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Or


Florent Parmentier, Secrétaire général du Cévipof, enseignant à Sciences-Po, chercheur au Centre HEC Paris de Géopolitique, spécialiste de l’Europe centrale et orientale, a publié, avec Juliette Durrieu, La Moldavie à la croisée des mondes, aux éditions Non Lieu.
ContexteLa Transnistrie peut-elle être la prochaine étape de la guerre en Ukraine ?Florent Parmentier explique les raisons de l’inquiétude qui secoue la Moldavie (2,6 millions d’habitants), indépendante depuis 1991, et enclavée entre d’une part la Roumanie, membre de l’Otan (depuis 2004) et de l’Union européenne (depuis 2007), et d’autre part l’Ukraine, aujourd’hui en guerre après avoir été amputée de la Crimée (annexée par la Russie en 2014) et des républiques autoproclamées de Donetsk et Lougansk, dont l’indépendance fut reconnue par la Russie le 21 février 2022, 3 jours avant le déclenchement des hostilités.
Or, au lendemain de son accession à l’indépendance, à la suite de l’implosion de l’Union soviétique, des affrontements opposant Moldaves et Transnistriens ont abouti à un cessez-le-feu conclu en juillet 1992, jamais été remis en cause par les parties, mais qui contraint la Moldavie (capitale Chișinău/Kichinev) à composer avec un territoire séparatiste pro-russe situé dans sa partie orientale. Figurant au nombre des conflits non résolus de l’espace post-soviétique, il passait jusqu’à présent pour celui dont la résolution présentait le moins de difficultés. Les relations entre Moldaves et Transnistriens, que le Dniestr sépare géographiquement, sont en effet nombreuses et dictées par le pragmatisme, notamment parce que de chaque côté du fleuve on retrouve les trois mêmes groupes ethniques moldaves, russes et ukrainiens. La Transnistrie (avec Tiraspol comme « capitale ») est de facto indépendante de la Moldavie, sans être reconnue par aucun Etat de la communauté internationale, pas même par la Russie qui la soutient pourtant, mais qui a fait le choix jusqu’à maintenant de ne pas s’aliéner toute sympathie moldave par une décision unilatérale de reconnaissance. Dans cette zone parfois qualifiée de trou noir de l’Europe, se développe un capitalisme de contrebande.
En vue de la résolution de ce conflit dit gelé, la Moldavie a choisi en 1994 le statut de la neutralité, s’engageant ainsi à ne rejoindre aucune alliance militaire, en l’espèce l’Otan, mais attendant en retour l’évacuation de toutes les troupes qui stationnent sur son territoire, visant ainsi les quelques 1500 militaires russes installés en Transnistrie ainsi que les stocks d’armes datant de l’époque soviétique. La neutralité moldave n’a jamais été remise en question par les gouvernements successifs du pays, même pro-européens. Elle n’applique pas les sanctions décidées par les Américains et les Européens.
En quoi la voie de la neutralité choisie par la Moldavie peut être une piste de réflexion dans le cadre d’une cessation des hostilités et d’un retour à la paix ? En quoi la guerre actuelle pourrait-elle néanmoins rebattre les cartes et fragiliser le précaire équilibre instauré depuis 1992 ? Si la Moldavie, dans une relation de dépendance économique vis-à-vis de la Russie, représente un intérêt stratégique plus limité que l’Ukraine, l’actuel redéploiement en cours des armées russes dans l’est et le sud de l’Ukraine ne signifient pas pour autant l’éloignement de tout danger de conflit ouvert entre Moldavie et Russie au sujet de la Transnistrie. Tout pourrait en effet basculer dans l’éventualité d’une prise d’Odessa par les Russes, après une chute de Mykoalev. Non seulement l’Ukraine serait alors coupée du port d’Odessa, son poumon économique, et de tout accès à la mer Noire après avoir été coupée d’accès à la mer d’Azov, mais un couloir russe pourrait être établi en direction de la Transnistrie, qui constitue l’hinterland d’Odessa située à 60 km de la Moldavie.
Florent Parmentier montre l’importance de l’histoire dans la réflexion géopolitique. L’histoire de la Moldavie nous renvoie à celle de la Bessarabie faisant partie de l’Empire russe, rattachée à la Roumanie au lendemain de la Première guerre mondiale, tandis que la Transnistrie reste dans l’ancien espace russe devenu soviétique, à la suite de la Révolution d’Octobre 1917, et reçoit le statut de République autonome soviétique socialiste moldave (RASSM), rattachée à la République socialiste soviétique d’Ukraine. Bessarabie et RASSM fusionnent ensuite en 1940 pour former la République socialiste soviétique de Moldavie. Comment dans la durée les liens se créent mais se défont aussi ? Comment les identités se forgent, comment la séparation de chaque côté du Dniestr renvoie à une histoire et une mémoire différentes, mais comment aussi la fusion de chacun de ces territoires situés de part et d’autre du fleuve, a éloigné les Moldaves de la Roumanie, par exemple, et fortifié leur désir d’indépendance. L’étude de la Moldavie nous place au cœur des processus de formation et de légitimation identitaires qui ont amené l’ancienne république soviétique à développer sa propre voie sur le chemin de l’indépendance, couplée avec le statut de neutralité, conçue afin de garantir sa sécurité et son intégrité.
À l'oreilleJosette Durrieu et Florent Parmentier, La Moldavie à la croisée des mondes, éditions Non Lieu, 2019
Anne Andlauer, correspondante pour de nombreux médias (Radio France, RFI, RTS, RTBF, Le Figaro, Le Temps, Le Soir), vit en Turquie depuis douze ans, y fait des reportages depuis quinze ans, publie La Turquie d’Erdoğan aux éditions du Rocher.
ContexteDepuis 2003, l’AKP, parti islamo-conservateur, est au pouvoir en Turquie, disposant d’une majorité absolue ou bien relative, contraint de s’allier désormais au parti d’extrême droite, le MHP, pour continuer de gouverner le pays. Deux décennies de gouvernance autorisent-elles, comme le font souvent les médias, à résumer le pays à son dirigeant, Recep Tayyib Erdoğan ? L’homme politique à la tête de son parti et de l’Etat, d’abord comme Premier ministre puis comme président de la République, personnalité clivante, fascinante et inquiétante, adulée ou détestée, ne reflète-t-il d’abord la permanence des difficultés à dépasser le débat passionnel dès qu’il est question de la Turquie ? D’où provient en grande partie la méconnaissance du pays.
Anne Andlauer nous invite à dépasser les clichés et les excès dans l’enquête approfondie qu’elle ne cesse de mener dans ce pays où elle vit depuis 2010 et travaille en qualité de correspondante permanente de nombreux médias. Pays de paradoxes et de contradictions, la Turquie ne se résume pas à sa religion majoritaire, l’islam ; il ne se réduit pas à ce que dit et fait son dirigeant ; quant à son avenir, il n’est pas tout entier contenu dans son passé.
En 20 ans, le pays a connu de considérables évolutions. L’accession au statut d’Etat candidat à l’entrée dans l’Union européenne et l’ouverture des négociations d’adhésion ont permis des avancées démocratiques considérables, inédites depuis la fondation de la République en 1923 : l’armée renvoyée dans ses casernes, levée des tabous dont celui de 1915, l’ouverture de négociations avec les Kurdes et le dirigeant emprisonné du Parti des travailleurs du Kurdistan, PKK. Parallèlement le pays a connu une période de stabilité et prospérité économique sans précédent. Le putsch raté du 16 juillet 2016 qui fit officiellement 290 morts et 1440 blessés, fut suivi de purges dans l’armée, la police, la justice, l’éducation et l’enseignement supérieur, la répression gagnant progressivement tous les secteurs de la société civile et de l’économie, même si le recul de la démocratie, l’évolution autocratique du régime et la rupture des négociations avec les Kurdes, avaient débuté bien avant le putsch. La dérive autoritaire d’Erdoğan s’est accompagnée de réformes constitutionnelles renforçant son pouvoir. Le Parti démocratique des peuples HDP (dont la percée électorale a fait perdre au dirigeant turc sa majorité absolue au Parlement, et dont le dirigeant Salahattin Demirtaş et nombre d’autres élus sont emprisonnés) est sous la menace d’une interdiction à l’approche des prochaines élections présidentielles et législatives qui doivent avoir lieu en même temps en 2023.
