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Or


Clément Therme, spécialiste de l’Iran, est chargé de cours à l’Université Paul Valéry de Montpellier. Membre associé de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), auteur des Relations entre Téhéran et Moscou depuis 1979 (PUF, 2012), il a également dirigé la publication d’un ouvrage collectif, L’Iran et ses rivaux, Entre nation et révolution, paru aux éditions Passés/Composés en février 2020. A paraître prochainement, un livre sur les relations entre les États-Unis et l’Iran depuis 1979.
ContexteUn mouvement de contestation secoue l’Iran depuis la mort, le 16 septembre 2022, de Masha Amini, une Kurde iranienne de 22 ans, décédée trois jours après son arrestation, à Téhéran, par la police des mœurs, qui lui reprochait d’avoir enfreint le code vestimentaire de la République islamique pour les femmes, et en particulier de ne pas porter correctement son voile.
Spécialiste de l’Iran, Clément Therme analyse la contestation civile qui prend de l’ampleur dans tout le pays. Il observe en premier lieu la forte mobilisation des femmes revendiquant l’égalité (entre les femmes et les hommes). Il s’agit pour les plus âgées d’entre elles de reconquérir des droits dont elles bénéficiaient sous le régime du Chah, et qu’elles ont perdu lors de la Révolution de 1979 ; et pour les plus jeunes d’entre elles, nées après 1979, il s’agit de conquérir des droits. La contestation survient dans un contexte économique fortement dégradé, d’appauvrissement sans précédent des classes moyennes et de paupérisation de la société. Ce qui explique qu’elle s’étende à tout le pays, et ne concerne pas seulement les régions traditionnellement considérées comme réfractaires à l’autorité centrale, comme la province du Balouchistan (à l’est) et les régions kurdes (au nord et à l’ouest) dont était originaire Masha Amini. Elle ne se déroule pas seulement dans la capitale ou dans les grandes villes du pays. Intergénérationnelle, elle gagne toutes les catégories sociales, même si la jeunesse, concernée par son avenir, est très mobilisée. On observe une réelle convergence des luttes, avec notamment aussi une mobilisation des universités, des ouvriers occupant les raffineries, des appels à la grève générale, etc.
En conséquence, la mort de Masha Amini est l’événement révélateur d’une profonde colère sous-jacente de la société. Pour comprendre l’ampleur et la longévité inédites du mouvement, et ce qui le distingue des précédentes contestations (en 2018, 2019, ou 2009 par exemple) où revendications économiques avaient débouché sur des critiques du régime, il importe de souligner le fait suivant. La défiance du pays envers le pouvoir des mollahs s’est muée en rejet. La radicalité des slogans atteste du passage de la crise de confiance en rejet et détestation du pouvoir. Les manifestantes et les manifestants demandent un changement de régime, ils ne croient plus que ce régime soit en capacité d’améliorer leurs conditions de vie ni la situation économique du pays. Ils ne croient plus à la possibilité de réformer de l’intérieur le régime. La prétendue alternance du pouvoir entre modérés et ultra-conservateurs qui fonctionnait jusqu’alors comme une soupape de sécurité, est désormais dénoncée comme une illusion ou une imposture. Les modérés, dont la modération était d’ailleurs toute relative, puisqu’ils n’ont pas hésité à réprimer toute contestation lorsqu’ils étaient au pouvoir, sont aujourd’hui hors-jeu. Totalement écartés du pouvoir depuis les présidentielles de 2021, décrédibilisés, ils ne représentent plus aucune alternative aux yeux de la population. Le régime, incapable de susciter l’adhésion (grâce à l’existence de modérés en son sein), est davantage détesté que craint. La répression impitoyable fait peur, mais ne démobilise plus. C’est là une caractéristique de l’actuel mouvement de contestation. D’où la question : le régime actuel n’est-il pas sur le point de vaciller ? Est-ce le début de la fin, pour reprendre un slogan des manifestant.e.s ?
L’opposition n’est certes pas structurée, mais, dans une période de forte répression, cela peut être un atout rendant plus difficile son démantèlement. La contestation invente de nouvelles formes de lutte, pour contourner la censure et la répression. Elle a son hymne, Baraye, elle reprend des chants révolutionnaires internationaux, comme Bella Ciao. Se pose aussi la question de savoir jusqu’à quel point les forces de sécurité continueront-elles à obéir et à tuer ? Plus de deux cents morts à ce jour, dont une vingtaine d’enfants, et des milliers, des centaines de milliers d’arrestations, des violences, des tortures et des viols. Parmi les forces sécuritaires mobilisées, il faut distinguer les Gardiens de la Révolution, fer de lance du régime, chargé de la répression et du maintien de l’ordre dans les provinces rebelles du Kurdistan et du Baloutchistan, mais aussi dans les zones sensibles comme Téhéran. Ailleurs dans le pays, c’est l’armée qui exerce les fonctions de police et de répression des rassemblements, et on peut s’interroger à terme sur sa loyauté face à un régime qui n’a cessé en quatre décennies de renforcer ses propres appareils sécuritaires. En outre, la répression n’a pas la même force létale dans tout le pays : là où le risque est grand de capter des images et de les diffuser sur des réseaux sociaux, à l’intérieur et à l’extérieur du pays, la répression frappe moins fort que dans les villes des provinces les plus reculées et davantage à l’abri des regards.
Autre caractéristique de la situation à relever, précise Clément Therme, la crise identitaire du régime. Les contestataires n’hésitent plus à dénoncer le régime des ayotallahs comme anti-iranien. L’émergence d’un récit national, alternatif au narratif et à la propagande du régime, est désormais une réalité. Le régime qui n’a connu que deux Guides suprêmes depuis 1979, les ayatollahs Khomeiny et Khamenei, est accusé d’agir contre les intérêts du pays et du peuple iranien, sans légitimité. Les manifestant.e.s dénoncent une gérontocratie corrompue et incapable de redresser le pays.
Comment le régime tente-t-il de sauver les apparences ? Il voudrait faire croire que le pays est en guerre, dans un scénario à la Bachar El Assad en Syrie, sauf qu’il n’y a pas de Daesh attaquant l’Iran. Il bombarde le nord de l’Irak, sans risque de riposte de la part d’un État. La fermeture de toutes les représentations diplomatiques américaines, depuis la crise des otages, fait que les ambassades des pays de l’UE sont la seule cible possible d’attaques de partisans du régime, sans risque de riposte de la part de l’UE. La guerre en Ukraine, où l’Iran livre des drones et des missiles à la Russie, révèle un nouveau clivage, car les Iraniens pencheraient plutôt pour la défense de l’Ukraine contre l’agression russe. Le régime tente de sortir de son isolement sur la scène internationale en négociant un accord sur le nucléaire, en affirmant que sa survie et son maintien au pouvoir sont une nécessité et une garantie afin de prévenir le chaos qui résulterait de sa chute.
La normalisation des relations avec l’Iran se fera-t-elle sur le dos des manifestant.e.s ? La signature d’un accord sur le nucléaire sera-t-elle déconnectée des autres dossiers associés historiquement à ce processus, dont celui du respect des droits et libertés politiques et civiles ?
