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Spécialiste de l’Iran, Clément Therme est chercheur post-doctorant au sein de l’équipe « Savoirs nucléaires » du CERI à Sciences Po Paris. Il est également membre associé de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et l’auteur des Relations entre Téhéran et Moscou depuis 1979 (PUF, 2012). Il a également dirigé la publication d’un ouvrage collectif, L’Iran et ses rivaux, Entre nation et révolution, paru aux éditions Passés/Composés en février 2020.
Le 11 février 1979, la Révolution chassait du pouvoir le chah d’Iran et instaurait une République islamique. Cela se passait 41 ans auparavant, mais la question de l’intégration de l’Iran dans son environnement régional et dans la communauté internationale des États n’est toujours pas réglée aujourd’hui. Le pays qui avait adhéré en 1955 au pacte de Bagdad et jouait le rôle de gendarme du Golfe, renverse son alliance stratégique avec les États-Unis en adoptant une posture clairement anti-américaine, se traduisant notamment par des actes tels la prise d’otages à l’ambassade américaine à Téhéran en novembre 1979 et les attentats à Beyrouth contre l’ambassade américaine et les marines en 1983.
L’Iran (le pays ou le régime des Ayatollahs ?) est depuis perçu comme une puissance déstabilisatrice menaçant l’ordre et la sécurité internationales ainsi que la plupart de ses voisins arabes et Israël. Les fluctuations entre nationalisme et exportation de la révolution ne facilitent pas, par ailleurs, la lisibilité de la politique étrangère de Téhéran. Il est notamment reproché à l’Iran de vouloir enrichir l’uranium à des fins non pacifiques afin de se doter de l’arme nucléaire (en violation du TNP, traité de non-prolifération nucléaire), ce qui aurait pour conséquence de bouleverser la donne nucléaire dans la région, comme lui sont reprochés ses ambitions régionales, à travers ses puissants réseaux d’influence, ainsi que son programme de missiles balistiques de plus en plus longue portée.
Des sanctions américaines et internationales de plus en plus sévères se sont mises en place au cours des années. Elles isolent chaque fois davantage le pays, aucun des partenaires de l’Iran n’ayant la volonté ou la capacité de laisser se détériorer sa relation avec les États-Unis, quelle qu’elle soit par ailleurs, en s’opposant trop ostensiblement au régime des sanctions.
Quel est le coût humain de ces sanctions frappant toute l’économie et la société iraniennes ? Avec une inflation de 43% en 2019, l’annonce de la suppression de la subvention du prix de l’essence par le gouvernement iranien, a provoqué, en novembre 2019, un mouvement de contestation dans les principales villes du pays. Cette fois, même les couches les plus populaires de la société, et pas seulement les classes moyennes, sont descendues dans la rue. Pour dénoncer la pauvreté, la corruption, et demander que l’amélioration des conditions de vie de la population soit la priorité du gouvernement. Les manifestations furent violemment réprimées par les autorités, de même que les réseaux d’influence de l’Iran dans la région intimidèrent et /ou réprimèrent les mouvements de protestation populaire au Liban et en Irak fin 2019.
Assiste-t-on à l’émergence d’un patriotisme économique par le bas ? Quelle est l’ampleur de la crise de confiance qui semble s’être instaurée vis-à-vis des autorités, accusées d’avoir nié l’émergence de l’épidémie de covid-19, puis d’en avoir minimisé l’ampleur, comme d’avoir menti sur l’origine du tir de missile qui a abattu l’avion de l’Ukraine Airlines International, le 8 janvier dernier ?
Et que veut la jeunesse iranienne, généralement diplômée et hautement qualifiée ? De quoi rêve-t-elle à la veille de Norouz, fête célébrant, au premier jour du printemps, le Nouvel an dans le calendrier persan ?
