Le monde en questions - Comprendre le monde tel qu’il est et tel qu’il n’est pas

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Le monde en questions - Comprendre le monde tel qu’il est et tel qu’il n’est pas episodes

  • #75 – Dans les camps de personnes déplacées juives (1945 -1952)
    En plateau (virtuel)
    • Nathalie Cau, docteure en études théâtrales, chercheuse au sein de l’équipe Histoire des Arts et Représentations (HAR) à l’Université Paris-Nanterre. Elle s’intéresse aux questions mémorielles, esthétiques et politiques induites par les performances et publie L’Attente. Dans les camps de personnes déplacées juives, 1945-1952, aux éditions du Détour.
    • Contexte

      A la fin de l’été 1945, un million de « personnes déplacées » (DPs, displaced persons) parmi lesquelles des Juifs européens survivants ou rescapés de l’extermination, demeurent en Allemagne dans des camps ouverts par les autorités internationales. Comment s’organise, à la fin de la guerre,  la prise en charge de ces personnes déplacées? Qui sont-elles ? Pour quelles raisons se constituent, dans les zones d’occupation américaine et britannique,  des centres de rassemblement et camps pour personnes déplacées juives et yiddishisantes dans l’attente d’un retour au foyer ou une possibilité d’émigration ?

      Or, comme le souligne Nathalie Cau, la fin de la guerre ne signifie pas la fin de l’antisémitisme. Le pogrom de Kielce, contre des Juifs polonais majoritairement rescapés de la Shoah, un an après la fin de la guerre, le 4 juillet 1946, fut l’événement catalyseur ruinant les espoirs de certains survivants de pouvoir retourner dans les lieux dont ils avaient été chassés par le régime nazi expansionniste.

      L’attente dans ces centres de rassemblement pour personnes déplacées juives n’ayant plus ni foyer, ni possibilité de rapatriement dans un pays d’Europe, sera longue, durant parfois plus d’une décennie. Les conditions de vie y sont d’autant plus difficiles que les populations concernées sont rescapées des camps de la mort. Ces centres furent pourtant le berceau d’une intense vie culturelle et artistique, qui constitua sans doute l’un des derniers moments d’une expression culturelle yiddish, riche et foisonnante telle qu’elle existait en Allemagne et en Europe en général jusqu’à la Shoah. Des artistes comme Herman Yablokov viennent des Etats-Unis par solidarité et apporter leur soutien à ces populations. Des événements sportifs sont organisés. Se développe sur place un impressionnant théâtre de langue yiddish. De nombreuses troupes de théâtre voient le jour et les meilleures d’entre elles obtiennent l’autorisation rarement accordées de sortir des camps pour se produire aussi à l’extérieur, dans d’autres camps de transit, à proximité, ou plus éloignés, ou dans des villes allemandes ou européennes. Analysant des documents exceptionnels, des clichés photographiques notamment, Nathalie Cau étudie les différentes formes d’expression artistiques ou performances dans les communautés de réfugiés. Elle explore les liens entre performances, histoire, mémoire et politique. Des clichés pris lors du jeu de Pourim de Landsberg-am-Lech, en 1946, montre un rituel insolite (mi-religieux mi profane) substituant au personnage traditionnel d’Haman, le persécuteur archétypal du Rouleau d’Esther (le vingt-et-unième livre de la Bible hébraïque) de multiples effigies d’un Hitler d’opérette. Elle constate que les performances en question ne sont ni dans le « grand silence » ni dans « l’irreprésentable », à la sortie de la guerre.  Et si les spectacles des troupes théâtrales sont l’occasion de transmettre le répertoire traditionnel (celui de Sholem Aleykhem par exemple), ils racontent aussi la destruction, ou dessinent les contours d’une société nouvelle, aspirant désormais à se constituer comme nation et rejoindre l’Etat d’Israël. Par ces performances théâtrales, les personnes déplacées juives tentent de survivre et survivront grâce à la vie culturelle qu’elles produisent, rappellant avec force qu’aucune partie de l’humanité ne peut décider d’éliminer de la surface de la terre une autre partie de l’humanité. Portraits d’eux-mêmes par eux-mêmes, ces performances témoignent de leur histoire passée, présente et de la possibilité d’un avenir par la constitution d’un imaginaire commun esthétique et politique. Les multiples obstacles bureaucratiques à l’obtention d’un visa pour les Etats-Unis, l’Australie ou la Palestine, la confirmation de l’impossibilité d’une réintégration en Europe ont transformé ces centres de rassemblement de personnes juives déplacées en camps de transit où l’attente des personnes rescapées des camps de la mort se mue en Attente messianique.

      À l’oreille
      • Herman Yablokoff– Papirossa
      • Herman Yablokoff écrit, en 1920, ce chant qui sera repris les ghettos juifs pendant la Seconde guerre mondiale, avant de se rendre lui-même dans les camps de personnes déplacées juives en Allemagne au lendemain de la guerre, pour l’interpréter.
      • The Andrew Sisters – Bay mir bistu sheyn (Bei mir bis du Shein)
      • Chant yiddish composé par Jacob Jacobs et Sholem Secunda en 1931, et repris par les Andrew Sisters.
      • Hirsch Glick – Zog nit Kein’mol (le chant des partisans écrit en 1943, par le jeune Hirsch Glick dans le ghetto de Vilnius en apprenant le soulèvement du ghetto de Varsovie)
      • Pour aller plus loin
        • Nathalie Cau, L’Attente. Dans les camps de personnes déplacées juives, 1945-1952, éditions du Détour, 2020. Préface d’Annette Becker.
        • 1 hr 13 min
        • #74 – Allez les Bleus !
          En plateau (virtuel) :

          Pierre Cazal, historien du football, ancien collaborateur de la Fédération française de football (FFF), est l’un des plus grands connaisseurs contemporains de l’équipe de France de football. Il publie L’épopée des Bleus à l’Euro aux éditions Mareuil.

          Contexte :

          L’Euro 2020, reporté en 2021 en raison de la crise sanitaire, débute. Les Bleus en sont les favoris, dit-on, même si rien n’est jamais gagné d’avance. Toutefois, l’occasion se présente à eux de réaliser un doublé Coupe du monde – Euro, à l’instar de ce qui s’est passé en 1998 et 2000. Didier Deschamps, le sélectionneur de l’équipe de France pourrait quant à lui réaliser un doublé historique (Coupe du monde et Euro en tant que joueur, puis en tant que sélectionneur) : une première en Europe !