À l'oreillePour aller plus loin
ET
Saber Mansouri, docteur en histoire, essayiste et romancier, publie Un printemps sans le peuple. Une histoire arabe usurpée, janvier 2011- novembre 1911, aux éditions Passés/Composés.
ContexteSaber Mansouri fait partie de ces penseurs n’écrivant pas sous la pression et le poids de l’actualité, dans l’urgence. Dix années de recul lui furent nécessaires pour rédiger avec patience et publier aujourd’hui un essai sur la révolution dite du Jasmin, qui chasse en plein hiver Ben Ali du pouvoir, en 2011. La distance nécessaire pour faire surgir quelques questions cruciales. Peut-on par exemple considérer l’an 2011 comme un moment historique marquant une rupture par rapport aux anciennes pratiques du pouvoir en Tunisie ? Reprenant deux concepts chers au philosophe Cornélius Castoriadis, celui d’auto-institution et celui d’auto-transformation propre à toute révolution et moment révolutionnaire, Saber Mansouri interroge la décennie tunisienne cruciale (2011-2021) : peut-on parler de l’instauration d’un nouvel art de gouverner le peuple, de l’émergence d’une pensée politique affranchissant les siens du despotisme et de l’injustice, rendant ainsi possible la construction d’une cité commune, d’une république estimant ses citoyens, d’une démocratie avec le peuple ?
Mais, comment dresser un premier bilan d’une décennie sans se demander encore si les Tunisiens avaient pensé, préparé cette révolution avec et dans leurs mots ? Ont-ils reconquis leur propre langage pour nommer ce qui leur arrive, ce qui leur est arrivé, avec leurs propres mots, issus de leur histoire et expériences ? Les mots qu’ils emploient, les mots de la langue arabe, sont-ils les leurs ou de simples traductions d’un champ lexical occidental, importé, plaqué sur un réel qu’ils sont censés rendre intelligible, mais qu’ils n’éclairent pas, parce qu’ils sont révélateurs d’une absence d’autonomie de la pensée. Penser par soi, n’est-ce pas ce travail de la pensée sur les mots et dans les mots, processus de digestion, maturation, nécessaire à toute émancipation et libération, condition de possibilité d’une véritable révolution, célébrée comme un moment de génie du peuple s’auto-instituant et s’auto-transformant ? Est-ce que les Arabes ont nommé dans leur propre langue leur propre révolution, ce grand moment de fête politique du XXIème siècle ?
Peut-on par ailleurs penser le présent et faire de l’histoire sans faire de la géographie, sans lire les cartes ? Le 14 janvier 2011, Ben Ali fuit en Arabie saoudite. Le 20 octobre 2011, le chef de l’État lybien, Mouammar Kadhafi qui gouverna d’une main de fer son pays pendant 42 ans, est capturé et tué, au terme d’une chasse à l’homme et de bombardements de l’Otan. Quel impact cet événement et la guerre civile qui s’ensuit jusqu’à nos jours en Lybie, a eu sur la décennie tunisienne ? Les liens entre les deux pays étaient en effet très fort, la Lybie jouant durant des décennies le rôle d’un poumon économique en accueillant les travailleurs tunisiens.
Aux bombardements de l’Otan en 2011 dans la région de Syrte fait aussi écho le bombardement d’Aïn Zara, dans la région de tripoli, ordonné par le lieutenant Giulio Gavotti, le 1ER novembre 1911. Car, pour Saber Mansouri, grand lecteur de Thucydide, l’histoire est un pont, et celui qu’il traverse relie ces deux dates, 1911 et 2021 (ou 2021 à 1911), à un siècle de distance pour former ce qu’il appelle son siècle arabe. L’histoire est un tapis que l’historien déroule et déplie. De même qu’il n’est pas possible de comprendre la révolution du Jasmin, sans la mettre en perspective avec sa célébration dix ans plus tard, il n’est pas possible de comprendre la frappe aérienne d’une oasis en 1911 sans remonter au choc colonial et aux disputes entre la France, l’Italie, Malte et la Grande-Bretagne. Impossible également de comprendre le protectorat tunisien sans le mettre en relation avec la colonie de peuplement qu’était l’Algérie. Impossible encore de questionner la décolonisation sans s’interroger sur la multiplication des appareils sécuritaires, et leur mainmise sur les leviers économiques, des pays ayant accédé à l’indépendance, dans les années 1960.
Ce temps long de l’histoire et les mises en perspective qu’il permet, sont de nature à éclairer le présent. Le rôle de l’intellectuel est précisément de mettre en évidence le fil rouge tissé dans la toile, de désigner des événements phares, non pas pour dire que l’histoire se répète, mais se renouvelle, avance, en révélant ceux qu’elle a exclus, et qui reviennent alors au premier plan. A travers la figure de Mohammed Bouazizi, le vendeur ambulant de Sidi Bouzid se donnant la mort, le 17 décembre 2010, parce qu’on l’avait empêché d’exercer son métier, c’est le peuple, tous ceux et celles qui furent marginalisés, les invisibles, les sans-voix, ceux et celles qui ne disposent d’aucune représentation politique, ni d’aucun pouvoir, ni pouvoir d’achat ni pouvoir des mots, qui reviennent au premier plan.
Parler au nom du peuple ne suffit pas. On ne gouverne pas sans aimer et respecter le peuple. Hier comme aujourd’hui, « l’injustice ruine la cité » pour reprendre le constat que faisait déjà en son temps Ibn Khaldun. Le fait que les jeunes Tunisiens aujourd’hui souhaitent quitter leur pays, parce qu’ils ne voient pas d’avenir possible pour eux sur place, est un assez bon indicateur, parmi d’autres, de ceux et celles qui, une décennie après la révolution du Jasmin, ont de nouveau été exclus, marginalisés, par une révolution qui n’en est pas vraiment une, parce qu’elle n’estime pas les siens et manque de considération à leur égard. C’est un printemps sans le peuple.
À l'oreilleIegor Gran, écrivain phare des éditions P. O. L., auteur du Journal d’Alix (2022) et des Services compétents (2020), publie Z comme zombie. Fils d’Andreï Siniavski, grande figure du monde intellectuel russe et soviétique, il a rédigé la préface d’André-la-Poisse, un conte fantastique écrit par son père, et réédité en 2021 aux éditions du Typhon.
ContexteDans Z comme zombie, Iegor Gran s’interroge sur ce qu’il appelle la zombification d’une grande partie de la société russe qui continue de soutenir la guerre de Poutine contre l’Ukraine, adhère « aux élucubrations sur la « chienlit nazie » et l’Ukraine qui les menace », et justifie le bombardement des hôpitaux et des écoles, exécution ou déplacement de civils, le massacre de Boutcha et autres crimes de guerre.