Incontournable figure de la littérature marocaine, Yassin Adnan est aussi journaliste, et notamment le concepteur et présentateur d’émissions culturelles consacrées aux auteurs et personnalités du monde culturel arabe. Il y eut d’abord l’émission « Masharif », diffusée sur la première chaine de télévision publique au Maroc, de 2006 à 2019, et désormais, depuis 2019, l’émission « Chez Yassin » diffusée chaque mercredi soir depuis le Caire (Égypte).
Poète et nouvelliste, Yassin Adnan se lance dans le roman avec Hot Maroc, publié au Caire en 2016. Chaleureusement salué par la critique au Maroc comme dans l’ensemble du monde arabe, son premier roman est nominé pour le Prix international du roman arabe (International Prize for Arabic Fiction), souvent appelé le Booker arabe. Ce prix créé en 2007 à Abu Dhabi est le plus prestigieux des prix du roman arabe.
Si la poésie a longtemps été le principal genre littéraire du monde arabe, le roman occupe désormais la première place. Son rôle s’avère essentiel pour comprendre le monde arabe contemporain. On ne peut donc que se réjouir des dynamiques de traduction et les encourager, car elles rendent possible le passage à une culture, à un monde que le regard extérieur ne suffit pas à capter pleinement.
Hot Maroc sort en français aux éditions Actes Sud dans une remarquable traduction de France Meyer. Le roman sera également bientôt publié en anglais.
On savourera la grande richesse du bestiaire de Yassin Adnan. Et toute son ironie. La comédie humaine se double d’une comédie animale. La zoologie vient au secours de la sociologie. Chaque personnage a son double, son alter ego en quelque sorte. Il y a l’écureuil à la mémoire phénoménale qui rate ses études d’histoire et de géographie, car il n’est doté que d’une mémoire d’indic, inopérante pour les dates et les cartes, se souvenant seulement de l’endroit où il a caché ses réserves en graines et noisettes. Il y a le hérisson, le chien sloughi, le caméléon, la vache, la chamelle et la pieuvre. Et tout ce beau monde, avant d’entrer dans la vie professionnelle, milite au sein de l’union nationale des étudiants du Maroc, divisée entre groupes gauchistes et groupes religieux islamistes. Ensemble ou séparément, ils livrent des batailles. Pour le retour des renvoyés, pour l’infirmerie ou pour savoir qui des gauchistes ou des islamistes contrôlera la cafétéria.
Le passé étudiant laisse des traces qu’un gérant de cybercafé saura exploiter plus tard pour faire et défaire, dans l’anonymat, réputations et carrières de ses prétendus ennemis, par le biais de fake news, pour le plus grand bonheur des services de renseignement qui profitent de son pouvoir de nuisance et le manipulent. Hot Maroc est une radioscopie de la nouvelle société marocaine née des bouleversements économiques des années 80. La médiocrité, la jalousie, la lâcheté, la mesquinerie y constituent un obstacle à l’émancipation et à la démocratie. Le livre pointe comment les intimidations, les menaces, les atteintes à la liberté d’expression passent aussi désormais par la toile qui surveille et punit. Mais tout cela, comme la question des fake news ou de l’ambivalence des nouvelles technologies de l’information et de la communication, dépasse largement les frontières du Maroc… Yassin Adnan nous interroge sur l’univers dans lequel nous vivons et celui dans lequel nous voulons vivre.
Depuis l’âge de 18 ans, Claire écrit de la poésie et des textes courts. Aujourd’hui, elle partage sa vie entre la balistique et l’écriture. Elle vient de publier en janvier 2020 Par nos montagnes, un recueil de poèmes centré sur la beauté des massifs montagneux qu’elle affectionne particulièrement. Source pour elle d’inspiration et de ressourcement; lieu propice à la méditation sur le monde, la nature et la condition humaine. Élévation qui déleste le langage de toute surcharge inutile et qui rend aux mots leur force et leur sens.