          De 1958 à 2001, Pierre Cazal passe en revue les 15 éditions passées de l’Euro depuis sa création. Il souligne combien cette compétition a mis du temps à gagner ses lettres de noblesse et s’installer dans le paysage sportif international. On reprochait à l’Euro de faire de l’ombre à la Coupe du monde et la compétition manquait de financement. Désormais, plus personne ne conteste la légitimité de l’Euro qui réunit 55 pays participants pour l’édition 2021. Un indéniable succès médiatique et financier.

          Passionné de football, collectionneur et statisticien, Pierre Cazal a travaillé durant trois ans sur les archives de la FFF. Il en a tiré un livre, L’équipe de France de football, l’intégrale des 487 rencontres, publié en 1992 et complété en 1998, aux éditions First. Le livre de chevet de nombreux amateurs !

          Dans L’épopée des Bleus à l’Euro, il tente d’établir rétrospectivement les causes des échecs et des réussites de la France. Il insiste sur le fait que l’analyse lucide des échecs a pavé les chemins de la réussite. Comment le football français est sorti de sa traversée du désert dans le milieu des années 1980 ?

          Quelles sont aujourd’hui les chances des Bleus, champions du monde et finalistes du dernier Euro, de gagner en 2021 ? Quelle est l’ossature et la composition de l’équipe de France qui voit le retour de Karim Benzema ? Quel rôle joue le sélectionneur de l’équipe de France dans cette alchimie qui peut conduire à la victoire ? Un rôle difficile en général, tant il est pris en tenaille entre la Fédération, les joueurs, les médias et le public. Comment Didier Deschamps en tirant les leçons de son expérience, de ses échecs comme de ses réussites, est devenu l’architecte des Bleus, déterminé à les conduire non seulement jusqu’à la victoire en 2021, mais jusqu’à celle de la Coupe du monde du Qatar ?

          À l’oreille :
          • Pink Floyd – Welcome to the Machine
          • Genesis – Horizons
          • Coldplay – Every Teardrop Is a Waterfall
          • Pour aller plus loin :
            • Pierre Cazal, L’épopée des Bleus à l’Euro , éditions Mareuil, 2021
            • Pierre Cazal, Sélectionneurs des Bleus, éditions Mareuil, 2020
            • Pierre Cazal, L’équipe de France de football, l’intégrale des 497 rencontres, éditions First, 1992 et 1998
            • ET :

              • Philippe Tournon, La vie en bleu, Albin Michel, 2021
              • 57 min
              • #73 – Une histoire des gauches en Israël
                En plateau

                Thomas Vescovi, enseignant dans le secondaire, chercheur indépendant en histoire contemporaine, auteur de nombreux articles publiés dans le Middle East Eye, Le Monde diplomatique, Moyen Orient, publie aux éditions La Découverte, dans la collection des Cahiers libres, L’échec d’une utopie. Une histoire des gauches en Israël.

                Contexte

                En s’appuyant sur de nombreux entretiens réalisés au cours des dernières années avec des cadres et des militants politique israéliens, et sur les travaux les plus récents au sujet d’Israël et de sa société, Thomas Vescovi nous offre une plongée au sein de l’histoire politique du pays.

                Remontant aux sources du mouvement sioniste, dont l’aile gauche cherchait à bâtir en Palestine un État pour les juifs sur des bases socialistes, il raconte l’histoire des mouvements progressistes et révolutionnaires juifs et israéliens. En 50 ans, ce qui était au départ une utopie aboutit à la création d’un État : Israël. La gauche a joué un rôle déterminant dans la création de cet Etat et un rôle central dans les trois premières décennies de la vie politique du pays, jusqu’en 1977, avant que la droite israélienne, alliée à différents mouvements et partis politiques religieux, ne domine désormais la scène politique du pays.

                Comment, depuis l’assassinat d’Itzhak Rabin en 1995, la gauche israélienne a-t-elle entamé un déclin qu’elle semble avoir les plus grandes difficultés à surmonter ? Comment la droite israélienne est-elle devenue hégémonique, culturellement et politiquement ? Peut-on expliquer ce phénomène en se focalisant uniquement sur l’État d’Israël ou bien doit-on tenir compte du recul global des forces de gauche et de la droitisation des sociétés dans le monde ? Quelle part de responsabilité les forces de gauche portent-elles dans leur recul ici et là ?

                Thomas Vescovi interroge la nature profonde de la crise que traverse la gauche ou les différents courants de la gauche en Israël, qu’ils aient été au pouvoir ou non, et quelle que soit ou fût leur représentativité dans la société. Quel est l’impact de la crise sur le Camp de la Paix et sur les processus de paix ? Une partie des débats qui ont animé les mouvements progressistes et révolutionnaires juifs à leurs origines animent encore d’une certaine façon leurs héritiers. Ces débats riches, intenses et dramatiques se développent à la fin du XIXème siècle et au début du XXème dans des situations impériales où les minorités (nationales, ethniques, religieuses, culturelles) s’interrogent afin de savoir si la question de la défense de leurs droits en tant que minorité dans un cadre majoritaire est soluble dans la seule question sociale. Quelle garantie offrent d’autre part les États-nations, marqués par la montée des nationalismes et le rejet de plus en plus violent de celles et ceux qu’ils considèrent comme des citoyens de seconde zone, auxquels il est reproché non pas tant de ne pas s’assimiler que de ne pas être assimilables ? Que faire quand les 32 États représentés à la conférence d’Evian, réunie à huis clos du 6 au 14 juillet 1938 (à la demande de F. D. Roosevelt, inquiet de la montée de l’antisémitisme en Europe), confirment le refus des pays participants d’ouvrir leurs ports aux juifs allemands chassés par Hitler ? Que faire quand, dès décembre 1942, les Alliés disposent d’informations incontestables sur la destruction en cours des Juifs d’Europe par le régime nazi, et ne font rien par impuissance ou indifférence ? Sans oublier que dès 1933, le juriste Raphaël Lemkin avertissait sans succès de l’imminence du danger, en demandant que le droit international prenne les dispositions nécessaires afin d’empêcher et de condamner le crime des crimes qu’on qualifiera par la suite de génocide ?

                C’est dans ce contexte effroyable que la question des Arabes de Palestine fut l’impensé du sionisme, comme le remarque l’historien Walter Laqueur. Et c’est toujours dans ce contexte inoubliable que prennent sens les questions de Thomas Vescovi telles que comment peut-on être sioniste et de gauche ? Existe-t-il encore une gauche en Israël ? Comment construire une société juste et égalitaire avec les Palestiniens ? Est-ce possible et réalisable ? Comment contrer les assauts de la droite sioniste et des mouvements religieux ? Comment construire durablement la paix ?

