Le monde en questions - Comprendre le monde tel qu’il est et tel qu’il n’est pas

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Le monde en questions - Comprendre le monde tel qu’il est et tel qu’il n’est pas episodes

  • #145 – Stupéfiant Moyen-Orient
    En plateau

    Jean-Pierre Filiu est professeur des universités en histoire du Moyen-Orient à Sciences Po (Paris), après avoir enseigné dans les universités américaines de Columbia (New York) et de Georgetown (Washington). Depuis 2015, il tient une chronique hebdomadaire, dans le journal Le Monde, en lien avec la région dont il est un des grands spécialistes contemporains. L’auteur du Milieu des mondes, une histoire laïque du Moyen-Orient de 395 à nos jours (Le Seuil, 2021) publie aujourd’hui Stupéfiant Moyen-Orient. Une histoire de drogue, pouvoir et société aux éditions du Seuil.

    Contexte

    La révélation de scandales liés aux stupéfiants alimente régulièrement l’actualité moyen-orientale. Ainsi, apprenait-on le 8 mai dernier que le plus grand narcotrafiquant du Moyen-Orient, Maraiî al-Ramthan, 47 ans, surnommé l’Escobar syrien, ou encore le parrain du captagon, avait été tué par un raid jordanien en Syrie. Il inondait la Jordanie et les pays du Golfe de cette drogue chimique qu’est le captagon, une amphétamine dérivée d’un médicament censé traiter la narcolepsie et les troubles de l’attention, et fabriquée dans des usines clandestines situées dans la région désertique de Soueida, au sud de la Syrie. Mais comment mettre en perspective l’actualité brûlante ?

    Dans Stupéfiant Moyen-Orient, Jean-Pierre Filiu a pour ambition de remonter la trame historique du Moyen-Orient sous l’angle de la production et de la consommation des stupéfiants. L’historien nous fait voyager à travers les siècles, de l’Antiquité jusqu’à l’époque contemporaine, en passant par les Abbassides et les Mamelouks, l’Empire ottoman, l’expédition d’Égypte, l’Afghanistan des Talibans, la Syrie de Bachar Al-Assad.

    Quelle place occupent les drogues dans l’histoire du Moyen-Orient, de l’Egypte à l’Afghanistan ? Ont-elles joué ou non un rôle majeur dans la région ? S’agissant de l’Antiquité, nous avons peu d’informations sur la production, consommation et circulation des psychotropes, ce qui laisse penser qu’il n’y pas alors d’usage large des stupéfiants et que leur utilisation est réservée à des fins liturgiques ou pharmacologiques à la période pré-islamique. Seconde constatation : alors que l’usage de l’alcool est progressivement proscrit en terre d’Islam en raison de l’ivresse qu’il provoque et qui trouble l’esprit des fidèles, le silence du Coran sur les stupéfiants est à noter. Et jusqu’à ce jour, il n’y a pas de position ferme en Islam en la matière. Dès le XIIIème siècle, on observe des thèses contrastées sur la licéité ou la prohibition ainsi que des tensions sur le sujet : faut-il ou non légaliser l’usage des stupéfiants, la légalisation étant une source de revenus pour le pouvoir en place ? Les partisans de la prohibition soutiennent que la drogue, au même titre que l’alcool, provoque une forme d’ivresse ou dérèglement des sens chez les croyants, elle est donc impure, illicite. Mais, le théologien égyptien Alameddine Ibn Shukr, mort en 1289, écrivait quant à lui en se fondant sur le silence du Coran : « Il est interdit d’interdire ce qui ne l’est ». A ces tensions, s’ajoute aussi une dimension sociale, mise en évidence par la tradition soufie, qui oppose la consommation d’alcool, chez les élites Mameloukes, à celle de la drogue (dite l’herbe des pauvres), l’alcool par sa cherté restant inaccessible à une population arabe privée de pouvoir. L’Empire ottoman, puissance sunnite montante au XVIème siècle, verra se répandre la consommation de stupéfiants dans les espaces publics avec le développement des cafés où l’on fume le narguilé. La drogue n’est plus alors mastiquée, mais fumée depuis l’apparition du tabac. Dans l’Empire chiite des Safavides, l’usage de la drogue se répand également. En revanche, la consommation de stupéfiants n’atteindra jamais dans l’Empire ottoman et la Turquie moderne les proportions qu’elle a atteintes en Perse puis en Iran depuis un demi-millénaire.

    A l’époque contemporaine, deux théocraties (la République islamique d’Iran et l’Arabie Saoudite) sont confrontées à des phénomènes d’addiction et de consommation endémique de stupéfiants, un fléau que les deux régimes ont pour ainsi dire renoncé à véritablement combattre en termes de santé publique. La répression (exécutions par voie de pendaison) est cependant forte et il n’est pas rare d’accuser de consommation ou de trafic de stupéfiants des opposants politiques. Le phénomène d’addiction est plus récent en Arabie saoudite qu’en Iran.

    Aujourd’hui, deux pays au Moyen-Orient sont des narco États : l’Afghanistan et la Syrie de Bachar Al Assad (un narco-régime) qui a trouvé comment contourner les restrictions et sanctions internationales auquel il est soumis depuis la répression des manifestations pacifiques de 2011 et la guerre civile qui s’ensuivit. Avant de devenir le principal producteur mondial de captagon, le régime Assad a longtemps joué un rôle névralgique dans les réseaux mondiaux d’héroïne, à partir des raffineries installées sous son contrôle au Liban.

    Si donc le prisme religieux est peu pertinent, l’étude de Jean-Pierre Filiu montre qu’il existe des affinités entre un territoire et le stupéfiant de prédilection de son peuple : l’Egypte et le cannabis, la Perse et l’opium, l’Iran et la drogue de synthèse qu’est la méthamphétamine (en écho à l’haoma des prêtres zoroastriens), le Yémen où l’usage répandu du qat depuis un siècle est peut-être désormais la seule chose qui fasse consensus national au nord comme au sud du pays. Ensuite, note Jean-Pierre Filiu, la centralité géopolitique du Moyen-Orient (le « milieu des mondes), ne peut qu’affecter les circuits de production et de commercialisation des stupéfiants. Du Croissant fertile au Croissant d’or, les crises du Moyen-Orient reconfigurent les routes de la drogue qui sont aussi les routes de l’immigration illégale, et celles qu’empruntent toutes sortes de trafics. Enfin, partout au Moyen-Orient se vérifie l’adage selon lequel « plus la répression est dure et plus les drogues le sont ».

