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Or


Olivier Petitjean, coordinateur de l’Observatoire des multinationales, une ONG et un site d’investigation. En collaboration avec Corporate Europe Observatory, une autre ONG, l’Observatoire des multinationales publie une enquête sans concession sur les liens entre le gouvernement français et les grandes entreprises, alors que la France assume durant le premier semestre 2022 la présidence du Conseil de l’Union européenne (UE).
L’Observatoire des multinationales est un média indépendant consacré à la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) et porté par l’association Alter-médias, créée en 2008, qui regroupe des journalistes, acteurs associatifs, syndicalistes, chercheurs et citoyens et édite le journal Basta !, un média indépendant centré sur l’actualité économique, sociale et environnementale.
La vocation de l’Observatoire des multinationales est de constituer un pôle d’information et de ressources destiné à fournir une information indépendante sur les pratiques des sociétés multinationales et leurs impacts, tout en faisant la promotion des valeurs que sont le respect de l’environnement, la justice sociale et la démocratie. Tous les travaux de l’Observatoire (enquêtes et dossiers consacrés notamment aux grands groupes économiques français) sont mis à la disposition des citoyens, des élus, de la société civile, des pouvoirs publics et des acteurs économiques.
La France a pris au 1er janvier 2022 la présidence du Conseil de l’UE, à la suite de la Slovénie, et en avance de six mois sur le calendrier initialement prévu, en raison du Brexit. Le Conseil, qui a un rôle législatif et politique, est l’institution la plus puissante de l’UE, plus puissante que le Parlement européen et la Commission européenne. C’est aussi la moins transparente : il est difficile par exemple de connaître la position précise des États membres sur certains sujets débattus et arbitrés en son sein, et il est impossible de savoir quels sont les lobbys qui influencent les décisions prises par le Conseil, décisions ayant néanmoins un impact certain sur le quotidien de l’ensemble des citoyens européens. Ceci explique-t-il cela ?
Alors que vont se discuter durant la présidence française (de janvier à juin 2022) plusieurs législations, cruciales pour l’avenir de l’Europe et relatives à l’urgence climatique, au plan de relance, au numérique, au nucléaire, à la fiscalité, aux droits sociaux, à la santé, etc. (avec à la clé d’importants financements publics), on aimerait pouvoir dire que les décisions publiques sont bel et bien protégées de la mainmise et de l’influence des grandes entreprises, y compris au niveau du Conseil. Or, l’enquête menée par l’Observatoire des multinationales et le Corporate Europe Observatory met au contraire en lumière les liaisons dangereuses entre les intérêts publics et privés, ayant pour conséquence de biaiser les priorités du gouvernement français pour l’UE. La présidence française du Conseil de l’UE a été en effet préparée en collaboration étroite avec les industriels et leurs lobbys. Derrière les grands discours sur la démocratie européenne, la souveraineté et le climat, en dépit de l’hommage rendu au Panthéon, à l’occasion du lancement de la présidence française du Conseil de l’UE, à Jean Monnet et Simone Veil, deux piliers de la construction européenne, le président de la République et le gouvernement français se sont-ils alignés, en pratique, sur les demandes et les intérêts des grandes entreprises ?
Le rapport révèle en tout cas que sur les 40 rendez-vous de lobbying rendus publics par le représentant permanent de la France et son adjoint à Bruxelles depuis le 1er juillet, 31 ont eu lieu avec des entreprises ou des lobbys industriels, et seulement 2 avec la société civile. Pendant ce temps, les « portes tournantes » entre secteurs public et privé vont bon train à Paris et à Bruxelles : un conseiller en énergie à la représentation française à Bruxelles a travaillé auparavant pour TotalEnergies, tandis que d’anciens conseillers sur les questions financières travaillent maintenant pour la Société Générale, Amundi et la Fédération bancaire française, principal lobby du secteur. Il en va de même dans les ministères parisiens chargés de la présidence française de l’UE.
D’où la question : la présidence française est-elle sous influence ? Ses accords de « sponsoring » conclus avec les constructeurs automobiles Renault et Stellantis ne sont-ils pas l’illustration la plus criante de cette approche biaisée ?
Promouvoir un plus grand contrôle des forces économiques et de la concurrence, promouvoir le renforcement de l’autonomie européenne sont incontestablement des objectifs louables. Tout l’enjeu est de savoir comment on procède au-delà de toute rhétorique grandiloquente. Qu’est-ce que l’autonomie stratégique si cette dernière ne bénéficie d’aucune charpente institutionnelle ? Car pour affirmer la souveraineté climatique, numérique, industrielle de l’UE, la présidence française veut favoriser l’émergence de « champions français ou européens » dans les secteurs stratégiques. Soit ! Mais les intérêts et les priorités de ces champions industriels européens sont-ils différents de ceux des multinationales américaines et chinoises que le gouvernement français critique ? Qui s’en porte garant ? Faut-il remettre un chèque en blanc à des champions industriels européens sans leur demander de contrepartie et sans s’assurer qu’ils respectent et défendent bec et ongles le modèle social européen ?
« Sous prétexte de promouvoir la « souveraineté économique » de l’Europe, Emmanuel Macron et son gouvernement poussent surtout pour un soutien politique et financier de plus en plus massif aux grandes entreprises et à leurs technologies problématiques », explique Olivier Petitjean. « Notre rapport donne un aperçu du travail d’influence et de lobbying qui s’est exercé depuis des mois pour s’assurer que les priorités de la présidence française du Conseil de l’UE resteraient alignées sur les intérêts des grandes entreprises. »
Plus que jamais, il convient donc de faire preuve de vigilance vis-à-vis de la communication de la présidence français, laquelle coïncidera avec la campagne présidentielle et la tenue des élections en avril 2022. Entre rhétorique et réalisations concrètes, il y aura peut-être loin de la coupe aux lèvres ! La volonté affichée du président de la République de « cesser de construire l’Europe en s’isolant des citoyens » serait-elle contredite dans les faits par son gouvernement peu soucieux de transparence derrière les portes closes du Conseil ?