                À l’oreille
                • Mohammad Assaf – Dammi
                • HK et les Saltinbanks – Jerusalem
                • Youssoupha – Menace de mort
                • Pour aller plus loin
                  • Thomas Vescovi, L’échec d’une utopie. Une histoire des gauches en Israël, Cahiers libres, La Découverte, 2021. Préface de Michel Warshawski
                  • Thomas Vescovi, La mémoire de la Nakba en Israël, L’Harmattan, 2015
                  • ET :

                  • Walter Laqueur, Histoire du sionisme, Tel, Gallimard. Poche, tomes 1 et 2
                  • Amos Oz, Rien n’est encore joué. La dernière conférence. Traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen. Gallimard, 2020
                  • 1 hr 33 min
                  • #72 – Il y a 50 ans, se tenait le premier Congrès mondial tsigane
                    En plateau (virtuel) :

                    Jean-Pierre Liégeois, sociologue, a fondé en 1979 et dirigé jusqu’en 2003 le Centre de recherches tsiganes de l’Université Paris Descartes/Sciences sociales, Sorbonne. Depuis le début des années 1980, il coopère avec le Conseil de l’Europe et la Commission européenne (de 1984 à 2001) en qualité d’expert pour les questions concernant les Roms et les Tsiganes. Ses travaux, publiés depuis 1967, sont parmi ceux qui ont ouvert de nouvelles perspectives de compréhension des communautés roms/tsiganes, par l’examen critique des politiques menées à leur égard, par la présentation du développement des organisations roms/tsiganes, et par la définition de propositions destinées à améliorer la situation difficile de 10 à 12 millions de personnes constituant la plus grande minorité d’Europe.

                    Contexte

                    Du 8 au 12 avril 1971 se tenait dans la banlieue de Londres le premier Congrès mondial tsigane avec des délégués en provenance de 14 pays auxquels s’ajoutent des observateurs d’autres pays. L’objectif est de fédérer les Roms, de susciter leur action dans le monde entier et d’interpeller ainsi l’opinion publique internationale sur la situation des Roms. « Nos problèmes sont partout les mêmes », déclare, dans son allocution, le président du Congrès, ajoutant que « nous avons été passifs assez longtemps ». Il y est question d’émancipation et de mobilisation en faveur de la défense des droits, de l’identité, de la culture et de la langue des Roms.

                    Jean-Pierre Liégeois, témoin et acteur de cette histoire, souligne la mutation politique que représente cet événement dans l’univers des Roms (passage de la tradition à de nouvelles formes d’actions politiques, avec les enjeux que cela comporte) et son caractère révolutionnaire. Il a été précédé par d’autres tentatives analogues pour la défense des groupes de Gitans. La Communauté mondiale gitane, association créée en 1959 à Paris, par Ionel Rotaru, a été dissoute en 1965 à la demande de la préfecture de police. Vint ensuite la création du Comité international tsigane, en dissension avec certaines idées utopiques de Rotaru, mais reprenant néanmoins certains points de son programme. C’est ce Comité, implanté dans la banlieue Est de Paris, qui organise le Congrès de 1971 qui se tient à Londres. Le Comité changera de nom en 1978, à Genève, devenant l’Union romani internationale (URI).

                    En 1971, les participants à cette première mondiale affirment leur volonté de passer d’une pression subie vers l’uniformisation à une politique consciente de fédération, en vue d’une adaptation (et non pas d’une intégration ou assimilation) aux autres sociétés. Ils veulent devenir des sujets de l’histoire et non plus seulement l’objet des politiques de rejet, d’exclusion, de discriminations, d’extermination, de réclusion, d’assimilation. Car, quelles que soient par ailleurs les différences considérables existant entre les politiques précitées à l’égard des Roms, elles sont ouvertement ou plus insidieusement la négation d’une réalité ethno-culturelle. Une réalité ethno-culturelle que les États refusent de reconnaître. Négation quand on exclut, expulse, enferme, déporte, extermine. Négation dans sa variante « soft » quand on veut intégrer, assimiler, ou quand on traite les Tsiganes, les Roms, les Gitans, les Gens du Voyage comme des cas sociaux ou marginaux.

                    Afin de signifier qu’ils ne veulent plus se laisser définir par les représentations et stéréotypes des autres, ils rejettent le terme de Tsigane et ses diverses variantes linguistiques, et choisissent l’éponyme de « Rom ». Geste inaugural à forte charge symbolique, annonçant l’avènement de temps nouveaux et émancipateurs : la désignation n’est pas une prérogative des autres, on ne peut reprendre, sans distance critique, la terminologie à connotation péjorative imposée par les autres sociétés. En choisissant leur dénomination et désignation, ils affirment à la fois leur identité et le droit au respect de cette identité. Le Congrès décida aussi l’adoption d’un hymne et d’un drapeau. Il fit de la journée du 8 avril la Journée internationale des Roms, et cinq commissions furent instituées : affaires sociales, éducation, crimes de guerre (recherche sur le génocide perpétré par les nazis, perpétuation du souvenir des Roms, constitution des dossiers de dommages de guerre), linguistique et culturelle.

                    Jean-Pierre Liégeois souligne que le Congrès de 1971, dans ses décisions, reprend une bonne part des propositions et actions décidées à Bucarest, en 1933, lors d’une Conférence organisée par les Roms de Roumanie : adoption d’un drapeau, création d’une bibliothèque et d’une université roms, intensification des échanges entre les organisations roms afin de renforcer l’identité et le combat pour les droits des Roms. La Seconde guerre mondiale, les persécutions et l’extermination par les nazis ont tué dans l’œuf le réveil rom : l’intelligentsia fut décapitée et beaucoup choisirent le retour à l’invisibilité pour tenter de se protéger. Il fallut attendre plus de trois décennies pour que le flambeau soit repris.

                    L’Union romani internationale (URI) est désormais une ONG interlocutrice des Etats, des instances européennes et internationales, dont le rôle est reconnu par les Nations Unies. Depuis le début des années 1990, et la chute du mur de Berlin, il s’est encore renforcé notamment auprès de l’OSCE. Elle se bat pour la reconnaissance de la culture et de la langue des Roms, contre les politiques de rejet et d’assimilation, elle entreprend des démarches en ce sens auprès du Conseil de l’Europe, du Conseil européen, des différentes instances de l’ONU, et de l’OSCE. Parallèlement, le nombre des organisations politiques et culturelles roms a considérablement augmenté, tout comme leur champ d’action (régional, national, européen et mondial) et leur champ de compétences (politique, culture, scolarisation, droits de l’homme). Les femmes et les jeunes Roms sont aussi devenus des acteurs et vecteurs importants de cette lutte.