Comment comprendre ce processus de zombification ? Car les zombies sont des gens bien, que l’on trouve dans chaque famille, dans des milieux sociaux divers. Ils ont fait des études ou ils n’en ont pas fait. On en connait tous, on peut échanger avec eux, discuter raisonnablement de tout, sauf de Poutine et de sa guerre ! Ils semblent alors subir une métamorphose, une déformation, une altération de leur jugement ; ils se crispent et répètent à l’envi tout ce que la zombocaisse (la télévision contrôlée par le pouvoir poutinien) leur débite. Ils semblent perdre ou perdent toute distance, tout regard critique face au discours guerrier, présentant la Russie comme une forteresse assiégée, cernée d’ennemis, comme si la Seconde guerre mondiale n’avait pas pris fin en 1945, et que la Grande Guerre patriotique se prolongeait ou avait repris, à cette réserve près que les ennemis de la Russie éternelle sont désormais, dans un même sac, les nazis et les Alliés.
Comment cette vision du monde, cette histoire revisitée occultant notamment le pacte germano-soviétique (ou pacte Ribbentrop-Molotov), parvient à dominer un si grand nombre d’esprit prêts à justifier la destruction d’un pays et de son peuple, comme une punition pour avoir voulu s’émanciper du giron russe post-soviétique ?
Que signifie la lettre Z ? Il s’agit au départ de l’initiale de Zapad désignant l’un des deux grands corps d’armée mobilisés aux frontières de l’Ukraine, avec celui de Vostok, avant le déclenchement de l’invasion, le 24 février 2022. Les deux initiales (Z et V) étaient peintes sur les engins militaires afin d’éviter le tir ami. Mais, le Z, la dernière lettre de l’alphabet latin, s’est transformée en signe de ralliement, de soutien à l’offensive russe, se retrouvant partout : sur les tee-shirt, sur la purée en décoration culinaire, ou s’incrustant sur la coupe de cheveux. Le Z tel le V de la victoire, partout ! objet d’un culte, symbole du combat du soldat russe libérant en 2022, comme en 1945, l’Europe du fascisme et du nazisme.
Le discours guerrier et celui de la propagande, est un style qui ne peut manquer d’interpeler un écrivain, avec ses euphémismes (« OMS, opération militaire spéciale » pour dire guerre, ou « intervention humanitaire » pour dire invasion), avec ses hyperboles, c’est aussi un discours efficace. Pourtant les moyens de s’informer et de contourner la censure, aujourd’hui disponibles, existent contrairement à ce qui caractérisait la période stalinienne, et sont facilement accessibles (internet, youtube). Mais tout ce qui pourrait nuancer, remettre en cause la phraséologie et le dogme, devient objet de suspicion, considéré comme une manipulation de l’ennemi. Que faire face à cet irrationnel ?
Comment déconstruire un tel discours ? Pourquoi et d’où vient cette cécité ou paresse intellectuelle ? Comment peut-elle être ébranlée ? Par un choc ou électrochoc ? La mobilisation décrétée par le gouvernement y contribuera-t-elle ? Une lourde défaite militaire sonnera-t-elle le glas de la zombification ? Le réveil ne sera pas facile.
Comment penser librement, penser par soi, en toute autonomie ? La question est philosophique et universelle. Au-delà de la zombification des esprits dont il est ici question et qui concerne une société et un espace toujours en quête de démocratie où la figure du tyran, Ivan le Terrible ou Staline, a laissé des traces durables. Comment sortir du manichéisme, du lavage de cerveau, comment éviter de sombrer dans le relativisme ou l’indifférence, balloté d’une vérité alternative à l’autre ? A quelles conditions peut-on sauver un discours de vérité ? Le moment ou jamais de relire Kant et son remarquable opuscule Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ?
À l'oreilleET
Vladimir Fédorovski, influent diplomate sous Gorbatchev, porte-parole de la Perestroïka. L’écrivain désormais français, de mère russe et de père ukrainien, auteur du Roman vrai de Gorbatchev, paru chez Flammarion en 2019, revient sur le destin du dernier Secrétaire général du parti communiste de l’Union soviétique (PCUS). Il vient par ailleurs de publier Nicolas II, Lénine – Le roman d'une révolution aux éditions Balland.
ContexteMikhaïl Sergueïevitch Gorbatchev fut le dernier Secrétaire général du comité central du Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS) – il fut désigné en 1985 – et l’unique et éphémère président de l’Union des républiques socialistes soviétiques (1990-1991). Il est décédé le 30 août 2022 à l’âge de 91 ans. Figure controversée et paradoxale, l’homme au legs ambivalent suscite des jugements contradictoires. Pour Vladimir Fédorovski, la personnalité de Gorbatchev était une forteresse inaccessible. Alexandre Yakovlev, qui fut à la fois l’inspirateur et l’architecte de la Perestroïka et l’un de ses plus proches collaborateurs se déclara quant à lui « incapable de pénétrer le psychisme de Gorbatchev ».
Loué, admiré, voire adulé en Occident pour son rôle dans la fin de la Guerre froide, rôle pour lequel il reçut le prix Nobel de la Paix en 1990, il était et reste beaucoup moins populaire en Russie et dans tout l’espace post-soviétique. Pour certains, il a changé la face du monde, permit la réunification de l’Allemagne, mis fin à la guerre en Afghanistan. Pour d’autres, il fut le fossoyeur de l’Union soviétique. Il est tenu pour responsable de la dislocation de l’URSS, même si en réalité cette dernière fut actée par la publication du communiqué du 8 décembre 1991, cosigné par Boris Eltsine, président de la république socialiste fédérative soviétique de Russie, Stanislaw Chouchkievitch, président de la république socialiste soviétique de Biélorussie et Leonid Kravtchouk, président de la république socialiste soviétique d'Ukraine. Ce communiqué appelé « accord de Minsk », conclu dans la forêt de Belovej, en Biélorussie, annonçait laconiquement : « l’Union des républiques socialistes soviétiques a cessé d’exister en tant que réalité géopolitique et en tant que sujet du droit international », et donnait naissance à la CEI, Communauté des Etats indépendants.
Mikhaïl Gorbatchev, l’homme de la Perestroika et de la Glasnost, a de son côté toujours dit qu’il n’avait pas voulu la dislocation de l’URSS. (Evénement que Vladimir Poutine considère comme la plus grande catastrophe géopolitique du XXème siècle). Mais sa politique de réformes et de transparence avait-elle des chances d’aboutir ou bien était-il trop tard pour transformer un système sclérosé et à bout de souffle ? Jusqu’où voulait-il réformer et jusqu’à quel point entendait-il mettre fin à la langue de bois, sinon vraiment démocratiser un système et un espace composé de 15 républiques ? Il est en tout cas le premier leader politique de l’histoire soviétique à avoir passé sa jeunesse dans un village et aux champs avant de s’élever dans l’appareil du parti. Il est issu d’une famille paysanne de la région de Stavropol, située au sud de la Russie. La région n’a jamais connu le servage et aurait ainsi conservé une certaine liberté d’esprit, voire un sens de l’initiative. Qui plus est, depuis la mort de Staline, elle est un laboratoire expérimental de réformes, notamment dans l’agriculture. Second atout, Gorbatchev et sa femme ont fait des études universitaires, ce qui les distingue de la plupart des autres hauts cadres soviétiques, et leur donne des billes manquant à d’autres. De retour de Moscou où il a fait ses études de droit et s’est marié avec Raïssa, Gorbatchev intègre vite à Stavropol l’équipe qui pilote localement des projets réformateurs, avant de devenir le Premier secrétaire de la région de Stavropol.
