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Or


Grand défenseur de la langue yiddish qu’il enseigne et traduit, Jean Spector reçut en décembre 2020 le Prix Révélation de Traduction, décerné par la Société des Gens de Lettres (SGDL). Sans lui et sa détermination, le public français et francophone serait resté dans l’ignorance de cette œuvre magistrale de Sholem Aleykhem, Étoiles vagabondes, restée inédite en France jusqu’en 2020.
Honneur au traducteur qui consacra dix ans de sa vie à la traduction de ce magnifique roman signé par l’un des plus grands noms de la littérature yiddish. Déjà épuisé, le roman reparait chez le même éditeur, Le Tripode, en format poche en mars 2021.
Grand maître de la littérature yiddish, figure tutélaire dont l’ombre plane sur les générations d’écrivains qui lui succédèrent, Sholem Aleykhem (1859-1909), nom de plume de Cholem Naoumovitch Rabinovitch, est l’un des écrivains les plus populaires de son temps. Il est de ceux qui firent accéder le yiddish au statut de langue littéraire, en l’extrayant du foyer familial. Cette langue germanique dérivée du haut allemand, et comportant une part de vocabulaire hébreu et slave, était la principale langue utilisée au cours du dernier millénaire par les Juifs ashkénazes, la langue du quotidien depuis le Moyen-Age, quand l’hébreu était réservé à la prière. Jusqu’à la destruction des Juifs d’Europe par les nazis, le yiddish était parlé par les deux tiers des Juifs au monde.
L’œuvre prolifique de Sholem Alekhem, né à Pereyaslav en Ukraine, le 2 mars 1859, est composée de romans, nouvelles et pièces de théâtre. Il fut même le premier à écrire en yiddish des contes pour enfants. Jean Spector précise qu’ Etoiles vagabondes parut tout d’abord sous forme de feuilleton dans deux journaux yiddish de Varsovie. D’où la construction de ce roman picaresque en 161 chapitres relativement courts et se terminant sur un suspense destiné à tenir en haleine le lecteur jusqu’à la parution du prochain numéro.
Le roman raconte l’irruption d’une troupe de théâtre itinérante dans un paisible shtetl (une petite ville juive) de Bessarabie. C’est l’enchantement pour les gens de Holenechti qui découvrent émerveillés le théâtre profane. Ce dernier suscitera d’ailleurs la vocation de deux adolescents, celle de Leybl, 13 ans, le fils de l’homme le plus riche de Holenechti et celle de Reyzl, 14 ans, la fille du chantre, un homme très pauvre. Les deux jeunes gens s’enfuient de chez eux, pour entamer un périple qui les conduira de la Bessarabie en Roumanie, de Bucarest à Budapest et Vienne, et de Londres à New-York, depuis le lieu de naissance du théâtre yiddish jusqu’à ses centres de rayonnement les plus importants. Leybl deviendra Léo Rafalesco, l’étoile montante de la scène yiddish, et Reyzl, changeant aussi de nom, deviendra la cantatrice Rosa Spivak. Si la carrière internationale qu’ils accomplissent et le succès qu’ils rencontrent chacun de leur côté souligne l’attractivité du monde moderne qui émancipe l’individu, l’éloignement de leur ville natale annonce aussi le déclin et la fin d’un mode de vie traditionnel.
Quel aurait été leur destin s’ils n’avaient pas quitté le shtetl ? Reviendront-ils un jour à Holenechti et dans quel état d’esprit ? Perd-on son âme en aspirant à l’universel ? Pour quel public joue-t-on, chante-t-on ? et quel répertoire ?
Étoiles vagabondes est un roman foisonnant, burlesque, rocambolesque, plein d’intrigues et de rebondissements, ne s’interdisant aucune fantaisie ou pitrerie, décrivant la vie des communautés juives d’Europe centrale et orientale à la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle. Un roman de formation et d’apprentissage. Un roman d’initiation où s’enchaînent à un rythme effréné des scènes relatives à la vie interlope des artistes, l’émulation et la féroce concurrence entre troupes de théâtre et têtes d’affiches, les coups bas, les amitiés, les amours, les trahisons, les difficultés pour survivre, la solitude de l’artiste, ses rêves et ses désillusions. La verve comique de l’auteur, la prodigieuse virtuosité de son style entraînent le lecteur dans un tourbillon aussi époustouflant qu’irrésistible en le conviant à la fête spectaculaire du langage, des mots et de la langue, de la création littéraire, de la truculence, du triomphe de l’imagination, de l’improvisation, avec humour et amour des gens de condition modeste. La force invincible du langage comme métaphore du concept de vie.
Sholem Alekhem, réfugié aux États-Unis en 1906, après avoir échappé aux pogroms de 1905, est un témoin privilégié de son temps : l’irruption de la modernité, avec son projet politique, les pogroms qui n’ont pas cessé pour autant, et les débats inquiets et tragiques traversant le monde juif essayant de faire face aux mutations ou bouleversements en cours, et hésitant entre assimilation, sionisme ou bundisme. Les juifs d’Europe étaient européens et se sentaient comme tels, alors que chaque Etat du continent se repliait à l’intérieur de ses frontières, État-nation moderne, autour de ses nationaux, dans le rejet et l’exclusion des autres. Recrudescence des pogroms, affaire Dreyfus, signalent la montée des nationalismes et de l’antisémitisme.
Nicole Dubois-Tartacap a la passion de la Grèce chevillée au corps. Un pays qu’elle sillonne depuis son enfance – premiers séjours initiatiques avec son père Raymond Dubois – et n’a cessé de visiter depuis des décennies, seule et en famille plus tard. Kaliméra (Transboréal, 2019) est le récit tiré de l’expérience de ses voyages en Grèce, de ses lectures, de ses rencontres et de ses émotions. Un livre qui dit en pointillé la relation amoureuse qu’elle entretient avec cette terre et ses habitants, devenue au fil du temps son Ithaque, sa demeure.