                    Toutefois, dans une Europe cédant de plus en plus au repli identitaire, le défi des prochaines années sera d’empêcher la recrudescence de manifestations d’hostilité à l’égard des Roms et le retour des politiques de rejet qui inciteraient les Roms à se rendre de nouveau aussi invisibles que possible, dans l’attente de jours meilleurs.

                    Un slogan résumait le Congrès de 1971 : « le peuple rom a le droit de rechercher sa propre voie vers le progrès ». Cinquante ans plus tard, force est de constater que la plus importante minorité d’Europe reste la plus discriminée. Si une prise de conscience au niveau des instances européennes et internationales a bien eu lieu, elle reste insuffisante pour renverser la donne.  Le chemin est encore long pour que les Roms puissent forger sans crainte un futur en accord avec leur style de vie et leurs croyances.

                    À l’oreille
                    • Esma Redzepova – Gelem gelem (hymne rom)
                    • Chant flamenco – Cante jondo
                    • Le cante jondo (signifie chant profond en espagnol andalou) est un type de chant parmi les chants les plus anciens du répertoire flamenco
                    • Jazz manouche : Django Reinhardt – Minor swing
                    • Le jazz manouche témoigne des apports stylistiques des musiques gitanes, manouches et d’Europe centrale ainsi que du musette et de la chanson française dans le jazz, qui, dès 1932, arrive des États-Unis en Europe.

                      POUR ALLER PLUS LOIN :

                      • Jean-Pierre Liégeois, Roms et Tsiganes, dans la Collection de poche Repères – Editions La Découverte, Paris, 2009 / 2019
                      • Jean-Pierre Liégeois, Le Conseil de l’Europe et les Roms : 40 ans d’action, Editions du Conseil de l’Europe, 2010.
                      • Jean-Pierre Liégeois, Roms en Europe, Editions du Conseil de l’Europe, 2007
                      • Jean-Pierre Liégeois, Mutation tsigane. La révolution bohémienne, Editions Complexe, 1976
                      • ET :

                        • De 2001 à 2005, Jean-Pierre Liégeois fut directeur du projet “Education des enfants roms en Europe”, pour la mise en œuvre de la Recommandation (2000)4 du Comité des Ministres.
                        • Il réalisa de nombreuses études sur la situation des Roms dans plusieurs Etats de l’Europe centrale et orientale.
                        • En 1984 et 85, à la demande de la Commission Européenne, il fut responsable dans les 10 Etats membres de l’époque (ensuite extension à l’Espagne et au Portugal), d’une analyse critique de la situation scolaire des enfants roms. Ce fut la toute première étude transnationale de l’UE concernant les Roms. Elle aboutit à l’adoption par le Conseil de la Résolution de mai 1989, concernant la scolarisation des enfants roms. Il fut co-responsable d’une recherche de 2000 à 2003 sur l’éducation des enfants tsiganes, pour la DG Recherche / 5ème PCRD. Dans ce contexte, il fut aussi responsable de la publication du trimestriel Interface, Tsiganes et Voyageurs, Education, Formation, Jeunesse (1991/2001 – publié en plusieurs langues, 11.000 exemplaires).
                        • 1 hr 20 min
                        • #71 – Dans la peau d’un passeur
                          En plateau

                          Stéphanie Coste signe un premier roman époustouflant sur la question migratoire, intitulé Le Passeur (Gallimard) et pour lequel elle a reçu le prix de la Closerie des Lilas, en mars 2021.

                          Contexte

                          Quand la littérature s’empare avec succès d’un sujet d’actualité internationale, comme la question migratoire, elle témoigne de son pouvoir, de sa puissance difficilement égalable à sensibiliser en profondeur le public d’ordinaire indifférent ou blasé par la répétition d’épisodes dramatiques. Autant d’instantanés de vies humaines anéanties, s’effaçant aussi vite de nos esprits qu’elles ont émergé, ne laissant pas le temps de s’imprimer durablement en nous. Le Passeur de Stéphanie Coste est un de ces romans percutants et saisissants qui vous ne vous lâchent pas. Un roman dur mais beau, attestant plus que jamais du rôle vital de la littérature.

                          Écrit à la première personne du singulier, dans un style concis et taillé à la serpe, le roman est une immersion dans la tête et la peau d’un des plus gros passeurs de la côte libyenne. Seyoum fait de l’espoir qu’ont les migrants, rescapés de la très périlleuse traversée du Sahara, de gagner Lampedusa (en Italie) son fonds de commerce. Il achète épaves et vieux rafiots qu’il remplit sans aucun égard pour les normes de sécurité. Le naufrage n’est pas son problème. Il confie le pilotage de l’embarcation de fortune à l’un des migrants à bord, chargé de mener à bon port les passagers clandestins à l’aide d’un GPS (un luxe !) et d’une seule indication : « c’est tout droit ».

                          Voilà dix ans qu’il fait ce job juteux. Sans état d’âmes, il l’organise et fait face à tous les imprévus. Endurci, rude, volontiers cynique et sadique, il ne se prend pas pour un saint, et n’a guère d’illusions sur lui, ni rien ni personne. Il dégage quelque chose de monstrueusement froid qui peut faire douter de sa capacité à l’empathie. D’où la question et le suspense du roman : Seyoum est-il (encore) capable d’humanité ? Nous ne sommes pas dans une fable moralisante. Sans légitimer les activités lucratives d’un chef de gang, la question est bien entendu faussement simple, ou à double détente : qui, en vérité, fait preuve d’humanité dans la question migratoire ? Les États, de part et d’autre de la méditerranée, traitent-ils « les migrants » comme des « sujets » ou comme des « objets », quand ils s’accusent de chantage à l’immigration, quand ils les instrumentalisent dans une crise diplomatique ou bien afin de verser ou non, d’obtenir ou non des fonds européens ? La question, on le voit, ne se résume pas à savoir si un bourreau de passeur aura du cœur face à un couple de migrants en provenance de, et fuyant pour les mêmes raisons que lui, son pays d’origine. Car, dans cette histoire, tout le monde vient d’ailleurs, repoussé d’altérité en altérité, le gain d’un sursis étant l’eldorado permettant de survivre en exerçant à son tour, si besoin ou non, pouvoir et violence sur les autres.

                          Stéphanie Coste qui a vécu au Sénégal et à Djibouti jusqu’à l’âge de 17 ans, a beaucoup voyagé sur le continent africain. Installée désormais à Lisbonne après avoir vécu à Londres, elle a fait de sa propre expérience de l’exil une œuvre littéraire, capable de nous toucher et ébranler face à la question migratoire. Elle nous extirpe du confort intellectuel de l’entre-soi européen pour faire retentir dans la souffrance des exilés africains les propos d’Ernest Hemingway : « Toutes les choses vraiment atroces démarrent dans l’innocence ».