Dans Les militantes, son premier roman en librairie (mars 2020), on retrouve, dans un texte au long souffle, la même attention particulière que Claire Raphaël porte au langage. Les mots sont précis, les phrases directes, sans fard, sans détour. Ciselées dans le cru de la vie.
La fibre sociale de l’auteure, aussi militante syndicaliste, se révèle dans l’enquête policière menée de main de maître par la narratrice experte en balistique. Une femme assassinée en pleine rue. Vol, viol ? Traces d’agressions physiques ou sexuelles ? Exécutée ? Par qui ? Pourquoi ?
Ce livre est une réflexion sur la violence, sur notre rapport à la violence et sur les effets de la violence. Une citation de Sartre en exergue nous met sur la piste. Sur la multiplicité des formes de violence. Sur les préjugés des uns et des autres, des uns sur les autres, sur les murs qui séparent au point de caricaturer les choses et les êtres, alors qu’il s’agit de faire face à la complexité du réel. L’analyse des rapports sociaux exigent patience et finesse, comme une enquête qu’on n’a pas le droit de bâcler. Il aborde la question des violences faites aux femmes.
Peut-on en guérir ? Seul ou collectivement ? Comment surmonter la dévastation que produit l’atteinte à l’intégrité physique et morale de la personne humaine ?
En mettant l’accent sur la capacité de certaines femmes à renverser le cours de l’histoire, n’acceptant pas l’assignation au statut de victimes, Claire Raphaël leur rend hommage. Et nous interroge. Ces femmes capables de défier notre monde désenchanté, vautré dans la perte de sens, l’indifférence et le manque de reconnaissance, qui sont-elles ? De nouvelles héroïnes trouvant la force d’apprendre à se battre dans l’adversité, refusant l’ajournement de l’espoir ? Militantes d’aujourd’hui et de demain ?
Dans le prolongement de la lecture des Militantes, il serait intéressant de se rappeler par ailleurs ce que tous les observateurs ont noté à propos des manifestations et mouvements de contestation qui ont secoué récemment et continuent de secouer le monde : la participation massive des femmes devenues incontournables dans la formulation et l’articulation de la forte demande démocratique des peuples.
Le 8 mars, journée internationale des femmes.
La Journée Internationale des femmes trouve son origine dans les luttes des ouvrières et suffragettes du début du XXe siècle, pour de meilleures conditions de travail et le droit de vote.
Il y a des mots qu’on prononce et qu’un jour on ne prononcera plus. Ils sont peu nombreux. Ainsi en va-t-il du mot « Maman ». (Ou « Papa »).
On s’habitue à son tour à s’entendre appeler « Maman ». Il arrive que dans des circonstances tragiques il ne reste plus personne pour vous appeler ainsi.
Il arrive que les jeunes partent avant les moins jeunes.
Dans La mère morte, Blandine de Caunes raconte comment elle s’est retrouvée confrontée, pour ainsi dire simultanément, à la double disparition de sa mère et de sa fille unique. Lent dépérissement de sa mère, Benoîte Groult, atteinte de la maladie d’Alzheimer, mourant à 96 ans. Violente mort de sa fille Violette, tuée dans un accident de voiture, à l’âge de 36 ans. Existe-t-il un mot, et dans quelle langue, pour décrire l’état de celle qui n’a plus de mère et n’est plus mère à la fois ?
Femme libre, romancière, travailleuse acharnée, amoureuse de la pêche et de la mer, Benoîte Groult a marqué de nombreuses générations de femmes depuis la publication, en 1975, de son livre Ainsi soit-elle, un texte fondateur dans lequel elle incarne la voix de l’émancipation féminine. Son engagement pour les droits des femmes en France et dans le monde s’est manifesté de plusieurs façons. Elle a lutté pour le droit à l’avortement. Elle fut l’une des toutes premières personnalités à dénoncer les mutilations sexuelles infligées aux petites filles. Elle a porté le combat pour la féminisation des noms de métiers.