Sans l’arrogance propre aux touristes, sans l’indifférence des étrangers qui ne sont que de passage, hors sentiers battus, lieux communs et clichés, Nicole Dubois-Tartacap nous fait voyager en Grèce, avec Athènes, comme première étape. Pourquoi ? Parce que c’est une ville qui ne se livre pas d’emblée, qu’il faut apprivoiser, arpenter, en prenant son temps, et s’y perdant. Athènes demande un effort pour appréhender son désordre au parfum d’Orient, son architecture variée ancienne et moderne, son urbanisme souvent improvisé, résultant de l’urgence d’accueillir à différentes époques ceux et celles qui venaient y vivre et s’y réfugier : exode rural, crise économique, réfugiés grecs d’Asie mineure, à la suite des échanges de populations stipulés par le traité de Lausanne (1923).
Quand on finit par s’y retrouver, on est prêt à larguer les amarres, à se délester de préjugés divers et variés, toujours réducteurs. Car, la Grèce, ce n’est pas seulement ceci ou cela, c’est tout à la fois ! L’Antiquité, Byzance, les Francs et les Vénitiens, l’époque ottomane, la lutte pour l’indépendance, l’occupation italienne de Cos jusqu’en 1937, le refus de laisser les troupes de Mussolini entrer en Grèce depuis l’Albanie en 1940, l’occupation par les forces de l’Axe en 1941, la libération du pays en 1944, la guerre civile grecque de 1946 à 1949, les périodes de dictature militaire, le retour de la démocratie en 1974, l’entrée dans la Communauté économique européenne en 1981. De même, la Grèce, ce n’est pas qu’une ville, qu’une île, que la Méditerranée, ou que… le sirtaki !
Une île où, à la différence de beaucoup d’autres îles grecques, la vie ne se réduit pas à la saison touristique de l’été. Terre hellène chantée par Homère, terre grecque chantée au XXème siècle par les poètes Séféris, Elytis, tous deux Prix Nobel de littérature. En Grèce, les poètes trouvent dans la lumière et dans les pierres une source d’inspiration. On peut ensuite prendre le temps d’explorer quelques autres îles comme Hydra, Mykonos, Paros, Santorin, avant de partir pour le Péloponnèse, à la découverte de Nauplie, Epidaure et son théâtre, Mycènes dont le roi Agamemnon partit faire le siège de Troie, et ressentir l’émotion des retrouvailles avec les Atrides. Rejoindre Sparte, Mystra, la merveille de Morée ou Byzance ressuscitée. Nouvelle étape à Monemvasia et Karytaina, les forteresses des principautés conquises par les Francs au XIIIème siècle, convoitées par les Vénitiens, reprises par Byzance, puis par les Turcs. En route pour le Magne, sa tradition guerrière, ses pierres, l’aridité et l’âpreté de ses paysages, sa musique et la langue de Ritsos, le poète communiste emprisonné sous Metaxas, après la guerre civile et sous le régime des colonels.
Nicole Dubois-Tartacap, nous invite à passer de la Méditerranée aux Balkans, à quitter la lumière d’Elytis pour nous rapprocher des brumes froides des Balkans, chères au cinéaste Angelopoulos. Passage obligé par Thessalonique, la deuxième ville de la Grèce, où la mer est partout présente alors qu’à Athènes elle n’est visible que depuis l’Acropole. Thessalonique, la ville oubliée des touristes, où le souvenir de Byzance et de l’Empire ottoman reste vif. Quand Athènes n’était plus qu’un village oublié de tous au début du XIXème siècle, l’ancienne Salonique, ville charnière, occupait une position stratégique au confluent des Balkans et de la Méditerranée. Ville natale de Mustapha Kémal, ville cosmopolite dans laquelle se côtoyaient Grecs, Turcs, Serbes, Bulgares, Tsiganes, Arméniens, Géorgiens, Albanais et Juifs Séfarades, présents depuis l’Antiquité ou depuis le XVème siècle (chassés d’Espagne et parlant le ladino), dont les quartiers furent détruits par l’incendie de 1917 et qui furent ensuite victimes de la Shoah durant la Seconde Guerre mondiale. Visite de Xanthi au nord-est, ville grecque (depuis le partage de la Thrace entre la Grèce, la Bulgarie et la Turquie) dont les habitants musulmans, comme les Grecs d’Istanbul, furent exemptés de l’échange de populations de 1923. A Xanthi, Grecs, Turcs, Pomaks et Roms vivent au rythme du carillon des clochers ou du chant du muezzin, la religion des uns et des autres déterminant le quartier où l’on vit et le marché qu’on fréquente. Brève escale à Missolonghi, avant de partir pour l’ouest, en direction de l’Epire, de ses ponts de pierre et de la légende des emmurés. Et prolonger ensuite le voyage jusqu’en Crète, pour retrouver notamment l’écrivain Kazantsakis et son ami Zorba, rencontré dans le Magne.
Michel GOYA, historien, ancien colonel des troupes de marine, spécialiste de la guerre moderne, de l’innovation militaire et du comportement au combat, a enseigné à Sciences-Po et l’École pratique des hautes études (EPHE), en parallèle de sa carrière opérationnelle. Auteur de nombreux ouvrages dont Les Vainqueurs (Tallandier, 2018) et S’adapter pour vaincre (Perrin, 2019), il tient également un blog consacré aux questions stratégiques, intitulé La voie de l’épée.
Par quel processus l’armée victorieuse en 1918 entame un déclin qui la conduira à la défaite de 1940, à l’issue de ce qu’on appellera la drôle de guerre (3 septembre 1939- 10 mai 1940) ?
Si, bien entendu, de nombreux facteurs politiques, sociaux et internationaux, contribuent à l’explication de cette défaite cinglante, Michel Goya souligne qu’il convient de ne pas négliger d’un point de vue militaire celui de la perte d’un savoir théorique et pratique, l’absence de transmission d’une expérience qui fait qu’une génération plus tard, et sous un nouveau commandement militaire, on n’est plus dans la même configuration.
Quels enseignements en tirer ? qu’est-ce que vaincre ? Si vaincre, c’est imposer sa volonté à l’ennemi ou l’adversaire, cela signifie que l’on se prépare aussi à parler avec lui, à négocier, en vue d’un règlement politique instaurant les conditions d’une paix durable. On ne prend pas la décision politique de faire la guerre pour tuer, même s’il y aura des morts, mais pour obtenir des effets stratégiques. Dans le monopole de la violence par l’État, on se rappellera utilement que l’emploi de la force armée ne sert pas les mêmes objectifs que l’emploi des forces de police, même si la confusion existe parfois, jusqu’à ce que l’analyse correcte de la nature du conflit ne vienne clarifier les choses ou forcer à les voir autrement (exemple de l’évolution de la position de la France face au FLN de 1954 à 1962, au cours de la guerre d’Algérie).