                          Seyoum, le plus gros passeur de la côte libyenne, au cerveau détruit par le khat et l’alcool, est une provocation, une invitation intempestive à filer la métaphore. La littérature est une « mule » qui ne se soucie pas des frontières ! Extraordinaire passeuse d’humanité et d’universalité, elle n’a pas sa pareille pour dire et redire notre appartenance commune au genre humain. Pour redonner un visage et une voix à des êtres humains présentés comme des hordes migratoires et des menaces. Pour prévenir leur déshumanisation et leur réduction à une altérité qui serait incapable de réfléchir notre propre image. Pour rappeler avec toute la force d’un interdit qu’en tout temps, en tout lieu, il n’est pas possible, il n’est pas tolérable qu’une partie de l’humanité décide de se désintéresser d’une autre, de la rejeter, de l’accuser de tous les maux, au point de ne plus voir en l’autre son prochain, de s’en débarrasser.

                          Le naufrage des consciences n’est pas localisable sur un point précis du globe. Il nous concerne collectivement. Difficile de s’en dédouaner !

                          À l’oreille
                          • Cat Stevens – Where do the Children play
                          • Johnny Cash – Love s been good to me
                          • William Scheller – Je veux être un homme heureux
                          • Pour aller plus loin
                            • Stéphanie Coste, Le Passeur, Gallimard, 2020. Prix Closerie des Lilas 2021
                            • ET

                              • Hakan Günday – Encore, Galaade, 2015, puis Poche. Prix Médicis étranger 2015
                              • 59 min
                              • #69 – Géopolitique des Tsiganes
                                En plateau

                                Actuellement post-doctorante, Adèle Sutre est agrégée et docteure en géographie. Ses recherches portent sur les trajectoires migratoires et les dynamiques de mobilité et d’ancrage territorial. Sa thèse soutenue en 2017 à l’EHESS s’intitule Du parcours du monde à son invention. Géographies tsiganes en Amérique du Nord (1880-1950).

                                En 2018, elle était commissaire-adjointe de l’exposition Mondes tsiganes. La fabrique des images, qui s’est tenue au Musée national de l’histoire de l’immigration à Paris.

                                Elle a co-dirigé, avec Ilsen About et Mathieu Pernot la publication de Mondes tsiganes. Une histoire photographique, aux éditions Actes Sud en 2018. Elle vient de publier Géopolitique des mondes tsiganes. Des façons d’être au monde entre circulations et ancrages, au Cavalier Bleu (2021).

                                Contexte

                                Qui sont les Tsiganes ? Quels points communs entre des familles manouches d’Auvergne, des Roms de Roumanie ou de Finlande, des Sinti allemands, des Gitans espagnols ou de Camargue, des Zingari italiens, des Gypsies anglais, des Roms australiens, américains ou argentins, des Tchinganés turcs ?

                                Une telle diversité s’accompagne d’une pluralité de représentations et de pratiques de l’espace, entre circulations et ancrages.

                                Dans cette géopolitique des mondes tsiganes, Adèle Sutre propose des clés de lecture pour penser des façons d’être au monde diverses, bien que généralement perçues de l’extérieur comme homogènes. Alors que les Tsiganes ont souvent été présentés comme un peuple « sans histoire », dont les manières d’être et de faire seraient immuables, elle s’attache à rendre compte de toute l’importance des processus historiques dans la compréhension des enjeux contemporains.

                                À l’oreille
                                • Esperanza Fernandez – Gelem Gelem
                                • Esma Redzepova – Caje Sukarije
                                • Django Reinhardt – Minor Swing
                                • 1 hr 3 min
                                • #70 – À propos de la liberté d’expression
                                  En plateau

                                  François Héran, sociologue et démographe, professeur au Collège de France où il a été élu, en 2017, sur la chaire « Migrations et Sociétés ». A la tête de l’Institut Convergences Migrations, après avoir dirigé, pendant 10 ans, l’Institut national d’études démographiques (INED), il publie Lettre aux professeurs sur la liberté d’expression aux éditions La Découverte.

                                  Contexte

                                  Dans un texte publié, le 30 novembre 2020, sur le site de La Vie des idées, François Héran s’adressait aux professeurs chargés de l’éducation morale et civique (EMC), et cheminant en pensée avec eux, se demandait comment réfléchir en toute liberté sur la liberté d’expression. Il s’agissait d’apporter une contribution personnelle et solidaire à ces enseignants, qui, au retour des vacances de la Toussaint, le 2 novembre, rendaient hommage en classe à leur collègue Samuel Paty, odieusement assassiné après avoir commenté en classe les caricatures de Mahomet. En complément du cadrage de l’éducation nationale et de l’hommage rendu par le président de la République dans la cour de la Sorbonne. Cette lettre ouverte ayant beaucoup circulé et suscité de nombreuses réactions, François Héran a fait le choix de la republier, en développant et argumentant point par point son propos.

                                  Qu’est-ce que la liberté d’expression et quel rapport entretient-elle avec les autres libertés fondamentales des citoyens ? Inscrites dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, dans la Déclaration universelle de droits de l’homme de 1948, et dans la Convention européenne des droits de l’homme de 1950, ces libertés fondamentales sont proclamées indivisibles. Chacune d’entre elles est énoncée et consacrée par un article posant d’abord le principe de la liberté en question, puis celui de son exercice dans les limites de la loi, laissant au législateur la charge de veiller à ce que ces limites ne soient pas liberticides. Ainsi, dans une démocratie libérale, il n’est pas possible de jouir sans entraves d’une liberté en écartant ou bafouant les autres. Liberté d’expression et liberté de conscience forment un couple inséparable, semblables à des tours jumelles. La liberté d’expression ne peut pas étouffer la liberté de croyance.

                                  La difficulté réside dès lors dans la question de l’articulation entre elles de ces libertés fondamentales. Articulation nécessaire dès lors que leur mise en œuvre se déploie dans la Cité des hommes, ils ou elles étant libres et égaux devant la loi. Enjeu démocratique par excellence, l’articulation entre elles des libertés fondamentales ne peut se réaliser dans le cadre d’affrontements manichéens ou d’anathèmes destinés à empêcher tout débat, ou le détourner.