Outre l’emprisonnement d’opposants politiques et de quelques-unes des grandes figures de la société civile (Osman Kavala pour ne citer que lui), la modification de la loi électorale suffira-t-elle à assurer un nouveau succès électoral au président Erdoğan, candidat à sa succession ? Le lien spécial qu’il s’est toujours vanté d’entretenir avec les électeurs le présentant comme « leader invincible » s’est-il érodé, usé par sa longévité au pouvoir ? Face à lui se dresse en tout cas une opposition qui s’est unie depuis 2017. Et si le Parti républicain du peuple, le CHP fondé en 1923 par Mustafa Kemal Atatürk, a remporté entre autres les mairies d’Istanbul et d’Ankara, c’est grâce à la réalisation d’une alliance des oppositions entre notamment le CHP et le Bon Parti, parti ultranationaliste et laïc issu d’une scission avec le MHP, parti d’extrême droite, et grâce d’autre part au fait que le parti HDP n’a pas présenté de candidat. Le dirigeant turc qui s’est mué en autocrate et qui avait fondé une partie de sa légitimité sur sa capacité à élever le niveau de vie de ses concitoyens, n’est plus désormais en mesure de tenir sa promesse de prospérité, laquelle décline depuis 2010. La situation économique au bord du gouffre, la chute brutale de la livre turque, la paupérisation croissante d’une partie de la population sont de plus en plus perçues comme liées à la dérive autocratique du président. Et le retour de la démocratie est de plus en plus perçue comme une condition de l’amélioration de la situation économique et la stabilité.
Ainsi, à l’approche des élections et du centenaire de la République, le président Erdoğan paraît plus fragile et l’opposition mieux mobilisée que jamais. Pourtant, souligne Anne Andlauer, la véritable inconnue de ce scrutin à venir pourrait bien résider dans ce que fera la jeunesse qui n’a connu qu’Erdoğan au pouvoir. Ira-t-elle voter et pour qui ? Jusqu’à présent la société turque, toutes appartenances politiques confondues, est très attachée au bon déroulement du processus électoral et le taux de participation aux scrutins atteint les 90%. L’abstention tentera-t-elle cette fois les jeunes générations, sachant qu’elles connaissent un taux de chômage de 25% et que l’âge médian de la population est de 33 ans. Le fait est que l’AKP et le CHP ont du mal à attirer dans leur giron l’électorat jeune.
Les succès ou revers de la politique étrangère de la Turquie, membre de l’OTAN depuis 70 ans, auront-ils une influence sur l’issue du scrutin ? Au-delà des nombreuses fluctuations auxquelles elle fut sujette durant ces 20 dernières années, il est incontestable que le centenaire de la fondation de la République demeure un fil rouge pour comprendre à travers ces hésitations et oscillations sous Erdoğan le rôle que la Turquie entend jouer dans son environnement régional et international. Néo-ottomanisme et nostalgie d’empire ? Puissance géopolitique régionale passant de la diplomatie du zéro conflit avec ses voisins à la guerre sur plusieurs fronts, en Syrie, en Lybie, au Karabagh ? Puissance maritime avec un rôle accru en Méditerranée ou puissance continentale eurasienne ? Membre de l’Otan et alliée de la Russie ? Tropisme anti-occidental ou pro-européen ? La position de la Turquie dans le conflit qui oppose la Russie et l’Ukraine est à cet égard particulièrement intéressante.
Si la Turquie a fermement condamné l’agression de la Russie contre l’Ukraine, elle n’applique pas le régime des sanctions imposées à la Russie par les États-Unis et l’Union européenne. Elle a des relations très étroites avec l’Ukraine dont elle a besoin pour fabriquer et coproduire ses très efficaces drones Bayraktar TB2, dont Kiev s’est d’ailleurs équipée et fait bon usage. Mais Ankara a également des relations très étroites avec Moscou dont elle est dépendante pour ses fournitures en gaz et en blé, mais aussi dans le cadre du conflit syrien, où la sécurisation de sa présence ainsi que ses opérations militaires, notamment contre les Kurdes dans le nord, sont totalement soumises au bon vouloir de la Russie. Ne pouvant renoncer ni à l’Ukraine ni à la Russie, la Turquie essaie de transformer cette position en avantage en sa faveur en proposant ses services en tant que puissance médiatrice. Elle a de fait obtenu l’accord des deux parties pour l’ouverture de négociations à Istanbul. Un succès diplomatique de la Turquie la légitimerait sur la scène internationale en tant qu’acteur de la paix et puissance géopolitique incontournable. Sur le plan intérieur, quel impact aurait ce succès sur un pouvoir qui apparaît de plus en plus en mode défensif, usé et répressif, refusant l’émergence de toute alternative ? La reconnaissance internationale de la place et du rôle de puissance géopolitique de la Turquie, profitera-t-elle suffisamment au dirigeant turc afin de lui permettre de remporter les échéances électorales de 2023 ? Quelles seraient les conséquences d’un échec diplomatique ?
À l'oreilleAnne Andlauer, La Turquie d’Erdoğan, éditions du Rocher, 2022
Anne Andlauer, correspondante pour de nombreux médias (Radio France, RFI, RTS, RTBF, Le Figaro, Le Temps, Le Soir), vit en Turquie depuis douze ans, y fait des reportages depuis quinze ans, publie La Turquie d’Erdoğan aux éditions du Rocher.
Depuis 2003, l’AKP, parti islamo-conservateur, est au pouvoir en Turquie, disposant d’une majorité absolue ou bien relative, contraint de s’allier désormais au parti d’extrême droite, le MHP, pour continuer de gouverner le pays. Deux décennies de gouvernance autorisent-elles, comme le font souvent les médias, à résumer le pays à son dirigeant, Recep Tayyib Erdoğan ? L’homme politique à la tête de son parti et de l’Etat, d’abord comme Premier ministre puis comme président de la République, personnalité clivante, fascinante et inquiétante, adulée ou détestée, ne reflète-t-il d’abord la permanence des difficultés à dépasser le débat passionnel dès qu’il est question de la Turquie ? D’où provient en grande partie la méconnaissance du pays.
Anne Andlauer nous invite à dépasser les clichés et les excès dans l’enquête approfondie qu’elle ne cesse de mener dans ce pays où elle vit depuis 2010 et travaille en qualité de correspondante permanente de nombreux médias. Pays de paradoxes et de contradictions, la Turquie ne se résume pas à sa religion majoritaire, l’islam ; il ne se réduit pas à ce que dit et fait son dirigeant ; quant à son avenir, il n’est pas tout entier contenu dans son passé.
En 20 ans, le pays a connu de considérables évolutions. L’accession au statut d’Etat candidat à l’entrée dans l’Union européenne et l’ouverture des négociations d’adhésion ont permis des avancées démocratiques considérables, inédites depuis la fondation de la République en 1923 : l’armée renvoyée dans ses casernes, levée des tabous dont celui de 1915, l’ouverture de négociations avec les Kurdes et le dirigeant emprisonné du Parti des travailleurs du Kurdistan, PKK. Parallèlement le pays a connu une période de stabilité et prospérité économique sans précédent. Le putsch raté du 16 juillet 2016 qui fit officiellement 290 morts et 1440 blessés, fut suivi de purges dans l’armée, la police, la justice, l’éducation et l’enseignement supérieur, la répression gagnant progressivement tous les secteurs de la société civile et de l’économie, même si le recul de la démocratie, l’évolution autocratique du régime et la rupture des négociations avec les Kurdes, avaient débuté bien avant le putsch. La dérive autoritaire d’Erdoğan s’est accompagnée de réformes constitutionnelles renforçant son pouvoir. Le Parti démocratique des peuples HDP (dont la percée électorale a fait perdre au dirigeant turc sa majorité absolue au Parlement, et dont le dirigeant Salahattin Demirtaş et nombre d’autres élus sont emprisonnés) est sous la menace d’une interdiction à l’approche des prochaines élections présidentielles et législatives qui doivent avoir lieu en même temps en 2023.