Mais, que se passe-t-il quand on fait la guerre non plus à un État, fût-il déclaré voyou, mais à une nébuleuse terroriste, comme c’est souvent le cas depuis le 11 septembre 2001 ?
Michel Goya revient sur l’engagement de la France au Sahel, de l’opération Serval à l’opération Barkhane. La première s’est traduite par une victoire relative de la France, qui intervient militairement à la demande du gouvernement malien en 2013, considérant que la déstabilisation de la région est une menace pour sa sécurité. C’est la première intervention de la France en Afrique depuis 1979 et elle parvient à stopper l’avancée des groupes AQMI, Ansar Din et Mujavo sur la capitale Bamako, et reprendre les villes de Goa, Tombouctou et Kidal. La France aurait-elle alors dû quitter le Mali, quitte à revenir plus tard ? Elle fait le choix de rester, l’opération change de nom – elle s’intitule désormais Barkhane- , et de nature, puisque sa mission n’est plus de reconquérir un territoire, mais dans le cadre du G5 regroupant les 5 pays du Sahel, de contenir l’activité de groupes terroristes armés (GAT) à un niveau de conflictualité basse, le plus bas possible, pour permettre aux forces locales de prendre la relève.
Or, l’opération commence avec des moyens divisés par 2, par rapport à Serval, dans un contexte de réduction des effectifs et des budgets, au moins jusqu’en 2015, et dans une période où la France est également engagée militairement sur plusieurs autres fronts (en Centrafrique, en Irak et en France où l’armée est mobilisée par l’opération Sentinelle). Autre difficulté, quels effets à court, moyen et long terme, peuvent avoir les formations européennes des armées locales si les problèmes de gouvernance locale persistent (soldes des soldats non payées, fonds détournés, défaillance de l’État dans l’administration et le développement de régions délaissées qui pousse une partie de la population à rejoindre les GAT ? Le coût humain et financier de l’opération Barkhane, sa durée qui atteindra bientôt les limites de l’acceptabilité par l’opinion française, amènera-t-il prochainement la France à revoir son dispositif au Mali ?
Que nous apprend d’autre part la guerre qui a opposé du 27 septembre au 9 novembre 2020, l’Arménie, les forces d’autodéfense arméniennes du Haut-Karabagh à l’Azerbaïdjan. Tout d’abord, souligne Michel Goya, il s’agit d’une guerre entre États. Laquelle fut d’autre part la révélation d’une rupture stratégique, comme il en arrive dans l’histoire du monde tous les 20 à 30 ans, et l’entrée dans une nouvelle séquence historique et géopolitique. Une rupture stratégique qui prend la forme d’un désastre pour l’Arménie. Dès les premiers jours de la guerre, le rapport de forces était nettement en sa défaveur et elle n’a pu ni s’adapter ni renverser la donne en 45 jours. Notons dans cette guerre la disparition de la troisième dimension, grande innovation de la Première guerre mondiale. Le ciel est resté sans avions, peuplé de drones performants, turcs et israéliens, guidant avec précision les tirs atteignant leurs cibles.
L’Arménie était sortie victorieuse de la première guerre du Karabagh (1991-1994), que s’est-il passé en trois décennies ? Quel enseignement tirer du terrain, au-delà des considérations relatives au contexte international et régional, notamment le probable feu vert donné par la Russie à l’Azerbaïdjan, qui lance l’offensive le 27 septembre, avec le soutien de la Turquie ? Michel Goya observe que l’Azerbaïdjan s’est activement et très sérieusement préparé à la guerre, non seulement par l’acquisition de matériel militaire haut de gamme, grâce à l’argent des hydrocarbures, depuis 2000. Mais il a aussi reconstruit patiemment une armée jadis défaite, à l’aide d’une expertise étrangère et diversifiée, durant ces dix dernières années. De son côté, l’Arménie était frappée d’une « inertie consciente », voyant ce qui se passait en face, mais incapable de réagir, de s’adapter, sans doute trop confiante dans la supériorité que lui conférerait in fine le courage et les motivations de ses soldats, quelle que soit par ailleurs leur vaillance. N’évaluant pas non plus correctement les limites de son alliance de sécurité avec la Russie.
Comme souvent dans l’histoire militaire, l’armée auréolée de sa précédente victoire devient conservatrice, rétive au changement et à l’innovation nécessaires face aux évolutions qu’elle perçoit, car cela perturberait son fonctionnement et son mode organisationnel. Ne parvenant pas à se remettre en cause, elle n’est pas en mesure d’anticiper la guerre d’après, et manque de réactivité sous pression et dans l’urgence.
Quelles sont les autres caractéristiques d’ores et déjà notables de la rupture stratégique à laquelle nous assistons ?
Jean A. Chérasse, cinéaste documentariste, agrégé d’histoire et titulaire du blog « Vingtras » sur Mediapart, auteur de Noël 1920, à Tours. La grande déchirure… Le Congrès fratricide, ouvrage paru aux Éditions du Croquant.
Du 25 au 30 décembre 1920, se rassemblèrent dans la salle du Manège de Tours, 285 délégués en provenance de 89 fédérations de la SFIO (Section française de l’Internationale socialiste). Fondée en 1905, la SFIO tenait son XVIIIème Congrès.
À l’ordre du jour, une question : la SFIO, membre de la IIème Internationale, adhèrera-t-elle ou non à la IIIème Internationale. Prendra-t-elle acte de la faillite de la IIème Internationale, proclamée dès 1915 par Lénine, et se soumettra-t-elle aux 21 conditions requises pour adhérer à la IIIème Internationale ?
D’une certaine façon, lorsque s’ouvre le Congrès de Tours, il n’y a pas de suspense et les jeux semblent faits. Les fédérations ont déjà voté massivement pour le oui et les délégués qu’elles envoient siéger à Tours sont porteurs d’un mandat favorable à l’adhésion à la IIIème Internationale.