Quelles propositions afin d’empêcher le Conseil et la présidence française d’être une courroie de transmission pour les milieux d’affaires et l’industrie ? L’Observatoire des multinationales demande de toute urgence d’ouvrir les décisions du Conseil de l’UE aux citoyens européens, de façon à empêcher la capture de l’UE par les entreprises. Il faut édicter des règles strictes pour empêcher l’accès privilégié des industriels aux décideurs, il faut encore un blocage des portes tournantes et enfin conférer de véritables pouvoirs de contrôle aux députés afin qu’ils puissent demander des comptes au gouvernement sur les décisions prises à Paris et à Bruxelles.
« Une présidence sous influence ? Les priorités biaisées d’Emmanuel Macron et du gouvernement français pour l’UE », rapport de l’Observatoire des multinationales et Corporate Europe Observatory, décembre 2021.
François Grudet, agriculteur, inventeur de la culture en rond et en spirale, homme d’affaires ayant fait reculer le désert en Lybie sous Khadafi, puis dans de nombreux pays du Moyen Orient, endosse aujourd’hui le rôle de lanceur d’alerte en publiant Pour en finir avec l’utopie du bio, aux éditions Mareuil.
François Grudet est agriculteur, fils d’agriculteur, dont la famille est implantée dans la Beauce depuis toujours pour ainsi dire. Mais il est avant toute chose un amoureux de la terre. Sa conviction profonde pourrait bien se résumer dans cette maxime de Leonard de Vinci, placée en exergue de son livre : « Va prendre tes leçons dans la nature, c’est là qu’est notre futur ». Quant à sa devise, il l’emprunte au philosophe anglais Francis Bacon : « On ne commande à la nature qu’en lui obéissant ! ». Concrètement, qu’est-ce que cela signifie ? Tout d’abord, être à l’écoute des besoins de la plante cultivée, à chaque moment de sa croissance. Mais, les besoins d’une plante variant en fonction du terrain, il faut donc aussi connaître la nature du sol dans lequel elle est cultivée, grâce à des prélèvements effectués et analysés en laboratoire. C’est seulement en fonction des résultats de ces analyses qu’il est possible d’établir avec une précision extrême les besoins de la plante et surveiller sa croissance en ne lui prodiguant que ce dont elle a besoin et au bon moment. François Grudet appelle cela le « biberonnage ».
Passionné par son métier, il est aussi un inventeur. Il irrigue la terre en rond, technique américaine, mais il défriche également en rond. Contrairement à l’agriculture conventionnelle, américaine ou européenne, cette pratique de la culture en rond laisse entre les cercles des « as de carreaux », utilisables à d’autres fins (élevage ou cultures maraîchères), mais François Grudet ne laboure que les parcelles circulaires situées sous le bras de l’arroseur à pivot. Drainage circulaire, culture en rond et en spirale, donnent des résultats spectaculaires pour un coût très bas à l’hectare. C’est ainsi qu’il a par exemple accepté de verdir le désert libyen, en faisant pousser blé et luzerne sur du sable, seulement après analyse précise du sol et du sous-sol, lequel renfermait de l’eau en quantité, rendant le projet réalisable.
Pourquoi François Grudet qui a expérimenté depuis plus de 50 ans une agriculture privilégiant le long terme, se fait-il aujourd’hui lanceur d’alerte en dénonçant les dérives actuelles du bio ? Car enfin, n’était-ce pas pour notre plus grand bien, notre santé, que nous nous sommes lancés dans la révolution du bio ? N’est-ce pas pour sortir de l’agro-industrie et du système agro-alimentaire bourré de pesticides chimiques de synthèse ou pas, d’additifs, de sel ou de sucre non nécessaires que nous nous sommes convertis au bio ? N’est-ce pas pour lutter contre les cancers ou l’obésité que nous nous sommes engagés dans la révolution du bio ? En s’appuyant sur des sources officielles (Objectif du plan bio 2022, liste des produits de synthèse autorisés) et des tableaux comparatifs concernant l’impact économique de la filière, François Grudet nous éclaire sur les arcanes de ce bio désormais de masse : un bio au cahier de charges allégé et dont les méthodes de production sont très éloignées des promesses vendues aux consommateurs. Force est en effet de constater qu’il est en vérité très facile de contourner « si nécessaire » les textes officiels européens. Contrairement aux idées reçues, les producteurs de bio n’ont en réalité pas d’obligation de résultats, mais seulement de moyens. Les déclarations de bonne foi suffisent souvent à remplacer les contrôles scientifiques attendus. Des produits industriels sont homologués « bio » par centaines, alors qu’ils peuvent se révéler fort néfastes pour l’environnement et la santé, tout autant que leurs équivalents non bio. Bienvenue dans le monde du bio light, du faux bio, de la supercherie où les lois vertueuses votées en fanfare sont assorties de centaines de dérogations permettant le contournement des normes, où les labels « bio » sont étonnement généreux envers la chimie, voire la pétrochimie ! Bienvenue au royaume de l’agriculture bio où la simple bonne foi et l’absence de contrôle font souvent loi. Il y a là un parfum de scandale ! un biogate !
François Grudet propose une alternative : l’agriculture raisonnée et scientifique, qui s’appuyant sur une analyse fine des besoins de la terre et des cultures, produit des aliments sans aucune toxicité pour un coût inférieur à celui du bio. Argument non négligeable ! Sans oublier que le fait de convertir 100% de la surface cultivable de la France au bio ne pourrait nourrir qu’un tiers de la population, renforçant le renchérissement des prix, la dépendance des ménages vis-à-vis des cours du marché mondial et de la fluctuation des prix des produits agricoles, et augmentant d’autant à l’échelle du globe l’insécurité alimentaire, les risques de pénuries et les famines.