    À l'oreille
    • Giorgio Moroder – Istanbul Blues (Midnight Express)
    • Peyman Yazdanian – La loi de Téhéran (Just 6,5)
    • Imago – La Mosquée (1975)
    Pour aller plus loin
    • Jean-Pierre Filiu, Stupéfiant Moyen-Orient. Une histoire de drogue, de pouvoir et de société, Le Seuil, 2023
    • Jean-Pierre Filiu, Le milieu des mondes, une histoire laïque du Moyen-Orient de 395 à nos jours, le Seuil, 2021
    59 min
  • #146 – Élections sous haute tension en Turquie
    En plateau

    Anne Andlauer, correspondante permanente pour de nombreux médias (Radio France, RFI, RTS, RTBF, Le Figaro, Le Temps, Le Soir), en Turquie où elle vit depuis douze ans et réalise des reportages depuis quinze ans, a publié La Turquie d’Erdoğan aux éditions du Rocher (2022).

    Contexte

    L’élection présidentielle et les élections législatives se déroulaient en même temps le dimanche 14 mai 2023 en Turquie. Anne Andlaurer, correspondante permanente à Istanbul pour de nombreux médias européens, et qui a couvert plusieurs campagnes électorales dans ce pays, est frappée cette fois par la hauteur des enjeux dont a parfaitement conscience l’immense majorité des 64 millions d’électeurs et d’électrices (dont plus de 5 millions de primo-votants) appelés à élire au suffrage universel leur président et leurs députés dans un pays de 85 millions d’habitants. Quel que soit le candidat à la présidentielle élu, dès le premier tour au soir du 14 mai, ou au second tour le 28 mai prochain, il y a une conscience très forte qu’il s’agit d’un tournant et que c’est l’avenir du pays qui est en train de se jouer avec ce scrutin présidentiel.

    Quels sont les candidats en présence ?

    Parmi les quatre, puis désormais trois candidats en lice, après le retrait à 3 jours du scrutin de Muharrem Ince, deux dominent les sondages. D’un côté, le président sortant, Recep Tayyip Erdoğan, qui aligne les mandats depuis 2003, d’abord en tant que Premier ministre, puis comme président depuis 2014 et l’instauration du suffrage universel direct pour l’élection présidentielle. Ce conservateur religieux et nationaliste, à la tête du Parti de la justice et du développement (AKP), a opéré un virage autoritaire au fil des années. Il a réduit les droits des femmes, la liberté de la presse, répondu par la violence aux mouvements contestataires (Gezi) et, après avoir initié des négociations secrètes avec le PKK, en vue de trouver un règlement à la question des Kurdes en Turquie, il mène une répression dans les régions kurdes du pays, interdit ou menace d’interdire des formations politiques, emprisonne les dirigeants et les députés kurdes. Pour cette élection, Erdoğan fait alliance avec le MHP, un parti nationaliste d’extrême droite sans lequel il n’avait pas de majorité absolue à l’Assemblée depuis 2015, et forment ensemble l’Alliance populaire.

    Son principal opposant est le social-démocrate Kemal Kiliçdaroglu, président du Parti républicain du peuple (CHP). Il est à la tête d’une coalition inédite de six partis, nommée la “Table des six” (ou Alliance de la nation), qui réunit, en un surprenant attelage, à la fois des conservateurs et des libéraux, des islamistes et des laïcs, des nationalistes et des pro-Européens. Kemal Kiliçdaroglu, qui a entrepris depuis treize ans la modernisation du parti fondé par Kemal Atatürk, et se définit comme “la force tranquille”, en clin d’œil au slogan de l’ancien président français François Mitterrand, promet un virage démocratique en cas de victoire. Alévi, une minorité religieuse victime de discriminations en Turquie, il promet de mettre fin aux “disputes confessionnelles qui ont fait souffrir” le pays, à majorité sunnite. Durant ses meetings de campagne, il n’était jamais seul mais accompagné de membres de sa coalition. Il a promis de ne pas diriger seul s’il est élu président, de nommer plusieurs vice-présidents à ses côtés, dont le maire d’Istanbul, Ikrem Imamoglu, prône la réconciliation pour mettre fin à la polarisation extrême du pays et s’est engagé à libérer Salahettin Demirtaş, président du HDP emprisonné depuis 2016, conformément à l’arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Sa promesse d’apaiser un pays fortement clivé transforme-t-elle pour autant le scrutin en un référendum pour ou contre Erdoğan ?

    Le dernier candidat en lice est l’ancien député d’extrême droite (MHP) Sinan Ogan, qui dirige une coalition de cinq groupes ultranationalistes, dénommée Alliance des ancêtres.

    En effet, jusqu’à jeudi 11 mai, Muharrem Ince, instituteur de 59 ans, était dans la course à la présidence. Mais à trois jours du scrutin, il a annoncé le retrait de sa candidature. Une décision justifiée par la peur de voir l’opposition “rejeter toute la faute sur lui” si elle venait à perdre. Autrefois candidat du CHP, il portait cette fois-ci les couleurs de son propre mouvement, le Parti de la nation (Memleket).

    Malgré une campagne inéquitable où le président en fonction et bon nombre de ses ministres, candidats aux élections législatives à un seul tour, ont utilisé tous les moyens et facilités à leur disposition pour mener campagne, les instituts de sondage sérieux prévoyaient un scrutin très serré et une légère avance au candidat de l’opposition. Pour la première fois depuis 20 ans qu’il est au pouvoir, la victoire d’Erdoğan n’est donc pas assurée. Pour la première fois depuis 2014 un second tour pourrait avoir lieu. La situation économique du pays qui s’est fortement dégradée avec une inflation record pesant sur son électorat populaire peut jouer en sa défaveur. Les violents séismes du 6 février dernier en Turquie et en Syrie, avec ce qu’ils ont révélé depuis les lenteurs des secours dans les provinces touchées et la corruption endémique ayant pour conséquence le non-respect des normes antisismiques dans des régions à risque, ont fait douté une partie de son électorat des performances de son leader. Pourtant, l’actuel président a perdu beaucoup moins de sa popularité et assise électorale que prévu par certains analystes.

    Le parti HDP (qui avait fait un score de 10% aux dernières législatives), en crise depuis l’emprisonnement de son président, n’a pas présenté de candidat et soutient le candidat Kemal Kiliçdaroglu.