Enfin, troisième atout, et non des moindres, Gorbatchev, est originaire d’une région peuplée à ses marges par une mosaïque de nationalités. Il aurait pu avoir une approche moins doctrinale de la question nationale supposée résolue par le mythe de la fusion des peuples dans un seul peuple soviétique. Au lieu de cela, confronté aux aspirations sociales, politiques et nationales, le Secrétaire général s’inscrira dans la lignée répressive de ses prédécesseurs, fermant la porte au dialogue et à la négociation. Cela commença avec l’arrestation et le transfert à Moscou, le 10 décembre 1988, des membres du Comité Karabagh, lesquels constituaient une véritable force politique alternative, et critiquaient notamment la gestion calamiteuse du séisme qui frappa l’Arménie le 7 décembre 1988 ainsi que la captation de l’aide internationale à Moscou ; en Géorgie, à Tbilissi, 22 manifestants furent tués à coups de pelle, en avril 1989, par l’armée soviétique ; en Azerbaïdjan, l’intervention de l’armée soviétique à Bakou fit 130 morts et des centaines de blessés, dans la nuit du 19 au 20 janvier 1990. C’était du reste la première fois que l’armée soviétique prenait d’assaut une ville située en territoire « soviétique ». Sans oublier l’assaut du Parlement et de la télévision de Vilnius par l’armée soviétique, en Lituanie, qui fit 14 morts, le 13 janvier 1991 ; ni les 5 morts à Riga, en Lettonie, cinq jours plus tard dans un assaut similaire.
Vladimir Fédorovski note deux erreurs majeures commises par Gorbatchev. La loi anti-alcool tout d’abord qu’il promulgua très vite et le rendit impopulaire, lui valant l’appellation de « Secrétaire minéral », puisqu’il était réputé ne pas boire d’alcool. Conséquence, l’augmentation de la consommation d’eau de Cologne, alcool frelaté et autres produits d’entretien comme substituts à la vodka et développement de la production privée artisanale. Autre erreur considérable, l’adoption en 1986 de la loi sur l’Entreprise qui permet aux chefs d’entreprise en place de prendre tout pouvoir sur de nombreux secteurs de l’économie du pays, ce qui eut pour conséquence la perte du contrôle budgétaire par l’administration, déclencha le pillage des richesses du pays et l’émergence d’une oligarchie prédatrice. Mais, remarque néanmoins Vladimir Fédorovski, c’est tout le legs de Gorbatchev (fin de la Guerre froide, le choix de la paix) qui vole en éclats dans la situation internationale actuelle, en rappelant que l’homme qui avait quitté la vie politique en 1991 avait mis en garde contre le risque de troisième guerre mondiale et le danger nucléaire.
À l'oreilleET
Vladimir Fédorovski, influent diplomate sous Gorbatchev, porte-parole de la Perestroïka. L’écrivain désormais français, de mère russe et de père ukrainien, auteur du Roman vrai de Gorbatchev, paru chez Flammarion en 2019, revient sur le destin du dernier Secrétaire général du parti communiste de l’Union soviétique (PCUS). Il vient par ailleurs de publier Nicolas II, Lénine – Le roman d’une révolution aux éditions Balland.
Mikhaïl Sergueïevitch Gorbatchev fut le dernier Secrétaire général du comité central du Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS) – il fut désigné en 1985 – et l’unique et éphémère président de l’Union des républiques socialistes soviétiques (1990-1991). Il est décédé le 30 août 2022 à l’âge de 91 ans. Figure controversée et paradoxale, l’homme au legs ambivalent suscite des jugements contradictoires. Pour Vladimir Fédorovski, la personnalité de Gorbatchev était une forteresse inaccessible. Alexandre Yakovlev, qui fut à la fois l’inspirateur et l’architecte de la Perestroïka et l’un de ses plus proches collaborateurs se déclara quant à lui « incapable de pénétrer le psychisme de Gorbatchev ».
Loué, admiré, voire adulé en Occident pour son rôle dans la fin de la Guerre froide, rôle pour lequel il reçut le prix Nobel de la Paix en 1990, il était et reste beaucoup moins populaire en Russie et dans tout l’espace post-soviétique. Pour certains, il a changé la face du monde, permit la réunification de l’Allemagne, mis fin à la guerre en Afghanistan. Pour d’autres, il fut le fossoyeur de l’Union soviétique. Il est tenu pour responsable de la dislocation de l’URSS, même si en réalité cette dernière fut actée par la publication du communiqué du 8 décembre 1991, cosigné par Boris Eltsine, président de la république socialiste fédérative soviétique de Russie, Stanislaw Chouchkievitch, président de la république socialiste soviétique de Biélorussie et Leonid Kravtchouk, président de la république socialiste soviétique d’Ukraine. Ce communiqué appelé « accord de Minsk », conclu dans la forêt de Belovej, en Biélorussie, annonçait laconiquement : « l’Union des républiques socialistes soviétiques a cessé d’exister en tant que réalité géopolitique et en tant que sujet du droit international », et donnait naissance à la CEI, Communauté des Etats indépendants.
Mikhaïl Gorbatchev, l’homme de la Perestroika et de la Glasnost, a de son côté toujours dit qu’il n’avait pas voulu la dislocation de l’URSS. (Evénement que Vladimir Poutine considère comme la plus grande catastrophe géopolitique du XXème siècle). Mais sa politique de réformes et de transparence avait-elle des chances d’aboutir ou bien était-il trop tard pour transformer un système sclérosé et à bout de souffle ? Jusqu’où voulait-il réformer et jusqu’à quel point entendait-il mettre fin à la langue de bois, sinon vraiment démocratiser un système et un espace composé de 15 républiques ? Il est en tout cas le premier leader politique de l’histoire soviétique à avoir passé sa jeunesse dans un village et aux champs avant de s’élever dans l’appareil du parti. Il est issu d’une famille paysanne de la région de Stavropol, située au sud de la Russie. La région n’a jamais connu le servage et aurait ainsi conservé une certaine liberté d’esprit, voire un sens de l’initiative. Qui plus est, depuis la mort de Staline, elle est un laboratoire expérimental de réformes, notamment dans l’agriculture. Second atout, Gorbatchev et sa femme ont fait des études universitaires, ce qui les distingue de la plupart des autres hauts cadres soviétiques, et leur donne des billes manquant à d’autres. De retour de Moscou où il a fait ses études de droit et s’est marié avec Raïssa, Gorbatchev intègre vite à Stavropol l’équipe qui pilote localement des projets réformateurs, avant de devenir le Premier secrétaire de la région de Stavropol.