Devenue icône du féminisme, Benoîte Groult militait aussi pour le droit de mourir dans la dignité. En 2006, elle publie La Touche étoile, où elle s’attaque aux tabous de la vieillesse et de la mort librement consentie. Convaincue que « le refus de la naissance choisie et de la mort choisie, c’est la même idéologie contre la liberté », elle s’engage en faveur de l’ADMD (Association pour le droit de mourir dans la dignité). Lorsqu’elle meurt en 2016, sa fille Blandine de Caunes déclare à la presse : « Elle est morte dans son sommeil comme elle l’a voulu, sans souffrir ». Aujourd’hui, dans La mère morte, la fille revient sur les circonstances de la mort de sa mère.
Daniel Arsand, qui partage avec Blandine de Caunes la passion de l’écriture et de la littérature, comme l’atteste leur longue collaboration aux éditions Phébus, souligne la grande liberté dans laquelle Benoîte Groult a élevé ses trois filles ainsi que la transmission du goût de l’écriture qui caractérise quatre générations de femmes dans la famille Groult.
Dans l’histoire de la littérature, ce n’est pas toujours le cas. L’auteur des Amants et de Je suis en vie et tu ne m’entends pas, constate à propos de La mère morte, que très peu d’auteurs possèdent le don de dire le plus grave, sans pesanteur. Sans larmoyer. Sans dérision ni autodérision, mais avec une pointe d’humour.
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Alexandre Adler est historien, journaliste, spécialiste des relations internationales. Sa culture phénoménale, encyclopédique, chose rare de nos jours, le pousse à vouloir comprendre le monde, l’embrasser d’un seul regard, le rendre intelligible même quand le sens de la marche du monde semble nous échapper ou que les outils conceptuels pour penser le réel font défaut.
Pas d’histoire, sans philosophie de l’histoire. Pas d’humanité concevable sans triomphe des lumières et de la raison. Pas de vie sans espoir.
Le sens d’un événement ne peut se comprendre en l’isolant et sans le mettre en rapport avec d’autres faits survenant ailleurs dans le monde. Il arrive que la grande et la petite histoire se mêlent volontiers dans certaines circonstances. L’histoire avance empruntant parfois des détours ou des chemins de traverse.
Du Brexit conduit par Boris Johnson, au Liban où s’est réfugié Carlos Ghosn fuyant le Japon, en passant par la Russie de Poutine. Chrétiens d’Orient. Druzes. Israël. Juifs. Palestiniens. La paix est-elle en marche ?
Alors, Alexandre Adler, Facétieux ou visionnaire ?
Politiste à l’Institut de recherche pour le développement, Laura Ruiz De Elvira est spécialiste de la Syrie. Ses recherches portent essentiellement sur la sociologie de l’action collective, de l’engagement et sur les pratiques d’aide et les politiques sociales.
En Syrie de 2006 à 2010, doctorante à l’Institut Français du Proche Orient de Damas, elle effectue ses recherches sur les associations caritatives, confessionnelles ou non, et leur maillage territorial. Ces associations de bienfaisance, durant la décennie qui précède le soulèvement populaire de 2011, jouent un rôle de plus en plus important au moment où l’État syrien en voulant se moderniser se décharge de certaines fonctions et missions sociales qu’il accomplissait traditionnellement en faveur des plus démunis. Dans un contexte de paupérisation, n’excluant pas la constitution de quelques grandes fortunes affichant un luxe tapageur inaccessible à la plupart de la population, ces associations sont en première ligne pour faire face à l’exode rural faisant suite à la grande sécheresse de 2007, à l’afflux de réfugiés en provenance d’Irak à partir de 2003, à la défaillance des secteurs publics de la santé et de l’éducation.
Après l’éphémère printemps de Damas, l’État policier resserre son contrôle social et politique sur la population, mais il devient de plus en plus évident qu’il ne dispose d’aucun levier d’action pour faire fonctionner les institutions, moderniser les infrastructures du pays, redistribuer les richesses, protéger les plus faibles.
