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Or


Régis Genté, correspondant dans l’ancien espace soviétique pour RFI, mais aussi pour France 24 et Le Figaro, est installé depuis plus de vingt ans à Tbilissi, capitale de la Géorgie.
ContexteLa Géorgie, la Moldavie et l’Ukraine, ont déposé ensemble, en mars 2022, au lendemain de l’agression de la Russie de Poutine contre l’Ukraine, une demande en vue de l’obtention, pour leur pays respectif, du statut de candidat à l’adhésion à l’Union européenne (UE). La Commission européenne a rendu le 17 juin dernier un avis favorable concernant l’Ukraine et la Moldavie, se contentant d’offrir à la Géorgie une perspective européenne. Le 20 juin, une marche pour l’Europe était organisée dans la capitale géorgienne, Tbilissi : quelque 70 000 Géorgiens sont descendus dans la rue pour réclamer l’adhésion de leur pays à l’UE.
Régis Genté, qui vit depuis plus de 20 ans à Tbilissi, souligne qu’il s’agit là de l’une des plus grosses manifestations depuis 20 ans. Les trois-quarts des Géorgiens sont en effet pro-européens et inquiets après le choix de la Commission se prononçant pour l’octroi du statut de pays candidat aux deux républiques ex-soviétiques d’Europe orientale, mais pas pour celle du Sud Caucase. Comment la Géorgie, qui était le meilleur élève parmi les six pays dudit Partenariat oriental, lesquels entretiennent une relation spéciale avec l’UE depuis 2009, a-t-elle perdu la première place ? Que veulent les manifestants qui ont répondu à l’appel des organisations émanant de la société civile, et notamment au mouvement La Honte ? Qui sont-ils ?
Régis Genté observe que les manifestants veulent d’abord témoigner de l’engagement et la détermination du peuple géorgien dans son choix pour l’Europe et les valeurs occidentales. La liberté, la paix, le développement économique durable, la protection des droits humains et la justice, voilà ce que représente l'Europe à leurs yeux et tel est leur projet de société. Mais ils sont également en colère, car ils soupçonnent le gouvernement de travailler dans les intérêts de Moscou, alors que le pays serait majoritairement favorable à sortir de l’influence russe. Ils clament au pouvoir en place qu’ils ne sont pas d’accord avec sa politique consistant à saper la voie européenne de la Géorgie. Le parti au pouvoir, le Rêve géorgien, dirigé par Irakli Kobakhidze, mais dépendant de l’oligarque Bidzina Ivanishvili, qui a fait toute sa fortune en Russie, ont-ils contribué avec le Premier ministre, Irakli Garibashvili, à saper les liens avec l’UE ?
Régis Gentérelève que depuis deux ans le parti au pouvoir a multiplié les gestes contraires aux valeurs promues par l’UE, en procédant à des arrestations douteuses d’adversaires politiques ou en exerçant des pressions sur les médias. Une détérioration dans le fonctionnement démocratique des processus électoraux a aussi fait l’objet d’un constat. Le pouvoir a développé en outre une rhétorique très dure vis-à-vis de l’UE. D’où l’exigence formulée par la Commission européenne vis à vis de la Géorgie : des réformes portant notamment sur l’indépendance de la justice, l’amélioration du climat démocratique ainsi que celui des médias.
Sans surprise, le Conseil européen, réuni les 23 et 24 juin, a suivi l’avis de la Commission. Au soir du 24 juin, après la décision du Conseil européen de ne pas accorder à l’ex-république soviétique le statut de pays candidat à l’UE, des milliers de personnes se sont à nouveau réunies dans le centre de Tbilissi. La colère gronde dans le pays contre le gouvernement, accusé d’avoir fait à dessein échouer la candidature géorgienne. Faut-il croire le Premier ministre Irakli Garibachvili, qui prenant acte des points faibles du dossier géorgien, s’est engagé à « travailler avec Bruxelles pour mettre en œuvre toutes les exigences » ?
En effet, la défiance de la rue vis-à-vis du pouvoir en place s’enracine également dans le bilan mitigé du passage, depuis 10 ans, d’une stratégie d’affrontement politique et diplomatique vis-à-vis de Moscou, à une stratégie de normalisation. Pour quels résultats ? 20% du territoire géorgien échappe toujours au contrôle de Tbilissi et ce depuis le début des années 1990. L’Abkhazie et l’Ossétie du Sud sont entre les mains de forces séparatistes soutenues par la Russie. Malgré les efforts du parti Le Rêve géorgien, victorieux des urnes en 2012, la Russie n’a envoyé aucun signe positif et encourageant. Le processus de Genève, dispositif mis en place après la guerre russo-géorgienne de 2008, en l’absence de relations diplomatiques entre les deux pays, n’a pas été capable de régler quoi que ce soit. Ce format de discussion a certes permis de trouver quelques compromis économiques (levée du blocus sur le vin géorgien et les eaux minérales), mais ils sont néanmoins fragiles car ils n’écartent pas la menace d’un nouvel embargo, comme on l’a vu en 2019, à la faveur de la moindre crise politique. Ainsi, la stratégie visant à ne pas faire de bruit de peur d’irriter Moscou, de ne pas soutenir (trop) ouvertement l’Ukraine, avec qui des liens forts existent cependant, n’a pas produit les effets escomptés. Le « Vivons cachés » pour éviter la colère et les représailles de Moscou est désormais considéré par l’opposition géorgienne comme une reddition à la Russie. La très grande majorité de la population soutient le rapprochement avec l’Europe et veut faire pression sur le pouvoir en place pour qu’il cesse d’agir contre sa volonté, laquelle est de ne pas rester dans la sphère d’influence de la Russie.
Quel est le positionnement de l’Église géorgienne dans ce contexte ? Quelles sont les forces en présence ? Que pensent les jeunes ? De quoi rêvent-ils ? La mobilisation de la rue géorgienne se poursuivra-t-elle dans les prochaines semaines ? La société civile dans sa volonté de résister de façon non violente donnera-t-elle naissance à un nouveau mouvement populaire, distinct du Rêve géorgien ou du Mouvement national uni (MNU) de l’ancien président Mikheïl Saakachvili, aujourd’hui emprisonné ? Quelles sont et seront les répercussions de la guerre en Ukraine dans l’ancien espace soviétique ?
