Le monde en questions - Comprendre le monde tel qu’il est et tel qu’il n’est pas

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Le monde en questions - Comprendre le monde tel qu’il est et tel qu’il n’est pas episodes

  • #34 – Violences policières en France : la fin d’un tabou ?
    En plateau :

    Paul Rocher, économiste, diplômé de Sciences-Po Paris, auteur de Gazer, mutiler, soumettre, Politique de l’arme non létale, La Fabrique éditions, 2020.

    Contexte :

    Une minute de silence pour George Floyd, ce Noir américain de 46 ans, décédé des suites de son arrestation, le 25 mai dernier, à Minneapolis, aux États-Unis. Une minute de silence, qui s’est prolongée durant 8 mn et 46 secondes, le temps que dura la pression exercée sur son cou par le genou de l’officier de police qui l’avait plaqué au sol. 8 mn et 46 secondes durant lesquelles ses collègues présents laissent faire, malgré les cris de la foule et ceux de George Floyd : « I can’t breathe », « Je ne peux pas respirer ».

    La mort de George Floyd a suscité aux États-Unis et dans le monde une vague d’indignation et de colère face aux violences policières, face au racisme ou aux discriminations qui les caractérisent souvent, face à leur impunité, au-delà des cas particuliers. L’onde de choc ne cesse de se propager et la contestation ne faiblit pas. Si la France n’est pas les Etats-Unis, le tabou des violences policières est-il néanmoins ici aussi en train de voler en éclats ?

    Rassemblement historique le 2 juin à Paris, organisé par le comité Adama. Des milliers de personnes réunies devant le Tribunal judiciaire de Paris, demandent justice pour Adama Traoré, 4 ans après son décès dans la gendarmerie de Persan, le 19 juillet 2016. Depuis, partout en France, des rassemblements ont lieu pour demander la justice et la vérité.

    Le 4 juin, le comédien Omar Sy lance une pétition contre les discriminations et violences policières en France, qui recueille plus de 100 000 signatures en 24 heures. Appelant de ses vœux une « police digne de notre démocratie », il demande à tous d’avoir le courage de « dénoncer les violences policières » résultant d’un usage disproportionné et abusif de la force et touchant davantage certains de nos concitoyens. « Il n’y a qu’un seul camp, celui de la justice », souligne Omar Sy, et il est urgent que soit remis en cause « un système qui ne peut prétendre à la justice sans mettre fin à l’impunité organisée qui sévit depuis des décennies ».

    Sommes-nous à un tournant dans la lutte contre les violences policières ? Ces dernières ont valu à la France plusieurs condamnations de la part de la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) pour « enquête lacunaire et déficiente », pour « non-enquête », pour « atteinte à la dignité humaine », pour « négligence » dans la mort d’une personne interpelée, pour « violation substantielle du droit à la vie », pour « mauvais traitement » après interpellation.

    C’est la mort de Rémy Fraysse qui a sensibilisé Paul Rocher à la question des violences policières, le conduisant à une réflexion sur les armes non létales. Équipant les forces de maintien de l’ordre, les armes non létales ne sont pas supposées tuer ou infliger des blessures irréversibles. Présentées comme sans effets secondaires, elles permettraient de « neutraliser », en produisant des « effets incapacitants » ou « irritants ». Ainsi, une balle en caoutchouc ou en plastique, comme son nom l’indique, n’est pas une balle réelle, mais une « une arme de défense ». Est-elle pour autant sans danger pour celui qui la reçoit ?

    Quelle est la typologie des armes non létales ? Il y a celles qui reposent sur l’énergie cinétique (matraque, canon à eau, balles en caoutchouc et en plastique telles le LBD 40 ou la gamme Flash Ball, condamnée dès 2003 par Amnesty International). Il y a les armes chimiques (diffusion de substances irritantes telles que le gaz lacrymogène). Il y a les armes électriques, tel le pistolet à impulsion (Taser X26 condamné par le Comité des Nations-Unies contre la torture, par Amnesty International, par le Conseil d’État). Il y a encore les armes acoustiques (grenades assourdissantes et grenades de désencerclement), et les armes reposant sur la technologie optique (stroboscope) ou l’énergie dirigée (laser).

    Dans quelles conditions d’utilisation ces armes seraient-elles inoffensives ? Correspondent-elles aux conditions de déroulement non statique des manifestations ? Les formations nécessaires à leur emploi sont-elles par ailleurs adaptées ?

    En matière de gestion policière des manifestations, la doctrine a-t-elle évolué ces dernières années ? Tenir à distance les manifestants ? Aller à leur rencontre ? Qu’observe-t-on sur le terrain ?

    Quels effets les armes non létales peuvent-elles induire sur le comportement de leurs détenteurs ? Leur disponibilité conduit-elle à la banalisation de leur usage et à un comportement plus offensif des forces de l’ordre sur le terrain ? Quels effets sur les manifestants ? Est-il désormais devenu systématiquement dangereux de participer à une manifestation ? De quelles ressources la démocratie dispose-t-elle pour faire face aux abus de l’usage de la force publique et enrayer la stratégie du chaos (brutalités policières, casseurs, blacks blocs) ?

    Le risque accru de blessures mutilantes, handicapantes, traumatisantes, voire mortelles n’a-t-il pas un effet dissuasif ou terrorisant sur les manifestants vivement incités ainsi à rester chez eux ? Les violences policières ne portent-elles pas atteinte à la liberté de manifester et celle de circuler librement dans l’espace public ?

    Car elles ne se produisent pas uniquement dans le cadre de manifestations, elles surviennent aussi lors de contrôles d’identité, et pendant ou après interpellations . En 2017, le défenseur des droits constatait la réalité sociologique des contrôles au faciès, pourtant interdits par la loi. Une personne ressentie comme noire ou arabe a 20 fois plus de « risques » de se faire contrôler par les forces de l’ordre qu’une autre. La peur de croiser sur sa route les forces de l’ordre, la peur de l’arbitraire, la peur des contrôles policiers pouvant entraîner la mort et qui visent certains citoyens plus que d’autres, ne constituent-elles pas de facto une rupture d’égalité et de traitement devant la loi protectrice de tous ses citoyens dans une République réputée indivisible ?

    Pour mémoire, en 1983, se déroulait en France, du 15 octobre au 3 décembre, la Marche pour l’égalité et contre le racisme. Les organisateurs de cette marche antiraciste et pacifique, appelée aussi « la Marche des Beurs » avaient demandé, mais n’avaient pas obtenu, le droit de descendre l’avenue des Champs Élysées, à son arrivée à Paris.

    À l’oreille :
    • Time Zone – World Destruction
    • Thurz – Rodney King
    • Daniel Kahn & The Painted Birds – Freedom is a verb
    • Pour aller plus loin :
      • Paul Rocher, Gazer, mutiler, soumettre. Politique de l’arme non létale, La Fabrique, 2020
      • Fatima Ouassak, « Luttons contre les violences policières, défendons nos libertés fondamentales » dans l’ouvrage collectif Résistons ensemble pour que renaissent des jours meilleurs, Editions Massot, 2020. Version en pdf libre d’accès
      • ET

      • Carl Sandburg, Les émeutes raciales de Chicago, juillet 1919, préface et notes de Christophe Granger, Éditions Anamosa, 2016
      • Lesley J. Wood, Mater la meute. La militarisation de la gestion policière des manifestations, suivi de « Le marché global de la violence », de Mathieu Rigouste, Lux éditeur, 2015
      • Aysen Uysal, Faire de la politique dans la rue. Manifestations de rue, manifestants et police en Turquie, Editions Le Croquant, 2019
      • 1 hr 2 min
      • #33 – Le pentecôtisme au Brésil
        En plateau :

        Marion Aubrée, anthropologue et enseignante-chercheuse émérite à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Femme de terrain, elle observe depuis plus de 40 ans en Amérique latine, et en particulier au Brésil, l’importance de l’élément religieux dans la structuration des identités. Pionnière dans l’étude du pentecôtisme et néopentecôtisme au Brésil, elle étudie l’essor de ce mouvement religieux protestant né au début du XXème siècle aux États-Unis. Membre du comité de pilotage pour l’élaboration du Dictionnaire des faits religieux (PUF, 2019), elle en rédige plusieurs notices dont l’une sur le pentecôtisme.

        Contexte :

        Comme son nom l’indique, ce mouvement religieux issu du protestantisme accorde une place centrale au récit de la Pentecôte, célébrée 50 jours après Pâques, comme l’irruption de l’Esprit Saint sur les Apôtres. Elle représente un second Baptême, le commencement d’une vie nouvelle, une conversion personnelle. Annoncée par le Christ, la venue de l’Esprit Saint témoigne de la puissance de Dieu, de son action qui peut se manifester par des miracles, des guérisons, des dons tel que celui du « parler en langues » (glossolalie). Dans la Trinité chrétienne, l’Esprit Saint est la seule des trois figures ne faisant pas l’objet de représentation anthropomorphique. Il est souvent symbolisé par une colombe ou des langues de feu se posant sur les Apôtres. Le rapport à la Bible, central, ne suppose pas le détour par l’exégèse. Le pasteur, homme marié, est une figure charismatique, celui qui peut convaincre par la parole, convertir par son prêche, guérir les cœurs et les âmes, par exorcisme s’il le faut. Si le pentecôtisme s’est d’abord répandu dans les milieux urbains et parmi les populations les plus pauvres et fragilisées, c’est en partie dû au fait qu’il sait valoriser la subjectivité de l’individu précarisé, souder par l’émotion une communauté de personnes par ailleurs démunies, frappées par l’exclusion sociale ou paupérisées par l’exode rural et menacées d’anomie sociale. L’individu en quête d’un statut et de reconnaissance trouve une voie de salut en devenant pasteur, un moyen de gagner sa vie grâce aux dons des fidèles, ou en affirmant par la conversion son appartenance à une communauté d’élus.

        Si la religion catholique demeure majoritaire au Brésil, elle n’est désormais plus hégémonique et les pentecôtistes constituent les principaux acteurs des processus de transformation religieuse en cours. Ainsi, un joueur de football brésilien, portant l’effigie de Jésus sur son maillot de football, signale qu’il est pentecôtiste.

