étais très triste, d'une tristesse de prime abord incompréhensible à moi-même, et je parcourais encore une fois la lettre de Léonie, lorsque j'ai pris soudain la Bible et l'ai ouverte à la première épître aux Corinthiens 13, pour la énième fois. –
    Oui.-
    « Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas l'amour, je suis un airain qui résonne, ou une cymbale qui retentit.
    Et quand j'aurais le don de prophétie, la science de tous les mystères et toute la connaissance, quand j'aurais même toute la foi jusqu'à transporter des montagnes, si je n'ai pas l'amour, je ne suis rien.
    L'amour est patient, il est plein de bonté ; l'amour n'est point envieux ; l'amour ne se vante point, il ne s'enfle point d'orgueil, il ne fait rien de malhonnête, il ne cherche point son intérêt, il ne s'irrite point, il ne soupçonne point le mal. »
    En lisant ces mots, j'ai éprouvé, tiens, oui, qu'est-ce que j'ai éprouvé? Je n'arrive pas encore à bien l'exprimer. Ils ont agi sur moi comme une baguette de coudrier, qui touchait le sol dur de mon cœur et y faisait soudain bouillonner des sources cachées. Soudain je suis tombée à genoux à côté de la petite table blanche et l'amour libéré s'est remis à couler en moi, un instant délivré de la convoitise, de la jalousie, des méchancetés, etc."
    5 min

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Foin des préparations et des textes pensés ! Voici des mots cueillis aux lèvres.