À l'oreilleJanine Mossuz-Lavau, politiste, sociologue et romancière, directrice de recherche émérite au CEVIPOF, a participé à l’élaboration et la rédaction de l’ouvrage collectif publié sous la direction de Martial Foucault et Pascal PerrineauLa politique au microscope. 60 ans d’histoire du CEVIPOF publié aux éditions SciencesPo Les Presses.
ContexteRetour sur les soixante années qui ont fait du CEVIPOF un incontournable de la vie politique, institutionnelle et médiatique française, et lui ont valu une reconnaissance au-delà des frontières nationales, en Europe et à l’international. Le CEVIPOF qui scrute les évolutions et les recompositions de la vie politique, s’est en effet durablement installé dans le paysage institutionnel français, mais aussi dans la vie quotidienne des Français en formant des générations d’étudiants et de spécialistes, en participant au débat public et à la confrontation des idées. De nombreux concepts désormais familiers du grand public ont été forgés dans ce laboratoire, et d’autres y ont été discutés, tels que le référentiel, l’effet travail, l’effet religion, classe sociale objective/classe sociale subjective, dissonance électorale, moratoire électoral, tripartition de l’espace politique, clivage privé/public, variables lourdes, République absolue, etc. 60 ans d’histoire du CEVIPOF, cela représente 600 ouvrages et 3000 articles. Le CEVIPOF consacré à la vie politique française forme avec le CERI (Centre d’études et de relations internationales), les deux grands laboratoires de Sciences Po.
Janine Mossuz-Lavau dont de nombreux travaux, sur la question du genre notamment, furent pionniers et qui a activement participé à la conception et rédaction du livre La politique au microscope. 60 ans d’histoire du CEVIPOF, fait partie de la première génération de jeunes chercheurs du CEVIPOF. Elle précise combien cette institution s’est dès le début caractérisée par sa pluridisciplinarité dans sa façon d’appréhender l’objet politique. Ainsi, la science politique française s’est construite, et se développe en se frottant au droit, à l’histoire, à la sociologie, à la psychologie, à la religion, à la littérature, etc. mais aussi en s’intéressant au monde agricole, au syndicalisme, au parti communiste (PCF), au travail, aux femmes, etc.
Janine Mossuz-Lavau distingue trois moments dans l’histoire du CEVIPOF. Les années 1960 à 1980 sont marqués par l’effervescence de ce jeune laboratoire qui recrute alors facilement de jeunes chercheurs. Plongés dans l’atmosphère stimulante d’un « temps fort de la création intellectuelle », ils expérimentent la liberté de la recherche, l’inventivité, l’innovation, le goût du risque, sans contexte budgétaire contraint, et sans grande difficulté pour trouver le financement des recherches et travaux. Ambiance festive et insouciance. Viendront ensuite les pressions de la concurrence, l’individualisme, la course aux publications dans les revues anglo-saxonnes avec comité de lecture, dans un contexte cette fois marqué par l’augmentation du nombre des chercheurs diplômés, les nouvelles règles du CNRS, les baisses de financement et le manque d’investissements dans la recherche.
Les années 1980 à 2000 furent marquées par le mariage des cultures Sciences Po et CNRS et une professionnalisation de la recherche en science politique. La modernisation de l’héritage intellectuel du CEVIPOF entraîna la structuration en trois pôles d’excellence (analyse des comportements et des attitudes politiques, action publique, histoire des idées et pensée politique) et une rationalisation du fonctionnement administratif de l’institution, afin de répondre aux défis de l’internationalisation des enjeux de la recherche ainsi qu’à celui de l’évolution des lieux du politique en dehors des instances traditionnelles de la représentation, avec l’ouverture de nouveaux champs d’étude, portés ou non par le débat public. Citons notamment les travaux sur le vote FN (Front national), à partir des premiers succès électoraux de ce parti d’extrême droite créé en 1972, qui deviendra RN (Rassemblement national) en 2018.
Quant aux années 2000 à 2020, elles furent marquées par une crise et des évolutions, mais aussi la reconnaissance internationale du laboratoire. Le Centre d’études de la vie politique française devient en 2003 le Centre de recherches politiques, même si l’acronyme de CEVIPOF fut conservé. Fidèle à son ADN (la diversité des approches du fait politique), le CEVIPOF développe aussi l’approche comparative, et s’internationalise davantage. L’importance et la renommée de l’institution sont attestées par l’obtention de la seconde place en « Politics and International Studies » du classement QS World University Rankings, derrière Harvard, mais devant Oxford, Cambridge, Princeton, etc. Parallèlement aux Chroniques électorales, sondages, analyses des processus et comportements électoraux, on constate la mise en place de dispositifs tels que celui du Baromètre politique français, l’Enquête sociale européenne, le Baromètre de la confiance politique, le lancement du Baromètre du dialogue social, sans exclure un renouvellement des études sur les élites, les institutions politiques, l’imbrication entre le politique et la sphère privée (son rapport intime), le rôle de la mémoire et de la transmission dans les attitudes et comportements politiques, les banlieues, le militantisme associatif. La diversité d’approches des débuts de l’institution qui s’est depuis ouverte à l’Europe et à l’international, est toujours présente, mais aussi renouvelée, avec aussi de nouveaux chantiers en perspective telle que l’ouverture de la chaire Outre-mer en 2021.
Janine Mossuz-Lavau s’est particulièrement illustrée dans des enquêtes d’ordre qualitatif. Citons La vie sexuelle en France (2002), le Dictionnaire des sexualités (2014), La Prostitution (2015), mais aussi ses études sur le clivage droite-gauche, dont elle a souligné la pertinence et la persistance toujours d’actualité.
A l'oreilleET
Gallagher Fenwick, grand reporter et ancien directeur de la rédaction anglophone de France 24, il a couvert de nombreux conflits dans le monde. Il fut notamment correspondant à Jérusalem de 2010 à 2015, puis à Washington DC pendant trois ans. Il publie Volodymyr Zelinsky. L’Ukraine dans le sang aux éditions du Rocher, un ouvrage dont les droits sont reversés au Mouvement Interculturel France-Ukraine.
Comédien devenu chef d’État puis chef de guerre, le président de l’Ukraine a impressionné la planète par son sang-froid et son courage. Gallagher Fenwick retrace le parcours atypique de Volodymyr Zelensky, l’ascension et la transformation fascinantes d’un clown propulsé président par son art de la communication, qui a dû et su se muer en chef de guerre. Charlie Chaplin devenu Churchill ?