    Quel rôle joue la politique étrangère dans ce scrutin ? L’actuel président est crédité d’avoir durant ces 20 années de pouvoir affirmé la puissance géopolitique de la Turquie, membre de l’OTAN, mais jouant sa partition, en bloquant l’adhésion de la Suède à l’OTAN ou achetant des missiles à la Russie, en discutant avec Poutine et vendant ses drones Bayraktar à l’Ukraine, en condamnant l’agression russe, mais n’appliquant pas les sanctions internationales contre la Russie, en intervenant en Syrie. L’actuel président sera-t-il considéré par les électeurs comme celui qui fait respecter la Turquie sur la scène internationale, ou bien son challenger, Kemal Kiliçdaroglu sera-t-il plus convaincant en promettant un jeu moins disruptif dans les relations internationales, plus prévisible, tout en annonçant qu’il renverrait chez eux les réfugiés syriens de moins en moins tolérés en Turquie ?

    Enfin, quel que soit le résultat, sera-t-il accepté par les candidats et leur électorat respectifs ou bien fera-t-il l’objet d’une contestation ? Erdoğan reconnaîtra-t-il sa défaite ? L’opposition reconnaitra-t-elle sa défaite, elle qui a été échaudée lors de l’annulation de l’élection du maire d’Istanbul Ikrem Imamoglu qui parvint néanmoins à l’emporter dans un nouveau scrutin mettant fin au long règne de l’AKP sur la ville ? Quel sera le nouveau visage de l’Assemblée au lendemain des législative dans un pays dont la Constitution a été modifiée en 2017 par Erdoğan en faveur d’un régime présidentiel ?

    Pour la première fois, depuis 2014, il y aura un second tour à l’élection présidentielle, qui opposera le 28 mai Erdoğan et Kiliçdaroglu. L’AKP et le MHP ont d’ores et déjà la majorité parlementaire et Erdoğan une avance confortable. Si le premier tour s’est déroulé sans incident notable et avec une très forte participation, dans quelles conditions se déroulera la campagne pour le second tour ? Sur qui se reporteront les 5,3 % des voix accordés à Sinan Ogan ? Évitera-t-on la polarisation sur la question des 3,6 millions de réfugiés syriens et surtout sur la question kurde (et notamment l’exclusion du HDP du système politique turc) ? L’alliance des six qui avait reçu au premier tour le soutien du HDP, et qui ne peut pas s’en priver au second tour ni se priver d’un report de voix des électeurs de Sinan Ogan, déçue par son score, peut-elle imploser du fait de cette polarisation du débat ? Les deux candidats qui s’affronteront lors du second tour, Recep Tayyip Erdoğan et Kemal Kiliçdaroglu, seront-ils en mesure d’imposer d’autres thèmes de campagne que ceux de Sinan Ogan ? Que signifie la montée de l’extrême droite nationaliste qui traverse tous les courants politiques présente dans les alliances de tous les candidats?

    À l’oreille
    • Can Gox – Haydar Haydar
    • Manuş Baba – Bu Havada Gidilmez
    • MaNga – Dunyanin Sonuna Dogmusum
    • Pour aller plus loin
      • Anne Andlauer, La Turquie d’Erdoğan, éditions du Rocher, 2022
      • Radio Cause commune – Le monde en questions n°112
      • 1 hr 10 min
      • #145 – Stupéfiant Moyen-Orient
        En plateau

        Jean-Pierre Filiu est professeur des universités en histoire du Moyen-Orient à Sciences Po (Paris), après avoir enseigné dans les universités américaines de Columbia (New York) et de Georgetown (Washington). Depuis 2015, il tient une chronique hebdomadaire, dans le journal Le Monde, en lien avec la région dont il est un des grands spécialistes contemporains. L’auteur du Milieu des mondes, une histoire laïque du Moyen-Orient de 395 à nos jours (Le Seuil, 2021) publie aujourd’hui Stupéfiant Moyen-Orient. Une histoire de drogue, pouvoir et société aux éditions du Seuil.

        Contexte

        La révélation de scandales liés aux stupéfiants alimente régulièrement l’actualité moyen-orientale. Ainsi, apprenait-on le 8 mai dernier que le plus grand narcotrafiquant du Moyen-Orient, Maraiî al-Ramthan, 47 ans, surnommé l’Escobar syrien, ou encore le parrain du captagon, avait été tué par un raid jordanien en Syrie. Il inondait la Jordanie et les pays du Golfe de cette drogue chimique qu’est le captagon, une amphétamine dérivée d’un médicament censé traiter la narcolepsie et les troubles de l’attention, et fabriquée dans des usines clandestines situées dans la région désertique de Soueida, au sud de la Syrie. Mais comment mettre en perspective l’actualité brûlante ?

        Dans Stupéfiant Moyen-Orient, Jean-Pierre Filiu a pour ambition de remonter la trame historique du Moyen-Orient sous l’angle de la production et de la consommation des stupéfiants. L’historien nous fait voyager à travers les siècles, de l’Antiquité jusqu’à l’époque contemporaine, en passant par les Abbassides et les Mamelouks, l’Empire ottoman, l’expédition d’Égypte, l’Afghanistan des Talibans, la Syrie de Bachar Al-Assad.

        Quelle place occupent les drogues dans l’histoire du Moyen-Orient, de l’Egypte à l’Afghanistan ? Ont-elles joué ou non un rôle majeur dans la région ? S’agissant de l’Antiquité, nous avons peu d’informations sur la production, consommation et circulation des psychotropes, ce qui laisse penser qu’il n’y pas alors d’usage large des stupéfiants et que leur utilisation est réservée à des fins liturgiques ou pharmacologiques à la période pré-islamique. Seconde constatation : alors que l’usage de l’alcool est progressivement proscrit en terre d’Islam en raison de l’ivresse qu’il provoque et qui trouble l’esprit des fidèles, le silence du Coran sur les stupéfiants est à noter. Et jusqu’à ce jour, il n’y a pas de position ferme en Islam en la matière. Dès le XIIIème siècle, on observe des thèses contrastées sur la licéité ou la prohibition ainsi que des tensions sur le sujet : faut-il ou non légaliser l’usage des stupéfiants, la légalisation étant une source de revenus pour le pouvoir en place ? Les partisans de la prohibition soutiennent que la drogue, au même titre que l’alcool, provoque une forme d’ivresse ou dérèglement des sens chez les croyants, elle est donc impure, illicite. Mais, le théologien égyptien Alameddine Ibn Shukr, mort en 1289, écrivait quant à lui en se fondant sur le silence du Coran : « Il est interdit d’interdire ce qui ne l’est ». A ces tensions, s’ajoute aussi une dimension sociale, mise en évidence par la tradition soufie, qui oppose la consommation d’alcool, chez les élites Mameloukes, à celle de la drogue (dite l’herbe des pauvres), l’alcool par sa cherté restant inaccessible à une population arabe privée de pouvoir. L’Empire ottoman, puissance sunnite montante au XVIème siècle, verra se répandre la consommation de stupéfiants dans les espaces publics avec le développement des cafés où l’on fume le narguilé. La drogue n’est plus alors mastiquée, mais fumée depuis l’apparition du tabac. Dans l’Empire chiite des Safavides, l’usage de la drogue se répand également. En revanche, la consommation de stupéfiants n’atteindra jamais dans l’Empire ottoman et la Turquie moderne les proportions qu’elle a atteintes en Perse puis en Iran depuis un demi-millénaire.