Outre l’emprisonnement d’opposants politiques et de quelques-unes des grandes figures de la société civile (Osman Kavala pour ne citer que lui), la modification de la loi électorale suffira-t-elle à assurer un nouveau succès électoral au président Erdoğan, candidat à sa succession ? Le lien spécial qu’il s’est toujours vanté d’entretenir avec les électeurs le présentant comme « leader invincible » s’est-il érodé, usé par sa longévité au pouvoir ? Face à lui se dresse en tout cas une opposition qui s’est unie depuis 2017. Et si le Parti républicain du peuple, le CHP fondé en 1923 par Mustafa Kemal Atatürk, a remporté entre autres les mairies d’Istanbul et d’Ankara, c’est grâce à la réalisation d’une alliance des oppositions entre notamment le CHP et le Bon Parti, parti ultranationaliste et laïc issu d’une scission avec le MHP, parti d’extrême droite, et grâce d’autre part au fait que le parti HDP n’a pas présenté de candidat. Le dirigeant turc qui s’est mué en autocrate et qui avait fondé une partie de sa légitimité sur sa capacité à élever le niveau de vie de ses concitoyens, n’est plus désormais en mesure de tenir sa promesse de prospérité, laquelle décline depuis 2010. La situation économique au bord du gouffre, la chute brutale de la livre turque, la paupérisation croissante d’une partie de la population sont de plus en plus perçues comme liées à la dérive autocratique du président. Et le retour de la démocratie est de plus en plus perçue comme une condition de l’amélioration de la situation économique et la stabilité.
Ainsi, à l’approche des élections et du centenaire de la République, le président Erdoğan paraît plus fragile et l’opposition mieux mobilisée que jamais. Pourtant, souligne Anne Andlauer, la véritable inconnue de ce scrutin à venir pourrait bien résider dans ce que fera la jeunesse qui n’a connu qu’Erdoğan au pouvoir. Ira-t-elle voter et pour qui ? Jusqu’à présent la société turque, toutes appartenances politiques confondues, est très attachée au bon déroulement du processus électoral et le taux de participation aux scrutins atteint les 90%. L’abstention tentera-t-elle cette fois les jeunes générations, sachant qu’elles connaissent un taux de chômage de 25% et que l’âge médian de la population est de 33 ans. Le fait est que l’AKP et le CHP ont du mal à attirer dans leur giron l’électorat jeune.
Les succès ou revers de la politique étrangère de la Turquie, membre de l’OTAN depuis 70 ans, auront-ils une influence sur l’issue du scrutin ? Au-delà des nombreuses fluctuations auxquelles elle fut sujette durant ces 20 dernières années, il est incontestable que le centenaire de la fondation de la République demeure un fil rouge pour comprendre à travers ces hésitations et oscillations sous Erdoğan le rôle que la Turquie entend jouer dans son environnement régional et international. Néo-ottomanisme et nostalgie d’empire ? Puissance géopolitique régionale passant de la diplomatie du zéro conflit avec ses voisins à la guerre sur plusieurs fronts, en Syrie, en Lybie, au Karabagh ? Puissance maritime avec un rôle accru en Méditerranée ou puissance continentale eurasienne ? Membre de l’Otan et alliée de la Russie ? Tropisme anti-occidental ou pro-européen ? La position de la Turquie dans le conflit qui oppose la Russie et l’Ukraine est à cet égard particulièrement intéressante.
Si la Turquie a fermement condamné l’agression de la Russie contre l’Ukraine, elle n’applique pas le régime des sanctions imposées à la Russie par les États-Unis et l’Union européenne. Elle a des relations très étroites avec l’Ukraine dont elle a besoin pour fabriquer et coproduire ses très efficaces drones Bayraktar TB2, dont Kiev s’est d’ailleurs équipée et fait bon usage. Mais Ankara a également des relations très étroites avec Moscou dont elle est dépendante pour ses fournitures en gaz et en blé, mais aussi dans le cadre du conflit syrien, où la sécurisation de sa présence ainsi que ses opérations militaires, notamment contre les Kurdes dans le nord, sont totalement soumises au bon vouloir de la Russie. Ne pouvant renoncer ni à l’Ukraine ni à la Russie, la Turquie essaie de transformer cette position en avantage en sa faveur en proposant ses services en tant que puissance médiatrice. Elle a de fait obtenu l’accord des deux parties pour l’ouverture de négociations à Istanbul. Un succès diplomatique de la Turquie la légitimerait sur la scène internationale en tant qu’acteur de la paix et puissance géopolitique incontournable. Sur le plan intérieur, quel impact aurait ce succès sur un pouvoir qui apparaît de plus en plus en mode défensif, usé et répressif, refusant l’émergence de toute alternative ? La reconnaissance internationale de la place et du rôle de puissance géopolitique de la Turquie, profitera-t-elle suffisamment au dirigeant turc afin de lui permettre de remporter les échéances électorales de 2023 ? Quelles seraient les conséquences d’un échec diplomatique ?
Anne Andlauer, La Turquie d’Erdoğan, éditions du Rocher, 2022
Vladimir Fédorovski, influent diplomate sous Gorbatchev, porte-parole de la perestroïka, l’écrivain désormais français, de mère russe et de père ukrainien, publie L’Ukraine. Les faces cachées aux éditions Balland.
ContexteAncien diplomate, Vladimir Fédorovski a fait partie de l’équipe de Gorbatchev ayant négocié la fin de la Guerre froide. Il observe avec consternation et horreur que tout le sens de sa vie diplomatique en tant que fossoyeur de la Guerre froide a été anéanti ! Qui plus est, ce gâchis diplomatique pourrait bien nous conduire à la troisième guerre mondiale, dit-il. Une occasion unique a été manquée de construire un vrai partenariat avec la Russie au sortir de la Guerre froide et de réorganiser un espace de paix et de sécurité de l’Atlantique à l’Oural. Les torts sont partagés de part et d’autre, convient-il, mais la plus grande erreur de l’Occident depuis Jésus Christ, c’est de ne pas avoir saisi cette chance historique d’arrimer la Russie au monde libre, et celle de l’Europe, en particulier, est, à ses yeux, d’avoir contribué, consciemment ou non, au projet américain qui visait en réalité non pas tant à la destruction du communisme qu’à l’affaiblissement de la Russie.
La guerre en Ukraine est en train de consommer définitivement une rupture civilisationnelle entre l’Occident et la Russie. Les sanctions ne porteront les effets escomptés par les Européens et les Américains, car les Russes en souffriront certes, mais bien moins que ce qu’ils ont connu sous Eltsine lorsque l’inflation atteignait les 2500%, rappelle Vladimir Fédorovski. En revanche, les Européens vont connaître de graves détériorations de leurs conditions de vie avec la flambée du prix des hydrocarbures, l’inflation du cours des matières premières en général, un nouveau choc pétrolier, une insécurité alimentaire à l’échelle de la planète : ils seront dans cette histoire « les dindons de la farce », dit-il. On n’avait encore jamais atteint de tels excès de langage, une telle hystérie, dans les relations avec la Russie : vouloir mettre à genou la Russie ! La traiter comme un paria ! Ne plus écouter Tchaïkovski, ne plus lire Tolstoï et Dostoïevski ! Tant pis pour l’Occident, les Russes continueront de lire leur littérature et de jouer ou écouter les œuvres des leurs compositeurs russes ou russo-ukrainiens. Non seulement dans leur grande majorité, ils continueront de soutenir Poutine, mais ils se tourneront vers l’Asie, construiront une alliance avec la Chine, tournant le dos à une Europe sous influence américaine qui les a rejetés, ostracisés, une Europe condamnée, qui s’islamise, qui déclinera.