Comment cet homme qui n’avait aucune expérience politique, est-il devenu président de l’Ukraine, élu au second tour avec 73% des voix ? Comment l’individu, qui n’est pas belliqueux et qui semblait dans le déni face à la menace et l’imminence d’une invasion de son territoire par les troupes russes, massées depuis de longues semaines aux frontières de l’Ukraine, s’est-il métamorphosé dans la nuit du 23 au 24 février 2022 au point d’incarner depuis plus de 100 jours le visage d’une nation assiégée ? Comment cette mutation fait-elle extraordinairement écho à celle d’une armée ukrainienne dont personne ne donnait cher avant février dernier, mais qui aujourd’hui incarne et symbolise tout un peuple en armes, des hommes et des femmes défendant leur pays, leur histoire, leur révolution contre un agresseur ?
Pour comprendre, Gallagher Fenwick a interrogé la directrice d’école de Volodymyr Zelinsky à Kryvyi Ryh, la ville industrielle du Sud-Est de l’Ukraine où il a grandi dans une famille juive laïque et russophone, rencontré ses amis d’enfance et ses collègues de Kvartal 95, sa société de production, mais il a aussi rencontré des parlementaires au sein de son parti politique et dans l’opposition, des politologues, des historiens, des chercheurs et des journalistes.
Comment donc ce génie de la communication est-il d’abord en résonnance avec son peuple ? Comment cette star dans le monde de l’humour et de la satire politique, crève aujourd’hui les écrans ? Un clown devenu chef de guerre ? Quel rôle a joué la série Le serviteur du peuple dans la mue actuelle du personnage de série en celle d’un acteur international de premier plan ? Comment cet homme parvient-il à maintenir la guerre qui se déroule dans son pays tout en haut de l’agenda politique international mais aussi informationnel ?
Gallagher Fenwick évoque aussi les zones d’ombre de Volodymyr Zelinsky : sa relation avec l’oligarque Ygor Kolomoysky, mise en évidence par les Pandora papers, le flou qu’il a intentionnellement entretenu entre le candidat réel à la plus haute mandature et le personnage virtuel qu’il incarnait dans sa série devenue œuvre programmatique, sa manière populiste de gouverner, au moins jusqu’à la guerre, sa loyauté en amitié vis-à-vis de ses amis d’enfance qui l’ont suivi dans toutes ses aventures jusqu’à la présidence, les accusations de népotisme qui en ont découlé. Homme de spectacle, homme d’affaires, homme de compromis et de compromissions, homme d’Etat aujourd’hui qui n’hésite pas à se mesurer aux autres et se confronter aux rapports de force pour les transformer. Son courage et son verbe ont forgé sa stature en lui donnant une légitimité rare pour avoir voix au chapitre, pour ne pas laisser les autres décider sans eux de l’avenir des Ukrainiens et de leur pays. S’il a besoin de l’aide des occidentaux, ces derniers ont aussi besoin de lui. Mais jusqu’à quel point ? ou jusqu’à quand ? En mobilisant les opinions publiques internationales, il sait qu’elles exercent une pression sur leurs gouvernements respectifs afin qu’ils n’abandonnent pas l’Ukraine.
Mais, la force de Volodymyr Zelinsky ne serait-elle pas faire écho, d’ébranler et d’émouvoir dans les pays de l’espace post-soviétique ? de redonner espoir aux luttes pour la démocratie, pour la souveraineté, contre la corruption, 30 ans après l’implosion de l’Union soviétique et le bilan mitigé des indépendances ? L’ironie de l’histoire, dans cette guerre tragique qui tue et détruit, en plein cœur de l’Europe, c’est que Vladimir Poutine aura non seulement donné à Volodymyr Zelinsky le plus beau rôle de sa vie, mais, au-delà, activement contribué à déconstruire et délégitimer le narratif impérial russe.
Gallagher Fenwick, Volodomyr Zelinsky. L’Ukraine dans le sang, éditions du Rocher. Droits reversés au Mouvement Interculturel France-Ukraine.
Gallagher Fenwick, grand reporter et ancien directeur de la rédaction anglophone de France 24, il a couvert de nombreux conflits dans le monde. Il fut notamment correspondant à Jérusalem de 2010 à 2015, puis à Washington DC pendant trois ans. Il publie Volodymyr Zelinsky. L’Ukraine dans le sang aux éditions du Rocher, un ouvrage dont les droits sont reversés au Mouvement Interculturel France-Ukraine.
ContexteComédien devenu chef d’État puis chef de guerre, le président de l’Ukraine a impressionné la planète par son sang-froid et son courage. Gallagher Fenwick retrace le parcours atypique de Volodymyr Zelensky, l’ascension et la transformation fascinantes d’un clown propulsé président par son art de la communication, qui a dû et su se muer en chef de guerre. Charlie Chaplin devenu Churchill ?
Comment cet homme qui n’avait aucune expérience politique, est-il devenu président de l’Ukraine, élu au second tour avec 73% des voix ? Comment l’individu, qui n’est pas belliqueux et qui semblait dans le déni face à la menace et l’imminence d’une invasion de son territoire par les troupes russes, massées depuis de longues semaines aux frontières de l’Ukraine, s’est-il métamorphosé dans la nuit du 23 au 24 février 2022 au point d’incarner depuis plus de 100 jours le visage d’une nation assiégée ? Comment cette mutation fait-elle extraordinairement écho à celle d’une armée ukrainienne dont personne ne donnait cher avant février dernier, mais qui aujourd’hui incarne et symbolise tout un peuple en armes, des hommes et des femmes défendant leur pays, leur histoire, leur révolution contre un agresseur ?
Pour comprendre, Gallagher Fenwick a interrogé la directrice d’école de Volodymyr Zelinsky à Kryvyi Ryh, la ville industrielle du Sud-Est de l’Ukraine où il a grandi dans une famille juive laïque et russophone, rencontré ses amis d’enfance et ses collègues de Kvartal 95, sa société de production, mais il a aussi rencontré des parlementaires au sein de son parti politique et dans l’opposition, des politologues, des historiens, des chercheurs et des journalistes.
Comment donc ce génie de la communication est-il d’abord en résonnance avec son peuple ? Comment cette star dans le monde de l’humour et de la satire politique, crève aujourd’hui les écrans ? Un clown devenu chef de guerre ? Quel rôle a joué la série Le serviteur du peuple dans la mue actuelle du personnage de série en celle d’un acteur international de premier plan ? Comment cet homme parvient-il à maintenir la guerre qui se déroule dans son pays tout en haut de l’agenda politique international mais aussi informationnel ?