Enfin, troisième atout, et non des moindres, Gorbatchev, est originaire d’une région peuplée à ses marges par une mosaïque de nationalités. Il aurait pu avoir une approche moins doctrinale de la question nationale supposée résolue par le mythe de la fusion des peuples dans un seul peuple soviétique. Au lieu de cela, confronté aux aspirations sociales, politiques et nationales, le Secrétaire général s’inscrira dans la lignée répressive de ses prédécesseurs, fermant la porte au dialogue et à la négociation. Cela commença avec l’arrestation et le transfert à Moscou, le 10 décembre 1988, des membres du Comité Karabagh, lesquels constituaient une véritable force politique alternative, et critiquaient notamment la gestion calamiteuse du séisme qui frappa l’Arménie le 7 décembre 1988 ainsi que la captation de l’aide internationale à Moscou ; en Géorgie, à Tbilissi, 22 manifestants furent tués à coups de pelle, en avril 1989, par l’armée soviétique ; en Azerbaïdjan, l’intervention de l’armée soviétique à Bakou fit 130 morts et des centaines de blessés, dans la nuit du 19 au 20 janvier 1990. C’était du reste la première fois que l’armée soviétique prenait d’assaut une ville située en territoire « soviétique ». Sans oublier l’assaut du Parlement et de la télévision de Vilnius par l’armée soviétique, en Lituanie, qui fit 14 morts, le 13 janvier 1991 ; ni les 5 morts à Riga, en Lettonie, cinq jours plus tard dans un assaut similaire.
Vladimir Fédorovski note deux erreurs majeures commises par Gorbatchev. La loi anti-alcool tout d’abord qu’il promulgua très vite et le rendit impopulaire, lui valant l’appellation de « Secrétaire minéral », puisqu’il était réputé ne pas boire d’alcool. Conséquence, l’augmentation de la consommation d’eau de Cologne, alcool frelaté et autres produits d’entretien comme substituts à la vodka et développement de la production privée artisanale. Autre erreur considérable, l’adoption en 1986 de la loi sur l’Entreprise qui permet aux chefs d’entreprise en place de prendre tout pouvoir sur de nombreux secteurs de l’économie du pays, ce qui eut pour conséquence la perte du contrôle budgétaire par l’administration, déclencha le pillage des richesses du pays et l’émergence d’une oligarchie prédatrice. Mais, remarque néanmoins Vladimir Fédorovski, c’est tout le legs de Gorbatchev (fin de la Guerre froide, le choix de la paix) qui vole en éclats dans la situation internationale actuelle, en rappelant que l’homme qui avait quitté la vie politique en 1991 avait mis en garde contre le risque de troisième guerre mondiale et le danger nucléaire.
ET
Ersin Karabulut est l’un de auteurs de bande dessinée les plus connus, reconnus et respectés de Turquie. Après avoir travaillé pour divers magazines tout en étudiant le graphisme à l’Université des beaux-arts Mimar-Sinan, à Istanbul, il cofonde en 2007 Uykusuz, l’un des hebdomadaires humoristiques les plus prestigieux de Turquie.
Journal inquiet d’Istanbul est une fresque autobiographique dans laquelle le jeune dessinateur raconte son parcours. Fils de parents instituteurs résidant dans une banlieue d’Istanbul, l’enfant est passionné de dessin et collectionneur d’albums de bandes dessinées. La pression familiale ne parviendra pas à faire de lui un ingénieur et il commence sa carrière d’artiste à l’âge de 16 ans. Ce moment fondateur est symbolisé par sa découverte de la rive européenne de la capitale stambouliote et du mythique quartier de Beyoglu, où se concentrent une bonne part de la vie intellectuelle, artistique et étudiante, librairies, cafés, salons de thé, journaux et magazines, tavernes, etc.
Roman graphique d’initiation et de formation, dans lequel le jeune héros est identifiable et reconnaissable par son tee-shirt rayé, comme est d’emblée identifiable à son « look » chacun de ses héros de bandes dessinées préférés, lesquels sont ses fidèles compagnons de route, l’auteur plonge aussi son lecteur dans le contexte social et politique dans lequel vécurent ses parents, puis grandit le jeune homme dont le projet artistique murit. Contexte tout d’abord d’une Turquie turbulente, un climat de quasi guerre civile dans les années 70, une série de coups d’Etat renforçant l’emprise de l’armée et de son État-major sur l’équilibre institutionnel, multiplication des clivages sociaux entre droite et gauche, extrême droite et extrême gauche, mais aussi entre laïcs et religieux, riches et pauvres, querelle entre anciens et modernes, contradictions sociales où prolifèrent les zones d’ombres fragilisant davantage la jeune démocratie. Mutations sociales et politiques ensuite, avec la montée en puissance du conservatisme religieux, imprégnant et transformant la ville, ainsi que l’assise de plus en plus forte de l’AKP parvenu au pouvoir, espoirs et déceptions, dérive autoritaire d’un régime où se multiplient notamment les atteintes à la liberté de la presse, les procès contre les journaux. La donne change brutalement pour le jeune héros de BD qui voulait vivre avant tout sa passion pour le dessin et pour l’art, déconnecté de tout engagement politique ou militant. Second moment fondateur. Il « découvre » soudain le fait du prince et son arbitraire: un dessin peut être considéré comme un délit ! En conséquence, continuer de dessiner, de pratiquer l’humour ou la satire politique, c’est prendre un risque, sans pouvoir en calculer ou anticiper son coût. Car, selon l’humeur capricieuse du pouvoir, un dessin peut déranger ou non, déplaire ou non. Le jeune Ersin fait donc l’expérience du réel. Un réel qui loin d’être un long fleuve tranquille, est parsemé d’embûches, interdisant non seulement de dormir sur ses lauriers, mais toute quiétude de l’âme ou sommeil de la raison, tant est fragile la démocratie. Difficile de dessiner sans liberté, ou soumis au règne de la censure ou de l’autocensure ! Voilà qui fait de la liberté artistique une composante inséparable du combat pour la défense des libertés civiles et politiques. Un combat de chaque instant. Un défi que décide de relever le jeune artiste à l’issue du premier volume de Journal inquiet d’Istanbul. La suite des aventures dans le prochain volume !
À l'oreilleHamit Bozarslan, historien et sociologue du fait politique, l’un des meilleurs spécialistes du Moyen-Orient, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), publie Le temps des monstres. Le monde arabe, 2011-2021 aux éditions La Découverte.
ContexteEn 2011, d’impressionnants soulèvements populaires contre les dictatures ont bouleversé le monde arabe. Observant ces configurations révolutionnaires, Hamit Bozarslan constate que les sociétés concernées en Tunisie, en Egypte, en Syrie) étaient en demande de démocratie et ouvrant un horizon d’espoir proposaient un regard critique sur le passé. Ni partisane, ni eschatologique, la contestation révolutionnaire était démocratique : un refus de l’autoritarisme, de la kleptomanie, du capitalisme de connivence, mais aussi de la violence (paramilitaire, milices, escadrons, mafieuse, etc.) existant à la marge des sociétés, mais minant cette dernière. Il n’était pas question d’inventer un nouveau modèle social, mais de faire entrer les sociétés arabes dans une démocratie consensuelle et dissensuelle, reposant sur la certitude de l’État de droit et l’incertitude démocratique (concept mis à jour par le philosophe Claude Lefort).