        A l’époque contemporaine, deux théocraties (la République islamique d’Iran et l’Arabie Saoudite) sont confrontées à des phénomènes d’addiction et de consommation endémique de stupéfiants, un fléau que les deux régimes ont pour ainsi dire renoncé à véritablement combattre en termes de santé publique. La répression (exécutions par voie de pendaison) est cependant forte et il n’est pas rare d’accuser de consommation ou de trafic de stupéfiants des opposants politiques. Le phénomène d’addiction est plus récent en Arabie saoudite qu’en Iran.

        Aujourd’hui, deux pays au Moyen-Orient sont des narco États : l’Afghanistan et la Syrie de Bachar Al Assad (un narco-régime) qui a trouvé comment contourner les restrictions et sanctions internationales auquel il est soumis depuis la répression des manifestations pacifiques de 2011 et la guerre civile qui s’ensuivit. Avant de devenir le principal producteur mondial de captagon, le régime Assad a longtemps joué un rôle névralgique dans les réseaux mondiaux d’héroïne, à partir des raffineries installées sous son contrôle au Liban.

        Si donc le prisme religieux est peu pertinent, l’étude de Jean-Pierre Filiu montre qu’il existe des affinités entre un territoire et le stupéfiant de prédilection de son peuple : l’Egypte et le cannabis, la Perse et l’opium, l’Iran et la drogue de synthèse qu’est la méthamphétamine (en écho à l’haoma des prêtres zoroastriens), le Yémen où l’usage répandu du qat depuis un siècle est peut-être désormais la seule chose qui fasse consensus national au nord comme au sud du pays. Ensuite, note Jean-Pierre Filiu, la centralité géopolitique du Moyen-Orient (le « milieu des mondes), ne peut qu’affecter les circuits de production et de commercialisation des stupéfiants. Du Croissant fertile au Croissant d’or, les crises du Moyen-Orient reconfigurent les routes de la drogue qui sont aussi les routes de l’immigration illégale, et celles qu’empruntent toutes sortes de trafics.  Enfin, partout au Moyen-Orient se vérifie l’adage selon lequel « plus la répression est dure et plus les drogues le sont ».

        À l’oreille
        • Giorgio Moroder – Istanbul Blues (Midnight Express)
        • Peyman Yazdanian – La loi de Téhéran (Just 6,5)
        • Imago – La Mosquée (1975)
        • Pour aller plus loin
          • Jean-Pierre Filiu, Stupéfiant Moyen-Orient. Une histoire de drogue, de pouvoir et de société, Le Seuil, 2023
          • Jean-Pierre Filiu, Le milieu des mondes, une histoire laïque du Moyen-Orient de 395 à nos jours, le Seuil, 2021
          • 59 min
          • #144 – Wagner : quel jeu joue Evgueni Prigogine ?
            En plateau

            Régis Genté, journaliste, correspondant dans l’ancien espace soviétique pour RFI, France 24 et Le Figaro, est installé depuis plus de vingt ans à Tbilissi, capitale de la Géorgie. Un an après (ou presque) l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Poutine, le 24 février 2022, il questionne le rôle de la milice Wagner dans les combats se déroulant dans le Donbass ainsi que les ambitions prêtées à son fondateur Evgueni Prigojine.

            Contexte

            La prise de Soledar, le 11 janvier 2023, est la première victoire russe depuis la contre-offensive ukrainienne de l’été dans la région du Donbass. Si l’importance stratégique de la ville conquise est toute relative, la question de savoir à qui revient le mérite de cette victoire l’est moins. A en croire du moins la mini guerre de l’information qu’elle a entraînée, le groupe Wagner et le ministère de la Défense russe s’en attribuant chacun la paternité exclusive ou partielle. Outre la photo d’Evgueni Prigogine posant au fond de la mine de sel ayant donné son nom à la ville, et le drapeau à tête de mort de la milice Wagner dont il est le fondateur, flottant sur Soledar, en lieu et place du drapeau tricolore russe, on retiendra de la séquence historique la nomination le lendemain, le 12 janvier 2023, par Vladimir Poutine du général Valeri Guerassimov, déjà chef d’état-major des armées, au poste de commandant militaire en Ukraine.

            De toute évidence, constate Régis Genté, Evgueni Prigogine n’engrange apparemment pas les bénéfices escomptés de sa victoire à Soledar, avec la promotion de son rival Valeri Guerassimov dont le pouvoir sort renforcé par le cumul de ses deux fonctions. Vladimir Poutine a-t-il voulu réaffirmer la primauté de l’armée, instrument de la puissance de l’Etat russe, face à l’inconstitutionnalité du groupe paramilitaire Wagner dont l’existence n’a jamais été légalisée ? Le dirigeant russe joue-t-il son atout maître en renforçant les pouvoirs et l’autorité de Valeri Guerassimov, face à Evgueni Prigogine d’une part et Ramzan Kadyrov (le président tchétchène dont les milices « kadyrovtsy » combattent aussi en Ukraine et qui multiplie les appels à la guerre totale) d’autre part ? Les ambitions de ces deux chefs de guerre pratiquant la surenchère sont-elles perçues comme une menace échappant à tout contrôle ? Que dit cette séquence historique de ce qui se passe dans les arcanes du pouvoir à Moscou ? Que dit-elle du fonctionnement du système de Poutine ?

            Retour sur le parcours d’Evgueni Prigogine. Né en 1961, à Saint-Pétersbourg (alors Leningrad), il est un ancien « zek », prisonnier russe : il fut condamné en 1979 à douze ans de prison pour « brigandage, escroquerie et incitation de mineurs à la prostitution ». Il est libéré en 1990, à la chute de l’Union soviétique, et fait fortune dans la restauration. Il est réputé proche de Poutine, une des rares personnalités à approcher le chef du Kremlin. Leur amitié ou proximité remonterait à l’époque où le fondateur du groupe paramilitaire Wagner, avait ouvert un restaurant de luxe à Saint-Pétersbourg où Poutine avait ses habitudes et continuait d’emmener ses hôtes officiels quand il devint président de la Fédération de Russie. D’où son surnom de « cuisinier de Poutine ». Aujourd’hui, il ferait peur à une partie des élites et des cercles dirigeants russes dont il fait partie. Pourquoi ?