Gallagher Fenwick évoque aussi les zones d’ombre de Volodymyr Zelinsky : sa relation avec l’oligarque Ygor Kolomoysky, mise en évidence par les Pandora papers, le flou qu’il a intentionnellement entretenu entre le candidat réel à la plus haute mandature et le personnage virtuel qu’il incarnait dans sa série devenue œuvre programmatique, sa manière populiste de gouverner, au moins jusqu’à la guerre, sa loyauté en amitié vis-à-vis de ses amis d’enfance qui l’ont suivi dans toutes ses aventures jusqu’à la présidence, les accusations de népotisme qui en ont découlé. Homme de spectacle, homme d’affaires, homme de compromis et de compromissions, homme d’Etat aujourd’hui qui n’hésite pas à se mesurer aux autres et se confronter aux rapports de force pour les transformer. Son courage et son verbe ont forgé sa stature en lui donnant une légitimité rare pour avoir voix au chapitre, pour ne pas laisser les autres décider sans eux de l’avenir des Ukrainiens et de leur pays. S’il a besoin de l’aide des occidentaux, ces derniers ont aussi besoin de lui. Mais jusqu’à quel point ? ou jusqu’à quand ? En mobilisant les opinions publiques internationales, il sait qu’elles exercent une pression sur leurs gouvernements respectifs afin qu’ils n’abandonnent pas l’Ukraine.
Mais, la force de Volodymyr Zelinsky ne serait-elle pas faire écho, d’ébranler et d’émouvoir dans les pays de l’espace post-soviétique ? de redonner espoir aux luttes pour la démocratie, pour la souveraineté, contre la corruption, 30 ans après l’implosion de l’Union soviétique et le bilan mitigé des indépendances ? L’ironie de l’histoire, dans cette guerre tragique qui tue et détruit, en plein cœur de l’Europe, c’est que Vladimir Poutine aura non seulement donné à Volodymyr Zelinsky le plus beau rôle de sa vie, mais, au-delà, activement contribué à déconstruire et délégitimer le narratif impérial russe.
À l'oreilleGallagher Fenwick, Volodomyr Zelinsky. L’Ukraine dans le sang, éditions du Rocher. Droits reversés au Mouvement Interculturel France-Ukraine.
Florent Parmentier, Secrétaire général du Cévipof, enseignant à Sciences-Po, chercheur au Centre HEC Paris de Géopolitique, spécialiste de l’Europe centrale et orientale, a publié, avec Juliette Durrieu, La Moldavie à la croisée des mondes, aux éditions Non Lieu.
ContexteEnclavée entre la Roumanie et l’Ukraine, pays grand comme la Bretagne ou la Belgique, la Moldavie est à la croisée des mondes, tiraillée par ses influences multiples liées à son histoire, sa culture, ses intérêts économiques et stratégiques. Un habitant de Chisinau plus que centenaire et qui aurait vécu toute sa vie dans le même appartement de l’actuelle capitale, serait né sous l’Empire russe des Romanov, entre les deux guerres mondiales aurait été roumain, après la Seconde Guerre mondiale, il aurait été citoyen soviétique et serait moldave depuis le 27 août 1991, en ayant ainsi changé quatre fois de pays en restant dans la même maison.
On trouve dans cet exemple, souligne Florent Parmentier, l’une des caractéristiques typiques de l’Europe centrale et orientale : la mobilité des frontières. La Moldavie aujourd’hui est le résultat de cette histoire, méconnue, mais un résumé de l’histoire de l’Europe. Elle n’est pas la Syldavie de Tintin, ni la Poldavie de Boris Vian, mais elle est l’héritière de la Bessarabie, ce territoire situé entre deux fleuves, le Prut et le Dniestr, un espace découpé de la principauté de Moldavie sous domination ottomane et intégrée à l’Empire russe de 1812 à 1918. Un espace habité par une population latine et slave, et où se côtoyaient les alphabets latin, hébraïque et cyrillique. Une terre d’émigration. Les pogroms de Kichenev en 1903 et ceux de 1905, sont les premiers pogroms du XXème siècle dans l’Empire russe et marquent le début d’une forte migration frappant la très importante communauté juive d’alors. D’autres migrations suivront après la Révolution de 1917 notamment, et après 1991. La Moldavie au tropisme francophone et francophile est un des pays les plus pauvres d’Europe et, en 2015, les transferts de fonds des migrants représentaient 26% du PIB moldave.
La proclamation de l’indépendance, le 27 août 1991, fut suivie d’un conflit entre mai et juillet 1992 qui se solda par la sécession de la Transnistrie (soutenue par Moscou), cette bande de terre longeant la rive gauche du Dniestr. Liée à des milieux sécuritaires et de renseignement russes ainsi qu’à des réseaux criminels et mafieux en Russie et dans l’espace post-soviétique, la Transnistrie bénéficie de sa proximité avec le port d’Odessa (situé en Ukraine) pour toutes sortes de trafics. Le conflit est non résolu à ce jour, même s’il semble, comme le précise Florent Parmentier, celui dont la résolution présenterait le moins de difficultés parmi ceux ayant éclaté dans l’espace de l’ex-Union soviétique. En 1994, la Moldavie a proclamé sa neutralité, s’engageant ainsi à ne pas rejoindre l’OTAN, mais attendant en retour le départ des troupes russes installées en Transnistrie. Avec une certaine sagesse, les dirigeants moldaves ont essayé de promouvoir une identité non clivante, de se penser comme un trait d’union possible entre l’UE et la Russie.
Trente ans d’indépendance ont en tout état de cause consolidé la République moldave : par rapport à la Roumanie dont elle se veut distincte et indépendante, et par rapport à la Russie aussi dans la mesure où les interactions et les liens culturels, sportifs, économiques avec la Transnistrie sont réels et forts, tout comme les points communs. En outre, le pays a atteint une relative maturité politique. L’alternance politique est un acquis et les résultats électoraux ne font l’objet d’aucune contestation, ce qui est loin d’être le cas dans d’autres républiques de l’espace post-soviétique, avec qui la Moldavie partage en revanche le fléau de la corruption se manifestant notamment par la confusion entre le pouvoir politique et économique. La lutte contre la corruption est le chantier prioritaire d’aujourd’hui est de demain de la Moldavie, indispensable à la maturation en cours de sa démocratie. La coalition anti-oligarchique entre pro-européens et pro-russes est un signe intéressant. La société moldave, fracturée, marquée par ses diversités culturelles, linguistiques, politiques, est à la recherche d’une pacification, afin de transformer un espace conflictuel en un espace stable et dynamique dans lequel il serait possible de faire coexister plusieurs enjeux.