La Chine ne souhaite-t-elle pas aussi l’affaiblissement de la Russie ? Serait-elle vraiment bénéficiaire du conflit en cours ? Pour le diplomate et écrivain, Vladimir Fédorovski c’est un effet de la propagande américaine que de croire que la Chine souhaite l’affaiblissement de la Russie, qu’elle prendra de plus en plus ses distances vis-à-vis de son partenaire russe, ou encore qu’il n’y aurait qu’un mariage de convenance entre les deux pays. Unis dans un front anti-occidental, les deux pays veulent ou peuvent incarner un autre versant de la mondialisation : avec l’Inde, avec le Brésil, avec des États d’Afrique. De même, c’est une vue de l’esprit que d’imaginer les oligarques se retourner contre Poutine ou que Poutine, c’est fini, car il s’est engagé dans la guerre de trop !
Vladimir Poutine, voilà un dirigeant qu’il a connu, et sur lequel il a beaucoup écrit. Parmi les différentes faces du leader russe, si on parle souvent de l’espion du KGB, on oublie celle de l’enfant meurtri qui a grandi dans les rues de Leningrad, ville alors tenue par la pègre dont il a intégré les règles : ne jamais pardonner à ceux qui les transgressent. On oublie aussi qu’il est un excellent judoka, sportif tacticien sachant se servir de la force de son adversaire pour le déstabiliser et le mettre à terre. Enfin, son ascension politique révèle le pragmatisme d’un homme politique blessé qui, choisi d’abord comme marionnette pour succéder à Eltsine, deviendra le marionnettiste, celui qui tire toutes les ficelles et auquel les oligarques feront allégeance. Enfin, l’homme a choisi l’ancrage historique dans lequel il veut inscrire son action, avec un droit d’inventaire, retenant Staline plutôt que Lénine, détestant Gorbatchev et Khroutchev pour leur faiblesse, renouant plus sûrement avec la figure fantasmée du Tsar dont la mission est de restaurer la grandeur perdue de la Russie impériale.
Est-il trop tard pour renouer le dialogue avec la Russie ? Non, estime Vladimir Fédorovski qui se réjouit de la détermination du président Macron dans sa volonté de travailler à la désescalade et qui, dans cette perspective, a appelé 18 fois le président Poutine. Pour quel résultat ? Un corridor humanitaire à Marioupol sous protection de la Croix-Rouge internationale sans cesse reporté, les civils fuyant par leurs propres moyens dès qu’une possibilité s’offre à eux ? C’est à Istanbul que les négociations s’engagent sous l’égide du président Erdoğan, avec quelques avancées apparemment puisque le président Zelinsky aurait accepté une neutralité de l’Ukraine sous réserve de véritables garanties internationales, la signature du mémorandum de Budapest en 1994 n’ayant pas protégé l’Ukraine d’une remise en cause de son intégrité territoriale par la Russie. Sous l’impulsion de Volodymyr Zelinsky, l’Europe n’est-elle pas en train de repenser son architecture de sécurité ? Vladimir Fédorovski veut arrêter la guerre, en tant que combattant de la paix, lui dont le père ukrainien est un héros de la Grande Guerre patriotique. Pour cela, il faut se placer dans une perspective de gagnant/gagnant, en prenant en compte l’équilibre des intérêts. Mais encore ? Quels intérêts ? Sont-ils fixés de toute éternité ? Par qui et sur quelles bases ? Négocier, n’est-ce pas participer à la définition et l’élaboration d’intérêts mutuels et respectifs des humains et des peuples habitant l’espace de paix durable à construire ?
À l'oreilleMax Izambard, chargé de coopération internationale, a vécu plusieurs années en Ouganda, où il situe l’action de son premier roman, Marchands de mort subite, un polar géopolitique, paru en 2021 aux éditions du Rouergue.
ContexteEt si le polar ne se contentait pas d’ausculter le corps malade de la société, ni même seulement de sonder les âmes, mais explorait aussi le vaste monde, nous invitant à décrypter la réalité géopolitique d’un monde globalisé en perpétuel mouvement ? Partons donc à l’aventure avec le polar géopolitique, loin des préjugés, et à rebours des stéréotypes et lieux communs dont est souvent accusé le genre.
Pour cette deuxième émission consacrée au polar géopolitique, cap sur l’Afrique des Grands Lacs. Max Izambard nous transporte en Ouganda, dans une passionnante enquête sur les minerais du sang qui tient le lecteur en haleine de la première à la dernière page. Il nous fait découvrir un pays et sa jeunesse affamée de justice : 80% de la population a moins de 35 ans et n’a connu pour chef d’État que Yoweri Musevini, à la tête du pays depuis 1986.
En novembre 2020, en pleine campagne présidentielle, 54 personnes ont trouvé la mort dans la répression d’un mouvement de révolte déclenché par l’arrestation du principal candidat de l’opposition, l’ancien chanteur Bobi Wine. Ce dernier est devenu l’icône d’une grande partie de la jeunesse urbaine et populaire de Kampala, la capitale de l’Ouganda. La réélection de l’inamovible président Musevini, qui briguant un sixième mandat fut élu avec 59% des voix, en janvier 2021, fut qualifiée de mascarade par l’opposition. Le régime ne cesse de se militariser et durcir, les militaires occupant une place de plus en plus importante dans l’appareil politique et technocratique du pays. Formés par des militaires français, ils sont par exemple déployés pour protéger les sites pétroliers, depuis la découverte de gisements en 2006. Les projets pétroliers de Total, notamment l’oléoduc Eacop, soutenus par la France, sont contestés par des paysans expropriés de leurs terre, menacés s’ils résistent, non indemnisés ou très peu. Les compensations financières sont sous-évaluées et les irrégularités des procédures d’expropriation multiples. Des militants environnementaux soucieux de préserver les parcs naturels et leur faune accusent en outre la multinationale de faire peu de cas de son devoir de vigilance.
Être journaliste en Ouganda, c’est risquer sa peau. Les sujets tabous ne manquent pas : pétrole, trafics d’or, exploitation des ressources naturelles de l’est de la RDC et captation des richesses, corruption, dans un contexte économique dégradé, renforcé par la crise sanitaire et les attentats, arrestations arbitraires, centres de détention illégaux supervisés par l’Internal Secret Organisation, lieux de torture, etc. Anne Marlot, journaliste prometteuse et farouchement indépendante, figure centrale du polar de Max Izambard disparaît, alors qu’elle est partie en reportage dans l’est de la République démocratique du Congo. Quelle vérité dérangeante cherchait-elle à faire émerger ? Dans quelle enquête à haut risque s’est-elle engagée, alors que le pays est secoué par une insurrection étudiante et que Kampala est mis à feu et à sang ? Quelle est cette jeune génération qui se lève face à un pouvoir aux abois ?
À l'oreilleET
En plateau
Iegor Gran, écrivain, auteur phare des éditions P. O. L., fils d’Andreï Siniavski, grande figure du monde intellectuel russe et soviétique, a publié en 2022 Le journal d’Alix et en 2020 Les services compétents. Il a également rédigé la préface d’André-la-Poisse, un conte fantastique écrit par son père, et réédité en 2021 aux éditions du Typhon.