François Grudet, Pour en finir avec l’utopie du bio, éditions Mareuil, 2021
Gilles Boquérat, historien spécialiste de l’Asie du Sud contemporaine, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), a publié Le Pakistan en 100 questions, aux éditions Tallandier en 2018.
Le Pakistan a été fondé le 14 août 1947, au terme de la partition des Indes, sous la forme d’un Etat constitué de deux parties (le Pakistan occidental et le Pakistan oriental), séparées par près de 1600 km de territoire indien, ayant comme dénominateur commun la religion musulmane et comme capitale Karachi jusqu’en 1967. Gilles Boquérat rappelle que la partition des Indes a entraîné le plus grand transfert de populations de l’histoire du monde : 14 millions d’individus ont quitté l’Inde pour le Pakistan ou le Pakistan pour l’Inde en raison de leur religion. Certains n’arriveront jamais à destination. Le Pakistan se trouve réduit à sa partie occidentale en 1971 au terme de la guerre d’indépendance du Bengladesh. Islamabad devient la nouvelle capitale.
Créée sur une base confessionnelle, la République islamique du Pakistan (Islāmī Jumhūriyah Pākistān) nous place d’emblée devant la question suivante soulignée par Gilles Boquérat : le Pakistan n’existe-t-il que parce qu’on a voulu donner aux musulmans du sous-continent indien un Etat qui ne serait pas soumis à la volonté de la majorité indoue ? Si le Pakistan n’est pas un Etat théocratique, l’islam est néanmoins au centre du discours sur l’identité nationale et il constitue un élément indissociable de la cohésion des peuples et minorités composant le pays. A cet égard, l’islamisation renforcée de la société et du pays est considérée par les autorités comme l’antidote aux revendications régionalistes et aux mouvements autonomistes baloutche et pachtoune.
Entouré de l’Iran, l’Afghanistan, la Chine, l’Inde et la mer d’Arabie, situé à la croisée des régions de l’Asie du Sud, l’Asie centrale, le Moyen Orient, la Chine occidentale et l’océan Indien, le Pakistan est le cinquième Etat le plus peuplé du monde (250 millions d’habitants en 2030 ; 64% de sa population y a moins de 30 ans). Il est aussi le deuxième pays musulman du monde en termes démographiques, après l’Indonésie.
Depuis sa création, le pays entretient des relations tendues avec l’Inde en raison notamment de prétentions concurrentes sur le Cachemire, et un référendum que l’Inde n’a jamais organisé dans la partie du Cachemire qu’elle contrôle, le Jammu-et-Cachemire. L’Inde et le Pakistan se sont affrontés à travers trois guerres depuis leur indépendance respective (1947, 1965, 1971). Autre différend, la perte du Pakistan oriental, lequel a bénéficié de l’aide indienne lors de sa guerre d’indépendance vis-à-vis du Pakistan occidental. Evénement de nature traumatique pour le Pakistan, comme l’est par ailleurs pour l’Inde sa cuisante défaite militaire face à la Chine en 1962.
Le Pakistan a su accroître son importance stratégique en devenant membre du Pacte de Bagdad et de l’OTASE au sein du système d’alliances occidentales dirigé contre l’expansionnisme du bloc soviétique, puis, en jouant un rôle incontournable lors de l’invasion soviétique de l’Afghanistan, en assurant la distribution des armes fournies par la CIA ainsi que la répartition du financement saoudien aux groupes combattant l’armée soviétique, et en choisissant de son propre chef quels en seraient les principaux bénéficiaires. L’ISI, l’organisation des services secrets pakistanais, gagnera alors sa reconnaissance internationale, avant que les autorités pakistanaises ne soient accusées de duplicité après le 11 septembre 2001 quand bien même elles offriront un soutien, certes mou, aux Américains durant leur guerre contre le terrorisme. Le pays qui dispose de l’arme nucléaire, depuis des essais concluants en 1998, n’a cessé de renforcer sa coopération avec la Chine, en participant au projet chinois de routes terrestres et maritimes transcontinentales.
Si le pays souffre aujourd’hui d’un déficit d’image à l’international (violence, attentats, corruption, duplicité), rappelons tout de même que dans les années 1960, les perspectives de développement du pays étaient considérées comme meilleures que celles de l’Inde. D’où la question : le Pakistan est-il devenu ou non, peut-il devenir ou non l’un des pays émergeants du continent asiatique et pour quelles raisons ? Quelles sont aujourd’hui ses opportunités notamment économiques? En quoi l’histoire du pays éclaire-t-elle les enjeux actuels et futurs ?
D’un point de vue géopolitique, quelles sont les forces et les faiblesses de ce pays qui considère que sa sécurité et profondeur stratégique dépendent de sa capacité à empêcher toute collusion entre l’Inde et l’Afghanistan ? Si le retour des Talibans au pouvoir est accueilli favorablement par Islamabad, la frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan reste litigieuse, Kaboul ne reconnaissant toujours pas la ligne Durand. L’amitié indéfectible de la Chine pèse-t-elle à terme sur le potentiel d’indépendance économique du pays ? Le Pakistan, qui n’a pas reconnu l’Etat d’Israël, formait traditionnellement les armées des Etats du Golfe : quelles conséquences les accords d’Abraham peuvent-ils avoir dans ses relations avec les Etats signataires de ces accords ? Le Pakistan est-il devenu le terrain d’une lutte d’influence entre l’Iran avec qui le pays n’a pas de contentieux frontalier et qui comporte une importante minorité chiite, et l’Arabie saoudite dont dépend Islamabad pour le pétrole, les investissements et les revenus de sa main d’œuvre expatriée ?
ET
Belkacem Meziane, musicien professionnel, enseignant, conférencier et chroniqueur pour Soul Bag et New Morning Radio, est l’auteur notamment de Night Fever, 100 hits qui ont fait le disco, paru aux éditions Le mot et le reste, en 2020.