        Né aux Etats-Unis au début du XXème siècle, comment le pentecôtisme s’est-il développé au Brésil ? Par trois vagues successives, la dernière correspondant à ce qu’on a appelé l’avènement du néopentecôtisme remettant en cause l’iconoclasme, développant le télévangélisme, la théologie de la prospérité ainsi qu’une vision manichéenne du monde dans lequel les autres sont diabolisés, en particulier les cultes afro-brésiliens. Ces caractéristiques communes ne doivent toutefois pas occulter la grande diversité et multiplicité des églises se réclamant du pentecôtisme, leur fragmentation, même si certaines ont acquis un poids incontestable par rapport aux autres, par leur dynamisme, en investissant au fur et à mesure dans les médias, la politique, l’économie, au point de représenter désormais une puissance nationale et transnationale.

        Le succès du pentecôtisme pèse dans le débat politique et les grands débats sociétaux. Mouvement conservateur, qui ne s’est pas dressé contre la dictature et le régime des militaires de 1964 à 1985, mais s’en est accommodé comme expression de la volonté de Dieu, mouvement hostile à la place traditionnellement accordée au corps et à la sensualité au Brésil, mouvement opposé à l’avortement, au mariage pour tous, à l’adoption pour tous, même s’il a pu prendre des positions sociétales parfois plus libérales dans sa concurrence avec l’Eglise catholique. Une partie des classes moyennes a adhéré au néopentecôtisme et, ulcérée par les réformes sociales du parti des Travailleurs (PT) de Lula (Bolsa Familia, démocratisation du transport aérien et des vols intérieurs, etc.), a voté en faveur du président Jair Bolsonaro. Pour mémoire, deux ans avant les élections présidentielles, ce dernier s’est fait baptiser dans les eaux du Jourdain, en 2016, son second baptême (« born again »), quittant le catholicisme pour devenir néo-pentecôtiste. De nombreux observateurs ont noté qu’il devait son élection en octobre 2018 aux fameux « 3 B », le « B » de bœufs pour les éleveurs de bovins, le « B » de Bible pour les évangélistes dont les néo-pentecôtistes constituent plus des deux tiers et le « B » de balles pour désigner les partisans du libre usage des armes à feu, aucun « B » n’étant exclusif de l’autre.

        Le président Bolsonaro, toujours soutenu par des pans entiers de la société, mais de plus en plus critiqué par une partie des classes moyennes ayant voté pour lui, fera-t-il l’objet d’une destitution ? Cette procédure, qu’elle aboutisse ou non, pourrait-elle avoir un impact sur l’essor du néo-pentecôtisme au Brésil ?

        À l’oreille :
        • Jorge Ben – Fio Maravilha
        • Jotta A – hallelujah
        • Pour aller plus loin :
          • Marion Aubrée, Intronisation d’un Trump tropical (in) OUTRE-TERRE – revue européenne de géopolitique, Le Brésil et la révolution géopolitique mondiale, n° 56, juin 2019, pp. 115-123, éd. Ghazipur. Paris.
          • Marion Aubrée, Raisons et déraisons de la terreur (en collaboration avec L. Bazin et M. Salim) (in) Journal de l’A.F.A, Terreurs et Violences – sujets et institutions, n° 154-155, 2ème semestre 2018, Paris.
          • Marion Aubrée, Brésil : les femmes pentecôtistes entre «combat» et «délivrance», (in) Gwendoline et Yannick Fer, Genre et Pentecôtisme : enjeux d’autorité et rapports de genres , éd. Labor et Fides, Genève, 2015, pp. 265-286.
          • Marion Aubrée, Fundamentalismos religiosos, violência e sociedade, M. Aubrée, I. Dias de Oliveira, E. Pace (orgs.), ed. FAPEG, Goiânia, 2017.
          • Marion Aubrée, Iemanjá, la sirène aux étoiles, en collaboration avec Isabelle Boudet, éd. Larousse, 2009.
          • Marion Aubrée, Le Livre, la Table et les Esprits – Genèse, évolution et actualité du mouvement social spirite, entre France et Brésil, en collaboration avec François Laplantine, éd. J.C Lattès, 1990.
          • Dictionnaire des faits religieux, sous la direction de Régine Azria, Danièle Hervieu-Léger, Dominique Iogna-Prat, PUF, 2ème édition, 2019, et notamment les 4 notices rédigées par Marion Aubrée.
          • Marion Aubrée, Jésus, l’Esprit-Saint et la couleur des fidèles, paru dans les Cahiers du Brésil contemporain, n°49-50, Paris, 2002, pp. 125-134.
          • Marion Aubrée, Pentecôtisme brésilien : les transformations du rapport au politique. Dynamique de la relation au politique, publié dans Penser le politique en Amérique latine, la recréation des espaces et des formes du politique, sous la direction de N. Borgeaud-Garcianda, B. Lautier, R. Peñafiel et A. Tizziani, Karthala, 2009, pp. 337-347.
          • Marion Aubrée, L’étude des protestantismes brésiliens : du « désenchantement du monde » au « polycentrisme du mal », paru en espagnol dans Interpretar la modernidad religiosa : Teorias, conceptos y metodos en América latina y Europa, Ed. del CLAEH, Buenos-Aires, 2007.
          • ET :

          • Radio cause commune, le monde en questions, n°31, Le Brésil, son président et le Covid-19, Invité : Hervé Théry.
          • 0 min
          • #32 – Félicien Kabuga, un procès attendu
            En plateau :
            • Marcel Kabanda, historien et ancien Président d’Ibuka France, une association représentant les victimes du génocide des Tutsi perpétré au Rwanda en 1994. Co-auteur, avec Jean-Pierre Chrétien, de Racisme et génocide, Belin, 2016.
            • Jean-François Dupaquier , journaliste et écrivain, ancien rédacteur en chef de L’Événement du Jeudi et ancien directeur de la rédaction de 60 millions de consommateurs. Auteur de La justice internationale face au drame rwandais, Karthala, 1996.
            • Marcel Kabanda et Jean-François Dupaquier, qui contribuèrent à l’ouvrage collectif, Rwanda, les médias du génocide, publié sous la direction de Jean-Pierre Chrétien chez Karthala en 1995, furent tous les deux sollicités par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), afin de rendre une expertise sur le rôle des médias dans le génocide (1990 – 1996).

              Contexte :

              Le 16 mai dernier, l’homme d’affaires Félicien Kabuga, aujourd’hui âgé de 84 ans, était arrêté en région parisienne. Recherché depuis plus de 25 ans par la justice internationale, visé par un mandat d’arrêt du TPIR émis en 1997 et celui du Mécanisme pour les tribunaux pénaux international (MPTP), la structure chargée d’achever notamment les travaux du TPIR, il pourrait être extradé aux Pays-Bas pour être jugé à La Haye.

              Qui est Félicien Kabuga ?
              Pourquoi était-il recherché par le procureur du TPIR puis celui du Mécanisme international et par Interpol ?
              Pourquoi les États-Unis d’Amérique avaient-ils promis en 2002 une récompense de 5 millions de dollars pour toute information de nature à faciliter la capture de cet homme ayant échappé à plusieurs tentatives d’arrestation au cours des 25 dernières années ?
              Quels sont les principaux chefs d’accusation pesant sur lui ?
              Quel fut son rôle durant le génocide ?

              Il importe tout d’abord de respecter la présomption d’innocence à laquelle tout individu mis en cause a droit dans l’attente de son procès.

              Désormais arrêté, Félicien Kabuga est présumé innocent tant que la justice internationale ne l’aura pas jugé. D’où l’importance que se tienne son procès et celle du jugement qui sera rendu.

              Que sait-on de lui ? Où était-il au Rwanda durant le génocide et qu’y faisait-il ? L’homme présidait la Radio-Télévision libre des mille collines.

              Cette radio, qui a émis de juillet 1993 à juillet 1994, diffusait des appels aux meurtres de Tutsi, et était couramment appelée « Radio Machette ». Selon l’acte d’accusation du TPIR, il jouait également un rôle de premier plan dans le Fonds de défense nationale (FDN), ou fonds de défense civil, qui collectait des fonds destinés à financer la logistique et les armes des miliciens Hutu Interahamwe. Les milices Interahamwe, créées en 1992 par le parti du président Habyarimana, jouèrent un rôle de premier plan dans l’exécution du génocide dans les différentes régions du Rwanda. Félicien Kabuga est également accusé d’avoir utilisé sa société d’import-export pour faire entrer, depuis le Kenya au Rwanda, 581 tonnes de machettes durant l’année 1993. Il appartenait par ailleurs au cercle rapproché du président Juvénal Habyarimana.

              Quel bilan tirer de l’action du TPIR ? Combien de personnes purent-elles être jugées, combien furent acquittées ?

              Après une installation difficile, il convient toutefois de souligner que le TPIR fut le premier tribunal international à rendre des jugements contre des personnes présumées responsables de génocide sur le fondement des conventions de 1948 et 1949. Il est également le premier tribunal international à définir le viol en droit pénal international et le reconnaître comme un moyen de perpétrer le génocide.

              Enfin, il rendit une décision historique dans « l’affaire des médias », en étant la première juridiction internationale à déclarer coupables ceux des journalistes et membres des médias comparaissant devant le TPIR, d’avoir diffusé des programmes destinés à inciter le public à commettre des actes de génocide.

              Le 22 mai 2020, on apprenait que l’ancien ministre de la défense, Augustin Bizimana, autre fugitif recherché par la justice pénale internationale, était décédé en 2000 à Pointe-Noire au Congo, sans avoir été jugé. Loin d’être un simple fait divers ou de relever de l’acharnement judiciaire face à un homme aujourd’hui âgé et malade, l’arrestation de Félicien Kabuga autorise désormais la tenue de son procès dont l’enjeu est considérable. Il s’agit ni plus ni moins d’établir la vérité s’agissant de ses responsabilités et implications dans le génocide des Tutsi, un besoin vital pour les victimes et pour nous tous. Car, comme le rappelle l’ethnologue malien, Amadou Hampâté Bâ : « Un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ».