Contexte
Quand on demande à Iegor Gran s’il prenait au sérieux les menaces et ultimatums de Poutine amassant ses troupes militaires sur les frontières nord, est et sud de l’Ukraine, il répond qu’il les a d’autant plus pris au sérieux que les États-Unis et les Européens n’ont cessé, durant des années, de conforter la vision de Poutine d’un Occident mou du genou, ne respectant pas les lignes rouges qu’il proclamait, abandonnant ses alliés sur le terrain, ayant peur de faire la guerre, incapable de la gagner, prêt à renier ses principes et capituler pour éviter de se battre, un Occident dépravé et décadent, aux mœurs dissolues, ayant tourné le dos à la religion et autorisant le mariage pour tous !
Depuis des années, Poutine a constaté les signes de la faiblesse occidentale : faibles réactions face aux empoisonnements de ses opposants (ou morts dans des circonstances douteuses) à l’étranger, émotions vite retombées, annexion éclair de la Crimée en 2014, suivant celle de 20% du territoire de la Géorgie à la suite de la guerre de 2008, renoncement à l’action après l’usage d’armes chimiques en Syrie, etc. Conséquence : Poutine a fait monter les enchères. Ce que l’Europe et les Etats-Unis présentent à leurs opinions publiques respectives comme « un dialogue exigeant » face à Poutine est perçu au Kremlin comme une pleutrerie occidentale, souligne Iegor Gran. Cette dernière a conduit à relativiser et minimiser dans l’analyse stratégique à la fois les expériences de guerre du dirigeant russe comme indicateurs de ses capacités destructrices – à Grozny (guerres de Tchétchénie) ou en Syrie (les bombardements d’Alep) – , ainsi que l’ampleur de ses capacités de nuisance dans divers foyers de crise internationale ou dans les conflits gelés, ou non, selon le bon vouloir de Moscou.
Qu’est-ce qui, dans ces conditions, peut arrêter Vladimir Poutine dans sa soif militaire et l’empêcher d’en vouloir toujours davantage ? Peut-on raisonnablement se contenter d’espérer que ses difficultés sur le terrain opérationnel (révélant notamment l’ampleur de la corruption du régime où les détournements de fonds touchent aussi les armées, leurs équipements, la logistique, le ravitaillement en carburants et vivres, ainsi que l’ensemble du complexe militaro-industriel russe), lui fassent revoir à la baisse ses buts de guerre ? Qu’il renonce en fin de compte à « la démilitarisation, la dénazification, la libération » de l’Ukraine et se satisfasse de la totalité de la province du Donbass et de la Crimée ? Pourquoi alors la Moldavie se sent-elle en danger ? Et pourquoi la Pologne et les Etats Baltes, pourtant tous quatre membres de l’OTAN, se sentent-ils aussi menacés dans leur sécurité ? Les sanctions internationales, l’accueil de réfugiés ukrainiens, les livraisons d’armes uniquement défensives sont-elles suffisantes pour renverser le rapport de forces et faire comprendre au dirigeant russe qu’il est désormais sur le point d’être en sa défaveur ? Comment répondre adéquatement à la menace de l’usage du nucléaire tactique ?
En Russie, comment la rhétorique guerrière, la propagande, la réécriture de l’histoire, la soif militaire s’inscrivent-elles dans une soif de revanche reposant sur un narratif selon lequel la fin de l’URSS serait la plus grande catastrophe géopolitique de l’histoire du XXème siècle ayant permis à l’Occident d’humilier la Russie ? Est-ce le cas ? Dans quelle mesure cette représentation du monde manifesterait-elle plutôt un complexe d’infériorité ?
Comment progressivement les espaces de libertés (civiles, politiques, de presse et d’information) se sont refermés, en Russie, durant les trente dernières années, depuis la fin de la Guerre froide ? Qu’est-ce qui différencie néanmoins la société d’aujourd’hui de celle de temps de l’homo soviéticus, à commencer par les moyens aujourd’hui disponibles afin de contourner la censure et s’informer chez soi davantage grâce à internet ? Comment analyser le fait qu’une majorité de Russes, environ 50%, soutient la guerre de Poutine contre l’Ukraine, ou du moins le disent ? Par crainte de la répression ? par apathie ? par conviction ? La majorité des Russes partage-t-elle la vision messianique de son dirigeant, pensant que la Russie est investie d’une mission historique et qu’il lui incombe par conséquent de restaurer, par la force, si besoin, la grandeur perdue de la Russie, trahie par une partie de ses élites trop occidentalisées ? D’où la forte nostalgie impériale et la tentative en cours de restaurer une hégémonie régionale.
En outre, précise Iegor Gran, il importe de prendre en considération ce que représente l’Ukraine aux yeux du régime autocratique de Poutine : un danger, la crainte d’une contamination possible en Russie de la Révolution de la dignité par laquelle la société ukrainienne a fait le choix de tourner le dos à la Russie, à la corruption (et notamment l’achat de ses dirigeants, oligarques et députés par le pouvoir russe), préférant l’indépendance, la démocratie et la construction d’un Etat de droit. D’où la décision de Poutine de punir l’Ukraine, de la piller, de s’emparer de ses richesses, d’en faire une province russe. Or, c’est précisément ce refus d’une domination russe tout comme la décision de défendre leur choix de société progressivement mis en œuvre, qui motivent la très forte résistance des Ukrainiens, de son armée et de sa population civile, refusant de subir le sort des républiques autoproclamées de Louhansk et Donetsk depuis 2014 et 2015. Une résistance héroïque et efficiente que personne n’avait anticipée : ni la Russie, ni les États-Unis ni l’Union européenne. Ni les uns ni les autres n’avaient non plus imaginé qu’une telle résistance forcerait l’admiration des opinions publiques européennes, s’inscrivant d’ores et déjà dans l’histoire comme une nouvelle référence emblématique, un symbole vivant de la lutte pour la liberté émancipatrice et la démocratie.
Pour mémoire, Iegor Gran né à Moscou, avait neuf mois quand son père, Andreï Siniavski fut arrêté par le KGB, après six longues années d’enquête et de traque afin de découvrir qui se cache derrière le pseudonyme d’AbramTertz, l’écrivain ayant osé défier le pouvoir soviétique et publier en 1959, de l’autre côté du rideau de fer (en l’occurrence, en France, dans la revue Esprit dirigée alors par Jean-Marie Domenach), un article remettant en cause le réalisme socialiste comme cadre unique et imposé de la production artistique et littéraire en Union soviétique. Lequel Abram Tertz avait récidivé quelque temps plus tard en publiant cette fois un récit court relevant du réalisme fantastique.
Son procès, en 1966, se tînt en même temps que celui de son ami l’écrivain Youli Daniel qui lui aussi avait publié sous pseudonyme des textes dans la revue Esprit. Procès retentissant. Andreï Siniavski fut condamné à 7 ans de camp, libéré un peu avant terme, en 1971, grâce notamment à une forte mobilisation de l’opinion publique internationale, et prié de quitter l’Union soviétique deux ans plus tard. Le procès acte la fin du dégel, le refroidissement brejnévien et l’acte de naissance de la dissidence en Union soviétique, même si Andreï Siniavski n’avait avec le régime que des divergences d’ordre esthétique, selon ses propres mots.
À l'oreilleET
Agnès Chablat-Beylot présente le Centre des Archives diplomatiques de Nantes (CADN). De création récente (1967), le Centre aménagé dans un premier temps pour répondre à un besoin de conservation et dépôt annexe, « est devenu au fil des années un service d’archives de plein exercice, dont les compétences s’exercent sur les archives diplomatiques rapatriées de l’étranger ». Relevant de la direction des Archives du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, il conserve les archives du réseau diplomatique français de la fin du XVIème siècle à nos jours (ambassades et légations, consulats, services culturels et de coopération) ainsi que les archives des protectorats français en Tunisie et au Maroc, et du mandat français en Syrie et au Liban. Ses fonds sont mis à disposition du public dans la salle de lecture du CADN.