En effet, la IIème Internationale fait l’objet d’un double rejet, au lendemain de la Première guerre mondiale. Elle fut incapable d’empêcher la Guerre, qui fut une hécatombe, et a échoué dans la mise en œuvre de son programme qui était de réaliser l’union des prolétaires de tous les pays, y compris contre la guerre. En outre, plusieurs de ses représentants en France ont participé à l’Union sacrée, proposée dès le 4 août 1914 à toutes les formations politiques, lesquelles l’acceptent, convaincues que la guerre sera courte et victorieuse, et votent les crédits de guerre, voire pour certains deviennent membres du gouvernement. La IIème est désormais discréditée, et c’est ce qui domine les esprits. En outre, Ludovic-Oscar Frossard, Secrétaire général de la SFIO et Marcel Cachin, Directeur du journal L’Humanité, fondé par Jaurès, se sont rendus au pays de la Révolution d’octobre 1917 et en sont revenus enthousiasmés.
Qu’est-ce qui néanmoins fait du Congrès de Tours un moment historique, un tournant dans l’histoire de la gauche en France ? Quel effet eut sur les participants la lecture du télégramme de Zinoviev ? Quel effet produisit l’arrivée de Clara Zetkin au Congrès, au nez et à la barbe de la police ? Si Jaurès n’avait pas été assassiné le 31 juillet 1914, le cours de l’histoire aurait-il été différent ? Pourquoi, cent ans après un Congrès qui provoqua une scission durable entre socialistes, adhérents de la IIème Internationale et communistes, adhérents de la troisième Internationale, prendre le temps de repenser l’événement, qui a par ailleurs fait l’objet de nombreuses et excellentes études ?
Jean A. Chérasse en étudiant le déroulement du Congrès, ses motions et ses débats, rappelle les attentes dont il était porteur. Il restitue l’atmosphère de fête qui y régnait, celle d’un espoir dans un avenir meilleur, de nouveau à portée de main et suscité cette fois par la jeune Révolution russe d’Octobre 1917, et par la création encore plus récente de la IIIème Internationale en mars 1920. C’est le souffle de la Commune de Paris et de ses 72 journées qui rejaillit sur les participants et anime les débats. Le souvenir partagé d’une expérience révolutionnaire, aux antipodes de ce que sera l’expérience socialiste en Union soviétique, réunit les militants à Tours avant la rupture, le schisme, la déchirure qui traumatisera la gauche française et dont elle porte encore aujourd’hui les stigmates dans son incapacité à s’unir pour définir un objectif commun pour combattre un ennemi commun.
Jean A. Chérasse nous invite à penser les traces et les conséquences toujours vivaces du Congrès de Tours en le mettant en perspective avec l’histoire de la Commune de Paris. Quelle expérience originale et unique de gouvernance instaura-t-elle ? La Commune dont on commémorera, au printemps 2021, le 150ème anniversaire, peut-elle aujourd’hui nourrir le débat de la gauche orpheline d’un projet de société théorique et pratique, émancipateur du collectif et de l’individu ? Que reste-t-il de la Commune? Que fut-elle réellement et que signifia-t-elle vraiment, avant de faire l’objet de récupération ici et là ?
ET :
Gabrielle Filteau-Chiba, romancière québécoise et militante de la cause environnementale, publie Encabanée, son premier roman, aux éditions Le mot et le reste.
Traductrice de formation, Gabrielle Filteau-Chiba a quitté le confort d’une vie citadine à Montréal, sa ville natale au Québec, pour vivre durant trois ans dans les conditions les plus rudimentaires d’une cabane sans eau et sans électricité, perdue dans les forêts du Kamouraska. Encabanée, son premier roman (et premier volet d’un triptyque), est né de cette expérience extrême qui l’a marquée et profondément transformée.
Est-ce la peur de « s’encanailler », de s’embourgeoiser, qui conduit la narratrice à s’encabaner et affronter solitude et coyotes dans les nuits glacées du Bas-Saint-Laurent ? La peur de se laisser vaincre par l’usure du temps, les compromis et les démissions, l’apathie et le cynisme, pousse-t-elle l’ex-étudiante engagée et jeune femme promise à une brillante carrière, à larguer les amarres et vivre sans filet ? Caprice bobo ou décision irréversible ? Coup de tête ? Coup de foudre pour le Kamouraska.
Comment fait-on pour survivre quand l’eau de la rivière est gelée, qu’il fait moins 40 à l’extérieur et qu’il faut sortir chercher du bois ? Le froid qui vous empêche de dormir. La peur de s’endormir et mourir de froid, car le feu s’est éteint dans la cheminée. La neige pour tout horizon.
Pour Gabrielle Filteau-Chiba, l’écriture n’est pas un exercice futile. Elle passe par une difficile mise à nu de soi-même dans lequel subsiste l’essentiel, délesté du superflu. Il faut éprouver que l’on est soi-même vivant pour prendre réellement conscience de ce qu’est la vie, que les autres sont des vivants, que la nature est vivante et mérite notre respect et notre bienveillance. Engagée dans la lutte environnementale, la romancière québécoise écrit comme elle vit, en harmonie, en osmose avec la nature, dont elle se sent un élément. Sa prose poétique rend hommage aux générations qui nous précèdent, aux Amérindiens, aux premières nations, à la solidarité qui unit tous les vivants. Avec vigueur et fraîcheur, elle porte l’aube d’un monde nouveau. Son récit est celui d’une conversion, la sortie de l’adulescence et l’entrée dans l’âge adulte, celui de l’éco-responsabilité. Planter un arbre, lutter contre la déforestation, en manifestant pacifiquement, en dessinant, en écrivant, sont chaque fois une merveilleuse façon de cultiver l’espoir, de remporter de petites victoires qui, s’ajoutant les unes aux autres, font sens.
Les petites rivières font les grands fleuves.
ET :
Aurélie Daher, enseignante-chercheuse à l’Université Paris-Dauphine et Sciences Po Paris, spécialiste du Liban, et notamment du Hezbollah.
Le 17 octobre 2019, débutait au Liban un mouvement de contestation civile. Des manifestations pacifiques se déroulaient à Beyrouth comme dans les principales villes du pays, pour dénoncer la corruption de la classe politique dirigeante et son incurie. Un quart de la population du pays, toutes confessions confondues, est descendu dans la rue pour appeler au renouvellement des élites dirigeantes issues des partis confessionnels.