              À l’oreille :
              • Jean-Marie Sibomana – Ibikomere
              • La chanson parle des blessures des survivants et de leur amour pour leur pays, de la possibilité du pardon alors que les plaies ne sont pas cicatrisées et le deuil toujours présent ; de la tristesse d’avoir été accueilli au monde par des sifflets au lieu des chants traditionnels célébrant dans la joie l’arrivée au monde de tout nouveau-né.
              • Cécile Kayirebwa – Iwacu
              • Le chant de l’exil et des exilés éprouvant la nostalgie du pays, de leurs régions d’origine, de leur « chez nous ».
              • Suzanne Nyiranyamibwa – Ibuka (Souviens-toi)
              • Se souvenir, ne pas oublier la terreur de ces jours-là, quand la vie continue et que se profile le retour du « business as usual ».
                Pour aller plus loin :
                • Jean-Pierre Chrétien et Marcel Kabanda, Racisme et génocide, l’idéologie hamitique, Belin, 2016
                • Ouvrage collectif sous la direction de Jean-Pierre Chrétien, Rwanda, les médias du génocide, Karthala, 1995 et 2002. Avec les contributions de Marcel Kabanda et Jean-François Dupaquier.
                • Jean-François Dupaquier, La Justice internationale face au drame rwandais, Ed. Karthala, 1996
                • Jean-François Dupaquier, Burundi 1972, au bord des génocides (avec Jean-Pierre Chrétien), Karthala, 2007
                • Jean-François Dupaquier, L’agenda du génocide, Ed. Karthala, 2010
                • Jean-François Dupaquier, Politiques, militaires et mercenaires français au Rwanda, Ed. Karthala, 2014.
                • Jean-François Dupaquier, « Rwanda » dans Magazine XXI, printemps 2010, et articles sur le blog Afrikarabia
                • ET
                  • Jean Hatzfeld, Récits des marais rwandais, Seuil, 2014.
                  • Cet ouvrage regroupe en un volume les trois livres que l’auteur a consacrés au génocide des Tutsi perpétré au Rwanda. Le premier des livres de ce triptyque, Dans le nu de la vie, paru en 2000, s’intéresse aux rescapés tutsi ; le deuxième, Une saison de machettes, paru en 2003, s’intéresse aux tueurs hutu, et le troisième, La stratégie des antilopes, paru en 2007, raconte le vertigineux voisinage, aujourd’hui, des uns et des autres revenus sur leurs collines. Ces trois livres sont issus de nombreux séjours de l’auteur, effectués au cours d’une dizaine d’années, dans une seule et même bourgade, Nyamata, et ses hameaux bordés de marais et de forêts, lieux des massacres.
                  • Radio Cause commune, Le monde en questions, émission n°29: Rwanda, entre commémoration et quête de vérité
                  • 1 hr 12 min
                  • #31 – Le Brésil, son président et le Covid-19
                    En plateau :

                    Hervé Théry, ancien directeur du département de géographie de l’École normale supérieure (ENS – Ulm), directeur de recherche émérite au Centre de recherche et de documentation des Amériques (CREDA), un laboratoire de recherche associant le CNRS et l’Université Sorbonne nouvelle-Paris 3. Professeur à l’Universitade de Sao Paulo et co-directeur de la revue « Confins ».

                    Contexte :

                    En octobre 2018, les Brésiliens ont élu à la présidence, Jair Bolsonaro, le chef du Rassemblement national. Il a pris ses fonctions en janvier 2019. La pandémie liée au Covid-19 sévissant actuellement au Brésil, comme ailleurs en Amérique latine, et dans le monde, représente le premier défi majeur auquel le nouveau président de la République est confronté. Comment celui qui a fait campagne en disant qu’il voulait incarner un pouvoir fort et efficace, représentant le peuple contre les élites, gère-t-il la première grave crise de son mandat ?

                    Plutôt mal, observe Hervé Théry. À l’instar des chefs d’État de Biélorussie, du Tukménistan et du Nicaragua, il a choisi la politique de l’autruche. Dénier la crise sanitaire ou minimiser sa gravité. Coronasceptique, il a d’abord dit que c’était une petite grippe, qui ne lui faisait pas peur. Les gouverneurs des 27 États, mesurant davantage la gravité de la situation, ont néanmoins décrété le confinement de la population ainsi que la fermeture des commerces. Les conditions du confinement varient toutefois d’un État à l’autre. Sa mise en œuvre peut poser de vraies difficultés quand beaucoup de gens vivant dans la pauvreté sont obligés de sortir chaque jour pour gagner leur pain quotidien. L’arrêt de la circulation en ville et sur les principaux axes routiers est par exemple une catastrophe pour ceux qui profitaient des feux rouges pour vendre toutes sortes de choses aux automobilistes à l’arrêt. Les partisans du Président, de leur côté, manifestent contre le confinement, dans la capitale comme dans les autres États du Brésil, ne voulant pas sacrifier l’économie à la protection de la santé publique. Ils soutiennent leur Président, s’en prennent aux médias, aux « communistes » dans une ambiance de guerre froide, expriment leur rejet des institutions qu’ils accusent d’empêcher leur président de gouverner et de vouloir profiter de l’épidémie pour le destituer. Certains ont même demandé à l’armée de rétablir l’ordre public ! C’est une minorité certes, mais elle est bruyante, très présente sur les réseaux sociaux, et regroupe les mêmes personnes qui manifestaient en faveur de la destitution de la présidente Dilma Rousseff, ayant succédé au président Lula.

                    Quel est l’état du système de santé brésilien, alors que le président Bolsonaro vient de se séparer de son deuxième ministre de la santé depuis la crise du Covid-19 ? Il faut distinguer le secteur public, universel, et le secteur privé, disposant à lui seul de la moitié des respirateurs et des lits en soins intensifs. A la faveur de cette crise, un débat se met en place afin de voir comment le secteur public pourrait bénéficier (voire réquisitionner) des moyens du secteur privé. Car la pandémie ici comme ailleurs accentuera certainement les inégalités entre les riches et les pauvres davantage touchés et précarisés, motif récurant du mécontentement social. Une prise de conscience de la nécessité d’investir davantage dans le système public de santé voit le jour au Brésil comme dans d’autres pays d’Amérique latine. Si Alejandro Gaviria, ancien ministre colombien de la santé et de la protection sociale de 2012 à 2018, pointant la diversité des capacités et compétences des systèmes de santé en Amérique latine, déclarait que « sur le même continent, on trouvait l’Europe et l’Afrique », il convient néanmoins de rappeler que l’Organisation panaméricaine de la santé (OPS), fondée en 1902, est la première organisation internationale en matière de santé et, toujours active aujourd’hui, elle s’efforce de renforcer la coopération des différents gouvernements entre eux. Hervé Théry préfère dire qu’au Brésil, en matière de santé comme dans d’autres domaines, on trouve à la fois la Suisse, le Pakistan et le Far West.

                    Pour lui, comme pour d’autres observateurs, le rejet massif du Parti des travailleurs de Lula (PT) constitue l’un des ressorts majeurs de cette surprise qu’a constituée la victoire de Jair Bolsonaro aux élections présidentielles dans un contexte de forte polarisation, phénomène nouveau au Brésil. Beaucoup de personnes déçues par les réformes qui n’ont pas été faites ou les affaires de corruption qui n’ont pas disparu de la vie politique, n’ont pas renouvelé leur confiance au PT. A droite ou à l’extrême droite, la montée des idées réactionnaires a attisé la « haine » des idées de gauche. Bolsonaro est un outsider, se qualifiant lui-même de « Trump tropical », partageant avec le président des États-Unis d’Amérique le goût d’un certain type de rhétorique et le rejet des élites. Il veut rendre au Brésil sa grandeur et il faut entendre par là une volonté d’effacer la parenthèse de l’alternance constituée par l’arrivée au pouvoir de Lula et du PT, ainsi qu’une nostalgie pour les années de dictature militaire, régime que connut le Brésil de 1964 à 1985. Si le Nordeste est resté fidèle au PT, c’est en reconnaissance pour le système d’allocations familiales, régulier, efficace et respectueux de la dignité humaine, appelé Bolsa familia, que Lula a consolidé à partir de 2004.

                    Ailleurs, ce sont les « 3 B » qui ont fait l’élection de Bolsonaro à la présidence de la République. De quoi s’agit-il ? B comme bœuf. B comme Bible. B comme balles. Les éleveurs de bœufs dans les régions du front pionnier, les adeptes des cultes néo-pentecôtistes (ou évangéliques) et les partisans d’un libre usage des armes à feu, ont massivement voté pour Bolsonaro. S’agissant du premier « B », on notera que les éleveurs de troupeaux de bovins, se considérant comme des pionniers, présentent certaines ressemblances avec ceux du Far West américain de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème. S’agissant du second « B », l’émergence et le développement des cultes néo-protestants, résulte historiquement de la condamnation de la théologie de la libération par le pape polonais Jean-Paul II, très marqué par son expérience à l’Est, anticommuniste et conservateur.

                    Alors que l’église catholique au Brésil avait toujours été du côté des pauvres durant la dictature, elle a perdu de sa proximité avec les plus faibles et démunis en renonçant à son engagement social. Sa condamnation de la contraception a également profité aux pasteurs plus conciliants. Quant au troisième « B », il fédère les partisans du libre usage des armes à feu, prospérant dans un des pays les plus violents au monde, et où sévit une forte criminalité.

                    Depuis son arrivée au pouvoir, le président a méthodiquement démonté le système de protection de l’environnement que le Brésil avait mis en place progressivement à partir de 1975 et notamment depuis la conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement, plus connue sous le nom de sommet de Rio, qui s’est tenue à Rio de Janeiro, au Brésil, du 5 au 30 juin 1992. On peut dire que la politique environnementale de Bolsonaro est une politique contraire à la protection de l’environnement : la courbe du défrichement et déboisement est repartie à la hausse et les incendies de juillet 2019 sont dans toutes les mémoires. Si le ministère de l’environnement n’a pas été supprimé, le président a placé à sa tête un individu qui, lorsqu’il avait été secrétaire d’État à l’environnement dans l’État de Sao Paulo, fut condamné pour crime écologique.

                    Nul ne peut prédire comment la situation évoluera. Les prochaines échéances électorales sont les élections municipales, mais, au Brésil, il n’est pas besoin d’élection pour destituer un président et Jair Bolsonaro continue de bénéficier du soutien de larges secteurs de la société.

                    En tout état de cause, comme le souligne Hervé Théry, le Brésil est un pays émergé, et non plus émergeant, avec de très nombreux atouts : vastes ressources agricoles et minières, fort potentiel hydro-électrique, énergie éolienne, solaire, biomasse, indépendance énergétique, population stabilisée et jeune, excellentes universités, etc.