Comment expliquer que le pays le plus pauvre d’Europe est celui qui accueille le plus de réfugiés depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Poutine ? La Moldavie pourra-t-elle sortir indemne de la prolongation du conflit actuel en Ukraine ? Quelles sont à moyen terme les perspectives pour ce pays qui a signé en 2014 un accord d’association avec l’Union européenne et qui, le 3 mai dernier, par la voie de sa présidente, Maia Sandu, demandait formellement l’adhésion de son pays à l’Union européenne. Comment la Moldavie, à la croisée des mondes, interroge-t-elle l’identité européenne ?
À l'oreilleET :
Ils publient ensemble Le rendez-vous manqué des peuples. De l’échec des révolutions populaires aux dérives populistes, aux Éditions Autrement.
ContexteDepuis deux décennies, Pierre Blanc et Jean-Paul Chagnollaud partagent leur réflexion au long cours et leurs regards complémentaires. Ensemble, ils ont publié une dizaine de livres ou d’atlas, témoignant de l’ancrage de leurs recherches respectives sur le Moyen-Orient. Avec Le rendez-vous manqué des peuples, un essai sur l’échec des révolutions populaires et les dérives populistes, ils ouvrent cette fois l’angle d’observation au-delà de cette région afin d’analyser en profondeur l’émergence de deux phénomènes concomitants depuis les années 2000. Lesquels ?
Le premier de ces phénomènes concerne l’aspiration très forte à la dignité et à la démocratie observée depuis 2011 avec les printemps arabes notamment. Cette vague démocratique – qu’il serait en toute rigueur plus exact de qualifier de « mobilisation » plutôt que de « révolution » -, pour l’instant, a cédé la place à une reprise en main autoritaire. Elle reste cependant prégnante et les braises couvent. Pour l’instant, oui, il y a reflux, écrasement des aspirations populaires et le constat vaut pour le Moyen-Orient comme pour d’autres zones géographiques, en Biélorussie, à Hong Kong, etc.
Le second phénomène, concomitant du premier, s’observe quant à lui dans les démocraties établies de longue date et qui font face au risque de dé-consolidation, d’involution à la faveur de figures nationales populistes poussant les démocraties vers le bas, dressant la rue contre les institutions, contre les résultats des élections, dressant les peuples contre les élites, mais aussi contre la démocratie.
Y a –t-il un arrière-plan commun à ces deux phénomènes distincts, différents, relevant de conceptions très différentes des libertés et des aspirations des peuples ? Telle est l’interrogation de Pierre Blanc et Jean-Paul Chagnollaud. Le premier intérêt de leur démarche consiste à souligner (ou rappeler) que toute mobilisation populaire n’est pas nécessairement démocratique. D’où certainement l’immense difficulté de définir « le peuple ». Il n’est pas inutile non plus de se souvenir de La Boétie et de son Discours de la servitude volontaire.
Pierre Blanc et Jean-Paul Chagnollaud soulignent dans les deux cas l’expression d’une souffrance sociale dans des contextes différents, étant entendu que le constat de concomitance n’implique aucun lien de causalité entre les phénomènes. La souffrance des peuples est une réalité vécue, ressentie. Or, les peuples s’édifient aussi par une souffrance collective. Conjuguée à l’espoir, la souffrance devient un phénomène révolutionnaire mobilisateur qui se caractérise par un triple rejet : celui de la prédation politique, celui de la corruption et celui de l’impéritie économique et du chômage. Il faut prendre au sérieux l’aspiration à la dignité qui surgit de la faillite ou des échecs des pouvoirs en place. Une aspiration pour ainsi dire universelle et inscrite dans la Charte des Nations Unies. Partout face à la dignité bafouée des hommes et des femmes, le vent de la révolte se lève, il y a incandescence.
Quels sont les facteurs de la souffrance sociale dans les démocraties ? Elle s’origine dans le fait que les sociétés sont devenues de plus en plus inégalitaires. La souffrance qui en résulte s’exprime de plusieurs façons et témoigne d’une insécurité collective : la crainte du déclassement, la paupérisation des classes moyennes, la difficulté de vivre dans une société multiculturelle, l’insécurité sociale. Autant de facteurs contribuant au vote populiste nationaliste.
Pierre Blanc et Jean-Paul Chagnollaud nous invitent à analyser l’amont et l’aval de ces mouvements de contestation en étant particulièrement attentifs à l’aspiration à la dignité. Que nous enseigne les dix dernières années d’exercice du pouvoir par certains leaders populistes élus ? Comment s’opère la dérive politique ? Rarement d’un seul coup. Le franchissement du Rubicon se fait progressivement dans le temps. Par le haut, présidentialisation d’un régime, neutralisation de la Cour constitutionnelle, referendums, etc. Par le bas, contrôle de la société civile, des ONG pouvant aller jusqu’à leur interdiction en cas de non-soumission, mise sous contrôle de la vie sociale, mise au pas de l’université, etc. La démocratie américaine résiste mieux que la démocratie en Hongrie ou en Turquie face à sa remise en cause et sa brutalisation. Les régimes illibéraux versent dans le capitalisme de connivence.
Dans les régimes autoritaires, le printemps des peuples s’est caractérisé par une forte mobilisation populaire et l’absence de leadership : révolution citoyenne où la non structuration ou non émergence de dirigeants légitimes et légitimés offre une garantie contre la confiscation de la révolution dont souvent les peuples firent l’expérience malheureuse lors de révolutions partisanes. Toutefois, la question se pose de savoir si l’absence de structuration de la contestation civile a contribué ou non à l’échec, a facilité ou non la reprise en main autoritaire un peu partout. Nouveau paradoxe auquel sont désormais confrontés les peuples ? Nouvelle aporie du politique ? La révolution citoyenne (révolution de velours) est-elle condamnée à l’échec ? Le délitement du tissu social est-il en cause ? Comment surmonter les difficultés et les écueils des révolutions partisanes du passé et citoyennes du présent ? Comment notamment éviter le repli ou l’écueil identitaire sur lequel, dans ses séquences récentes, la révolution citoyenne a buté ? Comment échapper au piège de l’autoritarisme national de revanche ? Que se passe-t-il quand l’espoir meurt et que reste la souffrance ?