                                  Parole, écriture, dessin, tenue : toute expression est libre en démocratie sauf exception prévue par la loi, rappelle François Héran. La satire, même blessante, est légitime si elle contribue au débat démocratique. Le principe de la caricature est de désacraliser toute chose : rien n’est sacré. Cela signifie-il pour autant qu’il faille sacraliser la caricature ? Cela légitime-t-il pour autant que l’on sacralise la désacralisation en paralysant toute critique des caricatures ? N’y a-t-il pas là un recul possible ou réel de la liberté de conscience, d’expression ? Est-ce parce que des djihadistes, des extrémistes, des fanatiques confondent tout, que nous devons, à notre tour, tout confondre et manquer de discernement ? Est-ce que pour cibler l’extrémisme de quelques-uns, il est nécessaire de d’avilir la pratique des fidèles ? Forcer le trait autorise-t-il à mettre tout le monde dans le même panier, généraliser, toucher autrui dans sa dignité d’être humain, comme s’il ne faisait pas partie de la Cité ? L’offense gratuite contribue-t-elle au débat démocratique ? Suffit-il de dire que les croyances sont détachables des croyants, quand le dessin échoue à les distinguer ? Que devient la règle d’or du respect mutuel en République ? François Héran souligne que de telles questions ont fait l’objet d’un débat dans le milieu des caricaturistes et que leurs avis divergent.

                                  Dans son hommage à Samuel Paty, Emmanuel Macron défendait les caricatures, tout en appelant à revoir l’enseignement de l’Histoire, à combattre les discriminations, à pratiquer le respect mutuel. François Héran le prend au mot et, en s’appuyant sur des enquêtes effectuées selon la méthode du testing, critique, avec des arguments percutants, ceux qui nient l’existence de l’islamophobie, du racisme structurel et des discriminations systémiques. L’ampleur des discriminations ethno-raciales en France se heurte en effet à une culture du déni qui mine le lien social. Les victimes de discriminations sont accusées de se complaire dans la victimisation. On leur dénie le droit de dénoncer l’islamophobie, car ce serait offenser la République une et indivisible. L’universalisme républicain ne gagnerait-il pas en intelligibilité, ou ne perdrait-il pas en abstraction, en s’attachant à recréer du lien social autour de la règle d’or du respect réciproque ?

                                  À l’oreille
                                  • Mercedes Sosa – Alfonsina y el mar
                                  • Ablaye Cissoko – Douna
                                  • Pour aller plus loin
                                    • François Héran, Lettre aux professeurs sur la liberté d’expression, La Découverte, 2021
                                    • François Héran, Avec l’immigration. Mesurer, débattre, agir, La Découverte, 2017
                                    • 1 hr 3 min
                                    • #68 – Les mères : un nouveau sujet révolutionnaire ?
                                      En plateau

                                      Fatima Ouassak, politologue et consultante en politiques publiques, pionnière dans le combat pour l’instauration d’une alternative végétarienne dans les cantines scolaires. A l’initiative du collectif Ensemble pour les enfants de Bagnolet et cofondatrice du Front des mères, premier syndicat de parents d’élèves des quartiers populaires, elle publie aujourd’hui La puissance des mères. Pour un nouveau sujet révolutionnaire aux Éditions de La Découverte.

                                      Contexte

                                      Fatima Ouassak a grandi dans une cité ouvrière. Elle vit et milite aujourd’hui dans des quartiers populaires que les pouvoirs publics et nombre d’experts considèrent comme ou ont renommés « territoires perdus de la République », devant désormais faire l’objet d’une « reconquête ». Comme si les hommes et les femmes habitant ces quartiers avaient fait sécession ! S’est-on jamais soucié de la perception que ces derniers ont de leur situation : la caractériseraient-ils par un état de sécession ou bien d’exclusion ? Jamais considérés comme complètement Français, parce que pas Français « de souche », mais issus de l’immigration, frappés plus que les autres citoyens du pays par le chômage, les discriminations à l’embauche, les contrôles au faciès, les violences policières, le décrochage scolaire, la crise sanitaire, etc. Stigmatisés pour certains en raison de leur couleur de peau, de leur religion, perçu comme une menace et un danger dès leur plus jeune âge, voire assimilés à la figure du fanatique terroriste arabo-musulman, comme si la question sociale n’existait pas et comme si les habitants de ces quartiers et leurs enfants n’étaient pas les premières victimes de la pauvreté, des trafics, des violences entre bandes rivales, des préjugés, du racisme, de la montée de l’intolérance et des divers radicalismes religieux, et comme s’ils ne se sentaient pas ou n’étaient pas abandonnés par les pouvoirs publics.

                                      Fatima Ouassak parle de ce qu’elle connaît, de son combat au quotidien sur plusieurs fronts : l’anti-racisme, le féminisme, l’égalité des droits pour tous et toutes, l’écologie. Parce qu’elle part de ce que vivent les gens dans les quartiers populaires, elle les mobilise, elle fait d’eux des acteurs et actrices dans la Cité. Elle raconte ses déceptions militantes dans certaines structures de gauche qui l’ont amenée à créer Ensemble pour les enfants de Bagnolet et le Front des mères. Elle n’a pas renoncé à la liberté, à l’égalité et à la fraternité, quand d’autres à gauche semblent l’avoir fait. Elle n’a jamais démissionné, mais elle parle de la récupération des luttes des habitants des quartiers, de la confiscation de leur parole au prétexte qu’ils ne seraient pas capables d’exprimer ou de formuler des revendications au-delà de la périphérie marginale de leur expérience, et auraient besoin de porte-parole capable de traduire ou reformuler le message de leur lutte ! Elle refuse le fait que les habitants des quartiers populaires soient considérés comme incapables d’accéder à l’universel, représentés comme des éternels « mineurs » ne pouvant accéder à la « majorité », ayant perpétuellement besoin de « bienveillants tuteurs » pour penser et agir.

                                      Fatima Ouassak parle d’émancipation et fait des mères l’acteur principal de cette émancipation. Elle met en lumière le fort potentiel révolutionnaire qu’elles représentent dans les quartiers populaires, et en vertu duquel elles sont en mesure de transformer la Cité et de jouer un rôle révolutionnaire dans l’histoire. D’où la puissance des mères. Ensemble, elles ne veulent plus se contenter du rôle de mère-tampon, assigné par les institutions  (empêcher les enfants de sortir de la maison, les maintenir devant la télévision et les jeux vidéos, leur apprendre à subir, sans se plaindre, les discriminations comme étant dans l’ordre des choses, à baisser la tête devant chaque mesure vexatoire, chaque atteinte à la dignité de leur personne, etc.), car un tel rôle de mère-tampon les enferme dans la reproduction de l’ordre social établi, injuste, inégalitaire et discriminant. Elles veulent éduquer leurs enfants en leur apprenant à être fiers de leurs parents, de leur combat pour accéder aux mêmes droits que les habitants d’autres quartiers. Elles ne sont pas seules, ni uniquement mères ou femmes, elles sont au cœur du vivre-ensemble et de sa structuration. Elles veulent prendre le pouvoir, redonnent espoir, insufflent un dynamisme, remportent des victoires, participent activement à la déconstruction des préjugés et stéréotypes, réinvestissent les questions de l’éducation et de la transmission, loin de toute passivité, organisent le collectif en tissant des liens autour de projets porteurs d’avenir, contribuent à poser les jalons d’une possible refondation de la Cité.