            Est-ce en raison de sa férocité ? Evgueni Progogine a en effet recruté pour ses milices, dans les prisons russes, 40 000 hommes envoyés contractuellement combattre pour six mois en Ukraine en échange de leur libération, au terme du contrat. Plusieurs centaines de ces nouvelles recrues ont été sacrifiées sur les lignes ukrainiennes, lors de la prise de Soledar. Celui qui tentait d’échapper à la mort, s’enfuyait, refusait de monter à l’assaut, était abattu par les cadres de Wagner placés en seconde ligne.

            Est-ce le chef de guerre qui fait peur ou bien les ambitions politiques qu’on lui prête à tort ou à raison ? Faut-il prendre à la lettre les déclarations d’Evgueni Prigogine ? L’homme n’a pas que des amis à Moscou. Quelle est la part de bluff et vantardise dans son comportement ? Afin de continuer à bénéficier de l’oreille de Poutine, mais aussi de l’accès aux ressources financières qu’il permet, faut-il coûte que coûte faire parler de soi ? Evgueni Prigogine est-il ou non en perte de vitesse ? Poutine peut-il se séparer maintenant de celui qui, depuis 2010, est volontiers l’homme des basses œuvres de son régime ? A la tête d’une armée privée portant le nom du musicien préféré de Hitler, patron d’un groupe médiatique Patriot et de ses fermes à trolls, Progogine a envoyé ses milices combattre en Ukraine dès 2014, puis en Syrie ; il aurait fait irruption dans la présidentielle américaine de 2016 pour empêcher la victoire d’Hilary Clinton ; il soutient les forces hostiles à la France en Afrique, il assure la sécurité de dirigeants africains en échange d’accords économiques et d’accès aux ressources minières. Une contribution notable qui interroge. Poutine peut-il vraiment lâcher Progogine ? Veut-il seulement apaiser les tensions avec l’armée russe en recadrant Prigogine et procéder à un nouvel rééquilibrage des forces militaires en Ukraine ?

            À l'oreille
            • Mikhail Gulko – Le port de Vaninskiy
            • Alexander Galitch – Silence is Golden
            • Luna – Кто если не мы
            Pour aller plus loin
            • Régis Genté, « La guerre totale est déclarée » in Paris-Match, édition du 19 au 25 janvier 2023
            • Régis Genté, « Cercles dirigeants russes : infaillible loyauté au système Poutine ?», Russie. NEI. Reports, n°38, IFRI, juillet 2022
            • Régis Genté et Stéphane Siohan, Volodymyr Zelinsky. Dans la tête d’un héros, éditions Robert Laffont, 2022.
            • Régis Genté, Poutine et le Caucase, Buchet-Chastel, 2014

            ET

            • Radio Cause commune, Le monde en questions, n°122, n°124 et n°138
            59 min
          • #143 – À la rencontre de gardiennes et gardiens d’immeubles parisiens
            En plateau

            Aude de Tocqueville, écrivaine et commissaire d’exposition, publie avec Jean-Michel Djian, journaliste et écrivain, et Margot Lançon, photographe et cinéaste, Éloge des loges. Histoires vraies de gardiennes et gardiens d’immeubles parisiens aux éditions Autrement.

            Contexte

            Aude de Tocqueville est allée à la rencontre de ces hommes et de ces femmes qui exercent la profession de gardiens et gardiennes d’immeubles parisiens, propriété d’un bailleur social qui loue un logement social à des ménages contre un loyer modéré, sous condition de ressources. Contrairement à ce qui se passe dans le parc privé, où digicodes et pass ont supprimé des emplois et transformé les loges occupées auparavant par les « concierges », les bailleurs sociaux ont compris le rôle pivot qu’occupent les gardiens et les gardiennes d’immeubles. Ils sont leurs seuls contacts ou représentant sur place face à la multiplicité des locataires.

            Si leur métier a considérablement évolué (suppression du cordon, de la délation instaurée par le régime de Vichy), si leurs conditions de travail se sont améliorées (boîte à lettres, allongement du temps de pause durant la journée, pas de travail le samedi, formation continue, revalorisation de la rémunération), il reste un métier difficile qui ne requiert aucun diplôme, même s’il existe un CAP dans ce domaine d’activités. C’est aussi un métier de cooptation. L’essentiel de la journée consiste désormais à recevoir les divers prestataires envoyés par les bailleurs à de fins de maintenance, réparation ou prévenance, etc., ainsi qu’à dresser des états de lieux à l’arrivée ou au départ des locataires. Le métier exige beaucoup de soi. Il faut plutôt avoir un excellent relationnel, savoir écouter, savoir encaisser, ne pas s’épancher (car on le paie toujours). Devoir de discrétion ou réserve, la loge sert de confessionnal et le ou la gardienne fait souvent office d’assistant.e social.e, de conseiller·ère, de soutien, de psychologue : refuge pour les victimes de violences conjugales, dernier lien humain avec les personnes âgées isolées. Ils ou elles voient tout, entendent tout, sont témoins, ont affaire bien plus souvent qu’on le croit à la mort, à la violence, à la drogue, aux descentes de police, etc.

            Les vingt témoignages recueillis par Aude de Tocqueville constituent des récits de vie passionnants battant en brèche bien des idées reçues et projettent un regard neuf sur cette profession méconnue. Véritable plongée dans un monde invisible, ils donnent à voir des personnalités engagées au quotidien dans leur travail social avant tout, même s’il comporte aussi une dimension administrative. Elles œuvrent en toute discrétion dans toute la mesure du possible au bien commun, tissant des liens entre les gens, créant du collectif au rebours de l’atomisation de la société et des individus, transformant halls d’immeubles en lieux de convivialité, et cours intérieures où les enfants jouent de moins en moins souvent ensemble en jardins inspirant la sérénité. Mais surtout, ces portraits révèlent combien pour connaître un métier, il faut aller à la rencontre de ceux et celles qui l’exercent, car ils en parlent mieux que personne. En cela recueillir leur parole permet de prendre conscience de leur travail et dévouement en faveur d’un vivre ensemble digne de ce nom, un engagement trop souvent invisibilisé qui mérite pourtant toute notre attention et milite pour une meilleure reconnaissance de leur immense contribution aux processus de socialisation.