Alors que les discothèques sont de nouveau fermées pour une durée indéterminée, en raison de la crise sanitaire, nous poursuivons avec Belkacem Meziane le cycle d’émissions consacrées à la fabuleuse histoire du disco, ses origines, son âge d’or et son héritage, le disco demeurant encore aujourd’hui l’essence profonde de ce qu’on appelle la dance music.
New York, 1974. Les communautés gay, noire et latine se côtoient et se mélangent sur les dancefloors des nouveaux temples de la nuit appelés « discothèques », lieux de libération sexuelle et des paradis artificiels, où les DJs font danser, chaque week-end, sur de la soul, du funk ou des raretés afros et latines, une foule venue oublier les tourments d’une époque en pleine crise économique et existentielle. Chocs pétroliers de 1973 et 1979, fin des Trente Glorieuses (1945-1975), crise économique et sociale, publication des Pentagon Papers (1971) par le New-York Times et le Washington Post, scandale du Watergate (1972-1974), fin de la guerre du Vietnam (1955/1965-1975) de plus en plus contestée par l’opinion publique, y compris par certains de ses vétérans, séquelles de la guerre, etc. Une époque qui n’en a pas encore fini avec la ségrégation raciale et les discriminations, la pauvreté qui n’a jamais quitté certains quartiers. Une époque où l’homosexualité ne peut s’afficher publiquement. Une époque qui devient aussi plus individualiste, où l’on danse pour chasser le spleen, pour rêver, le week-end, d’une ascension sociale qui vous est refusée dans la semaine, pour briser le plafond de verre (une expression qui apparaît aux Etats-Unis à la fin des années 70), pour se libérer du carcan social, pour s’affirmer et pour exprimer paradoxalement sa passion de vivre, le désir d’une autre vie, l’appétence pour un autre monde.
Au commencement de cette aventure, raconte Belkacem Meziane, il y a la fameuse soirée du 14 février 1970 au Loft, laquelle est considérée comme l’acte de naissance du phénomène disco. Emblématique, cette Saint-Valentin de 1970 est porteuse de deux éléments essentiels dans le disco : le thème de l’amour qui sera le grand mot d’ordre du disco et le rôle capital des DJs dans la constitution d’un répertoire disco originel. C’est donc ainsi que le 14 février 1970, le célèbre DJ David Mancuso inaugure son club new-yorkais, The Loft, en organisant la soirée Love saves The Day. C’est un club ouvert d’emblée à tous, contrairement aux clubs sélects de la jet-set. On y vient afin d’écouter et danser sur une musique rare, de qualité et qu’on entend nulle part ailleurs, proposée par cet ancien hippie, véritable créateur de tendances musicales, et chez qui tous les autres DJs importants du disco vont se former. Grâce aux DJs, des titres musicaux connaissent des succès phénoménaux jusqu’à se hisser au n°1 des Top 100, grâce à leur passage en discothèques, bien antérieur à celui en radio. Lancés en discothèques, ils sont ensuite repris sur les ondes.
Dans Night Fever, Belkacem Meziane replace le disco dans son héritage soul, funk, gospel primordial, et le confronte aux différentes sensibilités qui le font grandir pour devenir un style à part entière. Il souligne le rôle des producteurs, dont quelques-uns de génie, eux-mêmes musiciens, dans l’émergence du disco, une musique conçue en studio, faite d’arrangements, avec la participation de musiciens chevronnés.
ET
Eric Taladoire, historien, archéologue, professeur émérite à l’Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne, correspondant étranger de l’Académie mexicaine, directeur de collection aux British Archaeological Reports, publie Sale guerre. L’invasion du Mexique par les États-Unis (1846-1848) aux éditions du Cerf.
Spécialiste du Mexique, Eric Taladoire met en cause une série de fausses évidences relatives à la guerre qui opposa le Mexique et les États-Unis, entre 1846 et 1848. Elles bousculent, moins d’un demi-siècle après leur création, le récit national des États-Unis, champions de la liberté des peuples. Le livre qu’il consacre à cette sale guerre ne se contente pas de nous faire connaître un épisode trop ignoré de tous, mais il contribue également à rendre davantage intelligible certaines crises internationales actuelles, proches de ce contexte ou bien éloignées.
Le 4 juillet 1776, les États-Unis d’Amérique proclament leur indépendance et s’affranchissent de la Couronne britannique. Le pays, alors faiblement peuplé, forme un ensemble hétérogène, et recherche un équilibre constitutionnel et institutionnel entre État fédéral et États membres, jaloux de leurs prérogatives en matière de pouvoirs locaux. Le pays a par ailleurs diversement vécu la guerre d’indépendance. Les États du nord, à la frontière du Canada, ont été bien plus touchés par les combats que les États du sud, par ailleurs plus riches et esclavagistes.
L’achat de la Louisiane à la France, en 1803, change la donne : les États-Unis découvrent alors qu’ils sont à la tête d’un immense territoire. L’exploration transcontinentale de Meriwether Lewis et William Clark (de 1804 à 1806) traverse pour la première fois d’est en ouest les Etats-Unis jusqu’à atteindre par voie terrestre la côte Pacifique. « C’est à partir de cette prise de conscience de l’immensité des territoires que naît un mouvement de colonisation continu qui va peu à peu évoluer vers un expansionnisme, puis vers une véritable politique impérialiste, dont le Mexique fera les frais en 1846-1848 », précise Eric Taladoire.