                    À l’oreille :
                    • La « samba de la quarantaine »
                    • Un baiao de la quarantaine, Baiao na Janela (produit aussi dans le même esprit du confinement solidaire et message d’espoir)
                    • Pour aller plus loin :
                      • Hervé Théry, Le Brésil, pays émergé, collection Perspectives géopolitiques, Armand Colin, 2e édition 2016
                      • Hervé Théry, Le Brésil, Armand Colin, 6e édition 2012
                      • Hervé Théry, « Brésil 2016, l’écume et les courants profonds », EchoGéo
                      • Hervé Théry,« Le Brésil est un pays anthropophage… », Portraits de géographes, Site de la Société de Géographie
                      • 49 min
                      • #30 – StopCovid : l’avènement d’une surveillance numérique de masse ?
                        En plateau :
                        • Patrice Franceschi, écrivain, auteur de Bonjour Monsieur Orwell, le contrôle numérique de masse à l’ère du Covid-19, collection Tracts, Gallimard, 14 avril 2020. Prix Goncourt de la nouvelle pour Première personne du singulier en 2015.
                        • Célia Zolynski, Professeur Agrégée de droit privé à l’École de droit de la Sorbonne de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne où elle codirige le Département de recherche en droit de l’immatériel (IRJS-DreDis). Membre du Comité de prospective de la CNIL et du Comité national pilote d’éthique du numérique, elle est en outre personnalité qualifiée au sein de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH), du Conseil supérieur de la propriété littéraire et artistique (CSPLA) après avoir été membre du Conseil national du numérique (CNNum).
                        • Contexte :

                          Dans le but de ralentir la progression de l’épidémie de Covid-19, gérer le déconfinement progressif et éviter un éventuel re-confinement, la France réfléchit à la mise en place d’un système de traçage des contacts des malades, à l’aide d’une application mobile de « suivi de contacts » (« contacts tracing »). StopCovid, c’est son nom, serait respectueux de la vie privée des citoyens, sans autre finalité que celle de protéger notre santé. Des voix s’élèvent néanmoins contre ce projet, notamment parmi les défenseurs des libertés publiques. Certains craignent ou dénoncent la mise en place d’une stratégie de surveillance généralisée des citoyens. Qu’en est-il ?

                          Écrivain et aventurier, Patrice Franceschi mène la vie qu’il a choisi de mener. C’est d’ailleurs le titre d’un de ses livres, La vie que j’ai voulue (Seuil, 2015). Il a conduit de nombreuses expéditions à caractère ethnologique sur 5 continents, mené plusieurs missions humanitaires dans les pays en guerre (Bosnie-Herzégovine, Kurdistan, Somalie). Il prend des risques. Défenseur de la cause des Kurdes, il a écrit Mourir pour Kobané, mais il aurait pu trouver la mort en Afghanistan lorsqu’il combattait aux côtés du commandant Mohamed Amin Wardak, contre l’invasion de l’armée soviétique. Ou disparaître en mer, après avoir franchi la ligne de l’Équateur en capitaine du trois mâts La Boudeuse, lors de l’une de ses expéditions aux allures de voyage des grands explorateurs d’antan.

                          En écrivant Bonjour Monsieur Orwell, il lance un cri d’alarme et s’insurge contre le projet StopCovid qui joue sur l’érosion de notre volonté collective de vivre librement et s’appuie sur les possibilités infinies fournies par les nouvelles technologies. Si le projet voyait le jour, après un vote favorable du Parlement, on basculerait dans une nouvelle ère, celle de la surveillance généralisée mise en place pour notre plus grand bien, pour notre santé, pour la sécurité de tous.

                          Au menu :

                          Si, quand l’intérêt général est en cause, on peut accepter pour une durée limitée une restriction à sa liberté, dans le cas du confinement par exemple, doit-on accepter pour autant, lors du déconfinement, le contrôle intrusif de notre vie privée et de notre intimité, la collecte de données personnelles relatives à notre santé ? Dans un pays comme la Suède, la lutte contre la pandémie ne s’accompagne pas de telles restrictions de la liberté individuelle et des libertés collectives.

                          Quel est le juste équilibre entre liberté et sécurité dans une démocratie ? Pourquoi StopCovid menace-t-il cet équilibre ? Et pourquoi de ce fait met-il en péril la démocratie ?

                          Dans l’histoire, comme dans la vie, il y a des moments où l’on doit faire des choix. « Quand les circonstances et la nécessité l’exigent, nous devons entrer dans la mêlée et préférer la mort à la servitude », écrivait Cicéron dans le Traité des devoirs. Durant la Seconde guerre mondiale, les Résistants ont choisi la liberté ou la mort, refusant la sécurité que l’occupant nazi offrait aux collaborateurs. Sommes-nous encore capables aujourd’hui de nous battre pour la liberté, inaliénable en principe, dans un monde aseptisé où des décennies relatives de paix et de sécurité nous ont éloignés du sens du tragique, où la mort est devenue un tabou, le risque est prohibé et le sens des mots s’est perdu puisqu’on croit possible « la guerre zéro mort », qu’on finit par perdre d’ailleurs ? Sans oublier qu’on qualifie désormais de « guerre » une lutte contre une épidémie.

                          Or, le fait que l’humanité soit confrontée à une épidémie n’a rien d’inédit. Sans remonter jusqu’à la peste noire du Moyen Age, la grippe espagnole en 1918-1919, la grippe asiatique en 1957-1958 et la grippe de Hong-Kong en 1968-1969 sont les trois grandes pandémies du XXème siècle.

                          Quant à la guerre, elle fauche d’abord la jeunesse mobilisée au front…

                          Les activités de recherche et d’enseignement de Célia Zolynski portent sur le droit du numérique, le droit de la propriété intellectuelle, le droit du marché et les libertés fondamentales. Elle est l’auteur de différentes publications dans ces domaines, notamment sur les liens qu’entretiennent le droit interne et le droit de l’Union européenne. Elle anime plusieurs groupes de travail interdisciplinaires et projets de recherches collectives sur la protection et la valorisation des données et la régulation des systèmes algorithmiques.

                          Rapporteur dans l’avis de la CNCDH sur le suivi numérique des personnes, en date du 28 avril 2020, elle appelle tout d’abord notre attention sur le fait que n’ayant pas fait l’objet d’une saisine par les pouvoirs publics, la CNCDH s’est auto-saisie. Pour mémoire, fondée en 1947 sous l’impulsion de René Cassin, la CNCDH est l’institution nationale de promotion et de protection des droits de l’homme française. Indépendante, elle est accréditée de statut A par les Nations unies et sa principale mission est de conseiller les pouvoirs publics en matière de droits de l’homme.

                          Célia Zolynski présente ensuite l’application mobile StopCovid, un projet gouvernemental ayant pour objectif de tracer les populations par l’utilisation du système Bluetooth des téléphones, dans le contexte de la pandémie de Covid-19.

                          Elle précise que l’avis de la CNCDH fait suite à la Délibération n° 2020-046 du 24 avril 2020 portant avis sur un projet d’application mobile dénommée « StopCovid » de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL). Cette dernière avait été saisie par le Secrétaire d’État au numérique.

                          Présidée par Marie-Laure Denis, la CNIL souligne dans la délibération précitée que le fait de collecter les listes des personnes que les individus ont fréquentées porte une forte atteinte au principe de la protection de la vie privée des personnes, garantie par la Constitution et d’autres textes de droit. La violation d’un principe constitutionnel ne peut se justifier que par la nécessité de répondre à un autre principe constitutionnel, la protection de la santé, inscrit dans le Préambule de la Constitution de 1946. D’autre part, le recours à des formes inédites de traitement des données peut en outre créer dans la population un phénomène d’accoutumance, propre à dégrader le niveau de protection de la vie privée. Enfin, la CNIL souligne que la conformité aux règles de protection des données à caractère personnel (dispositions du RGPD et de la loi « Informatique & Libertés ») est de nature à favoriser la confiance des utilisateurs de l’application.

                          S’agissant de l’avis rendu par la CNCDH, Célia Zolynski indique qu’il pointe plusieurs risques d’atteinte disproportionnée aux droits et libertés pour une efficacité incertaine de l’application StopCovid.

                          En effet, la seule conformité au RGPD (Règlement général de protection des données) n’équivaut pas à un respect des droits et libertés fondamentaux. Des atteintes notamment transversales peuvent être portées à la protection de la vie privée ainsi qu’aux libertés collectives et être source de discriminations, voire menacer la cohésion sociale. Le consentement libre et éclairé des citoyens sur lequel le fonctionnement de StopCovid reposerait, présente des conditions difficiles à réaliser. Il s’agit de collecter des données personnelles relatives à la santé. Des pressions familiales, professionnelles, sociales peuvent s’exercer sur l’individu afin qu’il se comporte en « citoyen responsable », altérant ainsi sa liberté de choix.

                          Quant à l’efficacité de StopCovid par rapport à l’objectif recherché, à savoir la protection de la santé publique, elle est à ce jour incertaine, en raison notamment des limites de la technologie Bluetooth et de la fracture numérique, alors que les dangers et effets néfastes ne sauraient nous échapper ni les enjeux sociaux et sociétaux. Le recours aux nouvelles technologies et à l’intelligence artificielle ne peut remplacer l’investissement dans une politique de santé ambitieuse et inclusive. En outre, l’indétermination de la durée d’application d’une mesure de suivi présentée comme exceptionnelle fait problème. Elle pose la question de l’effet cliquet. Aujourd’hui utilisée pour lutter contre la propagation du Covid-19, demain la même technologie peut être utilisée à d’autres fins. Enfin se pose la question de savoir si les conditions d’un vrai débat parlementaire pourront être réunies.

                          Patrice Franceschi souligne que lorsqu’il s’agit de restriction des libertés et de contrôle, il serait illusoire de penser qu’un retour en arrière soit possible. Nous passons d’un état d’urgence à l’autre, sans en sortir. Il ne croit pas à l’effectivité de gardes fous évoqués pour rassurer l’opinion tels que des données anonymisées, agrégées (comme si elles ne pouvaient pas être croisées), consentement éclairé, etc. Si le projet StopCovid est adopté par les parlementaires, nous entrons dans un engrenage irréversible, dans l’ère de la société de surveillance généralisée. Redoutable mise en danger du modèle de société démocratique, qui, contrairement aux régimes autoritaires, repose sur la liberté, la confiance et la responsabilité de citoyens non infantilisés. La question qui se pose désormais est celle de savoir si nous sommes encore capables de penser et d’agir par nous-mêmes ou si nous acceptons d’être réduits à l’état passif de consommateurs.

                          Quel prix sommes-nous prêts à payer pour rester libres ? En d’autres termes, entre le Loup et le Chien dans la célèbre Fable de Jean de la Fontaine (I, 5), qui choisissons-nous ?