Quels sont les types de documents conservés ? La correspondance diplomatique, qui a évolué dans sa forme au cours des siècles, y tient une place considérable (dépêches et télégrammes), mais il existe aussi bien d’autres types de documents écrits ou figurés conservés (tels que cartes, plans, registres de passeport ou d’immatriculation, photographies, etc.). Ensemble, ils témoignent de la constitution et de l’expansion du réseau diplomatique français à l’étranger. Ils attestent également des jeux de puissance, précise Michel Catala soulignant l’importance de ces archives pour qui veut étudier la politique extérieure de la France.
S’agissant des archives relatives à la France et au monde méditerranéen, Agnès Chablat-Beylot appelle notre attention sur la particularité de ce corpus : son ancienneté tout d’abord à l’image du réseau diplomatique français dans cette région du monde, sa diversité ensuite (archives des postes, des protectorats et du mandat) et sa richesse enfin puisque que ces fonds sont parmi les plus importants conservés par le CADN. Michel Catala souligne que ce corpus d’archives ancien, divers, considérable, atteste de l’enjeu méditerranéen pour la France. Il relève à cet égard l’importance des questions migratoires : la grande diversité de ses formes, l’omniprésence du fait migratoire dans l’histoire des sociétés méditerranéennes, l’intensité des liens tissés avec les espaces limitrophes repoussant pour ainsi dire les frontières du pourtour méditerranéen. La richesse des archives permet de penser les mobilités en termes de trajectoires collectives mais aussi individuelles.
L’ensemble du corpus fait ainsi revivre des moments de l’histoire méditerranéenne de la France en mesure d’apporter des éclairages originaux sur les jeux de puissance, les circulations, les échanges et les coopérations. Citons par exemple certaines archives concernant Salonique (1916) et le cimetière de Zeitenlick, lieu de mémoire du front d’Orient, celles relatives à la diplomatie culturelle d’influence de la France en Méditerranée, au tournant des XIXème et XXème siècles, grâce notamment au développement des établissements d’enseignement religieux et au réseau des écoles françaises à l’étranger, ou bien encore celles relevant de la politique arabe de la France, après 1956, en Afrique du Nord, en Egypte, au Liban, et notamment le télégramme de Louis Delamarre, ambassadeur de la France au Liban (assassiné au volant de son véhicule près d’un barrage de l’armée syrienne à Beyrouth, le 4 septembre 1981), rendant compte au ministère de son entrevue en toute discrétion avec Yasser Arafat, le 21 avril 1980.
À l'oreilleLa France et le monde méditerranéen. Cinq siècles d’histoire vu par les Archives diplomatiques, ouvrage conçu et réalisé par le Centre des Archives diplomatiques de Nantes, avec ses partenaires universitaires dont Michel Catala, sous la direction d’Agnès Chablat-Beylot, Chef du CADN, Collection Histoire, éditions Autrement, 2022. Préface Jean-Yves Le Drian. Avant-propos Hélène Carrère d’Encausse.
Luba Jurgenson, Vice-présidente de l’association Mémorial-France, écrivain, professeur de littérature russe à Sorbonne-Université au département des études slaves, directrice du Centre de recherche Eur’Orbem (cultures et sociétés d’Europe orientale, balkanique et médiane).
ContexteIl y a 30 ans, le 8 décembre 1991, les trois présidents russe (Boris Eltsine), biélorusse (Stanislaw Chouchkievitch) et ukrainien (Léonid Kravtchouk) cosignaient l’accord de Belojev, premier acte juridique marquant la dissolution de l’Union soviétique, un Etat fédéral composé de quinze républiques socialistes soviétiques. Le communiqué publié à l’issue de leur rencontre se terminait en ces termes : « L’Union des républiques socialistes soviétiques a cessé d’exister en tant que réalité géopolitique et en tant que sujet de droit international ». A cette date, la plupart des républiques fédérées ont déjà proclamé leur indépendance, à l’issue d’un referendum où le oui à l’indépendance, chaque fois, l’a massivement remporté, en 1990 et en 1991. Le Kazakhstan sera le dernier à proclamer son indépendance le 16 décembre 1991.
L’accord de Belojev, acte de décès de l’Union soviétique, ne fait qu’entériner l’implosion de cette dernière. Il est signé dans une résidence officielle située à l’ouest de la Biélorussie, en plein cœur de la forêt de Belojev, forêt qui fut historiquement un lieu de violences dont elle garde les traces, précise Luba Jurgenson, spécialiste des violences, de la mémoire de ces violences et de la littérature de témoignage. Il clôt la période ouverte avec l’arrivée de Gorbatchev au pouvoir qui lança, avec son équipe, à la fin des années 1980, une politique de réformes, résumée par les termes de perestroïka et de glasnost. Quelles que soient les considérations sur la possibilité ou non de réformer de l’intérieur l’Union soviétique, le fait est que ces réformes ouvrèrent un espace de liberté dans lequel la société civile va se former et s’organiser afin de sortir du mensonge de la propagande d’Etat, de briser bien des tabous notamment celui relatif au nombre de victimes de la répression politique, non seulement sous Staline mais jusqu’à Brejnev. Rappelé, à la fin de l’année 1986, par Gorbatchev, de son exil intérieur auquel le pouvoir l’avait condamné, l’académicien et dissident Andreï Sakharov fonde l’association Memorial-Moscou, en 1987, qui mènera de front, et dans le respect de la légalité, le combat pour la mémoire des victimes de la répression ainsi que le combat pour les droits humains. L’ONG Mémorial International lui succédera en 1992, ayant pour objet l’étude des répressions politiques en URSS, dans la Russie actuelle et les pays de l’ex-URSS et de l’ancien bloc de l’Est. Elle promeut aussi la réhabilitation morale et juridique des personnes soumises aux répressions politiques. Mémorial-France est fondé en 2020 afin de soutenir l’ONG, visée à Moscou par un arsenal législatif répressif faisant de ses membres des agents de l’étranger, et qui sera dissoute le 28 décembre 2021.
Vice-présidente de Mémorial France, Luba Jurgenson explique comment, de façon horizontale, la société civile se met en quête de vérité et déconstruit les mensonges d’Etat. On découvre alors qu’une personne sur six a été victime de purges, d’exécutions, de déportation, d’exil, de relégation, de détention arbitraire, des famines, de mort en détention dans les camps soviétiques du Goulag ou de la Kolyma, etc. Le silence entretenu sur l’ampleur de la répression politique dans l’espace soviétique, sans compter la répression dans les démocraties populaires qui ne se résument pas à l’année 1956 en Hongrie et 1968 en Tchécoslovaquie, est levé grâce à l’ouverture des archives centrales de l’Etat conservées attestant du fait que la répression, loin de ne concerner que des cadres du PCUS (parti communiste de l’Union soviétique), a touché toutes les classes et segments de la société. De nombreux livres, témoignages de première main et journaux intimes sont alors publiés, soit qu’ils fussent restés cachés dans les tiroirs ou les greniers des particuliers, en raison de la peur de la censure, soit qu’ils aient été interdits de publication en URSS et confisqués, tel le roman Vie et destin de Vassili Grossman. En 1990, la responsabilité de l’URSS dans les massacres de Katyn est reconnue. Des débats ont lieu sur les causes des grandes famines ayant provoqué des millions des millions de morts, et les responsabilités des autorités. Parallèlement, un mouvement se développe en faveur de l’individualisation des victimes, dans une tentative de redonner un visage, un nom à chacune d’entre elles. La dimension patrimoniale de ce combat est notamment représentée par l’initiative « Dernière adresse » consistant à poser une plaque commémorative à la dernière adresse connue de chacune des victimes avant qu’elle ne soit arrêtée, disparaisse pour ne plus jamais revenir.