Ancienne possession espagnole, le Mexique proclame son indépendance en 1821 et abolit aussitôt l’esclavage. En 1823, les Etats-Unis énoncent la doctrine Monroe. C’est une déclaration de politique étrangère par laquelle ils assurent le Vieux continent de leur non-ingérence dans les affaires européennes (l’isolationnisme américain), mais par laquelle également ils s’instaurent unilatéralement en protecteur de l’Amérique du nord (et donc du Mexique, de l’Oregon, etc.) et de l’Amérique du sud. En 1845, la notion de Manifest Destiny, expression que l’on doit au journaliste new-yorkais John O’Sullivan, lève toute ambiguïté sur l’attitude conquérante (dite « mission civilisatrice ») et la politique de plus en plus agressive des États-Unis à l’égard de ses voisins.
Le Mexique, divisé entre libéraux et conservateurs, forces centrifuges et centralisatrices, ne parvient pas à créer un équilibre institutionnel entre États fédéral et États fédérés, entre pouvoir central et provinces. Il est en outre incapable de mettre fin à l’insécurité chronique de sa population. Après avoir notamment fait venir et s’installer plusieurs vagues de colons américains dans la région du Texas, il perd cette province qui proclame son indépendance, en 1827. Annexé par les États-Unis en 1845, le Texas devient le 28ème État américain. Le Mexique déclare alors la guerre aux États-Unis, en 1846. Il est vaincu deux ans plus tard et perd la moitié de sa superficie.
Eric Taladoire fait la lumière sur les circonstances dans lesquelles s’effectue la guerre de conquête des territoires mexicains. Méconnue, oubliée, cette dernière a pourtant laissé des séquelles profondes de part et d’autre du Rio Grande : au Mexique, aux États-Unis, mais aussi auprès de la première minorité américaine que constituent les hispanophones. En raison de sa violence, de la disproportion des forces, des atrocités commises, du racisme à l’œuvre (racisme s’exerçant à l’encontre des Mexicains), de la discrimination des catholiques par les protestants (WASP contre catholiques mexicains ou irlandais), du prototype de guerre impérialiste qui se met en place, au milieu du XIXème siècle et se prolongera bien au-delà.
La guerre contre le Mexique est-elle vraiment le premier conflit extérieur dans lequel s’engagent les États-Unis ? Quid de la Floride ?
La guerre de Sécession qui opposera de 1861 à1865 les États du Nord aux États confédérés du Sud, abolitionnistes aux esclavagistes, peut-elle, oui ou non, se lire comme une conséquence possible du traumatisme de la guerre faite au Mexique, deux décennies plus tôt ?
Qu’est-ce que le Rio Grande ? Un front, une frontière, le résultat de la construction des États-Unis ? Lieu mythique et fantasmé du cinéma américain, le Rio Grande sépare, dresse un mur ou érige une barrière. Le pays qui se trouve au-delà du Rio Grande, au sud de la frontière incarne le mal, le territoire de tous les dangers, des hors-la-loi, des fugitifs. Quant à la représentation du Mexicain, colportée par l’industrie cinématographique hollywoodienne, elle est stéréotypée de manière encore plus violente et dégradante que celle des Indiens. Lieu commun durable du cinéma américain, à de très rares exceptions près.
Danièle Robert, écrivain, critique et traductrice littéraire, membre de la Société Dantesque de France, a traduit l’ensemble des œuvres poétiques de Paul Auster, Catulle et Ovide. Elle a obtenu le prix Laure-Bataillon classique et le prix Jules-Janin de l’Académie française pour ses traductions d’Ovide. Elle publie aux éditions Actes Sud, à l’occasion du 700ème anniversaire de la mort de Dante en 1321, une traduction novatrice de La Divine Comédie.
Né en 1265 et mort en 1321, Durante degli Alighieri dit Dante est l’auteur de La Divine Comédie, chef d’œuvre de la littérature mondialement reconnu. Il est considéré comme le « père de langue italienne ». Le 14 septembre 2021 marquait le 700ème anniversaire de sa mort.
Danièle Robert a la poésie bien chevillée au corps. Elle se meut avec une aisance sans pareille dans l’univers poétique d’auteurs aussi différents que Paul Auster, Catulle, Ovide et Dante. Sa traduction novatrice de Dante, un événement littéraire salué par la critique, nous propose pour la première fois en France, dans son intégralité, une lecture du poème prenant en compte la structure voulue par le poète florentin. C’est en respectant la dimension orale du texte, son mouvement, sa cadence musicale, ses jeux de sonorités, en puisant au cœur même de la création dantesque les éléments caractéristiques de son écriture afin de les transposer en français tout en respectant la spécificité des deux langues, que Danièle Robert relève le défi consistant à permettre au lecteur d’aller plus avant dans la découverte de la beauté de ce chef d’œuvre universel.
Mais qu’est-ce que La Divine Comédie ? Il s’agit avant tout d’un voyage, d’une expérience intérieure, d’un témoignage composé de trois parties : l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis. Le poète décrit dans chaque partie ce qui s’y passe, ce dont il est témoin en présentant au lecteur des atmosphères très différentes. Mais il s’agit d’un voyage en plusieurs étapes avec un commencement et un terme, à considérer comme un tout et Dante nous invite à l’accomplissement de ce voyage. Pas question d’en comprendre le sens et la portée si l’on s’arrête à l’Enfer. Il faut poursuivre la route (la lecture).
Dans ce voyage, Dante est accompagné, guidé par Béatrice, une figure féminine qui joue un rôle crucial dans le récit et qu’il convient d’opposer à celle de Francesca rencontrée en Enfer, comme deux visions différentes de l’amour. Après avoir souligné l’importance de lire jusqu’au bout La Divine Comédie, et donc d’effectuer ce voyage imaginaire qui perd son sens profond s’il reste inachevé, Danièle Robert explique les raisons pour lesquelles elle a choisi de traduire Dante en vers rimés. Qu’est-ce que la terzina et la terza rima qui forment la base de la structure totale et du sens du poème, son moteur, sa rythmique créatrice de sens ? Terzina, terza rima, trio, valse, trois temps, le souffle de la Trinité préside au principe de composition de l’œuvre.