Que sont devenues les aspirations populaires à la déconfessionnalisation du paysage libanais, à l’émergence d’une nouvelle citoyenneté, d’un autre mode de fonctionnement institutionnel ? Force est de constater, observe Aurélie Daher, que la crise économique et bancaire que traverse le pays, la plus grave de toute son histoire, et frappant tous les citoyens, a fait de la survie de chacun et chacune, de chaque famille, une priorité. La paupérisation des classes moyennes et l’aggravation de la précarité des plus faibles, a augmenté l’insécurité, y compris alimentaire. La livre libanaise s’est considérablement dépréciée face au dollar, l’argent des particuliers placé dans les banques est bloqué ou réduit en fumée, ceux qui parviennent à nourrir leurs familles n’ont les moyens ni de payer leur traitement médical ni de financer les études scolaires et universitaires de leurs enfants dans un pays où l’enseignement est largement privé et communautaire.
Cependant avant même que la crise économique, bancaire, et sanitaire, étrangle le pays, les vieux réflexes et démons communautaires avaient repris le dessus sur la contestation transversale. La démission du Premier ministre, Saad Hariri, le 29 octobre 2019, et l’impossibilité de trouver un autre leader sunnite pour le remplacer, a bouleversé l’équilibre multiconfessionnel du système politique qui répartit le pouvoir et les ressources du pays entre les trois principales communautés. En effet, conformément à la Constitution en vigueur, le président du Liban doit être maronite, le premier ministre sunnite et le président de la Chambre des députés chiite, et conformément à l’interprétation de cet équilibre institutionnel, toute atteinte à cet équilibre doit se traduire par un jeu à somme nulle dans lequel les trois groupes religieux doivent soit tous perdre soit tous gagner. Ainsi, les sunnites se sont-ils désolidarisés de la contestation quand ils estimèrent que seule leur communauté avait perdu au jeu, alors que les chrétiens et les chiites n’avaient, quant à eux, pas été touchés par la démission de leurs dirigeants respectifs. En sonnant la fin de la récréation, le 24 octobre, le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah, avait appelé les manifestants chiites à rentrer chez eux, ce qu’ils firent. Les Druzes aussi finirent par rentrer dans le rang. Quant aux chrétiens, majoritairement maronites, ils étaient divisés : les partisans de Michel Aoun n’étaient pas descendus dans la rue pour exiger sa démission, contrairement à ceux de Samir Geagea. Dans un État clientéliste, pour trouver et conserver un emploi, ou pour qu’aboutisse la moindre démarche administrative ou relevant de la vie quotidienne, il vaut mieux passer par sa communauté et faire allégeance à ses leaders. Rares sont ceux qui ont les moyens de s’en affranchir et d’y résister.
Ajoutons encore que, sur la scène internationale, les mouvements sociaux de citoyens descendant dans la rue pour défendre leurs droits, appeler à un changement politique ou exprimer leur colère, au cours de l’année 2019 (en Irak, au Liban, en Algérie, au Chili, à Hong Kong, en Bolivie, au Venezuela, sans compter en Europe, les Gilets jaunes en France, les Catalans en Espagne, les pro et les anti-Brexit au Royaume-Uni), ont marqué le pas en 2020, la crise du covid ayant limité les possibilités de rassemblements collectifs, la lassitude ou la crise économique ayant fait le reste, sans oublier la répression et l’interdiction pure et simple de manifester.
Au Liban, il n’y eut donc de révolution qu’en termes de mécanique céleste. Retour à la case départ ou presque, constate Aurélie Daher. Un an plus tard, Saad Hariri a retrouvé son poste de premier ministre. L’espoir de voir aboutir l’enquête relative à l’explosion du port de Beyrouth (qui fit, le 4 août dernier, 200 morts, et plus de 6000 blessés et 250 000 sans-abris), inculper et condamner des responsables politiques, est sans doute illusoire dans ces conditions, malgré les attentes des victimes ou celles de leurs familles, étant donné le fonctionnement du système. Les dirigeants communautaires au pouvoir semblent insubmersibles et inamovibles, le blocage et la paralysie d’autant plus insurmontables qu’aucun leadership alternatif, aucune nouvelle figure politique n’a émergé durant la contestation civile, laquelle fut rejointe par des opportunistes de tous bords et vieux routiers de la politique libanaise.
Le Liban s’enfonce dans la crise. Quatre mois après l’explosion du port, Paris et les autres partenaires internationaux du Liban attendent hypothétiquement de ses dirigeants qu’ils réforment le pays en profondeur pour lutter contre la corruption, la gabegie, le clientélisme et l’opacité dont la population libanaise est la première victime. Sans ces réformes, il n’y aura pas davantage de fonds collectés que l’aide d’urgence de 280 millions de dollars débloqués, dont une grande part en farine après la destruction des silos de blé et réserves dans l’explosion portuaire. Or, toute la question est de savoir si la classe politique en place est capable de telles réformes. La levée temporaire et partielle du secret bancaire sur les comptes de la Banque du Liban (BDL) et ceux des institutions publiques permettra-t-elle de relancer l’audit juriscomptable de la BDL ou bien est-ce une nouvelle manœuvre pour gagner du temps ? L’Arabie saoudite avait dans le passé porté secours au Liban afin de soutenir la livre libanaise et les liquidités en devises des banques, de renforcer la stabilité du système financier et apaiser les tensions sur le marché. Ryad avait par exemple renfloué les caisses de l’État libanais, en juillet 2006, par le dépôt d’un milliard de dollars à la Banque centrale libanaise. Elle l’avait déjà fait en 1997, avec un dépôt de 500 millions de dollars.
Mais, désormais, Ryad est moins disposé à injecter de l’argent ou se porter garant des obligations financières du pays, n’ayant pas apprécié d’avoir été accusé par Beyrouth (et notamment par le président Michel Aoun)de détenir le Premier ministre libanais, Saad Hariri, lequel avait annoncé sa démission depuis le royaume saoudien, le 4 novembre 2017. Quant aux autres partenaires, ils sont aussi aux prises avec leurs propres difficultés économiques.
Aurélie Daher note que les Libanais survivent aujourd’hui grâce à l’aide, au soutien et à la solidarité de leur diaspora.
Trois extraits de l’épopée historique musicale intitulée Saïf 840 (Eté 1840) créée et écrite par Mansour Rahbani, en 1988 et reprise ensuite par Élias, Marwan, Ghady et Oussama Rahbani en 2009.