            À l'oreille
            • Brigitte Fontaine – Je suis décadente (la concierge gamberge) 1964
            • Francis Blanche – Pas d’orchidée pour ma concierge
            • Marc Lavoine – Paris
            Pour aller plus loin
            • Aude de Tocqueville, Jean-Michel Djian, Margot Lançon, Eloge des loges. Histoires vraies de gardiennes et gardiens d’immeubles parisiens, Autrement
            • Aude de Tocqueville, Atlas des terres sauvages, éditions Arthaud
            57 min
          • #142 – La DST sur le front de la guerre froide
            En plateau

            Michel Guérin, inspecteur général honoraire de la Police nationale et ancien de la DST, effectue ses débuts dans le contre-espionnage en 1978. Il a notamment occupé le poste directeur de cabinet, sous-directeur de la technique et des moyens opérationnels, puis du contre-terrorisme. Après 2008, il devient directeur central adjoint de la DCRI qui succède à la DST, puis chef de l’inspection générale de la DGSI, à sa création en 2014. Il publie avec Jean-François Clair et Raymond Nart, La DST sur le front de la guerre froide, aux éditions Mareuil.

            Contexte

            La DST (Direction de la Surveillance du Territoire) est née en 1944, sur les ruines d’une Europe ravagée par le Second conflit mondial du XXème siècle, et alors que va débuter la Guerre froide qui divisera les Alliés vainqueurs et se caractérisera par la confrontation idéologique et stratégique entre deux blocs : le bloc occidental constitué autour de l’OTAN, et le bloc soviétique constitué autour du Pacte de Varsovie. La Guerre froide se prolongera jusqu’à la Chute du Mur de Berlin et se traduira par une bipolarisation des relations internationales, malgré quelques velléités d’indépendance ou d’autonomie au sein de chacun des deux camps (la France et ses relations compliquées avec l’OTAN et les États-Unis ; l’émergence des Non-Alignés, la posture de la Yougoslavie ou celle de la Roumanie, la Révolution chinoise, etc.).

            Pour le service du contre-espionnage, la Guerre froide signifie une guerre de l’ombre, où tous les coups sont permis, Une guerre où s’affrontent deux blocs, le bloc de l’Est et celui de l’Ouest : l’URSS et ses satellites, les Démocraties populaires, d’un côté, les États-Unis et ses alliés de l’autre. La guerre froide, c’est celle du renseignement, de la désinformation, celle des espions, des officiers de renseignement, des soldats de l’ombre qui meurent parfois dans l’exercice de leurs fonctions et dans l’anonymat. Souvent critiquée, la DST a des relations d’autant plus compliquées avec le pouvoir politique, les médias, les institutions que la plupart de ses actions, quelles qu’elles soient, sont secrètes ou inconnues du grand public et qu’elle ne peut que très rarement s’affranchir de sa réserve et s’exprimer dans le débat public.

            Michel Guérin, qui a exercé de hautes responsabilités au sein de la DST, précise quel est le rôle de de la DST dans cette guerre de l’ombre où elle est en première ligne face au KGB, au GRU ou aux services des pays de l’Est, jusqu’en 1989. Il revient sur les circonstances dans lesquelles est né le service de contre-espionnage. La DST part de zéro, non pas qu’il n’y ait jamais eu d’équivalent de ce service auparavant en France, mais parce que les archives de l’ancien Contrôle général de la Surveillance du Territoire (CGST) et de la Sureté générale, mais également en partie celles des Renseignements généraux et du service rattaché à la préfecture de Police de Paris, ont été détruites à l’arrivée des Allemands en 1940, ou bien disparues dans le naufrage des péniches qui les transportaient en direction de la zone libre, ou bien transférées à Berlin par l’occupant nazi et confisquées par les Soviétiques lorsqu’ils arrivent à Berlin, à la fin de la guerre, pour finalement être rendues (en totalité, en partie ?) rendues à l’État français, sous le premier mandat présidentiel de François Mitterrand.

            Michel Guérin constate qu’il faudra 20 ans à la DST pour se relever de cette perte des archives. Ce qui ne l’empêchera de remporter quelques beaux succès qui permettront notamment l’expulsion d’une centaine d’officiers soviétiques, sans compter leurs collègues des pays « frères ». Pourtant, les premiers dossiers ou affaires de la DST ne relèvent pas du contre-espionnage classique. En effet, le premier grand chantier de la DST concerne les affaires dites « LIKI » (abréviation de liquidation) ou urgences politiques et judiciaires : séquelles de la guerre, collaboration, démantèlement et mise à nu des réseaux allemands, déferrement des traîtres devant les tribunaux. Puis vint la Guerre d’Algérie qui occupa un bon moment la DST, avec des missions d’ordre sécuritaire dans le cadre de la lutte contre les réseaux du FLN en France et les attentats contre la puissance coloniale.

            La période d’apprentissage qu’entame la DST à sa création est d’autant plus délicate qu’elle ne bénéficie d’aucune coopération avec les Américains, au début du moins. Allié ne signifie pas ami. La présence de ministres communistes au gouvernement contribue à l’écart des services français par les Américains, les Canadiens et les Anglais. Pour mémoire, le Parti communiste français (PCF) est non seulement le Parti des 75 000 fusillés, mais alors un parti durablement installé alors dans le paysage politique français et notamment le premier parti de France aux élections législatives de 1948.

            Quels sont les moyens d’action et les missions de la DST ? Quelle est la nature de ses relations avec d’autres structures : le Quai d’Orsay ? la presse ? Les hommes politiques ? Pourquoi les hommes et les femmes de la DST sont-ils perçus comme des empêcheurs de tourner en rond ? Jusqu’à quel point ? Le sont-ils ? Quels sont les grands succès du contre-espionnage français ? Quelles affaires en particulier en sont emblématiques ? A quoi correspond l’âge d’or du renseignement ? L’importance du renseignement humain a-t-elle été négligée en France, comme dans d’autres pays ? Pourquoi ce livre maintenant ?

            À l'oreille
            • Georges Brassens – Le Moyenâgeux
            • Tony Renis – Quando Quando Quando
            • Ray Charles – Twist it
            Pour aller plus loin

            Michel Guérin, Jean-François Clair, Raymond Nart, La DST sur le front de la guerre froide, éditions Mareuil, 2022

            1 hr 8 min
          • #141 – La question kurde, avec Olivier Grojean
            En plateau

            Olivier Grojean, maître de conférences en science politique à l’Université Paris 1 – Panthéon Sorbonne. Il est spécialiste de la question kurde, et en particulier du PKK.