Œuvre majeure, La Commedia continue d’exercer une influence majeure sur les générations suivantes d’artistes, peintres, écrivains, poètes, musiciens. Les yeux d’Elsa d’Aragon en sont un bon exemple où l’on retrouve l’influence de Dante, des poètes courtois et de la poésie arabe. Cette confluence des influences que l’on retrouvait dans l’œuvre du poète florentin s’exprime aussi dans la capacité de Dante, père de la langue italienne, à forger une langue moderne sans tuer la richesse des dialectes dont la vivacité perdure aujourd’hui encore en Italie.
A la fin des années 1970, le quartier du Bowery, dans le Lower East Side de New York souffre d’une réputation de coupe-gorge, depuis des décennies. Florissant au XIXème siècle, voie de passage quasi obligé pour tous les immigrants débarquant à Ellis Island, le quartier n’a cessé de se paupériser depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, au point de devenir le symbole du déclin d’une ville en grande difficulté financière. Les prix de l’immobilier s’y effondrent, une atmosphère permissive y règne, autant de facteurs favorisant l’installation de lieux alternatifs et celle de nombreux artistes à partir des années 1960. Parmi eux, Arleen Schloss et son compagnon « Cow Boy » Ray Kelly.
Qui est Arleen Schloss ? Née en 1943, c’est une artiste aux pratiques hybrides, multimédia, travaillant sur l’alphabet, le langage et la diction, toujours à l’affût de nouvelles pratiques artistiques. Le loft new-yorkais qu’elle a acheté au 330 Broome Street, pour une poignée de dollars, est une ancienne manufacture de mannequins, qui fut autrefois une école. Il devient à la fin des années 1970 un lieu d’expérimentation hors du commun. Arleen y reçoit tous les mercredis, pendant 18 mois, une programmation hybride de concerts, performances, lectures, expositions ou projections. Chaque semaine, des flyers, réalisés sur la photocopieuse de Tod Jorgensen, annoncent l’événement, égrenant une liste hétéroclite d’artistes plus ou moins connus du mythique underground new-yorkais. Chaque mercredi, on croise ainsi au 330 Broome Street des personnalités telles que Glenn Branca, Alan Vega, Kim Gordon, Thurston Moore, Liquid Liquid, Jean Basquiat, Aï Weïweï, etc.
Trente ans plus tard, Baptiste Brévart et Guillaume Ettlinger, qui vivent entre Paris et Hanovre, rencontrèrent Arleen, chez elle, en 2011. De leur amitié durable naquit progressivement l’idée originale d’entreprendre un travail archéologique sur la mémoire évanescente de ce lieu d’expression et d’expérimentation hors normes. Ils ont rassemblé un grand nombre de témoignages exceptionnels et documents inédits. Avec la précieuse collaboration de Pauline Chevalier, historienne de l’art, et Guillaume Loizillon, musicologue et compositeur, ils retracent l’histoire des arts parallèles du légendaire underground new-yorkais.
Baptiste Brévart et Guillaume Ettlinger, Wednesdays at A’S, 330 Broome St. NY 1979-1981. Avec la collaboration de Pauline Chevalier et Guillaume Loizillon, Animosa, 2021
Sofia Farhat, analyste géopolitique, spécialiste du monde arabe.
Sofia Farhat s’attache à démontrer en quoi le genre et l’intersectionnalité sont non seulement une des manières possibles d’aborder l’actualité libanaise aujourd’hui, mais encore en quoi cette approche est particulièrement pertinente et éclairante pour qui veut comprendre les enjeux sociétaux. Bien entendu, on se méfiera des généralisations hâtives, source d’erreur. S’agissant des femmes au Liban, il n’y a pas une homogénéité dans l’appréhension de la condition féminine. Les situations diffèrent selon la classe, la catégorie sociale, la communauté d’appartenance, la nationalité, le statut (natives, réfugiées, employées de maison venant d’Afrique et dont les passeports sont confisqués, etc.). L’extrême fragmentation d’une société multiconfessionnelle, compartimentée, hiérarchisée, a du reste empêché pendant longtemps les femmes de formuler collectivement des revendications au niveau national, en dépassant l’enfermement de chacune d’entre elles dans leur communauté d’origine.
La mobilisation massive de la rue libanaise, en octobre 2019, fut de ce point de vue un grand tournant. Elle a permis aux femmes de toutes les confessions et origines sociales de se retrouver, fréquenter, connaître, et assumer de lutter pour leurs droits. Combien sont-elles dans un pays de quatre millions d’habitants ? Difficile de répondre car le dernier recensement effectué au Liban remonte à 1932 ! A l’initiative des autorités mandataires françaises, il a permis d’établir une cartographie du pays, à partir de critères ethniques et religieux, laquelle sert jusqu’à ce jour à déterminer le nombre de députés que chaque communauté peut envoyer au Parlement. Les femmes au Liban ne peuvent pas transmettre leur nationalité à leur enfant, privilège masculin, destiné à empêcher les femmes de se marier en dehors de leur communauté d’origine. L’enfant qui n’est pas reconnu par son père, n’a donc pas de papier et ne peut être scolarisé.
Les Libanaises jouèrent ainsi un rôle capital dans le mouvement de contestation civile. Elles furent à l’avant-garde dans la revendication d’une société laïque, d’une conception de la citoyenneté affranchie du cadre étroit et contraignant du communautarisme. Ce sont elles qui prirent aussi en charge les questions d’ordre logistique dans les manifestations : ravitaillement en eau et nourriture, garde d’enfants, pour que les manifestations se poursuivent sans interruption. Vivant dans un pays où elles font face quotidiennement à des coupures d’eau et d’électricité, elles ont développé une ingéniosité, un savoir-faire, des compétences qu’elles mirent à profit afin d’organiser et coordonner le mouvement qui n’aurait pu se prolonger autant sans l’engagement et le soutien des femmes descendues dans la rue.