Laura Ruiz de Elvira publie chez Karthala, Vers la fin du contrat social en Syrie. Associations de bienfaisance et redéploiement de L’État (2000-2011). Un ouvrage qui nous permet de comprendre comment le désengagement de l’État a rendu possible l’émergence progressive de nouveaux acteurs sociaux, ainsi que celle des aspirations au changement, au niveau local et national, accélérant la perte de contrôle par le régime d’une partie de son territoire.
Les premières manifestations pacifiques sont l’expression de cette forte demande de démocratie.
Dans les zones ou les quartiers assiégés par le régime et bombardées, des conseils locaux tentent d’organiser les villes (ramassage d’ordures, scolarisation des enfants, projets agricoles pour nourrir la population, projets culturels, etc. ). Le succès de ces expériences de démocratie participative dépend souvent des forces rebelles, des multiples milices ou de l’État islamique, contrôlant les régions en question. Il dépend aussi de l’évolution des combats sur le terrain.
Une petite fille part sur les traces de ses grands-parents, à la recherche d’un manuscrit qu’ils abandonnèrent dans leur fuite précipitée d’un régime tyrannique. Elle entraîne ses parents et sa sœur aînée dans ce voyage, qui remonte le temps sans obérer le présent et l’avenir.
Spécialiste du Moyen Orient, de la Turquie et de la question kurde, l’historien et politologue Hamit Bozarslan est Directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences sociales (EHESS).
L’année 1979 marque une série de ruptures au Moyen-Orient. En février, la Révolution iranienne renverse le régime du Shah pour instaurer une République islamique et conservatrice qui ne cessera de gagner en influence et en emprise dans la région durant les décennies suivantes. En mars, la signature du Traité de paix israélo-égyptien (faisant suite à la visite historique d’Anouar el-Sadate à Jérusalem, à la signature des accords de Camp David, au prix Nobel de la Paix décerné conjointement à Menahem Begin et Sadate) met fin à l’unité revendiquée du monde arabe face à l’État d’Israël.
En novembre, la prise de la Grande Mosquée du Caire par des fondamentalistes islamistes inaugure un cycle de violences qui se prolongera dans les guerres des années 80, la guerre civile algérienne des années 90, les attentats du 11 septembre 2001, et jusqu’à nos jours avec Al-Qaïda et l’État islamique. Enfin, en décembre, l’invasion soviétique de l’Afghanistan met fin à la représentation tiers-mondiste selon laquelle seuls les États-Unis sont une puissance impérialiste.
L’impact et les conséquences de cette quadruple rupture n’ont cessé de peser sur la reconfiguration des rapports de force au Moyen-Orient d’où désormais toute contestation de gauche a disparu. En 1979, les divers mouvements de gauche, jadis actifs et concurrentiels, sont défaits, victimes de la répression d’États autoritaires et coercitifs, victimes aussi de leurs propres erreurs.
Depuis quatre décennies, on assiste au Moyen-Orient à un renforcement de la confessionnalisation, à une cartellisation du pouvoir et une prolifération des milices. Ces processus ont affaibli les États, nés de la chute de l’Empire ottoman, au lendemain de la Première guerre mondiale. Les sociétés à leur tour se désagrègent sous la poussée des logiques de confessionnalisation et de fragmentation du territoire.
Comment analyser les mouvements de contestation sociale et de protestation pacifique qui secouent le Moyen-Orient actuellement ?
Ils attestent, chacun dans leur spécificité, d’une forte demande démocratique. Et il n’est pas inutile dans un souci de compréhension de mobiliser à leur sujet les réflexions du philosophe Claude Lefort, sur l’invention et l’indétermination démocratiques.
Critiquant la corruption, l’incurie des autorités publiques et l’injustice sociale qu’elles génèrent, ces mouvements de protestation attestent aussi de la volonté de sortir de la violence, de redonner du sens à leur indépendance et projet de société, de ne plus être l’otage d’ingérences extérieures ou de rivalités entre puissances étrangères, régionales ou non.