L’espace de liberté qui s’est ouvert à la fin des années 1980 s’est progressivement refermé depuis l’arrivée de Poutine au pouvoir. La dissolution de l’association Mémorial longtemps protégée par son prestige et son strict respect de la légalité semble clore une époque. L’année même où la statue de Dzerjinski, premier chef de la Tcheka (ancêtre du NKVD, du KGB, aujourd’hui FSB) était déboulonnée Place Loubianka, Poutine, alors lieutenant-colonel du KGB, commençait son irrésistible ascension. Ce dernier s’est-il donné comme mission de restaurer l’Union soviétique dont la disparition représente à ses yeux la plus grande catastrophe géopolitique du XXème siècle ? S’agit-il de restaurer l’Union soviétique (la toute-puissance du FSB en lieu et place du parti communiste ?) ou bien de restaurer aussi l’Empire russe au nom d’une vision néo-impériale de l’histoire ?
Le fait est, souligne Luba Jurgenson, que depuis l’invasion de l’Ukraine, le 24 février 2022, sur décision de Poutine, et la promulgation de la loi condamnant à 15 ans de prison toute personne osant qualifier de guerre les événements se déroulant en Ukraine, beaucoup ont le sentiment d’une terrible régression trente ans en arrière. Pour d’autres, il s’agit d’une régression soixante-dix ans en arrière. La peur est revenue, celle de parler au téléphone par exemple. S’opposer, manifester, résister devient de plus en plus difficile et risqué. Même s’il existe une contestation civile contre la guerre et contre le retour en arrière, il est encore trop tôt pour évaluer son ampleur et les formes qu’elle pourrait prendre. Luba Jurgenson évoque aussi le fait que beaucoup s’accommodent de cet état des choses. Non pas qu’ils croient nécessairement la propagande d’Etat, le discours officiel, mais échaudés en quelque sorte, ils ne croient plus à l’émergence possible de la vérité ou d’un discours de vérité, persuadés qu’il n’y a que des opinions, contradictoires, fruit de manipulations, dans le cadre d’une vision complotiste de l’histoire. Si le mythe de la Révolution et des lendemains qui chantent n’est plus fédérateur, le mythe de la Grande Guerre patriotique auquel se réfère Poutine les sensibilise-t-il davantage ? De quoi s’agit-il ?
Sans remettre en cause l’importance considérable de l’effort de guerre consenti par l’ensemble des citoyens de toutes les républiques socialistes soviétiques, durant la Seconde guerre mondiale, et sans oublie les millions de victimes que fit la guerre en Union soviétique, il faut néanmoins distinguer les faits de leur instrumentalisation. La Grande Guerre patriotique commence le 22 juin 1941 avec l’opération Barbarossa, lancée par l’Allemagne nazie. Est ainsi omis dans ce cadre le pacte germano-soviétique de non-agression conclu par Molotov et Ribbentrop, le 23 août 1939, à Moscou, en présence de Staline, et son protocole secret partageant la Pologne et l’Europe orientale entre l’Allemagne et l’URSS. Le mythe insiste sur la grandeur de l’Union soviétique quand toutes les républiques sont unies dans leur lutte commune contre le nazisme, qu’elles se sacrifient et remportent ensemble la victoire, libérant Auschwitz, et marchant jusqu’à Berlin. Ce qui est incontestablement vrai, mais passe sous silence le rôle des Alliés, en guerre contre le nazisme depuis septembre 1939, dans la victoire de 1945.
À l'oreilleDanièle Robert, écrivain, critique et traductrice littéraire, a traduit l’ensemble des œuvres poétiques d’Ovide, traductions pour lesquelles elle a reçu le prix Laure-Bataillon classique et le prix Jules-Janin de l’Académie française. Les Héroïdes paraissent dans la collection de poche Babel. Elle a aussi traduit Paul Auster et Catulle ainsi qu’une traduction novatrice de La Divine Comédie aux éditions Actes Sud, à l’occasion du 700ème anniversaire de la mort de Dante.
ContexteOvide est né en l’an 43 avant J.C. dans les Abruzzes, à une centaine de kilomètres de Rome. Il reçoit l’éducation d’un jeune aristocrate et suit les leçons des deux plus grands rhéteurs de l’époque. Au retour d’un voyage qui le conduit en Grèce et en Sicile, il entreprend une carrière juridique tout en fréquentant Horace, Tibulle et Properce qui deviendra son ami intime, avant de choisir définitivement la poésie. Il devient vite le poète favori de la haute société romaine. En l’an 8 de notre ère, célèbre et adulé de tous, il est forcé à l’exil dans le Pont-Euxin par l’empereur Auguste, qui frappe aussi ses écrits d’ostracisme. Il doit alors quitter sa famille, ses amis, ses biens, sa carrière de poète. Il ne le sait pas encore, mais il ne reviendra jamais à Rome. Les motifs de son bannissement restent peu clairs à ce jour : sa trop grande notoriété, l’érotisme de sa poésie élégiaque, sa liaison avec Julie, la fille de l’Empereur, des raisons d’ordre politique ? A la mort d’Auguste, son successeur Tibère ne l’autorise pas non plus à rentrer en Italie, malgré ses supplications. Ovide meurt à Tomes (Roumanie) et sa dépouille ne sera pas ramenée à Rome. Du statut de favori, il est passé du jour au lendemain à celui de poète déchu. L’éloignement de Rome sera une sentence d’autant plus violente qu’il avait choisi cette ville qui le fascine pour y vivre et se consacrer à l’art poétique.
Ovide est l’auteur des Métamorphoses (Babel n ° 1573). Les Héroïdes, œuvre de jeunesse, seront suivisd’Amours, Soins du visage, L’Art d’aimer, Remèdes à l’amour, tous rassemblés sous le titre Écrits érotiques (Actes Sud, collection « Thesaurus »). Les Tristes et Les Pontiques, sont écrits en exil (Babel n ° 1670).
Danièle Robert présente Les Héroïdes, une œuvre de jeunesse du poète latin, composé de quinze lettres dont l’authenticité des quinze premières est attestée et celle de six autres, davantage problématique et, en tout état de cause, d’une rédaction plus tardive que les premières et s’en distinguant encore par le fait que les lettres d’Hélène, Héro et Cydippe sont accompagnées en retour des lettres de Pâris, Léandre et Acontius. A l’exception de Sappho, qui a réellement existé, les autres épistolières du recueil sont toutes des héroïnes de la mythologie (d’où le nom d’Héroïdes) qu’Ovide met en scène en leur attribuant des lettres imaginaires rédigées en distiques élégiaques. Elles ont en commun, souligne Danièle Robert, d’aimer à en mourir. « Qu’il soit partagé ou non, l’amour ici dépeint n’est en aucun cas un jeu badin ou superficiel ». « Les amoureuses qui se savent aimées ne supportent pas l’absence de l’être cher, la vie n’ayant de sens qu’auprès de leur amant, en totale fusion avec lui » : parmi elles, Pénélope, Hermione, Laodamie, Hypermnestre. « Quant aux femmes délaissées, trahies, abandonnées, toutes victimes de l’inconstance masculine, elles sombrent dans le désespoir le plus profond et, suivant leur personnalité, passent de la soumission à la révolte, des menaces aux supplications » : parmi elles, Phyllis, Briséis, Didon, Ariane, Médée, en proie à la jalousie.
Et si la voix de Billie Holiday, de Jessye Norman, la musique de Monteverdi ou de Purcell nous aidaient à comprendre la passion amoureuse dépeinte par Ovide dans ses multiples variantes ? Qu’elle traduise le poète latin en respectant sa prosodie, qu’elle lise ou commente Les Héroïdes, Danièle Robert veut nous faire éprouver avec force la proximité littéraire, émotionnelle ou politique nous liant à ces figures de la mythologie revisitées par Ovide.
À l'oreilleET
Masha Cerovic, maître de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), membre du Centre d’études du monde russe, caucasien et centre européen (CERCEC), associée au Centre Marc Bloch à Berlin, a publié Les Enfants de Staline aux éditions du Seuil. Normalienne, ancienne directrice adjointe du Centre d’études franco-russe à Moscou, elle travaille sur les violences de guerre et la guerre irrégulière en Russie et en URSS.