                                      À l’oreille
                                      • Méryl – Béni
                                      • Abdoulaye Cissé – Les Vautours (dans l’album Les damnés de la terre de Rocé)
                                      • Mohamed Rouicha – Inas Inas
                                      • Pour aller plus loin
                                        • Fatima Ouassak, La puissance des mères. Pour un nouveau sujet révolutionnaire, La Découverte, 2021
                                        • Fatima Ouassak, « Luttons contre les violences policières, défendons nos libertés fondamentales » dans l’ouvrage collectif Résistons ensemble pour que renaissent des jours meilleurs, Éditions Massot, 2020. Version pdf libre d’accès
                                        • 1 hr 17 min
                                        • #67 – La fabrication de l’ennemi : l’Oscar du meilleur acteur décerné à Hollywood !
                                          En plateau (virtuel)

                                          Pierre Conesa, ancien haut fonctionnaire au ministère de la Défense, spécialiste des questions géopolitiques, auteur notamment de Hollywood, arme de propagande massive (éditions Robert Laffont, 2018) et La Fabrication de l’ennemi (éditions Robert Laffont, 2011).

                                          Contexte

                                          Force est de constater que la fin de la guerre froide ne nous a pas privés « d’ennemis ». Elle n’a signifié ni la fin de l’histoire et la disparition des conflits, ni celle d’une représentation conflictuelle du monde. Choc des civilisations, axe du mal, guerre contre le terrorisme, sont autant d’expressions post-guerre froide attestant des efforts de la pensée stratégique pour rechercher et détecter l’ennemi, avec le goût des formules chocs. La troisième édition du Dictionnaire des mondes rebelles parue aux éditions Michalon en 2001, recensait quelque 400 crises internationales. Dix d’entre elles seulement ont structuré la pensée stratégique occidentale. Comment s’élabore cette « short list » ?

                                          C’est la question pertinente que pose Pierre Conesa. Certes, on conçoit aisément que toutes les crises ne constituent pas simultanément des dangers graves et de même intensité. De même, la fin de la confrontation Est/Ouest a eu pour conséquence de relativiser l’importance de certains foyers de crise qu’aucun camp autrefois ne voulait ou pouvait se permettre de négliger. Néanmoins, selon quels processus s’opère, in fine, la sélection des questions qui seront considérées comme les plus graves, les plus menaçantes, et sur lesquelles l’attention des media, et par voie de conséquence celle de l’opinion, se portera ? Comment passe-t-on de 400 à 10 ? Par quel filtre obtient-on les dix dangers considérés comme graves et imminents et désormais perçus comme tels ? Analyse purement rationnelle, bon sens, affects, idéologie, lobbying ? L’ennemi se fabrique-t-il ? Sa perception résulte-t-elle d’un processus de fabrication idéologique et intellectuel dans lequel interviennent différents acteurs, dont l’implication répond à des enjeux pouvant différer de ceux de la connaissance ou de l’analyse supposés contribuer à la prise de décision politique ?

                                          Le cinéma américain offre un exemple intéressant illustrant ce qu’est le processus de fabrication de l’ennemi. Dans Hollywar. Hollywood, arme de propagande massive, Pierre Conesa souligne la fonction stratégique qu’il occupe dans la formation de l’identité méfiante des Etats-Unis vis-à-vis de l’Autre. Hollywood n’est pas seulement une usine à fabriquer des rêves, c’est aussi une redoutable machine à fabriquer des méchants. A chaque époque, sa cible et son ennemi. Le Noir, le Rouge, le Jaune. Quand l’ennemi est blanc, il est espion, nazi. Le communiste menace, quant à lui, le pays de l’intérieur et de l’extérieur. Le Frenchie est une incarnation de la figure du méchant depuis la deuxième guerre du Golfe et le refus du Président Chirac d’y engager l’armée française.

                                          Sans oublier celle de l’Arabo-Irano-terroristo-musulman, dans la version post-11 septembre de l’ennemi planétaire.

                                          Nous avons en Europe une connaissance biaisée du cinéma américain et de sa force de propagande, car ne nous parviennent que les meilleurs films américains, l’œuvre le plus souvent de producteurs indépendants ou d’acteurs finançant par leurs propres moyens cinéma d’auteur. Ainsi Le Dictateur est-il le seul film critique vis-à-vis de l’Allemagne nazie, jusqu’à Pearl Harbor et l’entrée en guerre des États-Unis contre Hitler. Financé par Charlie Chaplin et non par Hollywood qui ne voulait pas se priver du marché de l’Allemagne, son principal client et acheteur de films. Or, note Pierre Conesa, ce ne sont pas les œuvres de quelques cinéastes indépendants qui ont forgé ou forgent majoritairement l’opinion publique américaine. Ainsi, les 2700 westerns de série B, produits sur 20 ans, ont davantage contribué à forger la mémoire collective américaine que les trente excellents films sur les massacres d’Indiens. Il en va de même des 540 films sur les Mexicains, la centaine sur les Chinois, ou les 300 sur les musulmans. Plus que les chefs d’œuvre, c’est le nombre considérable de films médiocres véhiculant une image négative de l’Autre présenté sous les traits d’un ennemi, qui façonne l’opinion américaine et sa bonne conscience. Ce cinéma de masse joue un rôle essentiel dans la conscience collective américaine et dans le récit national américain dont il se fait le porte-parole ou l’interprète. Il construit des stéréotypes, faisant peu de cas de l’histoire et du travail des historiens, renouvelle de façon continue le type de menaces nouvelles pesant sur l’identité blanche, le mode de vie américain, la civilisation ou la planète, que, pour notre plus grand bonheur, les super héros américains, seuls contre tous, viennent combattre : tout cela au premier degré, sans accès possible à un deuxième et troisième degrés ! En ce sens, Hollywood n’est pas seulement une composante grandiose du soft power américain, c’est aussi une arme de propagande massive, notamment dans ses productions de bas de gamme à usage interne.