C’est dans ce contexte qu’intervient la revendication d’une citoyenneté transcendant les communautarismes et la critique d’un modèle étatique reposant sur des allégeances religieuses et confessionnelles, causant un blocage politique et institutionnel, empêchant l’émergence de toute alternance.
S’agissant de la Turquie, connaissant une dérive autoritaire, répressive et déstabilisante, depuis quelques années, des processus de cartellisation ou de miliciarisation sont-ils aussi à l’œuvre ? Depuis la fin de l’Empire ottoman et la création de la République de Turquie, comment comprendre la succession ou la concurrence de périodes violentes et de périodes de transformation démocratique contrariées ou avortées ? Comment expliquer que le projet d’une citoyenneté inclusive ait échoué à plusieurs reprises, tout en persistant sous forme d’aspiration ? Des tendances longues, contradictoires ou non, sont-elles repérables depuis la Révolution Jeune-turque ?
S’agissant de la question kurde en Turquie, et celle de la représentation de l’autre en politique, comment comprendre le revirement d’un pouvoir entamant au plus haut niveau des négociations avec le PKK (parti des travailleurs du Kurdistan) – afin de mettre fin à 40 ans de guerre civile ravageant le Sud-Est anatolien, habité majoritairement par des Kurdes – puis, après la rupture de ces mêmes négociations, se lançant dans la destruction des villes kurdes, l’arrestation des maires kurdes, dont le député Selahattin Demirtaş, président du parti démocratique des peuples (HDP) et candidat à l’élection présidentielle de 2018 ?
Quelles sont les conséquences de l’offensive militaire turque dans le Nord-est syrien contre les forces militaires kurdes, lesquelles jouèrent un rôle déterminant dans la lutte contre l’État islamique aux côtés de la coalition occidentale ?
Quel avenir et quel espoir pour les Kurdes répartis sur quatre États (Turquie, Syrie, Irak, Iran) ?
La publication de La Fabrication de l’ennemi l’a fait connaître du grand public, au-delà des cercles d’experts. Dans ce livre publié en 2014 comme dans Dr. Saoud et Mr. Djihad, il s’agit d’abord de partir de faits précis et de s’interroger. Par exemple, quinze des dix-neuf terroristes du 11 septembre 2001 étaient de nationalité saoudienne, aucun des autres n’était Iranien, Irakien ou Nord-Coréen.
Pourtant la Maison-Blanche désigna l’Iran, l’Irak et la Corée du Nord comme l’axe du mal. En revanche, lors du premier attentat contre le World Trade Center en 1993, alors qu’on comptait cinq Soudanais parmi les quinze terroristes, la Maison-Blanche avait pris la décision de frapper le Soudan.
En quoi consiste le processus de fabrication de l’ennemi ? Comment l’opinion a-t-elle été préparée à accepter une intervention militaire en Irak, à la suite de l’intervention en Afghanistan, après l’attentat du 11 septembre ? Car, en démocratie, on ne peut lancer une opération militaire extérieure, sans soutien de l’opinion, sans un vote du Parlement autorisant le recours à la force armée, et dans le cas d’une coalition internationale, sans l’approbation du Conseil de sécurité des Nations-Unies.
Pierre Conesa revient sur l’épisode des armes de destruction massives que l’Irak de Saddam Hussein aurait détenues, alors que les experts affirmaient le contraire, ainsi que sur les fameuses preuves dont les Etats-Unis affirmaient être en possession. Pour mémoire, la France, dont Jacques Chirac était le Président et Dominique de Villepin, le ministre des Affaires étrangères, avait refusé de se joindre à la coalition menée par les Etats-Unis lors de la seconde guerre du Golfe qui débuta le 20 mars 2003, envahit l’Irak (opération baptisée Liberté irakienne) et mit fin au régime du dictateur Saddam Hussein.