À ce temps révolutionnaire de 2011, à la joie et l’espoir qu’il a fait naître, a répondu la terreur et la violence des régimes autocratiques. Dix ans après ces printemps arabes et les répressions qui s’ensuivirent, sans oublier les guerres civiles en Lybie, en Syrie et au Yemen, quel regard porter sur ces événements récents ? Pourquoi écrire à l’épreuve du temps ? En quoi est-ce à la fois un risque et une nécessité ? Comment l’analyse à chaud, année par année de cette décennie, permet de rendre compte de la multiplicité des dynamiques à l’œuvre, sans en occulter aucune ? Dynamiques émancipatrices en 2011 ; radicalisation des processus destructeurs en œuvre au Moyen-Orient depuis des décennies : transhumance djihadiste, luttes hégémoniques des grands acteurs régionaux (Arabie saoudite, Iran, Turquie) contribuant à l’échec des contestations révolutionnaires; restauration autoritaire ; transformation de certains Etats arabes en forces miliciennes.
Quel sens donner à la coexistence de plusieurs temporalités ? Peut-on parler de l’émergence d’un « temps des monstres » dans cet espace-temps du Moyen Orient qui n’a cessé de se dilater depuis 1979, au point de déplacer toujours plus loin son centre de gravité, jusqu’à faire de villes comme Peshawar ou Téhéran la « capitale » du monde arabe ? « Le temps des monstres », Hamit Bozarslan emprunte l’expression au penseur communiste italien, Antonio Gramsci (1891-1937), qui qualifiait ainsi les décennies 1920 et 1930, ce laps de temps situé entre un passé révolu et un avenir non encore advenu qui se caractérisa par la brutalisation des sociétés, des violences, une haine destructrice et le culte de la mort. Jusqu’où l’analogie avec les années 1920 et 1930 est-elle pertinente quand il est question de la décennie 2011-2022 ?
Quelles perspectives pour le monde arabe et le Moyen-Orient ? Quelles pourraient être les futures configurations ? S’il est impossible de prédire l’avenir, Hamit Bozarslan considère néanmoins que « la « pacification » du Moyen-Orient nécessitera sans doute, dans un premier temps – mais seulement dans un premier temps – la « renationalisation » des espaces étatiques westphaliens existants de sorte que chaque conflit soit pensé et se résolve à l’intérieur des cadres territoriaux existants, bien que largement hérités d’un passé colonial, avec l’interdiction imposée aux acteurs « nationaux » de recourir à des ressources économiques, symboliques et surtout militaires extérieures. Cela exigerait à son tour autant la présence de tiers séparateurs qui pourraient être des grandes démocraties, que l’invention d’un temps de confiance par une pédagogie de la responsabilité auprès des acteurs locaux. »
À l'oreilleET
Sophie Benech, traductrice littéraire du russe et fondatrice des Éditions Interférences, est couronnée en septembre 2021 par le Grand Prix SGDL (Société des Gens de Lettres) pour son œuvre de traduction. Elle présente Le Corps de l’âme, dernier opus en date de Ludmila Oulitskaïa, figure emblématique de la littérature russe contemporaine et dont elle est la traductrice.
ContexteLudmila Oulistkaïa, née en 1943 dans l’Oural, est issue d’une famille juive de l’intelligentsia, marquée par un attachement profond aux livres, au théâtre et à la musique. Elle est aujourd’hui considérée comme la plus importante autrice russe contemporaine. Son œuvre est traduite dans plus de 40 langues. Fin février 2022, quelques jours après l’invasion de l’Ukraine, elle a quitté Moscou pour un exil à Berlin.
Sophie Benech est traductrice et aime passionnément son métier, considérant la traduction comme un immense enrichissement personnel. Mais, elle a aussi fondé une maison d’édition aujourd’hui dotée d’un catalogue de textes de qualité, inédits, épuisés ou difficilement accessibles aux lecteurs français. Elle publie des auteurs russes qu’elle a ou non traduits et des auteurs anglo-saxons. Comment est-elle passée de la traduction à l’édition ? Pour éditer notamment ce que d’autres n’éditent pas ou refusent d’éditer alors qu’il le faudrait selon elle.
Entre Sophie Benech et Ludmila Oulitskaïa, il y a une longue histoire. La première a traduit tous les livres de la seconde (à l’exception du premier), tous publiés aux éditions Gallimard. « Nous avons pour ainsi dire grandi ensemble, elle dans sa carrière d’écrivain et moi dans ma carrière de traductrice ». Si Ludmila Oulitskaïa, biologiste de formation, a toujours écrit, depuis l’enfance, poussée par un profond besoin, Sophie Benech a quant à elle appris le russe tardivement, sur le tas, pour ainsi dire, en se rendant en Russie et en travaillant à Moscou. Depuis le début des années 1990, le cheminement des deux femmes les a considérablement rapprochées au fur et à mesure des allers et retours d’une langue à l’autre. Des liens se sont tissés avec le temps, une proximité, des affinités sont apparues de plus en plus nettement. Elles partagent aujourd’hui beaucoup. Sophie Benech s’est immergée dans l’univers romanesque de Ludmila Oulitskaïa, mais elle a aussi fait sien le monde littéraire russe, traduisant aussi des auteurs tels que Isaac Babel, Anton Tchékhov, Varlam Chalamov, Iouri Bouïda, Anna Akhmatova. Elle a vécu en Russie au temps de la Pérestroïka, au plus près des espoirs et des déchirements d’une élite intellectuelle. Tout cela n’a pas peu contribué à forger entre les deux femmes, et sur de nombreux points, une même perception des choses. Cela aide bien sûr à traduire, à chercher à rendre au mieux son style si particulier, fait de poésie et d’humour, son langage imagé, sa grammaire stylistique, sa façon si particulière de donner vie à une multitude de personnages.
Dans Le corps de l’âme, Ludmila Oulitskaïa, interroge, non pas tant les rapports les rapports de l’âme et du corps, que les chemins inattendus qui nous conduisent à effleurer, toucher, sentir ou ressentir cette part d’immatérialité en nous. Treize histoires en tout, drôles, tragiques, graves ou cocasses, qui emmènent le lecteur au-delà du paradoxe qui fait que savons beaucoup de choses sur notre corps, (ou du moins croyons-nous en savoir beaucoup) et si peu de l’âme. Comment cette dernière, impossible à définir, difficile à objectiver comme on peut disséquer un corps, imperceptible en apparence, devient subitement perceptible, tangible ? Quelles traces conservons-nous de cette expérience ? D’où vient ce sentiment d’apesanteur, de bonheur, de plénitude, d’accomplissement qui révèle à la fois la finitude de la condition humaine, la mort certaine du vivant, mais aussi la puissance d’un souffle vital qui fait de chaque être humain une personne unique dont l’existence importe ? Quelle est cette zone poreuse entre le corps et l’âme dans laquelle il nous arrive de séjourner et où les frontières entre le réel et l’irréel passent soudain au second plan, floutées dans un halo de merveilleux ?