                                          À l’oreille
                                          • Partisans italiens – Bella Ciao
                                          • Giuseppe Verdi – Celeste Aïda, in Aïda,Acte I
                                          • Mozart – La Reine de la nuit in La flûte enchantée, Acte II
                                          • Pour aller plus loin
                                            • Pierre Conesa, La Fabrication de l’ennemi, Robert Laffont, 2011
                                            • Pierre Conesa, Hollywood, arme de propagande massive, éditions Robert Laffont, 2018
                                            • ET :

                                              • Radio Cause commune, Le monde en questions, n°12
                                              • 1 hr 19 min
                                              • #65 – Deux espions sur un plateau
                                                En plateau :

                                                Sergueï Jirnov, ancien officier traitant du KGB, membre de la célèbre et redoutée direction « S », co-auteur avec François Waroux de KGB/DGSE, 2 espions face à face, publié aux Éditions Mareuil.

                                                François Waroux, ancien officier traitant du SDECE, puis de la DGSE, co-auteur avec Sergueï Jirnov de KGB/DGSE, 2 espions face à face, publié aux Editions Mareuil.

                                                Contexte :

                                                L’espionnage est l’un des plus vieux métiers du monde, avec la prostitution. Mais il s’exerce dans le plus grand secret, généralement. On ne parle pas ou très peu du succès de ses activités et missions. Quant à leurs opérations, sauf exception, elles ne sont pas revendiquées. Leurs échecs font davantage de bruit, quand il est impossible de cacher le désordre provoqué ou l’embarras suscité. On sait, par conséquent, peu de chose de la réalité du métier d’espion au quotidien, de sa routine en particulier et de sa discipline. Cette méconnaissance explique sans doute une part des fantasmes entourant l’univers des agents de l’ombre. Elle ne contribue pas peu à renforcer, sinon l’attractivité du métier, du moins la fascination qu’il peut exercer, à en croire les nombreuses productions cinématographiques ou séries cultes dont il fait l’objet.

                                                C’est dire à quel point il est rare de pouvoir écouter deux espions face à face parler librement de leur métier ! L’occasion en est fournie grâce à la parution du livre que signent ensemble Sergueï Jirnov et François Waroux, KGB/DGSE, 2 espions face à face, aux Editions Mareuil. C’est la première fois qu’un ouvrage d’échanges entre deux membres de ces deux services est publié. Sergueï Jirnov est un ancien officier supérieur du KGB, diplômé de l’Institut Andropov, opérant pour l’URSS, de 1984 à 1992, au sein de la direction du service dit des « illégaux » : il a principalement opéré en France afin notamment de pénétrer des cercles de décision et d’infiltrer l’ENA. Il est réfugié en France depuis 2001. François Waroux, ancien élève de l’École supérieure militaire de Saint-Cyr, après un début de carrière militaire,  a été officier traitant du SDECE, puis de la DGSE, de 1977 à 1995. Il a agi sous couverture à l’étranger pour la France, aux États-Unis, en Éthiopie et au Pakistan, où il a été chef de poste. Après avoir longtemps œuvré dans l’ombre pour deux camps opposés, durant la guerre froide et après la chute de mur de Berlin, ces deux officiers supérieurs ouvrent un dialogue inédit, sans tabou, sur leur carrière au sein des services secrets. Ils confrontent leurs expériences, leurs analyses et les méthodes utilisées par leurs pays respectifs. Travail sous légende, techniques de surveillance, manipulations, honorables correspondants, agents d’influence, angoisses quotidiennes et cas de conscience. La face cachée et complexe qu’implique leur profession, au service de ce qu’on appelle la raison d’État.

                                                Sachant que les opérations clandestines de la guerre froide sont toujours couvertes par le secret en Russie comme en Occident, comme le remarque Eric Denécé dans sa préface au livre, les échanges entre ces deux hommes n’en sont que plus passionnants. Même si, dans le domaine du renseignement, le KGB semble un outil d’information, de surveillance et de propagande au service du Parti communiste de l’Union soviétique bien plus puissant que le SDECE et la DGSE, lesquels, soumis la plupart du temps à des impératifs économiques pragmatiques, se concentraient surtout dans le renseignement économique. Ces deux anciens officiers traitants sont-ils d’accord sur certains points et lesquels ? Sur quoi sont-ils en désaccord ? Pourquoi ont-ils choisi ce métier ? Qu’est-ce qui, selon eux, motive un individu à livrer des informations sensibles à un agent traitant et trahir le camp auquel il est supposé appartenir ? Qu’est-ce qu’informer ? Qu’est-ce que renseigner ? Quels rapports les services secrets entretiennent-ils entre eux ? Sont-ils adversaires, concurrents ? Jouent-ils « collectivement » entre services réputés amis ? Sont-ils jaloux de leurs prérogatives respectives ?

                                                Si Sergueï Jirnov et François Waroux rejettent tous deux les clichés des films hollywoodiens concernant leur profession, ils reconnaissent volontiers avoir choisi la vie d’espion pour fuir l’ennui d’une existence de bureaucrate. Ils en ont pourtant écrit des fiches durant leur carrière ! et reconnaissent avoir attendu avec impatience d’être envoyés sur le terrain, loin de la maison-mère. L’adrénaline, ils connaissent. Ils en parlent presque avec nostalgie. De la guerre froide à la guerre technologique, en passant par les nouvelles menaces qui frappent le monde et les nouveaux enjeux stratégiques, ils n’éludent aucun sujet dans leurs échanges. Le stress, la solitude, les liens qui se tissent patiemment et se défont en un rien de temps, les ordres, la loyauté. Ils parlent, sans être bavards, se taisent, sans en avoir vraiment l’air. Ils ont servi une cause, un pays, ils ont pris des risques. En cas de pépin, aurait-on remué ciel et terre pour les sauver ? La question se pose-t-elle ? En tout état de cause, ils sont l’un et l’autre convaincus que la richesse de leur expérience et leur témoignage constituent en soi une école de la vie, digne objet de transmission aux jeunes générations.

                                                À l’oreille :
                                                • Wolfgang Amadeus Mozart – adagio du Concerto n°21 pour piano (interprété par Friedrich Gulda. Wiener Philarmoniker. Claudio Abbado)
                                                • Vladimir Vysotsky – Demeure étrangère
                                                • Trio Marenich – Chom Ti Ne Priyshov
                                                • Pour aller plus loin :
                                                  • Sergueï Jirnov et François Waroux, KGB/DGSE, 2 espions face à face, Editions Mareuil, 2021. Préface et postface d’Eric Denécé, Directeur du Centre de recherche sur le renseignement (CF2R)
                                                  • François Waroux, James Bond n’existe pas. Mémoires d’un officier traitant, Editions Mareuil, 2017
                                                  • 1 hr 29 min

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