Quant à l’Arabie saoudite, premier exportateur mondial de pétrole, comment expliquer la clémence des Etats-Unis à leur égard, après le 11 septembre ?
Comment expliquer qu’un an après l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi dans le consulat du royaume saoudien à Istanbul, le 2 octobre 2018, l’affaire semble désormais bel et bien enterrée ? Le Future Investment Initiative en 2019 ou Davos du Désert s’est tenu à la fin du mois d’octobre comme si de rien n’était. Est-ce l’effet de l’efficacité du lobby saoudien ?
Le regard porté sur le prince Mohamed Ben Salmane, présenté comme l’homme du changement, octroyant aux femmes le droit de conduire, est-il conditionné par le lobby saoudien ?
En novembre 2020, l’Arabie saoudite présidera le quinzième sommet du G20.
Voyage dans le temps et l’espace, cap sur les anciens quartiers de Galata et de Péra (ville basse et ville haute réunies, après le démantèlement des murailles de Galata), dans ce qui formera plus tard le 6ème arrondissement d’Istanbul, plus connu sous le nom de Beyoğlu.
Péra/Beyoğlu, à son apogée au 19ème siècle, incarne par excellence la ville cosmopolite, au point de former une ville dans la ville, au sein de Constantinople/Istanbul, trois fois capitale d’empire. Pour de multiples raisons, ce quartier se distingue d’autres quartiers d’Istanbul, notamment par son aspect architectural avec ses immeubles haussmanniens, ses passages, sa concentration exceptionnelle de non-musulmans (populations levantine, grecque, juive et arménienne), ses ambassades (qui deviendront des consulats lors de l’avènement de la République de Turquie et le transfert de la capitale à Ankara), ses cafés à la parisienne, ses théâtres, ses concerts, ses librairies, ses journaux, ses hôtels de luxe, ses magasins de luxe ou plus modestes, ses voyageurs, ses exilés (les Russes blancs notamment fuyant la Révolution de 1917) .
À l’époque où Istanbul/ Constantinople est un grand port commercial, Péra/Beyoğlu est un poumon économique de l’Empire où tout converge ou transite, où se concentrent grands et petits négoces ainsi que le secteur bancaire dont la Banque Camondo ou la Banque ottomane.
Beyoğlu fascine, Beyoğlu fait peur. La traversée du pont de Galata pour gagner Beyoğlu est en soi un voyage à l’étranger, en direction de l’Europe, de Paris (le français est à Péra la lingua franca) et Beyoğlu est à sa façon un petit Paris méditerranéen, avec sa vie intellectuelle, sa vie nocturne, l’esprit bohême. Pour ceux qui viennent d’Europe, le quartier n’est en revanche qu’un pâle reflet de l’occident orientalisé, tandis que l’altérité que Péra/ Beyoğlu incarne et met en scène fait peur à ceux qui n’y voient que lieu de perdition, lieu de tous les plaisirs et des tentations avec ses meyhane (tavernes), ses prostituées et sa pègre. Car on vient aussi à Beyoğlu pour s’encanailler.
Le livre de Timour Muhidine, d’une grande richesse, interroge les représentations littéraires de cet espace singulier qui émerge progressivement comme ville littéraire. Il nous invite à prendre le temps de flâner et déambuler, à la recherche des traces et des strates superposées du passé de Beyoğlu, lesquelles sont aussi l’une des sources d’inspiration de la littérature turque contemporaine.
“Tencere tava hep ayni hava” est un dicton pour dire : “rien ne change c’est toujours la même musique” (traduction littérale: “casserole poêle, toujours la même chanson”). R. T. Erdogan, alors Premier ministre, ayant expressément fait référence à cette expression pour qualifier le mouvement protestataire de Gezi au printemps 2013, des musiciens (les Kardes(h) Türküler) le prirent au mot en formant un orchestre instrumental à partir des seuls ustensiles de cuisine.
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