La pièce musicale retrace l’histoire mouvementée de cet été chaud où depuis la ville d’Antélias et au sein d’un groupe de résistants multi-communautaires, naît une offensive contre la répression des forces occupantes. Les turbulences de l’histoire libanaise, à travers musique, chant et danses : ses révoltes et ses combats, ses personnages courageux, pittoresques et attachants, ses histoires d’amour. Dans une fresque poétique, au succès non démenti, Mansour Rahbani déconstruit l’histoire pour en souligner sa part d’illusion et de désillusion, mais aussi les volontés, les rêves, les contradictions et les utopies qui ont la vie dure.
Clément Therme, spécialiste de l’Iran, est un chercheur post-doctorant au sein de l’équipe « Savoirs nucléaires » du CERI à Sciences Po Paris. Il est également membre associé de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et l’auteur des Relations entre Téhéran et Moscou depuis 1979 (PUF, 2012).
Il a également dirigé la publication d’un ouvrage collectif, L’Iran et ses rivaux, Entre nation et révolution, paru aux éditions Passés/Composés en février 2020.
L’Iran fut marqué en 2020 par un certain nombre de coups durs portés par ses adversaires. L’assassinat, le 27 novembre dernier, du scientifique Mohsen Fakhrizadeh, figure historique du nucléaire iranien, ravive le souvenir de l’assassinat, le 3 janvier 2020, du général Qassem Soleymani, commandant des forces Al-Qods, chargées des opérations extérieures des Gardiens de la Révolution.
La guerre au Sud Caucase qui a opposé, du 27 septembre au 9 novembre 2020, l’Arménie à l’Azerbaïdjan, eut notamment pour conséquence de fragiliser durablement la frontière nord de l’Iran, jusqu’ici stable. Des combats opposant les forces d’autodéfense du Haut-Karabagh et les forces armées arméniennes aux forces azerbaïdjanaises, s’y sont déroulés à proximité, entraînant mobilisation de troupes et causant des victimes aussi, côté iranien. La défaite de l’Arménie a permis d’autre part la création d’un corridor à la frontière iranienne, traversant l’Arménie et reliant la province du Nakhitchevan à l’Azerbaïdjan.
En outre, l’implication de la Turquie dans le conflit aux côtés de l’Azerbaïdjan a introduit un nouvel acteur dans la région, qui inquiète l’Iran et la Russie, deux Etats n’ayant par ailleurs de mauvaises relations ni avec l’Arménie ni avec l’Azerbaïdjan. La présence de miliciens et mercenaires djihaddistes venus de Syrie, via la Turquie, est un facteur supplémentaire de déstabilisation dans la zone. Enfin, ni les États-Unis ni Israël n’ont caché tout au long des années post-soviétiques l’intérêt qu’ils portaient à l’Azerbaïdjan, non seulement pour ses hydrocarbures et le tracé des oléoducs et gazoducs, mais aussi pour le poste d’observation stratégique unique que cet État devenu indépendant en 1991 offre sur l’Iran ; et cela sans commune mesure avec le cadre conflictuel arméno-azerbaïdjanais strictement parlé.
Pour autant, souligne Clément Therme, si l’isolement de l’Iran n’a cessé de se renforcer sur la scène internationale, avec notamment, les accords historiques de 2020 visant à la normalisation des relations diplomatiques entre Israël et les Émirats arabes unis (EAU), Bahrein, le Soudan et le Maroc, il convient de noter que l’assassinat de Qassem Soleimani, l’architecte de l’influence iranienne au Moyen-Orient, a eu aussi pour effet secondaire d’attirer les regards sur la présence contestée des États-Unis en Irak. Si l’assassinat de Mohsen Fakhrizadeh est un avertissement pour les scientifiques iraniens, l’intimidation n’a jusqu’à ce jour jamais fait renoncer l’Iran à l’enrichissement d’uranium, et le meurtre du scientifique permet aussi opportunément au régime de pointer les méthodes de services secrets opérant sur des territoires extérieurs afin de neutraliser des cibles, sans considération pour les droits de l’homme.
En outre, pour contrer son isolement, l’Iran s’est rapproché de la Chine et de la Russie, s’éloignant davantage des Américains et des Européens.
Reste que la politique de « pression maximale » sur l’Iran de l’administration Trump, le retrait des États-Unis de l’accord de Vienne, en mai 2018, le rétablissement des sanctions internationales qui n’avaient été que partiellement levées, pèsent lourdement sur le pays et sa population qui connaît une grave crise économique, préexistante et aggravée par la crise sanitaire liée à l’épidémie de covid 19. Même si l’Iran a déclaré que le nom du gagnant de l’élection présidentielle américaine lui importait peu et que seule importerait la politique que mènera le futur Président, l’élection de Joe Biden est porteuse d’attentes pour l’amélioration des relations entre les États-Unis et l’Iran. Si elle se produisait, cette dernière néanmoins n’aura pas lieu du jour au lendemain et ses effets directs sur la situation économique et sociale du pays ne seront sans doute pas immédiats. Quatre dossiers doivent trouver leur règlement, celui du nucléaire, celui de l’influence régionale (hégémonique) de l’Iran, celui de son programme balistique, et celui des droits de l’homme. Sans compter la nature idéologique du régime qui complique la donne. La collaboration nucléaire entre la France et l’Iran par exemple n’était pas un problème au temps du chah et d’un Iran, membre du Pacte de Bagdad.
Si, dans sa tentative de rapprochement et de normalisation avec l’Iran, Barack Obama s’était appuyé sur la Russie, l’arrivée au pouvoir de Joe Biden s’effectuera dans un contexte de dégradation relative des relations américano-russes rendant plus difficile aujourd’hui de passer par cette voie. Quelles sont alors les autres voies, face à un régime qui se crispe et réprime par crainte d’un scénario à la Gorbatchev, où la tentative de réformer de l’intérieur l’Union soviétique a précipité son implosion? Le 12 décembre dernier, l’exécution par pendaison de l’opposant et journaliste, Rouhollah Zam, réfugié politique en France, qui s’était rendu en Irak où il a été enlevé, en 2019, est un avertissement aux opposants exilés, de ne pas se risquer à lutter contre le régime, à ses frontières ou à l’intérieur.