À l'oreilleET
Les deux journalistes publient ensemble Volodymyr Zelensky. Dans la tête d’un héros, aux éditions Robert Laffont.
ContexteL'Ukraine, la Moldavie et la Géorgie ont demandé officiellement leur adhésion à l'UE cinq jours après le début de l'invasion russe le 24 février 2022. Les 27 membres de l'Union européenne (UE) ont accepté la candidature de l’Ukraine et celle de la Moldavie, le 23 juin dernier, leur traçant un « destin » européen, tandis qu’ils ouvraient une « perspective » européenne à la Géorgie, conditionnant son accès au statut de candidat à la réalisation de réformes afin de garantir l’indépendance de la justice et des médias, et lui demandant d’œuvrer à l’amélioration du climat démocratique.
Les journalistes Régis Genté et Stéphane Siohan commentent les réactions en Géorgie et en Ukraine face à la décision du Conseil européen, confirmant l’avis de la Commission européenne. Déception et amertume en Géorgie où les partisans de l’UE sont descendus à trois reprises dans la rue pour rappeler que dans leur très grande majorité les Géorgiens veulent rejoindre l’Europe. Mais ils protestaient également contre leur gouvernement qu’ils accusent d’une part d’avoir délibérément saboter l’opportunité d’obtenir le statut de candidat à l’adhésion, et de servir d’autre part, de facto, les intérêts de la Russie, sous couvert d’une stratégie de normalisation avec cette dernière. En Ukraine, en revanche, le statut de candidat est apprécié comme une bonne nouvelle dans un contexte de guerre, et vécu comme une reconnaissance. L’entrée de l’Ukraine dans la famille européenne, voire son appartenance, s’est en effet imposée comme une sorte d’évidence, depuis l’invasion militaire de la Russie de Poutine et la sidération provoquée par la violation de l’intégrité territoriale du pays et la remise en cause de sa souveraineté. La résistance ukrainienne face à l’agression russe est devenue synonyme de combat pour la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes. Cette perception de la situation, notamment par les opinions publiques européennes et américaine, est nouvelle : elle date de la fin février 2022. Pourtant l’Ukraine, après l’annexion éclair de la Crimée par la Russie, est en état de guerre, depuis 2014, dans le Donbass où des forces séparatistes pro-russes, soutenues par la Russie et formées militairement par la milice Wagner, ont fait sécession, créant les républiques de Louhansk et de Donetsk que Poutine a reconnues peu de temps avant d’envahir l’Ukraine.
Changement d’échelle, de nature ou de degré du conflit ? Changement de perception du conflit ? Prise de conscience ? Un homme en tout cas a incarné ce moment historique : Volodymyr Zelensky. L’ancien acteur qui faisait rire les publics ukrainien et russe, à la tête de l’Ukraine depuis 2019, a fait son entrée dans l’histoire depuis le 24 février 2022. Il est le leader qui fait passer son pays dans une nouvelle dimension historique, symbolisant la bascule ukrainienne. Comme le soulignent Régis Genté et Stéphane Siohan, le personnage s’est métamorphosé en chef de guerre, forçant l’admiration, en incarnant l’héroïsme de tout un peuple défendant les principes fondateurs et les valeurs de l’UE. Celui qui a troqué le costume de ville pour le pantalon de treillis et le tee-shirt kaki, a fait face, restant à la Bankova, le siège de la présidence en plein cœur de la capitale ukrainienne, à l’image de son peuple entrant dans la résistance, telle une nation en armes, jouant son destin et luttant pour sa survie. Pour les Ukrainiens, il s’agit d’une guerre d’indépendance et de libération dans laquelle le pays réalise, en ce début de XXIème siècle, son unité nationale.
Ironie de l’histoire, Volodymyr Zelensky, l’homme d’affaires devenu millionnaire, est pour ainsi dire entré en politique « par effraction » alors qu’il n’avait aucune expérience politique, un peu comme l’Ukraine est redevenue souveraine de plein droit « par inadvertance » en 1991, étant la dernière des 15 ex-républiques socialistes soviétiques à proclamer son indépendance par voie de referendum, le 1er décembre 1991. Trente ans plus tard, les Ukrainiens, à plus de 80% pro-européens, voient l’Europe comme un espace civilisationnel de libertés et de démocratie, un cadre normatif garantissant l’Etat de droit, la protection des individus et la sécurité collective.
En l’espace d’une génération, la société ukrainienne a connu de profondes mutations. Si la corruption reste un défi majeur à relever, le désir d’Europe s’est imposé auprès de la nouvelle génération qui a peu connu l’époque soviétique et n’en a pas la nostalgie. Pour elle, le statut de candidat à l’adhésion est un puissant levier de transformation de la société et de l’Etat. Elle partage de moins en moins de points communs avec la Russie. Certes, les voies de l’émancipation démocratique empruntent parfois un parcours chaotique, et ce fut le cas de l’Ukraine depuis 1991, mais elle est aujourd’hui un pays très jeune, engagé à bâtir un monde meilleur pour les futures générations. A contrario, la Russie de Vladimir Poutine (âgé de 70 ans) défend une vision impériale ou néo-impériale de la Russie, sur le mode prison des peuples, adepte d’une conception autocratique du pouvoir, brimant les libertés civiles et politiques, réprimant les opposants : elle fait figure de repoussoir dans la conjoncture, aveugle et sourde face au renouvellement des générations qui ne veulent pas d’un retour au monde d’avant. La trajectoire de Volodymyr Zelensky (âgé de 40 ans) accompagne celle de son pays, depuis Maïdan et 2013, lequel a fait le choix d’une conception plurielle et inclusive de l’identité, résolument moderne, tournée vers l’avenir et rejetant tout retour rétrograde au passé. La guerre en est en train d’accélérer ce processus de mutation sociale et sociétale en accentuant le divorce entre les deux visions du monde.
Dos au mur, les Ukrainiens cependant n’ignorent rien de la gravité de la situation. Ils savent que la guerre sera longue. Les pertes humaines, les destructions matérielles, sont considérables, sans compter les disparitions, les enlèvements, ainsi que des transferts forcés de population en Russie. Les mécanismes d’anéantissement et d’annihilation sont une menace réelle. S’ils perdent la guerre, l’avenir des 3 ou 4 prochaines générations est en jeu. Mais, qu’en est-il des Occidentaux aujourd’hui unis dans leur soutien à l’Ukraine ? Sont-ils prêts à payer les conséquences (notamment économiques, énergétiques) d’une guerre longue ?