            Contexte

            Il y a dix ans, le 9 janvier 2013, trois militantes kurdes étaient assassinées dans les locaux du Centre d’information du Kurdistan situé au 147 rue Lafayette dans le 10ème arrondissement de Paris. L’enquête qui avait plutôt mal démarré a finalement permis d’arrêter l’auteur présumé du triple assassinat et de souligner ses liens avec les services secrets turcs, sans toutefois pouvoir remonter jusqu’aux commanditaires de l’acte. Le meurtrier présumé, atteint d’une tumeur au cerveau, est décédé à la veille de l’ouverture du procès en assises. Il est donc mort présumé innocent. Pas de procès, des questions restées sans réponse, une enquête qui a progressé grâce aux révélations spectaculaires de la presse turque, un malaise persistant sur la nature des relations entre services turcs et français et une communauté kurde fragilisée, dont la sécurité pourrait être sacrifiée au nom d’intérêts supérieurs franco-turcs ou européo-turcs. Les familles des trois victimes n’ont jamais été reçues par les autorités françaises. Pourquoi ?

            Le 23 décembre dernier, un homme armé a tué trois personnalités kurdes, dans le même arrondissement de Paris, cette fois dans et à l’extérieur du centre culturel kurde, situé rue d’Enghien. Coïncidence ? Dix ans plus tard ? La colère est montée dans la communauté kurde de France et d’Europe, qui se sent menacée, en sécurité nulle part, de nouveau visée et frappée, et qui a du mal à croire au mobile strictement raciste de l’acte du tireur, sans lien avec leur origine kurde, leur engagement militant dans la communauté kurde ou leur statut de sympathisant de la cause kurde. Et en effet, la presse française ne manque pas d’articles ou de reportages qui, depuis 10 ans, soulignent les opérations d’espionnage de la diaspora kurde et de fichage des opposants à la Turquie en Europe, par les services turcs ou des structures en lien avec l’État turc, l’existence de réseaux implantés, ainsi que l’apparente facilité avec laquelle ils opèrent sur le territoire de pays membres de l’UE.

            Qui sont les Kurdes de France, d’où viennent-ils majoritairement ? Quelle est l’histoire de ce peuple sans État, vivant principalement en Turquie, en Irak, en Iran et en Syrie ? Quelles langues et dialectes parlent-ils ? Comment naît la conscience nationale kurde, dans quel contexte surgit le nationalisme kurde, quels sont les grandes dates, les moments phares et les symboles de cette volonté d’émancipation nationale ?

            Quelles sont les principales forces politiques kurdes qui structurent les Kurdes au Moyen-Orient et en Europe ? En quoi se distinguent-elles ? Quels projets de société revendiquent-elles ? Quelles sont leurs orientations politiques respectives ? Qu’est-ce que le PKK, le Parti des Travailleurs ? Pourquoi est-il classé comme une organisation terroriste par les États-Unis et l’UE ? Et pourquoi a-t-il autant de sympathisants en Europe ? Quelles organisations structurent et organisent la diaspora kurde ?

            Docteur en sociologie politique de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (2008), maître de conférences en science politique à l’Université Paris 1 – Panthéon Sorbonne, Olivier Grojean est spécialiste des mobilisations et du transnational. En s’intéressant à la question kurde, il s’intéresse notamment à l’engagement en faveur de causes distantes, à la socialisation militante au sein des organisations radicales, à la dynamique des conflits violents et à l’usage de la violence contre autrui et contre soi.

            À l'oreille
            • Aynur Dogan – Keçe Kurdan
            • Thylacine – Anatolia
            • MAP (Ministère des Affaires Populaires) – Appelle-moi camarade
            Pour aller plus loin
            • Olivier Grojean, « Théories et construction des rapports de genre dans la guérilla kurde de Turquie » (Critique internationale, n°60, 2013)
            • Olivier Grojean, « Comment gérer une crise politique interne ? Façonnage organisationnel du militantisme, maintien de l’engagement et trajectoires de défection » (Politix, n°102, 2013)
            • Olivier Grojean, avec Gilles Dorronsoro, Identités et politique. De la différenciation culturelle au conflit (Paris, Presses de Science Po, 2015)
            • Olivier Grojean, Amin Allal, Gilles Dorronsoro (dir.), Politiques de la violence. Organiser la lutte de la Colombie au Pakistan, Paris, Karthala, 2021
            • Olivier Grojean, Le PKK et la fabrique d’une utopie, La découverte, 2017.
            1 hr 13 min
          • #140 – Le bord du monde est vertical
            En Plateau

            Simon Parcot, écrivain et philosophe, il publie son premier roman Le bord du monde est vertical aux éditions Le mot et le reste.

            Contexte

            La montagne est son univers et sa source d’inspiration. Il y puise l’énergie qui le met en mouvement, le mue, l’incite à repousser les limites de soi et des autres, l’énergie qui l’aide à faire en soi l’expérience de l’autre, éprouver l’insaisissable altérité, fugitive, perdue et retrouvée dans l’incessant mouvement qui est celui de la vie. Mais aussi de la mort. Simon Parcot publie un premier roman, fruit de quatre années d’écriture, de réécriture, de marche sur les routes de Compostelle ou d’autres chemins qu’offre le vaste monde, de l’Himalaya au Caucase en passant par les Balkans. Des fragments d’écriture pour restituer ou constituer une pensée archipélagique, qui dit l’être et le néant, qui exprime la force des émotions, les tensions, les obstacles et les difficultés, les transformations de soi, l’énergie cinétique contredisant toutes les représentations identitaires figées, essentialisées. L’éternité est ailleurs, si elle est.

            Au commencement donc était la montagne. Sa beauté. Sa cruauté. Fascinante. Terrifiante. Sublime. Dans la vallée sauvage du Vénéon (Oisans) où s’est installé l’auteur. Au cœur de la Vallée des Glaces, une cordée. Sorte de brigade d’intervention, dont le rôle et la fonction au cœur des tempêtes et des vents de l’hiver est de relier entre eux des vivants dispersés, isolés les uns des autres, coupés du monde. La cordée affronte une tempête de neige alors qu’elle est en route pour rejoindre le Reculoir, ultime hameau avant le Bord du monde, cette gigantesque et mystérieuse montagne dont nul n’a pu atteindre le sommet, dont nul ne connait le sommet. A la tête de la cordée, deux chiens pisteurs, suivie d’Ysé la Bergère, la tête chercheuse du groupe ; puis vient Vik le Buffle, le porte-traîneau, ensuite Solal, le plus jeune, sorte de commis et enfin Gaspard, le chef mythique de la cordée, l’étrange personnage qui incarne à la fois la longue tradition des colporteurs, l’alpiniste du groupe et le héros brûlant du désir de tenter la grande Ascension. L’équipée initialement dépêchée pour une mission de routine découvre que son chef a un autre dessein. La cordée est menacée dans son unité, traversée de tensions, confrontée aux contradictions des uns et des autres, au désaccord entre ses membres, à la pluralité des projets parfois divergents, parfois convergents d’individus formant une société.