                          À l’oreille :
                          • Scott Joplin – The Entertainer
                          • Jeanne Moreau – Le tourbillon de la vie
                          • Mozart – La flûte enchantée, l’air de la reine de la nuit – Nathalie Dessay
                          • Pour aller plus loin :
                            • Patrice Franceschi, La vie que j’ai voulue, Seuil, 2019
                            • Patrice Franceschi, Ethique du samouraï moderne, petit manuel de combat par temps de désarroi, Grasset, 2019
                            • Patrice Franceschi, Dernières nouvelles du futur, Grasset, 2018
                            • Patrice Franceschi, Mourir pour Kobane, éditions des Equateurs, 2015 ; Tempus Perrin, 2017
                            • Patrice Franceschi, Première personne du singulier, éditions Points, 2015
                            • Bénédicte Fauvarque-Cosson (Auteur), Célia Zolynski (Auteur), Le cloud computing – l’informatique en nuage – Colloque 11 octobre 2013, Collection Colloques, volume 22, Société de législation comparée, 2014
                            • Nathalie Martial-Braz et Célia Zolynski, La gratuité : un concept aux frontières de l’économie et du droit, LGDJ coll. Droit et économie, 2013
                            • Célia Zolynski, Méthode de transposition des directives communautaires, Étude à partir de l’exemple du droit d’auteur et des droits voisins, Dalloz, 2007
                            • CNCDH, avis sur le suivi numérique des personnes, 28 avril 2020
                            • CNIL –
                            • “>Délibération n° 2020-046 du 24 avril 2020 portant avis sur un projet d’application mobile dénommée « StopCovid »

                            • Bulletin du comité éthique
                            • Le traçage anonyme, dangereux oxymore – analyse des risques à destination des non-spécialistes faite par des spécialistes
                            • ET
                            • Cicéron, Traité des devoirs, traduction de Henri Joly, Editions 1001 nuits, 2001
                            • Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, Petits Classiques Larousse, 2014
                            • Jean de La Fontaine, Fables, Classiques Hatier, 2005
                            • 0 min
                            • #29 – Rwanda, entre commémoration et quête de vérité
                              En plateau :
                              • Marcel Kabanda est historien. Durant 14 ans, et jusqu’en février 2020, il assura la présidence d’Ibuka France, une association représentant les victimes du génocide des Tutsi perpétré au Rwanda en 1994.
                              • Il est l’auteur, avec Jean-Pierre Chrétien, de Racisme et génocide (Belin, 2016).

                                Le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), créé en 1995 et basé à Arusha (Tanzanie), lui confia la rédaction d’un rapport d’expertise sur le rôle des médias dans le déclenchement du génocide des Tutsi. Il témoigna devant le TPIR lors de l’examen par ce dernier de « l’affaire des médias » (2001-2003).

                              • Beata Umubyeyi Mairesse est écrivaine. Née à Butare, la grande ville du sud du Rwanda où elle a grandi, elle est une survivante du génocide des Tutsi. Elle vit en France depuis la fin de l’année 1994. Auteure de deux recueils de nouvelles, Ejo (La Cheminante, 2015) et Lézardes (La Cheminante, 2017), elle a publié en 2019 un premier recueil de poésie, Après le progrès (La Cheminante, 2019), ainsi que son premier roman Tous tes enfants dispersés (Autrement, 2019).
                              • Contexte :

                                Il y a 26 ans, le 7 avril 1994, débutait le génocide des Tutsi au Rwanda. Durant trois mois, durant cent jours, entre 800 000 à 1 million de Tutsi furent exterminés, la plupart d’entre eux durant le seul mois d’avril. Les autres, ceux qui avaient pu s’enfuir de leurs maisons, des églises ou autres lieux publics dans lesquels ils s’étaient, dans un premier temps, réfugiés, furent pourchassés, traqués jusque dans les marais, les forêts ou les caves dans lesquels ils se cachaient pour échapper à leurs tueurs. Des listes établies comportaient les noms des personnalités et opposants, tutsi ou hutu, à éliminer en premier, car considérés comme des obstacles à la mise en œuvre du génocide.

                                Ces événements se déroulèrent dans un pays d’où n’étaient absents ni les ambassades étrangères ni les forces de l’ONU, qui choisirent de se retirer plutôt que de tenter d’empêcher le pire. Les alertes en amont ne manquèrent pourtant pas et remontèrent jusque dans les principales capitales, à Paris et ailleurs. D’où sans doute la nécessité de penser d’abord l’abandon, diffèrent de l’ignorance et de l’indifférence.

                                Pour la communauté internationale, qui sort de la Guerre froide, c’est un cuisant échec. La Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide (1948) n’a pu empêcher la commission du crime de droit international pourtant interdit. Que ce génocide soit qualifié d’agricole, de proximité ou de voisinage, ne change pas la donne. On avait dit : « Plus jamais ça ! », mais , de nouveau, une partie de l’humanité s’octroyait le droit d’en exterminer une autre. Pour le continent africain, qui s’ouvre alors au multipartisme et qui voit Nelson Mendela, Prix Nobel de la paix en 1993, devenir le premier président noir d’Afrique du Sud, le 27 avril 1994, c’est une blessure dont on n’a pas encore fini de mesurer l’ampleur.

                                Notons toutefois que le TPIR (1995-2015) fut le premier tribunal international à rendre des jugements contre des personnes présumées responsables de génocide, sur le fondement des conventions de 1948 et 1949. Il est également le premier tribunal international à définir le viol en droit pénal international et le reconnaître comme un moyen de perpétrer le génocide. Il rendit également une décision historique dans « l’affaire des médias », en étant la première juridiction internationale à déclarer coupables les membres des médias ayant diffusé des programmes destinés à inciter le public à commettre des actes de génocide.

                                Comment en 2020, 26 ans plus tard, les cérémonies de commémoration, au Rwanda et dans le monde, se sont-elles déroulées dans le contexte particulier de la pandémie mondiale liée au Covid-19 ?

                                Marcel Kabanda souligne que les circonstances exceptionnelles et le confinement marquèrent cette année l’ensemble des commémorations d’avril, mois des génocides. Le 7 avril, date de commémoration du génocide des Tutsi ; le 21 avril, la Journée du souvenir de la Shoah, la destruction des juifs d’Europe par les nazis ; le 24 avril, date de la commémoration du génocide des Arméniens dans l’Empire ottoman. Pas de rassemblement. Pas de possibilité de se recueillir ensemble. Pas de manifestation publique. Pour autant, les gens se sont souvenus ensemble, en ayant notamment recours aux médias, aux réseaux sociaux, grâce auxquels ils ont pu réaffirmer les liens de fraternité et de solidarité les unissant.

                                Beata Umubyeyi Mairesse dit l’effet de sidération produit dans un premier temps par la prise de conscience que, cette année, il n’y aura pas de possibilité de se réunir, de se souvenir ensemble, de se soutenir les uns les autres. Et puis, chacun comprit que cela n’empêchera pas le recueillement. Plus intime. Dans le repli de sa conscience, s’efforcer de penser aux victimes non pas comme un tout, mais à chacune d’entre elles en tant que personne. De fait, il y a dans tout recueillement cette part intime et cette part collective qui coexistent. On ne se souvient pas qu’une fois par an, on survit, on vit, chaque jour, avec et malgré le souvenir.

                                S’agissant du contexte historique, Marcel Kabanda rappelle que le génocide a débuté au lendemain de l’attentat du 6 avril 1994 à Kigali qui tue dans la soirée le président rwandais Juvénal Habyarimani ainsi que son homologue burundais, Cyprien Ntaryamira. Celui dont l’avion est abattu par un tir de missile appartient au noyau dur de l’État rwandais refusant de réintégrer les réfugiés Tutsi, bloqués aux frontières du pays, et d’appliquer tous les termes des accords d’Arusha, conclus pour mettre fin à la guerre de 1990-1993. Le génocide s’achève le 17 juillet 1994, après l’entrée dans la capitale des troupes du Front patriotique rwandais (FPR) et la constitution d’un gouvernement issu des accords d’Arusha et dominé par le FPR.

                                Un génocide ne survient pas comme un coup de tonnerre dans un ciel serein où personne n’aurait vu passer un seul nuage. Hutu et Tutsi partageant la même langue, le kinyarwanda, la même religion, la même culture, il faut chercher l’origine d’une fracture entre les uns et les autres, dans la construction d’une idéologie opposant de supposés vrais Africains à de supposés faux Africains, par une anthropologie africaniste de la fin du 19ème siècle en Europe, et dans la logique de la politique coloniale en Afrique. L’élaboration d’un schéma racialisant les trois principaux groupes sociaux du pays (Hutu, Tutsi, Twa), durant deux siècles, et bien en amont de la crise des années 1990, n’est pas sans incidence sur la possibilité de transformer l’histoire d’une haine programmée en projet génocidaire. À cela s’ajoutera le soutien de l’État rwandais, de 1990 à 1994, aux réseaux des médias extrémistes (dont la tristement célèbre Radio-Télévision libre des mille collines) faisant l’apologie de la haine et de l’intégrisme ethnique, dénonçant les Tutsi comme un péril et les qualifiant de « cancrelats », de « serpents », de « vermines », dans un processus de déshumanisation. Jouent un rôle moteur dans l’exécution du génocide sur le territoire rwandais, non pas tant les Forces armées rwandaises (FAR) que les milices Interahamwe créées en 1992 par le parti du président Habyarimana. Elles se déploient dans chaque région pour encadrer la population civile, contrainte d’aller « travailler », c’est-à-dire de tuer ses voisins, à l’aide des machettes, des houes et des gourdins cloutés, les « outils de travail » ayant pu faire auparavant l’objet d’acheminement, si besoin, et de distributions locales.

                                Beata Umubyeyi Mairesse se souvient de cette période qui suivit la conclusion des accords d’Arusha et l’instauration du multipartisme. Malgré la peur, il y avait aussi l’espoir, en particulier dans la région de Butare, qui semblait résister à la fanatisation des esprits contre les Tutsi. La crainte que se reproduisent les massacres de 1959 et du début des années 1960, étaient tempérées par la perspective d’un retour à la paix, avec un accord politique pouvant mettre fin à la guerre et à l’insécurité. Dans Ejo, son premier recueil de nouvelles, elle raconte l’avant et l’après. Avant et après le génocide, à travers des voix de femmes. En écrivant des nouvelles, des poèmes, un roman, elle a choisi de ne pas témoigner, du moins directement, sur elle et son histoire personnelle. Mais, de réunir par le biais de la fiction romanesque, ceux qui ont besoin d’être dérangés, qui bien souvent ne veulent ni voir ni entendre, et ceux qui ont besoin de réconfort, car dans la littérature, les vivants, les survivants et les morts peuvent se côtoyer, mais les discours de haine et la déshumanisation de l’autre sont hors-champ.

                                Instituée en avril 2019, la commission Rwanda a pour mission d’étudier les archives diplomatiques, militaires et présidentielles de la France concernant la période allant de 1990 à 1994.