Les élections présidentielles iraniennes en juin 2021 pourront-elles avoir un enjeu autre que celui du taux de participation des électeurs ? Quels sont les débats parcourant actuellement la société iranienne ? La population lassée d’une parodie d’alternance entre modérés et conservateurs, se mobilisera-t-elle pour les uns ou les autres, alors que le vrai pouvoir en Iran n’est pas entre les mains du Président de la République islamique, mais entre celles du Guide suprême de la Révolution, l’actuel ayatollah Ali Khamenei ? La bataille pour la succession de ce dernier a-t-elle déjà commencé ?
À l’oreille :
ET
Créée en 1947, sous l’impulsion de René Cassin, la CNCDH est l’institution nationale de promotion et protection des droits de l’homme française, accréditée de statut A par les Nations unies. Elle est le rapporteur national indépendant sur la lutte contre toutes les formes de racisme depuis 1990, sur la lutte contre la traite et l’exploitation des êtres humains depuis 2014, sur la mise en œuvre des Principes directeurs des Nations unies sur les entreprises et les droits de l’Homme depuis 2017, et sur la lutte contre la haine et les discriminations anti-LGBTI depuis avril 2018.
Composée d’experts et de représentants d’organisations non-gouvernementales issues de la société civile, telle que la Ligue des Droits de l’Homme et Amnesty International France, la CNCDH rend des avis et fait des déclarations sur les sujets relevant de ses champs de compétences, lorsque des projets de loi ou des mesures gouvernementale portent ou sont susceptibles de porter atteinte aux droits et libertés fondamentales des citoyens, aux principes constitutionnels et au bon fonctionnement des institutions démocratiques.
Michel Tubiana et Jean-Claude Samouiller, deux grandes figures militant depuis de nombreuses années pour la défense des droits de l’Homme, regrettent que la Commission n’ait pas été une fois de plus saisie par les pouvoirs publics, ce qui ne l’empêche d’ailleurs pas d’user de son droit à l’auto-saisine. C’est ce qu’elle a fait, le 26 novembre 2020, en rendant un avis sur la proposition de loi relative à la sécurité globale (et dont Michel Tubiana fut le rapporteur), ainsi qu’en faisant une déclaration sur l’état d’urgence sanitaire (dont Jean-Claude Samouiller fut le rapporteur).
Ce texte redessine de manière préoccupante les contours d’une nouvelle « donne sécuritaire », sans consultation préalable, et porte atteinte à de nombreux droits fondamentaux. Il est créateur d’une insécurité juridique et de risques d’arbitraire, en élargissant (à titre expérimental, sur certaines parties du territoire national) les compétences régaliennes de la police nationale à la police municipale ainsi qu’aux agents de sécurité privée, qui seraient en outre désormais dispensés de toute habilitation et agrément par l’État. Si la mobilisation massive des organisations syndicales des journalistes et de l’opinion publique, ont contraint le pouvoir à revoir sa copie concernant la modification de l’article 24, pour autant cela n’atténue pas les craintes qu’il suscite. En effet, combiné au nouveau Schéma national de maintien de l’ordre, il remet en question une conception transparente et contrôlable de l’usage de la force dans une démocratie, et constitue une atteinte potentielle à l’exercice du droit à l’information ainsi qu’aux droits des victimes de violences policières. Enfin Michel Tubiana souligne que la CNCDH s’inquiète du recours massif aux dispositifs de surveillance aéroportée (drones), aux technologies issues de l’intelligence artificielle, à des fins de dissuasion et d’intimidation, ce qui ne peut que contribuer à accroître la méfiance et la défiance dans un contexte de relations dégradées entre la police et les citoyens.
Dans la déclaration relative à l’état d’urgence sanitaire dont Jean-Claude Samouiller fut le rapporteur, la CNCDH s’inquiète de l’adoption par décret de mesures restrictives des droits et libertés. Une dérogation au cadre juridique de l’État de droit nécessite un encadrement de sa mise en œuvre et de sa durée. La compétence exclusive du Parlement pour restreindre les droits et les libertés doit être respectée et implique de limiter le recours à l’état d’urgence sanitaire aux seules situations où le Parlement ne peut se réunir. Ce qui n’est pas le cas actuellement. Quelle est la légitimité de mesures non fondées sur le choix du législateur ? En tout état de cause, Jean-Claude Samouiller rappelle que les mesures prises, compte tenu de situations exceptionnelles, doivent respecter les principes de nécessité, d’adaptation et de proportionnalité. La CNCDH s’inquiète de la fiabilité de la remontée des données, du choix de fermer les activités considérées comme non essentielles, du traçage numérique via l’application tous-anti-covid, de l’impact des mesures restrictives de liberté sur les plus précaires et les plus fragiles, alors que demeure l’inadéquation des moyens humains et matériels pour faire face à la crise épidémiologique.
L’absence de dialogue social est préjudiciable, comme l’est l’absence de débat démocratique mentionnée plus haut, alors que se banalise l’état d’exception en cours, depuis de nombreuses années, tant sur le fond du droit, avec la réinstauration de l’état d’urgence sanitaire que sur la procédure législative, avec l’adoption en mode accéléré de projets de lois ou la propension à légiférer par ordonnances. Le renforcement des pouvoirs de l’exécutif se fait au détriment des pouvoirs législatif et judiciaire. La CNCDH regrette que les pouvoirs publics s’engagent sur une voie toujours plus répressive et optent pour des moyens accrus de surveillance, sans concertation avec la société civile et sans aucun égard pour le respect des droits fondamentaux.
Liberté de réunion, liberté de manifester, respect de la vie privée, protection des données de santé individuelles, telles sont quelques-uns des principes constitutionnels et libertés fondamentales remis en cause, directement ou subrepticement, dans le pays de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Comment sommes-nous progressivement tous devenus des « suspects » aux yeux de nos gouvernants ? Depuis quand le citoyen est-il considéré, non plus comme un sujet de droits et d’obligations, mais comme une menace telle que l’État s’arroge désormais le droit de surveiller non seulement nos actions, mais aussi nos opinions politiques, philosophiques, religieuses ou syndicales ? Pourquoi et comment l’exception se banalise au point de devenir la règle ? Est-il encore possible de renverser la tendance et de refaire de la défense des droits de l’homme et de la planète la priorité ? Comment sauver l’État de droit face aux dérives autoritaires et répressives ?