            Le bord du monde est vertical est un conte philosophique, un roman d’altitude, d’initiation, au souffle poétique. Une réflexion sur le désir, la mort, l’inspiration. Un livre puissant capable de ré enchanter le monde en réaffirmant l’infinie richesse des ressources humaines.

            À l'oreille
            • YOM – Prière pt10 (apothéose)
            • THIEFAINE – Syndrome albatros, album eros uber alles (remastered)
            • DAFT PUNK – Veridis Quo
            Pour aller plus loin

            Simon Parcot, Le bord du monde est vertical aux éditions, Le mot et le reste, 2022.

            1 hr 2 min
          • #140 – Le bord du monde est vertical
            En Plateau

            Simon Parcot, écrivain et philosophe, il publie son premier roman Le bord du monde est vertical aux éditions Le mot et le reste.

            Contexte

            La montagne est son univers et sa source d’inspiration. Il y puise l’énergie qui le met en mouvement, le mue, l’incite à repousser les limites de soi et des autres, l’énergie qui l’aide à faire en soi l’expérience de l’autre, éprouver l’insaisissable altérité, fugitive, perdue et retrouvée dans l’incessant mouvement qui est celui de la vie. Mais aussi de la mort. Simon Parcot publie un premier roman, fruit de quatre années d’écriture, de réécriture, de marche sur les routes de Compostelle ou d’autres chemins qu’offre le vaste monde, de l’Himalaya au Caucase en passant par les Balkans. Des fragments d’écriture pour restituer ou constituer une pensée archipélagique, qui dit l’être et le néant, qui exprime la force des émotions, les tensions, les obstacles et les difficultés, les transformations de soi, l’énergie cinétique contredisant toutes les représentations identitaires figées, essentialisées. L’éternité est ailleurs, si elle est.

            Au commencement donc était la montagne. Sa beauté. Sa cruauté. Fascinante. Terrifiante. Sublime. Dans la vallée sauvage du Vénéon (Oisans) où s’est installé l’auteur. Au cœur de la Vallée des Glaces, une cordée. Sorte de brigade d’intervention, dont le rôle et la fonction au cœur des tempêtes et des vents de l’hiver est de relier entre eux des vivants dispersés, isolés les uns des autres, coupés du monde. La cordée affronte une tempête de neige alors qu’elle est en route pour rejoindre le Reculoir, ultime hameau avant le Bord du monde, cette gigantesque et mystérieuse montagne dont nul n’a pu atteindre le sommet, dont nul ne connait le sommet. A la tête de la cordée, deux chiens pisteurs, suivie d’Ysé la Bergère, la tête chercheuse du groupe ; puis vient Vik le Buffle, le porte-traîneau, ensuite Solal, le plus jeune, sorte de commis et enfin Gaspard, le chef mythique de la cordée, l’étrange personnage qui incarne à la fois la longue tradition des colporteurs, l’alpiniste du groupe et le héros brûlant du désir de tenter la grande Ascension. L’équipée initialement dépêchée pour une mission de routine découvre que son chef a un autre dessein. La cordée est menacée dans son unité, traversée de tensions, confrontée aux contradictions des uns et des autres, au désaccord entre ses membres, à la pluralité des projets parfois divergents, parfois convergents d’individus formant une société.

            Le bord du monde est vertical est un conte philosophique, un roman d’altitude, d’initiation, au souffle poétique. Une réflexion sur le désir, la mort, l’inspiration. Un livre puissant capable de ré enchanter le monde en réaffirmant l’infinie richesse des ressources humaines.

            À l’oreille
            • YOM – Prière pt10 (apothéose)
            • THIEFAINE – Syndrome albatros, album eros uber alles (remastered)
            • DAFT PUNK – Veridis Quo
            • Pour aller plus loin

              Simon Parcot, Le bord du monde est vertical aux éditions, Le mot et le reste, 2022.

              1 hr 2 min
            • #139 – Faut-il encore enseigner la philosophie au lycée ?
              En plateau

              Henri de Monvallier, agrégé et docteur en philosophie, fondateur de l’université populaire d’ Issy-les-Moulineaux (UPIM) en 2018, il y anime un séminaire intitulé « Philosopher en dehors des clous ». Membre de la Revue internationale de philosophie, il publie L’avenir d’une désillusion. Faut-il encore enseigner la philosophie au lycée ? aux éditions Le Passeur.

              Contexte

              Après dix ans d’enseignement en lycée et beaucoup de questions sur sa pratique et les conditions dans lesquelles il enseigne, Henri de Monvallier s’interroge sur la nécessité du cours de philosophie. Faut-il encore l’enseigner ? Quels sont ses effets réels sur les élèves ? Sert-elle vraiment à quelque chose ?

              Le désenchantement prend chez Henri de Monvallier la forme d’une désillusion. La philosophie ou son enseignement (au lycée du moins) ne sont pas à la hauteur des attentes suscitées ou ne tiendrait pas ses promesses. D’ailleurs, il semble trouver davantage de satisfaction intellectuelle en s’engageant sur la voie de la sociologie. Sans pour autant s’arrêter de philosopher, et de s’étonner en particulier de l’aura qui entoure encore la discipline. Alors, il dénonce le processus de mystification qu’il voit à l’œuvre et par lequel la philosophie tromperait collectivement sur le plan intellectuel, moral et social. Au lieu d’éclairer comme elle le prétend, elle aveuglerait en charriant un certain nombre de mythes : mythe du professeur de philosophie, mythe du cours de philosophie, mythe de la dissertation de philosophie.

              Du désenchantement à la déconstruction, de la désillusion au ressentiment, de la déception au désamour, que reste-t-il de la philosophie ? Se réduit-elle à ses professeurs, à quelques-uns d’entre eux du moins ? à son enseignement et sa pratique en France ? à sa caricature ?

              A l'oreille

              • Glenn Frey – You Belong To The City
              • The Ward Brothers – Madness Of It All
              • The Nobodies – No Guarantees
              Pour aller plus loin
              • Henri de Monvallier, L’avenir d’une désillusion. Faut-il encore enseigner la philosophie au lycée ? Le Passeur, 2022
              • Henri de Monvallier, Le portefeuille des philosophes, Le passeur, 2021
              • Henri de Monvallier, Les imposteurs de la philo, Le Passeur, 2019
              1 hr 6 min

            About Le monde en questions - Comprendre le monde tel qu’il est et tel qu’il n’est pas

            From the publisher's feed

            Comprendre le monde tel qu’il est et tel qu’il n’est pas

            Dans un monde incertain et précaire, en manque de repères clairs, il devient difficile de s’orienter dans la pensée et d’agir en…