Elles sont néanmoins aujourd’hui les premières victimes de la crise économique, de la flambée des prix, du chômage, des pénuries des médicaments, de l’immense détresse frappant une population dont les trois quarts vivent désormais en-dessous du seuil de pauvreté. Ces difficultés actuelles s’ajoutent à celles qui étaient déjà notoirement connues : l’absence d’égalité professionnelle entre femmes et hommes, les discriminations à l’emploi, la difficile réinsertion sociale et professionnelle des femmes après une perte d’emploi, etc.
En dénonçant les inégalités dont elles étaient victimes, en brisant les tabous, en luttant contre les discriminations qu’elles subissent, les violences conjugales ou sexistes, elles ont aussi contribué à souligner les nombreux paradoxes et contradictions dont souffrent la société et le système libanais. Dans le sillage de leurs revendications, elles ont su également faire entendre la voix d’autres minorités discriminées, LGBT, transgenres, réfugiées, employées de maison, personnes en situation de handicap. Elles ont porté sur la place publique le scandale de l’oppression et de la répression, tantôt visibles, tantôt occultées. Elles ont aussi par leur mobilisation, aux côtés d’ONG locales, notamment après l’explosion du 4 août 2020, montré l’inefficience de l’Etat, l’incurie des pouvoirs publics réduits à requérir l’aide de puissances étrangères pour éteindre un incendie. Seront-elles demain le fer de lance d’une révolution politique et sociale dans un pays qui s’enfonce de plus en plus profondément dans une crise multidimensionnelle dont on ne voit pas la fin ? Quel rôle pour la diaspora libanaise forte de 15 millions d’hommes et de femmes ?
ET :
Meryem Sebti, spécialiste de philosophie médiévale de langue arabe, chargée de recherches au CNRS, collabore à l’EPHE et publie Prophétie et gouvernement du monde, dans la collection Islam/Nouvelles approches des éditions du Cerf.
Meryem Sebti présente Avicenne (980-1037) dont l’apport à la pensée occidentale est incontesté. Le philosophe persan est souvent comparé à l’autre figure majeure de la philosophie médiévale de langue arabe, Averroès, le philosophe cordouan (1126 – 1198) et qui lui est postérieur. Avicenne est né le 7 août de l’an 980, à Afshéna, près de Boukhara, dans la province de Transoxiane, l’actuel Ouzbékistan. Il meurt en juin 1037 à Hamadan, en Iran.
Durant sa petite enfance, il étudie l’arithmétique chez un marchand herboriste, expert en calcul indien. Ayant une bonne mémoire, le jeune garçon finit par surpasser son maître en calcul et en mathématiques. Sous la conduite du maître Abu Abdallah Ennatili, il s’initie au Coran, aux auteurs arabes et à la philosophie, en commençant par l’Isagogè de Porphyre (un petit traité pédagogique de vulgarisation de la philosophie d’Aristote). À l’âge de dix ans, il maîtrise ainsi le Coran, l’arithmétique, la géométrie d’Euclide, et des bases de la philosophie comme la logique. Il se lance tout seul dans des études difficiles comme l’Almageste de Ptolémée.
Il a 14 ans quand un ami médecin lui apporte les traductions des œuvres d’Hippocrate, qu’il aurait lu d’un trait, nuit et jour. Doté d’une mémoire phénoménale, il lit aussi toutes les traductions de Galien. À l’âge de 16 ans, il est brillamment reçu médecin à l’école de Djundaysabur où professent des médecins de toutes confessions : juifs, chrétiens, mazdéens et musulmans. À 17 ans, il donne des cours à l’hôpital de Boukhara qui sont suivis par des médecins étrangers.
Avicenne est appelé auprès du prince Nouh ibn Mansour souffrant. Il diagnostique une intoxication par le plomb des peintures décorant la vaisselle du prince et réussit à le guérir. Il est alors autorisé à consulter la riche bibliothèque royale des Samanides.
En un an et demi, il acquiert la connaissance de tous les auteurs anciens disponibles. Il bute cependant sur la Métaphysique d’Aristote qu’il ne comprend pas, mais il surmonte cette difficulté en découvrant les commentaires d’Al Farabi, raconte-t-il dans son (auto)biographie. Il s’intéresse aussi à de nombreuses sciences, comme l’astronomie, l’alchimie, et la psychologie. Ses disciples l’appelaient cheikh el-raïs, c’est-à-dire le « prince des savants », le plus grand des médecins, le Maître par excellence, ou encore le troisième Maître (après Aristote et Al Farabi).
Parmi ses œuvres majeures, rédigées principalement en arabe classique, citons l’encyclopédie médicale Qanûn (« Canon de la médecine ») et ses deux encyclopédies scientifiques le Livre de la guérison (de l’âme) et Danesh-e Nâma (« Livre de science »). Dans son Qanûn, il opère une vaste synthèse médico-philosophique avec la logique d’Aristote, combinée avec le néo-platonisme, élevant la dignité de la médecine au rang de discipline intellectuelle, compatible avec le monothéisme. Son influence sera prédominante dans l’Occident médiéval latin jusqu’au XVIème siècle et se prolonge en ce début du XXIème siècle, dans le cadre de l’islam, mais aussi en philosophie, épistémologie et sciences cognitives.
Meryem Sebti appelle tout d’abord notre attention sur cette extraordinaire histoire de la transmission qui relie philosophes grecs, philosophes néo-platoniciens et philosophes médiévaux de langue arabe. Elle s’effectue grâce à un immense élan de traduction ininterrompu. Tous les textes canoniques de l’Antiquité ont été traduits directement du grec à l’arabe, ou bien en passant par le syriaque.