À l'oreilleFabrice Balanche, géographe, enseignant-chercheur à l’université Lumière Lyon-II, spécialiste de la Syrie, du Liban et du Proche-Orient. Il est également chercheur associé au Washinton Institute.
ContexteComment l’indécision, l’indétermination et l’incertitude entourant l’avenir et le statut de la région du Nord-est syrien peuvent-elles contribuer à la détérioration de la situation sur place ? Si en effet on vit mieux dans le Nord-est syrien que dans tout le reste de la Syrie, la situation n’en est pas moins catastrophique, observe Fabrice Balanche qui s’est rendu sur place en janvier 2022. La région représente un tiers du territoire syrien. Elle vit sous un régime administratif kurde bénéficiant d’une autonomie relative. Mais son isolement est quasi-total : sans accès à la mer, elle ne dispose que d’un seul point de passage avec l’Irak et son « statut » d’autonomie locale ne bénéficie d’aucune reconnaissance internationale.
Pas d’électricité, pas de chauffage, pas de carburant. Les prix renchérissent, mais les salaires ont baissé du fait de la dévaluation de la livre syrienne. La région, autrefois grenier à blé de la Syrie (grâce à quoi le pays parvenait à une autosuffisance alimentaire, voire exportait aussi une partie de ses récoltes de blé), se trouve désormais confrontée à un vrai problème de rendement agricole. Les sols manquent de fertilisants du fait de l’envolée du prix des engrais. La sécheresse n’arrange rien : l’Euphrate qui prend sa source en Turquie a un débit de plus en plus faible en Syrie. La population est confrontée à la pénurie de sucre, le pain est rationné et produit à partir d’une farine de blé, de soja et de maïs. Ces difficultés quotidiennes alimentent des frustrations parmi la population locale, kurde et arabe.
Quelles sont les conséquences du mécontentement ? Les populations arabes de Deir Zor et Rakka n’ont aucune sympathie pour le régime syrien d’Assad : souvent, elles n’ont pas accompli leurs obligations militaires et elles redoutent d’autre part les milices chiites. Elles n’ont pas été victimes d’épuration ethnique de la part des forces militaires et sécuritaires kurdes, lesquelles prudemment ont fait preuve de mansuétude à leur égard. En revanche, du fait des difficultés économiques, elles commencent à être nostalgique de la période vécue sous Daesh et durant laquelle elles n’ont pas le souvenir d’avoir manqué d’électricité et de carburant, comme c’est le cas actuellement. L’épisode de l’attaque de la prison de Ghwayran (une ancienne école reconvertie en centre pénitentiaire, il y a trois ans, lors de la défaite de l’EI), le 20 janvier 2021, à Hassaké, par une centaine de djihadistes du groupe Etat islamique afin de libérer plus de 3500 autres djihadistes détenus, a sonné le retour de Daesh parvenu à infiltrer les quartiers arabes du Sud de la ville, au nez et à la barbe des forces de sécurité kurdes. Tirant profit du mécontentement, l’EI recrute des jeunes de 16 à 20 ans, attirés par un salaire mensuel de 50 à 100€, mais aussi pour des questions de dignité, à défaut de pouvoir quitter la région quand on ne dispose pas de 1000$ pour émigrer en Turquie, ou 1500$ pour rejoindre l’Europe.
Mais les Kurdes eux-mêmes ont des doutes sur les capacités de leur propre gouvernance d’améliorer leurs conditions de vie et de consolider durablement la viabilité de l’autonomie administrative locale. Les autorités kurdes manque de cadres politiques, manquent de bons gestionnaires, et si les forces de sécurité ont fait preuve de compétences dans leur domaine, elles peinent à administrer la région, en assurant la remise en route et le bon fonctionnement des infrastructures (réseau d’égoûts, etc.). La gabegie est énorme. La période pleine d’espérance qui avait débuté en 2016 (deux ans avant le centenaire du Traité de Sèvres) est révolue. L’incertitude pesant sur le statut d’autonomie de la région plombe l’avenir, en l’absence de garantie internationale et d’engagement occidental. Les Occidentaux ont soutenu plus ou moins l’autonomie du Sud-Est car les forces du PYD affilié au PKK avaient vaincu Daesh en bénéficiant du soutien américain et européen. Le maintien de forces spéciales américaines ou françaises dans la région répondait aussi à la volonté de ne pas laisser la victoire à la seule Russie et à Assad. La décision du retrait américain prise par Trump ne fut pas sans effet, même si la décision a été reconsidérée : les forces américaines présentes sur le terrain sont réduites à un effectif de 800 hommes.
La Turquie d’autre part peut-elle reprendre son offensive et poursuivre l’extension d’une zone de sécurité dans laquelle elle pourrait reloger les réfugiés syriens qu’elle a accueilli depuis 2011 ? On sait que lorsqu’elle a repris Afrine aux Kurdes, avec l’aide de forces supplétives arabes elle a chassé du canton les populations kurdes afin d’instaurer un nouvel équilibre démographique. Le fait est que la menace d’une reprise de l’offensive turque et le poids de l’incertitude planant sur l’avenir de la région ont stoppé les chantiers de la reconstruction. Tout est à l’arrêt : pourquoi construire si demain cela doit être détruit et si on va être chassé de nos maisons ? La crainte est réelle et largement partagée, au point que par lassitude beaucoup ne souhaitent plus qu’une chose : pouvoir rester chez eux, dans leurs maisons. A cet égard, le régime d’Assad est convaincu que le temps travaille en sa faveur et qu’elle pourra ainsi récupérer le contrôle de la région.
Seul un engagement occidental ferme en faveur d’un statut d’autonomie pour le Nord-est syrien serait en mesure de renverser la donne. La région est aujourd’hui une zone grise, qui en l’absence de reconnaissance internationale, ne peut bénéficier d’aucuns prêts et soutien à la reconstruction. Or, elle a besoin d’un vrai plan Marshall, et non pas de rustines, souligne Fabrice Balanche.