                                L’enjeu est de faire toute la lumière sur la politique française au Rwanda durant cette période. De quelle nature fut le soutien de la France à l’armée rwandaise et à ses forces de sécurité ? La France est-elle impliquée directement ou indirectement dans le génocide des Tutsi ? Le rapport de la commission, prévu pour avril 2021, est très attendu. Dans un souci de vérité que tout État démocratique doit à ses citoyens.

                                À l’oreille :
                                • Bonhomme (nom d’artiste de Jean de Dieu Rwamihare) – Twibuke Imfura z’Itumba na Cyarwa (« Souvenons-nous des innocents de Tumba et de Cyarwa »). Une chanson composée dans la région du sud du Rwanda (Butare), à l’occasion de la 26ème commémoration du génocide des Tutsi. Depuis quelques années, des chansons sont ainsi composées localement rappelant la vie des victimes et citant parfois leurs noms.(Extrait)
                                • Grace Mukankusi – Mfite ibinga. La chanteuse évoque la mort de sa mère et le message d’humanité qu’elle lui demande de transmettre au monde si elle survit (Extrait).
                                • Grace Mukankusi – Icyizere. La chanson est un message d’espérance et de foi en la vie
                                • Pour aller plus loin :
                                  • Jean-Pierre Chrétien et Marcel Kabanda, Racisme et génocide, l’idéologie hamitique, Belin, 2016
                                  • Ouvrage collectif sous la direction de Jean-Pierre Chrétien, Rwanda, les médias du génocide, Karthala, 2002. Avec une contribution de Marcel Kabanda.
                                  • Beata Umubyeyi Mairesse, Ejo, recueil de nouvelles, éditions La Cheminante, 2015. Prix François Augiéras, 2016
                                  • Beata Umubyeyi Mairesse, Lézardes, recueil de nouvelles, éditions La Cheminante, 2017. Prix de l’Estuaire- Prix du Livre Ailleurs, 2017
                                  • Beata Umubyeyi Mairesse, Après le progrès, 45 poèmes en prose, éditions La Cheminante, 2019.
                                  • Beata Umubyeyi Mairesse, Tous tes enfants réunis, Autrement, 2019. Le livre fut nominé pour plusieurs prix littéraires (Prix Wepler, Prix André Malraux, Prix Jean Giono, Prix du premier roman de la SGDL).
                                  • ET
                                    • Jean Hatzfeld, Récits des marais rwandais, Seuil, 2014. Cet ouvrage regroupe en un volume les trois livres que l’auteur a consacrés au génocide des Tutsi perpétré au Rwanda. Le premier des livres de ce triptyque, Dans le nu de la vie, paru en 2000, s’intéresse aux rescapés tutsi ; le deuxième, Une saison de machettes, paru en 2003, s’intéresse aux tueurs hutu, et le troisième, La stratégie des antilopes, paru en 2007, raconte le vertigineux voisinage, aujourd’hui, des uns et des autres revenus sur leurs collines. Ces trois livres sont issus de nombreux séjours de l’auteur, effectués au cours d’une dizaine d’années, dans une seule et même bourgade, Nyamata, et ses hameaux bordés de marais et de forêts, lieux des massacres.
                                    • Radio Cause commune, Le monde en questions, émission n°3, Avril, mois des génocides, avec Yves Ternon.
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                                    • #28 – Istanbul à jamais
                                      En plateau :

                                      Auteur de films, de documentaires et de fictions courtes, Samuel Aubin est formateur à l’écriture et à la réalisation de films documentaires. Il anime à ce titre des ateliers au Kazakhstan, au Kirghizstan, en Ukraine, en Arménie et en Turquie. Mais il est aussi romancier. Après un premier roman publié en 2017, Le Pommier rouge d’Alma-Ata (éditions Turquoises), il publie aujourd’hui Istanbul à jamais (éditions Actes Sud), un roman qu’il a écrit à son retour en France, après un séjour de quatre ans, de 2013 à 2017, à Istanbul.

                                      Christophe Postic est co-directeur artistique des États Généraux du film documentaire de Lussas, en Ardèche. Une manifestation non compétitive, proposant chaque année une semaine de projections, de rencontres et de réflexions autour des enjeux qui traversent le cinéma documentaire. Il a animé plusieurs ateliers d’écriture documentaire, notamment en Asie centrale, avec Simon Aubin, dont il a lu par ailleurs le roman et avec qui il a eu l’occasion d’arpenter la ville d’Istanbul.

                                      Contexte :

                                      L’engagement et l’implication de Samuel Aubin et de Christophe Postic en faveur du film documentaire indépendant, sont à souligner. N’en déplaise à ceux qui n’y voient qu’une forme de don-quichottisme. Car, l’enjeu, de taille, est bien réel. En promouvant l’indépendance et la qualité, ils contribuent à faire voir le monde dans sa diversité et complexité, loin de toute uniformisation ou homogénéisation du regard dans une société globalisée et mondialisée.

                                      La pertinence de leur travail renforce la démocratie tout en relevant de la diffusion et de l’approfondissement des savoirs. Christophe Postic se souvient d’Hélène Chatelain (1935-2020), traductrice et éditrice chez Verdier, ayant bâti une œuvre documentaire colossale sur l’anarchie et sur le Goulag, et qui notait, à propos de ce dernier, la nécessité de se rendre jusqu’en Sibérie pour trouver les formes du récit capables de rendre compte de cette expérience concentrationnaire.

                                      Mais comment se construit le regard sur une ville comme Istanbul ? Difficile dans un premier temps de s’abstraire de celui d’Ara Güler (1928-2018), qui forgea notre représentation de la cité trois fois capitale d’empire. Le célèbre photographe d’Istanbul nous a légué quelques-uns des plus beaux clichés de la ville à l’atmosphère empreinte d’une certaine mélancolie, appelée hüzün en turc, expression d’un certain esprit de la ville.

                                      Comment dès lors renouveler le regard sur celle qui s’est considérablement transformée et comment notamment témoigner de l’effervescence culturelle, intellectuelle et politique qui caractérisa Istanbul, les dernières années du XXème siècle et les deux premières courtes décennies du XXIème siècle ? Rappelons que, durant cette période, la demande démocratique de la société civile fut telle qu’elle s’est traduite par la levée du tabou concernant le génocide des Arméniens en 1915, par la levée du tabou concernant l’existence d’une question kurde, par l’affirmation d’une diversité culturelle, ethnique et religieuse du pays, par la volonté de consolider un État démocratique qui ne soit plus sous la coupe des militaires, par la volonté d’intégrer l’Union européenne, par la mobilisation contre l’urbanisation destructrice d’espaces verts et de mémoire.
                                      Sans oublier le clivage persistant de la société, l’État profond, les procès contre les journalistes et les intellectuels, l’acharnement judiciaire contre le journaliste Hrant Dink, un Arménien de Turquie, fondateur du journal Agos, assassiné en 2007.
                                      Sans oublier la guerre en Syrie et ses répercussions en Turquie. La société civile défendit le rêve démocratique contre la dérive autoritaire du régime.

                                      Puis vint la tentative de coup d’État de juillet 2016, la répression tous azimuts qui s’ensuivit, alors que le putsch manqué fut, pour la première fois dans l’histoire du pays, unanimement condamnée. Puis vinrent les attentats, ceux de Daech, ceux des Faucons de la liberté du Kurdistan, la guerre dans le Sud-Est anatolien, la pétition signée par 1200 universitaires demandant l’arrêt des combats au Kurdistan, l’arrestation de tous les opposants, réels ou présumés, celle des journalistes, des intellectuels, des universitaires, les purges dans l’armée et les ministères, la réduction au silence par l’introduction insidieuse de la dose d’arbitraire suffisante pour faire perdre aux citoyens confiance en la protection de la loi.

                                      Istanbul à jamais sauve de l’oubli cette période pleine d’exaltation, d’aspirations démocratiques et de terreur. Elle nous est présentée à travers le regard d’un Français, Simon, dédié au film documentaire indépendant, conseillant ses étudiants dans l’élaboration de leurs projets respectifs témoignant chacun dans leur spécificité, tantôt d’un esprit contestataire bien vivace, tantôt des résonances intimes ou des séismes que les débats lancés sur la place publique provoquent sur les individus. « Travailler le sensible plutôt que l’argumentaire ». Écrire le réel avec le sentiment. Le détour nécessaire pour toucher le cœur et les esprits, accéder à l’universel, lequel s’appauvrirait sans la contribution de ces auteurs de films documentaires venus de divers horizons.

                                      Spectateur engagé à Istanbul, la ville de tous les espoirs et de tous les combats, où tout peut néanmoins basculer à chaque seconde, Simon aimerait faire un film sur Anouche, une Arménienne de France, venue en Turquie faire une thèse d’histoire de l’art sur Mimar Sinan (1489-1588), l’architecte des mosquées d’Istanbul, et sur son mari, Ferhat, un Kurde de Turquie ayant fondé un journal en ligne au moment des manifestations de Gezi, au printemps 2013. Ferhat est proche du Parti démocratique des peuples (HDP) du leader Salahattin Demirtaş, lequel fera entrer sa formation politique au Parlement, en rassemblant démocrates turcs et kurdes dans un mouvement pacifique, et fut emprisonné en novembre 2016, après la levée de son immunité parlementaire. Le soir de la tentative du coup d’État, Anouche disparaît. Simon et Ferhat partent à sa recherche dans la ville. Elle est aussi introuvable que son amie Zeynep, issue d’une famille musulmane, pieuse et conservatrice, votant pour le Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir.

                                      Ni l’une ni l’autre ne sont putschistes. Sont-elles encore en vie ? Et que pourraient bien faire ensemble ces deux femmes confrontées depuis quelque temps à la question de savoir si la sœur ainée de la grand-mère de l’une est l’arrière-grand-mère de l’autre ?

                                      Simon ne fera pas son film sur Anouche et Ferhat. Il rentrera en France, laissant à Istanbul une part incandescente de lui-même. Samuel Aubin signe un roman puissant sur l’Istanbul de ces années-là, dont on ne sort pas indemne.