ET
Charif Majdalani, écrivain libanais et professeur à l’université Saint-Joseph à Beyrouth, publie Beyrouth 2020. Journal d’un effondrement, aux éditions Actes Sud. Il a reçu le Prix Femina – Prix Spécial du Jury 2020, pour ce livre, le 2 novembre dernier.
Auteur de 7 romans, Charif Majdalani entreprend l’écriture d’un carnet de bord aux premiers jours du mois de juillet 2020. C’est un récit à la fois intime et politique. Un journal. La situation désastreuse que connaît le Liban, frappé par une crise économique et sociale, redoublée d’une crise morale et politique, ne semble plus pouvoir se prêter à la fiction romanesque. Le style concis, sa puissance évocatrice, les anecdotes et les traits d’humour sont toujours là, mais écrire différemment, au jour le jour, en suivant le rythme calendaire, permet de tenir à distance et contenir l’effondrement lent et méthodique que poursuit dans sa chute le pays en lequel, jadis, certains voulaient voir la Suisse du Moyen Orient. Charif Majdalani témoigne. En spectateur engagé.
Le Liban est devenu le troisième pays le plus endetté du monde, il traverse la pire crise économique de son histoire, la monnaie a perdu six fois sa valeur en six mois, rien ne semble pouvoir arrêter la dépréciation de la livre, la chute des salaires. Rien ne semble pouvoir arrêter l’inexorable descente aux enfers d’un pays étranglé par la faillite de l’État clientéliste, miné par la corruption de sa classe politique. Pas même le mouvement de contestation civile, le sursaut insurrectionnel secouant le pays depuis octobre 2019, depuis presqu’un an déjà. Et, pourtant, malgré tout, la vie semble continuer dans la torpeur de ce mois de juillet 2020. Beyrouth vit la nuit presque aussi intensément qu’auparavant, entre débats et désinvolture, puisant une énergie venue de nulle part, et à nulle autre pareille. Et chaque matin, le soleil continue de se lever.
Et puis soudain, tout bascule, tout s’accélère. L’explosion du 4 août, à 18h07. Cinq secondes apocalyptiques, qui détruisirent le port de Beyrouth et les quartiers environnants. 2750 tonnes de nitrate terrassèrent la capitale d’un pays s’apprêtant à fêter son centenaire. La violence de l’explosion fait écho à la violence jalonnant l’histoire de ce jeune État. Tout est bousculé, à l’arrêt, les jours ne succèdent plus aux jours, il n’y a plus qu’un seul temps, celui de la rage et de la colère, celui de l’urgence poussant les citoyens à s’entraider, se consoler mutuellement, face à l’incurie des dirigeants. Un élan de solidarité comme une lueur d’espoir et le refus de la fatalité. Partir ? Rester ? Rester debout. Faire face. Dos au mur. Sortir du déni pour inventer et bâtir la réalité de demain. Est-ce encore possible ? Simplement concevable ou bien réalisable ?
Gérard Chaliand, géopoliticien et stratège, auteur du premier Atlas géopolitique paraissant en France en 1983, est un observateur engagé des conflits irréguliers depuis plus d’un demi-siècle. Il publie aujourd’hui Des guérillas au reflux de l’Occident aux Éditions Passés/Composés.
Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, nombre de mutations d’ordre politique, stratégique, psychologique et démographique se sont produites dont le traitement de l’actualité ne rend pas nécessairement compte au jour le jour, et dont l’intelligibilité ne devient manifeste que rétrospectivement, quand le temps long de l’histoire et celui de l’analyse reprennent le dessus.
Gérard Chaliand rappelle comment Mao Zedong parvient à la prise du pouvoir en Chine en se servant de la tactique millénaire de la guérilla (utilisée par des forces irrégulières, fondée sur la surprise, la mobilité et le harcèlement, destinée à affaiblir une armée régulière), mais en se faisant le théoricien de la guerre révolutionnaire.
Si Clausewitz avait écrit et enseigné que la guérilla en soi ne permettait pas de l’emporter sur l’ennemi, sa transformation en guerre révolutionnaire change la donne. L’adaptation des techniques de la guérilla à la conquête du pouvoir suppose néanmoins un travail politique auprès des populations qu’il faut gagner à sa cause ou dont il faut obtenir le soutien, pour pouvoir les mobiliser et les organiser. Il s’agit avec le temps, la persévérance et la détermination, de transformer sa faiblesse en force. Le Vietnam retient la leçon et adopte à son tour la guerre révolutionnaire aussi bien pour lutter contre la France pour son indépendance que plus tard contre les États-Unis d’Amérique pour sa réunification.
Avec l’invention du modèle organisationnel de la guerre révolutionnaire, les peuples mirent en échec les puissances coloniales ou impérialistes, ont conquis l’indépendance qu’on leur refusait ou n’octroyait pas. L’idéologie, quant à elle, a varié, au fil du temps, pouvant être socialiste, marxiste-léniniste, maoïste, nationaliste ou religieuse.
Or, confrontés à ce type de guerre révolutionnaire, les Occidentaux ne sont plus en mesure de gagner ou ne connaissent que des non-victoires. Depuis la guerre américaine du Vietnam, c’est à cette réalité nouvelle que nous sommes confrontés. Gérard Chaliand s’interroge sur les causes, les facteurs, et la portée de ce reflux, longtemps masqué par la représentation d’une Amérique surpuissante ou hyperpuissante.
L’Europe s’est-elle jamais remise des deux guerres mondiales qu’elle a connues sur son territoire ? Son incapacité à se transformer en puissance politique sinon géopolitique n’est-elle pas le signe d’un avenir hypothéqué depuis longtemps ? Est-il trop tard, oui ou non, pour agir ou réagir ?
Silencieuse ou impuissante, l’Europe est absente ou tenue à l’écart ; et quand elle est présente, elle ne peut seule se maintenir sur les terrains opérationnels où elle s’est engagée, en cas de retrait américain. Dans de nombreux endroits dans le monde, acteurs américains et européens sont désormais hors-jeu, comme on vient de le constater récemment dans le Sud-Caucase.
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Dans un monde incertain et précaire, en manque de repères clairs, il devient difficile de s’orienter dans la pensée et d’agir en…