Enfin, si la guerre en Ukraine a des conséquences en cascade sur l’ensemble de la zone, le Nord-est syrien est concerné au premier chef. Une offensive turque est-elle une possibilité réelle et pas seulement une menace ? Côté américain, dans le cadre des relations tendues entre la Russie et les États-Unis, que vont peser les Kurdes de Syrie, si les Etats-Unis travaillent à un rapprochement avec la Turquie ? Que veut ou voudrait en échange obtenir la Turquie ? Que cherche cette dernière en opposant son veto, ou menaçant de le faire, à l’entrée de la Finlande et de la Suède dans l’OTAN ? La fin du Rojava, d’une autonomie kurde dans le Nord-est syrien ? Que les Etats-Unis lui fournissent les armements et les avions dont elle fut privée par l’acquisition d’un système de défense aérienne russe S-400 ?
Quant aux États-Unis, sont-ils désormais échaudés depuis leur retrait d’Afghanistan et la guerre en Ukraine ? Vont-ils cessé de se retirer de toutes les zones de conflit dans lesquelles ils s’étaient impliqués et s’impliquer à nouveau davantage dans les affaires du monde et vouloir peser dans le règlement des crises et comment ? En attendant, le statu quo dans Nord-est syrien est source de désespérance pour les Kurdes et revigore Daesh aux yeux des populations arabes. L’absence d’une offensive militaire ou encore la neutralisation de la situation par un jeu d’équilibre des puissances régionales et internationales n’empêchent pas localement la détérioration de la situation, la dégradation des conditions de vie et de l’exaspération des gens.
A l'oreilleEt :
Luba Jurgenson, Vice-présidente de l’association Mémorial-France, écrivain, professeur de littérature russe à Sorbonne-Université au département des études slaves, directrice du Centre de recherche Eur’Orbem (cultures et sociétés d’Europe orientale, balkanique et médiane), publie Le semeur d’yeux. Sentiers de Varlam Chalamov aux éditions Verdier.
ContexteGrande lectrice et spécialiste de Varlam Chalamov, Luba Jurgenson signe un remarquable essai Le semeur d’yeux. Sentiers de Varlam Chalamov. Elle nous invite à cheminer en compagnie de cette immense figure de la littérature russe dont la prose et la poésie n’ont pas seulement marqué l’universitaire qu’elle est, mais ont encore bouleversé sa propre écriture romanesque. En parallèle, paraissent Souvenirs de la Kolyma de Varlam Chalamov aux éditions Verdier, lesquelles poursuivent ainsi leur projet de publier l’intégralité des œuvres de cet écrivain.
Qui est donc Varlam Chalamov(1907 -1982) ? Fils d’un ecclésiastique, il est né à Vologda, une ville de relégation et de transit vers les lieux d’enfermement situés plus au Nord et à l’Est de la Russie, par laquelle pratiquement tous les opposants politiques au régime tsariste sont passés jusqu’à la Révolution d’Octobre 1917. Il participe à l’effervescence des premiers temps de la Révolution à Moscou, mais il est arrêté en 1929 et condamné à trois ans de camp pour diffusion du Testament de Lénine. Il est de nouveau arrêté en 1937, cette fois durant les purges staliniennes, et condamné à 5 ans de bagne, pour activité contre-révolutionnaire trotskiste, envoyé dans la Kolyma, cette région à l’extrême Est de la Russie, au-dessus du cercle polaire, intitulée « le pays de la mort blanche », où les prisonniers travaillant 16h par jour par moins 50, parfois moins 60 degrés, constituent la main d’œuvre gratuite asservie au développement industriel de la région. Il survit miraculeusement, mais est de nouveau condamné à dix ans de camp pour avoir dit d’Ivan Bounine, prix Nobel, exilé, que c’était un grand écrivain de la littérature russe. Hospitalisé, il parvient à bénéficier d’une formation d’aide-soignant et d’aide-médecin qui lui évite les conditions inhumaines du travail dans les mines aurifères, et lui permet de moins souffrir du froid et d’avoir moins faim. C’est alors seulement qu’il commence à écrire des poèmes d’abord puis des courts récits.
Il a 46 ans quand il est libéré après avoir passé vingt ans dans les camps. C’est un débutant en littérature, mais c’est là peut-être aussi sa chance dans un certain sens, souligne Luba Jurgenson. Car il a échappé au formatage des esprits soumis au strict respect du réalisme soviétique en art. Le seul bagage littéraire de Varlam Chalamov remonte au futurisme et à sa postérité, à la fin des années 1920. Ce qu’il éprouve, à son retour de la Kolyma, c’est précisément son absence de place en littérature, constat dont il fera le point originel et fondateur de son écriture. Il écrira à partir de cette absence de place, comprenant que la Kolyma est et sera le terrain et le terreau de son œuvre poétique. Son style est marqué par la fulgurance, qu’on retrouve aussi bien dans ses poèmes que dans sa prose : il s’agit de fragments, d’histoires courtes, où il est question de faim, de froid, de travail dans les mines, de truands, de marchands et de la pègre qui assure la police des camps et exerce pour ainsi dire un droit de vie et de mort sur les autres détenus.
Varlam Chalamov se fait l’inventeur d’une prose nouvelle, qui dira sans détour les choses. A ses yeux le roman est mort. Il appartient au passé. D’où le travail de sape auquel procède son écriture : aux antipodes de la construction romanesque ou chronologique qui trahit, travestit ou embellit. Comme s’il n’y avait ni césure ni fêlure ni solution de continuité. Sur la neige, le récit placé par Chalamov en tête de son grand œuvre, est à lire, précise Luba Jurgenson, comme un manifeste littéraire dans lequel « la nouveauté radicale de son travail littéraire est évoqué par l’image d’une trace déposée sur un terrain vierge et qui peut devenir une route. Le découvreur, l’explorateur s’est transformé en sapeur qui détruit les fortifications ennemies – les normes esthétiques en vigueur : il n’ouvre ce nouveau chemin qu’au prix de sa vie, et pour le refermer aussitôt ».
Pour Chalamov, le camp est une expérience entièrement négative et se distingue en cela de la prison. Pour Soljenitsyne, de dix ans plus jeune que lui et qui n’a pas d’expérience contestataire à son arrivée au Goulag, le camp et la souffrance qui y est endurée peuvent être rédemptrices. L’écriture de Chalamov dans sa recherche d’authenticité tente d’approcher au plus la désintégration du sujet, la rupture, la fracture du « sujet qui se manque à lui-même ».
À l'oreilleET :
Aude, Martha et Sandrine de l’Atelier des passages, conceptrices et réalisatrices de l’ouvrage Révolutionnaires, dans lequel elles ont cueilli ou recueilli, puis transcrit de l’oral à l’écrit six témoignages de femmes pleinement engagées dans des luttes révolutionnaires des années 1970 et 1980.