                                      À l’oreille :
                                      • Ayla – Istanbul
                                      • « Istanbul », la chanson, diffusée en avant-première sur radio Cause commune, sortira en mai. Tous nos remerciements à Ayla.
                                      • Barış Manço – Anlıyorsun Değil mi
                                      • “La pop joyeuse des années 80, pour faire oublier le coup d’état de l’époque…” citée dans Istanbul à jamais où un Vapur effectuant les allers-retours entre les rives européenne et asiatique du Bosphore, de Karaköy à Kadiköy et vice-versa, porte le nom du chanteur Barış Manço.
                                      • Ahmet Aslan– Usene Mi (chanson en kurde)
                                      • Pour aller plus loin :
                                        • Samuel Aubin, Istanbul à jamais, éditions Actes Sud, 2020
                                        • Samuel Aubin, Le Pommier rouge d’Alma Ata, éditions Turquoises, 2017
                                        • Fethiye Çetin, Le livre de ma grand-mère, traduit du turc par Alexis Krikorian et Laurence Djolakian, éditions de l’Aube, 2006
                                        • Fethiye Çetin, avec Ayşe Gül Altinay, Les Petits-Enfants, traduit du turc par Célin Vuraler, Actes Sud, 2011
                                        • Hrant Dink, Être Arménien en Turquie, traduit du turc, préface d’Etyen Mahçupyan, postface de Baskin Oran, éditions Dominique Fradet, 2007
                                        • Hrant Dink, Deux peuples proches, deux voisins lointains, Arménie-Turquie, Traduit du turc par Emre Ülker et Dominique Eddé, préface Jean Kehayan, Actes Sud, 2009
                                        • Ahmet Insel, La nouvelle Turquie d’Erdogan, éditions La Découverte, 2015
                                        • Orhan Pamuk, Cette chose étrange en moi, roman traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy, Gallimard, 2017
                                        • Oya Baydar, Dialogue sous les remparts, traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy, Phébus, 2018
                                        • Selahattin Demirtaş, Et tournera la roue, (nouvelles traduites du turc par E. Colas), éditions Emmanuelle Colas, 2019
                                        • Selahattin Demirtaş, L’aurore, éditions Emmanuelle Colas, 2018 et Points Poche, 2019
                                        • 1 hr 6 min
                                        • #27 – Rencontre avec Farouk Mardam-Bey
                                          En plateau :

                                          Historien et bibliothécaire de formation, Farouk Mardam-Bey a dirigé de 1989 à 1995 la prestigieuse bibliothèque de l’Institut du monde arabe (IMA). Il dirige actuellement la collection « Sindbad » aux éditions Actes Sud. C’est un formidable passeur de culture et de littérature qui nous invite à voyager dans le monde de la création littéraire au Moyen Orient.

                                          Contexte :

                                          Comme le remarquaient récemment, l’écrivain égyptien Alaa El Aswany ainsi que le romancier marocain Yassin Adnan, lors de leur passage à Cause commune dans Le monde en questions, il faut lire les écrivains de langue arabe pour comprendre de l’intérieur le monde dont ils parlent et qu’ils évoquent dans leurs récits, afin d’éviter de plaquer sur un réel lointain des grilles de lecture inappropriées et de se défaire « du choc des images » renvoyées par l’actualité. Ainsi, la littérature n’est pas un détour, mais une immersion.

                                          En 1988, l’écrivain égyptien Naguib Mahfouz obtint le prix Nobel de littérature, ce qui contribua à renforcer la présence du monde arabe sur la scène culturelle et mondiale, même si en France, l’auteur n’était pas inconnu du public car partiellement traduit. Prix littéraires récompensent désormais le roman arabe dont le plus prestigieux est le Prix international de la fiction arabe (International Price for Arabic fiction, IPAF), le « Booker arabe » créé en 2007 à Abu Dhabi. Des salons du livre rythment aussi la vie littéraire dans le monde arabe.

                                          Mohammed Abdelnabi reçut en 2019 le prix de la littérature arabe, seul Prix français dans ce domaine, créé en 2013 par l’IMA et la Fondation Jean-Luc Lagardère, pour son roman La chambre de l’araignée. Né en 1977, Mohammed Abdelnabi est des représentants de la jeune génération d’écrivains égyptiens. Son roman s’inspire d’un fait divers, l’arrestation en mai 2001 de 52 homosexuels dans un bar flottant sur le Nil, le Queen Boat.

                                          Brisé physiquement et moralement après des mois d’emprisonnement et d’humiliations, le protagoniste ayant perdu la parole, faisant l’objet d’un rejet social quasi unanime, réfugié dans une chambre d’hôtel, avec pour toute compagnie une araignée au plafond, décide de faire par écrit le récit de sa vie. C’est le premier roman arabe ou l’homosexualité est au centre de la narration, et non pas seulement à sa périphérie.

                                          Ala Hlehel, né en 1974 en Galilée est un écrivain et journaliste palestinien. Un Palestinien de l’intérieur, citoyen d’Israël, et dont certains écrits sont traduits en hébreu. Il dirige la revue littéraire en ligne Qadita.net dont il est le fondateur. Bon vent, Bonaparte, est un roman historique, doublé d’une interprétation romanesque du siège de Saint-Jean d’Acre par Bonaparte en 1799. La ville forteresse protégée par ses remparts, ne tombera pas aux mains de ce dernier, trahi d’ailleurs par l’un de ses compagnons, mais elle est dirigée par un tyran sanguinaire d’origine bosniaque, au service de l’Empire ottoman. Les deux hommes rêvent de leur bien-aimée durant le siège. Mais la force du roman, d’une grande actualité à plus d’un titre, est de placer en son centre la population de la ville aux prises avec les événements de l’histoire. Un conquérant français veut abattre le gouverneur étranger de la ville, lequel reçoit le soutien de la flotte britannique. La population, victime de leurs exactions, est la grande perdante quel que soit le vainqueur, d’autant plus que bientôt la peste sévira.

                                          Mamdouh Azzam est quant à lui né en 1950 en Syrie, dans la province de Suwayda. Ses romans et nouvelles, qui ont tous pour cadre la région druze du pays dont il est originaire et où il vit toujours, ont marqué la littérature syrienne. L’échelle de la mort est un roman court extrêmement dense et puissant, bouleversant dans sa narration tout en retenue, sans pathos. Il raconte l’effroyable mise à mort d’une jeune femme abandonnée par son mari âgé, parti pour le Venezuela, et condamnée, dans son village natal et par sa famille, à une mort lente pour avoir aimé un jeune instituteur avec lequel elle a tenté de s’enfuir. Les crimes d’honneur, tels qu’ils continuent à se pratiquer, dans l’indifférence et sans impunité.

                                          Mustafa Taj Aldeen Almosa, né en 1981, dans la province d’Idlib en Syrie, est un auteur plus jeune que Mamdouh Azzam, mais ses recueils de nouvelles et pièces de théâtre lui ont valu de nombreux prix littéraires en Syrie et dans le monde arabe. Contraint de s’expatrier pour échapper à la répression, il réside actuellement à Istanbul, en Turquie. La peur au milieu d’un vaste champ est une anthologie de nouvelles, tirée de six recueils publiés entre 2012 et 2019, témoignant de sa vision pénétrante de la réalité syrienne, hantée par la violence et la mort. Les personnages de ses nouvelles sont des Syriens ordinaires, confrontés chaque jour à la tragédie. Dans ce réel absurde et scandaleux auquel on pourrait s’accoutumer par impuissance ou fatalisme, Mustafa Almosa fait surgir le surnaturel pour sauver le rêve et l’espoir, pour conserver la force du questionnement. Pourquoi c’est ainsi et pas autrement ? De quel droit ?

                                          À l’oreille :
                                          • W. A. Mozart, Adagio du concerto pour clarinette en la majeur (K622), Karl Leister, orchestre philharmonique de Berlin, sous la direction de H. von Karajan (extrait)
                                          • W. A. Mozart, Adagio du 20ème concerto pour piano, joué par Martha Argerich, Mozart Orchestra (extrait)
                                          • Pour aller plus loin :
                                            • Farouk Mardam-Bey, Prix littéraires : le rôle des pays du Golfe, entretien réalisé par Fanny Arlandis, dans le premier numéro de la revue Araborama, co-éditions IMA/Le Seuil.
                                            • Mohammed Abdelnabi, La chambre de l’araignée, traduit de l’arabe par Gilles Gauthier, Actes Sud, 2019
                                            • Ala Hlehel, Bon vent, Bonaparte ! Le siège de Saint-Jean d’Acre, roman traduit de l’arabe par Antoine Jockey, Actes Sud, 2019
                                            • Mamdouh Azzam, L’échelle de la mort, roman traduit de l’arabe par Rania Samara, Sindbad, Actes Sud, 2020
                                            • Mustafa Taj Aldeen Almosa, La peur au milieu d’un vaste champ et autres nouvelles, traduites de l’arabe par Amal Albahra, en collaboration avec Patrick de Bouter, Sindbad, Actes Sud
                                            • Et :
                                              • Le monde en questions, n°14, radio Cause commune : rencontre avec Alaa El Aswany
                                              • Le monde en questions, n°21, radio Cause commune, rencontre avec Yassin Adnan
                                              • 1 hr
                                              • #24 – Le Hirak en Algérie
                                                En plateau :

                                                Ancien haut fonctionnaire algérien, ancien Président de la Banque publique d’Algérie, Omar Benderra est économiste de formation. Il fut en charge, de 1989 à 1991, de la renégociation de la dette nationale. Exilé en France depuis 1992, il exerce actuellement les fonctions de consultant économique et financier.

                                                Contexte :

                                                Avec François Gèze, Rafik Lebdjaoui et Salima Mellah, il a dirigé la publication d’un ouvrage collectif intitulé Hirak en Algérie, L’invention d’un soulèvement, aux éditions La fabrique.

                                                Qu’est que le Hirak ? Il y a maintenant treize mois, le 22 février 2019, débutait en Algérie un soulèvement populaire prenant la forme de manifestations et de marches se déroulant, à l’échelle nationale, chaque vendredi. Déclenchées par l’annonce, le 11 février, de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat présidentiel, malgré son état physique et mental fortement dégradé, elles ne s’arrêtèrent pas pour autant, lorsque le général Gaïd Salah devint l’homme fort du pays, après la démission du Président Bouteflika, ni après le décès du premier le 23 décembre 2019. La foule demandait et demande en effet le départ de tous les généraux, soit la fin de l’État militaire et policier et l’instauration d’un Etat civil, avec des institutions démocratiques jouant pleinement leur rôle dans le respect de la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire.

                                                Comment les Algériens sont-ils parvenus à « casser le mur de la peur » ?

                                                Que s’est-il passé entre 1962, date de l’indépendance, et 2019, pour que resurgisse dans le pays la revendication d’« indépendance » (« istiqlal »), idée phare qui avait structuré la lutte contre le colonialisme, et qui traduit aujourd’hui le désir du peuple algérien de retrouver sa dignité, sa fierté, sa liberté et sa souveraineté ?