L’originalité d’Avicenne est d’avoir recours à la philosophie pour expliquer la place métaphysique de la prophétie. Car c’est sur la doctrine de la prophétie du penseur que se concentre l’étude pionnière, à plus d’un titre, de Meryem Sebti. En s’appuyant sur une analyse rigoureuse du système métaphysique d’Avicenne, elle dévoile l’essence de la nature du prophète, dont la présence dans le monde sensible manifeste pleinement la continuité ininterrompue qui le relie au monde céleste. Loin d’être retiré du monde et indifférent à sa souffrance, Dieu est une source d’amour provident qui veille sur le monde sensible en y faisant advenir le prophète, porteur de la Loi. Transmetteur de la vérité révélée, il a pour prérogative de fonder la cité juste.
Quelle est alors la place du philosophe dans la Cité ? Héritière de la philosophie grecque, la philosophie arabe développera deux voies distinctes quand il s’agit de penser la place du philosophe dans la Cité. Pour Al-Farabi, le philosophe est législateur : le philosophe est Roi dans la Cité. Si Avicenne pose la nécessité de l’exégèse coranique, en précisant qu’elle revient au philosophe, ce dernier est en revanche en retrait par rapport aux affaires de la Cité. Sa vocation réside dans la contemplation.
L’Arabie saoudite est l’un des pays les plus secrets au monde. Les difficultés récurrentes à obtenir des informations sur ce qui s’y passe ont fini par décourager journalistes, chercheurs ou ONG de mener des enquêtes approfondies, des travaux de recherche ou des rapports circonstanciés. Que sait-on par exemple de la disparition des princes félons, des interventions militaires extérieures du pays au Bahreïn et au Yemen ? Qui sait que l’esclavage y fut aboli en 1962 ? Qui se souvient du blogueur Raif Badawi ?
Pierre Conesa et Sofia Farhat racontent l’enquête qu’ils ont menée au cœur de la stratégie diplomatique de l’Arabie saoudite. Si, à partir des années 1980 et 1990, et jusqu’au 11 septembre 2001, elle se déploie surtout régionalement, attentive à contrôler les médias arabes, les journalistes et les voix dissidentes, ainsi qu’à promouvoir la chaîne Al-Arabiya, contre sa concurrente Al-Jazzira financée par le Qatar, elle devient beaucoup plus offensive, quand il s’agira de faire face au fait que quinze des dix-neuf terroristes des attentats du 11 septembre sont saoudiens et que le pays diffuse, depuis des décennies, le wahhabisme/salafisme partout dans le monde. Le résultat du déploiement de cette nouvelle stratégie de communication porta ses fruits, puisqu’en fin de compte Ryad fit l’objet de peu de critiques internationales. Le pays ne fut jamais dénoncé comme un Etat voyou ni figurant dans un quelconque axe du mal. Quels liens particuliers le pays entretient-il avec les Etats-Unis depuis la découverte du pétrole ? Que nous apprend l’histoire de ce royaume, berceau du wahhabisme, depuis sa création et refondation lors de la dislocation de l’Empire ottoman durant le premier conflit mondial : la conquête du Hedjaz dans les années 1920 avec la prise des villes saintes de La Mecque et Médine mettant fin à mille ans de chérifat hachémite (lignée descendants du grand-père du prophète) ; la fusion des provinces du Nejd et du Hedjaz donnant naissance à l’actuelle Arabie saoudite en 1932 ; la découverte du pétrole en 1938 ; la lutte contre le nassérisme et le socialisme arabe ; la prise de la Grande Mosquée de La Mecque, en novembre 1979, par des fondamentalistes islamistes inaugurant ainsi un cycle de violences, qui, dans sa matrice sunnite, se prolonge dans les guerres des années 80, la guerre civile algérienne des années 90, les attentats du 11 septembre 2001, et jusqu’à nos jours avec Al-Qaïda et l’Etat islamique ?
Comment le pays a revu toute sa communication en recrutant des cabinets de lobbying, en contractant avec les cinq plus grandes sociétés internationales de relations publiques (trois américaines et deux françaises), sachant qu’il ne disposait pas, par ailleurs, de diaspora pouvant lui servir de relais dans la mise en place d’un vaste réseau d’influence ?
Que nous apprend l’étude des Saoudi Cables ou Saoudi Leaks ? Sofia Farhat qui les a traduits et analysés, expose notamment comment s’explique le traitement différencié dans la presse arabe de la retentissante affaire Khashoggi, du nom de ce journaliste saoudien, Jamal Khashoggi, longtemps proche du pouvoir, tombé en dissidence ou en disgrâce depuis 2017 et l’avènement de Mohammed ben Salmane, alias MBS, au statut de prince héritier et dirigeant de fait du pays. Exilé aux Etats-Unis, le journaliste obtient la nationalité américaine et tient une chronique dans le Washington Post. Il est assassiné dans les locaux du consulat d’Arabie saoudite, à Istanbul, le 2 octobre 2018, dans de sordides conditions, dégradant passablement l’image du pays à l’étranger. Si l’affaire fit grand bruit dans le monde occidental, elle eut aussi ses répercussions dans le monde arabe. Ainsi, en Irak, pays dépendant de l’argent saoudien pour sa reconstruction, on ne traita pas l’affaire Khashoggi de la même façon qu’au Liban. La rivalité entre l’Iran et l’Arabie saoudite dans le pays du Cèdre se refléta dans la façon dont les médias locaux couvrirent l’affaire, selon leur proximité ou leurs affinités politiques avec l’Arabie saoudite ou bien avec l’Iran. Comment, de son côté, la presse tunisienne a-t-elle couvert l’événement ?
Quelles sont en France les cibles du lobby saoudien ? Si l’opinion publique lui importe assez peu, les hommes politiques, les décideurs, les acteurs économiques, les faiseurs d’opinion, les élites des communautés musulmanes concentrent en revanche toute son attention. Demain, après avoir racheté Newcastle, l’Arabie saoudite parviendra-t-elle à acheter l’Olympique de Marseille (OM) ?
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Dans un monde incertain et précaire, en manque de repères clairs, il devient difficile de s’orienter dans la pensée et d’agir en…