ContexteAude, Martha et Sandrine, militantes féministes engagées, nées dans les années 1980 et 1990, présentent les témoignages de six autres militantes révolutionnaires qui pourraient être leur mère ou leur grand-mère : Andrea de Montevideo, Camille de Dijon, Herma d’Ulenkrug, Anne-Catherine de Lavaux, Marisa de Besançon et Maryvonne de Nantes. « Comment tes convictions, tes engagements révolutionnaires ont-ils modelé ta vie ? » C’est avec cette question fondatrice que l’Atelier des passages a initié à partir de 2013 une série d’interviews qui se poursuit, engageant ainsi un vaste chantier dont la publication de Révolutionnaires n’est qu’une première étape.
Comment mettre en lumière des récits de femmes souvent invisibilisées ? Qu’elles viennent d’Allemagne, d’Uruguay, de Suisse ou d’Italie, les militantes interrogées ont le sentiment que leur histoire n’a pas vraiment d’importance, alors qu’elles ont activement pris part localement, au niveau national ou international, à l’histoire mondiale du mouvement syndical ou des mouvements révolutionnaires en lutte contre l’oppression, la domination, l’exploitation. Pourquoi considèrent-elles spontanément que sortir leur engagement de l’anonymat n’en vaut pas la peine ? Comment corrigent-elles ensuite leur posture par une nouvelle question : « Comment parler de tout ça sans se vautrer dedans ? ». D’où vient cette pudeur ou humilité ? Ne faut-il pas plutôt demander d’où vient leur immense dignité ? Comment digèrent-elles la confiscation et l’occultation de leur rôle dans l’histoire des soulèvements populaires et des luttes révolutionnaires ? Comment leurs récits racontent-ils, et jusqu’à quel point, une histoire intimiste et féministe ? Car c’est bien l’histoire qui s’exprime et se transmet à travers la pluralité des récits singuliers collectés. Une histoire vivante, s’inscrivant dans la contingence du monde, où l’on se raconte « avec prudence », parce qu’on agit avec prudence, cette dernière renvoyant à une éthique mobilisant l’intelligence critique et le jugement dans l’engagement, le choix du combat, de ses formes et moyens.
Chemin faisant, on revisite nos représentations de ladite grande histoire et de ladite petite histoire, et l’on repose avec force la question de la centralité de la transmission quand il s’agit d’un héritage de luttes sociales et politiques qui n’existeraient pas sans le combat déterminé et durable de ces femmes. En jeu, la transmission intergénérationnelle, mais pas que ! Les récits de ces militantes, celui de leurs luttes trouvent ici et maintenant un écho auprès des plus jeunes générations, laissant une trace mémorielle de leurs engagements respectifs. Mais l’urgence n’est pas seulement de recueillir le témoignage des anciennes avant qu’elles ne disparaissent. L’urgence est aussi celle de trouver comment transmettre vivant le flambeau des luttes entre générations et au sein des mêmes générations par contagion, émulation, motivation, sensibilisation.
À cet égard, l’approche d’Aude, Martha et Sandrine marque un point. Leur démarche est exemplaire dans la qualité de leur écoute. Le travail effectué dans le passage de l’oral à l’écrit en compagnie de celle qui témoigne, conduit à un véritable partage d’expérience dans lequel toutes les protagonistes sont impliquées jusqu’au bout. Elles ne s’approprient pas le témoignage lorsqu’elles le restituent, elles en sont les co-autrices tout au plus, évitant le surplomb dominant, dans une fluidité des échanges qui engage.
À l'oreilleAtelier des passages – Révolutionnaires. Récits pour une approche féministe de l’engagement, éditions du commun, 2022. (Postface de Ludivine Bantigny : L’engagement dure longtemps. Comment changer la vie vraiment ?)
Raphaël Jerusalmy, écrivain, ancien élève de l’École normale supérieure (ENS), ancien officier du renseignement militaire israélien devenu marchand de livres anciens à Tel Aviv, s’est imposé sur la scène littéraire en quatre romans. Il publie In absentia aux éditions Actes Sud.
ContexteLe 2 août 1943, quatre-vingt-six personnes en provenance d’Auschwitz furent livrées vivantes au camp de Struthof, à la demande du professeur August Hirt, un médecin nazi collectionnant les squelettes dans le cadre de ses recherches. S’inspirant de ce fait historique, l’écrivain Raphaël Jerusalmy, construit, sur fond de Shoah et de Seconde Guerre mondiale, son dernier roman, In absentia, dans lequel il interroge l’absence comme une des modalités de l’être au monde.
Au Struthof, seul camp de concentration nazi ouvert sur le territoire français, en Alsace, l’écrivain et déporté communiste Pierre Delmain, devenu lui-même un squelette ambulant, est sommé d’achever à mains nues les déportés juifs que leur état rend désormais impropres aux « expériences scientifiques » des médecins nazis menées sur place. Il le fait pour sauver sa peau, mais avec douceur, empathie, humanité, comme s’il voulait accompagner les victimes jusque dans leur dernier souffle et les sauver de l’anonymat, en les regardant dans les yeux. Il ne se le pardonne pas pour autant. Alors, il s’évade. Dans ses rêves. Dans ce qui sera peut-être un jour un roman épique se déroulant aux temps des Croisades.
À Paris, Saül Berstein, collectionneur d’art, esthète et dandy, retarde dans les vapeurs de la mescaline le moment de croire à la violence et à la laideur extrêmes de l’horreur qui menace et le traque : port de l’étoile jaune, déportation à Auschwitz. Il s’absente dans la drogue et la beauté. Arrêté, torturé, déporté, il fera face, se comportera dignement, incarnant à lui seul l’humanité dans un monde dont elle s’est retirée. La brève rencontre entre le militant communiste et le marchand d’art snob scelle leur destin d’un lien secret, illuminant d’une lumière solaire un récit crépusculaire où tout se déroule « avec une intolérable douceur » et où « l’horreur de l’ordinaire » bascule dans « l’ordinaire de l’horreur ». Survivant du Struthof, Delmain ne supportera pas la laideur des monuments et des commémorations d’un devoir de mémoire abstrait et décharné. La componction de l’après-guerre le révolte. Alors, il décidera à son tour de comparaître devant l’histoire.
À l'oreilleFrom the publisher's feed
Dans un monde incertain et précaire, en manque de repères clairs, il devient difficile de s’orienter dans la pensée et d’agir en…