Les pressions sur le président Volodymyr Zelensky sont très fortes, de tous côtés. Les dangers aussi. La dépendance du pays vis-à-vis des Occidentaux pour les livraisons de matériel militaire ne fragilise-t-elle pas le président ? De quoi les Ukrainiens ont-ils besoin pour faire la différence sur le terrain et pour gagner ? Faut-il vouloir à tout prix et au plus vite instaurer un cessez-le-feu ? Faut-il ou non négocier sans préconditions ? Quelle paix et dans quelles frontières ? Combien de temps le président Zelinsky réussira-t-il à maintenir l’Ukraine en haut de l’agenda international et médiatique ? Les Etats-Unis et les Européens la soutiendront-ils quoi qu’il en coûte, en lui donnant les moyens de repousser l’assaillant, et pas seulement de s’épuiser chaque jour davantage dans une guerre défensive d’attrition ? Choisiront-ils en dernière instance de ménager Vladimir Poutine, comme ils l’avaient fait jusqu’au 24 février dernier ? Pour les livraisons d’armements et de munitions comme pour la reconstruction, l’Ukraine dépend de leur bon vouloir.
À l'oreilleRegis Genté – Stéphane Siohan, Volodymyr Zelensky. Dans la tête d’un héros, éditions Robert Laffont, 2022.
Alain Frachon, ancien correspondant à Téhéran, Londres, Washington et Jérusalem, puis chef du service étranger et directeur de la rédaction du journal Le Monde. Il tient depuis 2014 une chronique hebdomadaire de politique étrangère pour le même quotidien. Il publie Un autre monde. L’ère des dictateurs aux éditions Perrin.
ContexteQu’est-ce qu’un chroniqueur de politique étrangère ? En quoi consiste l’exercice de la chronique internationale ? Alain Frachon qui tient chaque semaine, depuis 2014, une chronique dans le journal Le Monde, présente la spécificité du genre. Un format précis, 5700 signes espaces compris dans son cas. Une régularité, elle est publiée chaque jeudi, dans l’édition du Monde datée du vendredi. Un espace affermé. Un caractère transgenre, qui peut emprunter aussi bien à l’éditorial, à l’analyse, au reportage qu’au portrait. Dans cet espace, il est maître à bord, pour analyser, jauger, expliquer, interroger l’actualité. Il peut aussi s’indigner. Avec une règle éthique qu’il respecte toujours, celle de la clarté de l’expression afin de rendre intelligible son propos à ses lecteurs et lectrices. Et avec un scrupule, celui d’éviter de parler de tout (la « toutologie »), préférant pour cette raison mettre l’accent sur les régions qu’il connaît, ses « majors », comme il aime les appeler, que sont le Moyen-Orient, l’Amérique du Nord et la Grande-Bretagne, post et pré-Brexit, bref toutes ces aires géographiques dans lesquelles il a été correspondant, d’abord pour l’Agence France-Presse (AFP), puis pour Le Monde. Des régions qui lui sont familières, dans lesquelles il a vécu et avec lesquelles d’une manière ou d’une autre, de façon continue, il a tissé des liens. D’où sa conviction que pour être chroniqueur, il faut déjà avoir une certaine expérience professionnelle, permettant le recul et la distance nécessaires à l’exercice. Sans oublier la curiosité, l’ouverture d’esprit, l’humilité dans le savoir, qui portent à la lecture et relecture des anciens comme des plus contemporains.
Dans Un autre monde. L’ère des dictateurs, Alain Frachon a rassemblé une centaine de ses chroniques publiées entre 2014 et 2022, depuis la fin du mandat de Barack Obama, la présidence de Donald Trump, les crises et guerres à répétition au Moyen-Orient, la volonté de puissance et montée aux extrêmes de la Russie, l’affaiblissement spectaculaire des démocraties face à l’ascension spectaculaire de la Chine et celle des régimes autocratiques ou dictatoriaux. Quelles sont les lignes de fond, les tendances se dégageant du chaos de la scène internationale ? L’ordre international instauré au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et la victoire des Alliés, le système onusien s’articulant autour de la Charte des Nations-Unies et la Déclaration universelle des droits de l’homme, est aujourd’hui remis en cause dans sa prétention à l’universalité normative : il est accusé de vouloir imposer à l’ensemble de la planète un ordre et des valeurs qui ne seraient que l’incarnation ou la projection d’une représentation du monde qui ne serait qu’occidentale. D’où sa contestation dans les faits et le discours par des puissances comme la Chine ou la Russie refusant de se plier à des valeurs qui ne seraient ni les leurs, ni universelles, seulement occidentales.
Face à cela, les démocraties occidentales sont déstabilisées, en repli. Les États-Unis en premier lieu, mais pas seulement, se sont trompés sur la fin de la Guerre froide qu’ils n’ont pas gagnée comme ils l’ont cru et dit. L’Union soviétique s’est effondrée d’elle-même, sous le poids de ses propres contradictions, insuffisances et échecs. Pendant qu’ils célébraient la fin de l’histoire et leur triomphe idéologique, confiants dans le fait que la mondialisation économique serait nécessairement le précurseur de la démocratie, ils ont peiné à réaliser que l’économie de marché et le capitalisme faisaient bon ménage (prospéraient) avec des régimes autoritaires, peu soucieux des libertés civiles et politiques et des droits humains. L’émergence de la Chine fut du reste pendant longtemps un objet de déni : au mieux elle était considérée comme l’usine du monde, inondant le marché de produits bas de gamme ! Ce n’est plus le cas aujourd’hui et, devenue deuxième puissance économique mondiale, elle vise la première place.
Entre les États-Unis et l’Europe, d’une part, et des puissances contestataires jusqu’à un certain point de l’ordre mondial hérité de 1945, d’autre part, existent un nombre de pays qui ne souhaitent l’inféodation à aucun de ces deux « blocs » géopolitiques qu’ils refusent d’ailleurs de considérer comme deux camps irréductibles. Ils veulent exister en entretenant librement des relations avec les uns ou les autres, tentant de dégager une marge de manœuvre pour agir en fonction de leurs intérêts propres. On l’observe très clairement dans le cas de l’Inde, par exemple. Mais elle n’est pas seule dans ce cas.
Peut-on parler d’un recul des Occidentaux ? Avec les désillusions consécutives à l’implosion de l’Union soviétique, c’est un autre monde qui a vu le jour, et non pas celui qu’ils attendaient naïvement. Les succès relatifs de la guerre contre le terrorisme après le 11 septembre 2001, les scandales liés à l’existence du camp de Guantanamo et de la prison d’Abou Ghraib, le retrait d’Afghanistan en août 2021 consacrant le retour au pouvoir des Talibans, tout cela n’a pas peu contribué à décrédibiliser le discours occidental sur les valeurs notamment. L’arrogance et les inconséquences ont fait le reste. La crise financière et économique de 2008 a quant à elle jeté un doute sur les compétences économiques et financières du monde occidental. La gestion de la pandémie liée au covid-19 et l’accès aux vaccins n’ont pas redoré son blason. Alain Frachon souligne la part de responsabilité des Occidentaux qui, depuis la fin de la Guerre froide, sont les premiers auteurs de leur déconsidération vis-à-vis du reste du monde.
Le retour de la guerre en Europe changera-t-il la donne ? La durabilité de l’attractivité européenne sur les autres nations, restées en dehors des frontières actuelles de l’Union européenne, sera-t-elle de nature à impulser une nouvelle dynamique signant la fin de l’effacement européen ?
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Dans un monde incertain et précaire, en manque de repères clairs, il devient difficile de s’orienter dans la pensée et d’agir en…