ContexteLa guerre de Poutine en Ukraine, déclenchée le 24 février 2022, ébranle aussi la communauté scientifique des chercheurs, liée par une coopération féconde, des échanges multiples menés dans un esprit de dialogue. Que se passe-t-il quand la guerre éclate dans l’un des espaces de la recherche européenne, ukrainienne, russe, centre européenne et internationale ?
Masha Cerovic témoigne de la stupeur et sidération qu’elle partage avec ses collègues. Ses principaux terrains de recherche portent sur les guerres irrégulières (guerre de partisans en russe) et leurs acteurs dans l’espace impérial russe et post-impérial, de la fin du 19ème siècle aux années 1930, sur les années 1940 et la confrontation germano-soviétique, ainsi que sur l’utilisation de la guerre irrégulière comme instrument de la politique impériale sur les marges de l’Empire dans la longue durée.
Pourquoi dit-on que la guerre en cours est une guerre fratricide ? Il existe une proximité forte, liée à l’histoire. Des relations complexes et étroites existent entre Ukrainiens et Russes. Elles sont d’ordre culturel, social, scientifique, familial. Onze millions de Russes auraient ainsi de la famille en Ukraine, sans compter la présence d’une communauté ukrainienne en Russie et russe en Ukraine. D’où l’expression de guerre fratricide qui renvoie à Abel et Caïn, mais qui néanmoins ne doit pas faire oublier que dans cette représentation de la relation dite fraternelle, le Russe est le grand frère et l’Ukrainien, le petit frère.
Plus que jamais, il est indispensable de se plonger dans l’histoire pour être en mesure de la distinguer de son instrumentalisation. Car Poutine se présente aussi comme un historien de la Russie et de l’URSS. Il a écrit au sujet de l’unité historique des Russes et des Ukrainiens, thèse qu’il soutient et fait reposer sur le mythe de la Russie kiévienne, berceau de la civilisation russe et du monde slave. Qu’en est-il ? Un berceau ne peut-il accueillir plusieurs enfants ? Et comment Poutine justifie-t-il la guerre au nom de cette fraternité ?
S’agissant des buts de guerre proclamés par Poutine (démilitarisation, dénazification, libération), que signifient-ils ? S’il demeure une grande part d’inconnu, il est en revanche manifeste que le dirigeant russe ancre sa guerre dans l’héritage de l’Europe de Yalta et celui de l’Allemagne nazie vaincue en 1945 quand les Alliés décidèrent de son sort. Par démilitarisation, il faut entendre destruction des infrastructures militaires ukrainiennes, de son armée, de son industrie d’armement, de ses entrepôts militaires, de ses services de renseignement, leur contrôle et la mainmise sur ces derniers par la Russie. Si l’objectif officiel proclamé reste celui de la « démilitarisation », le terme de « neutralité » est apparu récemment. D’une tout autre portée, il pourrait acter le refus de l’Otan d’intégrer l’Ukraine, et être acceptable pour les Ukrainiens.
Le terme de « dénazification » renvoie quant à lui aux enquêtes et procès, auxquels furent soumis les anciens membres du Parti national-socialiste (afin de vérifier leur degré de renoncement au nazisme), et qui se poursuivirent jusque dans les années 1980, de l’autre côté du rideau de fer. Or, la lecture moscovite de l’Euromaïdan, appelée aussi la Révolution de la dignité (survenue en 2013 et 2014, en Ukraine, ayant provoqué la chute du président ukrainien pro-russe Viktor Ianoukovitch, le 22 février 2014), est celle d’une prise de pouvoir illégale par une « junte nazie », pilotée par des forces extérieures hostiles à la Russie. Pour mémoire, c’est le revirement de dernière minute et le refus du président Ianoukovitch (en échange d’une offre financière russe) de signer l’Accord d’association, négocié durant 5 ans, avec l’Union européenne, qui a provoqué la mobilisation historique de la population contre le pouvoir en place et sa corruption, Place Maïdan. Bien entendu, l’Ukraine n’est pas dirigée depuis 2014 par des nazis. S’il existe une extrême droite en Ukraine, entretenant du reste des liens avec l’extrême droite russe, elle ne dépasse pas les 5% aux élections, soit un score bien plus faible que celui de l’extrême droite dans plusieurs des Etats membres de l’Union européenne. Quand Poutine parle de dénazifier l’Ukraine, il cherche par conséquent à justifier son agression et sa politique expansionniste, en mobilisant la mémoire vive de la Grande Guerre patriotique, en interne surtout et à l’international, en réveillant certains préjugés anti-ukrainiens, et en réduisant l’aspiration nationale des Ukrainiens à un nationalisme fasciste et fascisant qui a existé, à un certain moment de l’histoire. Mais, Poutine ne voit pas ou ne veut pas voir l’évolution du pays depuis son indépendance retrouvée en 1991, les profondes mutations de la société, ses aspirations démocratiques et plurielles, explicites depuis la révolution du Maïdan. Si, en Ukraine comme en Russie, on a par exemple conservé vive la mémoire de la Grande Guerre patriotique, cela n’empêche pas les Ukrainiens de se souvenir aussi de la violence de la soviétisation de leur pays dans les années 1920 et au-delà, et de commémorer la résistance à l’occupation soviétique de 1944 aux années 1950. Quelle serait alors l’ampleur de la « dénazification » à laquelle Poutine souhaiterait procéder en Ukraine ? Changement de gouvernement, changement de régime, assurément, mais aussi des purges et une répression politique : jusqu’où ?
Quels territoires enfin sont supposés être libérés dans cette guerre ? Le terme de « libération », troisième but de guerre proclamé par Poutine, est une allusion claire aux démocraties populaires qui furent libérées de l’occupant nazi. Quels territoires sont visés par Poutine ? Il a reconnu, le 21 février 2022, l’indépendance des républiques séparatistes pro-russes de Louhansk et Donetsk. L’ensemble du bassin minier du Donbass? Il a annexé la Crimée en 2014. Vise-t-il tout le sud de l’Ukraine jusqu’à Odessa ? Ou jusqu’à la Transnistrie et la Moldavie ? Assiste-t-on à la mise en place d’une « Nouvelle Russie » qui pourrait laisser subsister un Etat croupion ukrainien autour de Lviv ? Lviv, une ville qui n’a fait jusqu’à présent l’objet d’aucun bombardement, où se sont réfugiées les ambassades étrangères quittant Kiev bombardée et assiégée, et qui n’a jamais fait partie de l’Empire russe ?
Odes. Odesa. Odessa. Trois noms, yiddish, ukrainien et russe, pour désigner une ville mythique, un port légendaire, une ville fondée par Catherine II de Russie pour ouvrir l’Empire russe sur la mer Noire, après la conquête de la région sur l’Empire ottoman. Un Français, le duc de Richelieu, nommé gouverneur de la ville en 1803, fut l’artisan du développement spectaculaire d’Odessa qui, en retour, lui érige une statue, tout en haut du célèbre escalier dominant le port. Odessa, un monde cosmopolite et exubérant d’écrivains, de poètes, de marins, de voleurs et de trafiquants, où se déroulèrent pourtant les pires pogroms perpétrés contre les juifs dans l’Empire russe. La révolution de 1905. La révolte du Cuirassé Potemkine. Les 192 marches de l’escalier filmées par Eisenstein. Odessa la Rouge. Odessa dont la communauté juive fut anéantie durant la Shoah par la puissance occupante d’alors, la Roumanie alliée de l’Allemagne nazie. Odessa, ville emblématique à plus d’un égard de la fragilité du patrimoine commun de l’humanité, d’un héritage universel, de la puissance des associations émotionnelles partagées, survivra-t-elle à l’impensable, sa destruction par la guerre de Poutine ?
À l'oreilleMasha Cerovic, Les enfants de Staline. La guerre des partisans soviétiques (1941-1944), Seuil, 2018
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