                                                Comment les Algériens se sont réapproprié leur histoire afin de redevenir maîtres de leur destin, en s’opposant aux généraux aux commandes de l’État, qui non contents d’avoir confisqué l’héritage de la révolution en détournant ses symboles, vivaient de la rente mémorielle comme de la rente pétrolière du pays, sans considération pour le peuple ?

                                                Quelles sont les caractéristiques du Hirak, un mouvement aux racines profondes, un soulèvement pacifique, parvenu à déjouer les tentatives de division, les intimidations, les manœuvres dilatoires, la désinformation ? Comment les manifestants sont partis à la reconquête de l’espace public ? Refus de l’Etat prédateur, policier, militaire, mais aussi lancement d’un vrai débat sur l’avenir de la nation, tel que le pays n’en avait pas connu depuis le premier congrès du FLN en 1957, en Kabylie, durant lequel la primauté du civil sur le militaire avait été affirmé.

                                                Mouvement intergénérationnel, comment s’est joué la passation mémorielle entre générations ? Une jeunesse défilant sur les traces d’une autre jeunesse qui s’est battue et sacrifiée pour l’indépendance de 1962. Des manifestations où jeunes et anciens se côtoient, auxquelles les femmes participent pleinement et s’expriment. Quel fut le rôle de ces femmes, dont l’alphabétisation massive ne commence qu’après l’indépendance, dans la transmission de la mémoire, et d’une mémoire différant du discours officiel sclérosé ?

                                                Comment le Hirak a exprimé la rupture entre les Algériens et les médias privés ou publics, qui, soutenant le régime et ses manipulations contre le mouvement populaire, n’ont pas couvert les manifestations du vendredi ou celles des étudiants le mardi ?

                                                Quels sont les précurseurs du Hirak ? Dans son discours testament du 12 mars 2012, le dirigeant historique de la révolution algérienne, Hocine Aït Ahmed (1926-2015), avait compris que tous ceux et celles qui, au nom d’une autre Algérie, et durant des décennies, ont osé bravé la peur de la répression (notamment les familles des disparus et les familles des victimes du terrorisme), rendraient un jour possible l’avènement du Hirak et auront contribué, par leur courage et détermination, à l’émergence d’une nouvelle conscience politique.

                                                Quel avenir pour le Hirak alors que le pays, dépendant de ses exportations de pétrole, est confronté à la chute des cours de ce dernier ainsi qu’à la crise du Covid-19 ?

                                                À l’oreille :
                                                • « Les généraux à la poubelle wa al djazaÏr teddi l’istiqlal » (la première partie du slogan en français, la seconde en arabe : « les généraux à la poubelle et l’Algérie aura son indépendance »)
                                                • La jeune rappeuse Raja Meziane, très populaire, et sa chanson ” Allo le système”.
                                                • Exilée depuis 2015 en République tchèque, parce qu’il lui était devenu impossible de travailler en Algérie, en raison de ses chansons exprimant la révolte et les frustrations de la jeunesse algérienne, elle compose dans l’urgence et à distance « Allo le système », disponible sur youtube dès le 4 mars 2019. Succès phénoménal de la chanson.
                                                • Le chant emblématique, véritable hymne du Hirak, créé par les jeunes de Bab El Oued/Casbah : “La casa d’El Mouradia”.
                                                • L’initiative de cette chanson dont le titre s’inspire d’une célèbre série espagnole (Casa del papel) revient aux supporters du club de foot algérois, l’USMA.
                                                • « Un État civil et non Militaire » (en arabe dialectal : dawla madania, machi askariya).Slogan scandé par la foule des manifestants
                                                • Pour aller plus loin :
                                                  • Sous la direction de Omar Benderra, François Gèze, Rafik Lebjaoui et Salima Mellah, Hirak en Algérie, éditions La fabrique, 2020. Avec une chronologie des événements, un lexique du Hirak et une bibliographie.
                                                  • Et :
                                                    • Le site Algeria-Watch. Association de défense des droits humains en Algérie créé en 1997.
                                                    • Le film culte de Benamar Bakhti, Le Clandestin, dont le personnage d’El Bombardi figurait sur les pancartes des manifestants du Hirak, et dont certaines répliques du film étaient reprises modifiées.
                                                    • Amine Lartane, L’Envol du faucon vert, Métaillé, 2007, réédité en poche en 2019. Un polar plongeant dans les arcanes du régime algérien contre lequel s’est dressé le Hirak depuis le 22 février 2019.
                                                    • 0 min
                                                    • #23 – Les guerres irrégulières
                                                      En plateau :

                                                      Chercheur au Centre des études de sécurité à l’Institut français des relations internationales (IFRI), spécialiste des relations internationales et de sécurité internationale, Elie Tenenbaum travaille en particulier sur la guerre irrégulière, sur la problématique des interventions militaires et des opérations extérieures. Il est l’auteur de Partisans et centurions, une histoire de la guerre irrégulière au XXème siècle (Perrin).

                                                      Contexte :

                                                      Opposée à notre représentation classique de la guerre dite régulière, la guerre irrégulière ou « guerre de l’ombre » recouvre des champs aussi vastes que celui de la subversion, de la guérilla, de la guerre psychologique ou de la guerre révolutionnaire. Elle oppose la figure du partisan à celle du centurion. Confronté à un rapport de forces a priori défavorable sur le terrain, le partisan ne porte pas l’uniforme contrairement au soldat d’une armée régulière constituée par l’État, il bouleverse les frontières entre civils et militaires, le front et l’arrière, il évolue dans un contexte qui n’est pas celui de règles et procédures militaires codifiées par le droit international (Conventions de Genève, etc.), même s’il est tenu, s’il veut gagner, à une discipline de fer, en obéissant aux règles de la clandestinité et à un code moral, un code de l’honneur (ne pas parler sous la torture, se comporter parmi la population de manière à les rallier à sa cause et obtenir son soutien de plus en plus massif).

                                                      La guerre de l’ombre, longtemps en marge des pratiques militaires occidentales, fut réintroduite lors de la Seconde guerre mondiale par la Grande-Bretagne se trouvant, pour un temps, seule à combattre l’Allemagne nazie, consécutivement à l’invasion de la Belgique et la défaite de l’armée française, en moins de six semaines, en juin 1940. La Résistance française, organisée en réseaux, prit la relève et mena la guerre de l’ombre contre l’occupant nazi (depuis Londres et en France dans les villes et les maquis, tenus soit par les Forces françaises libres (FFL) ralliées au Général De Gaulle soit par les Francs-Tireurs et Partisans (FTP), crées par le Parti communiste français, sans oublier le rôle des combattants FTP de la M.O.I., (la M.O.I. ou main d’œuvre immigrée qui regroupait dès les années 1920 les immigrés communistes trouvant refuge en France, et fuyant répression politique et/ou xénophobe et persécutions antisémites en Europe).

                                                      Après la victoire des Alliés contre le nazisme, avec l’avènement de la Guerre froide et dans le cadre de la décolonisation, les Alliés, jadis partisans dans la guerre de l’ombre qu’ils menèrent contre l’occupant nazi, jouent désormais en Europe, en Asie et dans l’ensemble du Tiers-monde, le rôle de centurions. Ils se battent loin de chez eux contre des troupes irrégulières qui veulent l’indépendance ou la réunification de leur pays. Ainsi, la France en Indochine, puis les États-Unis lors de la guerre du Vietnam. Plus tard, en 1979, l’Union soviétique envahissant l’Afghanistan, est confrontée à la résistance de divers groupes rebelles, soutenus par le Pakistan et les États-Unis, avant de se retirer du pays, dix ans plus tard. Après le 11 septembre 2001, les États-Unis, soutenus par une coalition internationale, déclarant la guerre au terrorisme, chasseront du pouvoir les Talibans à Kaboul, pour finalement signer, près de deux décennies plus tard, un accord de paix les réinstallant de facto au pouvoir en 2020 mais permettant le retrait des troupes américaines de la zone.

                                                      Force est de constater que depuis 1945 et la charte de l’ONU qui oblige les États membres de la communauté internationale à régler pacifiquement leurs différends, la conflictualité n’a pas disparu pour autant. Mais, ce qu’on appelait « guerre régulière » a pour ainsi dire laissé la place à une multiplicité de guerres irrégulières qui n’ont pas cessé après la fin de la Guerre froide. A l’exception peut-être de la Première guerre du Golfe, en 1991, aucun conflit ne rentre dans la catégorie de « la guerre régulière ». Quelles sont les conséquences de cette mutation ? Sur le terrain et sur nos perceptions et représentations de la paix et de la guerre ?

                                                      À l’oreille :
                                                      • Le chant des Partisans, paroles de Joseph Kessel et Maurice Druon, composition d’Anna Marly et chanté pour la première fois, le 31 mai 1943, à Londres, par Germaine Sablon.
                                                      • Cet air, sifflé, pour éviter le brouillage des Allemands, devient l’indicatif de l’émission « Honneur et Patrie, diffusée de mai 43 à mai 44, sur la BBC, Radio Londres, et en France l’hymne de la Résistance. Le chant des Partisans retentit lors du transfert des cendres de Jean Moulin du Père-Lachaise au Panthéon, après le vibrant hommage que rendit André Malraux à cette grande figure de la Résistance.
                                                      • Lyndon Johnson told the Nation, de Tom Paxton: une très belle « protest song » contre la guerre du Vietnam, qui s’attaque à l’argumentaire du Président Johnson, avec cette fameuse rime : « Though it isn’t really war/We’re sending fifty thousand more/To help save Vietnam from Vietnamese»
                                                      • Bache Kaboul, d’Aryana Sayeed, la première chanteuse non voilée de l’histoire du pays, menacée de mort par les Talibans et symbole d’une jeunesse afghane en pleine mutation. Véritable succès populaire en Afghanistan.
                                                      • Pour aller plus loin :
                                                        • Elie Tenenbaum, Partisans et centurions, une histoire de la guerre irrégulière au XXème siècle, 2018, éditions Perrin. Préface de Gérard Chaliand.
                                                        • Ce livre, qui reçut le Prix Emile Perreau-Saussine et le Prix Mondes en paix, mondes en guerre, est dédié par l’auteur à la mémoire de son grand-père, Henri Jablon, dit « Claude », Franc-Tireur et partisan de la M.O.I.
                                                          Et :
                                                        • Gérard Chaliand, Pourquoi perd-on la guerre ? Éditions Odile Jacob poches, 2017. Prix du Maréchal Foch de l’Académie française.
                                                        • 0 min

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